La Passe-miroir (Tome 3) - La Mémoire de Babel (French Edition)

La convocation

 

Ophélie passa la nuit à contempler les étoiles à travers les vitres sales. Un brasillement s’échappait parfois de l’intérieur de la serre, lorsque le professeur Wolf aspirait une bouffée de cigarette, la longue-vue collée à son œil. Ses révélations l’avaient un peu déçue. Que la Déchirure et la fondation des familles eussent été planifiées à l’avance, c’était une idée effrayante. Mais Ophélie ignorait toujours qui était E. D., où se trouvait L’Ère des miracles et si, oui ou non, il s’agissait de l’œuvre recherchée par Thorn. Elle ne connaissait pas davantage l’identité de l’assassin qui avait épouvanté tant de personnes autour d’elle.

Il lui semblait que, une fois encore, elle avait plus de questions que de réponses sur les bras.

Ophélie était en train de s’assoupir au milieu des fougères quand Octavio la secoua et lui désigna le ciel ; l’aube approchait. Ils se débarbouillèrent chacun à leur tour dans un cabinet de toilette à l’odeur douteuse. Leurs uniformes auraient eu besoin d’un passage à la buanderie.

Le professeur Wolf écrasa sa dernière cigarette sans leur adresser un mot. Il enfila sa jaquette noire, ôta le tromblon qui bloquait la porte de la serre et les guida à travers toits jusqu’à l’échelle de secours par laquelle ils étaient montés la veille.

– C’est ici que nous nous séparons, déclara-t-il. Vous partez. Je reste.

Il serra du bout des doigts la main qu’Octavio lui tendit, le regarda descendre, puis retint Ophélie par l’épaule.

– Avez-vous confiance en lui ?

– Oui.

Cette réponse spontanée la surprit la première. Deux jours plus tôt, elle considérait Octavio comme un ennemi.

Les doigts du professeur se resserrèrent autour de son épaule dans un grincement de gant.

– Il n’en demeure pas moins un Fils de Pollux. Tout ce dont nous avons parlé hier, il le répétera aux autorités. Si j’étais vous, je ne me fierais pas à des gens qui manipulent la mémoire collective, surtout maintenant que vous savez ce que je sais.

Ophélie acquiesça.

– J’ai une requête, enchaîna-t-il. Vous me devez bien ce service, jeune dame.

Elle acquiesça encore.

– Connaissez-vous un commis au Mémorial du nom de Blasius ?

Nouvel acquiescement, moins franc cette fois. Elle était consciente d’avoir contracté une dette mais, si son service impliquait de compromettre un ami, c’était une autre affaire. Le professeur Wolf lui parut cependant aussi embarrassé qu’elle. Il s’était mis à pétrir les restes carbonisés de sa barbiche, tordant et détordant ses lèvres, comme s’il voulait bien mastiquer ses mots avant de les prononcer.

– Pouvez-vous… juste lui dire de faire attention à lui ?

Ophélie le dévisagea par-dessus ses lunettes et l’évidence la frappa soudain. L’homme dans la vie de Blasius, c’était celui qui se tenait en ce moment devant elle.

– Est-ce qu’il sait ? murmura-t-elle. Blasius est-il au courant de ce qui vous est réellement arrivé ?

Le professeur refronça aussitôt les sourcils. Avec ses cheveux mal peignés, ses joues mal rasées et son expression mal lunée, il tenait décidément davantage de l’animal sauvage que du respectable scientifique.

– Non, grogna-t-il. S’il l’apprend, il voudra m’aider et, s’il cherche à m’aider, il va s’attirer des ennuis. Croyez-moi, il a suffisamment la guigne sans ça. Je peux compter sur vous ? Mettez-le en garde, mais pas un mot à mon sujet.

Ophélie s’agrippa à l’échelle de secours et posa prudemment ses bottes sur le premier échelon.

– Je crois que Blasius aurait préféré l’entendre de votre bouche.

Elle descendit l’échelle en un temps record de lenteur. Harmoniser ses mouvements de gauche et de droite sur plusieurs étages était pour elle d’une monstrueuse difficulté. Elle eut une curieuse sensation en foulant la vieille cour d’immeuble. Hier encore, cet endroit était une apocalypse de poussière. Aujourd’hui, l’aurore possédait la limpidité d’un lac. L’air et le temps semblaient immobiles, à croire que rien ne s’était jamais produit.

Ophélie trouva Octavio au milieu de la cour, occupé à scruter le sol. Elle aurait été incapable de déterminer où s’était trouvé le cadavre du Sans-Peur, mais il n’y en avait plus aucune trace. La garde de Pollux avait fait place nette. Ophélie eut une pensée brutale pour le fils du Sans-Peur. Allait-il être convenablement informé de ce qui était arrivé à son père ? Lui restait-il une famille ?

