La neuvaine de Colette

Jeanne Schultz · Chapitre 5 sur 10

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La neuvaine de Colette

Pierre A Jacques

«Mon ami, elle a de l’esprit, il ne faut pas le nier; mais c’est son flamboiement et son ardeur même qui me font peur.

»Aimerais-tu une fusée qui, au lieu de partir dans les nuages, te danserait perpétuellement devant les yeux? Moi, ça m’énerve et je clignote. Seulement, il faut être juste, la fusée a de belles couleurs et un jet hardi.

»C’est te dire que nous sommes en conversations réglées, et qu’elle ne se contraint nullement devant moi. Un patriarche, ça ne tire pas à conséquence, tu conçois!

»Mais commençons d’abord par mes petites affaires de coquetterie, si tu veux bien. Elles ont tourné mieux que je n’espérais. La balafre descend les cheveux et coupe le sourcil d’un air déterminé. Il n’y a rien à dire, et avec cela je peux revenir de la tour Malakoff si je veux: c’est irréprochable.

»Le bon docteur lui-même m’a contemplé orgueilleusement. Vanité d’artiste bien excusable!… Puis il a convié tout mon entourage à venir voir le modelé et le fini de ses raccords.

»Benoîte m’a complimenté à sa façon là-dessus avec sa naïveté habituelle, «C’était mieux avant, quoi! c’est sûr; mais pour du bien retapé, c’est du bien retapé!» Et mademoiselle Colette m’a presque fait l’honneur d’une faiblesse.

»Elle se penchait pour regarder, plus blanche que son mouchoir de batiste, et comme je haussais mes sourcils pour lui montrer mon agilité:

»—Ça bouge! a-t-elle crié avec horreur en se tournant vers le docteur.

»—Quoi donc? lui a-t-il dit. La peau du front? Mais je l’espère bien, et la vôtre en fait tout autant.

»Elle l’a froncée et agitée en tous sens pour s’en assurer; puis, tranquillisée, elle s’est rapprochée, et comparant alors mes deux yeux, celui fraîchement découvert et l’autre:

»—Il est tout pareil! a-t-elle soupiré à voix basse.

»Et j’ai dû en conclure qu’elle m’avait supposé borgne ou louche jusqu’à cette heure.

»Puis, l’émotion calmée, le docteur est parti, Benoîte est retournée à ses fourneaux, appellation emphatique, car on cuisine encore à Erlange sur l’âtre et le trépied de nos pères, et nous nous sommes retrouvés, mademoiselle Colette et moi, dans notre tête-à-tête habituel.

»Ce que nous y avons dit depuis quelques jours, tu ne saurais le croire, et mes découvertes sur ma jeune compagne se multiplient.

»D’abord, Jacques, voile-toi la face, mais j’ai dû arriver à cette conclusion qu’elle était d’une ignorance absolue. Une vraie petite carpe. Seulement, tu perdrais ton temps si tu essayais de l’en plaindre, et ta sympathie serait mal venue, car elle supporte cette lacune avec la plus aimable philosophie, et a fait de tout ce qu’elle possède de connaissances une petite salade sans queue ni tête qui paraît lui suffire parfaitement.

»Elle a passé cependant deux années dans un des meilleurs couvents de Paris; mais nous sommes de grandes bêtes, toi et moi, si nous imaginons que c’est de travail qu’on s’occupe dans ces endroits-là.

»De classe en classe, les intérêts varient. Des poupées on passe aux cerceaux, des cerceaux à la bibliothèque rose, de la bibliothèque rose aux mondanités, au pas de polka ou à l’esquisse illicite d’une valse enseignée sur le gazon ras des charmilles. Mais les études là-dedans ne sont jamais qu’un accessoire, un comparse, une cinquième roue de carrosse.

»D’ailleurs, mademoiselle d’Erlange a ses idées là-dessus qu’elle m’a établies avec une limpidité extrême. Pour sa part, elle n’a jamais pu retenir que ce qui avait trait aux gens ou aux choses qu’elle aimait. Mais alors tout ça, elle le sait à ravir. Quant au reste: bernique! Voilà son système.

