La tempête
Jour 4 - 10 janvier 1998
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 2 parties.
Irène se raidit brusquement, choquée.
— Bon ben, si ça vire en vulgarités ton histoire, j’aime autant pas l’entendre.
Arthur se retourna à peine vers sa mère, puis regarda un à un ses auditeurs, lentement, avec un certain désespoir au fond des yeux. La pièce était plongée dans un silence de mort. Seule la hotte aspirait la fumée de la cigarette de Manon, que le cendrier terminait de consumer. Arthur s’enfila une gorgée de courage, s’essuya le front où perlait la sueur, puis poursuivit son histoire:
— Y s’en câlissait, l’ostie! De toute: de c’que j’y disais, du danger qui nous guettait, des gangs de rue qui rôdaient, des entrepôts qu’y fallait surveiller, de notre boss à qui j’avais donné ma parole que toute serait OK, du métier, ostie, y s’crissait même du métier pis de toute c’qu’y représentait, de toute c’qui v’nait avec, de notre rôle dans’société, de nos devoirs comme gardiens d’la paix, de l’importance de notre uniforme, de ce qu’on r’présentait pour le peuple qui place sa confiance en nous autres…
Ce fut plus fort que lui, Jean étouffa un rire. Tous se tournèrent vers lui alors qu’il tentait de le contrôler.
— Tu trouves ça drôle, toé?
Le désespoir dans le regard d’Arthur se métamorphosa en haine concentrée.
— Désolé, c’est pas ça, c’est juste nerveux…
Marie n’aimait pas la tournure des événements et fit de gros yeux à son fils.
— Continue, Ti-Thur, continue ton histoire, tu vois ben qu’y riait pas de toi, hein, Jean?
— Ben non, ben non. Continue.
Arthur se leva d’un bond et le pointa du doigt.
— Toé, mon p’tit crisse, t’as fini d’rire de moé! Dans ma propre maison en plus.
Les fils s’étaient touchés, sa chaise avait basculé et personne n’était plus à l’abri de rien. Marie se leva et posa ses mains sur le bras tendu de son frère, lui enjoignant de se rasseoir.
— Jean, tu vas aller dans ta chambre pendant qu’on va terminer ici avec Ti-Thur.
Jean visa la sortie, mais Arthur protesta aussitôt.
— Tu bouges pas d’icitte! Ça va faire, le couvage. Si c’t’un homme, y va rester pis y va m’écouter. C’est pour lui que j’raconte ça. Y va rester pis y va apprendre une affaire ou deux su’a vie. Au pire, ça pourra juste y servir.
Jean regarda sa mère, surprise de l’insistance de son frère. Celui-ci replaça calmement sa chaise et s’y réinstalla. Il sembla reprendre ses esprits, puis s’adressa de nouveau à son neveu:
— Ton père est pas là?
— Y travaille, répondit Marie. Y aide les réfugiés dans le triangle noir. Y va sûrement dormir là-bas.
— Ah bon. Y en faut ben, hein?
— C’est sûr.
— Bon, Johnny Boy, tu vas t’installer confortablement pis tu vas écouter mon histoire.
Le ton de sa voix s’était adouci. Il avait repris le contrôle de ses émotions. Il n’était plus question d’humiliation.
— Manon, sers-lui une liqueur, à soir, on est pas r’gardants.
Il esquissa un sourire, puis fit un signe de la main, incita Marie à inviter son fils à l’écouter, ce qu’elle fit, discrètement. Jean reprit sa place sur la banquette, méfiant mais impuissant. Son oncle contrôlait si bien l’atmosphère et les gens dans la maison, jouant de menaces et d’excuses, alternant entre les détonations et les apaisements, que les uns et les autres se retrouvaient prisonniers de situations où ils devaient tenter de maîtriser le dragon, tout faire pour éviter que le volcan n’entre en éruption.
— On est capables de discuter sans s’énerver, pas vrai, Johnny Boy?
Son sourire oscillait entre le rictus et l’affection sincère.
— Ça reste à voir.
— Ben oui, ben oui, tu vas voir.
Il fit résonner son rire saccadé et nerveux. Tous se regardèrent, tentant de se donner une contenance, de saisir l’attitude à adopter, de savoir sur quel pied danser.
— Bon, quessé que j’disais?
Personne n’osa intervenir.
— Ah oui, Mathieu qui était dans l’char du gros Charette. Ce cher Mathieu… Ce beau Mathieu… Y dormait, l’pauvre. Fallait pas faire de bruit. J’ai ouvert sa porte tout, tout doucement pour pas l’déranger, pis BANG! J’l’ai r’fermée de toutes mes forces! Jamais vu un gars sauter d’même! C’pas mêlant, y était blanc comme un drap pis y tremblait comme une feuille. À l’heure qu’y est, sa mère doit être en train de frotter son fond de culotte pour enlever la trace de brake qu’y a laissée à matin. Crisse, y a dû trouver qu’sa journée commençait rough en ostie!
