La Sonate des spectres - Éclairs

August Strindberg · Chapitre 3 sur 10

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La Sonate des spectres - Éclairs

Acte Premier ........................................................................... 6

ACTE PREMIER

 

 

Quand le rideau se lève, plusieurs églises sonnent au loin. La porte d’entrée est ouverte à deux battants ; une femme, en vête-ments sombres, se tient immobile sur l’escalier.

La Concierge balaie le vestibule ; puis elle frotte les cuivres de la porte et ensuite arrose les lauriers qui sont devant.

Dans un fauteuil roulant, placé près de la colonne d’affiches, est assis un vieux Monsieur qui lit son journal ; il a la barbe et les che-veux blancs et porte des lunettes.

La Laitière arrive en tournant le coin de la rue ; elle porte des bouteilles dans un panier en fil de fer ; elle a une robe d’été, souliers bruns, bas noirs et bonnet blanc.

Elle ôte son bonnet et l’accroche à la fontaine, essuie la sueur de son front, boit une gorgée au gobelet de la fontaine, se lave les mains et arrange ses cheveux en se regardant au miroir de l’eau.

On entend la cloche d’un vapeur, et les notes graves d’un orgue, venues d’une église voisine, traversent de temps à autre le si-lence.

Quand la laitière a achevé sa toilette, arrive, par la gauche :

 

L’ÉTUDIANT. Il semble encore mal réveillé, il n’est pas rasé. Il

va à la fontaine. Un silence.

Puis-je avoir le gobelet ?

LA LAITIÈRE tire le gobelet à elle.

 

– 6 –

L’ÉTUDIANT.

Tu n’as pas encore fini ?

LA LAITIÈRE le regarde avec épouvante.

LE VIEUX, à part.

Avec qui parle-t-il ? Je ne vois personne. Est-ce qu’il est fou ? (Il continue à le considérer avec stupeur.)

L’ÉTUDIANT.

Pourquoi me regardes-tu ainsi ? Ai-je l’air si terrible ? Oui, je n’ai pas dormi cette nuit, et tu crois naturellement que je suis sorti, que j’ai fait la fête…

LA LAITIÈRE, même jeu.

L’ÉTUDIANT.

… que j’ai bu du punch, hein ? Est-ce que je sens le punch ?

LA LAITIÈRE, même jeu.

L’ÉTUDIANT.

Je ne suis pas rasé, je le sais bien… Donne-moi à boire, jeune fille, je l’ai bien gagné. (Un silence.) Eh bien, alors, il faut que je te raconte que j’ai, toute la nuit, pansé des bles-sés et veillé des malades ; j’ai, en effet, assisté hier soir à l’écroulement de la maison : tu sais tout, maintenant.

LA LAITIÈRE emplit le gobelet et lui donne à boire.

L’ÉTUDIANT.

Merci.

 

– 7 –

LA LAITIÈRE reste immobile.

L’ÉTUDIANT, lentement.

Veux-tu me rendre un grand service ? (Un silence.) Voici la chose : j’ai les yeux enflammés, tu le vois, mais mes mains ont touché des blessés et des cadavres ; aussi ne puis-je me laver les yeux sans danger… Veux-tu prendre mon mou-choir, qui est tout propre, le tremper dans l’eau fraîche et en bassiner mes pauvres yeux ? Veux-tu ? Veux-tu être la bonne Samaritaine ?

LA LAITIÈRE fait avec hésitation ce qu’il demande.

L’ÉTUDIANT.

Merci, ma chère enfant. (Il tire son porte-monnaie.)

LA LAITIÈRE fait un geste de refus.

L’ÉTUDIANT.

Excuse mon inadvertance, mais je suis accablé de som-meil.

LA LAITIÈRE disparaît.

LE VIEUX, à l’étudiant.

Pardonnez-moi si je vous adresse la parole, mais je vous entends dire que vous avez assisté hier soir à la catas-trophe… J’en lisais précisément le récit dans le journal.

L’ÉTUDIANT.

C’est déjà dans le journal ?

 

– 8 –

LE VIEUX.