»Ainsi son histoire de France, c’est très simple. Elle la prend à Charlemagne, «un grand qui l’intéresse», et elle sait très bien tout ce qui le regarde: la boule qu’il tient dans sa main, son épée, son grand pied et son neveu Roland surtout! De là elle saute à Henri IV, sa séduction suprême. Elle connaît tous ses bons mots, adore son profil et sa furia, mais s’embrouille un peu dans son histoire d’abjuration et de conquête. Puisqu’il avait la France dans son berceau en naissant, qu’allait-il guerroyer à son propos?… Enfin Napoléon est son point final et son dernier enthousiasme… Depuis, dormons-nous ou vivons-nous? Voilà ce qu’elle ne sait guère, et jusqu’au prochain grand homme, elle est résolue à ne pas s’en occuper!… La pauvre enfant risque de chômer longtemps, si j’en crois les jours présents; que t’en semble?

»Entre temps, elle place à la diable Bayard, Duguesclin, Jeanne d’Arc, et en général tout ce qui se bat. Cela sert de virgules dans ses immenses interrègnes, et je ne suis pas bien sûr qu’elle ne les couronne pas à l’occasion l’un ou l’autre.

»Tu vois le procédé, il n’y a pas plus aisé et elle ne se borne pas à la théorie, elle l’applique bravement et en toute chose; aussi, en fait de géographie, ses antipathies internationales, qui sont nombreuses, se font-elles jour nettement.

»L’Angleterre et les Anglais lui déplaisent, par exemple! Sur sa carte, la Manche a un trait rouge que mademoiselle d’Erlange ne dépasse jamais. Tu juges si le Rhin est barré derechef, et comme les Italiens ne lui agréent pas plus que les premiers, la même ligne fatale ondule sur la crête des Alpes… En revanche, elle s’en va jusqu’en Russie pour s’intéresser à ses amis les Slaves, et je crois qu’elle se doute de plus d’une particularité de la terre de France.

»Maintenant, dis-lui que le Parnasse est une colline qui fait face à Montmartre, tu ne l’étonneras nullement, et elle mélange les départements, les villes, les chemins de fer et les rivières avec la plus joyeuse aisance.

»Ajoute à cela des fragments de connaissances variées qu’elle a recueillies on ne sait où, des vers en masse, quelques idées politiques, des anecdotes du temps du roi Guillaume, une façon de faire les additions pour laquelle on casserait aux gages le plus humble des apprentis savetiers, un aplomb merveilleux et une extrême vivacité de compréhension, et tu auras l’idée d’un assemblage à donner la jaunisse à un pédagogue, mais qui transporterait d’aise un fantaisiste.

»Pour moi, qui ne suis ni l’un ni l’autre, je contemple, je jouis, je me carre dans mon fauteuil de balcon, sans oublier toutefois de te passer l’autre bout du téléphone, heureux coquin que tu es!

»Ne doutant de rien, d’ailleurs, et éprise d’impossible, je lui proposerais demain de partir pour l’Inde à ma suite, qu’il y a dix à parier contre un qu’elle accepterait… Et cela dit sans la moindre fatuité, car je ne compterais pour rien dans l’affaire, c’est évident. Mais voir des crocodiles, des serpents à sonnettes et autres gentillesses, conçois-tu le plaisir? Elle ferait la route à la nage pour cela.

»Il est incroyable de retrouver chez toutes les femmes ce même besoin d’émotions et d’aventures qu’elles prisent plus haut que tout autre plaisir, et qui leur ferait pourtant éprouver une frayeur mortelle s’il se réalisait.

»Vois-tu mademoiselle Colette face à face avec une mâchoire d’alligator qui la regarderait en bâillant; la pauvrette s’enfuirait, s’il lui restait des jambes toutefois, en poussant des cris affreux. Et cependant elle n’imagine pas à l’heure actuelle de bonheur comparable à celui de voir de près ces lézards qui sanglotent le soir, avec le ton plaintif d’enfants au berceau, à ce qu’elle a entendu dire, mais qui à leurs heures, tout marmots qu’ils sont, avalent leur homme comme des gaillards qui ont fait au moins leur seconde dentition, si je suis bien renseigné.

