La Passe-miroir (Tome 3) - La Mémoire de Babel (French Edition)
Les gants
Un violent coup de vent secoua l’échelle. Ophélie laissa tomber l’ampoule usagée qu’elle venait de dévisser au sommet du réverbère. Elle se cramponna aux barreaux, attendant la fin de la rafale, avant d’en sortir une neuve de son havresac. Les ampoules d’Héliopolis renfermaient de la lumière à l’état pur. Elles ne nécessitaient aucune combustion de gaz, aucune alimentation en électricité et elles ne brûlaient pas les doigts quand on les manipulait ; on ne les vissait que pour les empêcher de se briser au premier coup de vent. La cité les avait adoptées avec le même enthousiasme qu’elle avait manifesté pour les transcendius de Cyclope. Les paupières serrées pour ne pas se laisser éblouir, Ophélie manipulait les ampoules en veillant à ne pas toutes les casser – elle n’avait aucune envie de s’endetter davantage auprès de la Bonne Famille. Chaque heure qu’elle perdait en corvées supplémentaires n’était pas consacrée à son apprentissage. Or, le temps lui était compté.
– Apprentie Eulalie, accélérez la cadence.
Ophélie se tourna vers le pavillon acoustique, au sommet de la tour de guet. Il y avait toute une équipe de surveillants pour observer chaque recoin du conservatoire à travers le réseau des périscopes : ils étaient impitoyables.
Son échelle sous le bras, elle marcha le long de la muraille jusqu’au réverbère suivant, récitant à voix haute sa dernière leçon radiophonique. Phénoménologie, épistémologie, bibliothéconomie, synchronie, diachronie : chaque fois qu’elle se rendait à l’amphithéâtre et qu’elle enfilait ses écouteurs, elle avait l’impression d’introduire dans chaque oreille un entonnoir où se déversait un flot de mots imprononçables. Loin de se sentir de plus en plus savante, elle avait l’impression d’être toujours plus ignorante. Le musée d’Anima ne l’avait pas préparée à ça.
Et pourtant, ces cours-là étaient abordables lorsqu’on les mettait en balance avec ceux dispensés par Lady Septima. Ophélie enchaînait les lectures au laboratoire pour affiner ses expertises, des heures durant, à en avoir parfois la nausée, mais son professeur n’était jamais satisfait. « Vos mains manquent de précision. »
Elle vissa énergiquement l’ampoule éblouissante dans sa lanterne. Il lui restait trois jours pour leur prouver à tous qu’elle était apte à intégrer les groupes de Sir Henry. Elle s’entraînerait la nuit si nécessaire, mais elle parviendrait à ses fins !
Le vent apporta le son lointain du gong. L’aube, enfin.
– Apprentie Eulalie, votre corvée est terminée ! annonça la voix du pavillon. Veuillez réintégrer votre division.
Ophélie descendit de son échelle, pas fâchée d’en avoir fini. Elle ne put toutefois retenir un dernier regard vers la mer de nuages qui bordait la muraille. La haute tour du Mémorial, perchée au bord de sa toute petite arche, était à peine visible dans la transparence cristalline du matin.
Dix-huit jours déjà. Dix-huit jours que Miss Silence avait trouvé la mort là-bas et il n’y avait plus personne pour y faire allusion. Le Journal officiel de la cité avait conclu à un accident, les rumeurs avaient cessé et les groupes de lecture avaient repris. L’affaire était considérée comme close.
Mais pas pour Ophélie.
Une femme était décédée dans des circonstances troubles peu après son arrivée à Babel, à l’endroit central de sa quête : ce ne pouvait être une simple coïncidence. Si Ophélie n’avait pas été retenue au conservatoire par le règlement intérieur, elle se serait déjà rendue sur place. Un peu de patience encore. Elle finirait par accéder au Secretarium du Mémorial, et par la même occasion aux réponses qu’elle cherchait.
Ophélie longea les arcades des promenoirs, où des lambeaux de brouillard s’attardaient entre les colonnes, puis elle passa sous le portique du Foyer. Les apprentis débattaient déjà sur les murs et les plafonds de l’atrium. Il régnait ici une mésentente perpétuelle, où les uns étaient toujours en train de soupçonner les autres de voler leurs idées. Dès que les esprits s’échauffaient, le pavillon acoustique du Foyer réclamait le calme et tout le monde replongeait docilement dans son travail. Il semblait parfois à Ophélie que le conservatoire des virtuoses tenait davantage du dressage que de l’éducation.
