La neuvaine de Colette
Pierre A Jacques
»—Mon ami, vous êtes une bête!…
»Pourquoi le début de cette lettre qu’Henri IV écrivait, il y a bien trois cents ans, à son fidèle Sully, me revient-il en mémoire aujourd’hui? Par analogie sans doute, et parce que, sur ce point-là au moins, tu ressembles ce matin à la perle des ministres.
»Sérieusement, Jacques, ta lettre, cette fois, m’a mis en colère! Corbleu! j’ai l’âge de raison, je crois; je sais ce que je sens, et ce que je veux, et tes plaisanteries n’ont pas le sens commun.
»Mon pouls est excellent, ma tête libre et mon cœur gaillard, quoi que tu en dises, et il n’y a point de but caché à la campagne que je médite au profit de ma jeune hôtesse.
»—Te mêler de choses qui ne te regardent pas, me dis-tu; t’attirer des millions d’ennuis et te faire remettre à ta place par le notaire de l’endroit, qui te renverra poliment à tes affaires, tout cela pour une personne qui t’est totalement indifférente, comme c’est probable, et comment veux-tu que je croie cela, surtout quand je sais que la personne en question est une jeune et jolie créature!… Allons, avoue et épouse-la, c’est le plus simple!…
»Mon pauvre Jacques, tu résous les choses à coups de gaule, comme on abat des noix; ton «plus simple» est tout bonnement héroïque, et, de plus, tu n’y connais rien.
»Je ne travaille pas écus sur table, mon ami; j’y vais pour l’honneur, pour l’amour de l’art, comme un antique chevalier, et tu m’avoueras que, si tous ces braves paladins qui défendaient jadis «la veuve et l’orphelin» s’étaient crus forcés ou même autorisés à épouser toutes les prisonnières qu’ils délivraient dans l’an, c’est un véritable harem que chacun d’eux aurait possédé, et la morale aurait fait table rase de l’institution dans les six mois!
»Songe donc que je commence seulement mon tour du monde, et ne fais pas de mon épée un meuble de famille à la première étape; elle danse dans le fourreau à l’idée de tout ce qu’elle peut encore accomplir de joli, et le râtelier de la paix domestique lui fait horreur!… Puis enfin, si elle te semble d’un prix si inestimable, cette blonde, que ne viens-tu briguer l’emploi toi-même?
»En confidence, si tu veux tout savoir, mademoiselle Colette t’aime déjà! Elle sent cela, elle me l’a dit, et n’était la crainte de tes coups de tête ordinaires, je t’aurais parlé de ces bienveillantes dispositions. Maintenant te voilà au courant. Fais diligence, et je te présenterai.
»Là dessus, laissons ce sujet, je t’en prie, car il m’irrite. Il ne me reste plus une semaine entière à passer ici, ne me fais pas mentir à cet excellent docteur et fuir un beau soir de guerre lasse; et si ce n’est pas une querelle que tu cherches, pour Dieu, laisse-moi la paix et ne me poursuis plus de tes prévisions sentimentales!
»Oui, je ne te dis pas qu’une imagination un peu enthousiaste, un cœur un peu neuf, quelques illusions encore fraîches, ne seraient pas émues ici… Ce cadre étrange, cette intimité, ces beaux yeux!…
»Mais quoi, je n’ai plus vingt ans, ce n’est pas ma faute, Jacques; il y aura demain neuf ans tout juste que cela ne m’est pas arrivé, et il y a deux choses qu’on ne retrouve jamais: la jeunesse et les illusions. Si tu peux me les rendre, foi de désenchanté, je tombe à ses genoux.
»Nos derniers jours se passent agréablement; mademoiselle d’Erlange est plus gaie que jamais, et nulle contrainte n’est possible auprès d’elle.
»Même entre nous, je peux bien te l’avouer; mais cette liberté d’esprit et cet entrain me surprennent un peu.
»Mon Dieu, je ne suis ni un fat ni un vainqueur, je m’apprécie à mon juste prix, mais je vaux une émotion peut-être, et il me souvient d’une jeunesse dorée où je tenais honorablement ma place. Sans doute, c’est qu’on est moins exigeant à Paris qu’à Erlange.
