La Passe-miroir (Tome 3) - La Mémoire de Babel (French Edition)

Ombres

 

Le crayon volait sur le papier vierge. Il décrivait de grands tourbillons sombres, s’élançait à l’autre bout de la feuille, la crevait parfois de sa mine et tourbillonnait à nouveau. Victoire arrêta son crayon pour observer le résultat entre ses longs cheveux pâles.

Il y avait de plus en plus de noir et de moins en moins de blanc dans ses dessins.

– Tu ne voudrais pas utiliser tes couleurs, ma chérie ?

Victoire releva la tête. Maman avait soulevé la nappe de dentelle pour la regarder dessiner sous la table du salon. Avec un sourire, elle lui tendit tous les crayons qu’elle boudait depuis des semaines.

Victoire choisit une nouvelle feuille de papier vierge. Elle la posa à plat sur le parquet et entreprit de la recouvrir, comme toutes les autres, de grands tourbillons noirs.

Maman ne la gronda pas. Maman ne la grondait jamais. Elle se contenta de poser les autres crayons à côté de Victoire, sur le parquet. Elle frôla ensuite sa joue d’une main douce pour ramener ses cheveux derrière l’épaule, puis remit la nappe de dentelle en place.

Victoire ne vit plus de Maman que ses bottines de satin vert. Elle aurait voulu mettre dans ses dessins le vert des bottines de Maman. Elle aurait voulu y mettre aussi le bleu de ses yeux, le rose de sa peau et la blondeur de ses cheveux.

Elle ne pouvait pas. Les ombres de la Dame-D’or étaient plus fortes que toutes les couleurs de Maman.

Depuis que Victoire avait vu ce qu’elle avait vu, et même si elle ne comprenait pas ce qu’elle avait vu exactement, rien n’était plus pareil. Elle ne dormait que pour se réveiller en sursaut. Elle avait perdu l’appétit. Elle faisait des fièvres qui la clouaient au lit pendant des jours et, quand elle allait mieux, elle préférait jouer sous les meubles plutôt que sur les coussins.

Elle ne voyageait plus.

Dès qu’elle commençait à se sentir en sécurité, la Dame-D’or revenait à la maison. Maman lui ouvrait sa porte, lui proposait du thé, parlait et riait avec elle. La Dame-D’or ne restait jamais très longtemps et elle ne s’intéressait plus à Victoire, mais chacune de ses visites suffisait à ajouter de nouvelles ombres dans les dessins.

Les bottines de Maman résonnèrent sur le parquet, de l’autre côté de la nappe. Elles s’éloignèrent, revinrent vers la table, hésitèrent un moment avant de repartir.

– Au nom de tous les talons, calmez-vous ! s’exaspéra la voix de Grand-Marraine à l’autre bout du salon.

Les bottines de Maman s’immobilisèrent devant la cheminée où ronronnait un feu de bois.

– Je suis une mauvaise mère.

Victoire avait à peine entendu le murmure de Maman par-dessus le crépitement des flammes. La mine noire de son crayon dévorait le papier, centimètre après centimètre.

– Vous êtes une mère trop inquiète, voilà tout.

– Précisément, madame Roseline. Je m’effraie de tout, tout le temps. Les marches d’escalier, les coins de table, les aiguilles à broder, les cols trop serrés, chaque bouchée de nourriture : où que je pose le regard, je vois un danger. S’il lui arrivait quoi que ce soit… J’ai tellement peur de la perdre, elle aussi.

La voix faible de Maman s’étrangla. Victoire leva un instant les yeux de son dessin pour regarder les souliers vernis de Grand-Marraine traverser le parquet jusqu’aux bottines en satin vert.

– Elle va bien, Berenilde.

– Non, elle ne va pas bien. Elle ne sourit plus jamais, elle mange à peine, elle est tourmentée par des rêves affreux. C’est à cause de moi, vous comprenez ? Je sais ce qu’ils disent là-haut, à la cour. Ils parlent d’elle comme d’une attardée. (La voix de Maman s’était faite plus minuscule encore.) La vérité est qu’elle est d’une très grande sensibilité, au contraire. Elle ressent ce que je ressens, et moi, je ne fais que la contaminer de mes angoisses. Je suis une mauvaise mère, madame Roseline.

– Regardez-moi.

Il y eut un long silence dans le salon, puis les bottines de Maman se tournèrent l’une après l’autre vers les souliers de Grand-Marraine.

– Vous avez renoncé à toutes les polissonneries de votre ancienne vie pour vous consacrer à votre fille. Vous êtes une bonne mère, mais vous ne pouvez pas constituer une famille à vous seule. Il a son rôle à jouer, lui aussi.

– J’ai toujours pensé que quelque part, au fond de lui, il… Enfin, j’espérais que pour sa fille…

– Il viendra. Il viendra parce que vous le lui avez demandé et parce que sa place, aujourd’hui, est ici avec vous, pas avec tous ces ministres. Et s’il ne vient pas, ma foi, c’est moi qui irai le chercher personnellement !

Victoire serra fort le crayon dans son poing. Il viendra ? Étaient-elles en train de parler de Parrain ? S’il y avait bien une personne au monde capable de faire fuir toutes les ombres, c’était lui !

