La Sonate des spectres - Éclairs
Acte Deuxième ..................................................................... 34
ACTE DEUXIÈME
Le salon rond. Au fond, un poêle en faïence surmonté d’une glace, avec pendule et candélabres ; à droite, un vestibule avec vue sur une chambre verte, meublée en acajou ; à gauche, la statue om-bragée de palmiers et qu’un rideau peut cacher ; à gauche, au fond, une porte donnant sur la chambre aux jacinthes, où la jeune fille est assise et lit. On voit le Colonel, de dos, assis et occupé à écrire dans la chambre verte.
Bengtsson le domestique, en livrée, entre par le vestibule avec Johansson qui est en habit et cravate blanche.
BENGTSSON.
Maintenant vous allez servir, Johansson, pendant que moi j’accrocherai les manteaux. Vous avez bien l’habitude ?
JOHANSSON.
Dans le jour je roule un char de guerre, comme vous sa-vez. Mais le soir je sers à table dans les réunions et ç’a tou-jours été mon rêve de pénétrer dans cette maison… Ce sont des gens extraordinaires, n’est-ce pas ?
BENGTSSON.
Oui… pas très ordinaires, on peut le dire.
JOHANSSON.
Est-ce que c’est une soirée de musique, ou quoi ?
– 34 –
BENGTSSON.
C’est l’habituel souper des spectres, comme ils l’appellent. Ils boivent du thé, sans échanger un mot. Tout au plus le Colonel parle-t-il et pendant ce temps ils grigno-tent des petits gâteaux, tous ensemble : cela s’entend, on di-rait des rats qui courent dans un grenier.
JOHANSSON.
Pourquoi appelle-t-on cela le souper des spectres ?
BENGTSSON.
Ils ont l’air de spectres… et voilà vingt ans que cela dure : toujours les mêmes personnes, qui disent les mêmes choses ou gardent le même silence, pour ne pas avoir à rou-gir de honte.
JOHANSSON.
Est-ce qu’il n’y a pas aussi une maîtresse de maison ?
BENGTSSON.
Bien sûr que si, mais elle est si faible d’esprit : elle reste assise dans un petit cabinet, parce que ses yeux ne suppor-tent pas la lumière… Elle reste là. (Il montre la porte d’un placard.)
JOHANSSON.
Elle reste là-dedans ?
BENGTSSON.
Oui. Je vous ai bien dit qu’elle n’est pas ordinaire.
– 35 –
JOHANSSON.
De quoi a-t-elle donc l’air ?
BENGTSSON.
D’une momie. Voulez-vous la voir ? (Il ouvre la porte du placard.) La voici.
JOHANSSON.
Dieu du ciel !
LA MOMIE, sur un ton de radotage.
Pourquoi ouvre-t-il la porte ? N’ai-je pas dit qu’elle doit rester fermée ?…
BENGTSSON, sur le même ton.
Ta, ta, ta ! Si la petite follette est bien sage, elle aura quelque chose de bon. Joli perroquet.
LA MOMIE, comme un perroquet.
Joli perroquet. Jacob est-il là ? Kurre !
BENGTSSON.
Elle croit être un perroquet, et il est bien possible qu’il en soit ainsi. (À la Momie.) Polly, siffle-nous quelque chose. (La Momie siffle.)
JOHANSSON.
J’ai déjà vu bien des choses, mais encore rien de pareil !
– 36 –
BENGTSSON.
Voyez-vous, quand une maison vieillit, elle moisit, et quand des êtres humains restent longtemps ensemble et se torturent mutuellement, ils deviennent fous. Cette femme – silence, Polly ! – cette momie est restée quarante ans ici. Le même mari, les mêmes meubles, les mêmes relations, les mêmes amis… (Bengtsson referme la portière sur la Momie.) Et ce qui s’est passé dans cette maison… je le sais à peine. Vous voyez cette statue, c’est cette femme, quand elle était jeune.
JOHANSSON.
Dieu de Dieu ! C’est la Momie, ça ?
BENGTSSON.