Oui, tout y est. Et votre portrait aussi. Mais on regrette de ne pas avoir appris le nom du brave étudiant…

L’ÉTUDIANT regardant le journal.

Vraiment ? C’est bien moi, oui.

LE VIEUX.

Avec qui venez-vous de causer ?

L’ÉTUDIANT.

Vous ne l’avez donc pas vu ? (Un silence.)

LE VIEUX.

Serait-il indiscret de… de vous demander votre nom ?

L’ÉTUDIANT.

Dans quel but ? Je n’aime pas la publicité : si l’on est loué, on est aussi blâmé. L’art de diffamer s’est bien déve-loppé… et d’ailleurs je ne demande aucune récompense…

LE VIEUX.

Vous êtes riche, sans doute ?

L’ÉTUDIANT.

Pas du tout : au contraire, très pauvre.

LE VIEUX.

Écoutez, je crois avoir déjà entendu votre voix… J’avais un ami de jeunesse qui avait exactement votre accent… Ne

 

– 9 – seriez-vous pas par hasard parent du grand négociant Ar-chenholz ?

L’ÉTUDIANT.

C’était mon père.

LE VIEUX.

Les voies du Destin sont merveilleuses. Je vous ai vu quand vous étiez un petit enfant, et cela dans des circons-tances particulièrement pénibles…

L’ÉTUDIANT.

Oui, je suis, paraît-il, venu au monde pendant une fail-lite…

LE VIEUX.

Précisément.

L’ÉTUDIANT.

Puis-je me permettre de vous demander votre nom ?

LE VIEUX.

Je suis le Directeur Hummel.

L’ÉTUDIANT.

Vraiment ?… Alors, je me souviens.

LE VIEUX.

Vous avez souvent entendu prononcer mon nom dans la maison de votre père ?

 

– 10 –

L’ÉTUDIANT.

Oui.

LE VIEUX.

Et peut-être avec une certaine animosité ? (L’Étudiant ne répond pas.) Oui, je m’en doute bien. On disait, n’est-ce pas, que j’avais ruiné votre père ? Tous ceux qui se sont ruinés par d’absurdes spéculations se considèrent comme lésés par celui qu’ils n’ont pu mettre dedans. (Un silence.) En réalité voici ce qui en est : votre père m’a dépouillé de dix-sept mille couronnes, qui constituaient alors toutes mes écono-mies.

L’ÉTUDIANT.

Il est remarquable de voir qu’une histoire puisse être ra-contée de deux façons si contradictoires.

LE VIEUX.

Vous ne croyez pourtant pas que je ne vous dis pas la vérité ?

L’ÉTUDIANT.

Que dois-je croire ? Mon père ne mentait pas.

LE VIEUX.

C’est vrai : un père ne ment jamais… Mais moi aussi je suis père, par conséquent…

L’ÉTUDIANT.

Où voulez-vous en venir ?

 

– 11 –

LE VIEUX.

J’ai sauvé votre père de la misère, et il m’en a récom-pensé par toute la terrible haine que crée l’obligation à la re-connaissance… il a appris à sa famille à dire du mal de moi.

L’ÉTUDIANT.

Peut-être l’avez-vous rendu ingrat en empoisonnant le secours que vous lui accordiez par des humiliations inutiles ?

LE VIEUX.

Tout secours, monsieur, est une humiliation.

L’ÉTUDIANT.

Que voulez-vous de moi ?

LE VIEUX.

Je ne demande pas d’argent, mais si vous voulez me rendre de petits services, je serai bien payé. Vous voyez que je suis infirme ; certains disent que c’est ma faute, d’autres que c’est celle de mes parents : pour moi, je croirais volon-tiers que c’est la vie même qui en est responsable avec ses embûches, car évite-t-on un de ses pièges, on tombe sûre-ment dans un autre. Ainsi je ne peux pas monter les esca-liers ni tirer le cordon des sonnettes, et voilà pourquoi je vous dis : aidez-moi !

L’ÉTUDIANT.

Que puis-je faire ?

 

– 12 –

LE VIEUX.

Pour commencer, poussez mon fauteuil plus près de la colonne, que je puisse lire les affiches : je veux voir ce que l’on joue ce soir.