La cloche de la maison retentit en même temps que le cœur de Victoire.

– Ah, vous voyez ? dit Grand-Marraine.

Sous la nappe de dentelle, Victoire vit les deux paires de souliers quitter précipitamment le salon. Quelques instants plus tard, des morceaux de conversation lui parvinrent depuis le pavillon de musique :

– Le calendrier de notre seigneur est excessivement chargé… se tient une réunion plénière au quarante-septième étage… qui est, je vous le rappelle, toujours en attente de ratification…

Cette voix qui recouvrait celle, toute douce, de Maman, ce n’était pas Parrain.

Victoire fut tentée, juste le temps d’un tic-tac à l’horloge du salon, de voyager pour aller voir par elle-même ce qui se passait. Elle n’en fit rien. Voyager, c’était voir des choses qu’il ne fallait pas voir.

Les conversations se turent brutalement dans le pavillon de musique. Victoire tendit l’oreille, le crayon noir figé au milieu de son dessin. La lame de parquet où elle était assise ondula soudain comme une vague d’eau. Il y eut un puissant craquement de bois, bientôt suivi d’un deuxième.

Quelqu’un marchait dans la pièce.

Victoire sut de qui il s’agissait avant même de surprendre, au-delà de la nappe en dentelle, les deux grandes bottes blanches qui se déplaçaient lentement, très lentement, à travers le salon.

C’était Père.

Victoire espéra de toutes ses forces qu’il ne remarquerait pas sa présence sous la table, mais Maman la tira de sa cachette. Elle l’installa dans un fauteuil près de la porte, peigna ses cheveux, lissa sa robe, lui adressa un dernier sourire ému, puis regagna le corridor où un homme répétait : « Le calendrier de notre seigneur est excessivement chargé ! » Si Victoire avait pu parler, elle leur aurait hurlé de ne pas la laisser seule avec Père.

Il se dirigea lentement, très lentement, vers l’autre bout du salon, le plus loin possible du fauteuil de Victoire. Il était si grand qu’il se cogna au lustre de cristal, mais ça n’avait rien d’amusant. Il s’approcha d’une fenêtre dont la faible clarté rendit son profil inexpressif, sa natte d’épaule et son manteau de fourrure plus blancs encore qu’ils ne l’étaient déjà.

Père ressemblait aux belles statues du parc qu’il était en train de contempler. Il avait les mêmes yeux vides. Des yeux qui donnaient l’impression à Victoire de ne pas exister.

– Quel âge avez-vous, à présent ?

Une fois, Victoire avait abattu ses deux mains sur les premières touches du clavecin de la maison. La bouche de Père produisait un son plus grave encore.

– Quel âge avez-vous ? répéta-t-il.

Victoire comprenait la question ; y répondre, c’était une autre affaire. Père ne l’aimait pas, et il allait finir par moins l’aimer encore. Maman était restée dans le corridor pour demander à Monsieur-Calendrier de patienter.

Père finit par sortir un cahier de son grand manteau blanc. Il en feuilleta les pages une par une.

Après un silence interminable, il déclara :

– Ah, oui. Vous ne parlez pas.

Il se plongea dans la lecture de son cahier pendant beaucoup de tic-tac à l’horloge du salon. Avait-il oublié Victoire pour de bon ?

– Votre mère m’a écrit ici, dit-il soudain en posant son doigt sur une page, que votre santé lui cause de l’inquiétude. Vous ne m’avez pas l’air si mal en point.

Le corps majestueux de Père ne bougea pas, faisant toujours face à la fenêtre, mais son visage pivota à la façon d’une vis, comme si son cou était capable de tourner entièrement sur lui-même.

À l’instant où il posa ses yeux inexpressifs sur elle, Victoire eut très mal à la tête.

– Si l’on excepte, évidemment, le fait que vous êtes incapable de parler et de marcher.

Plus Père la regardait, plus Victoire avait mal. Il la punissait et, s’il la punissait, c’était forcément qu’elle était fautive. Elle avait peur. Peur qu’il ne l’aime jamais.

Elle sentit, sans oser l’essuyer, une larme rouler sur sa joue.

Père écarquilla les yeux avant de les ramener sur la fenêtre. La douleur cessa aussitôt.

– Ce n’était pas délibéré. Mon pouvoir… Vous n’êtes probablement pas encore prête pour l’endurer. Cette rencontre est prématurée.

Victoire ignorait ce que Père essayait de lui expliquer. Elle ignorait même s’il s’adressait vraiment à elle. Il employait toujours des mots trop compliqués.

– Je ne vais pas vous imposer plus longtemps ma présence.

Au moment précis où il prononça cette phrase, la cloche de la maison sonna à nouveau. Il y eut des bruits de pas et des murmures étouffés. Prisonnière de son fauteuil, Victoire attendit avec Père. Sa robe s’était collée à son corps à cause de la transpiration.

Elle se figea lorsqu’un puissant parfum lui brûla le nez.

– Mon seigneur ! Je faisais une petite visite de courtoisie à mes chères amies, mais je ne vous savais pas ici. Je tenais à vous présenter mes respects.

