La Symphonie Pastorale

André Gide · Chapitre 8 sur 18

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La Symphonie Pastorale

Deuxième Cahier

 

 

– 49 –

25 avril.

 

 

J’ai dû laisser quelque temps ce cahier.

La neige avait enfin fondu, et sitôt que les routes furent re-devenues praticables, il m’a fallu m’acquitter d’un grand nom-bre d’obligations que j’avais été forcé de remettre pendant le long temps que notre village était resté bloqué. Hier seulement, j’ai pu retrouver quelques instants de loisir.

La nuit dernière j’ai relu tout ce que j’avais écrit ici…

Aujourd’hui que j’ose appeler par son nom le sentiment si longtemps inavoué de mon cœur, je m’explique à peine com-ment j’ai pu jusqu’à présent m’y méprendre ; comment certai-nes paroles d’Amélie, que j’ai rapportées, ont pu me paraître mystérieuses ; comment, après les naïves déclarations de Ger-trude, j’ai pu douter encore si je l’aimais. C’est que, tout à la fois, je ne consentais point alors à reconnaître d’amour permis en dehors du mariage, et que, dans le sentiment qui me penchait si passionnément vers Gertrude, je ne consentais pas à reconnaî-tre quoi que ce soit de défendu.

La naïveté de ses aveux, leur franchise même me rassurait. Je me disais : c’est une enfant. Un véritable amour n’irait pas sans confusion ni rougeurs. Et de mon côté je me persuadais que je l’aimais comme on aime un enfant infirme. Je la soignais comme on soigne un malade, – et d’un entraînement j’avais fait une obligation morale, un devoir. Oui, vraiment, ce soir même où elle me parlait comme j’ai rapporté, je me sentais l’âme si légère et si joyeuse que je me méprenais encore, et encore en transcrivant ces propos. Et parce que j’eusse cru répréhensible

 

– 50 – l’amour, et que j’estimais que tout ce qui est répréhensible courbe l’âme, ne me sentant point l’âme chargée je ne croyais pas à l’amour.

J’ai rapporté ces conversations non seulement telles qu’elles ont eu lieu, mais encore les ai-je transcrites dans une disposition d’esprit toute pareille ; à vrai dire ce n’est qu’en les relisant cette nuit-ci que j’ai compris…

 

Sitôt après le départ de Jacques – auquel j’avais laissé Ger-trude parler, et qui ne revint que pour les derniers jours de va-cances, affectant ou de fuir Gertrude ou de ne lui parler plus que devant moi – notre vie avait repris son cours très calme. Ger-trude, ainsi qu’il était convenu, avait été loger chez Mlle Louise, où j’allais la voir chaque jour. Mais, par peur de l’amour encore, j’affectais de ne plus parler avec elle de rien qui nous pût émou-voir. Je ne lui parlais plus qu’en pasteur, et le plus souvent en présence de Louise, m’occupant surtout de son instruction reli-gieuse et la préparant à la communion qu’elle vient de faire à Pâques.

Le jour de Pâques j’ai, moi aussi, communié.

Il y a de cela quinze jours. À ma surprise, Jacques, qui ve-nait passer une semaine de vacances près de nous, ne m’a pas accompagné auprès de la Table Sainte. Et j’ai le grand regret de devoir dire qu’Amélie, pour la première fois depuis notre ma-riage, s’est également abstenue. Il semblait qu’ils se fussent tous deux donné le mot et eussent résolu, par leur défection à ce ren-dez-vous solennel, de jeter l’ombre sur ma joie. Ici encore, je me félicitai que Gertrude ne pût y voir, de sorte que je fusse seul à supporter le poids de cette ombre. Je connais trop bien Amélie pour n’avoir pas su voir tout ce qu’il entrait de reproche indirect dans sa conduite. Il ne lui arrive jamais de me désapprouver

 

– 51 – ouvertement, mais elle tient à me marquer son désaveu par une sorte d’isolement.