»Note bien que je suis charmé de cela; le contraire m’eût gêné, attristé, bourrelé de remords, et je ne t’en parle que pour mémoire. Seulement tu conviendras qu’il est singulier qu’une jeune fille qui est seule, qui s’ennuie et qui voit tomber tout à coup son premier roman chez elle sous la forme d’un homme jeune et passable l’accueille ainsi, et nous pouvons mettre au panier avec tant d’autres la légende qui fait les cœurs de fillettes si inflammables. Du reste, je croirais volontiers que cette exubérance qui distingue mademoiselle d’Erlange lui sert en quelque sorte de déversoir, et que tant de manifestations extérieures laissent ses pensées intimes dans une grande placidité, avec un peu de sécheresse de cœur peut-être même, qu’expliquerait très bien, du reste, son enfance sans joie et sans tendresse.
»Quoi qu’il en soit, tout est pour le mieux ainsi, et nous égayons nos derniers après-midi par l’exercice du noble jeu de dames.
»Cela ne va pas d’ailleurs sans quelques orages qui mouvementent les séances, car mademoiselle Colette n’aime pas à être battue, et, après les premières leçons, pendant lesquelles j’ai cru devoir la ménager en faveur de ses débuts, j’en suis revenu à mon jeu habituel, et je la gagne cinq fois sur six.
»Sa patience, qui est courte, s’épuise vite dans ces conditions, et elle a des colères de chat. Elle rougit d’abord, fronce un peu les sourcils, tapote la table nerveusement, et finalement, quand le cas lui semble désespéré, brouille tout le jeu d’un grand coup de main. Je m’appuie alors avec majesté sur mes coussins et je regarde obstinément les solives du plafond, jusqu’à ce qu’elle arrive à composition, ce qui n’est jamais long. Elle range de nouveau les pions, repousse le jeu près de moi et marmotte à mi-voix:
»—C’était par trop mauvais, aussi!
»Puis, persuadée que cela explique tout, elle me tend ses mains fermées pour me faire tirer et voir qui commencera, et tout reprend à peu près dans le même ordre.
»Invariablement, au début, je lui propose de lui rendre des pions, et invariablement aussi elle refuse avec un air de dignité froissée, trouvant évidemment ses coups de main beaucoup plus réguliers que cette faveur, et insistant avec passion, en commençant chaque partie, pour que je joue avec elle comme avec n’importe qui, sérieusement et sans l’aider.
»Moi, esclave de la consigne, j’obéis, et au bout de cinq minutes elle trépigne: c’est logique.
»Tout à l’heure, nous étions aux prises; je la voyais s’enferrer, et deux fois de suite, bien malgré moi, je venais de faire râfle de quatre victimes d’un coup… Tu juges de son état: ses dents mordaient si fortement sa lèvre inférieure que le sang en était chassé, et elle embrassait toutes ses positions d’un coup d’œil éperdu de nageur qui perd pied.
»Prudemment, je retirais déjà mes doigts, prévoyant quelque formidable culbute; mais les choses tournèrent autrement, son front s’éclaira tout à coup, elle desserra la rude étreinte de ses dents, et le doigt sur un de ses pions, elle se mit à le conduire en biais tout droit, dérangeant mes propres pions au passage, mais sans violence et sans avoir le moins du monde l’air de se douter qu’elle marchait en pleine contravention. A un rang du bord, elle s’arrêta, et très gravement elle me dit:
»—A vous!
»—Comment à moi? Mais que faites-vous donc? lui demandai-je.
»—Eh bien! me répondit-elle avec un magnifique aplomb, je vais à dame! Je n’en viendrais jamais à bout en marchant dans ce sens-ci, j’ai pris l’autre.
»C’est toujours le même mépris de toutes les barrières et de toutes les conventions, et cette nature prime-sautière ne serait pas déplacée dans une tribu de libres Indiens… Je la vois sous sa tente, avec des plumes dans les cheveux, des lianes fleuries autour des épaules, rivalisant de cabrioles avec ses chèvres sauvages, et baptisée par la tribu enthousiaste du nom symbolique de «l’Oiseau-qui-chante» ou de «la-Flèche-qui-vole».
»En attendant, la-Flèche-qui-vole continue son office de bonne maîtresse de maison et s’ingénie à me distraire.
»Depuis huit jours, je me lève. Aidé par Benoîte, dont la robuste épaule me sert de canne, je gagne un fauteuil qu’on place près de la fenêtre, j’étends mon appareil sur un autre siège placé en face de moi, et, guidé par mademoiselle Colette, je prends connaissance de la cour et des points principaux du château.
»—Ici, me dit-elle, c’est la bibliothèque, ici la salle à manger, ici la chapelle, et là,—en me montrant des ruines cette fois,—il y avait des salons, une grande salle des gardes, un oratoire, des galeries sans fin.
