La peur de la liberté

Erich Fromm · Chapitre 3 sur 9

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La peur de la liberté

2. Émergence de l’individu et ambiguïté de la liberté

2.

Émergence de l’individu

et ambiguïté de la liberté

Avant d’aborder notre principal sujet ‒ la question du sens de la liberté pour l’homme moderne et pourquoi et comment il essaie d’y échapper ‒ nous devons tout d’abord discuter d’un concept qui pourrait sembler loin de notre propos. Il s’agit cependant d’une introduction nécessaire à la compréhension de l’analyse de la liberté dans la société moderne. Selon ce concept, l’existence humaine est caractérisée par la liberté et, peut-être davantage, par le niveau de connaissance de l’homme et sa perception en tant qu’être humain indépendant et séparé.

L’histoire sociale de l’homme a commencé quand, d’un rapport fusionnel avec le monde naturel, il prit conscience de son existence en tant qu’entité distincte de son environnement naturel et social. Pourtant, cette conscience individuelle resta longtemps très diffuse : l’individu maintenait des liens très étroits avec le monde naturel et le monde social desquels il émergeait, partiellement conscient de lui-même comme entité distincte et ressentant dans le même temps son appartenance à son environnement. Ce processus d’émergence de l’individu par affranchissement de ses liens originels, processus que nous appellerons « individuation », semble avoir atteint son apogée dans l’histoire moderne, entre la Réforme et nos jours.

Le même processus se retrouve tout au long de la vie d’un individu. L’enfant est officiellement « né » lorsqu’il ne forme plus un tout indissociable avec sa mère et qu’il devient une entité biologique à part entière. Alors que cette séparation biologique signe le début de son existence propre, l’enfant reste uni à sa mère de manière fonctionnelle pendant plusieurs années.

Tant que le cordon ombilical qui le raccroche au monde extérieur n’est pas totalement coupé, l’individu manque de liberté ; cependant, des liens créent chez l’homme un sentiment de sécurité, d’appartenance et d’enracinement. J’aimerais donner le nom de « liens primaires » à ces liens qui existent avant que le processus d’individuation ne conduise à la naissance d’un individu achevé. Ces liens sont organiques dans la mesure où ils font partie du développement humain normal ; ils impliquent un manque d’individualité, mais créent dans le même temps une sécurité et un certain état d’esprit chez l’individu. Ce sont les liens qui relient l’enfant à sa mère, les membres d’une communauté primitive à leur clan et à la nature ou encore l’homme médiéval à l’Église et ses classes sociales. L’individu est libéré de ces liens primaires après l’achèvement de l’ultime étape du processus d’individuation, il fait désormais face à une nouvelle tâche : se définir et trouver sa place dans le monde, inventer d’autres moyens que ceux prévalant au cours de son existence pré-individualistique pour assurer sa sécurité. La liberté prend alors un sens nouveau. Il me semble nécessaire de faire une pause afin de clarifier ces concepts en les examinant à l’aide d’exemples concrets en rapport avec le développement individuel et social.

Le passage relativement brusque de l’existence fœtale à l’existence humaine et la section du cordon ombilical marquent l’indépendance du nourrisson vis-à-vis du corps maternel. Mais cette indépendance n’est réelle qu’au regard de la séparation des deux corps physiques. D’un point de vue fonctionnel, le nourrisson reste une partie de la mère. Pour tous les besoins vitaux, il continue de dépendre d’elle : il est nourri, porté et soigné par elle. Lentement l’enfant commence à considérer sa mère et les autres objets comme des entités distinctes de lui-même. Le développement neurologique et physique de l’enfant, sa capacité à saisir des objets ‒ physiquement et mentalement ‒ et à les maîtriser constituent un facteur important du processus d’individuation. Au travers de ses propres actions, il expérimente un monde qui lui est extérieur. Le processus d’individuation est renforcé par l’éducation. Il entraîne un certain nombre de frustrations et d’interdits qui transforment la mère en une personne aux buts distincts, qui entrent en conflit avec les souhaits de l’enfant,

et souvent en une personne hostile et dangereuse1. Cet antagonisme, qui ne représente qu’une partie du processus éducatif, est un facteur important dans l’affinage de la distinction entre le « je » et le « tu ».