L’ÉTUDIANT, poussant le fauteuil roulant.

Vous n’avez donc pas de domestique ?

LE VIEUX.

Si, mais il est allé faire une course… il revient tout de suite… Vous êtes médecin ?

L’ÉTUDIANT.

Non, j’étudie les langues, mais je ne sais d’ailleurs pas ce que je ferai plus tard…

LE VIEUX.

Oho… Savez-vous les mathématiques ?

L’ÉTUDIANT.

Oui, probablement.

LE VIEUX.

Bon ! Aimeriez-vous avoir une situation ?

L’ÉTUDIANT.

Ma foi, pourquoi pas ?

LE VIEUX.

Bien. (Il lit l’affiche.) On donne la Walkyrie en matinée… Le Colonel y assistera sûrement avec sa fille et, comme il se

 

– 13 – place toujours à l’extrémité du sixième rang, je vous mettrai à côté… Voulez-vous aller à la cabine téléphonique et rete-nir un fauteuil au sixième rang, n° 82 ?

L’ÉTUDIANT.

Il faut que j’aille cet après-midi à l’Opéra ?

LE VIEUX.

Oui, vous n’avez qu’à m’obéir et tout ira bien pour vous. Je veux que vous soyez heureux, riche et honoré. Votre conduite d’hier, comme courageux sauveteur, vous rendra célèbre demain et votre nom aura de la valeur.

L’ÉTUDIANT, allant à la cabine téléphonique.

Voilà une aventure amusante…

LE VIEUX.

Êtes-vous sportsman ?

L’ÉTUDIANT.

Oui, pour mon malheur…

LE VIEUX.

Eh bien, cela fera votre bonheur. Téléphonez. (Il lit le journal. La femme en vêtements sombres est sortie dans la rue et parle à la Concierge. Le Vieux écoute, mais le public n’entend rien. L’Étudiant revient.)

LE VIEUX.

Vous avez loué ?

 

– 14 –

L’ÉTUDIANT.

C’est fait.

LE VIEUX.

Vous voyez cette maison ?

L’ÉTUDIANT.

Je l’ai bien remarquée. Je suis passé ici hier, quand le soleil donnait sur les fenêtres… Je me suis représenté toute la beauté et tout le luxe qu’elle devait contenir et j’ai dit à un camarade : Si on pouvait avoir un appartement là-dedans, au quatrième, une jolie femme, jeune, deux beaux enfants, et vingt mille couronnes de rentes…

LE VIEUX.

Vous avez dit cela ? Vous l’avez dit ? Voyez-vous ça ! Moi aussi j’aime cette maison.

L’ÉTUDIANT.

Vous spéculez sur les maisons ?

LE VIEUX.

Hem… oui. Mais pas de la façon que vous voulez dire.

L’ÉTUDIANT.

Vous connaissez les gens qui habitent là ?

LE VIEUX.

Tous. À mon âge on connaît tout le monde, et les pères et les grands-pères, et on est toujours, en quelque manière, apparenté avec chacun. Je viens d’avoir mes quatre-vingts

 

– 15 – ans… mais personne ne me connaît vraiment – je m’intéresse au sort des hommes… (Dans le salon rond on tire le rideau. Le Colonel paraît à la fenêtre, en civil ; il regarde le thermomètre, puis rentre dans la chambre, et s’arrête devant la statue de marbre.)

LE VIEUX.

Tenez, vous voyez, voici le Colonel à côté de qui vous serez placé cet après-midi…

L’ÉTUDIANT.

Ah, c’est le Colonel ? Je ne comprends rien à tout cela, mais c’est comme un conte de fées…

LE VIEUX.

Toute ma vie, monsieur, ressemble à un recueil de contes, et, bien qu’ils soient tous différents, ils sont reliés par un fil, et le leitmotiv revient régulièrement.

L’ÉTUDIANT.

Qui représente cette statue de marbre, là ?

LE VIEUX.

C’est sa femme, naturellement.

L’ÉTUDIANT.

Était-elle vraiment si charmante ?

LE VIEUX.

Hem ! oui… oui !

