La Révolte de Zarmou
Puis un mince sourire vint détendre ses traits.
— Tu as raison, dit-il. Que Xorka nous protège ! Il se retint de hausser les épaules.
II ne parvenait pas à croire à l'existence de Xorka, mais il y avait toujours certains moments, dans la vie d'un homme, où il était bon de pouvoir se raccrocher à une foi.
Ou à n'importe quelle croyance capable de conjurer le sort. Il ne voulait pas priver Arbon de ce secours.
N'avait-il pas,, d'ailleurs, redonné à la divinité une certaine importance aux yeux de ses compagnons en démontrant lui-même le pouvoir des herbes du Bon Vouloir ? N'en avait-il pas, au fond, été ébranlé lui aussi ? « Jusqu'à quel point étaient-ils des mécréants? » se demanda-t-il. Il fit quelques pas dans la vaste salle cylindrique où ils venaient de pénétrer. Le jour qui entrait par la brèche éclairait assez bien l'intérieur. Sur leur gauche, dans la direction du socle tordu et brisé, la salle était close par une paroi où s'ouvrait une trappe qui béait. De celle-ci partait une sorte d'échelle, horizontale puisque la colonne était couchée. Elle traversait toute la salle où ils se tenaient et allait jusqu'au-delà de la paroi de droite qui ne formait qu'un anneau au centre duquel passait l'échelle. Le sol incurvé était jonché de débris et de caissons endommagés. — L'échelle allait évidemment vers le sommet de la tour, commenta Zarmou. Il faut la suivre. A gauche, ce n'est sans aucun doute que la partie inférieure qui se relie au triple socle.
Arbon approuva d'un signe.
II était visible que l'aventure ne le tentait guère. Cette fois, Zarmou haussa carrément les épaules. — Eh bien, Arbon, dit-il, devrons-nous nous inventer un dieu parce que nous avons peur?
L'autre secoua la tête en silence.
— Allons-y, décida Zarmou. Nous ne pouvons guère trouver pire que les monstres que nous avons déjà affrontés.
*
* *
Migam la laissa s'approcher.
La ressemblance était frappante.
Dans des proportions très largement supérieures, c'était exactement la physionomie de la jeune fille. L'apparition n'était même pas menaçante. Elle affichait cet air à la fois de douceur et de détermination qu'avait souvent Ormeya.
Seules les dimensions différaient.
Il y avait aussi le fait qu'il ne s'agissait que d'une tête. Elle s'était matérialisée rapidement mais, contrairement à ce qu'ils attendaient, le corps et les membres n'étaient pas apparus. D'un geste, Migam invita ses compagnons à rester en arrière. C'était déjà la seconde fois qu'ils affrontaient un monstre depuis qu'ils étaient sortis du cratère, et ils ne doutaient plus de l'effet des herbes, que Migam avait pressenti.
Immobile, celui-ci faisait face à cette représentation géante de la tête d'Ormeya.
Elle glissait vers lui avec une lenteur extrême, un peu exaspérante. Perdant patience, Migam s'avança en jetant devant lui, à la volée, une grosse poignée de plantes.
Elles frappèrent le visage qui se marqua soudain d'un trait rouge, comme s'il l'avait flagellé. Migam plongea de nouveau la main dans le sac qu'il avait confectionné avec un pan de sa tunique et répéta son geste. L'énorme face commença à se diluer avant même d'avoir été atteinte. Le chemin était de nouveau libre.
— C'était Ormeya ! s'écria Kraz qui venait de rejoindre Migam. Nous l'avons tous parfaitement reconnue !
— C'est elle qui dresse ces monstres contre nous ! s'exclama quelqu'un d'autre dans le groupe qui accourait.
— Elle a désobéi à Xorka ! Les forces du mal la possèdent désormais, et elles agissent par son intermédiaire !
Migam secoua doucement la tête.
— Oui, souffla-t-il, c'était bien le visage d'Ormeya. — Il faut les rejoindre et l'abattre ! dit Goudour. Nous ramènerons Zarmou à Chi-garnaga, mais il faut tuer Ormeya. Nous ne pouvons conduire à Chigarnaga le génie du mal!
— Oui. Morte, elle sera jugée par Xorka qui décidera de son sort. — Taisez-vous! leur intima Migam. Le monstre avait cette fois les traits d'Ormeya, c'est vrai, mais je ne crois pas que c'était elle... Il s'agissait d'ailleurs d'une tête isolée...
— Cela ne prouve rien, Migam !
— L'effet n'en était que plus effrayant !
— Peut-être..., dit Migam. Mais je pense plutôt que nous sommes en présence d'une force dotée d'une certaine intelligence, mais incapable pourtant de saisir certaines nuances. Nous suivons probablement le même chemin que le groupe de Zarmou, en direction des montagnes et de ces colonnes brillantes, et ils ont sûrement été attaqués comme nous... L'être invisible qui adopte divers aspects pour nous surprendre n'a-t-il pas pu s'apercevoir que la seule femme du groupe faisait l'objet de la sollicitude de tous?
— Ce n'est qu'une supposition, observa Kraz. En admettant qu'elle soit juste...
— J'ai l'impression, le coupa Migam, qu'on a voulu nous tromper, nous abuser en prenant partiellement l'aspect de ce qui, semblant cher à ceux qui nous précèdent, devrait nous être cher aussi... Ormeya devait nous inspirer confiance. Nous ne devions pas nous méfier de cette vision... C'est une ruse trop grossière qui, à mon avis, ne peut être imputée à Ormeya... D'ailleurs, quel intérêt aurait-elle à nous révéler de la sorte qu'elle gouverne ces apparitions effrayantes, si elle le faisait vraiment ? — Pour nous dissuader de les poursuivre...
— Non, trancha Migam. D'abord, Zar-mou et les siens n'ont aucune raison de supposer que nous les poursuivons. Pour eux, nous sommes retournés à Chigarnaga. Ensuite, si Ormeya disposait désormais de tels pouvoirs, elle ne les révélerait certainement pas d'une manière aussi maladroite... Enfin, pourquoi s'en serait-elle prise au petit groupe de reconnaissance que commandait Grada ?
— Pour semer la terreur, tout simplement, proposa Kraz. Elle aurait déjà réussi, de la sorte, à nous diviser...
Son ton manquait pourtant de conviction. On le sentait prêt à se rendre aux arguments de Migam, qui ne manquaient pas de logique, même s'ils n'expliquaient rien quant à la nature des monstres. Les esprits se calmèrent peu à peu ; le groupe reprit sa route en direction des montagnes.
CHAPITRE XII
Intrigué, Grada s'arrêta soudain devant un appareil assez volumineux. — Zarmou ! appela-t-il.
Son compagnon s'approcha de lui, l'air interrogateur.
— Regarde, Zarmou ! Ceci n'existait pas dans la première colonne que nous avons visitée, expliqua Grada en désignant l'appareil. — En es-tu certain ? demanda Zarmou en fronçant légèrement les sourcils. — Absolument. J'en ai d'ailleurs parlé avec Arbon. Nous avions remarqué, là-bas, un espace inexplicablement vide, à cette même place. Zarmou hocha la tête, la mine perplexe. Il semblait évident que quelqu'un avait démonté l'appareil, dans la colonne abattue, et qu'il l'avait emporté. Qui?
C'était un nouveau petit mystère, qui s'ajoutait à tous les autres. Zarmou ne pouvait se douter que l'appareil manquant était maintenant, depuis très longtemps, dans la salle souterraine qui, à Chigarnaga, se trouvait sous la Caverne de Lumière.
Cette salle secrète à laquelle, seuls, les pairs et les prêtres initiés avaient accès.