Victoire fut secouée de tremblements. La Dame-D’or était là, juste derrière elle. Les pendeloques de son voile tintaient de plus en plus fort alors qu’elle s’avançait dans le salon.

– Et vous êtes ?

Père avait posé sa question sans un regard pour la Dame-D’or. Il semblait trouver la bonbonnière sur la bordure de fenêtre plus digne d’intérêt.

– C’est Mme Cunégonde, mon seigneur. L’une de vos meilleures illusionnistes.

L’arrivée de Maman dans le salon ne parvint pas à calmer Victoire. Elle était terrorisée. La Dame-D’or venait de poser une main sur son fauteuil, ses ongles s’enfonçant dans le velours comme de longs couteaux rouges.

– Excusez-vous… ou plutôt est-ce moi qui devrais m’excuser. Je ne voulais pas perturber votre petite réunion de famille.

La Dame-D’or caressa les cheveux blancs de Victoire. C’était avec cette même main qu’elle avait refermé les paupières de la Deuxième-Dame-D’or. Elle se tenait si près qu’elle plongeait entièrement Victoire dans son ombre.

Dans ses ombres.

Victoire courut se cacher sous la table. Elle avait voyagé sous le coup de l’affolement, abandonnant l’Autre-Victoire dans son fauteuil et sa robe mouillés de sueur. Le voile brillant de la Dame-D’or était toujours visible sous la nappe, à côté des bottines en satin vert de Maman et des souliers vernis de Grand-Marraine. Les palpitations du cœur de l’Autre-Victoire s’était faites aussi lointaines que leurs conversations, mais la peur continuait de hurler en elle de toute la force de son silence.

Une nouvelle paire de chaussures s’invita dans le salon. Même si elle était toute déformée par l’effet du voyage, Victoire reconnut la voix de Monsieur-Calendrier :

– Je me répands en excuses de vous presser ainsi, mon seigneur. Vous êtes attendu à la réunion. C’est que le calendrier de mon seigneur est excessivement chargé !

Victoire entendit le parquet craquer comme une bûche de cheminée. Les grandes bottes blanches de Père se dirigèrent lentement, très lentement, vers la table. Au grand effroi de Victoire, le parquet grinça encore plus fort quand Père s’inclina en avant.

Du bout des doigts – des doigts immenses – il souleva la nappe de dentelle.

– Oh, ce ne sont que des dessins, dit Maman. La petite s’installe souvent ici pour jouer. N’est-ce pas, ma chérie ?

Les yeux de Père, pâles comme de la porcelaine, ne s’intéressèrent ni à l’Autre-Victoire dans son fauteuil ni aux dessins sur le parquet. Ils n’observaient que la vraie Victoire qui s’était cachée sous la table.

Père la voyait ?

– Mon seigneur, murmura Monsieur-Calendrier avec une petite toux impatiente. Votre réunion…

– Partez.

Père avait à peine remué les lèvres. Il se tenait toujours penché en avant, la nappe pincée entre les doigts, sa longue tresse coulant jusqu’au sol comme du lait.

– Immédiatement.

– Mon seigneur ? s’inquiéta Maman. Quelque chose vous a contrarié ?

Blottie sous la table, Victoire dévisageait Père avec stupeur. Elle avait toujours cru qu’il ne l’aimait pas, mais jamais il ne l’avait regardée de la façon dont il regardait maintenant la Dame-D’or.

Grâce aux yeux du voyage, Victoire pouvait voir l’ombre de Père. Une ombre encore plus grande et encore plus griffue que celle de Maman quand elle était fâchée. Une ombre qui hérissait toutes ses pointes en direction de la Dame-D’or.

– Je ne sais pas qui vous êtes, dit Père en articulant chaque mot, mais n’entrez plus jamais dans cette demeure.

Comme il maintenait la nappe soulevée, Victoire put voir les visages étonnés de Maman, de Grand-Marraine et de Monsieur-Calendrier se tourner vers la Dame-D’or. Elle souriait de ses lèvres rouges, mais elle avait cessé de caresser les cheveux de l’Autre-Victoire. Ses ombres à elle grouillaient sous ses pieds comme une foule folle furieuse. Il y en avait tellement ! Allaient-elles attaquer Père ?

– Comme il me plaira. Ou, devrais-je dire, comme il vous plaira.

Dans un concert de bijoux, la Dame-D’or sortit du salon, et toutes les ombres partirent avec elle.

Victoire n’écouta pas les exclamations qui jaillirent dans la pièce après son départ. Elle avait repris la place de l’Autre-Victoire dans le fauteuil et n’avait plus d’yeux que pour Père. Avec des gestes lents, très lents, il ramassa les dessins et les crayons sous la table, puis il les lui tendit sans prêter attention à toutes les questions que lui posaient Maman, Grand-Marraine et Monsieur-Calendrier.

Victoire regarda les ombres qu’elle avait gribouillées un peu plus tôt. Elle retourna sa feuille. De ce côté-ci, le papier était tout blanc.

Aussi blanc que Père.

OceanofPDF.com