Elle se rendit au vestiaire pour troquer sa combinaison contre son uniforme. Elle tomba nez à nez avec un clan de Totémistes en train de se déshabiller. Sa sœur Agathe, qui était abonnée à la Gazette de la mode à travers les arches, lui avait dit une fois, entre deux gloussements de malice, que les femmes et les hommes de Totem possédaient les plus beaux corps du monde. Sans être une spécialiste de la question, Ophélie ne put qu’approuver. Les Totémistes la saluèrent d’un sourire aussi lumineux que leur peau était obscure ; elle fit de son mieux pour le leur rendre sans paraître embarrassée. La Bonne Famille était un établissement mixte jusque dans les moindres détails de la vie quotidienne. Soit on mettait sa pudeur de côté, soit on cédait sa place à un autre.
Elle ouvrit le casier étiqueté à son nom, déplia son paravent et ôta sa combinaison de travail. Comme il lui tardait de remettre ses gants ! Elle n’en avait qu’une seule paire et, par économie, elle ne la portait pas pour ses corvées. Chaque contact avec les objets, si éphémère fût-il, recouvrait sa perception d’un brouhaha de visions. Même lorsqu’il s’agissait de ses effets personnels, elle replongeait inévitablement dans son propre passé, ses vieilles émotions, ses pensées obsolètes.
Alors qu’elle enfilait son uniforme, elle se raccrocha à l’instant présent et constata qu’elle avait de moins en moins de mal à attacher ses boutons. Cette redingote, qui lui comprimait le ventre à son arrivée, la laissait maintenant respirer à son aise – elle avait perdu du poids, et ce n’était pas seulement le fait des tours de stadium réglementaires ou de la cuisine végétarienne de la cantine. Il y avait autre chose, dans ce conservatoire, sur cette arche entière, qui lui creusait l’intérieur du corps et la mettait dans un état de tension permanente.
Ophélie vérifia d’un coup d’œil rapide s’il n’y avait plus personne à part elle dans le vestiaire. Les Totémistes étaient partis. Elle vida son casier de tous ses cahiers, véritables imbroglios de notes, puis elle délogea le double fond qui gardait l’entrée de sa cachette. À force de voir ses affaires disparaître, elle avait fini par prendre des mesures radicales.
Les gants n’étaient plus là.
Elle fouilla plus profondément, se cognant au passage. Il y avait ses faux papiers d’identité, la montre déréglée de Thorn, mais ses gants, qu’elle était absolument certaine d’avoir rangés ici avant de partir, s’étaient volatilisés.
« Il existe toutes sortes de tourments », l’avait avertie Mediana.
Ophélie referma la porte du casier. Cette fois, c’était trop.
– Cela ne nous concerne pas.
Tous les Devins avaient chantonné ces cinq mots en chœur à l’instant précis où Ophélie était entrée dans le dortoir, avant même de lui laisser poser sa question. Ils devançaient toujours ses réactions, et ce n’était pas la moins agaçante de leurs petites manies. Ils étaient en train de s’apprêter avec plus de soin encore que d’habitude, lustrant leurs barbiches de brillantine et astiquant les ailes de leurs bottes. Ophélie avait plus appris de la coquetterie en deux semaines auprès de ces garçons qu’en des années entourée de femmes.
– Où sont mes gants ? demanda-t-elle malgré tout.
– Est-ce un reproche que je perçois dans ta voix, signorina ?
Ophélie leva les yeux vers le plafond où Mediana enchaînait des exercices de gymnastique.
– Mon matelas, mon uniforme, mes bottes, mes cahiers, je mets ça sur le compte d’un humour douteux. Mes gants, c’est du vol. Si la concurrence vous fait peur, battez-vous à la loyale.
– Un ton plus bas, dit Mediana en déliant son long corps souple. Tu vas déconcentrer Zen.
