La Révolte de Zarmou

Goerges Murcie · Chapitre 1 sur 9

Pages du PDF

La Révolte de Zarmou

Chapitre Premier

La nuit se lovait dans l'étroite et profonde cuvette, avec la grâce lente et un peu dédaigneuse d'un fauve qui, repu, tourne en rond et se couche enfin, les yeux mi-clos, le souffle calme, ramassé sur lui-même, et comme enveloppé dans sa propre tiédeur.

L'épaisse nuit de Chigarnaga, humide, chaude, silencieuse, et pourtant pleine, ce soir encore, de présences vagues, ondoyantes, félines ; ombres imprécises comme des présages, à peine perceptibles, par instants, dans l'obscurité presque impénétrable.

Une nuit-lionne, sauvage et majestueuse, apparemment inoffensive et néanmoins dangereuse, apparemment indifférente à tout et pourtant vigilante, toujours prête à bondir sur l'innocente proie qui se serait laissé abuser par cette tranquillité trompeuse.

Vigilante, Ormeya l'était aussi.

Comme chaque soir depuis près de deux semaines, depuis le début de l'épreuve, elle s'était retranchée dès le crépuscule dans la Caverne de Lumière, au centre même de Chigarnaga dont les constructions s'étendaient en cercles concentriques dans le fond de la cuvette, comme autant de remparts érigés les uns contre les autres, étroitement juxtaposés. Le dernier anneau d'édifices se dressait à la naissance même des pentes escarpées qui s'élevaient, étrangement régulières, vers des nues brumeuses dans lesquelles les sommets paraissaient drapés, et qui dissimulaient les crêtes. Où se terminait la montagne, et à quoi ressemblait le ciel au-delà de ces nuages verdâtres qui planaient lourdement, perpétuellement, au-dessus de Chigarnaga ?

Autrefois, Ormeya se l'était bien souvent demandé. Il lui arrivait encore d'y songer, mais ces questions lui semblaient maintenant assez futiles ou, du moins, secondaires. Elle ne s'y attardait, parfois, que lorsque la clarté du jour, rassurante, plaquait des reflets orangés sur les immeubles couleur de soufre.

Son existence avait tellement changé en l'espace de quelques jours ! La nuit, désormais...

Il lui fallait d'abord veiller à l'entretien du feu, pourtant plus symbolique qu'efficace. Les courtes flammes qui rampaient devant le seuil de la Caverne étaient-elles vraiment un gage de sécurité ? Ormeya savait bien que non.

Bien davantage qu'une réelle protection, ce feu était un rite. Il faisait partie d'une tradition dont l'origine lointaine et confuse appartenait à des croyances mystiques profondément ancrées dans le peuple. Ce n'était même pas une précaution. Ce feu, simplement, marquait une limite ; une frontière que nul n'oserait franchir tant que quelques braises, au moins, rougeoieraient. Ormeya avait parfois tendance à penser que tout n'était, en définitive, qu'une sorte de jeu.

Un jeu?...

Peut-être ; mais ce n'était jamais une comédie. Bien au contraire. Plutôt le résultat, éventuellement tragique, de cette tradition séculaire qu'on respectait jalousement à Chigarnaga. Un jeu que certains auraient sans doute qualifié de cruel, mais Ormeya savait qu'il ne s'agissait pas vraiment de cruauté.

Elle frissonna.

Il était encore trop tôt pour commencer sa danse. Elle jeta quelques briquettes de combustible dans les flammes, les saupoudra d'herbes odoriférantes sèches qu'elle écrasait finement entre ses doigts avant de les répandre. Puis elle demeura immobile, tournée vers l'entrée de la Caverne. Derrière le foyer allongé qui barrait le seuil, la nuit tout entière semblait l'épier, la guetter.

Parfois, une silhouette vague s'approchait assez pour que le reflet du feu l'accroche un bref instant, fugace apparition qui reculait aussitôt, furtive, et qui se fondait de nouveau dans l'ombre. Parfois encore, un léger bruit lui parvenait ; crissement d'un pas sur les graviers de l'allée qui ceignait la Caverne, ou glissement, ou raclement bref d'une gorge irritée. Ils étaient au nombre de neuf à se tapir dans les alentours ou à arpenter lentement les parages immédiats, prêts à bondir, à profiter de la moindre défaillance de sa part.

