La neuvaine de Colette

Jeanne Schultz · Chapitre 8 sur 10

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La neuvaine de Colette

Pierre A Jacques

«Tu ne me crois pas, n’est-ce pas, Jacques? Tu as vu ce qu’il en était, et tu sais que depuis un mois je mens à toi, à ma tête, à mon cœur, à tout enfin, même à cet amour qui me possède tout entier et que je cache cependant comme si ce bonheur sans second d’aimer avec folie était une chose honteuse.

»Oui, je l’aime! oui, je l’adore! Et cette bravade que tu as reçue ce matin est la dernière. Es-tu content?

»Ma lettre n’était pas partie tout à l’heure que j’ai rappelé l’enfant qui l’emportait; je voulais l’arrêter, la reprendre, mon orgueil était à terre, et si bien fondu que j’en cherchais la trace, et que je demandais quel était ce sentiment imbécile qui me défendait d’avouer que j’aimais depuis des semaines, parce qu’auparavant j’avais voué une haine au genre humain tout entier, que j’avais fermé mon cœur en écrivant dessus: De profundis! et que cette défaite soudaine causée par une enfant révoltait ma fierté!

»Toujours la guirlande de fleurs des contes de fées sur laquelle se brise l’épée la mieux aiguisée! Cette fois, c’est un sourire de dix-huit ans qui a eu raison de tous mes dégoûts et de toutes mes défiances.

»Et moi qui, comme un fou, au lieu de m’en réjouir, voulais continuer à douter, parce que ce piédestal du dédain et du scepticisme flattait ma vanité et me grandissait!

»Je te révolte!… Mais, tu vois bien, Jacques, que je suis prêt à toutes les expiations, et que, si j’ai le cœur dans les cieux, j’ai le front à terre… Que veux-tu de plus?

»Oui, je crois à la jeunesse qui revient, car j’ai mes vingt ans ce soir, et que mes illusions sont là aussi. Je crois à tout, même au bien! mais je crois surtout à l’amour, et il ne faut pas t’en plaindre, car il contient tout, sagesse et folie.

»De bonne foi, mon ami, est-ce que tu t’imagines que depuis deux jours je dessine des moutons sur des nuages et des paysannes en jupon? La vérité est que j’ai déchiré tout à l’heure la vingtième lettre que je lui ai écrite depuis avant-hier, que je recommencerai bientôt, et que, si je n’arrive pas à lui dire les folies où mon cœur m’entraîne, dans la langue où je veux lui parler, je monterai ce soir à Erlange, je m’agenouillerai devant elle dans la grande chambre où je l’ai connue, et je lui dirai que je l’adore.

»Tu parles de mes béquilles! Mes béquilles, Jacques, mais j’en ai fait un grand feu de joie, un feu où j’ai jeté tous mes doutes et tous mes jours passés pour ne plus me souvenir que d’aujourd’hui et de demain; et pour franchir cette montagne, crois-tu que je n’aie pas assez des ailes de l’amour?…

»Que je voudrais te la faire connaître! Te l’ai-je bien décrite dans ma morosité, et as-tu compris que ces folies et ces enfantillages dont je me plaignais sont peut-être ce que j’aime le mieux en elle? Il ne fallait rien moins que cette originalité et cette fraîcheur pour réveiller ma jeunesse et ma vie engourdies, comme ces parfums nouveaux qui ne ressemblent à nul autre, et qui arrivent jusqu’aux sens les plus émoussés.

»C’est une fleur sauvage et charmante qui a poussé là entre terre et ciel pour moi, et pour moi seul, qui n’a aimé encore que des étoiles et des rêveries, que la brise de la montagne seule a effleurée, et qui réunit en elle toutes les grâces de la femme avec toute la verdeur de la nature même.

»Avec sa main dans une de mes mains et la tienne dans l’autre, le monde est rempli pour moi, et mon bonheur est si grand qu’il n’y a qu’une chose que je puisse lui comparer, c’est l’infini!…

 

… … … … … … … … … … … …

 

»Pense à moi ce soir, Jacques; je monte là-haut, je ne puis plus demeurer ici, j’ai soif de l’air d’Erlange! S’il me faut écrire au lieu de parler, eh bien! je trouverai dans ces ruines quelque coin où m’abriter, et pour tracer des paroles d’amour, faut-il plus que ce clair de lune?…

»Je t’envoie son portrait, je veux que tu la voies: demain, l’original sera à moi, ou tu pourras alors garder ceci à jamais, car ce serait mon legs suprême…»

 

30 avril.