Quelques mois sont nécessaires au nouveau-né pour être capable de percevoir « l’autre » et être en mesure d’interagir grâce à un sourire, et il faut

des années encore avant que l’enfant cesse de se confondre avec l’univers2. Jusqu’alors il fait preuve de cet égocentrisme particulier, propre aux enfants, un égocentrisme qui n’exclut pas la sensibilité et l’intérêt pour les autres puisque les « autres » ne sont pas encore définitivement perçus comme des êtres totalement distincts de lui-même.

Pour cette même raison, l’attirance qu’éprouve l’enfant pour l’autorité sera différente lorsqu’il sera adulte. Les parents, ou n’importe quelle autre personne exerçant cette autorité, ne sont pas encore perçus comme des entités fondamentalement distinctes ; ils font partie de l’univers de l’enfant et cet univers est une partie de l’enfant ; se soumettre à eux constitue une soumission d’un type différent de celui qui existe une fois les deux individus totalement et réellement séparés.

R. Hugues, dans son roman Un cyclone à la Jamaïque, donne une description remarquablement pertinente de la prise de conscience soudaine d’une enfant de dix ans quant à sa propre individualité : « C’est alors que survint pour Emily, un événement d’une importance considérable. Elle sut tout à coup qui elle était. Il n’y a guère de raison appréciable pour que cela ne lui fût pas arrivé cinq ans plus tôt, ou ne dût lui arriver cinq ans plus tard, il n’y en avait aucune pour que cela survînt justement ce jour-là. Elle avait joué à se faire une maison dans un recoin, tout à fait à l’avant du navire, derrière le cabestan auquel elle avait suspendu un trusquin en guise de heurtoir ; fatiguée de ce jeu, elle marchait sans but vers l’arrière quand lui vint tout à coup la pensée fulgurante qu’elle était elle. Elle s’arrêta court, et se mit à examiner tout ce qui, dans sa personne, était à portée de ses yeux. Elle ne pouvait pas en voir grand-chose, sauf le devant de sa robe, en raccourci, et ses mains quand elle les levait pour les considérer ; mais c’en était assez pour qu’elle pût se former une idée grossière du petit corps qu’elle se mit soudain à envisager comme sien. […] Une fois convaincue de ce fait étonnant qu’elle était “maintenant” Emily Bas-Thornton (pourquoi elle ajoutait ce “maintenant”, elle ne le savait pas, car elle n’imaginait certainement pas quelque absurde histoire de transmigration, et puis rien n’indiquait qu’elle avait pu être auparavant quelqu’un d’autre), elle se

mit à examiner sérieusement tout ce qu’un tel fait impliquait3. »

Plus l’enfant grandit et voit ses liens primaires se distendre, plus il va mener une quête de liberté et d’indépendance. L’issue de cette quête ne peut se saisir complètement que si l’on se rend compte de la qualité dialectique du processus d’individuation croissante.

Ce processus présente deux aspects : le premier est le développement physique de l’enfant qui devient plus fort physiquement, émotionnellement et mentalement. Dans chacun de ses domaines, l’intensité et l’activité augmentent et, dans le même temps, s’intègrent de plus en plus à la personnalité de l’individu. Ainsi, une structure organisée, guidée par la volonté et la raison de l’individu, se développe. Si l’ensemble de la personnalité est organisée et intégrée alors, nous pouvons également affirmer que l’un des aspects du processus graduel d’individuation est l’augmentation de sa propre force. Les limites de l’expansion de l’individuation et du moi sont, en partie fixées par la situation personnelle, mais aussi et essentiellement par la situation sociale. Bien que les différences entre les individus puissent, dans un sens, apparaître comme remarquables, il n’en reste pas moins que chaque société est caractérisée par un certain niveau d’individuation au-delà duquel un individu normal ne peut aller.

