La Symphonie Pastorale
Nuit du 19 mai.
J’ai revu Gertrude et je ne lui ai point parlé. À la Grange, ce soir, comme personne n’était dans le salon, je suis monté jusqu’à sa chambre. Nous étions seuls.
Je l’ai tenue longuement pressée contre moi. Elle ne faisait pas un mouvement pour se défendre, et comme elle levait le front vers moi, nos lèvres se sont rencontrées…
21 mai.
Est-ce pour nous, Seigneur, que vous avez fait la nuit si profonde et si belle ? Est-ce pour moi ? L’air est tiède et par ma fenêtre ouverte la lune entre et j’écoute le silence immense des cieux. Ô confuse adoration de la création tout entière où fond mon cœur dans une extase sans paroles. Je ne peux plus prier qu’éperdument. S’il est une limitation dans l’amour, elle n’est pas de Vous, mon Dieu, mais des hommes. Pour coupable que mon amour paraisse aux yeux des hommes, oh ! dites-moi qu’aux vôtres il est saint.
Je tâche à m’élever au-dessus de l’idée de péché ; mais le péché me semble intolérable, et je ne veux point abandonner le Christ. Non, je n’accepte pas de pécher, aimant Gertrude. Je ne puis arracher cet amour de mon cœur qu’en arrachant mon
– 65 – cœur même, et pourquoi ? Quand je ne l’aimerais pas déjà, je devrais l’aimer par pitié pour elle ; ne plus l’aimer, ce serait la trahir : elle a besoin de mon amour…