La Sonate des spectres - Éclairs

August Strindberg · Chapitre 8 sur 10

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La Sonate des spectres - Éclairs

Acte Deuxième ................................................................... 108

ACTE DEUXIÈME

 

 

Dans la salle à manger. Au fond, le poêle ; à gauche de celui-ci, la porte ouverte de l’office, et à droite une porte, ouverte sur le cor-ridor. Du côté gauche, le téléphone ; à droite, un piano et une pen-dule. De chaque côté une porte. Louise entre.

 

LE MONSIEUR.

Où est allé mon frère ?

LOUISE, agitée.

Il était dehors à l’instant et il ne peut être loin.

LE MONSIEUR.

Il y a un terrible vacarme au-dessus de nous, il me semble qu’on me marche sur la tête ! À présent ils ouvrent les tiroirs, comme s’ils allaient partir en voyage, ou prendre la fuite… Si seulement tu savais jouer aux échecs, Louise !

LOUISE.

Je sais un peu.

LE MONSIEUR.

Il suffit de savoir avancer les pièces, le reste va de soi. Assieds-toi, mon enfant. (Il place les pièces.) Ils font tant de bruit, là-haut, que le lustre en tremble… et en bas, le Confi-seur chauffe à tout rompre… je crois que je vais bientôt dé-ménager.

 

– 109 –

LOUISE.

Vous devriez certainement le faire, il y a longtemps que je le pense.

LE MONSIEUR.

Il y a longtemps ?

LOUISE.

Il n’est pas bon de demeurer au milieu des anciens sou-venirs.

LE MONSIEUR.

Pourquoi pas ! Quand le temps a passé, tous les souve-nirs sont beaux…

LOUISE.

Mais vous pouvez vivre encore vingt ans, et c’est trop long pour vivre de souvenirs qui pâliront et peut-être se transformeront.

LE MONSIEUR.

Que de choses tu sais, mon enfant ! – Commence main-tenant et pose le fou ! mais pas le fou de la reine, sans cela tu vas être mat.

LOUISE.

Alors, j’avance le cavalier.

LE MONSIEUR.

Tout aussi dangereux, ma chère !

 

– 110 –

LOUISE.

J’ai tout de même envie de le poser.

LE MONSIEUR.

Bon ! j’avance donc mon fou de la reine.

LE CONFISEUR paraît à la porte du corridor, portant un pla-

teau.

LOUISE.

Voilà M. Stark qui apporte les petits gâteaux. Il ne fait pas plus de bruit qu’une souris. (Elle se lève, va dans le corri-dor, prend le plateau, et entre à l’office.)

LE MONSIEUR.

Eh bien, monsieur Stark, comment va votre femme ?

LE CONFISEUR.

Je vous remercie. Ce sont les yeux, comme toujours…

LE MONSIEUR.

Peut-être avez-vous vu mon frère ?

LE CONFISEUR.

Il se promène sans doute dehors.

LE MONSIEUR.

Y a-t-il quelqu’un avec lui ?

LE CONFISEUR.

Non, je ne crois pas.

 

– 111 –

LE MONSIEUR.

Il y a longtemps que vous n’étiez venu ici, monsieur Stark ?

LE CONFISEUR.

Oui, il y a juste dix ans.

LE MONSIEUR.

Lorsque vous avez apporté le gâteau de mariage. Et rien n’a changé depuis ?

LE CONFISEUR.

Absolument rien… les palmiers naturellement ont pous-sé… non, rien n’a changé…

LE MONSIEUR.

Et tout restera ainsi, jusqu’à ce que vous apportiez le gâ-teau des funérailles… À partir d’un certain âge, rien ne change plus, tout reste immobile… et pourtant on avance comme un traîneau sur une pente…

LE CONFISEUR.

Oui, c’est ainsi…

LE MONSIEUR.

Et, de cette manière, on est tranquille… Pas d’affection, pas d’amis, un peu de compagnie seulement pour ma soli-tude ; les hommes ne sont plus que de simples hommes, sans le moindre droit à mes sentiments, à ma sympathie. On se détache peu à peu comme une dent qui tombe de la gen-cive, sans faire mal. La vue d’une jeune et jolie fille, comme Louise, par exemple, me fait du bien, lorsque je la regarde

– 112 – comme on regarde une œuvre d’art dont on jouit sans vou-loir la posséder ; rien ne peut troubler nos relations. Mon frère et moi nous nous comportons l’un envers l’autre comme deux vieux gentlemen qui se gardent bien de devenir trop intimes et de se toucher de trop près. En restant stric-tement neutre vis-à-vis des autres on crée une certaine dis-tance et on paraît plus à son avantage ainsi. – En un mot, j’accueille volontiers les années et leur douce tranquillité. (Il appelle .) Louise !