— Ici aussi, y commencent raide, les journées…
— Faudrait écouter, mon Johnny Boy, pis s’la fermer.
Arthur saisit sa bière à l’effigie du couguar, vida son contenu et la cogna virilement contre la table. Il fixa de nouveau les membres de son auditoire, d’un regard franc et décidé. Il ne faisait maintenant plus de doute qu’il ne les libérerait que lorsqu’il aurait tout dit. Chaque intervention ne ferait que rallonger leur détention.
Manon s’empressa de lui tendre un nouveau biberon de cette grande cuvée qu’il achetait à coup de quarante-huit unités. Il prit une profonde respiration, puis poursuivit son récit:
— L’jeune était réveillé, l’gros finissait ses six beignes d’la matinée, pis moé, ben, j’buvais mon deuxième café. On pouvait enfin commencer à travailler! Chus r’tourné dans ma Crown Victoria d’l’année pis…
Manon sortit de sa torpeur:
— Menteur, est pas de c’t’année, a date de 1996.
— Ben non, a date de c’t’année, tu dis n’importe quoi…
— Je l’sais, c’est mon frère qui nous l’a vendue.
— Crisse que tu m’gosses avec ça, c’pas important… Ma Crown Victoria, j’l’ai achetée c’t’année, c’est-tu OK ça? Parce que sinon, on peut en discuter toute la veillée…
Manon s’alluma une cigarette pour toute réponse. Elle savait qu’il valait mieux ne pas trop argumenter avec lui.
— Faque comme j’disais avant de m’faire interrompre pour des niaiseries, j’étais ben assis dans mon char qui était drette en face des plus gros entrepôts d’la place. C’pas des farces, pas trop savoir c’qu’y a là-dedans, on jurerait que c’est des hangars d’avions. Pis l’stock vaut une p’tite fortune. J’les checkais à travers la maudite pluie fatigante qui arrêtait pas d’pisser du ciel. J’les lâchais pas des yeux.
Il laissa échapper un court rire de satisfaction et s’humecta de nouveau le gosier, l’air suffisant.
— On était là depuis l’début d’la semaine pis y fallait toffer un autre cinq jours, jusqu’à c’que les gros trucks d’la compagnie viennent prendre le stock pis l’distribuer aux quatre coins du Québec. Ça v’nait de l’autre bout du monde ces affaires-là, du Japon, pis c’pas vrai qu’y allaient disparaître si près du but, oh que non! J’en faisais une mission personnelle. Mais toute allait ben, jusqu’à c’que l’gros Charette aille la brillante idée d’manger. Y était même pas 11 h. Y m’calle sur mon walkie-talkie: «J’ai faim, tu veux-tu quèqu’chose?» Moé, j’avais pensé à toute pis j’avais apporté mon lunch. Y était crissement pas question que j’lâche ma position. Charette, y est peut-être fort comme un ours, mais chus rusé comme un r’nard pis y sait, dans son fin fond, que sans moé y vaut moins que rien. Vous pouvez r’monter jusqu’à nos années d’club, ç’a toujours été d’même, pis y va être le premier à l’avouer. J’y réponds: «Es-tu tombé s’a tête, l’gros! Y a personne qui s’en va s’promener, on a des affaires à surveiller.» Y m’répond: «Tu comprends pas, Tétreault, c’est Mathieu qui va aller nous chercher à bouffer. Moé j’bouge pas d’icitte. Y fatigue à rien faire pis y est capable de faire ça comme un grand.» CÂLISSE, que j’me dis à moé-même: «Ostie, l’gros, es-tu sourd? Y a personne qui bouge d’icitte. C’t’un ordre!» J’étais fâché noir.
— J’comprends donc! renchérit Manon, pour jeter de l’huile sur le feu.
Il n’en fallait pas davantage pour enthousiasmer Arthur qui, sentant son public à l’écoute, se mit à jouer le grand jeu, à amplifier ses mouvements, à augmenter l’intensité de ses intonations, à hurler comme s’il était à l’autre bout de la maison. Pas de doute: le conteur, ce soir, était en grande forme.
— SACRAMENT! Y voulait l’envoyer faire des commissions avec notre uniforme su’l’dos. Avec la badge pis toute. Y voulait qu’y aille nous faire honte partout, qu’y s’promène dans l’quartier, qu’y montre à tou’es voyous pis aux membres des gangs de rue des environs que ceux qui surveillent les entrepôts sont des jeunes chieux, des paquets d’os, des ostie d’fils à leu’môman. J’y ai crié: «Accroche donc une banderole “OPEN BAR” en haut des entrepôts tant qu’à y être, crisse d’innocent!» À quoi y pensait, l’gros? En plus, y m’a raccroché le walkie-talkie au nez. À moé, son patron!