»Le tout, souvenirs et restes intacts, est superbe; c’est le type du pur style Louis XIII, élégant et sévère tout ensemble, et il y a là des sculptures qui me font rêver et dont je complimente sincèrement la châtelaine du lieu, qui les juge et les apprécie d’ailleurs avec son originalité accoutumée.
»Quand je t’aurai dit enfin que j’ai fait connaissance avec Françoise, la troisième amie de mademoiselle Colette, tu conviendras que les temps sont accomplis et que je peux quitter Erlange.
»Il faisait hier une superbe journée, bien sèche et bien claire; un battant de la fenêtre était ouvert, malgré l’air vif et piquant, et je humais la fraîcheur avec délices, quand je vis ma jeune gardienne qui traversait la cour. Elle leva la tête en passant, m’envoya un petit salut de la main, et courut à une porte des communs qui donne sur la cour.
»—Je veux vous montrer Françoise! me cria-t-elle.
Et elle sortit un instant après avec une grande bête poussive, à moitié aveugle, aux flancs saillants, au garrot énorme, très haute sur quatre pattes grêles et avec un poil d’un blanc jaunâtre.
»Tout à fait indifférente à cette laideur, elle la tapotait, lui parlait et la bourrait de sucre et de pain, tout cela avec une telle rapidité que les dents de la vieille bête ne venaient pas à bout de ce qu’on lui présentait. Puis, quand elle eut fini:
»—Elle trotte encore pas mal, vous allez voir, me dit-elle.
»Elle lui jeta une couverture sur le dos, la tira près d’un escalier de pierre, s’élança sur cette croupe massive comme un sylphe, et, l’excitant de la voix, la fit partir au trot. Mais à tous les pavés la monture buttait, sa grande tête avait des soubresauts de peur, et, avec ses naseaux fumants, elle semblait la bête de l’Apocalypse emportant je ne sais quel esprit dans sa course indécise.
»—C’est un jeu à vous casser le cou! criai-je à mademoiselle d’Erlange.
»—Bah! répondit-elle, nous nous connaissons bien.
»Au dixième tour, elle se laissa glisser à terre si rapidement que je crus à une chute, et reconduisit son amie avec les mêmes protestations de tendresse qu’elle lui avait prodiguées en venant.
»Voilà comme elle parle aux bêtes, et je ne m’étonne plus qu’il ne lui reste rien à donner aux hommes: elle dépense là tout son cœur.
»Selon toutes probabilités, je ne t’écrirai plus que du village. Je compte rester là à l’auberge quelques jours, le temps de remonter ici encore une fois, remercier mon hôtesse, d’aller chez mon docteur et de t’aviser de mes projets.
»Tourne donc la page, nous sommes au bout de l’aventure, et pour le revoir, à bientôt peut-être. J’ai tant manqué de paquebots depuis quelque temps que j’ai bien envie d’en laisser aller encore un sans moi, et de courir te serrer la main dans ta province.»
28 avril.
Tout est dit: M. de Civreuse est parti depuis hier, et je ne me retrouve plus ici.
Pourtant j’ai déjà connu Erlange vide et silencieux, je sais comment mes pas résonnent dans les corridors et ma voix contre les boiseries, mais tout est changé maintenant.
Ce n’était que de l’ennui autrefois, aujourd’hui c’est de la tristesse, et les deux choses pèsent bien différemment.
De temps en temps, je fais la brave, je me joue la comédie à moi-même. Je range, je vais, je viens, je chantonne des petits airs tout gais, puis je m’assieds à côté de mon chien, je prends sa tête sur mes genoux et je me mets à lui parler comme jadis; seulement, même avec lui, je me surprends en flagrant délit de mensonge.
—Six semaines pour raccommoder une fracture, vois-tu, Un, c’est énorme, lui disais-je tout à l’heure, et jamais nous n’aurions cru que cela pourrait durer autant, n’est-ce pas?
Et ce n’est pas vrai, ce n’est pas vrai du tout, car je comptais sur le double au moins pour à présent, et sur toujours pour plus tard.
Benoîte me suit d’un œil inquiet. Elle n’est pas sans deviner une petite émotion ou du moins sans la redouter, et volontiers elle m’aurait toujours auprès d’elle; mais c’est ce que je ne veux pas, je prétends que le transport de mes affaires m’occupe, et je m’échappe.