Auparavant, Arbon et Zarmou avaient brièvement exploré la colonne endommagée et, constatant qu'il n'y avait aucun péril, ils en étaient bientôt ressortis pour aller chercher leurs compagnons. La visite les avait laissés perplexes.
C'était partout des installations étranges, apparemment destinées à des hommes de leur espèce, et partout aussi, une infinité d'instruments divers dont ils ne pouvaient soupçonner l'utilité.
En outre, on observait un curieux phénomène dans les salles supérieures. Certaines parties des parois laissaient en effet passer la lumière extérieure alors que, de dehors, on ne remarquait aucune différence dans le revêtement métallique.
La dernière salle, dont les parois s'incurvaient pour former l'ogive qui terminait la colonne, était ainsi particulièrement claire, et Zarmou y trouvait une autre coïncidence troublante, car la partie du monument qui évoquait le plus la forme de la Caverne de Lumière de Chigarnaga était justement celle où la lumière du jour entrait le plus librement. Encouragés par leur première visite, mais aussi un peu déçus car beaucoup de choses y étaient détruites ou détériorées, ils s'étaient ensuite aventurés dans la colonne intacte dont la porte, dans l'un des cylindres du socle, était restée largement ouverte.
Parmi les nombreux et mystérieux engins qui tapissaient une grande partie des parois de certaines salles, Grada venait de découvrir ce qui semblait vraiment être une anomalie : la présence, où tout était pourtant identique à ce qu'ils avaient vu dans la tour abattue, d'un appareil qui n'existait plus dans cette dernière.
Ils s'étaient penchés pour examiner de plus près l'appareil et en détaillaient manettes, cadrans et boutons.
Soudain, Ormeya poussa une exclamation de surprise. Ils se tournèrent vers elle. Sans mot dire, elle désignait une sorte de gros bouton rond et noir, placé sur un côté de l'appareil, sur lequel des initiales étaient gravées en rouge : « X.O.R.K.A. »
Zarmou et ses compagnons se consultèrent du regard, stupéfaits, profondément troublés.
Xorka...
En omettant les points qui séparaient les lettres de l'inscription, il s'agissait bien du nom de la divinité qu'on vénérait à Chigar-naga. Zarmou hésita un instant, puis, comme mû par un instinct irrépressible, il enfonça le bouton gravé.
Il ne se produisit d'abord rien.
Ils demeuraient devant l'appareil, figés et silencieux, en proie à une surprise teintée de crainte; et, soudain...
— Xorka écoute...
La voix avait jailli ils ne savaient d'où...
Elle avait énoncé cette simple et courte phrase et s'était tue. Le silence régnait de nouveau, à peine troublé par le léger sifflement des respirations un peu haletantes.
Répétant sans s'en douter le geste que les initiés de Chigarnaga exécutaient depuis des générations, Zarmou ramena le bouton à sa position initiale. Pétrifiés, ils demeuraient immobiles devant l'appareil, sans même oser parler. Il leur semblait que les deux mots résonnaient encore dans cette haute salle de la colonne de métal, comme si les parois s'en renvoyaient sans cesse l'écho.
— Xorka..., murmura enfin Ormeya.
— Xorka existe, souffla Grada, atterré.
— Xorka..., répéta la jeune fille d'une voix encore plus basse. Un tremblement nerveux, à peine perceptible, s'emparait d'elle. La peur la gagnait. Une crainte insurmontable qui naissait au plus profond de son être, et qui provenait de la réminiscence soudaine d'une multitude de légendes et de traditions.
Elle se croyait forte, et elle se rendait brusquement compte de sa faiblesse. Un sentiment de culpabilité l'envahissait. Elle avait accepté une mission, que Xorka lui-même lui avait confiée, et elle avait ensuite renié sa parole. Revenant sur son engagement, elle avait épousé la cause de Zarmou ; elle avait douté de l'existence de la divinité suprême, dont elle venait de recevoir la preuve...
A quel châtiment pouvait-elle s'attendre ? Comment pourrait-elle jamais racheter ses fautes ?
— Xorka..., balbutia-t-elle encore.
Elle semblait prête à éclater en sanglots. Zarmou s'approcha d'elle. Ormeya s'écarta vivement, comme si elle craignait son contact, comme si son compagnon l'effrayait désormais.
Zarmou en demeura une seconde interdit. Puis il ébaucha un geste de colère.
— Xorka existe ! s'exclama-t-il d'un ton sarcastique. Comment pouvez-vous être, tous, aussi crédules? Vous entendez une voix jaillir d'une boîte métallique, et yous voici prêts à crier au miracle ! Ne vous rendez-vous donc pas compte que rien, jamais rien ne se serait produit si je n'avais pas touché ce bouton ? Tout ceci n'est qu'un piège ! Un subterfuge ! — Non, Zarmou ! Le miracle commence avant même que la voix s'élève ! Trouver gravé ici le nom du dieu est déjà un miracle ! Zarmou se tourna vers Grouz et haussa les épaules d'un air excédé. — Stupidités! s'écria-t-il. Oui est Xorka, pour n'être capable de se manifester que lorsqu'on presse un bouton ? J'ignore par quel procédé cet appareil est capable d'émettre des sons semblables à une voix humaine, mais il s'agit indubitablement d'un stratagème... Tenez! Me croirez-vous si je suis capable de provoquer l'émission de cette phrase chaque fois que je le désire ?
Il s'était, en parlant, rapproché de l'appareil.
— Il suffit pour cela de presser ce bouton, poursuivit Zarmou, je vous l'assure... Xorka va-t-il m'obéir? Va-t-il répéter les mêmes mots, inlassablement, chaque fois que je le voudrai ? — Ne le fais pas, Zarmou ! supplia Ormeya. Ne le provoque pas ! — Il faut le faire ! répliqua-t-il. Il faut le faire pour que vous soyez enfin convaincus de la sottise de tout cela ! Écoutez... Il avait enfoncé le bouton et, de nouveau, la même voix retentissait. — Xorka écoute... Silence.
Zarmou ramena le bouton, puis le pressa de nouveau. — Xorka écoute..., répéta la même voix après quelques instants de silence. — Alors, demanda Zarmou d'un ton triomphant, qu'en pensez-vous? Que pensez-vous d'une divinité qui est incapable d'exprimer autre chose qu'une courte phrase ? Deux mots ! Seulement deux mots ! Un dieu ne saurait-il pas s'exprimer, tandis que de simples hommes comme nous sont capables d'exprimer une multitude d'idées et de sentiments ? Il les dévisagea tour à tour, sévèrement, mais sans ironie. Il les sentait ébranlés. Ormeya se calmait peu à peu et, déjà, elle ressentait quelque honte de s'être laissée submerger par la frayeur Zarmou finit par hausser les épaules et il poussa un profond soupir, soulagé. — Examinons plutôt ce mystérieux appareil, dit-il en se penchant de nouveau vers les cadrans et les boutons. Il contient assurément un secret que j'aimerais percer.
L'une des commandes, que surmontait une plaquette porteuse d'une inscription, attira très vite son attention. L'inscription mentionnait une abréviation qui, dans la langue de Chigarnaga, signifiait généralement reproduire.
Curieux, Zarmou l'actionna sans hésiter.
L'appareil émit d'abord une rumeur très légère, puis une voix masculine s'éleva de nouveau.
Il ne s'agissait pourtant pas de celle qu'ils avaient entendue précédemment. Zarmou et ses compagnons l'écoutèrent, médusés.
CHAPITRE XIII
La voix s'exprimait dans la langue de Chigarnaga, en usant pourtant d'expressions et de tournures qu'on jugeait aujourd'hui vieillies, désuètes, voire archaïques :
Le capitaine-intendant Hazdon est mort hier, victime de la puissance énergétique qui désole cette planète.