Le cerveau de Jean enregistrait les données par réflexe, malgré son absence mentale relative. Il n’avait plus la force de résister. Marie écoutait patiemment son frère, se disant qu’une fois son besoin d’attention rassasié, il les laisserait aller et qu’ils passeraient alors une belle soirée. Manon fumait comme une cheminée et buvait «comme une traînée», aurait dit Irène. Plus elle était étourdie et plus elle souriait niaisement.
La respiration d’Arthur s’accéléra. Ses pupilles étaient dilatées par la colère.
— Ça fait quoi, Manon, vingt-cinq ans qu’je l’connais, Charette?
— Minimum!
— Vingt-cinq ans à soutenir un chum, à y trouver des jobs d’ins clubs pis dans’sécurité, à y refiler des filles faciles pis à y donner des conseils, à être le meilleur boss au monde… Vingt-cinq ans à l’supporter beau temps mauvais temps comme un chum, un vrai, comme un frère, pis c’t’ostie-là profite d’la première occasion pour me trahir, me crisser là pis salir ma réputation auprès d’mon boss pis d’toute le milieu d’la sécurité…
Son histoire prenait une drôle de tournure. Il n’était plus tant question des entrepôts, mais de lui. De sa fierté, de sa réputation. Il était ulcéré, consumé par la haine, mais par le désespoir aussi. Il se sentait trompé au plus profond de son être.
— J’ai même pas eu l’temps d’sortir de mon char que Charette marchait déjà vers moé, l’air innocent, pendant qu’l’autre imberbe quittait les lieux… J’me suis garroché vers Charette, j’l’ai pogné par le collet pour y dire ma façon de penser: «Eille, l’gros, quessé tu penses tu fais, là? C’est moé l’boss icitte pis c’est moé qui donne les ordres. J’t’ai dit que personne bougeait d’icitte, faque personne grouille, même affaire pour l’agrès. C’est toute. On est pas en train de jouer à’marelle. On est dans une zone de guerre, de guerre contre les gangs de rue, une fucking war zone, pis j’sais pas pour toé, mais moé j’ai l’intention de défendre le stock qu’on a la responsabilité d’surveiller, à tout prix, pis d’sortir d’icitte vivant. Va falloir me passer su’l’corps avant d’toucher à un fil électrique qu’y a d’ins entrepôts. Faque réveille, l’gros, r’place-toé les idées pis fais un homme de toé! La récréation est finie!»
Manon se mit à applaudir son mari, ce qui ajouta au malaise ambiant. Jean et sa mère écoutaient patiemment Arthur, mais comprenaient difficilement qu’il puisse prendre son métier à ce point au sérieux. Ça dépassait l’entendement.
— Non, mais, faut l’brasser des fois, lui. J’y ai ordonné de recaller l’jeune pis d’le ramener au plus crisse. Mais y voulait pas. Ostie… Y s’est défaite de mon emprise pis y m’a poussé de toutes ses forces. J’ai r’volé de trois-quatre pieds. Pis y m’a crié des niaiseries du genre: «Tu comprends jamais rien, Tétreault. Ça fait des années que j’cherche une femme, pis l’moment qu’j’en trouve une à mon goût, tu fais toute pour fucker le chien!» Bla, bla, bla, bla, bla… Câlisse que j’ai pas d’patience avec les braillards… J’y ai dit de prendre son ostie d’trou pis de pus m’parler d’la journée. Ça aussi, c’tait un ordre. Chus r’tourné dans mon char en claquant ma porte pis j’ai ouvert la radio, pour me changer les idées pis m’dépomper. C’tait Eye of the Tiger qui jouait. Crisse que j’aime cette toune-là, c’est MA toune!
— Y s’en fait pus d’la musique de même, se désola Manon.
— C’t’un classique. Ça m’a r’donné d’l’énergie pis ça m’a fait focusser sur ma mission. Comme Rocky, j’avais perdu une bataille, mais j’allais gagner la guerre!
Il se leva et se mit à chanter la chanson a cappella, emporté, soudainement victorieux. Manon ne se fit pas prier pour se joindre à lui et ils plongèrent en pleine euphorie nostalgique.
Quand ils terminèrent le dernier refrain, Jean interpella son oncle.
— C’est fini? On peut y aller maintenant?
— Nenon, pantoute. Tu trouves qu’ça sonne comme une fin d’histoire, ça, Johnny Boy?
— J’trouve que ç’a assez duré, oui!
Marie intervint immédiatement, avant que ça ne dégénère:
— Ça achève, pas vrai, Ti-Thur? Jean a eu une grosse journée pis y est fatigué.