En réalité, je ne fais rien du tout et je laisse chaque chose comme elles étaient hier, car je n’ose plus reprendre mon ancienne chambre. Il y a là tant de souvenirs embusqués un peu partout, et ils s’élancent si vite quand j’entre, que je n’y voudrais pas dormir à présent. J’aurais peur que tous ces revenants ne devinent mon secret et ne s’en aillent le conter à M. Pierre, qui en rirait peut-être, et je veux venir ici seulement pour rêver. Dans la bibliothèque, je pleure, je regrette, je me fâche, je fais ce que je veux; puis, quand je me sens raisonnable, c’est l’heure de ma récréation, je reprends le chemin connu, je m’assieds à ma place habituelle, je regarde le lit vide, le fauteuil près de la fenêtre sans personne et je me souviens!…
Souvent aussi je me sens prise de colère. Après tout, qu’est-il venu faire ici, cet homme? pourquoi m’est-il entré dans la tête et dans le cœur comme cela, puisqu’il ne voulait rien de moi, et quelle est la puissance qui vous envoie ainsi un commencement de bonheur, juste ce qu’il vous faut pour être heureux, qui vous le laisse bien apprécier, bien regarder, et qui, à l’instant où vous croyez fermer vos mains pour le saisir, vous l’enlève brusquement?
Est-ce là ce qu’on appelle la Providence?
Pourtant il faut être juste, M. de Civreuse n’a rien fait pour attirer mon attention, et c’est même je crois sa raideur qui m’a frappée et séduite.
Si sombre qu’il fût, il souriait cependant quelquefois, et il y a un charme spécial au sourire des gens froids. C’est comme le soleil en hiver ou comme cette fleur d’aloès dont me parlait M. Pierre, qui fleurit une fois seulement tous les cent ans, et dont la rareté fait le prix… Pourquoi est-ce d’une fleur si rare que je suis occupée?…
Notre dernière journée s’est passée mieux qu’aucune, et je ne voudrais pas jurer que lui-même ne sentît une imperceptible émotion.
Le matin, en entrant à mon heure habituelle, j’avais trouvé près de son fauteuil une table chargée de papier, d’une boîte à couleurs et d’un faisceau de crayons et de pinceaux. Benoîte lui donnait un verre, et dès qu’elle fut sortie:
—Voudriez-vous, me dit-il très vite, me permettre de faire votre portrait sur cet album en deux coups de crayon? Je viens d’esquisser ce côté du château, mais mes souvenirs d’Erlange seraient bien incomplets si ma garde-malade n’était pas en première ligne.
Je répondis oui, bien entendu, et je m’approchai pour voir ce qu’il tenait, tout en lui demandant:
—Comment faut-il me poser? debout, assise, de profil, de face?—Et en même temps j’essayais toutes ces positions…
Il se mit à rire, et après avoir réfléchi un instant:
—Si vous le voulez bien, me dit-il, vous vous assiérez dans ce grand fauteuil et vous vous installerez près de la cheminée, comme vous étiez le soir de mon premier réveil ici.
—Moins la robe, toutefois.
—Moins la robe, malheureusement!
—Malheureusement!… Voulez-vous que j’aille la mettre?
—Oh! je n’oserais pas…
—Mais c’est l’affaire d’une seconde!
Et j’étais loin avant qu’il eût fini sa phrase.
Comme je le lui avais dit, un instant après je rentrais. Seulement la jupe de cette aïeule que je ne connais pas est bien trop longue pour moi; j’avais beau la relever à deux mains, mes pieds se prenaient dans l’ourlet, de sorte que j’avançais en trébuchant, et comme à la fin je la laissai aller pour faire à M. de Civreuse une belle révérence de cour, il se trouva qu’en m’approchant de la cheminée, je me pris dedans, je ne sais comment, et je tombai rudement sur les deux genoux.
M. Pierre jeta une exclamation, une espèce de cri, ma foi, qui me fit plaisir, et il fit le geste de se lever impétueusement.
—Et votre genou! lui criai-je. Ne bougez pas!
Puis je me remis sur pied lestement et je m’assis dans mon fauteuil. Mais il était inquiet.
—Vous n’êtes pas blessée, vous en êtes bien sûre? me disait-il… Mon Dieu! quelle idée absurde j’ai eue de vous faire mettre cela!… Vraiment, vous n’avez rien?…
Je répondais: non, le cœur un peu battant… pas de ma chute, mais de cette voix anxieuse qui m’interrogeait, et au bout d’un quart d’heure seulement, pour me laisser me reprendre, il se mit à sa tâche.
