La Passe-miroir (Tome 3) - La Mémoire de Babel (French Edition)
Les interdits
L’entrée du grand bazar populaire ressemblait au fronton d’un temple de verre et d’acier. Depuis l’ombre d’une statue de sphinx, Ophélie observait la foule, mosaïque mouvante et colorée d’hommes, d’animaux et d’automates. Les odeurs contrastées qui s’en dégageaient rendaient l’air brûlant plus irrespirable encore.
C’était parfaitement vain, mais elle ne pouvait s’empêcher de chercher Thorn des yeux. Voilà des mois qu’elle ne cessait d’échafauder des constructions hypothétiques, qu’elle raisonnait à coups de « si » et de « peut-être ». Et l’idée qu’elle marchait bel et bien sur ses pas, dans l’éventualité où Mediana ne lui avait pas menti, lui faisait battre la poitrine. C’était une pulsation chaotique, exaspérée d’espoir et d’impatience, qui faisait résonner son gouffre intérieur.
Et cependant, même si cela lui coûtait de l’admettre, Mediana était dans le vrai : elle avait peur aussi. Si elle pensait continuellement à ses retrouvailles avec Thorn, elle n’imaginait pas ce qu’il adviendrait après.
Soudain, elle le vit. Pas Thorn, évidemment, mais l’autre homme qu’elle attendait.
Blasius trébuchait au milieu de la foule, à peine reconnaissable dans son habit civil. Ses grandes babouches, son pantalon bouffant et les manches très amples de sa tunique constituaient autant de prétextes pour s’empêtrer à chaque mouvement. Il s’était couvert le visage de la main, son odorat d’Olfactif jugeant certainement très incommodants les effluves mélangés du bazar. Il plissait les paupières, aveuglé par le soleil, mais dès qu’il entra dans l’ombre du sphinx, il fut soulagé d’y trouver Ophélie comme convenu.
– Biss Eulalie ! s’exclama-t-il sans cesser de se pincer le nez. Je dois adbettre que je n’y croyais pas, bêbe après avoir reçu votre bessage. Ce rendez-vous était si inattendu ! Je… In fact, je vous croyais fâchée contre boi.
– Avant d’aller plus loin, il faut que je vous prévienne, lui dit Ophélie d’un ton précipité. Je sais que vous vouliez me parler, mais, s’il vous plaît, ne me confiez rien qui implique votre vie privée. La mienne a cessé de m’appartenir et je ne peux pas vous promettre de protéger la vôtre. Et je veux que vous sachiez également ceci, ajouta-t-elle en lui montrant ses billets de café-théâtre. Si vous me suivez, je vous exposerai probablement à des ennuis.
Blasius fut si déconcerté par cette déclaration qu’il en déboucha son nez. Il rajusta son turban, comme débattant en lui-même, puis il ébaucha un sourire timide.
– Well, voilà qui a le mérite de me changer. D’habitude, c’est plutôt moi qui expose les autres aux ennuis. Où allons-nous ?
Ophélie fut envahie par une telle gratitude qu’elle chercha les mots pour l’exprimer. Elle ne les trouva pas. Chaque fois qu’elle était émue, ils se dérobaient traîtreusement à elle.
– En fait, j’espérais que vous pourriez me le dire. J’ai interrogé plusieurs guides publics de signalisation et aucun ne connaît l’adresse de ce café-théâtre. Tout ce que je sais, c’est que ça se passe par ici, dans le quartier.
Ophélie remit les billets à Blasius qui fronça presque aussitôt les sourcils.
– Vous êtes certaine que l’adresse indiquée n’est pas une erreur ?
– Pourquoi ?
– Parce que c’est celle des bains antiques et qu’ils sont fermés depuis un millénaire. Les marchands installent leurs échoppes dans ces ruines. Si… well… si vous voulez bien me suivre, je me ferai un plaisir de vous montrer.
La peau de Blasius s’était faite plus colorée encore qu’elle ne l’était au naturel, mais Ophélie fut trop préoccupée pour le remarquer. Et si ces billets de café-théâtre étaient une mauvaise farce ?
Pénétrer dans le bazar populaire fut comme entrer dans un feu d’artifice d’étoffes et d’épices. La halle centrale était si encombrée qu’elle était presque impraticable. Blasius balbutiait des excuses autour de lui chaque fois qu’une poterie se brisait, qu’un étal s’effondrait, qu’un automate se grippait, qu’une bicyclette déraillait ou qu’un zébu s’emballait, à croire qu’il était vraiment responsable de tous les incidents du marché.