LOUISE, à la porte de gauche, toujours aimable.

La blanchisseuse a rapporté le linge, il faut que je le compte…

LE MONSIEUR.

Ne voulez-vous pas vous asseoir, monsieur Stark, et faire un brin de causette avec moi ? Peut-être jouez-vous aux échecs ?

LE CONFISEUR.

Je ne puis pas quitter mes casseroles et il faut que je chauffe le four à onze heures précises, mais je vous remercie de votre aimable proposition.

LE MONSIEUR.

Si vous voyez mon frère, priez-le de monter me tenir compagnie…

LE CONFISEUR.

Très volontiers… très volontiers. (Il s’en va.)

LE MONSIEUR, seul, avance d’abord les pièces du jeu, puis il

se lève et marche de long en large dans la chambre.

– 113 –

La tranquillité de la vieillesse, oui, oui ! (Il s’assied de-vant le piano à queue et frappe quelques accords, puis il se lève et se promène de nouveau.) Louise ! ne pourrais-tu compter le linge une autre fois ?

LOUISE, à la porte.

C’est impossible, la blanchisseuse est pressée, elle a un mari et des enfants qui l’attendent.

LE MONSIEUR.

Hum, oui… (Il s’assied et se met à tambouriner sur la table, puis il essaie de lire le journal, mais semble fatigué ; il frotte une allumette et l’éteint, enfin il regarde l’heure. On en-tend du bruit dans le corridor.)

LE MONSIEUR.

C’est toi, Charles-Frédéric ?

LE FACTEUR apparaît à la porte.

C’est le facteur ! Excusez-moi d’être entré ainsi, mais les portes sont ouvertes !

LE MONSIEUR.

Vous m’apportez une lettre ?

LE FACTEUR.

Une carte seulement. (Il remet la carte et s’en va.)

LE MONSIEUR lit la carte.

Encore monsieur Fischer. « Bostonclub » – c’est le bon-homme d’au-dessus. L’homme aux mains blanches et au smoking. Et à mon adresse ! c’est d’une audace ! Il faut que

– 114 – je quitte la maison. Fischer ! (Il déchire la carte, on entend un bruit dans le corridor .)

LE MONSIEUR.

C’est toi, Charles-Frédéric ?

LE PORTEUR DE GLACE.

C’est le porteur de glace.

LE MONSIEUR.

Voilà qui est parfait ! Par une chaleur pareille ! mais prenez garde aux bouteilles qui sont dans la glacière ! Et mettez le morceau de glace sur le bord, pour que j’entende tomber les gouttes d’eau, lorsqu’elle fond – c’est mon hor-loge hydraulique, qui mesure le temps, le temps qui s’écoule si lentement… Dites-moi, où prenez-vous la glace ?… Il est parti… ils rentrent tous chez eux, pour entendre leur propre voix et aussi pour avoir de la compagnie… (Une pause.)

LE MONSIEUR.

C’est toi, Charles-Frédéric ? (On entend jouer en haut la fantaisie impromptu, op. 66 de Chopin, première partie.)

LE MONSIEUR écoute, se réveille et regarde au plafond.

Qui joue là-haut ? mon impromptu ? (Il tient la main sur ses yeux et écoute.)

LE FRÈRE débouche du corridor.

LE MONSIEUR.

C’est toi, Charles-Frédéric ? (La musique cesse.)

 

– 115 –

LE FRÈRE.

C’est moi.

LE MONSIEUR.

Où es-tu resté si longtemps ?

LE FRÈRE.

J’avais une affaire à régler. Tu étais seul ?

LE MONSIEUR.

Mais oui. Viens jouer aux échecs.

LE FRÈRE.

J’aimerais mieux causer ; il faut bien que tu entendes parfois ta voix.

LE MONSIEUR.

C’est vrai, mais nous revenons si facilement sur le pas-sé…

LE FRÈRE.

Cela fait oublier le présent.

LE MONSIEUR.

Il n’y a pas de présent. Le présent, c’est le néant. Il faut aller en avant ou en arrière, de préférence en avant, car l’espoir est là.