Elle désigna une femme, délicate comme une poupée orientale, penchée sur son pupitre. Ses jolies mains de porcelaine exerçaient une pression autour d’une boîte à musique qui se miniaturisait à vue d’œil et dont la mélodie montait de plus en plus haut dans les aigus. Elle ne s’arrêta que lorsque la boîte à musique eut atteint la taille d’un dé à coudre et le bourdonnement d’un insecte. Puis, dans un mouvement inverse, elle écarta les mains comme si elle tirait précautionneusement sur un élastique invisible. La boîte se mit à pousser comme un champignon.
Zen était, avec Ophélie, la seule avant-coureuse de la division à ne pas appartenir à la famille de Mediana. C’était une Colosse de Titan et elle pouvait, à ce titre, modifier la masse et la taille des objets. Elle était spécialisée dans la fabrication des microdocuments, une aptitude très utile pour le stockage de l’information, et s’entraînait sans relâche pour miniaturiser des objets de plus en plus complexes. Zen aurait été la meilleure dans son domaine si elle n’avait pas été dotée d’une nature excessivement anxieuse : la moindre contrariété lui faisait perdre tous ses moyens.
– J’ai besoin de mes gants, insista Ophélie d’une voix dure. Ils ont été conçus dans un cuir très rare et très spécial, le seul qui soit capable de filtrer mon pouvoir.
Mediana se déplia comme un ressort afin de s’arracher à la gravité du plafond et atterrit devant Ophélie en un gracieux saut périlleux. Avec les mille et une enluminures qui sillonnaient sa peau, elle ressemblait à une acrobate prête pour le spectacle.
– Tu les as peut-être perdus. Veux-tu que je regarde dans ton passé ?
Ophélie se déroba quand Mediana voulut poser une main sur sa nuque. Ses cousins pouvaient deviner avec un coup d’avance tout ce dont ils s’apprêtaient à être témoins, mais son pouvoir à elle était plus indiscret encore. Elle entrait en résonance avec la mémoire, consciente ou refoulée, de toutes les personnes dont elle touchait l’épine dorsale. C’était l’avant-coureuse par excellence, celle à qui aucun secret ne résistait.
– Je ne les ai pas perdus, dit Ophélie d’un ton catégorique.
– Sur Babel, la malhonnêteté est sévèrement punie par la loi. Quand il s’agit d’accusation, apprentie Eulalie, mieux vaut y réfléchir à deux fois.
Ophélie contracta les mâchoires. Qu’essayait réellement de lui dire Mediana ? Qu’elle avait percé à jour sa fausse identité ? La garçonne l’emportait sur elle en taille et en musculature, mais il n’y avait aucune menace dans son ton. Elle avait l’art et la manière de maquiller chaque avertissement sous un vernis amical.
– Je veux juste récupérer mes gants, insista Ophélie. Si vous mettez de la bonne volonté, j’en mettrai aussi.
Mediana se détourna en haussant les épaules, et tout le monde à travers le dortoir se désintéressa définitivement de la question.
Ophélie sentit ses mains trembler. Il lui était arrivé une fois de devoir rester une journée entière peau nue, en attendant que le gantier d’Anima eût confectionné sa nouvelle paire. Elle avait failli devenir folle. Porter des gants ordinaires n’avait fait qu’empirer les choses, la forçant à lire en boucle ses propres états d’âme au fur et à mesure qu’ils s’imprégnaient dans le tissu.
Elle ne pourrait pas rester à Babel si elle ne trouvait pas vite une solution.
Elle sursauta en entendant les pavillons du Foyer :
– Examen de conscience ! Toutes les compagnies sont appelées au gymnase ! Examen de conscience !
Zen enfouit son visage de poupée orientale dans ses mains en gémissant. La boîte à musique, qu’elle venait de ramener à sa taille d’origine, émettait à présent une mélodie complètement désaccordée.
– Et voilà, se lamenta-t-elle, j’ai raté la décompression.
Les Devins du dortoir finirent tranquillement d’ajuster leurs uniformes, plus élégants que jamais. Bien sûr, ils avaient anticipé cette convocation surprise.