Oui. C’est à en pleurer. Mais cette femme, par la puis-sance de l’imagination, ou par quelque autre moyen, a ac-quis certaines particularités de l’oiseau bavard. Ainsi elle ne supporte pas les infirmes et les malades… Elle ne supporte pas sa propre fille, parce que celle-ci est malade.
JOHANSSON.
La jeune fille est malade ?
BENGTSSON.
Vous ne le saviez pas ?
JOHANSSON.
Non. Et le Colonel, qui est-ce ?
BENGTSSON.
Vous allez le voir.
– 37 –
JOHANSSON, contemplant la statue.
C’est épouvantable de se représenter… Quel âge a cette femme ?
BENGTSSON.
Personne ne le sait… Mais on raconte que quand elle avait trente-cinq ans, elle en paraissait dix-neuf… et elle persuada le Colonel qu’elle venait d’avoir dix-neuf ans… Ici, dans cette maison… Savez-vous à quoi sert ce paravent ja-ponais, le noir, là, près de la chaise longue ? On l’appelle le paravent de la Mort, et on le place là quand quelqu’un va mourir, comme dans une maison de santé…
JOHANSSON.
C’est décidément une maison épouvantable… Et l’Étudiant brûlait d’y entrer, comme si c’était le paradis !
BENGTSSON.
Quel Étudiant ? Ah oui, celui qui doit venir ce soir. Le Colonel et sa fille l’ont rencontré à l’Opéra, et ont été tous les deux séduits par lui… Hem ! Mais maintenant à mon tour de questionner. Qui est votre maître ? Le directeur au fau-teuil roulant ?
JOHANSSON.
Est-ce qu’il viendra aussi, celui-là ?
BENGTSSON.
Il n’est pas invité.
JOHANSSON.
Alors il viendra au besoin sans être invité…
– 38 –
LE VIEUX apparaît dans le vestibule ; redingote, chapeau haut
de forme, béquilles ; il se glisse doucement et écoute.
BENGTSSON.
Ce doit être un fameux vieux coquin, hein ?
JOHANSSON.
Un malin !
BENGTSSON.
Il a l’air du diable en personne.
JOHANSSON.
Et à coup sûr c’est aussi un sorcier… car il passe à tra-vers les portes fermées…
LE VIEUX s’avance et saisit Johansson par l’oreille.
Prends garde à toi, canaille ! (À Bengtsson.) Annoncez-moi au Colonel.
BENGTSSON.
Mais c’est qu’on attend du monde…
LE VIEUX.
Je le sais, mais ma visite est presque… attendue, sinon souhaitée…
BENGTSSON.
Ah ! Quel nom dois-je… M. le Directeur Hummel ?
– 39 –
LE VIEUX.
Parfaitement. (Bengtsson va, en traversant le vestibule, à la chambre verte, dont il referme la porte derrière lui… À Jo-hansson.) Va-t’en ! (Johansson hésite.) Va-t’en ! (Johansson disparaît par le vestibule. Le Vieux examine la pièce ; il s’arrête devant la statue, plongé dans une profonde admiration .) Amé-lie ! c’est elle !… Elle ! (Il rôde à travers la pièce, et touche les objets ; il arrange sa perruque devant une glace, puis revient à la statue.)
LA MOMIE, de son cabinet.
Joli perroquet.
LE VIEUX, sursautant.
Qu’est-ce que c’est ? Est-ce qu’il y a un perroquet dans ce salon ? Mais je n’en vois pas ?
LA MOMIE.
Es-tu là, Jacob ?
LE VIEUX.
La maison est hantée.
LA MOMIE.
Jacob !
LE VIEUX.
Je ne me sens pas tranquille. Ils ont donc de pareils se-crets dans cette maison ? (Il examine un tableau et tourne le dos au cabinet.) Le voilà, lui… lui !
– 40 –
LA MOMIE arrive derrière le Vieux et lui tire sa perruque.
Kurre !… Est-ce Kurre ?
LE VIEUX, sautant en l’air.