 

«Mon Dieu, mon bonheur est trop grand, trop soudain, et il m’écrase. Aidez-moi à savoir le porter!» Voilà mon cri du premier instant, et cependant une demi-heure plus tard, je ne savais plus si j’avais pleuré; et ma joie était si bien entrée en moi que je ne me souvenais plus qu’elle n’eût pas été toujours!

Hier, je crois qu’il était dix heures du soir à peu près, j’étais assise toute seule dans la chambre de M. de Civreuse;—je l’appelle encore ainsi,—et, sans rien faire, les mains sur mes genoux, je songeais.

Benoîte était partie depuis longtemps; il n’y avait pas un souffle autour de moi, et je me sentais si seule que le bruit de mes propres mouvements me faisait tressaillir de frayeur.

Tout à coup, au dehors, sur le chemin du village, les pierres se mirent à rouler, et j’entendis distinctement un pas d’homme.

Mon cœur commença à battre si fort que je comptais ses coups. «Quelque paysan attardé, me dis-je. Un colporteur qui rentre.» Mais, quand il fut sous ma fenêtre, l’homme s’arrêta, et mon émotion devint telle que le bois de mon fauteuil que je serrais involontairement se marqua dans la paume de mes mains.

—C’est lui! me dis-je.

Lui! qui? M. de Civreuse, parti l’avant-veille sur ses béquilles! C’était impossible. Et pourtant, au bout d’une seconde, une voix contenue, mais vibrante, et que je connaissais bien, monta jusqu’à moi, et j’entendis qu’on me disait:

—N’ayez pas peur!

Quand il se fût agi de ma vie, je n’aurais pu ni parler ni remuer; je demeurai une seconde en suspens; puis une pierre, grosse comme une noix, lancée avec une adresse extrême, traversa un des petits carreaux de la fenêtre et vint rouler jusqu’à mes pieds.

Tout autour était plié un papier, et, revenue de mon saisissement, je le pris.

L’écriture de M. de Civreuse le couvrait des deux côtés, et voici ce que je lus:

«Colette, pardonnez-moi la folie de ce billet, et pardonnez-moi surtout la folie de cette façon dont je vous l’envoie; mais, entre nous, est-ce que rien peut ressembler à ce qui est ailleurs?

»Puis c’est un château enchanté qu’Erlange à cette heure du soir; tout est clos, et il n’y a nulle issue où j’oserais frapper.

»Benoîte dort, je le devine, et il ne brille ici qu’une seule lampe que je connais bien, car c’est vers ce point, dont mon cœur fait une étoile, que je marche depuis deux heures.

»Placé plus loin et plus haut, j’y serais monté de même cette nuit, sans pouvoir attendre le jour, parce que ce mot que je viens vous dire, je l’ai dans le cœur et sur les lèvres depuis longtemps déjà, parce que voilà six semaines que je le répète tout bas soir et matin, et qu’après vous avoir tant murmuré que je vous adorais sans que vous m’entendiez jamais, je veux maintenant vous le dire assez haut pour que mes paroles arrivent non pas seulement à vos oreilles, mais jusqu’au plus profond de vous-même.

»Je vous aime… Mais je ne veux pas vous dire à présent comment je vous aime; je veux voir votre sourire et vos yeux pendant que je vous parlerai et je ne veux plus perdre une seule minute de votre grâce. Je sais ce qu’il en coûte pour passer deux jours loin d’elle!

»Maintenant ne me dites pas que vous ne voulez pas de mon amour, et que vous refusez toute cette vie et toute cette ardeur que je mets à vos pieds… N’avez-vous donc jamais pensé, ma pauvre enfant, comme il serait facile pour un homme résolu de venir par une nuit comme celle-ci dans cette solitude, de vous prendre et de vous emporter si loin que nul ne retrouverait jamais votre trace?…

»Puis, je crois fermement qu’il y a des choses qui sont écrites dans le ciel de toute éternité. Elles sont rares, mais elles sont parfaites, car c’est le bon Dieu lui-même qui les a signées, et notre mariage est de ce nombre.

