La Révolte de Zarmou
Chapitre X
Désemparés, après leur expulsion de Chigarnaga, les six bannis avaient d'abord erré sur les flancs de la cuvette sans jamais s'éloigner beaucoup de la ville. Ne sachant où se diriger, ils tournaient en rond, revenaient sans cesse sur leurs pas, comme incapables de se détacher vraiment d'un endroit qu'ils avaient d'abord fui et où ils n'étaient plus admis maintenant, et comme si le fait de rester à proximité de Chigarnaga les mettait à l'abri de tout péril. Migam avait pris le commandement du petit groupe. Tacitement, ses camarades le reconnaissaient comme leur chef. Et Migam, à force de méditation, en arrivait à des déductions identiques à celles de Zar-mou en ce qui concernait les nuées vertes, les herbes du Bon Vouloir et leurs effets sur les monstres qui hantaient la grande plaine. Son but principal n'était pourtant pas de sortir du cratère pour traverser l'étendue désertique et gagner les montagnes.
Migam avait d'autres visées.
Il savait cependant que son dessein les obligerait sans doute à s'engager au-delà des nuées vertes, car il ne doutait pas que Zarmou et les siens avaient quitté les versants du cratère.
II s'en ouvrit à Goudour et Kraz, alors que le petit groupe faisait halte sur le versant Sud de la cuvette, car Migam les avait ramenés sur le chemin que les fugitifs avaient précédemment suivi.
— Ourdon a réclamé pour nous un châtiment exemplaire. Une punition d'autant plus sévère qu'il ne peut s'en prendre aux vrais responsables, suggéra Migam.
— Peut-être..., admit Kraz.
— Assurément, renchérit Goudour, Zarmou étant hors d'atteinte, c'est nous qui avons payé les pots cassés !
Migam approuva d'un lent hochement de tête.
— C'est bien ce que je pense, dit-il après un court silence. Les véritables fautifs sont Zarmou et Grada, qui ont organisé l'enlèvement et la fuite, et Ormeya qui a accepté de les suivre en revenant sur un engagement sacré. Ce sont eux qui sont sacrilèges !
— Oui, Zarmou nous a abusés !
— Peut-être, répéta Kraz, mais où voulez-vous en venir ? — Il faut les rejoindre, décréta Migam. Les rejoindre et nous emparer d'eux, pour les ramener à Chigarnaga. Si nous livrons les vrais coupables à Ourdon, nous pourrons obtenir son pardon.
Kraz échangea un regard avec Goudour.
— Notre faute est bénigne, poursuivit Migam. Nous avons été trompés... Nous nous sommes seulement laissés entraîner... Mais nous avons la possibilité de racheter notre erreur. Ourdon sera obligé de revenir sur sa sentence si nous lui ramenons Zarmou.
— Zarmou et Grada son forts, objecta Kraz, et ils savent se battre... — Nous sommes six, alors qu'ils ne sont que quatre, et encombrés d'une femme !
L'argument parut convaincre Kraz.
Ils en délibérèrent pendant quelques instants, en soumettant ce projet à l'approbation des autres membres de leur petit groupe. Peu après, Migam et sa troupe se mettaient en chemin vers le sommet du cratère, sur les traces de leurs anciens compagnons. Ainsi commençait ce qui, pour eux, devenait une chasse aux traîtres.
*
* *
Sans se douter du nouveau péril qui les menaçait, Zarmou et les siens s'étaient engagés sur la plaine, en direction des six colonnes brillantes qui s'élevaient devant les montagnes, à peu de distance de celles-ci. Grada ouvrait la marche, immédiatement suivi par Ormeya et Zarmou qui marchaient côte à côte. Dans sa parure déchirée, sous la lumière des trois soleils, le jeune fille avait un aspect presque irréel. On l'aurait crue sortie de quelque archaïque légende, égarée dans ce paysage aride, désolé, parmi ces hommes presque désarmés devant des puissances incompréhensibles et redoutables, aventuriers intrépides dont les armes, bien plus que les dagues presque inutiles qu'ils portaient, étaient quelques brassées de plantes aux pouvoirs singuliers.