— Y est tout l’temps fatigué, celui-là! C’est vrai que de rien faire de sa vie, c’est ben ben fatigant, hein, l’paresseux? Tu devrais t’trouver une job pis arrêter de t’crosser…
Marie protesta alors que Manon ricanait sournoisement, excitée par l’affrontement qui s’intensifiait.
Jean n’en pouvait plus. De son oncle qui le cherchait depuis quatre jours, depuis le moment où il avait posé les pieds dans sa maison, mais aussi de tout le reste: de ces gens qui se vautraient dans le mensonge et transformaient leur univers en une chimère grotesque. Qu’avait-il fait pour mériter un tel traitement? Qu’avait-il fait pour se retrouver ici, entouré de fous furieux? Il comprenait presque son père de les avoir fuis à la première occasion.
Son oncle les avait reçus les bras grands ouverts, mais jamais ils ne s’étaient réellement sentis bien, comme chez eux. Arthur était toujours là pour leur rappeler chez qui ils dormaient, qui ils dérangeaient par leur présence, à qui ils devaient la chaleur et la sécurité de leur abri. Sa position d’hôte lui conférait un pouvoir sur ses invités et pas une seconde il ne s’était privé d’en abuser. C’était minable. Jean en avait plus qu’assez.
— Tu vas-tu me laisser tranquille avec ça: j’ai juste quatorze ans!
Arthur riait, heureux d’avoir déstabilisé son neveu, de le voir se fâcher, de le sentir faiblir et d’avoir une emprise sur son humeur. Marie, malgré le stress qu’elle sentait augmenter en elle, tenta de recoller les morceaux:
— On se calme, on est tous tendus à cause du verglas, mais c’est pas une raison pour s’engueuler.
Un lourd silence emplit la pièce. Arthur sembla vouloir s’excuser.
— J’voulais pas t’insulter, Johnny Boy, c’est juste que vous autres les jeunes, vous savez pas c’est quoi travailler. C’pas d’votre faute, c’est vos parents qui vous ont élevés tout croche, dans’ouate.
Marie fut piquée au vif.
— Le jour où t’en auras élevé, un enfant, tu pourras faire la morale aux autres, pas avant!
Arthur ne s’attendait pas à une telle réplique.
— J’parlais pas d’toé, Marie, mais en général. Je l’sais, j’en vois plein de tits blancs-becs du genre à Jean qui veulent entrer dans’sécurité, qui pensent qu’y savent toute pis qui font rien qu’à leu’tête. Une génération entière de bébés gâtés qui veulent pas s’donner la peine d’écouter les plus âgés pis d’apprendre le métier. C’est dur, gagner sa vie d’nos jours, tsé. Tu vas voir, quand tes parents vont arrêter de toute te payer, tu vas enfin comprendre c’que j’te dis. Pas avant.
— T’es pas tanné des fois de toujours radoter? lui lança Jean.
Arthur le regarda en souriant, en parfait contrôle de la conversation.
— J’vas te répéter les mêmes affaires jusqu’à c’que tu comprennes enfin quèqu’chose. Jusqu’à c’que tu réalises c’que tu coûtes à la société.
Jean trouvait que les arguments de son oncle manquaient pour le moins de crédibilité. Après tout, lui et Manon vivaient aux crochets d’Irène.
— N’importe quoi!
Arthur ne sembla pas apprécier cette dernière réplique.
— T’es comme Charette: t’écoutes pas quand on t’parle, sacrament!
Assis sur le bout de sa chaise, les membres tendus, Arthur s’était remis à ruminer. Il regarda son neveu d’un air méchant, mais celui-ci ne baissa pas les yeux et le fixa effrontément. Marie entoura de ses bras les épaules de son frère, qui sembla se calmer momentanément.
Au lieu de l’aider à tranquilliser son mari, Manon ricanait bruyamment dans son coin, allumée par l’alcool. Puis, elle décida de le relancer:
— Continue ton histoire, Ti-Thur. J’veux savoir comment ça finit, c’t’affaire-là.
Ça le fouetta, ce besoin de raconter.
Arthur passa sa main droite sur son front ruisselant de sueur, puis lissa longuement sa fine moustache noire.
— Déguédine, Ti-Thur, on a pas toute la veillée! s’impatienta Manon.
Il se secoua, flatté de ces demandes répétées, puis repartit dans son histoire du jeune, du gros et du héros.
— OK, OK, où c’est qu’j’étais rendu, donc?
— Eye of the Tiger, spécifia Jean.
Arthur s’esclaffa.