LE FRÈRE, à table.

L’espoir de quoi ?

 

– 116 –

LE MONSIEUR.

D’un changement.

LE FRÈRE.

Bien. Cela veut dire que tu es las de la tranquillité de la vieillesse.

LE MONSIEUR.

Peut-être !

LE FRÈRE.

Sûrement donc ! Et si tu pouvais choisir entre la solitude et le passé…

LE MONSIEUR.

Avant tout, pas de revenants !

LE FRÈRE.

Mais tes souvenirs ?

LE MONSIEUR.

Ils ne me hantent pas. Ils se sont poétisés dans mon imagination. Mais si les morts pouvaient réapparaître, ce se-raient des revenants.

LE FRÈRE.

Qui a gardé la première place dans ton souvenir, la femme ou l’enfant ?

 

– 117 –

LE MONSIEUR.

Toutes les deux ! Je ne puis les séparer dans ma pen-sée ; c’est pourquoi je n’ai pas essayé de garder l’enfant.

LE FRÈRE.

N’as-tu pas eu tort ? N’as-tu pas craint que ta fille pût avoir un beau-père ?

LE MONSIEUR.

Je n’y pensais pas alors, mais depuis… j’y ai… sou-vent… pensé.

LE FRÈRE.

Un beau-père qui la maltraite ou peut-être l’avilisse.

LE MONSIEUR.

Tais-toi !

LE FRÈRE.

Qu’entends-tu ?

LE MONSIEUR.

Il m’avait semblé entendre « les petits pas », ses petits pas trottinants qu’on entendait jadis dans le corridor, lors-qu’elle me cherchait… oui, c’est l’enfant qui était le meil-leur ! Voir ce petit être confiant ne rien craindre et ne pas soupçonner même la méchanceté du monde !… Je me rap-pelle encore la première fois qu’elle eut à souffrir de la mali-gnité humaine. Elle avait rencontré en bas dans le parc une jolie petite fille, et avait couru vers elle les bras ouverts pour l’embrasser ; l’autre la récompensa en lui mordant la joue et en lui tirant la langue. Si tu avais vu ma petite Anna-

– 118 –

Charlotte ! elle était pétrifiée, non par la douleur, mais par l’effroi de plonger dans cet abîme qu’est le cœur humain. Il m’est arrivé une fois de surprendre au fond des plus beaux yeux du monde deux regards froids et hostiles comme ceux d’un animal sauvage ; j’ai eu si peur, que j’ai regardé s’il n’y avait pas quelqu’un derrière cette figure, qui était comme un masque. Mais pourquoi parlons-nous de cela ? Est-ce la cha-leur, l’orage, ou quoi ?

LE FRÈRE.

La solitude rend les pensées pesantes et tu devrais re-chercher la société ; cet été passé en ville semble t’avoir bri-sé.

LE MONSIEUR.

Ce n’est que depuis quelques semaines ; cette maladie et cette mort là-haut m’ont frappé comme s’il s’agissait de moi. Les soucis du confiseur sont devenus les miens ; je m’inquiète de son ménage, de la maladie d’yeux de sa femme, de son avenir… depuis quelque temps je rêve chaque nuit de ma petite Anna-Charlotte ; je la vois exposée à des dangers inconnus, inexistants. Et avant de m’endormir, alors que l’oreille perçoit les moindres bruits, j’entends ses petits pas, et même j’ai une fois entendu sa voix…

LE FRÈRE.

Où donc est-elle ?

LE MONSIEUR.

Oui, où ?

 

– 119 –

LE FRÈRE.

Si tu la rencontrais dans la rue…

LE MONSIEUR.

Il me semble que j’en perdrais connaissance ou que je deviendrais fou… Autrefois, quand ma sœur était petite, j’ai passé quelques années à l’étranger, et lorsque je suis revenu, j’ai trouvé à la gare une jeune fille qui s’est jetée dans mes bras ; j’ai vu avec terreur deux yeux au regard étranger pé-nétrer dans les miens et s’affoler de n’être pas reconnus. « C’est moi », dit-elle plusieurs fois jusqu’à ce que j’eusse re-connu ma sœur. Je me figure à peu près ainsi une rencontre avec ma fille. À cet âge, cinq années vous rendent mécon-naissable ! Pense donc ! ne pas reconnaître son enfant ! La même, et pourtant une autre ! Je n’y survivrais pas ! Non, je préfère garder en moi l’image de la fillette de quatre ans qui est là sur le petit autel de la maison ; je n’en veux pas d’autre. (Pause.)