Le nombre des survivants se réduit tragiquement chaque jour. En ajoutant, à ceux qui ont péri dans la plaine et dans les montagnes, ceux qui sont décédés lors des trois accidents survenus au cours de l'atterrissage, le nombre des victimes s'élève aujourd'hui à 264. Nous étions 405 au départ, hommes et femmes, à raison de quarante-cinq passagers par appareil. Nous ne sommes donc plus que 141. Le bilan est lourd, très lourd. Depuis notre arrivée, le triple soleil qui éclaire ce monde ne s'est couché que cinq fois. A ce train, notre existence risque d'être complètement rayée de cette planète en l'espace de deux ou trois jours.
Dernier survivant de l'état-major, moi, lieutenant Adra, j'ai pris la décision de tenter prochainement une sortie massive. Il s'agit sans aucun doute d'une tentative désespérée. Si elle réussit, ce sera une opération survie. Dans le cas contraire, nous n'aurons jamais fait que hâter notre fin. La mort dans quelques heures ou dans quelques jours, qu'importe? Auparavant, j'ai décidé d'enregistrer ce message. Il restera gravé, simultanément, dans chacun des neuf appareils radio-enregistreurs qui équipent nos vaisseaux...
Pourquoi ?
Pour la postérité ? Pour ceux qui, un jour, retrouveront peut-être la trace de notre escadrille ?
En réalité, je ne sais pas très bien quelles raisons me poussent à laisser ce témoignage. Au fond, je n'ai peut-être pas perdu tout espoir. En dépit des graves incidents qui nous ont déroutés, le contact avec le répondeur-guideur automatique n'a jamais été interrompu. Nos demandes d'instructions et de coordonnées demeurent, il est vrai, sans réponse mais, en revanche, nous recevons à chaque appel le signal convenu, ce qui prouve que le contact est bien établi.
Hazdon en avait conclu qu'il s'agissait vraisemblablement d'une défaillance du répondeur-guideur automatique, et je partage son opinion sur ce point. Sans vouloir faire preuve d'un optimisme exagéré, il semble logique de penser que, tôt ou tard, on s'apercevra là-bas que l'appareil est partiellement en panne, et il y sera remédié. Nos appels étant normalement reçus, tout laisse supposer que nos positions successives ont été régulièrement enregistrées. On pourra ainsi déterminer l'endroit où nous nous sommes posés, et des secours seront certainement organisés. Pourtant, compte tenu des difficultés auxquelles nous nous heurtons, il serait ridicule d'avoir une confiance illimitée en l'avenir. Une analyse raisonnable des faits conduit à conclure que ces secours arriveront probablement trop tard pour nous sauver. Cependant, à l'intention de ceux qui viendront éventuellement plus tard, j'ai choisi de retracer brièvement les événements qui nous ont amenés ici, de résumer ce que nous comptons entreprendre, et de noter quelques observations qui pourront leur être utiles.
Comptés en unités de temps de notre monde, il y a aujourd'hui cinquante-neuf mois et dix-sept jours que nous avons quitté la base de Chigarnaga... A l'énoncé de ce nom, Zarmou et les siens échangèrent des regards surpris. De toute évidence, la voix ne se référait pas à la ville qu'ils connaissaient, mais à un lieu certainement très distant de la cuvette. D'autres termes, d'ailleurs, n'avaient pour eux qu'une signification confuse. Ils ignoraient ce qu'il fallait entendre, par exemple, par escadrille, ou vaisseau, ou répondeur-guideur automatique.
Pourtant, dans son ensemble, le récit était compréhensible et ils l'écoutaient sans souffler mot, découvrant peu à peu la vérité sur l'origine de leur race. La voix du lieutenant Adra poursuivait :
Notre destination était Gilda, assez grosse planète d'un système stellaire voisin du nôtre, que nous devions normalement atteindre après un peu plus de trois ans de navigation.
Peut-être semblera-t-il superflu de rappeler que notre expédition entrait dans le cadre de l'opération X.O.R.K.A., abréviation codifiée des mots «
[1]
Xurma Ondar Ramouz Karadi Andwar » ( ). Pourtant, le danger qui menace notre planète, et qui est à l'origine de ce plan, me pousse à en laisser ici mention. Si notre monde disparaît à brève échéance, ainsi que nous le redoutons, ou s'il devient pour le moins inhospitalier pour une race comme la nôtre, il me semble important de souligner à l'intention d'éventuels autres rescapés que nous étions appelés à être sauvés par X.O.R.K.A.
Il ne s'agissait pourtant, à l'origine, que d'une mission d'entraînement. Sorte de répétition générale à laquelle des événements imprévisibles, incontrôlables, ont soudain donné une tournure dramatique. Nous allions entamer le dixième mois de navigation cosmique lorsque le premier ouragan magnétique nous a détournés de notre destination. En l'espace de dix-huit jours, nous avons subi les assauts de quatre tempêtes extrêmement violentes. Nos vaisseaux ont remarquablement bien résisté, à l'exception de trois d'entre eux dont les structures ont souffert divers dommages externes. Nous n'avons pu en apprécier la gravité qu'au moment de l'atterrissage, lorsque les accidents se sont produits. Dès la fin du premier ouragan, nous avons constaté que le répondeur-guideur automatique ne répondait plus à nos demandes d'instructions. Emportée et ballottée sur des distances considérables, notre escadrille progressait désormais au hasard dans l'espace. Nous étions incapables, faute de points de repères, de calculer la déviation que nous avions subie et nous ne pouvions donc ni remettre le cap sur Gilda, ni rebrousser chemin pour regagner notre monde.
Nous avons erré pendant des mois, pendant des années, dans le cosmos. Deux planètes survolées en vol orbital ne présentaient pas les conditions nécessaires à la vie humaine et ne pouvaient donc nous servir de refuge. Nous avons enfin abordé celle-ci.
Nous ignorons à quel système elle appartient et nous ne savons donc pas quelle distance, même approximative, la sépare de notre monde. Nous ne savons pas davantage si le temps que nous avons compté depuis notre départ de la base de Chigarnaga correspond réellement à celui qui s'est écoulé chez nous.
Le capitaine-intendant Hazdon a décidé d'atterrir ici afin de mettre un terme à notre vagabondage spatial. Nous, officiers de l'état-major, l'avons approuvé. Il semble en effet logique de penser que notre escadrille, dorénavant immobilisée sur une planète, sera désormais plus facilement repérable que lorsque nous nous déplacions sans cesse en formant un ensemble d'appareils infimes à l'échelle du cosmos. Apparemment déserte, cette planète semblait pouvoir nous offrir un refuge temporaire.
Nous comptions évidemment sans la présence de cette force généralement invisible qui l’habite.
Il nous paraît exact de la définir comme étant une puissance énergétique avide de substances organiques et dotée d'une certaine intelligence. Cette puissance possède la faculté de se matérialiser partiellement en adoptant les formes et les apparences les plus diverses, et nous avons déduit de nos observations qu'il lui était nécessaire de se concrétiser pour pouvoir agir: Il nous semble aussi que cette puissance prend de préférence les aspects concrets des corps organiques qu'elle a précédemment attaqués, ou qu'elle a au moins approchés ou côtoyés.