– Que vouliez-vous me dire hier ? lui demanda Ophélie. Si ce n’est pas trop personnel, j’entends.
– What ? Ah oui, c’était à propos de la mort de Miss Silence, murmura Blasius en se penchant sur elle. J’ai suivi votre conseil et j’ai mené mon enquête. Je voulais vérifier si… si, oui ou non, j’étais coupable.
– Vous avez découvert quelque chose.
Blasius hocha nerveusement la tête, déséquilibrant de nouveau son turban.
– D’après le médecin légiste, la chute de l’échelle n’est pas la cause du décès. Miss Silence serait morte avant de tomber. De… d’une crise cardiaque foudroyante.
Ophélie sentit son propre cœur cogner contre ses côtes. Elle se rappela le baisemain du baron Melchior, l’illusion perfide qu’il avait insufflée dans son corps, l’intolérable douleur qui lui avait déchiré la poitrine.
Non. Il était mort. Ce qui avait tué les disparus du Clairdelune et ce qui avait tué Miss Silence constituaient deux affaires distinctes.
– Je provoque beaucoup d’accidents, reprit Blasius sans percevoir son trouble, mais je n’ai jamais rendu les gens malades. Je… je commence à croire que vous aviez raison, que je ne suis peut-être pas en cause. D’autant que j’ai découvert autre chose.
Il semblait partagé entre le soulagement et l’inquiétude, deux émotions paradoxales qui déformaient les traits déjà tourmentés de son visage.
– Autre chose ? s’étonna Ophélie.
– Miss Silence était maître censeur, lui rappela Blasius. Parmi toutes les œuvres du Mémorial, un maître censeur décrète lesquelles sont conformes à l’esprit de la cité et lesquelles ne le sont pas. Si l’une d’elles pose question, il peut décider de la transférer à la réserve ou… well… procéder à sa destruction pure et simple.
Ophélie eut une pensée amère pour son musée d’Anima.
– Et quel genre de maître censeur était Miss Silence ?
– Le genre radical, chuchota soudain Blasius à voix très basse, à croire que les oreilles redoutables de sa supérieure pouvaient l’entendre depuis l’outre-tombe. Elle traquait sans relâche tous les documents qu’elle jugeait nocifs. Au premier propos ambigu, le livre allait directly dans l’incinérateur. Nous avons perdu des éditions uniques à la suite de cette purge. Les Lords de LUX ont adressé plusieurs avertissements à Miss Silence, ce qui peut se concevoir : ils subventionnent le Mémorial pour en développer les collections, pas pour les jeter au feu. Rien n’y faisait, elle finissait toujours par retomber dans les excès ! Jusqu’à la refonte du catalogue, du moins.
D’un mouvement habitué, Blasius fit faire un pas de côté à Ophélie ; ils évitèrent ainsi un lampion qui s’était invraisemblablement décroché d’un auvent de boutique au moment précis où ils passaient dessous.
– L’arrivée des groupes de lecture de Sir Henry a changé la donne, poursuivit-il comme si de rien n’était. Miss Silence a reçu l’interdiction formelle de détruire de nouveaux ouvrages. Cela l’a prodigieusement contrariée et, croyez-moi, j’ai souvent fait les frais de sa mauvaise humeur.
– Je vous crois. Je ne l’ai rencontrée qu’une seule fois et j’en garde un souvenir pénible.
– C’est justement à cette fois-là que je voulais en venir, murmura Blasius. Le jour où j’ai… où vous avez… anyway, le jour où le chariot à livres s’est renversé.
– Oui ? l’encouragea Ophélie.
– Ces… ces livres, Miss Silence les a détruits. Malgré l’interdit. Juste avant de mourir. Quand elle m’a donné l’ordre de les évacuer, je vous jure que j’ignorais le sort qu’elle leur réservait, balbutia Blasius comme s’il craignait d’être déconsidéré. J’étais juste censé les transporter jusqu’à son service pour qu’elle les examine.
Il sembla à Ophélie que la joyeuse cohue du bazar, ses senteurs orientales, son extravagante bimbeloterie s’étaient soudain faites lointaines. Elle sut avec une absolue certitude que poursuivre cette discussion reviendrait à s’aventurer sur une route isolée et dangereuse, une route que n’empruntaient pas les braves citoyens.