»Je m’efforce de la désenchanter; mais elle est décidée à voir tout en beau, et il y a tant de bleu sur sa palette que je désespère d’y mettre mon point noir. Tu cries à l’indignité, à l’abomination de désillusionner cette rêveuse!… Eh! pourquoi ne veux-tu pas que j’apprenne à cette enfant que l’eau mouille et que le feu brûle? elle serait capable de ne pas vouloir les suspecter et d’y mettre la main pour essayer. Tranquillise toi, d’ailleurs; elle ne perd ni le boire ni le manger à suivre mes prêches sceptiques, et je voudrais que tu puisses la voir goûter; c’est un spectacle réconfortant.

»A quatre heures sonnant, au premier coup de l’horloge, une vieille patraque qui marche à son gré, avec le plus grand mépris de l’exactitude, et que mademoiselle Colette remonte elle-même tous les quinze jours dans les combles du château, elle se lève et disparaît en courant. Au milieu d’une phrase, à la moitié d’un mouvement, perdue dans l’exploration de ses ruines, elle part de même; c’est toute affaire cessante; et les naufragés de la Méduse n’iraient point à la provende d’une autre allure.

»Cinq minutes avant, elle n’y songeait pas; mais à quatre heures, c’est une défaillance, une fringale! et, si l’aiguille dépassait le quart, tout serait perdu.

»Les premiers jours, j’attendais son retour surpris, anxieux, et croyant toujours à une catastrophe qui avait motivé cette fuite; mais au bout de cinq minutes, elle rentrait de son pas léger, un pan de sa robe relevé pour porter ses provisions, elle se rasseyait à sa place et reprenait tranquillement la conversation où elle en était restée, tout en dégustant son repas; et quel repas!

»Régulièrement, je le dis à sa louange, elle m’offre de le partager, mais elle en vient si bravement à bout toute seule, que je me ferais scrupule d’y toucher, et je la regarde casser ses noisettes d’un coup de dent comme un joujou de Nuremberg, manger des prunes sèches qui ressemblent à du caoutchouc fondu, ou des espèces de galettes en pâte molle qui se tirent en grandes languettes blanches.

»Une fois seulement j’ai accepté ses politesses. Des plis de sa robe, outre un énorme morceau de pain, elle avait sorti successivement cinq pommes rouges. Cinq pommes! comprends-tu ces estomacs de jeunes filles incapables d’achever un bon beefsteak saignant, et qui réduisent cinq pommes en quelques minutes?

»A sa première offre j’avais refusé, et, sans insister davantage, elle s’était mise à son affaire. Consciencieusement, avec la laine de sa robe, elle faisait briller chaque fruit avant de le manger, le frottant, le refrottant et ne le mettant sous sa dent que quand ses yeux noirs se reflétaient dans ce singulier miroir. Je la suivais, amusé par son manège, m’intéressant aux taches qui résistaient, et si occupé d’elle qu’au troisième fruit elle s’aperçut de mon attention. Y avait-il dans mon regard une lueur de convoitise ou le crut-elle seulement, je ne sais; mais me tendant tout à coup la main:

»—J’en ai cinq aujourd’hui; vraiment, vous pouvez en prendre une, me dit-elle avec gravité.

»Et, comme je ne répondais rien, étourdi de cette munificence:

»—Je vais vous la faire briller, ajouta-t-elle.

»Et toujours du même pli de ses draperies, avec une ardeur qui lui faisait monter le sang aux joues, elle amena la pomme au point voulu, puis me la tendit.

»Je la mangeai, comme tu penses, avec une reconnaissance proportionnée au bienfait: mais ce fruit symbolique m’inquiétait, et d’un œil anxieux j’ai cherché le serpent sous les meubles. Il n’y était pas, fort heureusement… du moins en apparence.

»Cela me remet en mémoire une appréciation physiologique de mademoiselle Colette, qui t’amusera, j’en suis sûr, et te complètera son bagage scientifique.

»C’était hier, à l’heure fatidique dont nous parlons. Au coup de quatre heures, elle était partie, et le quart avait sonné sans qu’elle eût reparu. Vois-tu cette anomalie: quinze minutes pour composer son festin! Qu’allait-elle rapporter, juste ciel! Je ne quittais pas la porte des yeux… Cinq minutes plus tard, elle reparut les deux mains pleines et la démarche posée, avec l’air de porter une relique. Un instant j’eus l’idée qu’elle ramenait son Saint-Joseph avec elle, et que la paix était faite entre eux; mais il s’agissait bien de cela, ma foi! L’objet de tant de soins était une portion de pain brûlant qui fumait entre ses doigts,—un chanteau, comme on dirait ici,—de la valeur d’un quart de miche à peu près, et au milieu duquel, dans la mie pâteuse où était ménagée une fente, un lit de crème épaisse et jaune se fondait avec un fumet des plus succulents.