 

– 16 –

L’ÉTUDIANT.

Expliquez-vous donc.

LE VIEUX.

Nous ne pouvons juger personne, mon cher enfant. Et si je vous raconte maintenant qu’il la battait, qu’elle l’a aban-donné, puis qu’elle est revenue, qu’elle l’a épousé une se-conde fois et que maintenant elle vit là-dedans comme une momie et vénère sa propre statue, vous croirez que je suis fou.

L’ÉTUDIANT.

Je ne comprends pas cela.

LE VIEUX.

Je m’en doute bien. Et puis voici la fenêtre aux ja-cinthes. C’est là qu’habite sa fille… elle est sortie à cheval, mais elle va rentrer bientôt…

L’ÉTUDIANT.

Quelle est cette femme en noir qui parle à la Concierge ?

LE VIEUX.

Ah, voyez-vous, ça c’est un peu compliqué, mais cela a du rapport avec le mort de là-haut, là où vous voyez des draps blancs.

L’ÉTUDIANT.

Qui était-ce donc ?

 

– 17 –

LE VIEUX.

C’était un homme comme nous, mais ce qui frappait le plus en lui, c’était sa vanité… Si vous étiez doué de seconde vue, comme les enfants nés le dimanche, vous le verriez bientôt sortir par cette porte pour considérer le drapeau du consulat hissé à mi-mât, car il était consul et aimait les cou-ronnes, les lions, les insignes et les décorations.

L’ÉTUDIANT.

Vous parliez d’enfant du dimanche… je suis en effet né un dimanche.

LE VIEUX.

Non, vraiment ? Je m’en doutais… J’ai vu cela à la cou-leur de vos yeux… Mais alors vous pouvez voir ce que d’autres ne voient pas, l’avez-vous déjà remarqué ?

L’ÉTUDIANT.

Je ne sais pas ce que les autres voient, mais souvent… On ne parle pas de ça.

LE VIEUX.

J’en étais à peu près convaincu. Mais à moi vous pouvez parler de ça… car je… je comprends ces choses là.

L’ÉTUDIANT.

Hier, par exemple… J’ai été attiré vers cette rue écartée où précisément cette maison s’est écroulée… j’arrivai là et je m’arrêtai devant le bâtiment que je n’avais encore jamais vu. Je remarquai alors une fente dans le mur, j’entendis des cra-quements dans les planchers, je m’élançai et je saisis un en-fant qui marchait le long du mur. L’instant d’après la maison

– 18 – s’écroulait… j’étais sauf, mais dans mes bras où je croyais tenir l’enfant, il n’y avait rien…

LE VIEUX.

Je dois dire que… Expliquez-moi une chose : pourquoi tout à l’heure faisiez-vous toutes sortes de gestes près de la fontaine, et pourquoi parliez-vous tout seul ?

L’ÉTUDIANT.

Vous n’avez donc pas vu la Laitière avec laquelle j’ai bavardé ?

LE VIEUX, effrayé.

La Laitière ?

L’ÉTUDIANT.

Mais oui, celle qui m’a tendu le gobelet ?

LE VIEUX.

Vraiment ? Alors, c’est comme ça !… Je ne peux pas voir, mais je suis capable d’autre chose… (À ce moment une femme à cheveux blancs se met à la fenêtre où est l’espion.) Vous voyez cette vieille femme à la fenêtre ? La voyez-vous ? Bien. Ç’a été ma fiancée, il y a soixante ans : j’en avais vingt. Soyez sans inquiétude, elle ne me reconnaît plus. Nous nous voyons tous les jours, mais sans que cela me fasse la moindre impression, et pourtant nous nous sommes juré jadis une éternelle fidélité… éternelle !

L’ÉTUDIANT.

Comme vous étiez imprudents dans ce temps-là ! nous ne parlons plus ainsi aux jeunes filles.

 

– 19 –

LE VIEUX.

Pardonnez-nous, jeune homme, nous ne savions pas mieux faire. Mais pouvez-vous voir que cette vieille femme a été jeune et belle ?

L’ÉTUDIANT.