Si, par mégarde, elle laissait s'éteindre le feu... Neuf jeunes mâles anonymes, judicieusement choisis par les pairs parmi les familles les plus humbles de Chigarnaga ; neuf ombres qui personnifiaient la nuit tant elles s'intégraient à elle, qui la hantaient ou en faisaient leur complice ; qui se confondaient si bien avec elle qu'elles la transformaient, l'emplissaient, la convertissaient en une sorte d'hydre ténébreuse dont Ormeya redoutait l'attaque tout en la désirant peut-être secrètement. Si, par mégarde, elle laissait s'éteindre le feu ou si, incapable de résister plus longtemps, elle franchissait elle-même le foyer pour quitter la Caverne avant l'aube...

Un jeu...

Il fallait le jouer franchement, loyalement, jusqu'au bout, car si une supercherie pouvait peut-être passer inaperçue aux yeux de ses semblables, elle ne pouvait certainement pas abuser Xorka. La jeune fille en connaissait parfaitement les règles. Ourdon les lui avait rappelées et elle se souvenait très bien, d'ailleurs, de l'histoire de Mourga qui, un peu plus d'un lustre plus tôt, avait assuré la succession en donnant naissance à Ghadon, et avait ensuite choisi de mourir décapitée.

L'édifiante histoire de la vierge Mourga, qui avait résisté pendant trente-huit jours avant de s'avouer vaincue.

Vaincue?... Oui, mais dans ce cas, la défaite était la véritable victoire. Ghadon, aujourd'hui, avait besoin d'un successeur. Le feu brillait sur le seuil de la Caverne de Lumière. L'endroit n'avait pourtant rien d'une caverne ou d'une grotte, mais le nom était resté à cette sorte de sanctuaire depuis les temps immémoriaux où le cérémonial avait été institué, à une époque où le peuple de Chigarnaga, incapable encore de bâtir une ville, menait ailleurs une existence primitive. Ailleurs...

C'était, pour certains, un lieu situé au-delà des montagnes presque infranchissables sur les pentes desquelles nul ne s'aventurait plus depuis plusieurs siècles, à l'exception, parfois, des prêtres et des pairs ; mais beaucoup se montraient sceptiques. Pour ceux-là, « ailleurs » signifiait non seulement loin de la cuvette mais loin aussi, très loin, de ce qui l'entourait... Un endroit inconnu, mystérieux, indéfini, oublié, que leurs ancêtres avaient abandonné un jour, ils ne savaient ni quand ni comment, pour des raisons sur lesquelles on avait depuis longtemps fait silence... Et ils ajoutaient volontiers que le départ d' « ailleurs » remontait à plusieurs milliers d'années, à une période confuse durant laquelle la population avait été nomade dans une contrée dont l'Histoire taisait le nom. Le peuple de Chigarnaga était maintenant sédentaire. Et la Caverne de Lumière était aujourd'hui un petit édifice de forme phallique que les rangées circulaires d'immeubles dominaient de leur masse jaune et semblaient protéger.

Contre quel danger ?

Nul n'aurait su le dire. Rien ne menaçait Chigarnaga, au fond de cette cuvette isolée du reste du monde, avec lequel tout contact était rompu. Ormeya, comme bien d'autres sans doute, avait quelquefois eu envie de passer outre l'interdiction et de s'engager sur les versants abrupts. L'escalade en était indubitablement épuisante et périlleuse, mais la découverte de cet au-delà prohibé devait récompenser de tous les efforts. Ne valait-elle pas la peine de tenter l'aventure et d'affronter tous les dangers ?

Ne permettait-elle pas de comprendre, peut-être, d'où provenait le peuple de Chigarnaga ?

S'échapper... Fuir, ne serait-ce que pour un temps, cette cité gigantesque qui occupait toute la cuvette et dont l'architecture et l'urbanisme évoquaient une forteresse.

Chigarnaga n'était-elle pas en fait une vaste prison ? Fuir...

Qui n'avait jamais songé à le faire ? Qui n'avait jamais ressenti l'envie, ou même éprouvé le besoin, d'embrasser du regard un horizon nouveau ? Plus que par de la simple curiosité, c'était un désir motivé par une soif de savoir, et de comprendre aussi ce que signifiait une interdiction que rien, apparemment, n'expliquait ni ne justifiait.

Ormeya avait parfois senti l'attrait du mystère et de l'aventure et, ce soir encore, tournée vers la nuit profonde, elle avait tendance à s'imaginer qu'un jour...

Elle soupira. Elle se sentait soudain très lasse.

A quoi bon rêver ?