» Elle poussa un soupir de soulagement en s’asseyant, branla la tête d’un air confiant et me montra l’objet en me disant à mi-voix avec une grimace expressive:

»—Ça brûle!

»Puis incontinent, elle attaqua ce fabuleux régal, mordant et soufflant tour à tour.

»—Mais, ne pus-je m’empêcher de lui dire, vous n’allez pas manger ça?

»—Si fait. Pourquoi pas? c’est excellent.

»—Peut-être, mais c’est lourd comme du plomb! Vous aurez mal à l’estomac.

»—L’estomac, répliqua-t-elle avec un air de supériorité: qu’est-ce que vous voulez que ça lui fasse?

»Et elle se renversa pour rire à son aise à cette idée que cette demi-livre de pâte chaude pût incommoder son estomac!

»—Mon Dieu! ça peut l’ennuyer à digérer, répondis-je seulement.

»Puis, comme elle ouvrait des yeux immenses, la pensée me vint qu’elle ne savait pas du tout de quoi je parlais, et, appelant à mon aide la description classique de mon enfance:

»—L’estomac, repris-je, d’un ton doctoral, est une sorte de poche qui a la forme d’une cornemuse. Son extrémité renflée est placée dans la partie gauche et supérieure de…

»—Oh! bien, dit-elle en m’interrompant sans façon, ce n’est pas du tout comme ça que je le vois, moi!

»Et, comme le pain brûlait décidément par trop, elle le posa sur ses genoux, et sans se faire; prier:

»—Voici, reprit-elle, comment je me le représente. Je vois un vieux bonhomme tout petit, tout cassé, en habit noisette, avec une perruque à marteaux et un jonc à pomme d’or, qui va et vient perpétuellement dans une petite chambre. Au milieu, une grosse cheminée par où dégringole tout ce qu’on lui envoie, et près de laquelle il se précipite dès qu’un chargement arrive. Il se baisse, trie, regarde, se frotte les mains quand ce qu’il reçoit lui semble bon, hausse les épaules et se fâche quand ça lui paraît mauvais: «Les niais, les imbéciles, que m’envoient-ils là? marmotte-t-il. Qu’est-ce qu’ils veulent que j’en fasse?» Et il pousse tout cela du pied dans un coin où on met les choses qui ne servent à rien et où ira peut-être mon pain chaud, c’est possible; mais voilà tout le dommage. Quant à une poche et à une cornemuse, je n’ai jamais entendu parler de ça, et je ne veux pas m’en occuper. Mon petit vieux suffit à la besogne, nous nous entendons à ravir, et, s’il fronce un peu le sourcil les jours de fruits verts, il a eu la politesse de ne jamais m’en rien dire: pourquoi changerais-je?

»Le pain ne fumait plus, la croûte fendillait en se refroidissant, et la crème sentait meilleur que jamais: mademoiselle Colette le reprit délicatement du bout des doigts et acheva son goûter sans prononcer un mot, persuadée qu’elle m’avait convaincu de l’existence de son petit homme. Voilà sa logique.

»Du reste, à l’entendre raconter sa vie, ses originalités s’expliquent. Je l’interrogeais hier sur son enfance, cherchant dans son passé la trace d’une gouvernante, d’un professeur, d’une direction quelconque enfin, et, comme je ne voyais rien qui y ressemblât:

»—Qui donc vous a élevée? ai-je fini par lui demander.

»—Moi, mais personne! m’a-t-elle répondu; j’ai poussé à ma guise comme j’ai voulu. Dieu merci, c’était bien la compensation de ma solitude.