Dieu du Ciel ! Qu’est-ce que c’est que çà ?
LA MOMIE, reprenant une voix humaine.
C’est toi, Jacob ?
LE VIEUX.
Je m’appelle en effet Jacob…
LA MOMIE, avec émotion.
Et moi Amélie !
LE VIEUX.
Non, non, non ! Ô Seigneur Dieu !…
LA MOMIE.
Oui, voilà ce que je suis devenue, et (Montrant la statue) voilà ce que j’étais autrefois. C’est édifiant de vivre… Je vis surtout dans ce cabinet, aussi bien pour ne pas être obligée de voir, que pour ne pas être vue… Mais toi, Jacob, que viens-tu chercher ici ?
LE VIEUX.
Mon enfant, notre enfant…
LA MOMIE.
Elle est là.
– 41 –
LE VIEUX.
Où ?
LA MOMIE.
Là, dans la chambre aux jacinthes.
LE VIEUX, regardant la jeune fille.
Oui, c’est bien elle, (Un silence.)
LE VIEUX.
Que dit son père ? je veux dire le Colonel, ton mari ?
LA MOMIE.
Je me suis un jour fâchée contre lui, et je lui ai tout ra-conté…
LE VIEUX.
Et alors ?
LA MOMIE.
Il ne m’a pas crue, mais il m’a répondu : « Voilà ce que toutes les femmes ont coutume de dire, quand elles veulent tuer leur mari ». En tout cas ça été un crime affreux. Toute sa vie en est gâtée, son arbre généalogique falsifié. Je lis souvent l’annuaire de la noblesse et je me dis : « Il a fait un faux certificat d’état civil, comme une servante, et c’est puni des travaux forcés ».
LE VIEUX.
Plus d’un en fait autant : je me souviens que tu donnais une fausse date de naissance…
– 42 –
LA MOMIE.
C’est ma mère qui m’avait appris à le faire, ce n’était pas ma faute. Mais, dans notre crime, c’est toi surtout qui étais responsable.
LE VIEUX.
Non, c’est ton mari qui a provoqué ce crime quand il m’a enlevé ma fiancée. J’étais ainsi fait que je ne pouvais pardonner avant d’avoir châtié… Je considérais cela comme un devoir impérieux… et je le fais encore.
LA MOMIE.
Que viens-tu chercher dans cette maison ? Que veux-tu ? Comment es-tu entré ici ? S’agit-il de ma fille ? Si tu la touches, il faudra que tu meures.
LE VIEUX.
Je veux son bien.
LA MOMIE.
Mais il faut que tu ménages son père.
LE VIEUX.
Non.
LA MOMIE.
Alors il faudra que tu meures… dans ce salon… derrière ce paravent…
– 43 –
LE VIEUX.
Possible… Mais je ne lâche pas le morceau quand une fois j’ai mordu…
LA MOMIE.
Tu veux la marier à l’étudiant… pourquoi ? Il n’est rien et il n’a rien.
LE VIEUX.
Il sera riche grâce à moi.
LA MOMIE.
Est-ce que tu es invité ce soir ?
LE VIEUX.
Non, mais j’ai l’intention de me faire inviter au souper des spectres.
LA MOMIE.
Sais-tu qui doit y assister ?
LE VIEUX.
Pas exactement.
LA MOMIE.
Le baron, qui habite au-dessus et dont le beau-père a été enterré cet après-midi…
LE VIEUX.
Celui qui veut divorcer, pour épouser la fille de la con-cierge… et qui a été ton amant ?
– 44 –
LA MOMIE.
Et puis il y aura aussi ton ancienne fiancée, celle que mon mari a séduite…
LE VIEUX.
Jolie réunion !
LA MOMIE.
Mon Dieu, si nous pouvions mourir, si nous pouvions mourir !
LE VIEUX.
Pourquoi donc vous fréquentez-vous ?
LA MOMIE.