– Allons-y, déclara Octavio. Il n’y a plus rien à voir ici.

Ils se rendirent sur les quais, montèrent à bord de la première gondole en partance pour la mer de nuages et, une fois au centre-ville, ils demandèrent à un tac-si de les conduire jusqu’à l’embarcadère du tramoiseaux. Le soleil se levait à peine quand leur omnibus décolla enfin, mais les banquettes étaient déjà assaillies de voyageurs.

Assise à côté de lui, Ophélie observa Octavio du coin des lunettes. Sa frange lui couvrait la moitié du visage, absorbant dans son ombre les plaies du sourcil et du nez. Son seul œil visible était étouffé sous une paupière épaisse de fatigue. Il se tenait les bras croisés, sur la défensive, son pouce frottant le galon d’apprenti virtuose cousu à sa manche. Ophélie sentait que quelque chose avait changé chez lui.

– Que comptes-tu faire ? lui souffla-t-elle.

Octavio resta longuement appuyé contre la vitre du wagon, son attention perdue dans le vide, avant de chuchoter entre ses dents :

– Well… j’ai frappé un homme, assisté à un meurtre et j’ai été témoin de plus de choses interdites en une journée que toute ma vie durant. Je dirai l’entière vérité à ma mère après les cours. Elle saura quelle décision est la plus juste. Qu’en penses-tu ?

Il avait prononcé cette dernière phrase en tournant vers Ophélie un œil interrogatif. Elle comprit alors ce qui avait changé. Ce Visionnaire avait toujours posé sur le monde un regard dominateur, certain de la place qu’il aurait à y tenir et du rôle qu’il aurait à y jouer. À présent il doutait, tout simplement.

– J’en pense, répondit-elle après un temps de réflexion, que tu devrais décider toi-même ce qui te paraît le plus juste.

Octavio la fixa avec une soudaine intensité.

– Je me demande si je ne commence pas un peu à t’aimer.

Ophélie retira ses lunettes pour les empêcher de s’empourprer sur son nez. Elle se sentait crasseuse et malodorante, c’était la dernière déclaration à laquelle elle s’était attendue !

– Octavio…

– Ne t’encombre pas de grands discours, la coupa-t-il aussitôt d’un ton flegmatique. Même si tu étais intéressée, il n’y aurait rien entre nous et pas seulement à cause du règlement. Nos vies vont être assez compliquées comme ça. Et puis, ajouta-t-il avec une légère note d’ironie, tu es une personne trop trouble pour moi.

Lorsque Ophélie remit ses lunettes, le profil d’Octavio retrouva des contours nets ; sa peau et ses cheveux sombres se détachaient avec force sur la clarté de la vitre. Il regardait droit devant lui, déjà concentré sur l’avenir. Elle se surprit alors à l’admirer. Il était presque de la même taille qu’elle, mais il lui sembla beaucoup plus grand, parce qu’il avait le courage d’assumer ses pensées, ses sentiments et ses transgressions.

« Trop trouble, hein ? » songea Ophélie en se laissant aller contre le dossier de la banquette. C’était mérité.

Ils atterrirent enfin sur le quai de la Bonne Famille. À peine s’engagèrent-ils dans l’allée principale du conservatoire que les porte-voix des miradors retentirent à l’unisson :

– Apprentie Eulalie, apprenti Octavio, vous êtes demandés de toute urgence au bureau de Lady Hélène.

Ils échangèrent un regard tendu. Découcher était une faute passible de sanction, mais la directrice n’aurait jamais fait manquer ses cours à un apprenti, sauf en cas de force majeure.

Ils traversèrent le labyrinthe des jardins et des promenoirs, leur mutisme souligné par les cigales qui cessaient brusquement de chanter sur leur passage. Lorsqu’ils longèrent l’amphithéâtre des Filleuls d’Hélène, ils surprirent à travers les hautes fenêtres une foule de têtes tournées vers eux. Une convocation, c’était tout de même plus palpitant que les leçons radiophoniques du lundi et ça signifiait peut-être des concurrents en moins dans la course au grade.

Ophélie retint son souffle en découvrant un aérostat amarré juste devant le perron du bâtiment administratif. Un gigantesque soleil à face humaine était peint en or sur l’enveloppe blanche.

– On nous a devancés, commenta Octavio.

