La Sonate des spectres - Éclairs
Acte Troisième ................................................................... 141
ACTE TROISIÈME
Même décor qu’au premier acte, devant la maison. La confise-rie est éclairée. L’appartement du premier également, les fenêtres sont ouvertes, les stores relevés.
LE CONFISEUR, devant sa porte.
LE MONSIEUR, sur le banc vert.
Cette averse a fait du bien.
LE CONFISEUR.
Une vraie bénédiction ! Les framboises vont de nouveau donner !
LE MONSIEUR.
Je vous prierai de m’en céder quelques litres, nous avons renoncé à faire nous-mêmes des confitures – elles fermentent et moisissent toujours !
LE CONFISEUR.
Oui, je connais cela. Il faut surveiller les pots de confi-tures comme des enfants mal élevés… il y en a qui ajoutent de l’acide salicylique, mais ce sont des trucs que je n’approuve pas…
LE MONSIEUR.
L’acide salicylique, oui, cela empêche la moisissure, en effet.
– 142 –
LE CONFISEUR.
Mais la confiture prend le goût… et c’est un truc…
LE MONSIEUR.
Dites-moi, monsieur Stark, avez-vous le téléphone ?
LE CONFISEUR.
Non.
LE MONSIEUR.
Ah !
LE CONFISEUR.
Pourquoi demandez-vous cela ?
LE MONSIEUR.
J’y songeais par hasard… cela peut être utile pour rece-voir des commandes… ou des communications impor-tantes…
LE CONFISEUR.
C’est possible. Mais il vaut mieux souvent ne pas en avoir…
LE MONSIEUR.
Certainement, certainement. J’ai toujours des batte-ments de cœur, quand j’entends la sonnerie du téléphone, on ne sait jamais ce qui vous attend – et je veux être tran-quille – tranquille avant tout.
– 143 –
LE CONFISEUR.
Moi aussi.
LE MONSIEUR regarde sa montre.
Je pense qu’on va bientôt allumer le réverbère.
LE CONFISEUR.
On nous a peut-être oubliés, l’avenue est déjà éclairée.
LE MONSIEUR.
Non, non, il viendra… et quel plaisir ce sera de voir notre réverbère allumé ! (On entend la sonnerie du téléphone à l’intérieur. Louise apparaît dans la chambre du premier et va à l’appareil ; le Monsieur se lève, met sa main sur son cœur et es-saie de suivre, mais il n’entend rien. Pause. Louise sort dans le jardin.)
LE MONSIEUR, agité.
Quelque chose de nouveau ?
LOUISE.
Toujours rien.
LE MONSIEUR.
Était-ce mon frère ?
LOUISE.
Non, c’était Mme Gerda.
LE MONSIEUR.
Que voulait-elle ?
– 144 –
LOUISE.
Vous parler.
LE MONSIEUR.
Je ne veux pas. Dois-je consoler mon bourreau ? Je l’ai fait autrefois, mais j’en ai assez à présent. – Vois-tu là-haut ? Ils ont oublié d’éteindre. – Une chambre abandonnée est plus effrayante quand elle est éclairée que quand elle est obscure. C’est qu’on voit alors les revenants… (À mi-voix.) Et Agnès, la fille du confiseur ? Crois-tu qu’il sache quelque chose ?
LOUISE.
C’est difficile à dire, car il ne parle jamais de ses peines, pas plus que les autres habitants de cette maison silencieuse.
LE MONSIEUR.
Ne devrait-on pas le lui dire ?
LOUISE.
Pour l’amour de Dieu, non…
LE MONSIEUR.
Mais ce n’est sûrement pas la première fois qu’elle lui cause du souci ?
LOUISE.
Il ne parle jamais d’elle.
– 145 –
LE MONSIEUR.
C’est affreux ! Quand en verrons-nous la fin ? (Le télé-phone sonne dans la salle à manger.)
LE MONSIEUR.
On sonne encore. N’y va pas ! Je ne veux rien savoir. Mon enfant dans cette compagnie ! Avec un aventurier et une fille ! C’est inouï ! Pauvre Gerda !
LOUISE.
Il vaut mieux savoir. Je rentre ; il faut agir !
