La Révolte de Zarmou
ils les avaient tressées et en avaient…
ils les avaient tressées et en avaient confectionné de longs et lourds colliers qu'ils portaient au-dessus de leurs tuniques. En outre, Ormeya avait déchiré l'un des pans vaporeux de sa parure pour faire un gros balluchon d'herbes que Grouz et Arbon portaient en se relayant.
Conscients du fait qu'ils jouaient peut-être leur dernière carte, ils s'étaient alors mis en chemin vers le sommet de l'entonnoir. Zarmou fit quelques pas sur le sol dur et lisse de la plaine. Il s'arrêta à une vingtaine de mètres du bord du cratère et attendit. En plus du collier qui le parait, il avait emporté un gros bouquet d'herbes qu'il tenait dans la main gauche. De la droite, il avait saisi sa dague. Il se tenait immobile, attentif mais calme, prêt à faire face à l'adversaire. Depuis le bord du cratère, les autres observaient la scène. Ormeya ne le quittait pas des yeux. Tourné vers les montagnes qui fermaient l'horizon, Zarmou semblait défier le désert et toutes les forces mystérieuses et cruelles qui le hantaient.
*
* *
En silence, Ghadon dévisagea tour à tour les six hommes qui se tenaient devant lui, encadrés par des gardes.
— Où est mon descendant Zarmou, fils d'Ova l'Extasié ? demanda-t-il enfin.
Ils baissèrent la tête et ne répondirent pas.
— Est-il vrai, insista le roi, que Zarmou a enlevé Ormeya et s'est enfui avec votre aide, ainsi que me l'a rapporté Ourdon?
Silence.
— Lesquels d'entre vous ont osé lever leurs glaives et donner la mort à certains de nos gardes afin de pouvoir franchir la porte du Nord et quitter Chigarnaga ?
Même silence.
— Ne craignez-vous donc pas la colère de Xorka, qui seul a sur nous le droit de vie et de mort ?
— Leur mutisme même est éloquent, intervint le chef des pairs. D'ailleurs, ajouta-t-il aussitôt, n'ont-ils pas reconnu leurs torts en décidant de revenir? Leur retour est un aveu.
Ghadon se tourna vers Ourdon.
— Veux-tu dire que leur repentir doit leur valoir notre clémence? s'enquit-il.
Ourdon secoua la tête et se recueillit un instant. — Non, souffla-t-il enfin, mais notre justice ne prévoit rien pour punir les crimes qu'ils ont commis. Ils ont violé toutes nos lois les plus sacrées... Comment se rachèteraient-ils? La réclusion, même pour une durée très longue, ne peut leur permettre de compenser leurs fautes. Le roi Ghadon le regarda, les sourcils froncés, sans bien comprendre où le chef des pairs voulait en venir.
— Ils ont donné la mort à des gardes qui ne méritaient certainement pas de recevoir cette suprême récompense, poursuivit Ourdon. Qu'adviendra-t-il de ces défunts? Auront-ils accès au Monde Supérieur seulement parce qu'ils ont été les victimes d'une poignée de rebelles? Devront-ils au contraire... — N'appartient-il pas à Xorka d'en juger? L'interrompit Ghadon. — Sans aucun doute... Et c'est bien ce que nous pensons ; mais, s'il appartient à Xorka de décider du sort de ceux qui ont indûment reçu la mort, ne lui revient-il pas aussi de déterminer quelle sera la destinée de ceux qui, ayant enfreint les règles, sont responsables de ces décès ? — Que veux-tu dire, Ourdon ?
— Que ces hommes doivent être bannis de notre société, et chassés de Chigarnaga. Ils se sont mis hors la loi, et nous ne pouvons les juger. Ils doivent partir, Ghadon. Qu'ils meurent ou qu'ils survivrent ne doit pas nous importer ; dans un cas comme dans l'autre, ce sera la volonté de Xorka. Ils n'ont plus droit de cité parmi nous.