Son sort, depuis près de deux semaines, ne lui appartenait plus. Une tâche essentielle lui incombait, qui l'emplissait à la fois de crainte et de fierté. Elle avait été élue pour tenter d'assurer la succession. C'était un choix qui couvrirait probablement les siens d'honneurs et de privilèges, mais qui changerait plus sûrement encore le cours de son propre destin. En cas de succès, ce serait la mort.

La mort qui relèverait au rang de Protectrice du Royaume, qui ferait d'elle l'égale de la glorieuse Mourga, la placerait au même niveau que toutes ces femmes héroïques et légendaires qui, avant Mourga, avaient su accepter et remplir l'insigne devoir de perpétuer la Démonarchie. Qu'adviendrait-il d'elle en cas d'échec ?

Tout dépendrait, bien sûr, de la cause de l'insuccès. Si elle résistait jusqu'au bout et sortait donc indemne de l'épreuve, elle serait considérée comme la protégée de Xorka, dont elle deviendrait l'une des grandes prêtresses, et aucun homme ne l'approcherait jamais. Indigne d'accéder tout de suite au Monde Supérieur auquel seule la mort donnait accès, elle gagnerait le droit d'y prendre place un jour, plus tard, en servant fidèlement Xorka.

Vaincue, elle pouvait demeurer stérile, auquel cas elle serait bannie de la société de Chigarnaga et condamnée à une existence de recluse dans l'un des immeubles du dernier anneau, couvent-prison dont les pensionnaires se consacraient à la confection et à l'entretien d'objets destinés aux temples ; mais elle pouvait aussi donner le jour à une Extasie. De toute manière, elle ne retournerait jamais à la vie qu'elle avait menée jusqu'alors. En se portant sur elle, le choix des pairs avait irrémédiablement donné un nouveau sens à son existence.

A la réflexion, Ormeya se demandait à quoi irait sa préférence, si elle avait la possibilité d'en décider.

Choisirait-elle de donner naissance au futur monarque, successeur de Ghadon, ou à une Extasie qui serait un jour la concubine du roi qu'une autre qu'elle, assurément, mettrait un peu plus tard au monde ? C'était une alternative qui la laissait rêveuse.

Préférait-elle procréer un enfant mâle dont la naissance signifierait son propre arrêt de mort, ou une fille qu'elle serait chargée d'élever et d'instruire en profitant de tous les privilèges et de tous les fastes qui caractérisaient l'entourage de l'actuel souverain et de son successeur ? Ormeya ne redoutait pas la mort.

Personne, à Chigarnaga, ne la craignait.

La mort était la suprême récompense, celle qu'on réservait aux héros et aux bienfaiteurs, distinction sans pareille qui leur assurait l'accès direct au Monde Supérieur où régnait Xorka, sans passer par les diverses réincarnations qui, selon les Textes, étaient le sort de tous ceux qui expiraient sans avoir amplement mérité la délivrance. Pourtant, jeune, saine et belle, comment n'aurait-elle pas senti l'attrait de l'existence luxueuse qu'on réservait à la mère d'une Extasie ? Comment aurait-elle pu éviter de penser, parfois, que rien vraiment ne la pressait de mourir?...

Pourquoi ne pas gagner le Monde Supérieur après avoir goûté les joies de celui-ci?...

Une pensée semblable l'effrayait, et Ormeya l'écartait bien vite de son esprit en se reprochant d'être indigne de la bonté de Xorka. Dans le fond, se disait-elle, il valait mieux sans doute qu'elle n'ait pas la possibilité de choisir sa descendance, pas davantage d'ailleurs que le dénouement de l'épreuve. Il existait un rite qu'il fallait suivre et accomplir, et tout échappait à sa volonté.

Ormeya saisit de nouveau les herbes sèches.

Une fois par an, à la fin de la deuxième lune de printemps, une délégation des pairs et des prêtres allait récolter ces plantes du Bon Vouloir sur le versant de la montagne orientée vers le sud, et la cueillette était précieusement traitée et conservée dans les temples. Les prêtres se chargeaient de sa distribution.

Elle les broya et les réduisit entre ses doigts avant de les jeter dans les flammes. Les fragments de feuilles et les fines brindilles crépitèrent brièvement, et le parfum devint plus fort, presque entêtant. C'était une senteur légèrement poivrée dont Ormeya connaissait bien les effets. Elle l'aidait à respecter le rituel avec obéissance, car elle plongeait ceux qui l'inhalaient dans une sorte d'état second où ils étaient presque abouliques. A peu près totalement privée de son libre arbitre, Ormeya s'en remettait ainsi à la seule volonté de Xorka.

OceanofPDF.com