Ophélie était si désemparée par la perte de ses gants qu’elle suivit le mouvement des apprentis à travers les jardins sans se soucier de savoir en quoi consistait l’examen de conscience. Autour d’elle, chacun vérifiait que sa redingote était bien boutonnée, son col bien rabattu, son insigne de compagnie bien en place. Ophélie s’était déjà rendue à plusieurs reprises sur l’arche jumelle, dans le cadre des cours communs avec l’autre division des avant-coureurs, mais c’était la première fois qu’elle pénétrait à l’intérieur du gymnase. C’était un gigantesque palais de verre et d’acier sans comparaison possible avec le stadium boueux où elle faisait ses tours de piste quotidiens.
Les compagnies s’alignèrent en rangs serrés, virtuoses de Pollux à droite et virtuoses d’Hélène à gauche, dans une symétrie presque parfaite. Seule Ophélie brisait l’harmonie visuelle en cherchant à se repérer au milieu de ce dédale d’uniformes.
– Par ici, apprentie. Place-toi derrière moi.
C’était Elizabeth qui lui désignait une place dans la rangée des avant-coureurs. Ophélie se positionna en évitant de coller ses mains contre son pantalon et de se replonger dans une nouvelle lecture incontrôlable.
– Je dois vous parler de toute urgence, Elizabeth. On m’a pris mes gants de liseuse. Sans eux, je ne peux plus travailler dans de bonnes conditions…
– Je t’avais dit d’être vigilante, apprentie.
Le ton était sans appel. Ophélie contempla en silence les cheveux fauves qui enveloppaient la silhouette filiforme d’Elizabeth. Cette aspirante virtuose était peut-être responsable des avant-coureurs d’Hélène, elle ne se mêlait jamais de leurs différends.
Ophélie ne trouverait pas non plus en elle une alliée.
Alors qu’elle réfléchissait à toute vitesse, cherchant désespérément une solution à son problème, suffoquée par la moiteur du gymnase, elle perçut le rougeoiement d’un regard dans un coin de ses lunettes. Il provenait de la rangée des avant-coureurs de Pollux, juste à sa droite. Il ne lui était pas nécessaire de se tourner pour savoir à qui il appartenait. C’était encore et toujours Octavio, le fils de Lady Septima. Il n’avait pas adressé la parole une seule fois à Ophélie, en dépit de toutes les heures passées ensemble au laboratoire, mais il ne manquait jamais une occasion de la toiser de haut – une tâche d’autant moins aisée qu’il n’était pas très grand lui-même. Octavio possédait un sens de l’observation supérieur à celui de sa mère, ce qui n’était pas peu dire. Il était capable de dater n’importe quel échantillon soumis aux rayons de ses yeux et n’avait, paraît-il, jamais commis la moindre erreur d’expertise à ce jour.
Ophélie se serait volontiers passée de ses marques répétées d’attention, d’autant qu’elles n’avaient rien de flatteur. Octavio ne la regardait pas comme un jeune homme peut regarder une jeune femme. Il la surveillait. Si sa condition de Fils de Pollux ne l’avait pas obligé à vivre dans son propre dortoir, Ophélie était certaine qu’il aurait passé ses nuits assis à côté de son lit.
Elle avait parfois l’impression désagréable que c’était Dieu en personne qui l’espionnait à travers ces yeux-là.
Esquivant avec soin le regard insistant d’Octavio, Ophélie promena le sien autour d’elle. Sa taille l’obligeait à se hisser sur la pointe des bottes pour avoir une vue d’ensemble. La Bonne Famille était réunie au grand complet : apprentis de toutes les compagnies, aspirants de premier degré, aspirants de second degré, professeurs de spécialisation, personnel administratif. Étaient également présents des Lords de LUX, leurs étalages de dorures étincelant dans la lumière que laissaient passer les vitres, véritables soleils vivants. Lady Septima se tenait parmi eux, petite, silencieuse, calme. Inexplicablement imposante.
Parmi tous ces visages, Ophélie ne voyait que celui qui manquait. Elle avait fini par se faire une raison, même si ce constat l’avait beaucoup plus déçue qu’elle n’avait voulu l’admettre : Thorn ne se trouvait pas à la Bonne Famille.