»Et elle esquissait en l’air avec sa main le geste de quelqu’un qui pousse comme il veut…

»Vois-tu cette éducation? cette petite fille grandissant comme la folle avoine entre son dogue et sa vieille bonne, plus esclave encore que son chien, et avec vingt-quatre heures chaque jour pour faire des bêtises à sa satisfaction! Je conçois maintenant l’affaire qui m’a procuré l’avantage de sa connaissance: de la pensée à l’action, il n’y a évidemment pour elle que le temps matériel d’accomplir sa fantaisie. Elle ne connaît nul autre obstacle.

»Il y a pourtant des heures mélancoliques dans cette existence qu’elle raconte sans une réticence, et la tante que tu sais est une affreuse bonne femme qui vient de me donner un échantillon de son humeur, et nous a fait une sortie dont toute notre petite société est encore ébranlée et dont la trace restera.

»Il y a deux heures à peu près, je regardais Un à qui mademoiselle Colette faisait exécuter les tours les plus variés de son répertoire, ne dédaignant pas de prendre part elle-même de temps en temps aux exercices, quand la porte s’ouvrit brusquement, et une femme entra. Grande, sèche, osseuse, d’une laideur à discréditer Croquemitaine si elle se mettait jamais en tête de lui faire concurrence, elle s’annonça elle-même d’une voix qui remit instantanément sa jeune nièce sur pied, et qui fit bondir le chien devant sa maîtresse, qu’il gardait en montrant les dents.

»—Monsieur, je suis mademoiselle d’Épine! me dit-elle.—La bien nommée, pensai-je à part moi:

»Puis, à haute voix:

»—Mademoiselle, j’ai l’honneur de vous présenter mon respect, répondis-je.

»Mais elle s’en inquiétait bien, de mon respect!

»—Il y a un mois, continua-t-elle, que vous êtes arrivé chez moi, tombant on ne sait d’où, et, comme j’ai pensé, Monsieur, que vous étiez actuellement au terme de votre séjour, j’ai voulu vous voir une fois avant votre départ.

»Arrivé me sembla fort, séjour plus encore, et tu conviendras qu’on ne met pas plus proprement les gens à la porte; mais, avant que j’aie pu répliquer un mot, mademoiselle d’Erlange s’était redressée:

»—Dites chez nous! cria-t-elle, et même chez moi, car M. de Civreuse est dans mon aile, vous le savez bien, et, quant à la façon dont il est «tombé» ici et que vous avez oubliée, paraît-il, je vais vous la remettre en mémoire. J’ai blessé monsieur à la tête en lançant quelque chose dehors, alors qu’il passait sur le chemin, ne songeant guère à nous, je vous assure! et Benoîte et moi l’avons entré dans la cuisine, demi-mort. Puis, tandis qu’elle préparait cette chambre, et que moi je le gardais en bas, j’ai juré, agenouillée à côté de lui, de le soigner, de le guérir et d’obtenir mon pardon. Vous souvient-il, à présent, ma tante, de toutes ces choses que je vous ai dites une fois déjà?

»—Je ne me souviens que de ceci, répondit-elle avec fureur en marchant sur la jeune fille, c’est qu’une fois déjà, en effet, je me suis élevée contre ce rôle de garde-malade que vous remplissez ici dans des circonstances inqualifiables, et que cette fois je saurai bien vous forcer à le laisser!

»—Que ne vous en êtes-vous pas chargée? riposta mademoiselle Colette. Il y avait plus d’une place près de ce lit, je crois!

»—Lit que j’aurai d’ailleurs quitté avant ce soir, soyez-en certaine. Mademoiselle! m’écriai-je à mon tour, et que je n’aurais jamais consenti à occuper un seul instant, quand j’eusse été plus qu’à demi mort, si j’avais pu soupçonner que j’y étais reçu contre le gré de quelqu’un ici!

»J’étais hors de moi. Les insolences me brûlaient les lèvres, et je ne sais en vérité ce qui m’a retenu de sauter à terre à l’instant. Assurément, ce n’est pas la présence de cette femme, et, si elle eût été seule, je crois bien que je me serais vengé en effarouchant sa pudeur par ce spectacle inattendu!… Mais elle n’était pas seule…

»Elle ne répondit pas, d’ailleurs, un traître mot à ma protestation, et se tournant vers sa nièce:

»—Vous voilà forcée à l’obéissance par un plus sage que vous, dit-elle seulement.