Les crimes, les secrets, les fautes nous lient les uns aux autres. Nous avons rompu et nous nous sommes séparés un nombre de fois incalculable, mais ensuite quelque chose nous attire de nouveau les uns vers les autres…
LE VIEUX.
Je crois que voici le Colonel…
LA MOMIE.
Alors je retourne trouver Adèle… (Un silence.) Jacob, songe à ce que tu fais : ménage-le. (Un silence. Elle sort.)
LE COLONEL entre, froid, réservé.
Asseyez-vous, je vous prie. (Le Vieux s’assied lente-ment. Un silence. Il regarde fixement le Vieux.) C’est bien vous qui avez écrit cette lettre ?
– 45 –
LE VIEUX.
Oui.
LE COLONEL.
Vous vous appelez Hummel ?
LE VIEUX.
Oui. (Un silence.)
LE COLONEL.
Puisque je sais maintenant que vous avez racheté toutes les reconnaissances de dettes que j’avais dehors, je suis entre vos mains. Que voulez-vous ?
LE VIEUX.
Je veux être payé, d’une façon ou de l’autre.
LE COLONEL.
De quelle façon l’entendez-vous ?
LE VIEUX.
D’une façon très simple : Ne parlons pas d’argent ; rece-vez-moi seulement dans votre maison.
LE COLONEL.
Si une si petite chose peut vous rendre service…
LE VIEUX.
Merci.
– 46 –
LE COLONEL.
Et puis ?
LE VIEUX.
Renvoyez Bengtsson.
LE COLONEL.
Pourquoi agirais-je ainsi ? Mon fidèle domestique, qui est à mon service depuis un temps infini, qui a obtenu la médaille nationale décernée aux fidèles serviteurs ? Pour-quoi ferais-je cela ?
LE VIEUX.
Toutes ces belles choses n’existent que dans votre ima-gination ; il n’est pas ce qu’il paraît être.
LE COLONEL.
Qui donc est exactement ce qu’il paraît être ?
LE VIEUX, faiblissant.
C’est vrai. Mais il faut que Bengtsson s’en aille.
LE COLONEL.
Prétendez-vous décider en maître chez moi ?
LE VIEUX.
Oui. Comme je possède tout ce qu’on voit ici, meubles, tentures, vaisselle, lingerie… et bien plus encore…
LE COLONEL.
Quoi encore ?
– 47 –
LE VIEUX.
Tout, tout ce qu’on peut voir ici, je le possède, tout est à moi.
LE COLONEL.
Soit, cela vous appartient. Mais mon blason et mon nom intact sont bien à moi.
LE VIEUX.
Non, du tout, non, pas même cela. (Un silence.) Vous n’êtes pas noble.
LE COLONEL.
Vous n’avez pas honte !
LE VIEUX, tirant un papier de sa poche.
Quand vous aurez lu cet extrait de l’armorial, vous ver-rez que la famille dont vous portez le nom est éteinte depuis un siècle.
LE COLONEL, lisant.
J’ai déjà d’ailleurs entendu des bruits de ce genre, mais je porte le nom qui me vient de mon père… (Il lit.) C’est vrai ; vous avez raison… Je ne suis pas noble. Pas même ce-la !… Alors j’ôte la bague marquée de mon sceau. C’est vrai, elle vous appartient : tenez.
LE VIEUX met la bague dans sa poche.
Alors continuons : vous n’êtes pas non plus colonel ?
– 48 –
LE COLONEL.
Vraiment, je ne le suis pas ?
LE VIEUX.
Non ! Vous avez été autrefois colonel dans un corps de volontaires américains, mais après la guerre de Cuba et la réorganisation de l’armée, tous les anciens grades ont été abolis…
LE COLONEL.
Est-ce vrai ?
LE VIEUX, mettant la main à sa poche.
Voulez-vous lire ?
LE COLONEL.
Non, ce n’est pas nécessaire !… Qui donc êtes-vous pour avoir le droit de me dépouiller de la sorte ?
LE VIEUX.
Vous le verrez ! Mais, pour ce qui est de dépouiller, sa-vez-vous qui vous êtes ?