LE MONSIEUR.

Est-ce Louise qui range le linge dans l’armoire ? Cela sent le linge frais et vous rappelle… oui, la ménagère qui prend soin de tout, la bonne fée qui ordonne les choses et les entretient, la ménagère qui tient le fer à la main, égalise ce qui est inégal, et efface les plis… oui, les plis… Je vais aller dans ma chambre écrire une lettre… veux-tu m’attendre ici ? (Il sort à gauche.)

LE FRÈRE tousse.

 

– 120 –

GERDA entre par la porte du corridor.

Es-tu… (La pendule sonne l’heure.) Mon Dieu, ce son… que j’ai gardé dans l’oreille pendant dix ans ! Cette pendule qui n’était jamais à l’heure, mais qui a compté une à une les heures de cinq longues années. (Elle se retourne.) Mon piano, mes palmiers, la table de la salle à manger ; il l’a bien con-servée, elle brille comme une cuirasse. Mon buffet ! Avec le chevalier et Ève qui tient toujours à la main son panier de pommes… il y avait un thermomètre au fond du tiroir de droite. (Elle y va.) Je me demande s’il y est toujours. (Elle ouvre le tiroir.) Oui, il est là.

LE FRÈRE.

Que veux-tu dire ?

GERDA.

Ce thermomètre a fini par être un symbole, une image de l’inconsistance de notre vie… Lorsque nous nous sommes installés ici, on avait oublié de le mettre en place, il devait être à l’extérieur de la fenêtre, naturellement. Je pro-mis de le faire fixer, et je l’oubliai ; il promit, de son côté, et oublia. Chacun reprochait à l’autre sa négligence, et, pour m’en débarrasser, je cachai l’objet dans ce tiroir, je le pris en horreur, lui de même. Sais-tu ce que cela voulait dire ? Nous ne croyions pas à la durée de notre union parce que nous avons aussitôt levé les masques et montré notre antipathie. Les premiers temps, nous vivions sans cesse sur le qui-vive, prêts à nous enfuir à tout moment. Voilà pour le thermo-mètre et il est toujours là… il monte, descend, est variable comme le temps. (Elle remet le thermomètre en place et avance vers l’échiquier.) Mon échiquier, qu’il a acheté pour me dis-

 

– 121 – traire, quand nous attendions l’enfant. Avec qui joue-t-il maintenant ?

LE FRÈRE.

Avec moi.

GERDA.

Où est-il ?

LE FRÈRE.

Dans sa chambre, il écrit une lettre !

GERDA.

Où ?

LE FRÈRE, désignant la gauche.

Là !

GERDA frissonne.

Et c’est ici qu’il a vécu pendant cinq ans ?

LE FRÈRE.

Dix ans ; seul, cinq ans.

GERDA.

Mais il aime la solitude ?

LE FRÈRE.

Je crois qu’il en est las.

GERDA.

Me chassera-t-il ?

– 122 –

LE FRÈRE.

Mets-le à l’épreuve ! Tu ne risques pas grand’chose, car il reste toujours poli.

GERDA.

Ce n’est pas moi qui ai brodé ce chemin de table…

LE FRÈRE.

C’est-à-dire, tu risques qu’il demande des nouvelles de l’enfant.

GERDA.

Mais puisqu’il doit m’aider à la retrouver !

LE FRÈRE.

Où crois-tu que Fischer soit allé et quel est le motif de sa fuite ?

GERDA.

D’abord, se soustraire à ce voisinage ; ensuite, m’obliger à le suivre. La petite lui sert d’otage. Il veut plus tard la faire entrer dans le ballet ; elle semble en effet avoir des disposi-tions…

LE FRÈRE.

Le ballet ! Ceci, son père doit l’ignorer, car il hait le théâtre.

GERDA s’assied devant l’échiquier et place machinalement les

pièces.

Le théâtre ! Moi aussi, j’ai été sur les planches !

 

– 123 –

LE FRÈRE.

Toi ?

GERDA.

Je servais d’accompagnatrice.

LE FRÈRE.

Pauvre Gerda !

GERDA.

Pourquoi ? J’aimais cette vie. Et si je me suis sentie pri-sonnière ici, ce n’était pas le gardien, mais la prison qui en était la cause.