»Puis, jugeant que c’était besogne faite, elle s’en fut vers la porte, de son grand pas dégingandé, comme une frégate démâtée dont on tire sur le sable la carcasse hors d’usage et qui cahote à chaque rocher.

»Mais elle n’était pas à mi-chemin qu’un quatrième personnage entrait en scène! c’était mon docteur qui arrivait comme une flèche, les sourcils froncés, la lèvre mécontente, et qui l’arrêta par le bras sans façon.

»—Qui est-ce qui parle d’obéissance dans la chambre d’un malade quand le docteur n’y est pas? dit-il rudement.

»Il avait écouté derrière la porte et ne s’en cachait pas.

»—Vous, continua-t-il en se tournant vers mademoiselle Colette, vous êtes à votre place ici. N’en bougez pas. C’est moi qui vous y ai mise, c’est moi qui vous y garde, et j’en fais mon affaire! Vous, Monsieur, me dit-il, vous n’avez pas oublié, je pense, notre première conversation; vous savez comment j’entends la responsabilité! J’ai votre parole, et vous ne quitterez pas Erlange que je ne lève moi-même votre écrou. Vous, enfin, Mademoiselle, ajouta-t-il en regardant la vieille fille qu’il n’avait pas lâchée, je vais avoir l’honneur de vous offrir mon bras pour vous reconduire jusqu’à votre chambre, et je vous conterai en route quelques particularités sur les fractures dont vous me paraissez mal connaître les effets, et qui vous intéresseront, j’en suis certain.

»Et, entraînant mademoiselle d’Épine, abasourdie, et à qui il souriait avec aménité, il lui fit traverser toute la chambre; sur le seuil, il s’arrêta:

»—Et notez, dit-il en se retournant et en nous regardant, que mademoiselle d’Erlange s’est méprise de moitié tout à l’heure. Ce n’est pas une aile qui lui appartient ici, c’est le château tout entier, les ruines et le reste!

»Puis ils sortirent.

»Te dire que je rugissais intérieurement serait faible; ma main esquissait de vagues moulinets, et j’enrageais de m’en prendre à quelqu’un. Mais quoi, si barbue que fût mon adversaire, le sexe dont elle se prétendait la mettait hors d’atteinte, et j’ai vu cependant des grenadiers qui passeraient pour damerets au prix de sa carrure!… D’ailleurs, l’idée de mademoiselle Colette me revenait; l’algarade était plus rude encore pour elle.

»Je me tournai de son côté, pensant la trouver en larmes; mais elle en était loin, et l’œil allumé, la tête droite, elle semblait une Bellone en courroux.

»—La méchante femme! la méchante femme! criait-elle en trépignant.

»Puis brusquement s’abattant dans un fauteuil:

»—Voilà pourtant dix-huit ans que je vis auprès d’elle! fit-elle avec éclat.

»—Est-elle donc toujours ainsi? lui demandai-je.

»—Toujours!

»—Mais qu’est-ce qu’elle a, enfin?

»—Que sait-on? reprit-elle en hochant la tête. Du verjus dans l’esprit, peut-être! Je pense qu’il y a des femmes qui poussent mauvaises comme des herbes qui poussent orties. Elle est dans les orties, évidemment.

»—Et contre vous, à part ma présence ici, qu’est-ce qui la fâche habituellement?

»Elle ne répondit rien, me regardant d’un air indécis, avec une ombre de sourire qui relevait sa lèvre, et elle se mit à tirer machinalement les longs poils de son chien. Je la regardais, attendant qu’elle parlât, et, tout en regardant, je me sentais si frappé du contraste de ce charmant visage avec le masque dur et large de la grande femme qui sortait de là, que je m’écriai sans réfléchir:

»—Serait-ce donc parce que vous avez dix-huit ans et qu’elle?…

»Le sourire s’accentua davantage, et mademoiselle d’Erlange me regarda à travers ses cils, tout en disant:

»—Mon Dieu, elle aussi les a eus, pourtant, mais…

»Elle se tut de nouveau, ses paupières se baissèrent complètement et ses cils se remirent à battre ses joues roses comme un éventail de dentelle. L’embarras est rare chez elle, mais lui va bien, et, sans hésiter, je formulai toute ma pensée.