Cela ne se voit plus. Pourtant elle a un beau regard, mais je ne vois pas bien les yeux. (La Concierge sort, tenant une corbeille, et dispose des branches de pin par terre .)

LE VIEUX.

Ah, la Concierge ! Cette femme en noir est sa fille, et la fille du mort, et voilà pourquoi son mari a eu la place de concierge. Mais la femme en noir a un amant, qui est un homme distingué et elle espère devenir riche… Il est préci-sément en train de divorcer d’avec sa femme, qui lui fait don d’une maison-pour se débarrasser de lui. Cet amant distin-gué est le gendre du mort et, vous voyez, là-haut sur le bal-con on met à l’air sa couverture et ses oreillers… C’est un peu compliqué, je le reconnais.

L’ÉTUDIANT.

C’est terriblement compliqué.

LE VIEUX.

Oui, en effet, intérieurement et extérieurement, si simple que cela paraisse.

L’ÉTUDIANT.

Mais qui était donc le mort ?

 

– 20 –

LE VIEUX.

Vous me l’avez déjà demandé et je vous ai répondu : si vous pouviez voir de l’autre côté, où est l’escalier de service, vous verriez une masse de pauvres, qu’il a secourus… quand le cœur lui en disait…

L’ÉTUDIANT.

C’était donc un homme charitable ?

LE VIEUX.

Oui… quelquefois.

L’ÉTUDIANT.

Pas toujours ?

LE VIEUX.

Non… Les hommes sont ainsi faits. Poussez un peu plus mon fauteuil, s’il vous plaît, pour qu’il soit au soleil, j’ai ter-riblement froid. Quand on ne peut plus remuer, le sang se fige… Il faudra que je meure bientôt, je le sais bien, mais, auparavant, j’ai encore quelque chose à régler. Donnez-moi la main, et vous verrez comme j’ai froid…

L’ÉTUDIANT.

C’est extraordinaire ! (Il recule.)

LE VIEUX.

Ne vous éloignez pas : je suis las, je suis seul, mais je ne l’ai pas toujours été, sachez-le. J’ai derrière moi une vie in-terminable… interminablement longue ; j’ai rendu des hommes malheureux, et des hommes m’ont rendu malheu-reux : l’un doit compenser l’autre… Mais avant de mourir je

– 21 – veux vous voir heureux. Nos destinées, par votre père – et pour d’autres raisons – sont entremêlées.

L’ÉTUDIANT.

Mais lâchez-moi la main ! Vous me prenez ma force : vous me glacez. Que voulez-vous ?

LE VIEUX.

Patience ! vous verrez et vous comprendrez. Voici venir la jeune fille…

L’ÉTUDIANT.

La fille du Colonel ?

LE VIEUX.

Oui, sa fille. Regardez-la. Avez-vous déjà vu un pareil chef-d’œuvre ?

L’ÉTUDIANT.

Elle ressemble à la statue de marbre, là-dedans.

LE VIEUX.

Puisque c’est sa mère !

L’ÉTUDIANT.

Vous avez raison, je n’ai encore jamais vu pareille femme née d’une femme… Heureux l’homme qui pourra la conduire à l’autel et la garder à son foyer !

LE VIEUX.

Vous sentez cela. Tout le monde ne comprend pas sa beauté… Bien : c’est écrit.

– 22 –

LA JEUNE FILLE arrive par la gauche, en costume d’amazone

moderne, et va lentement, sans regarder personne, jusqu’à

la porte de la maison : là elle s’arrête et dit quelques mots à

la Concierge, puis entre dans la maison.

L’ÉTUDIANT se tient la main devant les yeux.

LE VIEUX.

Vous pleurez ?

L’ÉTUDIANT.

Pour qui n’a rien à attendre, il n’y a que la désespérance.

LE VIEUX.

Je peux ouvrir les portes et les cœurs, pourvu que je trouve un bras pour exécuter mes volontés. Servez-moi, et vous dominerez.

L’ÉTUDIANT.

Est-ce un pacte que vous me proposez ? Faut-il que je vende mon âme ?

LE VIEUX.

