La peur de la liberté

Erich Fromm · Chapitre 1 sur 9

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La peur de la liberté

Avant-propos

 

Cet ouvrage est un chapitre d’une étude plus vaste consacrée à la structure de caractère de l’homme moderne et aux problèmes de l’interaction entre les facteurs psychologiques et sociologiques sur lesquels je travaille depuis plusieurs années, et dont l’achèvement aurait nécessité un temps bien plus considérable. J’ai décidé, au vu des développements politiques actuels et des dangers qu’ils représentent pour les plus grandes réalisations de la culture moderne ‒ l’individualité et l’originalité de la personnalité ‒ d’interrompre ce travail de longue haleine afin de me concentrer sur un aspect de la crise culturelle et sociale d’aujourd’hui : le sens de la liberté pour l’homme moderne. Ma tâche dans ce livre serait plus aisée si je pouvais renvoyer le lecteur à l’étude d’ensemble de la structure individuelle de l’homme dans notre culture, la signification de la liberté ne pouvant être pleinement comprise que sur la base de cette analyse de l’ensemble. J’ai fréquemment dû me contenter d’énoncer certains concepts et conclusions sans pouvoir les développer aussi complètement que je l’aurais souhaité. Parfois je n’ai pu que mentionner certains problèmes d’importance et j’ai dû parfois en taire d’autres. Toutefois, je pense que le psychologue doit apporter sans délai sa contribution à la compréhension de la crise actuelle, même s’il doit sacrifier son désir de complétude.

Ce n’est pas, à mon avis, surestimer la psychologie que d’affirmer l’importance des éléments psychologiques dans le monde présent. L’unité de base de l’évolution sociale est l’individu, ses désirs, ses peurs, ses passions et sa raison, ses propensions au bien et au mal. Pour saisir les lignes de force de l’évolution sociale, nous devons comprendre les mobiles psychologiques agissant au sein de l’individu, tout comme pour comprendre ce dernier, il nous faut le situer dans la perspective de la civilisation qui le forme. Mon propos est de montrer que l’homme moderne, dégagé des liens de la société primitive, liens qui le rassuraient et le limitaient à la fois, n’a pas conquis son indépendance dans le sens positif de la réalisation de son individu, c’est-à-dire de l’épanouissement de ses facultés intellectuelles, physiques et sensibles. Mais la liberté, qui l’a doté de l’autonomie et de la raison, l’a également affecté d’un sentiment d’isolement qui a créé chez lui un sentiment d’insécurité et d’impuissance. Cet isolement lui apparaît comme insoutenable. La seule alternative pour se délivrer de ce fardeau qu’est la liberté est alors soit de plonger dans une nouvelle servitude, soit d’activer le développement total de sa personnalité. Bien que cette étude soit un diagnostic plutôt qu’un pronostic ‒ une analyse plutôt qu’une solution ‒, ses conclusions sont en rapport avec les problèmes actuels. Car la compréhension des motivations qui incitent une partie de l’humanité à renoncer à ses droits est une arme pour ceux qui refusent d’abdiquer face au totalitarisme.

Je renonce au plaisir de remercier tous mes amis, collègues et étudiants pour leur stimulation et leurs critiques constructives de ma propre pensée. Le lecteur trouvera dans les notes en bas de page des références à des auteurs à qui je dois beaucoup pour les idées exprimées ici. Cependant, je désire exprimer spécialement ma gratitude envers ceux qui ont contribué directement à cette étude. En premier lieu, je désire remercier Mlle Elizabeth Brown qui, par ses suggestions et ses critiques, fut d’une aide inestimable pour l’organisation de ce volume. Mes remerciements à M. T. Woodhouse pour son aide précieuse à l’édition du manuscrit et au docteur A. Seidemann pour son aide en ce qui concerne les problèmes philosophiques abordés dans ce livre.

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