»Colette, dans ce chemin où vous m’avez jeté à genoux un jour sans le vouloir, j’attends votre réponse comme vous m’avez trouvé là ce matin d’hiver.

»Pardonnez-moi cette vitre que je vais briser; c’est la fenêtre sacrifiée, je crois, et je la choisis à dessein parce que j’ai la superstition de ce chemin par où m’est venu le bonheur…

»Quand nous partirons tous les deux, si j’ai cette joie de vous emmener, j’emporterai avec vous cette petite statuette que vous savez, et à laquelle j’ai voué une reconnaissance passionnée, car sans elle, Colette, je passais!…»

A mesure que je lisais, une joie ardente m’avait empli le cœur, et je ne pouvais croire à la réalité de ce bonheur. Était-ce possible? Était-ce bien lui? était-ce bien moi? Quoi, il m’aimait! il m’aimait depuis longtemps, mon rêve était accompli, et toute cette souffrance devenait un mauvais songe?

En même temps, la surprise de ce long silence me venait. Pourquoi parler si tard? Et quelle raison avait-il eue de me laisser pleurer ainsi?

Puis, avec cette émotion heureuse, le vieil être revivait en moi, et toutes les folies de malice que mes larmes avaient noyées depuis deux jours secouaient leurs ailes et s’envolaient à la fois.

Elles avaient compati quand je pleurais, elles s’étaient écartées discrètement; mais cette heure de joie était à elles, elles la réclamaient, et les idées les plus folles se croisaient, chacune lançant la sienne!

«Dis oui tout de suite!» me conseillait pitoyablement mon cœur. «Jamais! criaient les autres; n’oublie pas nos projets, Colette; il faut qu’il peine, n’ouvre pas tes mains si vite!»

De sorte que je ne savais plus auquel entendre, et que je riais les larmes aux yeux comme ces jours de ciel incertain où la pluie tombe ensoleillée… Beau temps ou orage, on ne sait pas.

Cependant je marchai jusqu’à la fenêtre et je l’ouvris. Au bruit de l’espagnolette, une silhouette perdue dans la nuit fit un brusque mouvement. Je la voyais mal parce que j’étais, moi, placée en pleine lumière et elle dans l’ombre. Je devinai pourtant qu’elle allait parler; je me penchai, et l’étrangeté de cette explication à distance me frappa soudain si vivement que ma gaieté l’emporta:

—Monsieur de Civreuse, criai-je, êtes-vous à genoux?

—Colette, dit-il seulement, répondez-moi, je vous en conjure!…

Je n’avais pas compté sur cet accent. Comme il le souhaitait, il entra jusqu’au fond de mon être, et troublée, hors de moi, ne trouvant plus un mot, je me mis à répéter machinalement la phrase que j’avais en tête un instant avant.

—C’est que j’avais juré de vous y laisser bien longtemps, parce que…

—Parce que? répéta-t-il anxieusement…

—Parce qu’il y a tant de jours que j’attends!…

Mais il n’entendit pas; j’avais parlé trop bas, et surtout ma voix tremblait trop.

Il patienta une seconde encore, puis m’appela de ce même ton qui m’impressionnait si fort.

J’étais incapable de répondre, et je me sauvai en criant:

—Attendez!

A mon cahier, il restait encore deux feuilles blanches, celle-ci et une autre: je l’arrachai, et à la hâte, sans réfléchir, j’écrivis ceci:

«Ne m’enlevez pas, monsieur de Civreuse; cela attire, je crois, de vilaines affaires avec les tribunaux, et d’ailleurs il n’y a nulle retraite où on me ferait rester si je ne le voulais pas!

»Ce que vous aurez encore de plus sûr comme verrou, je vais vous le dire, c’est qu’où vous m’emmènerez, mon cœur sera!

»Soyez sûr que je n’aurai garde d’oublier mon Saint-Joseph; il a fait pour moi plus que vous ne pensez, et il y a certaine vieille femme aussi envers qui je vous dirai mes obligations, puisque vous aimez à être reconnaissant.

»C’est une histoire que je vous conterai un soir de clair de lune comme celui-ci, d’abord parce que j’aime cette lueur, puis parce que, si le bonheur vous est venu un matin d’hiver, moi, c’est un soir de printemps qu’il vient de m’arriver!»