Après une série de colonnades et d’escaliers, ils arrivèrent dans le bureau directorial. Il y régnait comme toujours une pénombre qui réclama un moment à Ophélie pour s’accoutumer au brusque changement de luminosité. La silhouette éléphantesque d’Hélène trônait derrière le bureau de marbre ; tous les bras articulés de son fauteuil étaient exceptionnellement à l’arrêt. Il y avait trois autres personnes dans la pièce : un garde familial qui portait son casque sous le bras, un photographe aux oreilles décollées et Lady Septima. Cette dernière cilla à peine en découvrant le visage écorché de son fils.

– La connaissance sert la paix, saluèrent Octavio et Ophélie en se mettant au garde-à-vous.

– La connaissance sert la paix, répondit le garde.

Sa barbe évoquait une vague lancée vers le ciel. Chaque filament brillait comme de l’argent sur le fond brun de sa peau. À en juger par son nez léonin qui aspirait puissamment l’air, c’était un Olfactif.

– Je présente d’avance toutes mes excuses au fils de Lady Septima pour le désagrément occasionné par cette convocation. Je sais que la cérémonie de remise des grades est proche, vous n’avez certainement pas besoin d’être interrompu dans vos leçons.

« D’accord, pensa Ophélie. Moi, ça n’a aucune importance. » Au moins le ton était donné.

– Octavio n’est pas ici mon fils, mais un apprenti parmi d’autres, assura Lady Septima d’une voix indifférente. De même que je ne suis pas ici sa mère, mais la représentante officielle de Sir Pollux. Interrogez-le comme l’exige votre devoir.

Le garde acquiesça et, sans plus de cérémonie, déposa un objet qui tinta sur le marbre du bureau.

– Apprenti Octavio, ceci vous appartient-il ?

C’était la chaîne d’or que le Sans-Peur avait arrachée. Ophélie sentit son estomac se recroqueviller en remarquant qu’un petit morceau de chair était encore accroché à l’une de ses extrémités.

– Elle m’appartient, sir, confirma l’intéressé.

– Nous l’avons trouvée hier, dans la cour d’immeuble d’un quartier des sans-pouvoirs, près du cadavre d’un agitateur que nos services recherchaient activement depuis des années. Est-ce cet homme qui vous a fait ça ? demanda le garde en désignant les mutilations d’Octavio.

– C’est bien lui, sir, mais je ne suis pas responsable de sa mort.

Le garde se fendit d’un sourire bienveillant qui propulsa ses moustaches argentées de chaque côté.

– Personne ne l’est. Ne vous inquiétez pas, milord, la cause du décès ne prête pas à question.

Ophélie ne savait pas ce qu’il lui fallait. Elle se rappela les yeux exorbités, la bouche béante, le corps convulsé. À Babel, les gens ne voient que ce qu’ils veulent voir. Le professeur Wolf avait raison.

Elle considéra le gigantesque corps d’Hélène de l’autre côté du bureau, immobile dans son fauteuil, ses longs doigts arachnéens arc-boutés les uns contre les autres. Son système optique était braqué sur ses hôtes comme des jumelles de théâtre, mais elle ne semblait pas disposée à quitter son rôle de spectatrice.

– Ce que nous voulons établir, poursuivit le garde, c’est si le Sans-Peur-Et-Presque-Sans-Reproche s’est bel et bien rendu coupable de violence. C’est malheureux à dire, mais ce trublion jouissait d’une popularité – toute relative, certes – auprès des éléments les plus faibles et les plus influençables de notre cité. Nous refusons que sa mort le transforme en figure héroïque, gronda-t-il en gonflant son nez d’indignation.

Un éclair de lumière vive jaillit à travers la pénombre du bureau. Le photographe aux oreilles décollées venait de prendre un portrait d’Octavio. Ophélie ne doutait pas une seconde que, dès demain, le Journal officiel présenterait un gros plan de ses stigmates.

– Ce sera tout, dit le garde en coiffant son casque d’or. Je vous remercie pour votre coopération.

– Je me suis également rendu coupable de violence.

La déclaration d’Octavio figea le temps à l’intérieur du bureau. Les paupières impassibles de Lady Septima laissèrent filtrer une étincelle entre leurs fentes. Le photographe suspendit ses gestes alors qu’il rangeait son matériel. Hélène conserva une immobilité montagneuse.

Octavio affichait lui-même un calme de façade. Légèrement en retrait, Ophélie vit qu’il agrippait ses mains l’une à l’autre dans son dos pour les empêcher de trembler. Elle faillit céder à l’impulsion de tout raconter, mais il l’en dissuada d’un regard oblique. Ce combat-là, il avait besoin de le mener seul.