– Continuez, dit-elle néanmoins. Pourquoi a-t-elle détruit ces livres ? Qu’avaient-ils de si particulier ?
Blasius frotta son grand nez pointu, gêné par les fumées d’un marchand d’encens devant lequel ils étaient en train de passer.
– De simples contes pour enfants ! Ils ont été publiés après la Déchirure et décrivaient les débuts du nouveau monde. C’étaient de très belles éditions mais, honestly, elles commençaient à prendre la poussière. Nos jeunes lecteurs ne les empruntaient jamais.
– À vous écouter, ces contes n’étaient pas très subversifs.
– Oh, ils faisaient quelques allusions aux « hum-hum » de l’ancien monde, toussota Blasius pour ne pas prononcer le mot « guerres », mais dans une volonté métaphorique et pacifique. Un peu naïve, même, du peu que je m’en souviens. Je ne comprends vraiment pas quelle mouche a piqué Miss Silence de s’en prendre à eux en dépit des consignes.
– À cause de leur auteur, peut-être ? suggéra Ophélie.
– Mort il y a longtemps et tombé dans l’oubli, dit Blasius avec un haussement d’épaules. Un certain « E. D. ».
– Hidi ?
– « E. D. », répéta Blasius en essayant d’atténuer son accent. Juste les initiales. Autant dire un anonyme. J’ai fait des recherches à son sujet, mais on ne lui connaît aucune autre œuvre que ces contes. Ils avaient été imprimés en très peu d’exemplaires, nous possédions peut-être les derniers au Mémorial. De si beaux livres ! soupira-t-il. Perdus à jamais !
– Donc, la dernière chose que Miss Silence a faite avant sa mort, ça a été de brûler les contes d’un inconnu, récapitula Ophélie. C’est plutôt incongru.
– In fact, j’ai gardé le plus incongru pour la fin. L’endroit où le cadavre de Miss Silence a été retrouvé… Cette échelle de bibliothèque de laquelle elle est tombée… (Blasius porta soudain une main à son nez, comme si une odeur du passé, plus puissante encore que toutes celles du bazar, venait de lui retourner l’estomac.) Oh, Miss Eulalie ! Si vous l’aviez sentie, cette horrible puanteur… Le relent de la peur absolue. Son cadavre, dit-il après avoir pris une profonde inspiration, a été retrouvé à l’endroit exact où étaient rangés les livres de notre mystérieux E. D. Je veux dire avant leur transfert. Ce n’étaient plus que des rayonnages vides et il a fallu qu’elle aille quand même les inspecter au beau milieu de la nuit, en dépit du bon sens !
– Cet acharnement en dit long, admit Ophélie. Mais cela n’explique pas la terreur qui l’a saisie au moment de mourir. Est-ce que vous pensez… Croyez-vous qu’il puisse y avoir un lien quelconque avec le Secretarium ?
– Le Secretarium ? s’étonna Blasius. Je ne vois pas tellement le rapport. Miss Silence n’y avait pas plus accès que moi. Je sais qu’il circule des rumeurs sur cet endroit, mais ce ne sont rien de plus. Voici vos bains antiques, Miss Eulalie !
Il venait de passer sous une arcade qui menait à une rue transversale. L’acier et le verre de la halle cédèrent la place à la pierre et à l’eau. Des vestiges de colonnes formaient une galerie circulaire, ouverte sur le ciel, autour d’un bassin à la propreté douteuse. Les marchands de fruits qui s’étaient installés là ne cessaient de chasser les guêpes à coups de raquette mécanique.
Ophélie comprenait à présent mieux la réaction de Blasius à la vue de ses billets. Cet endroit n’avait absolument rien d’un café-théâtre. L’idée que Mediana s’était moquée d’elle lui inspira une colère comme elle en avait rarement ressenti.
Et puis, elle la remarqua. De l’autre côté du bassin, une enseigne ronde, battue par les vents, se balançait au-dessus d’un vieux portail rouillé. Ophélie dut se cogner à de nombreux étalages et déraper sur beaucoup de fruits pourris pour parvenir jusqu’à elle.
– Vous bensez que c’est ici, biss ? s’étonna Blasius qui, n’y tenant plus, s’était rebouché le nez.