— Ah oui, Eye of the Tiger… Faque c’est ça: Charette était assis par terre pis y boudait comme un bébé la la, pis moé j’gardais l’cap dans mon char, un œil sur les entrepôts pis l’autre su’a route où j’attendais juste que l’jeune r’vienne pour que j’y serve une leçon qu’y serait pas près d’oublier. Ça faisait plus qu’une heure qu’y était parti, y était rendu midi passé, la pluie avait arrêté d’tomber. Tout d’un coup, j’aperçois une tache rouge au loin. C’tait l’char à Charette qui s’en r’venait enfin! Mais à p’têt’ cinq cents mètres de moé, Mathieu s’arrête d’un coup sec, sort du char, fait des signes pis nous hurle des affaires pas comprenables. J’avais comme pas un bon feeling. J’ai appelé Charette, mais son walkie-talkie était fermé. J’ai sorti ma lampe de poche pis j’la tenais ben serré dans mes mains. L’jeune rembarque dans son char pis démarre comme un enragé, en glissant su’a glace comme un bon. C’est comme si y avait eu peur de quèqu’chose. Avec mon expérience, c’est l’genre de chose que je r’marque tu suite. Y s’est arrêté à hauteur de Charette, qui a embarqué avec lui. Y sont r’partis comme des damnés dans ma direction. C’est là qu’j’ai entendu les roues crisser, qu’j’ai vu les deux vans noires s’enfuir su’a longue route qui mène aux entrepôts. Ç’a faite «clic» dans ma tête: c’tait à moé d’jouer. Mon heure était arrivée. J’ai sauté dans mon char, j’ai placé mon gyrophare su’l’toit pis j’ai accéléré dans un boucan d’la mort. Tabarnak! Y a personne qui allait partir avec du stock d’icitte, parole d’Arthur Tétreault! Fallait absolument que j’les rattrape avant qu’y atteignent l’autoroute parce qu’après ça, j’les perdais.
— Cibole, c’est heavy, ton affaire! commenta Manon.
— Attends, attends, c’est rien ça: j’roule à 120, 130, 150 à l’heure, le pied écrasé au plancher. Su’a glace, oubliez pas. Fallait pas déraper. J’me rapproche de plus en plus d’eux autres. Chus pompé rare!
Il se leva et mima la scène de poursuite, maniant un volant imaginaire et perçant l’horizon de son regard de feu.
— J’étais su’mon élan pis j’roulais plus vite qu’eux autres, à portée d’char, c’tait une question d’mètres, de secondes, j’me sentais comme dans un ostie d’film de James Bond. J’me suis cramponné de toutes mes forces à mon volant pis j’ai donné le premier assaut: BANG! Ostie! Direct dans l’cul d’la van! Youhou! Jamais hurlé d’même. J’étais enragé raide! Y savaient crissement pas à qui y avaient affaire, ces bandits-là! Oh que non! Y v’naient d’faire la rencontre du meilleur gardien d’sécurité d’la ville. Pis j’ai donné un deuxième assaut, à’même place: BADANG! Tiens toé, mon câlisse! Le conducteur avait toutes les misères du monde à garder sa van su’a route. Ça tanguait de tous bords tous côtés, son affaire. Y était quasiment hors combat. Fallait juste que j’y donne le coup mortel pis que j’m’attaque à l’autre van. Faque j’me tasse une tite affaire à ma gauche, j’avais dépassé les 150 km/h pis mon moteur commençait à rusher ben raide: fallait y aller là, c’tait maintenant ou jamais. J’approchais, j’approchais, j’étais à quèques secondes d’la frapper. Mais tout à coup, a tourne sec à gauche pis j’fends l’air. Câlisse de tabarnak de saint-sacrament de ciboire de crisse! J’en r’venais pas. Les deux vans avaient changé de direction et pis a fonçaient vers le quartier industriel. Vous comprenez qu’à c’te vitesse-là, c’pas facile de se r’tourner sur un dix cennes, surtout avec le verglas. J’ai réussi quand même à freiner pas pire pis à garder l’contrôle de mon char. Mes pneus boucanaient comme des cheminées, mais j’me suis repositionné pis j’étais prêt à repartir à leu’ poursuite. C’tait encore jouable. Mais au moment où j’ai pesé su’l’gaz: BADANG BEDONG! L’ostie d’imbécile de jeune blanc-bec m’a foncé d’dans avec le char à Charette, pis y m’a traîné avec lui jusque dans l’fossé. Mis hors combat par sa propre équipe…
Il s’effondra sur sa chaise, vaincu et découragé.
Comme effet final, c’était particulièrement réussi. Tous étaient sous le choc.
— Quoi? T’as eu un accident? Mais t’es-tu correct? s’inquiéta Manon.
Elle se rua sur son mari et commença à lui tâter chaque membre pour s’assurer qu’il n’avait rien de brisé. Marie tendit un verre d’eau au héros en lui conseillant de se rendre immédiatement à l’hôpital. Mais il faisait le brave, celui qui en avait vu d’autres.