Il allait, il allait, relevant à chaque instant ses yeux sur moi, me regardant avec une persistance qui me gênait fort, et me faisant reposer, c’est-à-dire remuer, de quart d’heure en quart d’heure. Le déjeuner nous interrompit; mais à deux heures c’était fini. Il m’appela alors près de lui, et je ne pus m’empêcher de m’écrier envoyant la feuille qu’il me présentait:
—C’est moi! Ah! mais que c’est donc joli!
Le fait est que cette petite dame rose qui me souriait dans ce fauteuil, cette grande cheminée sombre dont les chenets se détachaient nettement, les sculptures des boiseries: c’était un vrai tableau, et je tombais d’admiration…
—Qui, jolie? me demanda M. de Civreuse assez railleusement: vous ou l’aquarelle?
—Le portrait, bien entendu!…
Il me regarda un instant en souriant, puis avec une voix toute autre que celle que je lui connaissais:
—Le portrait, c’est vous, car par bonheur il est ressemblant. Ne changez rien à votre exclamation.
Je me tus; c’est la seconde fois, peut-être, que j’entends un éloge sortir de sa bouche et cela m’émotionnait plus que je n’aurais voulu. Pourtant, je mourais d’envie d’avoir comme lui un souvenir de ce temps charmant que je sentais glisser entre mes doigts, et je cherchais nerveusement que dire et quel moyen employer.
—Et si, moi aussi, je faisais votre portrait? commençai-je en plaisantant.
—Comment donc! me répondit-il très sérieusement mais j’en serai charmé, et je vais me tenir tranquille comme une image.
—C’est que je ne dessine pas très bien, balbutiai-je, toute saisie de me voir prise au mot;… je n’ai jamais fait que le portrait de Un.
—Eh bien, dit-il, je me trouverai en excellente compagnie.
Il me tendit un carton, une feuille de papier, du fusain, des crayons, et se posant de trois quarts:
—Suis-je bien ainsi? me demanda-t-il.
Je répondis:
—Parfaitement.
J’étais tout à fait déconcertée, et il se fût mis sur la tête que j’aurais dit de même.
Machinalement, pourtant, je commençai, le regardant comme je l’avais vu faire pour moi, et le trouvant beau comme j’aurais voulu seulement qu’il m’eût trouvée aussi.
Mais, au bout d’un quart d’heure, j’étais lasse, énervée incapable de continuer. La figure qui était sur mon papier représentait tout ce qu’on voulait, une perruque de juge, un épouvantail à moineaux ou un roi nègre, et je me rappelai mes essais de l’hiver précédent, quand je m’amusais à dessiner mon chien, et qu’en dépit de tous mes efforts, je donnais à mon favori une tête de mouton, une fourrure d’ours et quatre pattes grêles qui n’auraient pas porté un king-charles.
En toute autre occasion, j’aurais ri; mais les minutes que je comptais, toujours en songeant au départ, me mettaient l’esprit à l’envers, et je sentis que les larmes me montaient aux yeux. C’était ce que j’avais juré qui ne serait pas, et je courus à la cheminée prête à y lancer mon papier, en disant:
—C’est impossible, je n’y entends rien!
Mais M. de Givreuse m’arrêta:
—Mon portrait! cria-t-il; montrez-moi mon portrait, j’ai le droit de le voir!
Sans résister, je le lui apportai; il le prit et le contempla gravement, puis, toujours avec le même sérieux:
—Me permettez-vous de le retoucher? dit-il.
J’inclinai la tête, et d’un coup de mouchoir il effaça tout. Puis en quatre traits de crayon, il fit un profil qui était la caricature du sien, si burlesquement ressemblant qu’il était impossible de le voir sans rire.
Il écrivit en bas, de sa grande écriture: «Hommage respectueux du patient à l’auteur,» et me le tendit.
En même temps, le docteur entra. Mon cœur se serra; je compris que c’était tout, et, pendant que je sortais de la chambre, j’entendis la voiture commandée pour M. de Civreuse qui roulait dans la cour. Je me sauvai dans mon refuge, mon dessin en main, et là, une fois seule, je me mis à le regarder. Seulement, au lieu de rire comme un instant avant, je sentis que mes larmes coulaient sur ce nez invraisemblable et sur ces moustaches hérissées que M. Pierre s’était faits, et c’était bien naturel, car il était symbolique, ce dessin, et il ressemblait à mon héros comme la réalité ressemblait à mon rêve.