Elle se sentit seule au milieu de cette foule d’uniformes. Si elle avait vécu des épreuves par le passé, elle avait toujours pu se reposer sur des appuis solides. Aujourd’hui, il n’y avait plus à ses côtés ni tante Roseline, ni grand-oncle, ni Berenilde, ni Renard, ni Gaëlle, ni Archibald, ni écharpe. Les apprentis avaient un droit de visite, mais qui aurait-elle pu inviter ? Elle avait bombardé Ambroise de télégrammes et son unique réponse avait été :
VOTRE SAC EST TOUJOURS CHEZ MOI. DOIS-JE VOUS LE RENVOYER ?
Soudain, tous les apprentis se mirent au garde-à-vous en portant le poing à la poitrine. Le claquement de leurs talons produisit une explosion sonore qui se répercuta sur toutes les vitres.
Cette fois, Ophélie n’eut pas besoin de se hisser pour voir qui venait de s’avancer sur l’estrade. La silhouette éléphantesque d’Hélène dominait de haut l’assemblée, son appareil optique passant en revue chaque visage. Les membres de son corps étaient tous si invraisemblablement proportionnés les uns par rapport aux autres que c’était à se demander comment elle faisait pour garder l’équilibre. Ophélie le comprit en entendant des crissements aigus sur le parquet du gymnase ; l’énorme robe d’Hélène était tendue autour d’une crinoline sur roulettes.
Un autre esprit de famille l’accompagnait. Il s’agissait de Pollux en personne. Les lignes de son corps et de son visage étaient aussi harmonieuses que celles de sa jumelle étaient chaotiques. Il n’avait besoin d’aucun appareil pour corriger la portée de sa vue et ses yeux flamboyaient comme des phares au milieu de sa peau sombre. Ce fut pourtant son sourire qui la frappa le plus : un sourire plein de bienveillance qu’elle n’avait jamais vu ni chez Hélène, ni chez Artémis, ni chez Farouk.
– Mes chers enfants, merci de vous être rassemblés ici.
La voix de Pollux était grave, chaude, musicale, pareille à la vibration profonde d’un violoncelle. Une voix de père. Il enveloppait de son regard l’assemblée entière des apprentis, comme s’ils étaient tous de sa descendance, sans distinction de peau ni de pouvoir.
« Vingt et un esprits de famille, songea Ophélie, mais chacun est unique. »
– Vous êtes la prunelle de nos yeux, à ma sœur comme à moi, poursuivit Pollux. Vous n’êtes pas tous destinés à devenir des virtuoses, mais vous n’en représentez pas moins l’avenir de la cité, chacun à votre façon, peu importe la place que vous y occuperez à votre sortie du conservatoire.
Ophélie fronça les sourcils. Lady Septima se tenait en retrait sur l’estrade, parmi les Lords de LUX, et ses lèvres remuaient en même temps que celles de Pollux. Elle l’épiait du coin de l’œil, comme un professeur le ferait d’un élève dont il attend une récitation parfaite.
La jeune Animiste observa les profils des apprentis autour d’elle. Ils buvaient ce discours avec une telle expression de ferveur qu’il était évident que, pour chacun d’eux, la seule place au monde qui valait la peine d’être occupée était celle de virtuose. Un seul parmi chaque division, pourtant, accéderait à cet honneur.
Sur l’estrade, le sourire de Pollux s’accentua.
– Je peux entendre vos battements de cœur. Ils réjouissent le mien. Grâce à vos parents et grâce aux parents de vos parents, nous vivons une ère de paix et de prospérité comme jamais l’ancien monde n’en a connu. Une paix et une prospérité dont vous vous apprêtez à votre tour à être les garants.
Pollux laissa tomber un long silence tel qu’Ophélie en avait rarement entendu dans une salle comble. Le genre de silence qui lui donnait toujours irrésistiblement envie de tousser. Elle luttait contre l’envie, plus forte encore, de lever la main et demander qu’il leur en parlât justement un peu plus, de cet ancien monde. On leur faisait apprendre par cœur l’histoire des technologies, les formations géologiques, les évolutions linguistiques et jusqu’aux moindres ramifications du grand arbre généalogique interfamilial, mais il n’était jamais question de ce qu’était l’humanité avant la Déchirure.