Les six prisonniers échangèrent des regards furtifs. Allait-on vraiment les repousser, les renvoyer sans plus de procès? S'étaient-ils vainement humiliés, en venant se rendre avec l'espoir secret d'être absous tôt ou tard ? Devraient-ils s'aventurer de nouveau sur les flancs du cratère où, peut-être, surgissaient parfois des monstres semblables à celui qui avait dévoré leurs trois compagnons ? Ghadon, cependant, demeurait pensif et silencieux. — Je sais que tu songes à Zarmou, reprit Ourdon après une pause. Te surprendrai-je en disant qu'il est sans doute le plus fautif de tous? — Je le sais... Je le sais, Ourdon. Mon intention n'est pas de demander pour lui un traitement de faveur.
— Encore faudrait-il, d'ailleurs, qu'il revienne... Mais je comprends ce que tu ressens, Ghadon, Zarmou...
— Il est mon fils, le coupa un peu sèchement le roi, mais il n'est pas mon successeur.
Peu de temps après, les six hommes étaient reconduits par un détachement de la Garde jusqu'à l'une des portes de la ville. Chigarnaga leur refusait dorénavant le droit d'asile.
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* *
Le silence était oppressant. Parfaitement immobile, Zarmou assistait à la formation du monstre. Depuis le cratère, Grouz, Arbon, Grada et Ormeya ne le quittaient pas non plus des yeux. La masse, assez sombre, était encore informe. Elle semblait avoir une consistance gélatineuse. Au centre, une concentration plus dense tournait lentement sur elle-même à une vitesse régulière.
L'ensemble acquit bientôt une tente verte qui commença à s'obscurcir par endroits pour devenir presque noire, tandis que le volume diminuait de plus en plus.
Quelques minutes plus tard, la transformation était achevée. Grada ne put s'empêcher de pousser une exclamation étouffée. Cette apparition était tout à fait différente de celle qu'il avait vue précédemment. Celle-ci ne figurait pas une fleur. C'était, verte et noire, une tête hideuse qui ne présentait que quelques analogies lointaines avec celle des animaux qu'ils connaissaient. Elle faisait essentiellement songer à un serpent ; plus précisément à un reptile pourvu de longues oreilles dressées, et couvert, au lieu d'écaillés, de poils crépus et huileux. Tout comme la fleur gigantesque était dépourvue de tige et de feuilles, le nouveau monstre ne possédait pas de corps. Ce n'était qu'une tête énorme dans laquelle la gueule s'ouvrait comme un gouffre noir. Il se tenait à une dizaine de mètres de Zarmou et le fixait de ses petits yeux sombres, inexpressifs, avec une insistance déconcertante. Quelques instants s'écoulèrent puis, en se balançant légèrement, le monstre s'approcha lentement de Zarmou.
Celui-ci ne recula pas. Le monstre s'arrêta à quelques pas de lui et quelque chose se mit à bouger dans la gueule obscure.
Soudain, la langue jaillit, mince et flexible comme une liane, lancée en direction du jeune homme qui ne put éviter de faire un bond en arrière. La lanière noire et visqueuse l'atteignit pourtant. Elle s'enroula autour de son buste, froissant le collier d'herbes qui lui pendait sur la poitrine, et...
Zarmou eut à peine le temps d'en sentir l'étreinte. La langue se déroula et se retira avec la même vivacité que lors de son attaque. Sans perdre une seconde, Zarmou se porta en avant en brandissant le lourd bouquet d'herbes du Bon Vouloir.
L'apparition recula.
Lentement d'abord, puis plus vite.
Zarmou avança encore.
La tête hideuse s'immobilisa, puis elle se mit à enfler, à se dilater toujours davantage en devenant informe, tandis que les couleurs perdaient graduellement de leur intensité.
Une exclamation de joie retentit derrière le jeune homme. Sûrs de sa victoire, ses compagnons sortaient du cratère et accouraient vers lui. Il tendit les bras à Ormeya qui se blottit contre lui. — Tu avais raison ! s'écria Grada. Les herbes, ou leurs effluves, repoussent les apparitions !
— Elles nous protégeront et nous permettront de traverser cette plaine ! — Nous pourrons désormais atteindre les montagnes et les franchir ! Zarmou, pourtant, ne partageait pas pleinement leur enthousiasme. Trop de questions affluaient à son esprit
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