L’autre aspect du processus d’individuation est la solitude grandissante. Les liens primaires offrent la sécurité et une unité fondamentale entre l’individu et le monde extérieur. Au fur et à mesure que l’enfant émerge de ce monde, il comprend qu’il est seul, qu’il est une entité séparée des autres. Cette séparation d’un monde incroyablement fort et puissant comparé à sa propre existence individuelle, et aussi bien souvent menaçant et dangereux, crée un sentiment d’impuissance et d’anxiété. Aussi longtemps qu’il faisait partie intégrante de ce monde, méconnaissant les facultés et les responsabilités de l’action individuelle, l’enfant n’avait pas de raison d’être effrayé. Mais lorsqu’il devient un individu, il doit faire face, tout seul, aux aspects dangereux et écrasants du monde.

Les impulsions surviennent pour vaincre le sentiment de solitude et d’impuissance et, ainsi, abandonner son individualité, en s’immergeant entièrement dans le monde extérieur. Ces impulsions et les nouveaux liens qui en découlent ne sont pas identiques aux liens primaires qui ont été coupés lors du processus de développement. De la même manière qu’un enfant ne peut pas retourner physiquement dans le ventre de sa mère, il ne peut pas inverser, psychiquement, le processus d’individuation. Les tentatives pour parvenir à sortir de son individualité supposent un caractère de soumission, au sein duquel persiste la contradiction élémentaire entre l’autorité et l’enfant qui s’y soumet. L’enfant peut consciemment se sentir satisfait et en sécurité, mais il réalise inconsciemment que le prix à payer est l’abandon de sa force et de son intégrité. Ainsi, le résultat de la soumission est précisément l’inverse de ce qu’il aurait dû être : chez l’enfant, elle accroît le sentiment d’insécurité et provoque, dans le même temps, une attitude hostile et rebelle, d’autant plus effrayante qu’elle est dirigée contre la personne dont il est resté ‒ ou devenu ‒ dépendant.

Quoi qu’il en soit, la soumission n’est pas le seul moyen de fuir la solitude et l’anxiété. L’autre façon, la seule qui soit productive et ne mène pas à un conflit insoluble, est une relation spontanée entre l’homme et la nature, une relation qui relie l’individu au monde sans éliminer son individualité. Ce type de relation, dont l’amour et le travail productif sont les expressions les plus importantes, trouve ses racines dans l’intégration et la force de l’ensemble de la personnalité ; il est donc soumis aux limites mêmes du développement du moi.

Le problème de la soumission et de l’activité spontanée, en tant que deux résultats possibles du développement de l’individuation, sera abordé en détail dans un prochain chapitre ; je souhaite pour l’instant montrer le principe général, c’est-à-dire le processus dialectique qui résulte du développement de l’individuation et de la liberté de l’individu. Plus il grandit, plus l’enfant est libre de développer et d’exprimer sa propre individualité, il n’est plus entravé par les liens qui le limitaient auparavant. Ce faisant, il se libère d’un monde qui lui apportait sécurité et réconfort. L’assimilation croissante de la personnalité individuelle et l’augmentation de sa force constituent alors le processus d’individuation. Ce processus amène l’enfant à s’éloigner de plus en plus du monde et conduit à la suppression de l’identité originelle, celle d’un « tout avec les autres ». Cette séparation grandissante peut mener à un sentiment d’isolement, assorti d’un sentiment de désolation. Elle crée une intense anxiété ainsi qu’un sentiment d’insécurité ; elle peut conduire à une nouvelle sorte de promiscuité et à une solidarité avec les autres si l’enfant a pu développer la force et la productivité intérieures qui sont les prémisses d’une nouvelle relation au monde.