– Vous avez dû trouver des contusions sur le corps, insista-t-il. Ce sont les marques des coups que je lui ai donnés.

Après une hésitation, le garde familial consulta Lady Septima des yeux, puis il enroula son index dans sa moustache.

– C’est regrettable, indeed. Je n’estime toutefois pas ce détail suffisamment pertinent pour qu’il figure dans mon rapport. Je vous souhaite une excellente journée.

Le garde et le photographe s’inclinèrent, puis quittèrent le bureau. Octavio regarda la porte se refermer sur eux avec une expression qu’Ophélie ne lui avait jamais vue encore. Rien de ce qu’il avait vécu ces vingt-quatre dernières heures ne l’avait autant choqué.

– Un détail ? répéta-t-il. Mère, je ne comprends pas, ne devrais-je pas aussi répondre de mes act...

Lady Septima lui coupa la parole d’un seul regard.

– Je ne suis pas ici votre mère, apprenti Octavio. Et il ne vous appartient pas de juger les décisions des représentants de l’ordre. Apprentie Eulalie, êtes-vous à l’initiative de cette excursion dans le quartier des sans-pouvoirs ?

Sa voix s’était faite aussi corrosive que ses yeux. Ophélie acquit à cet instant la certitude que Lady Septima la haïssait. Elle était l’étrangère qui avait fait dévier son si parfait petit garçon du droit chemin. Elles avaient désormais une affaire personnelle à régler.

– Oui.

– Avez-vous incité l’apprenti Octavio à se joindre à vous ?

– Oui.

– Avez-vous délibérément provoqué une rencontre avec le Sans-Peur-Et-Presque-Sans-Reproche ?

– Non.

– Mais pouvez-vous affirmer que les probabilités de le rencontrer là-bas étaient nulles ?

Ophélie contracta les mâchoires. La façon dont Lady Septima orientait ses questions était accablante. Hélène suivait cet interrogatoire en silence, à croire qu’elle n’avait pas son mot à dire. Le cas d’Ophélie ne relevait-il pas de sa juridiction plutôt que de celle d’une représentante de Pollux ? Cet esprit de famille était-il finalement aussi manipulable que son frère jumeau ?

– Je ne peux pas affirmer une telle chose, mais j’ignorais…

– Avez-vous conscience que la remise des grades se fera bientôt ? enchaîna Lady Septima sans laisser le temps à Ophélie de développer.

– Oui.

– Avez-vous conscience que vous avez pénalisé votre camarade dans son apprentissage en plus d’avoir mis sa vie en danger ?

– O-oui.

Ophélie n’avait pas pu empêcher sa voix de la trahir. Chaque mot de Lady Septima lui inoculait un peu plus de culpabilité.

– Je demande la permission de présenter ma version des faits, intervint Octavio. J’ai accompagné l’apprentie Eulalie de ma propre volonté. Nous avons mené conjointement une enquête en tant qu’avant-coureurs. Ce que nous avons découvert est prioritaire sur ce dont nous parlons ici. Si vous nous laissiez une chance de vous expliquer…

– Votre témoignage a déjà été entendu, siffla Lady Septima d’une voix sans appel. Apprenti Octavio, je vous donne l’ordre de regagner votre division séance tenante. Vous passerez d’abord à l’infirmerie et au vestiaire. Vous renvoyez une image déplorable de cet établissement.

Les yeux du fils soutinrent longuement ceux de la mère, tels deux feux contraires. Ophélie vit la flamme d’Octavio s’éteindre petit à petit. Même lorsque sa chaîne lui avait été arrachée, il n’avait pas manifesté une telle souffrance. De toutes ses illusions, il venait de perdre celle qui lui était la plus précieuse.

Il claqua la porte derrière lui. La bouche ogresque d’Hélène grimaça à cause du bruit.

– Milady, reprit alors Lady Septima en pivotant des talons vers elle. Puisqu’il s’agit de l’une de vos Filleules, le choix de la sanction vous revient. Je me permets néanmoins de vous recommander l’expulsion avec effet immédiat.

– Je refuse !

Les mots avaient débordé d’Ophélie en même temps que sa colère. Pour la première fois, elle eut pleinement conscience des griffes qui prolongeaient chacune de ses ramifications nerveuses. Un instinct primal lui souffla comment elle pourrait s’en servir pour blesser Lady Septima aussi douloureusement qu’elle avait elle-même blessé Octavio.

Il lui suffisait de relier son système nerveux au sien.

Il lui suffisait d’une seule pensée.

Ophélie détourna les lunettes, prit une profonde inspiration. La seconde suivante, elle fut affligée par cette tentation qui l’avait traversée.