Elle ne répondit pas. Elle observait. L’enseigne avait perdu sa peinture, délavée par le soleil et la pluie, mais sa forme était sans aucun doute celle d’une orange. Bien sûr, ça pouvait être une coïncidence, mais l’instinct d’Ophélie lui souffla que ce n’en était pas une. Elle donna un coup de heurtoir au portail, écrasant ses doigts par la même occasion.
Un judas s’ouvrit presque aussitôt.
– Que puis-je pour votre service ? s’enquit une petite voix.
Ophélie montra ses billets et, après un déclic de serrure, le portail s’ouvrit sur un enfant. Il ne portait qu’un simple pagne qui faisait la part belle à sa peau chocolatée ; ses pieds nus sur les pavés bouillants de soleil ne semblaient pas l’incommoder. Il leur fit courtoisement signe d’entrer avant de refermer à clef derrière eux. De l’autre côté du portail s’étendait une petite cour à ciel ouvert, mal dallée, qui avait peut-être été autrefois l’un des vestiaires des bains antiques.
Sans un mot, l’enfant alluma une lampe à gaz parmi toutes celles qui étaient suspendues à l’entrée. Il la tendit à Blasius qui s’en empara avec des gestes catastrophés, comme s’il venait de lui confier un bâton de dynamite.
– Suivez les flèches, dit l’enfant en désignant une entrée de l’autre côté de la cour. Je vous souhaite, ladies and gentlemen, une bonne impertinence !
Ophélie et Blasius s’engagèrent dans les ténèbres d’un escalier qui s’enfonçait profondément dans le sol. La température tropicale du monde extérieur se mit à dégringoler. Cent trente marches plus tard, elle était devenue glaciale quand ils arrivèrent à l’entrée d’un vaste couloir souterrain. Ophélie frissonna de toute sa peau. Elle portait sur elle la toge et les sandales légères qu’Ambroise lui avait offertes le jour de son arrivée à Babel ; ce n’était pas précisément une tenue adaptée pour voyager dans des caves.
– Good lords…, murmura Blasius.
La lumière de sa lampe venait de faire apparaître, à peine visible parmi les graffitis, une flèche tracée à la craie sur un mur. Sauf que ce n’était pas un mur ; c’étaient des ossements humains. Des dizaines, des centaines, des milliers de tibias et de crânes superposés les uns aux autres comme des briques.
Des catacombes.
– Surtout ne restez pas près de moi, avertit Blasius. Je vais probablement déclencher un éboulement d’un moment à l’autre.
Leurs pas explosèrent comme des détonations à travers le silence de l’ossuaire alors qu’ils s’enfonçaient dans le tunnel.
– Le pouvoir familial des Animistes n’a d’effet que sur les objets, souffla Ophélie. Ce principe fondamental voudrait, en toute logique, que je sois incapable de lire de la matière organique. Quand j’étais adolescente, j’ai eu l’occasion d’avoir entre les mains un collier préhistorique. Il était constitué de dents humaines, monsieur Blasius, et pourtant je l’ai lu comme j’aurais lu n’importe quel collier. Je ne me suis pas tellement posé de questions à l’époque.
Le timbre de sa voix était déformé par la réverbération des lieux, comme celui d’une étrangère. Elle frictionna ses bras gelés et considéra Blasius qui marchait maladroitement devant.
– À quel moment ? lui demanda-t-elle. À quel moment cessons-nous d’être des humains et devenons-nous des objets ?
Blasius continua d’avancer en silence, portant la lampe à bout de bras pour projeter sa lumière le plus loin possible. Quand enfin il répondit, ce fut d’une voix différente de d’habitude, plus grave, plus calme et dépourvue du moindre bégaiement :
– Certains humains sont des objets de leur vivant, Miss Eulalie.
Ophélie fut frappée par cette confidence, mais Blasius n’eut pas l’occasion de s’expliquer. L’ossuaire venait de déboucher sur une grande salle voûtée.
Elle était pleine de monde.
Des hommes et des femmes se déhanchaient extatiquement sous des lampions en forme d’orange. Ceux qui ne dansaient pas avaient pris d’assaut les comptoirs et les guéridons, assis les uns contre les autres. Les uns sur les autres, pour certains. Ils trinquaient, fumaient, gesticulaient, se parlaient, s’enlaçaient, se battaient… sans émettre le moindre son.
Ophélie avait l’impression d’assister à un rassemblement de mimes.
– Une telle insonorisation ne peut être l’œuvre que d’un excellent Acoustique, commenta Blasius, impressionné.