Vous n’avez besoin de rien vendre ! Voyez-vous, toute ma vie j’ai pris, maintenant j’ai soif de pouvoir donner, don-ner ! Mais personne ne veut recevoir… Je suis riche, très riche, mais je n’ai pas d’héritiers… sauf un vaurien, qui me torture à me faire mourir. Devenez pour moi un fils, soyez mon héritier, pendant que je suis encore en vie ; jouissez de l’existence de façon que j’y assiste, du moins de loin.

L’ÉTUDIANT.

Que faut-il faire ?

– 23 –

LE VIEUX.

D’abord écouter la Walkyrie.

L’ÉTUDIANT.

Cela, c’est convenu… et ensuite ?

LE VIEUX.

Ce soir vous serez assis là, dans le salon rond.

L’ÉTUDIANT.

Comment pourrai-je y pénétrer ?

LE VIEUX.

Par la Walkyrie.

L’ÉTUDIANT.

Pourquoi m’avez-vous choisi, moi précisément, comme intermédiaire ? Vous me connaissiez donc déjà ?

LE VIEUX.

Oui, naturellement. Il y a longtemps que je vous suis des yeux. Mais voyez là, sur le balcon, la servante qui met le drapeau en berne, puisque le consul est mort… et puis elle retourne la couverture et les oreillers. Voyez-vous cette cou-verture bleue ? Dessous ont dormi deux êtres, mais mainte-nant il n’y en a plus qu’un qui dorme… (La jeune fille paraît à la fenêtre : elle a changé de costume et arrose les jacinthes .) La voici ma petite fille : regardez-la, regardez ! Elle parle aux fleurs, est-ce qu’elle ne ressemble pas elle-même aux ja-cinthes bleues ? Elle leur donne à boire, rien que de l’eau pure, et elles transforment l’eau en couleur et en parfum… Voici maintenant le Colonel avec son journal. Il lui montre

– 24 – l’écroulement de la maison… Tenez, il lui signale votre por-trait… Elle n’est pas indifférente, elle lit le récit de votre ex-ploit… Je crois que le ciel se couvre : s’il venait à pleuvoir ? Je serai bien embarrassé si Johansson ne revient pas bien-tôt… (Le ciel se couvre, et il fait sombre ; la vieille, près de l’espion, ferme sa fenêtre.) Voici que ma fiancée ferme sa fe-nêtre !… Soixante-dix-neuf ans ! Cet espion est le seul miroir dont elle se serve, car elle ne s’y voit pas elle-même, elle n’y voit que le monde extérieur, et de deux côtés : mais le monde peut la voir, elle n’a pas songé à cela… C’est d’ailleurs une jolie vieille…

LE MORT, dans son linceul, apparaît sur la porte.

L’ÉTUDIANT.

Dieu du ciel, qu’est-ce que je vois ?

LE VIEUX.

Que voyez-vous ?

L’ÉTUDIANT.

Vous ne voyez pas le mort, à la porte ?

LE VIEUX.

Je ne vois rien. Mais c’est précisément ce que j’attendais, Racontez…

L’ÉTUDIANT.

Il sort dans la rue. (Un silence.) Il tourne la tête et re-garde le drapeau.

 

– 25 –

LE VIEUX.

Qu’est-ce que je vous disais ? Il va sans doute aussi compter les couronnes et lire les cartes de visite… Malheur à ceux qui se seront abstenus !

L’ÉTUDIANT.

Le voici qui tourne le coin.

LE VIEUX.

Il veut compter les pauvres au pied de l’escalier de ser-vice… les pauvres sont si décoratifs… « Les bénédictions de tant de pauvres l’accompagnent. » Mais ma bénédiction à moi il ne l’aura pas. C’est un fameux gredin, entre nous soit dit.

L’ÉTUDIANT.

Mais bienfaisant…

LE VIEUX.

Un gredin bienfaisant, qui songeait toujours à un bel en-terrement. Quand il sentit approcher sa fin, il a encore vive-ment escroqué cinquante mille couronnes à la ville… Main-tenant sa fille va contracter un nouveau mariage et voudrait bien savoir si l’héritage… La canaille entend tout ce que nous disons, et c’est bien fait pour lui. Ah, voici Johansson.