LE FRÈRE.

Mais tu en as assez maintenant ?

GERDA.

À présent j’aime le calme et la solitude… Avant tout, j’aime mon enfant !

LE FRÈRE.

Silence ! Il vient.

GERDA se lève comme si elle voulait fuir, mais retombe sur sa

chaise.

Oh !

LE FRÈRE.

Je te laisse. Ne prépare rien, les mots te viendront d’eux-mêmes, comme au jeu un coup suit l’autre.

 

– 124 –

GERDA.

C’est son premier regard que je crains le plus, car j’y verrai si j’ai changé en bien ou en mal… si je suis devenue vieille et laide.

LE FRÈRE sort à droite.

S’il te trouve laide, il osera davantage. S’il te trouve jeune comme autrefois, il n’espérera plus rien, car il est plus modeste que tu ne crois…

LE MONSIEUR sort de sa chambre. On le voit passer par

l’office, tenant une lettre à la main, puis il disparaît far le

corridor .

LE FRÈRE, à la porte de droite.

Il est allé à la boîte aux lettres.

GERDA.

Non, je ne puis m’y résoudre. L’appeler, lui, à mon aide dans une affaire pareille. – Je m’en vais. – J’ai honte.

LE FRÈRE.

Reste. Tu connais sa bonté. Il t’aidera pour l’enfant !

GERDA.

Non, non.

LE FRÈRE.

Lui seul peut t’aider !

 

– 125 –

LE MONSIEUR rentre rapidement, fait un signe de tête à Ger-

da, que dans sa myopie il prend pour Louise, et va prendre

le cornet du téléphone ; en passant il dit à Gerda :

Tu as fini ? Place les pièces, Louise, nous recommen-çons.

GERDA, pétrifiée, ne comprend pas.

LE MONSIEUR, tournant le dos à Gerda, téléphone.

Allô ! – … – Bonsoir. C’est toi, maman ? – … – Oui, bien, merci. Louise est déjà à la table de jeu, mais elle est fatiguée parce qu’elle a eu beaucoup à faire. Oui, c’est fini, tout est en ordre, des bagatelles ! – … – S’il fait chaud ? L’orage a passé au-dessus de nos têtes, mais la foudre n’est pas tombée. Fausse alerte ! – … – Comment dis-tu ? Les Fischer ? Oui, on les dirait partis. Pourquoi donc ? Non, rien de particulier. –

… – Ah ! Oui, le vapeur part à six heures quinze et il arrive,

laisse-moi voir, à huit heures vingt-cinq. – … – Vous êtes-vous bien amusés ? (Il rit un peu.) Oui, il est très drôle, quand il s’y met ; qu’en disait Maria ? – … – Comment nous avons passé l’été ? nous nous sommes tenu compagnie, Louise et moi ; elle est toujours de si bonne humeur ! – … – Oh ! oui, elle est très gentille. – … – Non, merci, pas cela.

GERDA a compris, se lève bouleversée.

LE MONSIEUR.

Mes yeux, oui, je deviens myope, mais je dis comme la femme du confiseur : il n’y a pourtant rien à voir, et elle voudrait aussi être sourde. Les locataires du dessus font un tapage infernal chaque nuit. C’est sans doute une maison de jeu… Voilà, on nous a coupés… (Il sonne.)

 

– 126 –

LOUISE apparaît à la porte du corridor, sans être vue du Mon-

sieur. Gerda la regarde à la fois avec admiration et haine.

Louise se retire à droite.

LE MONSIEUR, au téléphone.

Tu es toujours là ? Ils nous avaient coupés, pour écou-ter. – … – Merci beaucoup, toi de même. Très volontiers ! Adieu, maman. À demain, six heures quinze ! (Il raccroche. Louise a disparu. Gerda est debout au milieu de la pièce.)

LE MONSIEUR se retourne, aperçoit Gerda, la reconnaît peu à

peu, pose sa main sur son cœur .

Mon Dieu ! c’était donc toi ! Mais n’était-ce pas Louise, à l’instant ? (Gerda reste muette.)

LE MONSIEUR, sans timbre.

Comment es-tu entrée ?

GERDA.

Pardonne-moi, je passais et j’ai eu envie de revoir mon ancien foyer ; les fenêtres étaient ouvertes. (Pause.)

LE MONSIEUR.

Le retrouves-tu pareil ?

GERDA.