Il éteignit la lanterne, puis contempla le spectacle silencieux qui se déroulait devant eux, de la même manière qu’il aurait essayé d’analyser une peinture douée de vie. Il ôta alors son turban. Avec des gestes gauches, il le posa sur la tête bouclée d’Ophélie et en déroula le foulard de façon à lui couvrir la moitié du visage.
– J’ignore ce qui vous a amenée ici, miss, lui chuchota-t-il, mais cet endroit n’est pas la place d’une apprentie virtuose. Si Lady Hélène apprend où vous avez été aujourd’hui, elle n’aura d’autre choix que de vous renvoyer de son conservatoire.
– Mais… et vous ? bredouilla Ophélie sous le tissu, en essayant de repositionner ses lunettes.
Blasius se fendit d’un sourire dénué de joie et appuya sur la pointe élancée de son nez.
– Vous me voyez porter un voile avec un profil pareil ? Don’t worry ! Je ne suis qu’un commis, je n’ai aucune réputation à défendre.
À peine s’avancèrent-ils dans la salle souterraine que le silence vola en éclats. Ophélie fut bousculée par un tourbillon de danseurs, de musiciens, de fumeurs, de lutteurs, d’artistes et de joueurs sans qu’aucun d’entre eux fît attention à elle.
Blasius leur trouva miraculeusement une table où ils ne se feraient pas piétiner. Il se répandit en excuses lorsque la chaise qu’il présenta à Ophélie céda sous son poids, puis lui posa une question qu’elle n’entendit pas à cause du brouhaha ambiant.
– Cherchez-vous quelque chose de spécifique ? répéta-t-il en haussant la voix.
La tête emmitouflée dans son turban, Ophélie regarda autour d’elle. Ses yeux étaient assaillis de mouvement, ses narines d’absinthe, ses oreilles de jazz. Mediana l’avait envoyée pour recueillir des informations compromettantes. Il y avait l’embarras du choix. Alcool, tabac, duels : Ophélie fréquentait Babel depuis assez de temps pour savoir que toutes les activités et les consommations de ce café-théâtre étaient illégales. Le jeu de fléchettes à lui seul aurait valu la prison à tous ceux qui étaient en train de s’en servir. C’était comme si toutes les tensions accumulées à la surface de la ville – la bien-pensance, les tabous, les innombrables règles de bonne conduite – se déchargeaient dans les sous-sols. Rarement Ophélie s’était sentie aussi intruse : elle était ici pour les espionner, mais, au fond, elle aurait voulu être l’une des leurs.
Et puis, il y avait les oranges. Elles étaient partout, forgées sur chaque ferronnerie de table, imprimées sur chaque abat-jour de lampe. Une fois encore Ophélie ne put s’empêcher de penser que ce n’était pas le fruit d’une coïncidence.
Elle sursauta quand un homme s’approcha d’elle en ouvrant un pan de son manteau. Une impressionnante collection de livres débordait de chaque poche : romans policiers, illustrés érotiques et manifestes révolutionnaires. Que des livres interdits. Elle secoua la tête le plus respectueusement possible pour décliner. De toute façon, elle aurait été bien en peine de le payer. En tant qu’apprentie virtuose, elle recevait chaque semaine une maigre solde sous forme d’une carte perforée, mais celle-ci ne lui donnait accès qu’à une liste précise de services publics. Le marché noir n’en faisait certainement pas partie.
Son regard croisa celui de Blasius. Ils étaient l’un et l’autre si guindés sur leurs chaises, au milieu de toutes ces réjouissances interdites, qu’ils finirent par éclater de rire. Ce fut un rire comme Ophélie n’en avait pas eu depuis une éternité, mais elle redevint sérieuse en s’apercevant que Blasius l’observait maintenant avec attention. Il se tenait les mains croisées sur la table, ses pouces tournoyant nerveusement l’un autour de l’autre, comme s’il hésitait. Sans son turban, ses cheveux poivre jaillissaient dans tous les sens. Ses yeux noirs brillaient d’un éclat timide, un peu inquiet.
Il se décida enfin à articuler deux syllabes qui, si elles étaient recouvertes par la musique, pouvaient facilement se deviner sur ses lèvres :
– Merci.