Si chaque étape conduisant à la séparation et à l’individuation était harmonisée avec le développement du Moi, le développement de l’enfant serait équilibré. Toutefois, cela ne se passe pas ainsi. Alors que le processus d’individuation survient automatiquement, le développement du Moi est entravé pour un certain nombre de raisons d’origine individuelle ou sociale. De ce déséquilibre résulte un insoutenable sentiment d’isolement et d’impuissance, qui à son tour occasionne des mécanismes psychiques, présentés dans un prochain chapitre sous le titre : « Les mécanismes de la fuite ».

Dans le domaine de la phylogénétique, l’histoire de l’homme peut également être définie comme un processus d’individuation et de liberté croissante. L’homme a pu émerger de son existence préhumaine en se libérant de l’instinct coercitif. Si nous définissons l’instinct comme un modèle spécifique d’action, un modèle qui est déterminé par une structure neurologique héritée,

nous observons au sein du règne animal une tendance très nette4. Plus un animal se trouve au bas de l’échelle du développement, plus son adaptation à la nature et toutes ses activités sont contrôlées par les mécanismes d’action instinctive et de gestes réflexes. D’ailleurs, la fameuse organisation sociale de certains insectes est entièrement organisée selon l’instinct. À l’inverse, lorsqu’un animal se situe en haut de l’échelle, il a davantage de souplesse dans ses modèles d’actions, mais moins de capacité d’ajustement structurel à naissance. Cette progression atteint son summum avec l’homme. À la naissance, il est le plus impotent des animaux. Il s’adapte à la nature essentiellement grâce au processus d’apprentissage et non pas grâce à des décisions instinctuelles. « L’instinct […] est une catégorie diminuée, si ce n’est disparue, chez les espèces animales évoluées, et particulièrement chez

l’homme5. »

Lorsque l’action n’est plus contrôlée par l’instinct, lorsque l’adaptation à la nature perd son caractère coercitif et lorsque la façon d’agir n’est plus fixée par les mécanismes hérités, alors l’existence humaine commence. En d’autres termes, l’existence humaine et la liberté sont, depuis le commencement, inséparables. La liberté est ici utilisée non pas dans son sens positif de « la liberté de », mais dans son sens négatif de « être libéré de », c’est-à-dire l’affranchissement de la détermination instinctuelle de ses actions.

La liberté, dans son sens négatif, est un cadeau ambigu. Lorsqu’il naît, l’homme n’est pas armé pour répondre à des besoins, il n’a pas les

automatismes que les animaux possèdent6 ; il est l’animal qui dépend le plus longtemps de ses parents, et celui dont les réactions à son environnement sont les plus lentes et les moins efficaces en regard de celles régulées par une réponse instinctive. Il fait donc en permanence face aux dangers et aux peurs que ce manque de compétences instinctives implique. Cependant, c’est précisément cette impuissance de l’homme qui est le point de départ du développement humain ; la faiblesse biologique de l’homme est la condition de la culture humaine.

Depuis le début de son existence, l’homme doit systématiquement choisir entre différentes suites d’action. Chez l’animal, il existe une chaîne ininterrompue de réactions commençant par un stimulus, comme la faim, et s’achevant par une suite plus ou moins déterminée d’actions, qui va supprimer les tensions créées par le stimulus. Chez l’homme, cette chaîne est interrompue. Le stimulus est là, mais le type de satisfaction est « en suspens » afin qu’il puisse choisir entre différentes suites d’actions. Au lieu d’actions instinctives prédéterminées, l’homme doit comparer mentalement les suites possibles ; il commence à penser et à réfléchir. Il modifie son rôle par rapport à la nature : d’une adaptation purement passive, il passe à une adaptation active ; il produit. Il invente des outils et, alors qu’il dompte la nature, il s’en détache de plus en plus. Lentement, il devient conscient de lui-même ‒ ou plutôt de son groupe ‒ comme n’étant pas identique à la nature. Cela laisse présager d’un destin tragique : appartenir à la nature et pourtant la surpasser. Il comprend que la mort est la seule issue, même s’il essaie de le nier en ayant recours à de multiples fantasmes.