– À présent, mes chers enfants, je voudrais vous parler… vous parler de…
Pollux s’interrompit. Il avait oublié la suite de son discours. En une fraction de seconde, le charismatique père de famille parut aussi perdu qu’un enfant. Il échangea un regard avec Hélène qui se garda bien de lui venir en aide, son énorme bouche résolument pincée, ses lunettes télescopiques tournées ailleurs.
Ophélie remarqua la façon dont Lady Septima remua à nouveau les lèvres depuis le fond de l’estrade et celle dont Pollux se tourna instinctivement vers elle. Cet esprit de famille était un pantin. Un gigantesque et magnifique pantin.
– Ah oui, dit Pollux en redonnant toute son ampleur à son sourire. Ma sœur et moi-même tenons personnellement à remercier les mécènes de LUX qui subventionnent ce conservatoire. Ils s’emploient à instiller chez chacun de vous l’essence même de la citoyenneté. Une citoyenneté qui réprime d’elle-même ses instincts les moins nobles, les plus subversifs. Mes chers enfants, la parole vous revient : confessez-vous !
Ophélie fut prise au dépourvu. Qui devait confesser quoi ?
À l’extrémité du tout premier rang, un apprenti fit de lui-même un pas en avant et déclara d’une voix forte :
– Je jure solennellement de n’avoir ni menti, ni triché, ni volé, ni contrevenu en aucune façon à la loi de la cité.
– Bien, répondit Pollux avec une infinie douceur. Si quelqu’un a une objection à émettre, qu’il s’exprime maintenant.
Personne n’émit d’objection. L’apprenti réintégra son rang, et son voisin s’avança à son tour pour faire la même déclaration. Il en alla ainsi pour chaque membre de chaque division de chaque compagnie. Parfois, l’un ou l’autre avouait publiquement une faute, comme celui qui avait gaspillé de la nourriture en ne terminant pas son assiette ou celle qui avait recopié en cachette les notes d’un camarade parce qu’elle avait été inattentive en cours. Le responsable de compagnie proposait alors une sanction et Pollux opinait du menton pour l’approuver.
Ophélie était abasourdie.
Elle comprit la raison qui poussait les coupables à se dénoncer d’eux-mêmes lorsqu’elle assista à la première contestation. Un apprenti tabellion venait de jurer d’avoir respecté la loi et une main s’était aussitôt levée dans l’assistance :
– Objection ! Je l’ai entendu prononcer un mot interdit par l’Index.
Des chuchotis se propagèrent à travers tout le gymnase et le sourire bienveillant de Pollux vacilla, comme s’il venait d’être personnellement atteint en plein cœur.
– Apprenti, qu’avez-vous à répondre à cette objection ?
C’était Hélène qui, pour la première fois depuis la convocation, venait de prendre la parole, sa voix sépulcrale mettant un terme aux murmures. Elle manipula les lentilles amovibles de son appareil optique de façon à voir correctement l’accusé. Il s’agissait de l’un de ses Filleuls.
– Je proteste, dit l’apprenti tabellion. Ce n’était pas vraiment…
– Soit c’est, soit ce n’est pas, le coupa Hélène. D’autres témoins ont-ils entendu prononcer le mot interdit ?
Plusieurs mains se levèrent. Ophélie put voir les oreilles de l’apprenti tabellion, deux rangées devant la sienne, devenir cramoisies. Elle-même n’en menait pas large. Cet examen de conscience tournait au procès public.
– Je vous présente toutes mes excuses, bredouilla l’apprenti tabellion. J’ai peut-être dit une fois, au cours d’un débat rhétorique, qu’il était inutile de batailler, mais c’était évidemment à prendre au sens fig…
– Vous vous êtes rendu trois fois coupable, intervint aussitôt Lady Septima. Pour avoir commis un péché, pour ne pas l’avoir avoué et pour l’avoir à nouveau commis. C’est à vous, Lady Hélène, que revient le choix de la punition, mais je ne puis que vous suggérer la quarantaine.
– Qu’il en soit ainsi, approuva Hélène sans s’émouvoir. Apprenti, vous êtes placé en état de quarantaine à compter de cet instant. Durant quarante jours, vous ne serez autorisé à parler à personne et personne n’aura l’autorisation de vous parler. Vous êtes temporairement banni de toutes les activités collectives et privé de tous vos privilèges. Pas de permission. Pas de visite. Pas de courrier. Vous suivrez vos cours en silence et n’aurez le droit de prendre la parole que si un supérieur vous pose directement une question.