Un instant après, le docteur me rappela. M. de Civreuse était debout au milieu de la pièce, soutenu par deux béquilles noires qui me firent un effet horrible. Il me parut que je l’avais rendu infirme pour le reste de ses jours; je sentis que je pâlissais, et je me tournai involontairement vers le médecin en étendant les mains.
—Ce n’est que pour les premiers jours, dit-il en souriant, car il avait compris ma peur.
Par terre étaient les éclisses qui avaient remplacé le plâtre depuis deux semaines.
—Brûlons-les ensemble, me dit M. de Civreuse en me les montrant.
Je les ramassai comme il le voulait et je m’approchai du feu avec lui.
Il maniait bien ses béquilles, mais un bruit sourd sur le parquet me troublait au point que je ne savais plus ce que je faisais. Le docteur sortit pour avertir Benoîte, et je lançai sur les bûches le premier morceau, puis le second.
Au troisième, je repris courage, et, levant les yeux sur M. Pierre, je parvins à prononcer tout bas, mais sans trembler:
—Me pardonnez-vous?
—Ah! Mademoiselle, s’écria-t-il, j’espérais qu’il ne serait plus jamais question de choses de ce genre entre nous…
Je le remerciai d’un mouvement de tête, et je continuai ma besogne sans rien ajouter, à genoux près du foyer, presque à ses pieds tandis que lui, debout, appuyé contre le chambranle, me dominait de toute sa taille… Comme c’était différent de ce que j’avais imaginé un jour!
Cependant Benoîte entra. Elle venait dire adieu au voyageur et s’avança en faisant la révérence et en commençant un petit compliment où elle lui souhaitait meilleure chance et «que Dieu le bénisse»!
Il la laissa dire jusqu’au bout; puis, déposant ses béquilles et appuyant son genou malade sur le siège d’un fauteuil:
—Ce n’est pas avec des paroles que je pourrais vous remercier de tout votre dévouement, dit-il gaiement; il faut que vous me permettiez de vous embrasser.
Et, prenant ma pauvre vieille stupéfaite par les épaules, il l’embrassa sur les deux joues, tout droit et bien fort… Puis, comme le docteur criait en bas: «Allons, Monsieur, nous arriverons à la nuit close!» il se tourna vers moi:
—Notre excellent docteur veut bien se charger de mes adieux à mademoiselle d’Épine, me dit-il; je n’aurais pas voulu vous imposer cette peine!…
Il s’arrêta un peu; puis, plus lentement, comme s’il cherchait ses mots, il ajouta:
—Permettez-moi, Mademoiselle, de vous exprimer toute ma reconnaissance, non seulement pour vos soins, mais aussi pour toute la grâce et tout l’esprit avec lesquels vous avez égayé la monotonie d’une chambre de malade. C’était être deux fois bonne que de l’être ainsi.
Je lui tendis la main, incapable de trouver un son dans ma gorge, qu’il me semblait qu’une personne invisible serrait de toute sa force. Il prit mes doigts, hésita un instant comme avant de parler, puis très rapidement il s’inclina et les effleura de ses lèvres… Je n’avais pas l’idée d’une impression semblable, et ce fut si étrange et si inattendu que mes yeux se voilèrent.
Quand je les rouvris, il était près de la porte, et Benoîte le suivait avec son sac. Il descendit tout l’escalier assez vite et très adroitement, monta en voiture sans prononcer un mot, et seulement, quand le cheval s’ébranla, il pencha la tête, se découvrit et très gravement il me dit:
—Adieu, Mademoiselle!
Il me sembla qu’on scellait une pierre sur mon cœur, comme on avait enfermé dans un cercueil les religieuses que j’avais vues prendre le voile au couvent, et je me ressouvins de la combe où un jour d’hiver j’avais failli m’endormir pour toujours. Que n’y étais-je restée?…
Tant que la voiture fut en vue, je demeurai sur le seuil de la porte; puis, quand elle eut disparu:
—Viens-tu te chauffer? dit Benoîte, qui me regardait.
—Oui, lui répondis-je, j’y vais.
Et je me sauvai jusqu’au fond du parc, près de ce sapin où j’avais gravé un nom quelques jours avant.
La sève toute jeune qui montait s’échappait par les coupures, et chacune des lettres de ce nom pleurait. J’appuyai ma tête contre l’écorce froide: à droite et à gauche, tous les fourrés, encore blancs par places, étaient fermés; j’étais seule! Je me serrai contre ces amies, qui s’associaient ainsi à ma douleur, et silencieusement je fis comme elles.