C’est le même, et pourtant un peu changé ; on dirait que quelque chose de nouveau s’y est ajouté.

LE MONSIEUR, mécontent.

Es-tu contente de ta vie actuelle ?

 

– 127 –

GERDA.

Oui, oui, j’ai ce que j’ai voulu avoir.

LE MONSIEUR.

Et l’enfant ?

GERDA.

Elle grandit, elle prospère, il ne lui manque rien.

LE MONSIEUR.

Alors, il ne me reste plus rien à te dire. (Pause.)

LE MONSIEUR.

Désires-tu quelque chose ? Puis-je t’être utile ?

GERDA.

Je te remercie, mais… non, ce n’est pas nécessaire, maintenant que j’ai vu que tu vas bien. (Pause.) Voudrais-tu voir Anna-Charlotte ? (Pause.)

LE MONSIEUR.

Je ne crois pas, puisque tu me dis qu’il ne lui manque rien. – Il est si difficile de répéter une chose – c’est comme de réapprendre une leçon qu’on sait, alors même que le maître trouve qu’on ne la sait pas… je suis loin de tout ce-la… je m’en suis éloigné, et je ne puis y revenir. Je n’aime pas être impoli, mais je ne te prie pas de t’asseoir, tu es de-venue la femme d’un autre, et tu n’es plus l’être dont je me suis séparé.

 

– 128 –

GERDA.

Ai-je tellement changé ?

LE MONSIEUR.

Tu m’es étrangère ! Ta voix, ton regard, tes gestes…

GERDA.

Ai-je vieilli ?

LE MONSIEUR.

Je ne sais. On dit qu’au bout de trois ans, pas un atome du corps n’est resté le même ; en cinq ans, il doit donc s’être renouvelé tout entier. C’est pourquoi vous qui êtes là debout devant moi, vous êtes une autre que celle qui était assise ici, et qui souffrait. Il m’est presque impossible de vous tutoyer, tant vous me paraissez lointaine. Et il en serait sans doute de même pour l’enfant.

GERDA.

Ne dis pas de choses pareilles. J’aimerais mieux que tu m’en veuilles.

LE MONSIEUR.

Pourquoi t’en vouloir ?

GERDA.

Pour tout le mal que je t’ai fait.

LE MONSIEUR.

Que tu m’as fait ? mais je n’en savais rien.

 

– 129 –

GERDA.

Tu n’as pas lu l’acte d’accusation ?

LE MONSIEUR.

Non, je l’ai passé à l’avocat. (Il s’assied.)

GERDA.

Et le jugement ?

LE MONSIEUR.

Je ne l’ai pas lu. Comme je n’ai pas l’intention de me remarier, je n’ai pas besoin de ces papiers. (Pause.)

GERDA s’assied.

LE MONSIEUR.

Qu’y avait-il donc dans ces papiers ? Que j’étais trop vieux ?

GERDA acquiesce silencieusement.

LE MONSIEUR.

C’était vrai, tu n’as donc pas à regretter de l’avoir dit. J’ai déposé dans le même sens, en demandant au tribunal de te rendre ta liberté.

GERDA.

Tu as écrit… que tu…

LE MONSIEUR.

Oui, j’ai écrit, non pas que j’étais, mais que je commen-çais à être trop vieux pour toi.

 

– 130 –

GERDA, froissée.

Pour moi ?…

LE MONSIEUR.

Oui ! – Je ne pouvais pas dire que j’étais trop vieux en t’épousant, parce que la naissance de l’enfant aurait pu être mal interprétée… car c’est bien notre enfant, n’est-ce pas ?

GERDA.

Tu le sais. – Mais…

LE MONSIEUR.

Dois-je avoir honte de mon âge ? Si je passais mes nuits à danser et à jouer, je serais bientôt bon à mettre dans une petite voiture ou à porter sur la table d’opération, et cela se-rait pitoyable !

GERDA.

Tu n’as pas l’air de…

LE MONSIEUR.

Croyais-tu donc que j’en mourrais !

GERDA garde un silence plein de sous-entendus.

LE MONSIEUR.

Certaines gens prétendent que tu m’as tué ; Trouves-tu que j’en aie l’air ?

GERDA, gênée, se tait.

 

– 131 –

LE MONSIEUR.

Il paraît que tes amis m’ont caricaturé dans les jour-naux, mais ces feuilles ne me sont jamais tombées sous les yeux ; et, après cinq ans, tout cela est en poussière. Tu n’as donc pas de remords à avoir.