— Ben non, chus correct, voyons. Y avait eu l’temps d’ralentir pis l’impact a pas été si violent qu’ça. Y avait dérapé, faque à’place de m’contourner, ben y m’a traîné avec lui dans l’fossé. Non mais, faut-tu être sans-dessein rien qu’un peu!
Personne ne riait. Il impressionnait, le Ti-Thur, il impressionnait.
Manon n’en revenait tout simplement pas. Une fois son examen physique terminé, elle s’empressa d’étreindre l’employé de la journée et de lui décerner un baiser bien mérité.
— J’te dis qu’tu changes pas, toé, hein! Toujours le premier à sauter dans’mêlée pour protéger la loi et l’ordre. Un vrai justicier!
Le torse d’Arthur était sur le point d’exploser. Tant de compliments, d’honneurs, d’attention soûlaient d’autosatisfaction le policier manqué.
— J’ai juste faite ma job, tsé. J’les aurais rattrapés, pas d’doute là-dessus, si ç’avait pas été de l’autre tata… Non mais, c’pas une garderie, la sécurité: c’est sérieux pis dangereux. Pour hommes seulement.
Entouré de sa femme et de sa sœur, il resplendissait de fierté. Jean, lui, trouvait que quelques questions restaient en suspens.
— Pis après le fossé, qu’est-ce qui s’est passé?
Arthur parut importuné.
— Quoi, après le fossé? Quessé qu’tu veux encore savoir, le fatigant? T’en as pas assez eu? L’histoire est terminée.
— Arthur, rajouta Jean, tu nous laisses sur notre appétit. As-tu réussi à sortir ta voiture du fossé? As-tu rattrapé les voleurs? Es-tu retourné surveiller les entrepôts? On veut savoir, Arthur, on veut tout savoir.
Son air de vainqueur avait disparu aussi rapidement qu’il était apparu. Marie, qui avait cru elle aussi que tout était terminé et qu’elle pouvait désormais disposer, avait de la difficulté à suivre le comportement de son fils.
— Ah! Jean, Ti-Thur est sûrement fatigué pis y aimerait probablement mieux aller se coucher… Pas vrai, Ti-Thur?
— Pantoute! Chus pas fatigué. Chus jamais fatigué. Pis j’peux ben répondre à ses questions niaiseuses si ça l’achale tant qu’ça.
— J’suis juste curieux, précisa Jean. Mais si tu veux pas raconter la suite, j’comprends. C’est peut-être trop pour ce soir…
Ça faisait longtemps que Jean attendait ce moment.
Arthur se racla la gorge, puis revint sur les derniers détails de son aventure:
— Ben après ça, c’est pas ben ben compliqué: oui, les gars se sont sauvés, pis moé, ben, j’ai donné une crisse de claque derrière la tête au jeune. Pis là, ben, Charette pis Mathieu m’ont aidé à sortir mon char du fossé. Pis c’pas mal ça.
— Comment «c’pas mal ça»? Y manque encore des bouts d’histoire. T’es revenu ici à 6 h passées pis ton histoire se termine un peu après midi.
— Quessé qu’tu veux que j’te dise, Johnny Boy? Quessé qu’tu veux savoir exactement? C’est comme jamais assez pour toé!
Il criait maintenant, mais Jean allait continuer, nullement intimidé.
— La vérité, juste la vérité!
Arthur fulminait.
— Ben après, après j’ai conduit des heures de temps à chercher ces ostie d’enfants d’chienne qui ont volé l’stock, mais j’les ai jamais r’trouvés. C’est ça qu’tu voulais entendre, hein, Jean, c’est ça? J’les ai jamais r’trouvés!
— …
— J’ai arrêté dans des dépanneurs, des stations-service, des restaurants, toute c’que j’trouvais su’l’bord d’la route, pis j’ai demandé au monde si y avaient vu passer deux vans noires. Mais rien, personne avait rien vu. Personne voit jamais rien dans ces ostie d’quartiers gangrenés par les gangs de rue. J’ai toute faite c’que j’ai pu, mais y avait rien à faire…
Il était hors de lui. Était humilié aussi, par la tournure des événements, par sa performance, mais surtout par ces gens, cette société qui ne les reconnaissait pas, lui et tous les autres justiciers de quartier.
— Pis t’es retourné aux entrepôts?
— Bingo! hurla-t-il. T’es un vrai p’tit génie, toé. Ben oui, chus r’tourné, quessé qu’tu penses? Que j’ai passé l’restant d’la journée à m’crosser comme toé?
— Eille, wô là, Ti-Thur, ça, c’était complètement gratuit, s’offusqua Marie.
— C’est lui qui m’pousse à boutte, Marie… Ben oui, chus r’tourné aux entrepôts. La police avait débarqué. Y en avait partout aux alentours, avec leu’lumières qui flashaient pis toute. Charette était là itou, avec Mathieu qui faisait son important en répondant aux questions des policiers. Même mon boss était là. Y sort jamais d’chez eux. Y avait pas l’air content… J’ai même pas arrêté mon char. J’ai faite demi-tour pis j’m’en suis r’venu icitte.