Ophélie fut alors saisie d’un doute affreux. En donnant rendez-vous à un célibataire, n’était-elle pas en train de l’induire en erreur sur ses intentions ? Elle s’était rapidement sentie proche de Blasius et elle avait su que la réciproque était vraie, mais à aucun moment elle n’avait envisagé la possibilité d’un malentendu sur la nature de cette proximité-là.
– Il y a… euh… quelque chose que je dois vous avouer.
Blasius enveloppa son oreille de la main pour faire comprendre à Ophélie qu’il ne l’entendait pas. Elle ramassa une carte à jouer parmi toutes celles qui tapissaient le sol et écrivit sur la bordure, là où il n’y avait aucun motif imprimé, un message qui lui empourpra les lunettes. Il était rageant de mesurer à quel point Mediana avait raison.
IL Y A UN HOMME DANS MA VIE.
Blasius déchiffra l’écriture en pattes de mouche dans la lumière orangée de la lampe de table. Ses sourcils ébouriffés se haussèrent jusqu’à transformer son front en accordéon. Il demeura un long moment ainsi, la carte à jouer entre ses mains, sans parvenir à en détourner les yeux, mettant Ophélie au supplice.
Puis il écrivit une réponse sur la bordure opposée.
DANS LA MIENNE AUSSI.
Ophélie dut relire plusieurs fois ces quatre mots pour être certaine de ne pas se méprendre. Quand elle releva les lunettes vers Blasius, il malaxait la peau caoutchouteuse de sa figure et semblait guetter sa réaction avec appréhension, comme si le restant de ses jours en dépendait. Ophélie n’était pas encline aux grands élans démonstratifs, mais elle ne put retenir le bond de sa main vers la sienne. Pour la première fois, les traits tourmentés de Blasius se détendirent. Elle le trouva beau. Leurs doigts s’étreignirent maladroitement, fermement. Une amitié scellée.
– Que l’impertinence soit avec vous, citoyens !
Les danseurs s’immobilisèrent, les rires s’éteignirent et les musiciens firent taire leurs instruments. Tout le monde se tourna vers la scène, d’où la voix avait jailli, pareille à un rugissement de lion. Une voix qu’Ophélie avait reconnue sans la moindre hésitation : celle du Sans-Peur-Et-Presque-Sans-Reproche. C’était la première fois qu’elle le voyait en chair et en os, lui, l’insaisissable insoumis, et elle n’en croyait pas ses lunettes. Cet individu qui se dressait derrière les feux de la rampe était si chétif, si dégarni, si ordinaire qu’elle aurait pu le croiser à cent reprises sans jamais le remarquer. C’était à se demander d’où lui venait cette voix de tonnerre.
Il pointa le doigt vers le haut plafond voûté.
– Au-dessus de nos têtes vivent les agneaux ! s’exclama-t-il. Un grand troupeau docile qui bêle tout ce que ces hypocrites de LUX lui demandent de bêler. Un troupeau dont la liberté est amputée à chaque nouvelle loi, chaque nouveau code, et qui bêle encore !
Une anarchie d’applaudissements et de sifflements s’éleva de la salle et s’interrompit dès que le Sans-Peur-Et-Presque-Sans-Reproche reprit la parole :
– Ici-bas, citoyens, nous redevenons des voix libres. Nous disons tout ce que nous pensons tel que nous le pensons. Nous ne sommes pas de petits écoliers modèles : nous sommes les sales gosses de Babel !
Une explosion de joie embrasa la salle.
– À bas l’Index ! conclut le Sans-Peur. Mort aux censeurs !
– À bas l’Index ! répéta la foule. Mort aux censeurs !
Ophélie n’en finissait plus de se ratatiner sur sa chaise. Ce café-théâtre était le repaire de l’ennemi public de la cité et de tous ses partisans. Que feraient-ils s’ils apprenaient que deux représentants de l’institution qu’ils haïssaient le plus étaient attablés parmi eux ?
– Partons, articula-t-elle à l’intention de Blasius en se levant discrètement de sa chaise.
Sur le moment, elle ne comprit pas pourquoi il s’obstinait à rester assis, figé comme une statue. Il lui fallut un instant pour s’apercevoir que l’enfant qui leur avait ouvert le portail s’était joint à leur table. Et qu’il pointait un pistolet sur eux.
– Faites-nous l’honneur de rester encore, ladies and gentlemen, dit-il avec une extrême politesse. Mon papa va vous recevoir dans sa loge, si vous voulez bien me suivre.
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