JOHANSSON arrive par la gauche.

LE VIEUX.

Au rapport ?

JOHANSSON parle sans qu’on puisse rien entendre.

 

– 26 –

LE VIEUX.

Alors, il n’était pas chez lui ? Tu n’es qu’un âne. Et au té-légraphe ? Rien. Ensuite ? À six heures ce soir ? C’est bon. L’édition spéciale ? Le nom en toutes lettres. Étudiant Ar-chenholz, né en… parents… parfait. Je crois qu’il commence à pleuvoir. Que dis-tu ? Bon, bon… Il ne veut pas ? Alors on l’obligera… Pousse-moi de l’autre côté, Johansson, que je puisse entendre ce que disent les pauvres. Et vous, Archen-holz, vous m’attendrez ici… Vous comprenez ? Dépêche-toi, dépêche-toi… (Johansson pousse le fauteuil et lui fait tourner le coin .)

L’ÉTUDIANT reste immobile et observe la jeune fille qui nettoie

ses pots de fleurs .

L’HOMME DE QUALITÉ entre, en deuil, adresse la parole à la

femme en noir qui marche de long en large sur le trottoir.

Que peut-on faire à cela ? Il faut attendre.

LA DAME.

Je ne peux pas attendre.

L’HOMME DE QUALITÉ.

S’il en est ainsi, pars pour la campagne.

LA DAME.

Je ne veux pas.

L’HOMME DE QUALITÉ.

Viens ici ; on entend tout ce que nous disons. (Ils vont vers la colonne d’affiches et poursuivent leur entretien sans qu’on l’entende.)

 

– 27 –

JOHANSSON, venant de droite, à l’étudiant.

Mon maître vous prie de ne pas oublier le reste.

L’ÉTUDIANT, lentement.

Dites-moi d’abord qui est votre maître.

JOHANSSON.

Tiens ! Il est tant de choses, et il a tout été…

L’ÉTUDIANT.

Est-ce qu’il a toute sa tête ?

JOHANSSON.

C’est ce que je me demande aussi. Il a toute sa vie cher-ché un enfant du dimanche, à ce qu’il prétend, mais on n’est pas obligé de le croire.

L’ÉTUDIANT.

Qu’est-ce qu’il veut ? Est-ce qu’il est avare ?

JOHANSSON.

Il veut dominer… Toute la journée, il circule dans son fauteuil roulant, comme le dieu Thor sur son char. Il exa-mine des maisons, les démolit, ouvre des rues, construit des édifices sur les places publiques. Mais il pénètre aussi dans les maisons, se glisse par les fenêtres, joue avec les destins des hommes, tue ses ennemis et ne pardonne jamais. Pou-vez-vous imaginer que ce petit homme perclus ait été un Don Juan, quoique toutes ses femmes l’aient abandonné ?

 

– 28 –

L’ÉTUDIANT.

Comment expliquez-vous cela ?

JOHANSSON.

Il est si malin qu’il réussit à persuader aux femmes de s’en aller quand il en a assez d’elles. Mais maintenant c’est pour ainsi dire un voleur sur le marché humain. Il vole des hommes de mille façons différentes… Moi, il m’a littérale-ment volé aux mains de la justice… J’avais en effet commis une erreur, hem, qu’il était seul à connaître. Au lieu de me faire mettre en prison, il a fait de moi son esclave. Je le sers uniquement pour ma nourriture, qui n’est pas des meilleures.

L’ÉTUDIANT.

Et que veut-il donc faire dans cette maison ?

JOHANSSON.

Je ne saurais trop le dire : c’est si compliqué.

L’ÉTUDIANT.

Je crois que je ferais bien de m’en aller.

JOHANSSON.

Vous ne voyez pas ? La jeune fille a perdu son bracelet, il est tombé par la fenêtre. (La jeune fille a en effet laissé tom-ber son bracelet par la fenêtre. L’étudiant s’avance lentement, ramasse le bracelet et le tend à la jeune fille qui remercie sè-chement, puis il revient près de Johansson .) Alors, vous voulez vous en aller ?… Ce n’est pas si facile qu’on le croit, quand il a une fois pris quelqu’un dans ses filets… Et il ne craint rien dans le ciel ou sur la terre… Si, pourtant, une chose, ou, plus exactement, une personne.