LE COLONEL.
Vous n’avez donc pas honte ?
LE VIEUX.
Ôtez votre perruque et regardez-vous dans la glace, mais enlevez en même temps votre râtelier et rasez-vous la moustache, faites-vous détacher par Bengtsson votre corset de fer, et alors nous verrons si l’on ne reconnaît pas le do-
– 49 – mestique Xyz, celui qui était naguère pique-assiette dans une certaine cuisine… (Le Colonel porte la main à une son-nette qui est sur la table, le Vieux prévient son mouvement.) Ne touchez pas à la sonnette, n’appelez pas Bengtsson, sinon je le fais arrêter… tenez-vous tranquille maintenant et nous al-lons continuer à jouer nos anciens rôles.
LE COLONEL.
Qui êtes-vous ? Je reconnais le regard et l’accent…
LE VIEUX.
Ne demandez rien, taisez-vous, et contentez-vous d’obéir.
L’ÉTUDIANT entre, s’incline devant le Colonel.
Monsieur le Colonel.
LE COLONEL.
Soyez le bienvenu chez moi, jeune homme. Votre noble conduite lors de la terrible catastrophe a mis votre nom sur toutes les lèvres, et je considère comme un honneur de vous recevoir chez moi…
L’ÉTUDIANT.
Monsieur le Colonel, mon humble origine… votre nom illustre et votre noble naissance…
LE COLONEL.
Permettez-moi de vous présenter : Monsieur le Candidat Archenholz… Monsieur le Directeur Hummel… Voulez-vous saluer ces dames, Monsieur le Candidat, j’ai un entretien à terminer avec Monsieur le Directeur. (L’Étudiant est introduit
– 50 – dans la chambre aux jacinthes où on le voit s’entretenant timi-dement avec la jeune fille .) Un charmant jeune homme, musi-cien, il chante, il fait des vers… S’il était noble, et de condi-tion égale, je n’aurais aucune objection à ce que… oui…
LE VIEUX.
À quoi ?
LE COLONEL.
À ce que ma fille…
LE VIEUX.
Votre fille… À propos, pourquoi reste-t-elle toujours dans cette chambre-là ?
LE COLONEL.
Il faut qu’elle reste dans la chambre aux jacinthes, quand elle n’est pas dehors : c’est une manie chez elle… Et voici Mlle Beata de Holsteinkrona, une personne ravissante, chanoinesse, pourvue d’une rente qui est tout à fait en rap-port avec sa situation et ses relations.
LE VIEUX, à part.
Ma fiancée ! (La Fiancée a les cheveux blancs, l’air d’une simple d’esprit.)
LE COLONEL, présentant.
Mademoiselle de Holsteinkrona, le Directeur Hummel…
LA FIANCÉE s’incline et s’assied.
L’HOMME DE QUALITÉ entre, l’air mystérieux ; il est en deuil
et s’assied.
– 51 –
LE COLONEL.
Baron Skanskorg…
LE VIEUX, à part, sans se lever.
Je crois que c’est le voleur de bijoux… (Au Colonel.) Faites venir la Momie, et la collection sera au complet…
LE COLONEL, sur la porte de la chambre aux jacinthes.
Polly !
LA MOMIE, entrant.
Kurre…
LE COLONEL.
Faut-il que la jeunesse aussi vienne ?
LE VIEUX.
Non. Pas la jeunesse : il sied de l’épargner. (Ils s’assoient tous en cercle, sans rien dire.)
LE COLONEL.
Voulez-vous que nous prenions le thé ?
LE VIEUX.
À quoi bon ? Personne n’aime le thé, et nous n’avons pas envie de feindre. (Un silence.)
LE COLONEL.
Alors, nous allons causer ?
– 52 –
LE VIEUX, lentement, avec des temps.