Ainsi, Hazdon est mort hier à la suite d'une attaque de cette force, qui avait emprunté les traits de Mirouga, l'une des femmes de l'expédition, elle-même absorbée l'avant-veille par la même puissance. On a l'impression que les victimes d'hier participent aux carnages d'aujourd'hui... Ceci ajouté aux mésaventures que nous avons déjà vécues et au désespoir qui s'est emparé de la plupart des membres de l'expédition au cours de ces longs mois de vie errante, provoque sur les esprits des effets lamentables... Je serais tenté de dire que beaucoup des survivants actuels, sont au bord de la folie et que certains sont irrémédiablement atteints de démence. Il serait faux de croire que tous ceux qui sont décédés ont été victimes soit des accidents, soit de cette puissance mystérieuse. Nous ne comptons plus les suicides. La mort, pour beaucoup d'entre nous, est la seule issue; elle est une délivrance et nombreux sont ceux qui préfèrent attenter à leur vie plutôt que de tomber au cours d'un combat inégal contre cette force redoutable. La peur n'arrange rien, et elle est malheureusement notre compagne de tous les instants. Certains en arrivent à jalouser ceux qui ont succombé et déclarent ouvertement que mourir est encore ce qui peut nous arriver de mieux.
Nous n'avons découvert aucun moyen de lutter efficacement contre la puissance énergétique qui assiège nos vaisseaux. Nous ne pouvons pourtant pas rester retranchés à l'intérieur, où les vivres s'épuisent. Il faut sortir, découvrir un endroit où nous pourrons nous organiser pour survivre, de préférence assez proche de l'escadrille, si toutefois il existe un lieu, sur cette planète maudite, qui ait été épargné par la puissance énergétique. Nous emporterons d'ailleurs l'un des appareils radio-enregistreurs, de manière à pouvoir rester en contact avec le répondeur-guideur automatique.
Où que nous soyons, nous saurons que tout n'est pas perdu tant que ce contact restera assuré.
C'est dans le but de localiser ce refuge indispensable que divers groupes de reconnaissance ont effectué plusieurs sorties au cours des derniers jours. Tragique expérience, sans doute, mais elle nous a pourtant apporté quelques enseignements.
Il semble bien que la puissance énergétique qui nous décime s'en prenne exclusivement à des individus isolés ou, en tout cas, à des groupes restreints.
Ainsi, une unité de reconnaissance composée d'une vingtaine de personnes est revenue ce matin après n'avoir subi qu'une seule perte. Cette unité était chargée d'une exploration des montagnes proches et l'attaque s'est produite au moment où elle se divisait en plusieurs groupes, dans le but de s'avancer simultanément dans un ensemble de plusieurs vallées et gorges. Les membres de cette expédition se sont aussitôt rassemblés, et la puissance ne s'est plus manifestée. Ce n'est naturellement pas une manière de combattre, mais c'est peut-être un moyen de défense.
Nous allons donc sortir tous ensemble.
Notre intention est d'essayer de gagner ce qui paraît être une profonde vallée, située à quelques kilomètres au nord de la vaste plaine dénudée qui s'étend devant nous. Le groupe de reconnaissance que commandait le capitaine-intendant Hazdon s'en est approché hier, mais il a dû rebrousser chemin avant d'y descendre afin de pouvoir rejoindre l'escadrille avant le coucher du triple soleil.
C'est au retour que ce groupe a été attaqué.
La description sommaire que les trois survivants m'ont faite de l'endroit m'incite à le fixer comme but d'une expédition commune. Nous allons peut-être jouer notre dernière carte. De toute façon, il faut tenter le tout pour le tout. La santé mentale de la plupart de ceux qui m'entourent m'inquiète de plus en plus... Moi-même, suis-je sûr d'avoir encore toute ma raison ?
Les vaisseaux que nous allons abandonner seront peut-être bientôt les seuls vestiges de notre passage sur cette planètre inconnue. Ils restent à la disposition de ceux qui, un jour peut-être, les localiseront et les découvriront. Les réserves énergétiques des six appareils intacts sont suffisantes pour assurer d'innombrables années de navigation grâce au système de restauration parallèle de l'énergie consommée. Le procédé nous a permis de récupérer, au cours de notre long voyage, plus de quatre-vingt-dix-huit pour cent de l'énergie utilisée pour notre propulsion. Les instructions audio-visuelles concernant le maniement d'un vaisseau sont transmises par l'appareil situé immédiatement à droite du radio-enregistreur. Il suffit, pour les recevoir, d'abaisser les deux manettes placées sur le devant de cet appareil.
Le fait que les radio-enregistreurs, ainsi que le répondeur-guideur automatique de la base de Chigarnaga, soient dotés du même système d'autorécupération de l'énergie est pour nous un encouragement. Compte tenu de leur faible consommation, nous savons qu'ils peuvent fonctionner pendant des siècles, voire pendant plusieurs milliers d'années. Penser au degré de perfectionnement que notre technique a atteint me procure un sentiment de fierté, et d'amertume à la fois. Tout était conçu pour durer et servir ; et cette même technique, aussi développée soit-elle, semble ne rien pouvoir pour nous sauver!
Je clos pourtant ce message avec l'espoir que me donne cette quasi-certitude : un jour, tôt ou tard, les données enregistrées par le répondeur-guideur automatique permettront de reconstituer à grands traits notre épopée. Peut-être aurons-nous tous succombé alors, mais notre expédition sera connue de nos semblables, et je ne doute pas qu'ils tireront quelques enseignements de ce que nous avons vécu.
La voix se tut.
Après l'émission brève d'un léger bruit semblable à celui qui avait précédé les déclarations du lieutenant Adra, un silence total régna dans la salle où ils se tenaient.
Aucun d'eux n'osait le rompre.
Les propos jaillis de l'appareil les avaient jetés dans la plus profonde confusion. Bien que le sens de certains passages soit pour eux assez obscur, ils venaient de découvrir l'origine du peuple de Chigarnaga. Leurs ancêtres, après avoir connu de multiples mésaventures, s'étaient réfugiés dans le cratère. La plupart d'entre eux étaient sur le point de sombrer dans la folie.
Ils étaient cent quarante et un, au départ. Mais combien d'entre eux avaient réussi à atteindre le fond de la cuvette ?
Peu importait, en réalité. Les survivants y avaient établi une ville ou, plutôt, l'embryon d'une agglomération, et ils l'avaient naturellement appelée Chigarnaga, le nom même de cette autre ville qu'ils avaient quittée un jour et où ils espéraient toujours retourner.
Chigarnaga...
Ils savaient maintenant qu'il n'y avait personne au-delà des montagnes. La planète n'abritait vraisemblablement pas d'autres peuples. Elle était seulement le domaine d'une force inhumaine, redoutable. Par quelque caprice de la nature, la cuvette de Chigarnaga était le seul endroit où la vie était possible. Elle servait de refuge à tout ce qui était organique. A moins que...
Oui, à moins qu'il y ait plusieurs cratères semblables, disséminés à la surface de la planète, derniers refuges de la végétation et des animaux et, peut-être, d'autres races semblables à la leur ?
Mais peu leur importait.
Ils comprenaient que, s'ils existaient, ces peuples éventuels présenteraient tous des défauts identiques à ceux qu'ils reprochaient au peuple de Chigarnaga. Tous, isolés de tout au fond de leurs cratères respectifs, se seraient développés en s'enfermant davantage encore dans des légendes et des traditions, en s'emprisonnant dans une multitude de conceptions et de préceptes rigides pour, peut-être, oublier leur captivité. A en juger par le nombre d'habitants que Chigarnaga comptait aujourd'hui, il y avait sans doute très longtemps que l'exode que relatait Adra s'était produit. Et il était facile de trouver dans son récit l'origine de certaines traditions.
La Caverne de Lumière, ainsi que Zar-mou l'avait pressenti, figurait sans doute l'étage supérieur d'un vaisseau. On avait oublié le sens exact de X.O.R.K. A. pour en faire une divinité salvatrice. C'était la base de certaines croyances, de toute une religion.