Ophélie vit les oreilles de l’apprenti tabellion passer du rouge écarlate à la pâleur extrême. Les siennes bourdonnaient comme des ruches. Elle s’était sentie seule tout à l’heure : elle n’osait même pas imaginer ce que serait sa solitude à lui. Punir quelqu’un aussi sévèrement pour avoir employé le verbe « batailler » ? C’était donc cela, œuvrer pour la paix ? Ophélie eut beau tourner ses lunettes dans tous les sens, il n’y avait personne parmi les rangs pour s’offusquer. Elle s’obligea à contenir son émotion dès qu’elle croisa le regard d’Octavio qui l’observait à travers sa longue frange noire.
L’examen de conscience reprit son cours et Pollux, qui avait déjà oublié l’incident, retrouva toute sa bonhomie paternelle.
Quand arriva finalement le tour d’Ophélie, son cœur tambourinait si fort qu’elle espérait que ni Hélène ni Pollux ne l’entendaient depuis l’estrade. Ses camarades de dortoir étaient passés avant elle et aucun d’eux n’avait avoué avoir volé ses gants. Que se passerait-il si elle soulevait maintenant l’affaire en public ? Elle ne se sentait aucun droit de faire un scandale, pas avec des faux papiers dans son casier.
– Je jure solennellement n’avoir ni menti, ni triché, ni volé, ni contrevenu en aucune façon à la loi de la cité.
La petite voix d’Ophélie ne portait pas loin, mais elle fut soulagée lorsque Pollux lui sourit sans lui demander de répéter.
– Bien. Si quelqu’un a une objection à émettre, qu’il s’exprime maintenant.
Ophélie vit une main se lever à sa droite. Son sang prit feu dans toutes ses veines. C’était Octavio. Il avait braqué ses yeux rouges droit devant lui, la chaîne d’or chancelant le long de sa joue sous l’effet du mouvement.
Il savait.
Il savait et il allait la dénoncer.
– Ceci n’est pas une objection, mais une requête, annonça Octavio d’un ton mesuré. L’apprentie Eulalie a besoin de nouveaux gants. Ce sont des instruments de travail, ils lui sont indispensables pour poursuivre son apprentissage. Étant donné qu’elle est encore en période de probation, je demande pour elle une permission exceptionnelle afin qu’elle puisse se rendre en ville.
Sur l’estrade, Lady Septima considéra son fils d’un regard plus incandescent que d’habitude. Si elle était déconcertée, Ophélie était pour sa part absolument sidérée.
– Permission accordée, déclara simplement Hélène. Confession suivante.
Ophélie se grignota les lèvres en guettant la fin de l’examen de conscience. Dès que les apprentis furent autorisés à rompre les rangs, elle se dirigea vers Octavio avec la détermination d’un boulet de canon.
– Merci.
Le mot avait pris malgré elle une inflexion défiante. Il l’avait aidée. Elle voulait connaître maintenant la contrepartie.
Octavio arqua ses sourcils, si noirs et si bien dessinés qu’ils évoquaient deux accents circonflexes. Il était la parfaite réplique de sa mère : les nuances d’expression les plus infimes prenaient chez lui une tournure imposante. Il n’avait nul besoin d’une grande taille ou d’une puissante musculature. Son charisme suffisait.
– C’est l’intérêt du conservatoire que j’ai défendu, pas le tien. Si tu dois échouer à devenir virtuose, ce doit être à cause d’un manque de compétence, pas de matériel. (Et sans laisser le temps à Ophélie de réagir, il enchaîna d’une voix neutre :) Quand tu iras en ville, rends-toi au domicile du professeur Wolf. Il devrait être en mesure de t’aider.
– Le professeur Wolf ? répéta Ophélie, de plus en plus déconcertée. C’est un gantier ?
– Non, un Animiste. Pas un pure souche, mais un liseur comme toi. Tu n’auras pas de mal à le trouver. Quand il ne fait pas de recherches au Mémorial, il reste cloîtré chez lui.
Ophélie n’entendit plus rien après ça. Le vacarme dans sa poitrine avait pris le dessus sur le reste du monde.
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