GERDA.

Pourquoi m’as-tu épousée ?

LE MONSIEUR.

Tu sais fort bien pourquoi un homme se marie et que je n’ai pas eu à mendier ton amour. Tu dois te rappeler que nous nous moquions des sages avertissements qu’on nous donnait avant notre mariage. Ce que je n’ai jamais compris, c’est la raison pour laquelle tu m’as pris. Lorsqu’aussitôt après la cérémonie tu as évité de me regarder et que tu t’es comportée en tout comme si tu assistais au mariage d’une autre, j’ai cru que tu avais juré ma mort. Parce que j’étais leur supérieur, mes employés me haïssaient, mais ils devin-rent aussitôt tes amis. Avais-je un ennemi, il devenait ton ami. C’est ce qui me fit penser : Certes, on ne doit pas haïr ses propres ennemis, mais mes ennemis, tu ne dois pas les aimer. Une fois que j’ai vu où j’en étais avec toi, je commen-çai à plier bagage ; mais auparavant, il me fallait une preuve vivante contre tes calomnies. Et j’ai attendu la naissance de l’enfant.

GERDA.

Dire que tu as pu être si fourbe !

 

– 132 –

LE MONSIEUR.

Je me suis tu, mais je n’ai jamais menti ! Tu as peu à peu transformé mes amis en détectives, et tu as poussé mon propre frère à me trahir. Mais ce qu’il y a de pire, c’est que, par tes propos inconsidérés, tu as jeté un doute sur la légiti-mité de l’enfant.

GERDA.

Cela, je l’ai ensuite démenti.

LE MONSIEUR.

Une fois la parole envolée, on ne peut plus la saisir par les ailes. Mais – et ceci est plus grave encore – le conte est arrivé aux oreilles de l’enfant, qui pourrait croire sa mère une…

GERDA.

Oh !… non.

LE MONSIEUR.

C’est ainsi. Tu as construit un édifice de mensonges, et maintenant, tout s’écroule.

GERDA.

Ce n’est pas vrai !

LE MONSIEUR.

Mais si ! Je viens de voir Anna-Charlotte !

GERDA.

Tu l’as vue ?

 

– 133 –

LE MONSIEUR.

Nous venons de nous rencontrer dans l’escalier, et elle m’a appelé « son oncle » ! Tu sais ce qu’est un oncle ? C’est un ami âgé de la famille ou de la mère. Et je sais que dans son école je passe aussi pour être son oncle. N’est-ce pas terrible pour l’enfant ?

GERDA.

Tu l’as rencontrée ?

LE MONSIEUR.

Oui, mais ceci je pouvais le garder pour moi. N’ai-je pas le droit de me taire ? D’ailleurs, j’ai été si bouleversé par cette rencontre que je l’ai effacée de ma mémoire comme si elle n’avait jamais été.

GERDA.

Que puis-je faire pour réparer le mal ?

LE MONSIEUR.

Toi ? Rien. C’est mon affaire. (Ils se fixent l’un l’autre longtemps avec acuité.)

LE MONSIEUR.

C’est-à-dire, je me suis réhabilité moi-même. (Pause.)

GERDA.

Ne pourrais-je pas racheter ma faute ? Te prier de par-donner, d’oublier…

 

– 134 –

LE MONSIEUR.

Que veux-tu dire ?

GERDA.

Racheter le passé, le renouveler…

LE MONSIEUR.

Veux-tu dire que tu voudrais recommencer, redevenir la maîtresse de céans ? – Non, je te remercie. Je ne te veux plus.

GERDA.

Fallait-il m’entendre dire cela ?

LE MONSIEUR.

Oui, médite-le, à présent.

GERDA.

Voilà un joli napperon.

LE MONSIEUR.

Oui, il est joli.

GERDA.

D’où vient-il ? (Pause.)

LOUISE paraît à la porte de l’office, une facture à la main.

LE MONSIEUR, se retourne.

Une facture ?

 

– 135 –

GERDA se lève, met ses gants avec une telle hâte qu’elle en ar-

rache les boutons.

LE MONSIEUR prend de l’argent et le compte.

18,72 ! c’est exact !

LOUISE.

Je voudrais vous dire un mot.

LE MONSIEUR se lève et va à la porte où Louise lui chuchote

quelque chose à l’oreille.

Oh ! Seigneur…

LOUISE s’en va.