Le reste était vraisemblablement venu se greffer peu à peu sur cet ensemble de superstitions. Au cours des ans, on avait inventé les rites, les prohibitions. Certaines coutumes, qui pouvaient paraître bizarres, étaient peut-être nées des agissements de gens atteints de folie, ou torturés par la peur. D'autres, tout aussi inexplicables, découlaient sans doute de traditions respectées ailleurs, dans l'autre Chigarnaga, et elles avaient été modifiées, adaptées aux circonstances.
Il était difficile, voire impossible, d'analyser avec minutie et exactitude l'origine de toutes les coutumes d'un peuple. La protection naturelle de ces plantes qu'on nommait les herbes du Bon Vouloir avait été attribuée au nouveau dieu... Quand? A la suite de quel cheminement, de quelle métamorphose ? On ne pouvait le définir, mais tout gravitait autour de faits concrets et d'événements certains, survenus plusieurs siècles auparavant et peu à peu déformés, embellis, enrichis...
Contrairement à ce que le lieutenant Adra avait espéré, l'appareil qu'il appelait le répondeur-guideur automatique n'avait jamais été réparé. Là-bas, où qu'il soit, il continuait d'émettre le signal de contact : — Xorka écoute...
Mais il était incapable de transmettre des instructions. Pourquoi? Que s'était-il passé sur ce monde d'origine dont parlait Adra en mentionnant qu'on y redoutait un danger? Un péril d'un envergure telle que ses habitants s'entraînaient en vue d'une évacuation... Zarmou secoua lentement la tête.
Ils ne le sauraient sans doute jamais ; ce n'était qu'une question de plus parmi toutes celles qui assaillaient son esprit ; mais il comprenait, comme ses compagnons, qu'ils étaient irrémédiablement prisonniers de cette planète.
Ils avaient fui Chigarnaga et leur seul recours était sans doute d'y retourner. Il n'existait aucun moyen d'échapper.
C'était Chigarnaga, ou la plaine hantée par les monstres repoussants que faisait naître la puissance énergétique.
Zarmou soupira et releva la tête.
Ormeya le dévisageait. Elle ébaucha un mince sourire, qui se transforma en une grimace triste.
— Tu avais raison, souffla-t-elle, Xorka n'existe pas... Mais ne vaut-il pas mieux être persuadé de son existence ?
Sans le savoir, elle résumait ce qui était depuis des années la philosophie d'Ourdon, le chef des pairs.
Et elle résumait aussi ce qui, confusément encore, était le sentiment de tous. Grada pensait justement aux prêtres et aux pairs ; à ceux qui, se disant initiés, gouvernaient à Chigarnaga.
Et il y songeait à cause d'un passage du récit du lieutenant Adra. Il se redressa et, s'approchant de l'appareil, il actionna de nouveau la commande placée sous la plaquette qui mentionnait « reproduire ». Surpris, ses compagnons s'apprêtaient à lui demander des explications. Il leur fit signe de se taire.
Quelques instants plus tard, ils entendirent :
Le capitaine-intendant Hazdon est mort hier, victime... La voix reprenait le récit.
Ils comprirent qu'ils pourraient l'écouter autant de fois qu'ils le voudraient, jusqu'à en connaître par coeur tous les détails.
CHAPITRE XIV
Grada interrompit la transmission du récit au moment où Adra exprimait son intention de faire emporter l'un des appareils radio-enregistreurs. Zarmou le regarda et hocha la tête en signe de compréhension. — Oui, dit-il, il s'agit probablement de l'appareil dont nous avons remarqué l'absence dans l'une des colonnes abattues.
Il parlait encore de colonnes, car le terme de vaisseau ne signifiait rien pour eux.
— Sans doute, approuva Grada. En tout cas un appareil identique à celui-ci devrait se trouver quelque part à Chigarnaga.
— Nous le saurions, objecta Grouz. Nous ne possédons là-bas vraiment rien de semblable.
— A notre connaissance, non, dit Zar-mou, mais les pairs et les prêtres ont beaucoup de secrets. Et ils savent assurément des choses que le commun des mortels ignore toute sa vie durant.
— C'est vrai, dit Ormeya. La connaissance de ces secrets fait partie de l'initiation... Ourdon et les autres membres du Conseil savent sans doute où se trouve l'appareil... Peut-être ont-ils écouté maintes fois le récit que nous venons d'entendre ?
Zarmou secoua la tête, dans un geste d'approbation un peu machinal, distrait.
Tout cela, en réalité, lui semblait secondaire. Beaucoup plus important était le choix de leur avenir.
Ils savaient maintenant d'où ils provenaient, mais les notions d'espace, de planètes, de voyages cosmiques restaient extrêmement vagues pour eux. Atteindre le monde dont parlait Adra exigeait plusieurs mois, et même plusieurs années de navigation, mais ils ne parvenaient pas bien à comprendre ce que cela représentait, pas plus dans le temps que dans l'espace. Habitués à vivre dans un univers très restreint dont la limite était marquée par le dernier anneau d'immeubles de Chigarnaga, ils n'avaient aucune idée de l'univers réel et des distances énormes qui séparaient les divers systèmes stellaires.
Devaient-ils renoncer à fuir ?
Leur fallait-il rebrousser chemin, retourner à Chigarnaga pour y implorer la clémence et le pardon des pairs et du roi ? Devaient-ils plutôt s'enfoncer dans la montagne, à la recherche d'un autre peuple dont l'existence leur paraissait désormais bien incertaine ?
— De toute façon, déclara Zarmou, il faut que nous retournions vers la cuvette, ne serait-ce que pour y faire provision de vivres, dont nous sommes presque dépourvus. Nous y cueillerons aussi une nouvelle réserve d'herbes du Bon Vouloir, car il est prouvé que nous ne sommes pas assez nombreux pour intimider les monstres. Après...
Il se tut, indécis.
Après...
Ils ignoraient encore ce qu'il leur faudrait entreprendre.
Ils savaient seulement que la perspective de retourner à Chigarnaga ne les tentait absolument pas.
Grouz franchit le premier le seuil de la porte ouverte dans l'une des parties du socle, et il s'arrêta aussitôt en adressant un signe de prudence à ses compagnons.
Migam et sa petite troupe étaient à proximité.
Ils se tenaient près du socle tripode de l'une des colonnes voisines et examinaient avec intérêt les étranges monuments. Leur présence ici, inattendue, insolite, était naturellement inquiétante. Goudour aperçut Grouz au moment où celui-ci allait entrer de nouveau dans le cylindre du socle.
Il poussa une exclamation et fit un geste dans sa direction. Migam et ses hommes s'élancèrent aussitôt. Ils avaient déjà dégagé leurs dagues, et leur attitude trahissait clairement leurs intentions. Zarmou et les siens laissèrent approcher leurs anciens complices. Retranchés dans le cylindre du socle, ils occupaient une position assez sûre car l'étroitesse de la porte interdisait aux assaillants d'attaquer en groupe. Ils seraient obligés de se présenter un à un devant l'ouverture, et Zarmou savait qu'ils ne s'y risqueraient pas.
En revanche, ils étaient eux-mêmes prisonniers dans le socle. Migam comprit tout de suite qu'il était impossible de leur donner l'assaut. Il arrêta ses hommes à une dizaine de mètres de l'ouverture et s'avança de quelques pas.
— Zarmou ! cria-t-il.
Zarmou apparut dans l'encadrement de la porte, mais il n'en franchit pas le seuil.
— Nous sommes plus nombreux, lui cria Migam, et vous ne pouvez pas nous échapper! Tôt ou tard, vous serez obligés de sortir ! — Que veux-tu ? se contenta de demander Zarmou. Ne vous avons-nous pas laissés libres de... ?
— Ghadon nous a bannis, l'interrompit Migam. Nous ne pouvons pas retourner à Chigarnaga !