LE MONSIEUR.
Je suis cloué sur place ! Je puis encore subir les coups du sort, mais m’en défendre, non !
LOUISE.
Si l’on fuit le danger, il vous assaille ; et si l’on ne se dé-fend pas, il vous terrasse.
LE MONSIEUR.
On est invulnérable, lorsqu’on se tient à l’écart.
LOUISE.
Invulnérable ?
LE MONSIEUR.
Lorsqu’on ne s’en mêle pas, tout finit par s’arranger.
À quoi bon intervenir, lorsque tant de passions sont en jeu ? Je suis impuissant à les dompter ou à en changer le cours.
– 146 –
LOUISE.
Mais l’enfant ?
LE MONSIEUR.
J’ai renoncé à tous mes droits. Et d’ailleurs, dois-je l’avouer ? je n’y tiens plus. Surtout maintenant qu’elle est venue détruire les images du passé, tout ce que j’avais gardé de beau en moi s’est évanoui.
LOUISE.
Mais c’est la délivrance.
LE MONSIEUR.
Vois-tu, comme tout paraît vide là-dedans comme après un déménagement… et là-haut, comme après un incendie !
LOUISE.
Qui vient là ?
AGNÈS arrive, agitée, craintive ; elle essaie de se dominer,
s’avance vers la porte, devant laquelle est assis le Confi-
seur.
LOUISE, au Monsieur.
C’est Agnès ! Qu’est-ce que cela veut dire ?
LE MONSIEUR.
Agnès ! Alors tout commence à s’arranger.
LE CONFISEUR, tranquillement.
Bonsoir, mon enfant. Où as-tu été ?
– 147 –
AGNÈS.
Je suis allée me promener.
LE CONFISEUR.
Ta mère t’a appelée plusieurs fois.
AGNÈS.
Ah ! vraiment ! Eh bien, me voilà !
LE CONFISEUR.
Descends vite et aide-lui à chauffer le four, je t’en prie.
AGNÈS.
Est-elle fâchée contre moi ?
LE CONFISEUR.
Elle ne peut pas être fâchée contre toi.
AGNÈS.
Oh ! si, certainement ! mais elle ne le montre pas.
LE CONFISEUR.
Tant mieux ! Ainsi tu ne seras pas grondée. (Agnès rentre dans la maison.)
LE MONSIEUR, à Louise.
Sait-il, ou ne sait-il pas ?
LOUISE.
Ah ! pourvu qu’il ne sache rien !
– 148 –
LE MONSIEUR.
Mais qu’est-il donc arrivé ? Une rupture ? (Au Confiseur.) Écoutez, monsieur Stark.
LE CONFISEUR.
Plaît-il ?
LE MONSIEUR.
Je pensais… Avez-vous vu sortir quelqu’un, il y a un moment ?
LE CONFISEUR.
J’ai vu sortir un commissionnaire et un facteur, je crois.
LE MONSIEUR.
Ah ! (À Louise.) Il y a eu erreur peut-être ! nous aurons mal entendu, je ne puis pas m’expliquer cela ; peut-être a-t-il inventé toute l’histoire. Que disait Mme Gerda au téléphone !
LOUISE.
Elle voulait vous parler.
LE MONSIEUR.
Comment était-elle ? Paraissait-elle agitée ?
LOUISE.
Oui.
LE MONSIEUR.
Je trouve que c’est un manque de tact de s’être adressée à moi dans cette circonstance…
– 149 –
LOUISE.
Mais l’enfant !
LE MONSIEUR.
Dire que j’ai rencontré ma fille dans l’escalier ! Lorsque que je lui ai demandé si elle me reconnaissait, elle m’a appe-lé son oncle ; puis elle m’a dit que son père était là-haut… il est son beau-père et il a tous les droits… ils m’ont rejeté, ca-lomnié…
LOUISE.
Une voiture s’arrête au coin. (Le Confiseur se retire.)
LE MONSIEUR.
Pourvu qu’elles ne reviennent pas me cramponner ! En-tendre ma fille chanter les louanges d’un autre père, recom-mencer la vieille histoire depuis le commencement. « Pour-quoi m’as-tu épousée ? – Tu le sais bien ; mais pourquoi vou-lais-tu m’avoir ? – Tu le sais bien. » Et ainsi de suite jusqu’à la fin des fins.