De temps en temps, une apparition monstrueuse interrompait leur progression.
Le ciel semblait alors s'obscurcir au-dessus d'eux. Une ombre, d'abord peu dense, les recouvrait ou s'élevait devant eux comme un tourbillon de poussières infimes, puis le phénomène de concentration commençait. Mais ils ne se laissaient plus intimider.
Successivement, Grada et Arbon avaient repoussé les assauts de trois monstres, en brandissant colliers et gerbes d'herbes du Bon Vouloir. Tout se déroulait en silence. Gigantesque fleur Carnivore ou gueules répugnantes d'animaux hideux se dissipaient rapidement sous l'effet des effluves des plantes, sans émettre le moindre son.
Cependant, le phénomène ne cessait de les intriguer. Zarmou, pour sa part, y réfléchissait prèsque constamment, sans pourtant parvenir à lui trouver une explication satisfaisante. Il lui semblait, cependant, qu'il y avait peut-être une relation entre ces monstres avides et l'aridité de la plaine qu'ils traversaient. Ces mystérieuses créatures ne pouvaient-elles pas en effet, être tenues pour responsables de la désolation qui les entourait ? N'avaient-elles pas absorbé tout ce qui était matière organique, supprimant ainsi toute vie végétale ou animale, engloutissant tout, comme la fleur monstrueuse avait englouti Mozda, Vadir et Zmour?
Cette hypothèse ne lui apportait aucune lumière sur la nature des apparitions, mais Zarmou se sentait pourtant enclin à en accepter le principe. Il était indubitable qu'un être étrange, ou une force quelconque dotée d'une certaine intelligence, occupait la plaine et surveillait ceux qui s'y aventuraient, prêt à s'attaquer à tout ce qui pouvait constituer une proie. Mais quel était cet être, ou quelle était cette force ? Sur ce point, Zarmou se perdait en conjectures. Ils marchaient depuis longtemps ; depuis un temps indéfini. — Le jour décline, constata soudain Grada.
Sa voix résonna hautement dans le silence environnant. — C'est vrai, dit Zarmou, et nous sommes encore loin des montagnes. Il nous faudra prendre un peu de repos, mais nous devrons nous relayer pour monter une garde constante.
Ils l'approuvèrent, et ils ne tardèrent pas à faire halte. La plaine était beaucoup plus vaste qu'ils ne l'avaient d'abord pensé. Colonnes et montagnes semblaient reculer à mesure qu'ils avançaient. Le premier des trois soleils bascula à l'horizon.
CHAPITRE XI
Trois colonnes, abattues par on ne savait quel cataclysme, gisaient sur le sol dur et lisse de la plaine. Le choc les avait sérieusement endommagées et une large brèche s'ouvrait dans le flanc de l'une d'elles. Les six autres s'élevaient, majestueuses, imposantes, comme d'immenses tours de métal dressées à l'assaut du ciel. Elles reposaient toutes sur un triple socle, également en métal luisant.
Six colonnes gigantesques érigées dans cet endroit désertique, presque au pied des montagnes maintenant proches...
Zarmou et ses compagnons les contemplaient avec admiration et stupeur. Étaient-elles les vestiges d'une civilisation à jamais disparue? Avaient-elles été construites par une race semblable à la leur ? Ceux qui les avaient élevées vivaient-ils encore, peut-être au-delà des montagnes, ou avaient-ils succombé aux assauts des monstres de la plaine ? Les six colonnes offraient un spectacle saisissant qui leur inspirait une vague crainte teintée de respect. Leur présence était un mystère et, bien qu'ils aient mis en doute l'existence d'une divinité comme Xorka, ils n'étaient pas loin de voir là la manifestation de quelque puissance surhumaine.
C'était une réalisation bien supérieure à tout ce qu'on pouvait imaginer à Chigar-naga, où la science et la technique étaient encore à un degré de développement assez sommaire, qui ne permettait même pas de concevoir des édifications de cette sorte.