Le mythe biblique de l’expulsion de l’homme hors du Paradis est une représentation particulièrement parlante de la relation fondamentale entre l’homme et la liberté.

D’après le mythe, la naissance de l’histoire humaine découle d’un choix. Il insiste fortement sur l’état de péché de ce premier acte de liberté et de la souffrance qui en résulte. L’homme vit dans le Jardin d’Éden en complète harmonie avec la femme et la nature. La paix et la tranquillité règnent, le travail est inutile ; il n’y a pas de choix à faire, pas de liberté, mais pas de réflexion non plus. Il est interdit à l’homme de manger le produit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal. L’homme agit contre le commandement de Dieu, il met fin à cet état d’harmonie avec la nature à laquelle il appartenait sans la transcender. Du point de vue de l’Église, qui représente l’autorité, c’est le péché originel. Pour l’homme, cela marque le début de sa liberté. Agir contre les ordres de Dieu signifie se libérer de la coercition, émerger d’une existence inconsciente d’une vie pré-humaine et parvenir au stade de l’homme. Agir contre les commandements de l’autorité en commettant un péché est dans son aspect humain positif un premier acte de liberté, c’est-à-dire le premier acte humain. Dans le mythe, le péché dans son aspect rationnel est le fait de manger la production de l’arbre de la connaissance. L’acte de désobéissance comme acte de liberté marque le début de la raison. Le mythe aborde d’autres conséquences de ce premier acte de liberté. L’harmonie originelle entre l’homme et la nature est brisée. Dieu proclame la guerre entre l’homme et la femme, ainsi qu’entre la nature et l’homme. L’homme est séparé de la nature, il a franchi le premier pas pour devenir humain, pour devenir un « Individu ». Il a commis le premier acte de liberté. Le mythe souligne la souffrance qui en résulte. Surpasser la nature, s’éloigner d’elle et des autres êtres humains rend l’homme vulnérable et le fait se sentir misérable. Il est seul et libre, mais impuissant et effrayé. La liberté, fraîchement acquise, semble être maudite ; il est affranchi du doux asservissement du paradis, mais il n’est pas libre de se gouverner lui-même, d’affirmer son individualité.

« La libération de » n’a donc rien à voir avec le sens positif de « la liberté de ». L’émergence de l’homme hors de la nature est un processus long et laborieux ; dans une grande mesure, il reste lié au monde duquel il a émergé ; il continue d’être une part de la nature ‒ le sol sur lequel il vit, le soleil, la lune et les étoiles, les arbres et les fleurs, les animaux et les groupes d’individus que les liens du sang lient à lui. Les religions primitives témoignent du sentiment d’unité de l’homme avec la nature. La nature animée et la nature inanimée font partie de son monde humain ou, comme on pourrait le faire remarquer, il est toujours partie intégrante du monde naturel.

Les liens primaires bloquent son développement humain complet ; ils font obstacle au développement de sa raison et de ses compétences critiques ; ils lui permettent de se reconnaître et de reconnaître les autres, mais seulement à travers son, ou leur, appartenance à un clan, à une communauté sociale ou religieuse, et non pas comme des êtres humains ; en d’autres termes, ils empêchent son développement en tant qu’individu libre, autonome et productif. Ce n’est cependant pas le seul aspect. Le fait que cette identité s’affirme au travers de la nature, du clan, de la religion donne à l’individu un sentiment de sécurité. Il appartient à, un tout structuré dans lequel il est enraciné et au sein duquel sa place et son rôle ne sont pas remis en question. Il peut souffrir de la faim ou de la répression, mais il ne peut pas souffrir du pire des maux : la complète solitude et le doute.

