La neuvaine de Colette
Pierre A Jacques
«Jacques, nous sommes fiancés, donne-moi ta main; en me suivant, tu entreras en paradis.
»Le curé de Fond-de-Vieux consent à monter nous marier ici; les ouvriers sont dans la chapelle et la restaurent en toute hâte: elle sera prête dans trois semaines, et nous aurons les fleurs de juin pour l’embaumer.
»Comment j’ai arraché son consentement à mademoiselle d’Épine, je n’en sais plus rien, et je ne suis pas certain de ne pas avoir employé la violence; aussi se venge-t-elle, et sous prétexte de convenances, ne nous quitte-t-elle plus!
»Camarades et étrangers, nous étions libres; fiancés et tout près d’être époux, on nous surveille, et cette femme est mon supplice!
»J’ai songé d’abord à me casser une seconde jambe, et maintenant j’apprends à Colette à parler latin… Il ne nous faut pas un bien grand répertoire, d’ailleurs, car le mot que nous répétons est toujours le même.
»Le soir de notre mariage, fidèle à un de mes plans, je l’emporterai, sinon jusqu’aux Indes, du moins plus haut encore qu’Erlange. Il passe parfois des chevriers ici, et je ne veux nul regard dans mon éden!
»A l’automne, je crois que tout sera prêt. Nous relevons nos ruines, et il faudra que tu choisisses ton appartement ces jours-ci dans les tours croulantes ou ailleurs; tout est à toi.
»Il n’y à qu’un endroit où il ne faut rien changer; tu devines lequel, et tu y veilleras, ami, si tu viens me remplacer parfois pendant mon absence: c’est la grande chambre boisée de chêne où Benoîte et mon docteur m’ont apporté un jour sans connaissance.»