Dans le flanc d'un des trois cylindres qui formaient le socle tripode de chacune de ces colonnes se dessinait une ouverture assez large. Celle-ci était close dans trois de ces constructions étonnantes, mais on distinguait pourtant assez nettement la jointure entre le battant et le cadre de la porte. Deux autres restaient entrebâillées, et la porte de la sixième était grande ouverte, comme si les derniers à en avoir franchi le seuil s'étaient bien peu souciés de la refermer derrière eux.
L'ensemble causait une profonde impression d'abandon et de détresse. Les regards glissaient lentement le long des flancs vers le sommet de ces colonnes, en s'attardant brièvement aux moindres détails. Tout était inexplicable. Les parois étaient lisses et unies, à l'exception de quelques aspérités, généralement courtes et effilées, dont ils ignoraient évidemment l'utilité. La finalité de ces étranges colonnes leur échappait d'ailleurs complètement.
S'agissait-il des restes d'un monument érigé par quelque race de géants ; vestiges abandonnés, peut-être, depuis d'innombrables générations ? Les questions succédaient aux questions, mais personne, parmi eux, n'était capable de leur fournir une explication satisfaisante. Ils s'étaient arrêtés à une vingtaine de mètres de ces tours et n'osaient plus s'en approcher. Plus troublé qu'il ne voulait le laisser paraître, Zarmou les examinait attentivement, les sourcils froncés.
Elles se terminaient toutes par une pointe ogivale qui, curieusement, lui rappelait impérativement une construction particulière de Chigarnaga. La Caverne de Lumière...
Oui, le sommet de ces constructions métalliques présentait une forme identique à celle du sanctuaire qui marquait le centre de la cité. Mais existait-il vraiment un rapport entre elles? Ne s'agissait-il pas, plutôt, d'une simple coïncidence ?
— On n'entend rien, souffla Ormeya près de lui, absolument rien... Et on ne voit rien bouger...
Tout était en effet immobile et silencieux.
— Allons voir..., murmura Zarmou après une seconde d'hésitation. Ormeya frémit.
— Allons voir, répéta machinalement Grada. Il n'y a personne là-bas, de toute évidence, et quelle que soit la signification de ces monuments... Il n'acheva pas sa phrase.
Incapable de se convaincre de l'absence de tout danger, comment aurait-il pu en persuader les autres?...
Ils se décidèrent enfin et s'approchèrent lentement des tours brillantes. Leur prudence était extrême.
Le premier, Arbon osa toucher l'un des socles. Atteint par les rayons des trois soleils qui commençaient leur course dans le ciel, le métal était tiède. Arbon le frappa légèrement du plat de la main et il rendit un son mat, étouffé.
Instinctivement, Zarmou les entraîna vers l'une des colonnes abattues, précisément vers celle qui était largement éventrée. Il ne se cachait pas que son attitude avait quelque chose de ridicule, mais il lui semblait que le monument couché et, de plus, détérioré, paraissait moins redoutable que les colosses dressés.
Zarmou s'arrêta un instant devant la brèche, encore à quelques mètres de celle-ci, et brandit une gerbe d'herbes du Bon Vouloir. Il l'agita devant lui en tous sens avec des gestes lents, presque cérémonieux. Précaution ?
Ou superstition ?
Peu lui importait. Les plantes leur avaient permis de dissiper les apparitions monstrueuses de la plaine, et il lui semblait qu'elles pouvaient désormais écarter d'eux tout maléfice.
Il fit ensuite face à Grouz et à Grada.
— Vous resterez ici et prendrez soin d'Ormeya. Arbon seul m'accompagnera. Nous nous limiterons à une brève reconnaissance à l'intérieur. Nous y entrerons tous quand nous aurons acquis la certitude qu'il n'y a aucun danger.
Il s'éloigna aussitôt, suivi d'Arbon.
Pourtant, au moment de s'engager dans l'énorme colonne de métal, Zarmou se retourna et adressa un dernier signe de la main à Ormeya. — Peut-être sommes-nous en train de violer un sanctuaire, souffla-t-il à Arbon au moment où ils franchissaient la brèche. Son interlocuteur soupira.
— Que Xorka nous protège, murmura-t il dans un souffle. Zarmou le dévisagea, d'abord un peu surpris
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