Nous avons vu que le processus qui permet l’accroissement de la liberté humaine possède le même caractère dialectique qui existe, comme nous l’avons souligné, dans le processus d’individuation croissante. D’un côté, c’est un processus visant à augmenter la force et l’intégration, à maîtriser la nature, à accroître le pouvoir de la raison humaine et à développer la solidarité entre les êtres humains. D’un autre côté, cette individuation croissante est aussi synonyme d’isolement et d’insécurité, qui créent un sentiment de doute par rapport à son propre rôle au sein de l’univers, au sens de sa vie. D’où le sentiment grandissant de sa propre impuissance et de son insignifiance en tant qu’individu.

Si le processus de développement du genre humain avait été harmonieux, s’il avait suivi un certain schéma, alors les deux côtés du développement ‒ l’augmentation de la force et l’individuation croissante ‒ auraient été parfaitement équilibrés. Telle quelle, l’histoire du genre humain se résume au conflit et à la discorde. Chaque pas sur le chemin de l’individuation a aussi créé de nouvelles insécurités menaçantes. Les liens primaires, une fois coupés, ne peuvent plus être raccommodés ; une fois le paradis perdu, l’homme ne peut plus y retourner. Seule la solidarité active entre tous les hommes et son activité spontanée, son amour et son travail peuvent l’unir à nouveau au monde, non plus par les liens primaires, mais en tant qu’individu libre et indépendant. C’est la seule solution envisageable et productive.

Quoi qu’il en soit, si les conditions politiques, économiques et sociales sur lesquelles repose l’ensemble du processus d’individuation n’offrent pas une base à l’affirmation de l’individu dans le sens que nous venons de définir, tout en coupant les liens qui lui apportaient la sécurité, alors ce décalage fait de la liberté un fardeau insupportable. Le doute et le manque de sens ou de direction deviennent ensuite interchangeables. De puissants penchants apparaissent pour permettre d’échapper à ce genre de liberté et d’aller vers la soumission ou vers tout autre type de relations entre l’homme et le monde, qui promette de sortir de l’incertitude, même si cela prive l’individu de sa liberté.

Depuis le Moyen-Âge, l’histoire européenne et américaine est celle de l’émergence de l’individu. Ce processus, qui a commencé en Italie avec la Renaissance, semble à peine parvenir aujourd’hui à son paroxysme. Il aura fallu plus de quatre cents ans pour effacer l’héritage du monde médiéval et pour libérer l’homme de ses contrôles les plus apparents. Même si, à de nombreux égards, l’individu a grandi, s’est développé mentalement et émotionnellement, et contribue aujourd’hui à la réussite culturelle à un niveau jamais atteint auparavant, le décalage entre « libération de » et « liberté de » s’est accru. Le résultat de cette disproportion entre l’émancipation de tout lien et l’absence de débouchés positifs pour la réalisation de la liberté et de l’individualité a produit en Europe une fuite accélérée hors de la liberté, une fuite vers de nouveaux liens ou, tout au moins, vers l’indifférence.