La lumière dorée qui illuminait son regard il y a quelques minutes à peine s’était éteinte. Arthur pencha la tête, repassa les événements un à un au ralenti, tentant de comprendre ce qu’il avait fait ou pas fait pour que l’affaire tourne si mal.
Manon était retournée à son poste d’observation et interrogeait son mari du regard.
— Ça veut-tu dire que t’as perdu ta job, ça? Parce que j’espère crissement qu’c’est pas l’cas!
Arthur devint impatient et gesticula en tous sens. Traqué comme un désespéré qui soudainement atterrit dans le box des accusés.
— Tu penses-tu vraiment que j’vas r’tourner risquer ma vie avec c’te gang d’amateurs-là? Crisse, j’mérite mieux qu’ça. J’en ai plein l’cul d’travailler pour quatre pis de jamais, jamais r’cevoir de p’tite tape dans l’dos. J’demande pas grand-chose. Juste un p’tit: «Eille, Tétreault, bravo pour ton bon travail! On sait qu’on peut toujours compter su’toé!» Ben non, c’est jamais assez pour eux autres. C’est jamais assez pour personne. J’leu’sauve des millions, mais j’ai rien en r’tour. J’commence à m’poser des sérieuses questions… Au lieu d’ça, mon boss m’appelle tantôt sur mon walkie-talkie pour me donner un char de marde pis m’dire que j’étais ben mieux de m’rendre au poste de police pour faire ma déposition. J’étais en crisse! Un peu plus pis y m’accusait d’avoir volé l’stock, tabarnak! Y a du front, l’sacrament! J’en r’venais pas…
Ce fut au tour de Manon d’être découragée.
— Maudit, Arthur! T’es jamais capable de garder tes jobs… Tu fais dur! Toujours en train de bullshiter, mais jamais capable d’opérer. Ma mère m’avait avertie pis j’aurais dû l’écouter… Chus pognée avec un ostie d’loser!
Arthur était sonné, K.-O.
La tension était à couper au couteau, mais une dernière question chicotait toujours Jean.
— Y a encore un p’tit détail qui m’agace, Arthur. Comment ça se fait que tu te sois pas rendu compte que les deux vans étaient là?
Arthur releva la tête, les yeux grands ouverts, pris par surprise comme un chevreuil ébloui par des phares la nuit, sur l’autoroute.
— Tu dis que t’as pas quitté les entrepôts des yeux pendant toute la matinée. Mais comment ça se fait que tu les as jamais vues arriver? Que t’as pas fait régulièrement le tour des lieux pour t’assurer que tout était en ordre? C’est pas la base de ton métier, ça, de faire des rondes pour t’assurer que tout est OK? En tant que chef d’équipe, t’as pas pensé une seconde que l’autre côté des entrepôts était pas sécurisé? J’comprends juste pas. Mais tsé, j’suis pas un expert du métier comme toi. Peut-être que tu pourrais m’éclairer?
Les yeux d’Arthur s’injectèrent de sang à une vitesse stupéfiante. Comme si les digues de son cerveau s’étaient rompues devant la marée de sa colère.
Marie était sur un pied d’alerte, prête à intervenir.
Arthur se leva en faisant reculer sa chaise de plusieurs mètres, le visage crispé, et pointa son neveu, le bras tendu à l’extrême, en crachant ses explications:
— T’es complètement bouché ou quoi? T’écoutais-tu quand j’parlais? Tabarnak que j’t’écœuré de toujours devoir toute répéter à ces ostie d’jeunes imbéciles frappés de déficit d’attention pis qui me r’mettent toujours en question, sans crissement rien connaître du travail pis d’la vie. On vous a pas appris à respecter l’autorité, à écouter, à apprendre des plus âgés? Ciboire de crisse, ouvre tes ostie d’oreilles pour une fois pis écoute: c’t’à cause du jeune à Charette qui a toute fucké l’chien, y a changé notre routine, y m’a complètement déconcentré pis y a attiré toute l’attention du quartier su’es entrepôts. Sacrament d’jeunesse! Vous êtes en train d’couler l’Québec!
Ses menaces, son agressivité n’allaient pas l’emporter cette fois-ci. Jean était déterminé à se rendre jusqu’au bout de la confrontation. Il n’avait plus peur. Arthur enchaîna:
— La vie, ça s’apprend pas d’ins livres, ça s’apprend en forçant pis en suant. Crisse de lâche, tu m’écœures, tu m’donnes envie d’vomir!
Il l’accablait d’injures, mais Jean restait calme, en surface du moins, car son cœur battait à toute allure et ses mains, qu’il cachait sous la table, tremblaient de nervosité.