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Un sourire ironique se dessina sur les lèvres de Zarmou. — N'étiez-vous pas d'accord avec nous pour en partir? remarqua-t-il. — Tu as su nous convaincre, et tu nous as trompés ! Au-delà des flancs de la cuvette, il n'existe rien de ce que tu nous as promis. Rien ! A part des monstres répugnants, et peut-être mille autres dangers qui nous guettent ! — Et tu prétends nous ramener à Chigar-naga ; nous y utiliser comme monnaie d'échange !
— Rendez-vous! rétorqua Migam. Nous ne vous ferons aucun mal. — Jamais !
— Nous plaiderons votre cause auprès de Ourdon afin de... — Jamais ! répéta Zarmou. Vous êtes traîtres aux yeux de tous, Migam, et la décision de Ghadon me paraît juste.
Migam inclina la tête, indécis.
— Tu parles sans réfléchir, Zarmou, reprit-il. Vous ne pourrez pas rester indéfiniment dans ce refuge...
— Vous ne pourrez pas non plus en tenir le siège indéfiniment ! — Soit! Mais nous vous retrouverons... Tu nous as appris à nous servir de nos armes contre nos semblables, Zarmou, ne nous oblige pas à vous combattre... Nous avons indubitablement l'avantage du nombre... Quant à vous trahir...
— Je comprends que Chigarnaga ne veuille pas accueillir des êtres de votre espèce ! l'interrompit Zarmou. Que peut-on attendre de vous? De nouvelles félonies? J'approuve la décision de Ghadon, répéta-t-il. — Tais-toi ! cria Migam, hors de lui. Nous avons trahi pour t'obéir, c'est tout ! Ce que nous prétendons exiger de toi, c'est que tu répares le tort que tu nous as fait !
Zarmou ne daigna pas répondre.
A l'exception d'Ormeya, il n'avait obligé personne à le suivre. La fidélité de ceux qui l'accompagnaient encore en témoignait. Il recula à l'intérieur du cylindre et repoussa le battant métallique de la porte.
— Découvrez le moyen de la fermer solidement, ordonna-t-il à Grada et à Grouz. Vous nous rejoindrez ensuite dans la salle supérieure. Grada lui adressa un regard perplexe.
— Que comptes-tu faire? souffla-t-il.
— Avant tout, répondit Zarmou en se détournant, écouter une nouvelle fois le récit de cet Adra.
Ils ne savaient pas ce qu'étaient les étoiles.
Ni les planètes, ni l'espace, ni un vaisseau cosmique. Ils n'avaient aucune idée de ce qu'était un voyage interplanétaire. L'ignorance est souvent la mère de l'inconscience. Mais peut-être savaient-ils qu'ils étaient, de toute façon, condamnés. Il n'y avait plus de place pour eux sur cette planète inhospitalière, et la cité de Chigarnaga, au fond de la cuvette, n'était plus pour eux un refuge. Chigarnaga ne pouvait être qu'une prison.
Peut-être savaient-ils d'ailleurs, depuis le début de leur aventure, et plus ou moins consciemment, que leur départ et les violences qui l'avaient précédé constituaient une rupture irrémédiable.
Ils avaient coupé les ponts.
Ils étaient partis en sachant d'avance, au fond d'eux-mêmes, qu'ils ne reviendraient jamais sur leurs pas.
Dans l'habitacle supérieur du vaisseau spatial, Zarmou et Grada se tenaient devant l'appareil situé à droite du radio-enregistreur, suivant les indications du lieutenant Adra.
Instructions audio-visuelles pour le maniement du vaisseau... Elles étaient conçues pour que n'importe quel passager, en cas de besoin, puisse prendre les commandes de l'appareil.
D'un geste, Ourdon fit taire la clameur, puis il ordonna au chef de la garde de s'approcher.
— Que se passe-t-il ? Pourquoi ce tumulte et cette agitation ? Le chef de la garde s'inclina respectueusement. — Migam et les autres bannis sont revenus. Ils sont retenus à la porte du Nord. Ils prétendaient entrer, mais nous les avons arrêtés. Ils disent avoir une déclaration importante à faire au Conseil des pairs. Ourdon hésita un instant, indécis.
Le retour de Migam et de son groupe ne l'étonnait guère. Il savait d'avance qu'ils tenteraient de revenir à Chigarnaga, de négocier, d'obtenir une remise de leurs peines.
Il était pourtant surpris qu'ils se livrent si promptement à cette tentative. Il croyait Migam orgueilleux, et il ne pensait pas qu'il reviendrait si vite à la charge.
Il savait pourtant que les conditions d'existence étaient très difficiles en dehors de la cité. Aussi savait-il également qu'il lui faudrait revenir un jour sur la condamnation, en espérant qu'elle aurait servi de leçon et d'exemple. Il hésitait cependant à se laisser plier aussi rapidement. La vie reprenait peu à peu son cours normal à Chigarnaga. Gadara avait été choisie pour assurer la succession du roi Ghadon et, depuis trois soirs, elle prenait docilement place, au crépuscule, dans la Caverne de Lumière. Tout rentrait dans l'ordre... Fallait-il risquer de compromettre cette paix retrouvée en pardonnant trop tôt à certains de ceux qui l'avaient menacée ? Il hocha lentement la tête et soupira.
— C'est bien, dit-il enfin au chef de la garde. Conduis-moi à la porte du Nord. J'y verrai Migam.
Ils n'étaient plus que cinq car Goudour, dans la précipitation du retour, s'était laissé surprendre par une apparition monstrueuse qui l'avait absorbé. Leur agitation était telle qu'elle les empêchait de s'exprimer clairement. Migam essayait vainement d'imposer silence à ses compagnons pour tenter de résumer l'affaire.
— La colonne s'est élevée vers le ciel et...
— C'est incroyable !
— Inimaginable !
— Elle s'est détachée du sol, sous nos yeux, lentement d'abord, puis... — Zarmou était à l'intérieur, avec tous les autres... — Nous avons tenté de les persuader de revenir, mais... — Elle a paru s'immobiliser à quelques mètres du sol, et nous avons cru qu'elle allait retomber, puis elle s'est brusquement élevée... — Le monument de métal a disparu très vite, comme si la lumière des trois soleils l'avait englouti...
Ils ne se rendaient même pas compte, dans leur excitation, qu'ils parlaient de choses que le chef des pairs ne pouvait connaître, et les mots leur manquaient pour décrire l'étrange phénomène auquel ils avaient assisté. Ourdon baissa la tête et soupira profondément. II essayait de comprendre. Certains passages des Textes lui revenaient à la mémoire et, confusément, il tentait d'établir un parallèle entre les Écritures et le récit des bannis. Le début des Textes disait : Nous avons longtemps erré dans l'univers noir et glacé, et Xorka nous a guidés. Nous avons été attaqués, décimés par les forces de l'au-delà, et Xorka a permis que notre peuple survive...
Ce n'était pas la première fois que le chef des pairs, comme tous les autres initiés, essayait d'en saisir le sens exact et profond. Les écritures sacrées avaient été rédigées à une époque lointaine, et elles regroupaient, dans un effort de synthèse, une infinité de récits et de légendes de la tradition orale. Ourdon comprenait que l'origine en était trop ancienne pour que l'ensemble forme une narration claire d'événements dont le souvenir avait été perpétué de génération en génération, mais qui avaient sans doute été déformés pendant toute la longue période durant laquelle ils avaient été relatés verbalement. Les Textes regroupaient les récits qui avaient forcément évolué avant que l'écriture ne leur donne une forme et un fond définitifs. Qu'avait-on ajouté, transformé, soustrait? Que restait-il des événements véridiques dans les légendes qui les reflétaient? Grâce aux paroles de Migam et de ses compagnons, Ourdon découvrait peu à peu un sens nouveau à certains passages des Textes ; une autre signification à certains secrets des initiés.