Parler du temps qu’il fait, quand nous le savons ; nous demander comment nous allons, quand nous le savons ? Je préfère le silence : on entend alors les pensées et on y voit le passé ; le silence ne permet pas de rien cacher, comme le font les paroles. J’ai lu ces jours derniers que la différence des langues chez les peuples primitifs s’est établie, en réalité, dans le but de cacher à une race les secrets de l’autre. Les langues sont donc des chiffres, et qui en trouve la clef com-prend toutes les langues du monde. Cela n’empêche cepen-dant pas que des secrets peuvent être révélés sans clefs, et cela surtout dans le cas où il s’agit de démontrer la paternité. Mais la preuve devant un tribunal, c’est une autre affaire : deux faux témoins constituent une preuve complète, quand ils sont d’accord ; mais pour des incursions en pays ennemi, comme je l’entends, on ne prend pas de témoins avec soi. La nature même a mis dans l’homme un sentiment de pudeur qui cherche à cacher ce qui doit être caché. Pourtant nous pénétrons sans le vouloir dans la situation, et il se présente parfois des circonstances où ce qu’il y a de plus secret se dé-couvre, où le masque est arraché à l’imposteur, où le fripon est mis à nu… (Un silence ; ils se considèrent tous sans mot dire.) Quel silence s’est fait ! (Long silence.) Ici, par exemple, dans cette estimable maison, dans ce magnifique intérieur, où beauté, culture et opulence sont réunies… (Long silence.) Nous tous, qui sommes ici, nous savons qui nous sommes, n’est-il pas vrai ? Je n’ai pas besoin de le dire… Et vous me connaissez, bien que vous fassiez comme si vous ne me connaissiez pas… Là, dans cette chambre, est ma fille, la mienne, cela aussi vous le savez… Elle avait perdu le goût de vivre, sans savoir pourquoi… Mais elle se flétrit dans cette atmosphère où l’on respire la faute, la tromperie et toutes
– 53 – sortes de faussetés… aussi ai-je cherché pour elle un ami dans le voisinage duquel elle pût sentir la lumière et la cha-leur qui rayonnent d’une noble action… (Long silence.) Telle était ma tâche dans cette maison : sarcler les mauvaises herbes, démasquer la faute, faire un dénouement, afin que la jeunesse puisse entreprendre quelque chose de nouveau à ce foyer dont je lui fais don. (Long silence.) Maintenant, j’accorde libre sortie à chacun individuellement, et tour à tour : quiconque reste, je le fais arrêter. (Long silence.) En-tendez-vous le tic-tac de la pendule, c’est tout à fait comme l’horloge de la mort, qui fait son bruit dans la cloison. En-tendez-vous ce qu’elle dit : « Le… temps, le… temps ! » Quand elle sonnera, dans un instant, votre temps sera révo-lu, alors il faudra vous en aller, mais pas avant. Mais elle menace, avant de sonner. Écoutez ! Maintenant elle vous avertit. « L’horloge peut frapper ses coups. » Moi aussi je peux frapper. (Il frappe sur la table avec sa béquille.) Enten-dez-vous ? (Un silence.)
LA MOMIE va à l’horloge et l’arrête, puis nettement, avec gra-
vité.
Mais moi, je peux arrêter le temps dans son cours, je peux anéantir le passé, faire que ce qui a été n’ait pas été, mais non pas en subornant des gens, non pas par des me-naces : par la souffrance et le repentir, (Elle va vers le Vieux.) Nous sommes de pauvres êtres, nous le savons. Nous avons commis des fautes, nous avons péché comme tout le monde. Nous ne sommes pas ceux que nous paraissons être, car nous sommes au fond meilleurs que nous-mêmes, puisque nous désavouons nos crimes. Mais que toi, Jacob Hummel, tu oses t’ériger en juge sous ton faux nom, cela prouve que tu es pire que nous, pauvres êtres que nous sommes. Tu n’es pas non plus celui que tu parais être. Tu es un voleur
– 54 – d’âmes, car tu m’as jadis volée, avec tes fausses promesses ; tu as tué le Consul, qui a été enterré aujourd’hui ; tu l’as étranglé avec des reconnaissances de dettes ; tu as volé l’Étudiant en le liant à toi par de prétendues dettes de son père, qui ne t’a jamais dû un sou…
LE VIEUX a tenté de se lever et de prendre la parole, mais est
retombé sur son siège, où il se ratatine et se recroqueville de
plus en plus pendant ce qui suit.