– 29 –

L’ÉTUDIANT.

Attendez, je sais peut-être qui c’est.

JOHANSSON.

Comment pourriez-vous le savoir ?

L’ÉTUDIANT.

Je le devine… n’est-ce pas… une petite laitière qu’il re-doute ?

JOHANSSON.

Il se détourne toujours quand il rencontre une voiture de laitier, et puis, il parle dans son sommeil ; il a sûrement été à Hambourg.

L’ÉTUDIANT.

Peut-on croire cet homme ?

JOHANSSON.

On peut le croire capable de tout.

L’ÉTUDIANT.

Que fait-il en ce moment de l’autre côté ?

JOHANSSON.

Il épie les pauvres, lance un petit mot, détache sournoi-sement une pierre, puis une autre, jusqu’à ce que la maison s’écroule… au figuré… Voyez-vous, je suis un homme culti-vé, j’ai été libraire… Voulez-vous vous en aller ?

 

– 30 –

L’ÉTUDIANT.

Il m’est pénible d’être ingrat… Cet homme a jadis sauvé mon père et maintenant il ne me demande qu’un petit ser-vice en échange…

JOHANSSON.

Quoi donc ?

L’ÉTUDIANT.

Il faut que j’aille à la Walkyrie.

JOHANSSON.

Je ne comprends pas… Mais il a sans cesse de nouvelles fantaisies. Voyez, en ce moment il parle à l’agent de police… il est toujours au mieux avec la police, il a sans cesse recours à son aide, l’implique dans toutes sortes d’affaires, il l’entortille de fausses promesses et de belles illusions ; mais sans cesse il la presse de questions. Faites bien attention, avant que la nuit vienne, il sera reçu dans le salon rond.

L’ÉTUDIANT.

Que prétend-il y faire ? Qu’y a-t-il entre lui et le Colo-nel ?

JOHANSSON.

Je le soupçonne, mais je ne le sais pas. Vous le verrez vous-même, quand vous y serez.

L’ÉTUDIANT.

Je n’y entrerai jamais.

 

– 31 –

JOHANSSON.

Cela ne dépend que de vous. Allez à la Walkyrie.

L’ÉTUDIANT.

Est-ce là le chemin ?

JOHANSSON.

Oui, s’il l’a dit. Regardez-le, regardez-le, sur son char de guerre, traîné en triomphe par les mendiants qui ne rece-vront pas un centime de lui, mais simplement un regard, promettant qu’ils auront, quelque chose à son enterrement.

LE VIEUX revient, debout sur son fauteuil roulant que tire un

mendiant, tandis que les autres suivent .

LE VIEUX.

Honneur au noble jeune homme qui, au péril de sa vie, a sauvé tant de gens dans la catastrophe d’hier ! Vive Archen-holz ! (Les mendiants se découvrent, mais sans pousser de hur-rahs. La jeune fille à la fenêtre agite son mouchoir. Le Colonel regarde par sa fenêtre, la vieille se lève à la sienne. La servante sur le balcon hisse le drapeau au haut du mât .) Battez des mains, citoyens. C’est dimanche, il est vrai, mais l’âme dans le puits et les épis dans la plaine nous donnent l’absolution. Et, bien que je ne sois pas un enfant du dimanche, je pos-sède néanmoins le don de prédiction aussi bien que celui de guérison, car j’ai une fois rappelé à la vie une noyée… oui, c’était à Hambourg, un dimanche matin comme au-jourd’hui…

LA LAITIÈRE apparaît, mais n’est visible que pour l’Étudiant

et pour le Vieux. Elle tend les bras comme une femme qui se

noie et regarde fixement le Vieux.

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LE VIEUX s’assied, et défaille d’épouvante.

Johansson ! Emmène-moi… Vite. Archenholz, n’oubliez pas la Walkyrie.

L’ÉTUDIANT.

Que signifie tout cela ?

JOHANSSON.

Vous le verrez, vous le verrez !

 

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