»—Elle les a eus en effet, c’est évident; mais son printemps n’avait pas la fleur du vôtre: voilà!

»Comment je me laissai entraîner à ce madrigal, du diable si je peux le dire! mais mademoiselle Colette m’avait bravement défendu tout à l’heure, elle méritait vraiment que je marchasse à la rescousse à mon tour. Elle prit d’ailleurs cela comme la simple énonciation d’un fait, se mit à rire franchement, et releva les yeux avec un petit geste qui signifiait: «C’est ça; cette fois, vous y êtes!» Puis, sans transition, tout à fait mise en confiance, elle laissa couler le flot de ses souvenirs, me racontant ceux des épisodes de son enfance qui se rapportaient à sa tante, ainsi que ses frayeurs de petite fille devant elle, le tout sans acrimonie aucune, mais avec une verve comique et malicieuse qui donnait une touche vivante et un relief burlesque au portrait de cette bizarre tutrice. «Égoïsme et jalousie!» le cri le plus habituel à la bête, te résume cette femme, et je m’en vais te dire un trait qui la peint.

»Fort gourmande de sa nature, elle s’arrange pour que les ressources assez limitées du ménage ne nuisent jamais à l’ordinaire de la maison; mais le menu, généralement soigné, n’est jamais plus soigné que les jours de maigre. Ces matins-là, on cuisine quelque plat choisi, et, en se mettant à table, mademoiselle d’Épine dit à sa nièce:

»—Mon estomac ne supporte pas le maigre, Colette; vous ferez abstinence pour nous deux.

»Et la nièce mange ses sardines ou ses légumes au fumet des pigeonneaux de la tante, qui offre pieusement au ciel ce compromis, le priant d’agréer la substitution…

»Que ce compte-là se règle un jour en purgatoire, et qu’elle s’aperçoive alors que ses billets n’étaient pas bons, je l’espère; mais le purgatoire est loin, et d’ici là qui est-ce qui tirera cette enfant de ses griffes, et surtout qui lui rendra ses années passées, les soins affectueux et l’éducation qu’elle n’a pas reçus alors?

»Je te le dis, Jacques, c’est une séquestration qui se joue ici, et c’est véritablement ce que cherche cette femme.

»Ce n’est rien que ces poulets rôtis qu’elle refuse à sa nièce, que ces couvertures moelleuses et ce lit de plumes où elle dort, que toutes ces recherches enfin qu’elle a pour elle seule; elle entend maintenant l’étioler moralement entre quatre murs, et emprisonner si bien sa jeunesse et sa vie que nul ne se doute de ce qui rit dans ces ruines.

»Comment appelleras-tu ce crime, toi, alors, si tu nies qu’il y ait séquestration, et comment le puniras-tu?

»… Pour moi, j’entends le déjouer, tout au moins, et sans tarder; et le lendemain du jour où je serai hors d’ici, je m’y attellerai! Dussé-je ameuter la presse, assembler un conseil de famille ou réclamer l’aide de la police, j’en viendrai à bout, et la porte de cet antre sera démurée… A qui donc appartiendrait le rôle de justicier, si ce n’est à ceux qui méprisent le monde et le connaissent comme il est!…

»En échange de ses veilles et des soins qu’elle a pris de moi, mademoiselle Colette aura sa liberté, et c’est moi qui lui ouvrirai sa cage! Vive Dieu! Jacques, tu m’entends, je te l’affirme!…

»Une demi-heure plus tard, le docteur est revenu, et tu vois d’ici la discussion:

»—Docteur, je veux partir!

»—Monsieur, ne revenons pas là-dessus, je vous en prie.

»—Rendez-moi ma promesse!

»—Jamais de la vie; vous êtes au point délicat et critique entre tous, ne me gâtez pas une si belle fracture.

»—Il m’est impossible de demeurer ici après la scène de tout à l’heure, vous le sentez bien!

»—Allons, je vous dis que cette femme est folle! Faut-il que je lui signe un billet pour Charenton, afin de vous mettre l’esprit en repos?…

»Et comme j’insistais:

»—Monsieur, me dit-il assez sèchement, je suis d’âge et de caractère à prendre la responsabilité de mes actes; vous me ferez donc le plaisir de m’envoyer tous ceux qui pourront y trouver à redire.