Nous commencerons notre étude sur le sens de la liberté pour l’homme moderne par une analyse de la scène culturelle en Europe au cours du Moyen-Âge et au début de l’ère moderne. La base de l’économie des sociétés occidentales et la structure de la personnalité de l’homme moderne ont radicalement changé au cours de cette période. Il est alors apparu, dans la société moderne, un nouveau concept de la liberté, qui a trouvé son expression idéologique la plus significative dans de nouvelles doctrines religieuses : celles de la Réforme. Toute tentative pour comprendre la liberté dans la société moderne doit commencer par cette période au cours de laquelle les fondations de la culture moderne ont été posées. Cette étape, qui est à l’origine de l’homme moderne, nous permet plus clairement qu’à n’importe quelle autre époque de reconnaître le sens ambigu de la liberté, qui existe depuis l’avènement de la culture moderne : d’un côté, l’indépendance croissante de l’homme vis-à-vis des autorités externe, de l’autre, son isolement de plus en plus grand et les sentiments d’insignifiance individuelle et d’impuissance qui en découlent. L’étude de leurs origines permet une meilleure compréhension des nouveaux éléments de l’organisation de la personnalité de l’homme. En effet, en analysant les caractéristiques essentielles du capitalisme et de l’individualisme à leur exact point de départ, on peut les opposer à un système économique et à un type de personnalité fondamentalement différents des nôtres. C’est précisément ce contraste qui donne une meilleure perspective pour la compréhension des particularités du système social moderne, de la façon dont il a forgé la structure du caractère de ceux qui vivent dans ce système, et du nouvel esprit qui a résulté de ce changement dans la personnalité.

Le chapitre suivant montrera également que la période de la Réforme a davantage de points communs avec notre époque qu’il n’y paraît au premier abord. En effet, en dépit de toutes les différences évidentes, il n’en reste pas moins que, depuis le e XVI siècle, aucune autre période n’a conféré un sens aussi ambigu qu’aujourd’hui à la liberté. L’idée de la liberté humaine et de l’autonomie telle qu’elle est représentée dans les démocraties modernes trouve une de ses racines dans la Réforme. Cependant, alors que cet aspect est toujours souligné, et particulièrement dans les pays non catholiques, son autre aspect ‒ l’importance accordée à la cruauté de la nature humaine, l’insignifiance et l’impuissance de l’individu et la nécessité pour cet individu de se subordonner à un pouvoir extérieur ‒ est négligé. L’idée du démérite de l’individu, son incapacité fondamentale à se suffire à lui-même et son besoin de soumission, constitue également le thème principal de l’idéologie de Hitler, même si celle-ci n’accorde pas d’importance à la liberté et aux principes moraux indissociables du protestantisme.

La similarité idéologique n’est pas la seule raison pour laquelle l’étude des e XV

et e XVI siècles est un point de départ intéressant pour la compréhension du contexte actuel. Il existe une similitude fondamentale dans la situation sociale. J’essaierai de montrer en quoi et comment celle-ci est responsable des similarités idéologiques et psychologiques. Aujourd’hui comme hier, une grande partie de la population voit son style de vie menacé du fait des changements révolutionnaires qu’a connus l’organisation économique et sociale ; et ce, tout particulièrement au sein de la classe moyenne que le pouvoir des monopoles et la force supérieure du capitalisme menacent. L’effet de cette menace sur l’état d’esprit et l’idéologie de cette partie de la société est d’accroître les sentiments de solitude et d’insignifiance éprouvés par l’individu.

1. Les frustrations instinctuelles n’aiguisent pas l’hostilité. C’est le fait de contrecarrer l’expansion de l’autonomie, de détruire les tentatives d’affirmation de l’enfant, l’hostilité émanant des parents ‒ pour résumer, l’ambiance répressive ‒ qui créent chez l’enfant ce sentiment naissant d’impuissance et d’hostilité.

2. Jean Piaget, The Moral Judgment of the Child, Harcourt, Brace & Co., New York, 1932, p. 407. Cf. H. S. Sullivan, op. cit., pp. 10-sq.

3. R. Hugues, Un cyclone à la Jamaïque, Phébus, Paris, 1994.

4. Il ne faut pas confondre ce concept d’instinct avec celui qui le définit comme une envie physiologiquement conditionnée (comme la fin, la soif, etc.), laquelle se satisfait de différentes manières qui ne sont, en soi, ni figées ni héréditairement déterminées.

5. L. Bernard, Instinct, Holt & Co., New York, 1924, p. 509.

6. Cf. Ralph Linton, The Study of Man, D. Appleton-Century Company, New York, 1936, Chapter IV.

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