Les forces de l'au-delà...
Il ne s'agissait peut-être pas simplement des forces qui assiégeaient le cratère ?... Au-delà?... Ce n'était peut-être pas seulement au-delà des limites de la cuvette... Cela signifiait peut-être beaucoup plus loin?... L'univers noir et glacé...
Ce n'était peut-être pas, comme ils l'avaient cru, une métaphore voulant illustrer l'idée que la vie était impossible en dehors du cratère. Ailleurs, les Textes disaient :
Xorka nous a guidés depuis Chigarnaga ; notre refuge est Chigarnaga où Xorka nous a conduits. Rapides comme la lumière, nos vaisseaux n'ont pourtant pas pu nous permettre de regagner notre véritable patrie. Dressés sur la plaine vers le ciel illimité, ils attestent que nous sommes venus d'ailleurs...
Ourdon demeurait pensif.
Rapides comme la lumière, nos vaisseaux...
Le monument de métal a disparu très vite, comme si la lumière... Tout demeurait confus. Pourtant, le récit de Migam corroborait sans doute certains passages des Textes.
Ourdon finit par s'écarter ; il adressa un signe aux gardes. Qu'ils laissent entrer Migam et ses comparses... Leur faute était désormais rachetée.
Zarmou, fils de Ghadon et de l'Extasié Ova, avait payé le prix de sa folie, en entraînant derrière lui tous ceux qui avaient choisi de prendre son parti. Ormeya, Grada, Arbon, Grouz...
Ils s'étaient élevés vers le ciel illimité.
Ourdon ne saisissait pas encore suffisamment le sens des Textes pour pouvoir se demander combien de temps ils allaient errer dans l'espace avant de succomber, à bord d'un vaisseau qu'ils savaient à peine gouverner et auquel ils ne pouvaient fixer aucun cap ; pourtant, il comprenait que ce départ était définitif.
Une fuite sans retour...
Le chef des pairs exhala un nouveau soupir.
Hormis ceux qui avaient succombé aux attaques de la puissance énergétique, la paix de Chigarnaga coûtait cinq victimes. Il songea à Xorka.
Les doutes — ses doutes de toujours — le hantaient ; mais tout irait bien sans doute tant que le peuple croirait à son existence. La foi de la majorité le dotait de tous les pouvoirs, même s'il n'avait en fait aucun pouvoir divin. C'était l'essentiel.
Peu à peu, songea Ourdon, au fil des siècles, les traditions se modifieraient sans doute. Certains rites tomberaient en désuétude, mais on en inventerait de nouveaux, et tout se ferait dans le cadre d'une même foi inébranlable, et tout se réaliserait dans un même but : défendre les habitants de Chigarnaga contre eux-mêmes, contre leurs désirs ou leurs besoins de liberté et de savoir ; les maintenir à l'abri de tout danger au fond de la cuvette ; les pousser à admettre que les limites du cratère marquaient aussi les limites de leur existence.
Chigarnaga durerait, et la mort y serait toujours la suprême récompense. C'était une mesure habile, car les initiés redoutaient depuis toujours les résultats d'une explosion démographique incontrôlée. Ourdon secoua légèrement la tête, comme s'il voulait dissiper les multiples pensées qui l'assaillaient.
— Détenez-les, ordonna-t-il aux gardes en désignant Migam et ses amis. Ils seront soumis à un nouveau jugement.
Migam échangea un regard entendu avec Kraz. Tout se déroulait ainsi qu'ils l'avaient espéré.
On les condamnerait à un certain temps de réclusion, ils s'y attendaient; mais ils étaient de nouveau à Chigarnaga, et c'était ce qui leur importait.
Ils n'avaient pu y ramener Zarmou et les siens, mais leur départ vers le ciel avait pour eux les mêmes effets que ceux qu'aurait eus une reddition. Leur départ vers le ciel...
C'était insensé ; effrayant !
Migam leva machinalement les yeux vers les nuées vertes qui fermaient le cratère.
En se jurant de ne jamais plus les franchir.
CHAPITRE XV
Ourdon avait gagné le temple principal de Chigarnaga. Il se dirigea vers le fond de l'édifice où il descendit quelques degrés pour pénétrer dans une salle exiguë où se trouvait la trappe d'accès au souterrain secret.
Quelques minutes plus tard, il se tenait devant l'appareil métallique, dans la salle que chapeautait, à l'extérieur, la Caverne de Lumière. Pensif, il contempla pendant quelques instants les instruments et les cadrans.
Ainsi, se disait-il, les circonstances avaient permis à Zarmou de percer certains secrets. Il avait découvert que leurs ancêtres étaient venus d'ailleurs... Et il avait probablement conçu le projet de regagner ce lieu d'origine, même s'il demeurait indéterminé...
Un projet fou, irréalisable...
Aussi peu de raison le surprenait pourtant de la part de Zarmou. Il soupçonnait le jeune homme d'avoir voulu plutôt mettre un terme à une aventure sans issue, en choisissant une fin brillante, spectaculaire, et un peu héroïque.
Une fin qui faisait oublier ses erreurs et lui permettait d'entrer dans la légende.
Les derniers événements faisaient en effet l'objet principal de toutes les conversations à Chigarnaga.
Selon la version officielle, Zarmou, Ormeya et Ieu#s trois compagnons avaient été châtiés par Xorka. La divinité les avait attirévvers un lieu d'où ils avaient ensuite été mystérieusement enlevés. Leur aventure et sa fin tragique serviraient désormais d'exemple. Ayant enfreint les lois, ils avaient provoqué la colère de Xorka, et leur disparition était une démonstration de sa puissance.
Dans l'ensemble, le chef des pairs était assez satisfait. L'aventure se solderait, en définitive, par un renforcement de la croyance populaire.
C'était l'essentiel, même si elle ne lui permettait pas de dissiper les doutes que l'étude de certains passages des Textes faisait naître en lui. Dans le fond, sa propre conviction ne comptait guère ; l'intérêt de la communauté primait sur tout.
Machinalement, Ourdon manipula l'appareil.
Le siège de Xorka...
Il fallait toujours attendre quelques instants avant que la voix ne retentisse. Cette fois, pourtant...
L'attente lui paraissait plus longue qu'à l'accoutumée. Il vérifia le contact. Il avait fait ce que le rite prescrivait ; uniquement ce qu'il fallait faire. Tout était en ordre. Il s'attendait à entendre d'une seconde à l'autre les deux mots habituels :
— Xorka écoute...
Pourtant, l'appareil demeurait muet.
Ourdon fit plusieurs tentatives.
Vainement...
Il en demeura atterré.
Curieusement, ce silence le troublait bien davantage que l'émission normale de la courte phrase. Il se prenait à croire soudain plus fermement en l'existence de Xorka maintenant que l'appareil se taisait. En dépit des doutes qui l'assaillaient souvent, il se sentait frustré, abandonné. Et il envisageait en l'espace de quelques instants les conséquences de ce mutisme.
Les autres pairs et prêtres avaient été assez souvent témoins de l'émission pour ne pouvoir douter de la valeur sacrée de l'appareil, mais que se passerait-il pour les futures initiations?
— Zarmou a volé notre dieu..., murmura-t-il d'une voix sourde. Il repoussa aussitôt cette pensée, comprenant confusément que le départ du jeune homme ne pouvait avoir aucune conséquence dans ce lieu secret. Il n'était cependant pas certain que la même idée ne viendrait pas à l'esprit d'autres initiés.
Ourdon soupira avec lassitude.
