La Symphonie Pastorale

André Gide · Chapitre 9 sur 18

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La Symphonie Pastorale

3 mai.

Je m’affectai profondément de ce qu’un grief de cet ordre – je veux dire : tel que je répugne à le considérer – pût incliner l’âme d’Amélie au point de la détourner de ses intérêts supé-rieurs. Et de retour à la maison je priai pour elle dans toute la sincérité de mon cœur.

Quant à l’abstention de Jacques, elle était due à de tout au-tres motifs et qu’une conversation, que j’eus avec lui peu de temps après, vint éclairer.

 

3 mai.

 

L’instruction religieuse de Gertrude m’a amené à relire l’Évangile avec un œil neuf. Il m’apparaît de plus en plus que nombre des notions dont se compose notre foi chrétienne relè-vent non des paroles du Christ mais des commentaires de saint Paul.

Ce fut proprement le sujet de la discussion que je viens d’avoir avec Jacques. De tempérament un peu sec, son cœur ne fournit pas à sa pensée un aliment suffisant ; il devient traditio-naliste et dogmatique. Il me reproche de choisir dans la doctrine chrétienne « ce qui me plaît ». Mais je ne choisis pas telle ou telle parole du Christ. Simplement entre le Christ et saint Paul, je choisis le Christ. Par crainte d’avoir à les opposer, lui se re-fuse à dissocier l’un de l’autre, se refuse à sentir de l’un à l’autre une différence d’inspiration, et proteste si je lui dis qu’ici j’écoute un homme tandis que là j’entends Dieu. Plus il rai-sonne, plus il me persuade de ceci : qu’il n’est point sensible à l’accent uniquement divin de la moindre parole du Christ.

 

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Je cherche à travers l’Évangile, je cherche en vain com-mandement, menace, défense… Tout cela n’est que de saint Paul. Et c’est précisément de ne le trouver point dans les paroles du Christ, qui gêne Jacques. Les âmes semblables à la sienne se croient perdues, dès qu’elles ne sentent plus auprès d’elles tu-teurs, rampes et garde-fous. De plus elles tolèrent mal chez au-trui une liberté qu’elles résignent, et souhaitent d’obtenir par contrainte tout ce qu’on est prêt à leur accorder par amour.

– Mais, mon père, me dit-il, moi aussi je souhaite le bon-heur des âmes.

– Non, mon ami ; tu souhaites leur soumission.

– C’est dans la soumission qu’est le bonheur.

Je lui laisse le dernier mot parce qu’il me déplaît d’ergoter ; mais je sais bien que l’on compromet le bonheur en cherchant à l’obtenir par ce qui doit au contraire n’être que l’effet du bon-heur – et que s’il est vrai de penser que l’âme aimante se réjouit de sa soumission volontaire, rien n’écarte plus du bonheur qu’une soumission sans amour.

Au demeurant, Jacques raisonne bien, et si je ne souffrais de rencontrer, dans un si jeune esprit, déjà tant de raideur doc-trinale, j’admirerais sans doute la qualité de ses arguments et la constance de sa logique. Il me paraît souvent que je suis plus jeune que lui ; plus jeune aujourd’hui que je n’étais hier, et je me redis cette parole : « Si vous ne devenez semblables à des petits enfants, vous ne sauriez entrer dans le Royaume. »

Est-ce trahir le Christ, est-ce diminuer, profaner l’Évangile que d’y voir surtout une méthode pour arriver à la vie bienheu-reuse ? L’état de joie, qu’empêchent notre doute et la dureté de nos cœurs, pour le chrétien est un état obligatoire. Chaque être est plus ou moins capable de joie. Chaque être doit tendre à la

 

– 53 – joie. Le seul sourire de Gertrude m’en apprend plus là-dessus que mes leçons ne lui enseignent.