LOUISE.
C’est M. le Consul qui vient.
LE MONSIEUR.
Comment est-il ?
LOUISE.
Il ne semble pas se presser.
– 150 –
LE MONSIEUR.
Il prépare ce qu’il va me dire ! A-t-il l’air satisfait ?
LOUISE.
Pensif, plutôt.
LE MONSIEUR.
Ah !… cela a toujours été ainsi ; aussitôt qu’il se trouve dans le voisinage de cette femme, il me trahit, elle a toujours su les charmer tous, excepté moi ! Elle était pour moi bru-tale, laide et sotte, et pour les autres seulement elle devenait aimable, charmante, belle et spirituelle ! Toutes les haines que mon caractère indépendant avait suscitées autour de moi, se transformaient aussitôt en sympathies vis-à-vis d’elle. Puis ils se servaient d’elle pour me réduire, m’influencer, me blesser et enfin me faire mourir !
LOUISE.
J’entre pour répondre au téléphone. Cet orage passera comme tout le reste.
LE MONSIEUR.
Les hommes ne peuvent souffrir un caractère indépen-dant. Ils veulent qu’on leur obéisse. Tous mes subordonnés et jusqu’à l’huissier de service voulaient m’assujettir, et, comme je résistais, ils m’appelaient un despote. Les ser-vantes de la maison essayaient de me faire manger les restes, et comme je ne l’admettais pas, elles excitaient la maîtresse de maison contre moi. Et enfin ma femme elle-même voulait m’assujettir à l’aide de l’enfant ; alors je suis parti, et il y a eu une conspiration contre le tyran – c’était
– 151 – moi. – Rentre maintenant, Louise, nous serons bien ici pour mettre le feu aux poudres.
LE FRÈRE arrive à gauche.
LE MONSIEUR.
Le résultat ? Pas de détails, n’est-ce pas ?
LE FRÈRE.
Asseyons-nous. Je suis un peu fatigué.
LE MONSIEUR.
Le banc est mouillé.
LE FRÈRE.
Ce ne sera pas plus dangereux pour moi que toi.
LE MONSIEUR.
Comme tu veux. Où est mon enfant ?
LE FRÈRE.
Puis-je commencer par le commencement ?
LE MONSIEUR.
Commence.
LE FRÈRE, lentement.
J’arrive donc à la gare avec Gerda ; je le vois, lui, devant le guichet avec Agnès…
LE MONSIEUR.
Agnès était donc là ?
– 152 –
LE FRÈRE.
Oui, et ton enfant aussi. Gerda reste devant la porte et je m’avance juste au moment où il tendait les billets à Agnès ; quand elle voit que c’étaient des billets de troisième classe, elle les lui jette à la figure, sort en courant et monte dans une voiture.
LE MONSIEUR.
Fi !
LE FRÈRE.
Pendant que je m’expliquais avec le monsieur, Gerda s’avance, s’empare de l’enfant et disparaît avec elle dans la foule…
LE MONSIEUR.
Et lui, que dit-il ?
LE FRÈRE.
Tu sais bien, quand on n’entend qu’un seul son de cloche…
LE MONSIEUR.
Non, je veux savoir. Il n’était pas si mauvais, naturelle-ment, que nous l’avions pensé ; il a aussi ses bons côtés, n’est-ce pas ?
LE FRÈRE.
Sans doute.
– 153 –
LE MONSIEUR.
Cela ne me surprend pas. Mais ne me demande pas d’entendre faire le panégyrique de mon ennemi.
LE FRÈRE.
Non pas le panégyrique – mais il y a des circonstances atténuantes…
LE MONSIEUR.
M’as-tu jamais écouté, lorsque j’ai voulu te dire com-ment les choses s’étaient réellement passées ? Tu ne répon-dais que par un silence désapprobateur comme si j’avais voulu te mentir. Tu tenais toujours pour l’injustice, et ceci, parce que… tu étais amoureux de Gerda. Mais il y avait en-core un autre motif…
LE FRÈRE.
Ne dis plus rien, frère ! Tu ne vois les choses qu’à ton point de vue…
LE MONSIEUR.