– Je refuse, répéta-t-elle d’une voix plus maîtrisée. Je refuse d’être renvoyée sans pouvoir dire ce que j’ai à dire.

– Je vous écoute.

La voix d’Hélène possédait une résonance minérale, comme si l’intérieur de son corps était fait du même marbre que son bureau. C’était la première fois qu’elle s’exprimait depuis le début de cette convocation. En seulement trois mots, elle avait raffermi sa présence dans la pièce.

Ophélie concentra toute son attention vers l’appareil optique braqué dans sa direction. Elle devait faire abstraction de Lady Septima : si cette femme tenait tellement à l’évincer à quelques jours de la remise des grades, c’était qu’elle redoutait de la voir devenir aspirante, et donc qu’elle l’en croyait capable. Ophélie avait déçu Thorn sur tout le reste, elle lui devait de se battre pour ça.

– Je suis reconnaissante de la chance qu’il m’a été donné d’intégrer la Bonne Famille. J’ai reçu ici une formation de qualité qui m’a permis non seulement d’affiner mon pouvoir familial, mais aussi d’étendre mes connaissances. Je me suis efforcée de payer honnêtement ma contrepartie en m’investissant dans les groupes de lecture. De même que je me suis efforcée de me montrer digne de la confiance qui m’a été accordée en prenant la relève de Mediana au Secretarium.

Ophélie se gratta la gorge et redressa le dos pour libérer son diaphragme. Elle ne laisserait pas sa petite voix reprendre le dessus. Aujourd’hui plus que jamais, il était temps de se faire entendre.

– S’il y a une chose que j’ai retenue de mon apprentissage, c’est qu’un avant-coureur n’attend pas que l’information vienne à lui : il doit aller chercher l’information. C’est ce que j’ai fait. J’ai découvert que des éditions uniques avaient été incinérées au Mémorial et j’ai mené l’enquête pour en comprendre la raison. L’apprenti Octavio m’a aidée. Nous avons supposé que le professeur Wolf serait susceptible d’éclairer certains points de notre investigation, mais nous ne l’avons pas trouvé à son domicile. C’est dans ces circonstances que nous sommes involontairement tombés sur le Sans-Peur-Et-Presque-Sans-Reproche.

Tous les faits qu’Ophélie venait d’énoncer étaient la stricte vérité, mais elle avait fait l’impasse sur les plus importants. Elle n’avait pas assez confiance en Lady Septima pour s’aventurer plus loin dans les révélations. Pourtant, à en juger par le léger sursaut de ses paupières, sa surprise était sincère.

Avec une lenteur pachydermique, Hélène tourna son fauteuil.

– Est-ce exact ? Des livres ont-ils été jetés au feu ? N’est-ce pas contraire à la vocation même du Mémorial ?

– Je n’étais pas au courant, admit Lady Septima à contrecœur. Cela n’excuse en rien vos initiatives, apprentie Eulalie. Vous auriez dû venir m’en parler.

Ophélie s’avança d’un pas à seule fin de faire tinter les ailes à ses chevilles.

– Nous n’avions pas tous les éléments à notre disposition. Nous voulions d’abord remonter à la source. Comme vous nous l’avez appris, professeur.

Ce fut une vraie satisfaction de pouvoir retourner contre Lady Septima son propre enseignement. Ophélie la trouva tout à coup moins flamboyante malgré les belles dorures de son uniforme.

Hélène décroisa ses doigts interminables, se saisit d’un stylographe et griffonna une note.

– L’apprentie Eulalie ne sera pas expulsée. Elle aura le droit de se présenter à la collation des grades au même titre que tous les apprentis et, comme eux, sa candidature sera admissible pour le statut d’aspirant virtuose. Néanmoins, ajouta-t-elle alors qu’Ophélie s’apprêtait à la remercier, l’orgueil et le manque de discernement qu’elle a manifestés dans cette affaire sont contraires à ce que j’attends de mes avant-coureurs. Pour cette raison, l’apprentie Eulalie sera enfermée à l’isoloir jusqu’au jour de la cérémonie. Elle n’achèvera pas son apprentissage au conservatoire, elle n’aura la possibilité de communiquer avec personne et ses écarts de conduite figureront dans son dossier. Vous mettrez ce temps à profit pour réfléchir, apprentie, conclut Hélène d’une voix d’outre-tombe. L’isoloir est le lieu idéal pour ça.

Ophélie ne l’entendait plus. Son sang lui battait dans les oreilles comme un tambour de lave-linge. La seule réalité dont elle eut cruellement conscience fut le sourire triomphal de Lady Septima.

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