LA MOMIE.
Mais il y a dans ta vie un point noir, que je ne connais pas tout à fait, mais que je soupçonne cependant… Je crois que Bengtsson est au courant… (Elle agite la sonnette qui est sur la table.)
LE VIEUX.
Non, pas Bengtsson, pas lui.
LA MOMIE.
Haha ! Il sait tout. (Elle sonne de nouveau. À ce moment, dans le vestibule apparaît la Laitière, invisible pour tous, excep-té pour le Vieux qui s’épouvante. La Laitière disparaît quand entre Bengtsson.) Tu connais cet homme, Bengtsson ?
BENGTSSON.
Oui, je le connais comme il me connaît. La vie a des hauts et des bas, nous le savons, et j’ai servi chez lui, comme lui jadis chez moi. Ainsi, pendant deux années entières, il a eu la table dans ma cuisine. Comme il était obligé de partir à trois heures, le repas devait être préparé pour deux heures ; toute la maison devait manger des mets réchauffés, après ce butor. Mais il buvait aussi tout le bouillon qu’il fallait alors
– 55 – allonger avec de l’eau ; il restait là, comme un vampire, et suçait tout le suc de la maison, si bien que nous étions presque réduits à l’état de squelettes. Et peu s’en faut qu’il ne nous ait fait jeter en prison quand nous traitâmes la cuisi-nière de voleuse ! – Plus tard j’ai retrouvé cet homme à Hambourg, sous un autre nom ; là il était usurier, et suçait le sang comme une sangsue, mais il était aussi accusé d’avoir attiré une jeune fille sur la glace, pour la noyer, parce qu’elle l’avait vu commettre un crime dont il redoutait la révéla-tion…
LA MOMIE, passant la main sur le visage du Vieux.
Voilà ce que tu es ! Et maintenant, donne-nous les billets à ordre et le testament !
JOHANSSON paraît sur la porte du vestibule et considère la
scène avec grand intérêt, puisqu’il est maintenant libéré de
son esclavage. Le Vieux tire de sa poche une liasse de pa-
piers et la jette sur la table.
LA MOMIE, caressant le dos du Vieux.
Coco ! Jacob est-il là ?
LE VIEUX, sur un ton de perroquet.
Jacob est là. Kakadora ! Dora !
LA MOMIE.
L’horloge peut-elle sonner ?
LE VIEUX, gloussant.
L’horloge peut sonner. (Il imite le coucou.) Coucou ! Coucou ! Coucou !
– 56 –
LA MOMIE, ouvrant la porte du placard.
Maintenant l’horloge a sonné ! Lève-toi, va dans ce ca-binet où je suis restée vingt ans à pleurer notre faute… tu y trouveras, accrochée, une corde qui représente assez bien celle avec laquelle tu as étranglé le Consul, et avec laquelle tu voulais étrangler le bienfaiteur… Va !
LE VIEUX entre dans le cabinet.
LA MOMIE, fermant la porte.
Bengtsson ! apporte le paravent, le paravent de la mort. (Bengtsson dispose l’écran devant la porte.) Tout est accompli. Dieu ait pitié de son âme !
TOUS.
Amen ! (Un long silence. Dans la chambre aux jacinthes on voit la jeune fille accompagner sur une harpe le chant de l’Étudiant :)
PRÉLUDE ET CHANT
Il me sembla, quand je vis le soleil,
Que je voyais celui qui est caché ;
Tout homme jouit du fruit de ses œuvres :
Bienheureux qui pratique le bien.
Les actes que tu as commis dans la colère,
Expie-les sans révolte ;
Console celui que tu as affligé,
Avec bonté ; cela te sera compté.
Nul n’a de frayeur qui n’a pas péché :
Il est bon de vivre exempt de fautes.
– 57 –