LE MONSIEUR.

Pauvre Gerda !

GERDA.

Qu’est-ce que tu te figures ? que je suis jalouse de ta servante ?

LE MONSIEUR.

Non, ce n’est pas ce que j’entendais.

GERDA.

Si, tu as prétendu être trop vieux pour moi, alors que tu ne l’es pas pour elle. Je sens l’insulte… Elle est jolie, je ne le nie pas, pour une servante.

LE MONSIEUR.

Pauvre Gerda ?

 

– 136 –

GERDA.

Pourquoi dis-tu cela ?

LE MONSIEUR.

Parce que tu me fais pitié. Jalouse de ma servante, en vérité, c’est flatteur pour moi !

GERDA.

Moi, jalouse…

LE MONSIEUR.

Pourquoi alors es-tu en fureur contre ma bonne et douce parente ?

GERDA.

Plus qu’une parente…

LE MONSIEUR.

Non, mon enfant ; il y a longtemps que j’ai renoncé… et je suis satisfait de ma solitude… (Le téléphone sonne, le Mon-sieur y va.)

LE MONSIEUR.

Monsieur Fischer ? Ce n’est pas ici ! – … – Ah ! oui, en effet, c’est moi. – … – Il est parti ? avec qui ? Avec la fille du confiseur Stark ! Oh ! mon Dieu ! quel âge avait-elle ? – … – Dix-huit ans. Mais c’est une enfant !

GERDA.

Je savais qu’il était parti. Mais pas avec une femme ! Et toi, bien entendu, tu jubiles.

 

– 137 –

LE MONSIEUR.

Non, je ne jubile pas, bien que cela soulage mon cœur de voir qu’il y a une justice ici-bas. La vie passe vite, et te voilà au point où j’en étais…

GERDA.

Elle a dix-huit ans, je suis vieille, trop vieille pour lui.

LE MONSIEUR.

Tout est relatif, même l’âge ! Mais parlons d’autre chose ! Où est ton enfant ?

GERDA.

Mon enfant ! Je l’avais oubliée. Mon enfant ! Mon Dieu, viens à mon aide ! Il l’a emmenée ! Il aimait Anna-Charlotte comme sa propre fille… Accompagne-moi au poste de po-lice, je t’en prie.

LE MONSIEUR.

Moi ? Tu en demandes trop !

GERDA.

Aide-moi !

LE MONSIEUR va à la porte de droite.

Charles-Frédéric ! Prends une voiture et accompagne Gerda au poste… veux-tu ?

LE FRÈRE vient.

Bien sûr que je veux. On est des hommes après tout, au nom du ciel !

 

– 138 –

LE MONSIEUR.

Vite ! Mais ne dis rien à M. Stark ; tout peut encore s’arranger. Le pauvre ! – et pauvre Gerda ! Hâtez-vous !

GERDA regarde par la fenêtre.

Il pleut, prête-moi un parapluie… Dix-huit ans ! – Dix-huit ans ! – Allons vite ! (Elle sort en hâte avec le Frère.)

LE MONSIEUR, seul.

La tranquillité de l’âge ! Et mon enfant entre les mains d’un aventurier. Louise !

LOUISE arrive.

LE MONSIEUR.

Viens jouer aux échecs avec moi.

LOUISE.

Monsieur le Consul est-il ?…

LE MONSIEUR.

Il est sorti faire une course. Il pleut toujours ?

LOUISE.

Non, il ne pleut plus.

LE MONSIEUR.

Alors, je vais sortir un peu, pour prendre l’air… (Pause.) Tu es une brave et bonne fille, Louise. Connais-tu la fille du confiseur ?

 

– 139 –

LOUISE.

Très peu.

LE MONSIEUR.

Est-elle jolie ?

LOUISE.

Oui.

LE MONSIEUR.

Connais-tu les gens d’au-dessus ?

LOUISE.

Je ne les ai jamais vus.

LE MONSIEUR.

Tu es discrète.

LOUISE.

J’ai appris à me taire dans cette maison.

LE MONSIEUR.

J’avoue que le parti pris de ne rien entendre peut deve-nir un danger… Fais le thé, je sors prendre l’air. Et puis, tu vois ce qui se passe ici, mon enfant, ne me demande jamais rien.

LOUISE.

Moi ? non, monsieur, je ne suis pas curieuse,

 

– 140 –

LE MONSIEUR.

Je te remercie.

 

– 141 –