Comment puis-je voir mes affaires du point de vue de mon ennemi ? Je ne puis pourtant pas élever la main contre moi-même ?
LE FRÈRE.
Je ne suis pas ton ennemi.
LE MONSIEUR.
Tu l’es, si tu es l’ami de celle qui m’a fait du mal. – Où est mon enfant ?
– 154 –
LE FRÈRE.
Je ne le sais pas.
LE MONSIEUR.
Comment les choses ont-elles fini à la gare ?
LE FRÈRE.
Le Monsieur est parti seul pour le Sud.
LE MONSIEUR.
Et les deux autres ?
LE FRÈRE.
Disparues.
LE MONSIEUR.
Alors elles peuvent encore me tomber sur les bras. (Pause.) Les as-tu vues partir avec lui ?
LE FRÈRE.
Non, il est parti seul.
LE MONSIEUR.
Nous voilà au moins débarrassés de celui-là. Restent la mère et l’enfant.
LE FRÈRE.
Pourquoi y a-t-il de la lumière là-haut ?
LE MONSIEUR.
Parce qu’ils ont oublié d’éteindre.
– 155 –
LE FRÈRE.
Je vais y aller.
LE MONSIEUR.
Non, n’y va pas. Pourvu qu’elles ne reviennent pas ! Re-commencer tout cela, comme un devoir d’écolier…
LE FRÈRE.
Mais tout commence à s’arranger.
LE MONSIEUR.
Le pire nous attend. Crois-tu qu’elles reviendront ?
LE FRÈRE.
Non, pas après la défaite qu’elle a subie devant Louise.
LE MONSIEUR.
Je l’avais oublié ! Elle m’a fait l’honneur de paraître ja-louse. Je crois tout de même qu’il y a une justice dans ce monde.
LE FRÈRE.
Et elle a dû constater qu’Agnès était plus jeune qu’elle.
LE MONSIEUR.
Pauvre Gerda ! – Dans des cas pareils, on ne peut pas dire aux gens qu’il y a une justice, une justice vengeresse… car ils mentent en disant qu’ils aiment la justice. Leur propre saleté, ils voudraient qu’on la respectât. La Némésis n’est là que pour les autres… (Pause.) On sonne. C’est un serpent à sonnettes, ce téléphone !
– 156 –
LOUISE. On la voit prendre l’appareil. Pause.
LE MONSIEUR, à Louise.
Le serpent a mordu ?
LOUISE, à la fenêtre.
Puis-je vous parler ?
LE MONSIEUR va à la fenêtre.
Parle !
LOUISE.
Mme Gerda s’en va en Dalécarlie pour se retirer chez sa mère avec l’enfant.
LE MONSIEUR, au frère.
La mère et l’enfant à la campagne, dans un bon milieu. Tout s’arrange maintenant ! Oh !
LOUISE.
Mme Gerda me prie de monter à l’appartement et d’éteindre les lumières !
LE MONSIEUR.
Fais-le tout de suite, Louise, et baisse les stores, afin que nous ne puissions plus rien voir.
LOUISE s’en va.
LE CONFISEUR sort, il regarde en l’air.
Je crois que l’orage s’est dissipé.
– 157 –
LE MONSIEUR.
Le ciel semble en effet s’être éclairci, et nous allons avoir clair de lune !
LE FRÈRE.
C’était une pluie bienfaisante.
LE CONFISEUR.
Bénie !
LE MONSIEUR.
Voici enfin l’allumeur de réverbères. (L’allumeur de ré-verbères vient et allume le réverbère.)
LE MONSIEUR.
Le premier réverbère. C’est l’automne ! Notre saison, à nous autres vieux ! Le crépuscule tombe, mais la raison nous éclaire comme une lanterne sourde pour que nous ne pre-nions pas un mauvais chemin.
LOUISE, on l’aperçoit dans l’appartement du premier ; aussitôt
après il fait obscur.
LE MONSIEUR.
Ferme les fenêtres et baisse les stores, pour que les sou-venirs dorment en paix ! La tranquillité de l’âge. Et cet au-tomne je quitterai cette maison silencieuse.
RIDEAU.
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