Il faudrait, de toute façon, modifier les rites. Et cette salle souterraine était désormais sans objet...
Des changements...
Ils signifiaient une évolution. Et que ce silence subit soit ou non imputable à Zarmou, il lui semblait difficile de ne pas faire un rapprochement.
Qu'on le veuille ou non, il y avait quelque chose de changé à Chigarnaga. Simple coïncidence ?
Ourdon l'ignorait. De toute manière, il n'aimait pas le changement. La sécurité de Chigarnaga résidait dans le caractère immuable de tout ce qui régissait la cité et ses habitants.
En soupirant, Ourdon se rapprocha de l'appareil et essaya une nouvelle fois de le faire fonctionner.
Mais Xorka ne se manifestait plus.
Partagé depuis toujours entre le scepticisme et la crédulité, Ourdon ne savait qu'en conclure. Fallait-il y voir un signe? Xorka existait-il vraiment, et l'avait-il dédaigné? Ou offensé peut-être ?
La divinité traduisait-elle par son mutisme sa réprobation? Dans ce cas, se demandait Ourdon, à qui allait le reproche ? A Zarmou, à cause de sa conduite, ou au peuple de Chigarnaga pour avoir permis que Zarmou et les siens subissent un sort tragique ? En proie à la plus totale confusion, Ourdon se résigna à quitter la salle secrète. Il lui fallait prévenir les autres initiés, et étudier avec eux cette situation nouvelle et déconcertante.
Il s'éloigna lentement, en hochant pensivement la tête. Il pressentait que l'avenir leur réservait d'autres épreuves, devinait que l'exemple de Zarmou aurait, tôt ou tard, d'imprévisibles conséquences. Sa satisfaction première avait complètement disparu, cédant le pas à de multiples préoccupations.
Il y avait vraiment quelque chose de changé à Chigarnaga, et le chef des pairs sentait confusément que ce n'était qu'un début 1. Un jour, le peuple secouerait ses chaînes ; ce serait sa perte, car ses entraves constituaient aussi sa protection.
En débouchant dans la petite salle du temple, Ourdon ébaucha un geste vague, presque fataliste.
C'était peut-être inévitable... L'erreur avait été de croire que Chigarnaga pouvait être éternelle alors que tout ce qui était humain, il le comprenait maintenant, était voué à disparaître ; alors que toute oeuvre d'homme avait forcément un début et une fin.
« Xorka nous fixera une autre destinée », se dit-il en voulant encore croire que la divinité les dirigeait et conduisait vers des buts connus d'elle seule, en se réservant d'assurer leur salut.
Il haussa presque aussitôt les épaules.
— Xorka !
Le son de sa propre voix le surprit, il s'était exprimé à voix haute, et l'ironie de son exclamation le frappa.
Les doutes le reprenaient.
Et il savait que tout le reste de son existence serait inexorablement partagé entre la foi et l'incroyance. Dualité constante, comme celle que Zarmou et les siens avaient introduite dans l'esprit du peuple : valait-il mieux vivre chargé de chaînes ou s'en libérer au risque de mourir ? *
Le professeur Lascaze dévisagea longuement son interlocuteur. Un mince sourire flottait sur ses lèvres, et le faible hochement de sa tête semblait davantage être un tic qu'une affirmation.
— Vous me prenez pour un original, commandant, et vous avez peut-être raison, mais vous auriez grand tort de me prendre pour un fou ! Je tiens à votre disposition la preuve de ce que j'avance. Warner Grant ébaucha un geste de protestation. — Voyez-vous, poursuivit Lascaze sans se laisser interrompre, j'ai consacré près de quarante ans de ma vie à des recherches effectuées dans le sud du Pérou. J'ai passé des années à essayer de percer le mystère des pierres gravées d'Ica et à étudier les signes géants tracés sur les montagnes et les plateaux de certaines régions, en particulier dans la presqu'île de Huacas. Il est indéniable que tout cela provient d'une civilisation très ancienne, et sans aucun doute très évoluée, qui a brusquement sombré, qui a été balayée, rayée de la surface terrestre par quelque cataclysme, ou par une suite d'événements que nous ne pouvons imaginer. Nous ne saurons sans doute jamais comment et pourquoi cette civilisation a disparu, mais il n'en reste pas moins certain qu'elle a existé et qu'elle a laissé, avant de disparaître, une multitude de messages tracés dans des matériaux réputés durables. — Je n'en doute pas, déclara Grant. Pour en revenir à cet appareil... — Il est à votre disposition, je le répète, et il serait sans doute bon que vous le fassiez étudier par des spécialistes.
— Fonctionne-t-il encore, à votre avis?
— Je le crois. Du moins je pense qu'il est encore en état de fonctionnement. Il est, en tout cas, en parfait état de conservation, car tous les matériaux employés semblent être inoxydables et imputrescibles. Il se trouvait, je vous l'ai dit, dans une salle souterraine située à peu près au centre d'un plateau assez élevé et très vaste qui s'étend au nord d'Ica, c'est-à-dire entre cette ville et la pointe de Huacas. C'est une région très riche en vestiges. Les aménagements souterrains sont d'ailleurs complexes, et leur exploration n'est pas achevée. Quant à l'appareil...
— Quelqu'un y a-t-il touché ? s'enquit le commandant Grant. — Je crains que oui, avoua Lascaze. Certains membres de l'équipe qui a mis au jour cette salle y sont descendus pendant qu'on me prévenait. Quand je suis arrivé sur les lieux, moins d'une heure plus tard, ils débarrassaient l'appareil de quelques débris qui l'avaient partiellement recouvert au cours des travaux d'excavation. Certains instruments ont donc pu être manipulés, même de manière involontaire.
— Oui... Dites-moi, qu'est-ce qui vous a incité à prendre contact avec ce département qui, vous ne l'ignorez pas, s'occupe essentiellement des affaires spatiales ?
Le professeur Lascaze toussota.
— Écoutez, commandant, je suis évidemment archéologue avant tout, mais je possède quand même quelques notions de diverses techniques. A mon avis, cet appareil est une sorte d'émetteur... Les fouilles continuent, ajouta-t-il, et je ne doute pas que nous mettions rapidement au jour d'autres installations et équipements dont la nature nous permettra de nous faire une idée plus exacte. Il est encore trop tôt sans doute pour tirer des conclusions. Pourtant...
Il parut hésiter, toussota de nouveau, et finit par poursuivre : — La configuration même du plateau permet de supposer qu'il a pu être aménagé, autrefois, en aérodrome ou — pourquoi pas? — en spaciodrome. Certaines des inscriptions gravées dans les milliers de pierres trouvées à Ica laissent penser très sérieusement que ceux qui nous ont transmis ces messages possédaient les moyens de se déplacer dans l'espace... Certes, ces messages peuvent paraître rudimentaires, de prime abord, mais je crois que nous ne devons pas nous laisser abuser. Quand tout, ou presque, est menacé de destruction, choisir la pierre comme support des messages à transmettre signifie indéniablement opter pour un matériau capable de résister longtemps. Il y eut un bref silence.
— Intéressant..., apprécia enfin Warner Grant. Le commandant pianota distraitement sur le bord de son bureau, visiblement pensif.
— C'est entendu, décida-t-il après quelques instants de réflexion, je vous accompagnerai dès demain à Ica.
*
* *
Quelques jours plus tard, une équipe de spécialistes supervisée par le commandant Grant en personne parvenait à faire fonctionner de nouveau le répondeur-guideur automatique exhumé.
Un signal reçu en retour permettait d'affirmer que les émissions étaient captées quelque part.
Quelque part...
On ne savait où.
Quelques semaines plus tard, on réussissait à localiser la source d'où émanait automatiquement cet accusé de réception.
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