»Et il me tourna le dos pendant que mademoiselle Colette continuait à crier:

»—Mais puisque vous êtes chez moi! Mais puisqu’on vous dit que vous êtes chez moi!

»La pauvrette n’y voyait pas plus loin.

»Finalement, le docteur s’est engagé sur l’honneur à me libérer dans dix jours, et j’ai promis de ne tenter nulle évasion jusque-là. Mais en résumé, vois-tu, je suis exaspéré. J’ai beau faire, la position est fausse. A tous les bruits de portes, je tressaille comme un écolier en rupture de ban, et volontiers je renverrais mademoiselle d’Erlange à ses affaires! Seulement, elle n’y entend pas malice. C’est une scène, voilà tout, elle en a vu bien d’autres, et elle continue son train ordinaire en toute insouciance.»

 

20 avril.

 

C’est fini, les beaux jours s’en vont, et j’ai beau faire maintenant, sans savoir comment ni pourquoi, mais toutes mes rêveries finissent par des larmes.

C’est sans le vouloir et sans même m’en apercevoir. Je m’assieds sur mon divan comme autrefois, je pense aux mêmes choses toujours, et ce qui me faisait plaisir hier, ce qui me faisait rire si gaiement que je mettais ma tête dans les coussins pour qu’on ne m’entendît pas, me rend triste à présent. J’enfonce encore ma figure à la même place, mais quand je me relève l’étoffe est mouillée, et c’est seulement alors que je m’aperçois que j’ai pleuré.

Quelle scène affreuse elle a faite, ma tante, et comme j’avais le cœur serré! Je craignais tant que M. Pierre ne se fâchât!

Le docteur, heureusement, a tout raccommodé; mais lui reste un peu contraint, un peu gêné, peut-être qu’il nous en veut malgré tout, et cela me fait tant de peine!

Une semaine seulement à passer encore ici! Mon Dieu, je n’aurais jamais cru qu’il se guérirait aussi vite; c’est trop court! C’est-à-dire que ce n’est pas la maladie qui est trop courte, c’est le séjour! Je pensais qu’il resterait bien plus à Erlange, et surtout… Enfin, je ne croyais pas que cela finirait ainsi… Maintenant, c’est tout: personne ne se soucie de Colette; passé la porte, lui n’y songera plus, et elle restera toute seule, bien plus seule que jamais, comme il fait plus noir dans un endroit qui était éclairé et d’où on enlève les lumières.

Tout bas, cette folie tenace que j’ai en moi espère encore. Quoi et pourquoi? elle ne peut pas le dire; mais elle me répète toujours qu’elle voit sa revanche là-bas… J’ai peur que ce ne soit bien là-bas!

Au moins, M. de Civreuse ne se doutera-t-il de rien; près de lui je suis gaie plus que jamais, et d’ailleurs sans efforts. Il fait si bon dans cette grande chambre!… Je ne dis tout qu’à mes confidents: mon coussin et mon cahier, et quand j’ai fini du premier, je le porte près de la cheminée, je le fais sécher, et je prends le second… Les marges en sont méconnaissables; sans y penser, j’y écris deux initiales, toujours les mêmes, en long, en large, enlacées, séparées, et tout à l’heure sur ma main gauche, j’ai mis son nom tout entier: une lettre sur chaque ongle et deux sur le dernier, sur celui du pouce.

C’était drôle, et j’ai ri d’abord; puis toujours cette bête de petite larme qui vient sans propos est tombée, et l’encre s’est brouillée… Voilà comme tout s’efface!…

Pourtant, hier, j’ai mieux choisi mon terrain; j’ai couru jusqu’au fond du parc, et sur l’écorce d’un grand sapin, celui près duquel j’ai le plus rêvé et sur lequel je grimpais l’automne dernier pour voir venir les aventures, j’ai gravé le nom qui m’occupe avec mon petit poignard. Il n’y a pas d’autre moyen de conter à un arbre ce qu’on pense, et j’étais bien aise qu’il le sût.

En rentrant M. Pierre a remarqué ma robe humide et mes bottines mouillées.

—Vous êtes sortie? m’a-t-il demandé.

Et moi j’ai répondu:

—Oui, je viens de faire une course!

S’il savait laquelle!…