— Pis l’stock qui est en bas, j’imagine que c’est arrivé tout seul ici?
Un vrombissement de bombe atomique emplit brusquement jusqu’aux fondations de la maison. Pendant quelques secondes, tout se figea. Manon n’avait pas anticipé cette affirmation. Elle en resta bouche bée. L’œil droit d’Arthur se mit à cligner comme un forcené. Il ferma les yeux puis hurla de toutes ses forces:
— AAAAAAAAAAAAHHHHHHHHHHHH!!
Marie paniquait.
Jean avait attaqué son oncle au plus profond de son estime et Arthur allait répliquer. La bête avait marché sur un piège et devait s’en défaire, à tout prix. C’était une question de survie.
Le visage d’Arthur était rouge et ses poings, serrés, prêts à cogner. Jean le fixait, assis, faisant face à sa colère.
Arthur rouvrit les yeux puis lança un sonore:
— ENFANT D’CHIENNE!
Il fit un mouvement en direction de Jean, mais Marie s’interposa en criant un «NON!» désespéré, qui le déstabilisa. Il se dirigea alors vers sa gauche, libre de toute obstruction, puis sortit de la cuisine en coup de vent. Il hurlait en parcourant la salle à manger et le couloir:
— P’tit crisse de tabarnak de ciboire que j’vas y arranger l’portrait, ça sera pas long!
Ses pas résonnaient dans toute la maison comme autant d’avertissements. Il se rapprochait dangereusement de la cuisine.
Marie pointa la porte d’une main vacillante, alors que l’autre, plaquée contre sa bouche, vibrait d’effroi. Elle était incapable d’émettre le moindre son. Les larmes coulaient sans retenue le long de ses joues.
Puis, dans un sursaut d’énergie, elle cria à Jean:
— Ferme la porte! Maintenant!
Mais c’était trop tard: Arthur émergea et se retrouva devant Jean, menaçant. Marie hurla:
— TOUCHE-LE PAS!
Jean, par pur réflexe, leva ses bras pour se protéger la tête, puis s’étendit de tout son long sur la banquette. Arthur vociféra:
— Ça, c’est pour toé pis ta génération pourrie!
Puis son neveu sentit le mur trembler et des miettes de plâtre lui couvrir la nuque et le côté gauche du visage. Il n’osa bouger, paniqué, plongé dans un noir angoissant. Une détonation lui emplit la tête et résonna dans la pièce pendant de longues secondes: Arthur venait de claquer la porte de toutes ses forces et s’éloignait dans le corridor, faisant de même avec toutes les portes qu’il croisait sur son passage. Il s’enferma dans sa chambre. Il sacrait et distribuait avec une rare violence des coups de poing sur la porte et les murs en insultant tous les habitants présents, dans une incohérence qui laissait douter de sa lucidité.
Tranquillement, Jean rouvrit les yeux: sous la table, rien ne bougeait, tout était calme. Marie se jeta sur lui.
— Es-tu OK?
Jean se releva, encore sous le choc, essuya de la main la poussière de plâtre, puis se retourna vers le mur, pour comprendre qu’Arthur l’avait défoncé à l’endroit exact où se trouvait, il y a quelques secondes à peine, son visage. Il était dépassé par les derniers événements, par la furie qui s’était déchaînée contre lui, même si Arthur s’était retenu à la dernière seconde de la frapper.
Marie était agrippée à ses épaules et pleurait comme une Madeleine en répétant:
— J’veux pus jamais, jamais vivre ça, pus jamais, pus jamais…
Manon avait perdu son sourire narquois et regardait son neveu la bouche ouverte. Jean parcourut lentement la pièce du regard, sa décoration démodée, les bouteilles de Wildcat entamées, ses mains épouvantées, impossibles à contrôler, puis revint à sa mère, contre qui il éclata en sanglots.
Irène, qui regardait les nouvelles avec ses écouteurs, entra dans la pièce avec beaucoup de retard. Elle découvrit sa fille et son petit-fils pleurant à chaudes larmes, constata le trou dans le mur, fit des liens et comprit à peu près ce qui venait de se produire.
— Ti-Thur s’est encore énervé?
Manon lui confirma la chose d’un hochement de tête.
— Y apprendra jamais, lui. Ah les hommes, tous pareils… C’est pas grave, hein, Jean? T’as rien, tout est OK? On oublie ça pis on passe à autre chose. La vie est trop courte pour s’en faire avec des niaiseries de même, pas vrai?
Marie se tourna vers sa mère et lui répondit:
— J’le déteste! Je l’ai toujours détesté pis j’le détesterai toujours! C’est un monstre pis tu l’as toujours protégé!
Irène ne s’attendait pas à une telle attaque de sa petite Marie, dont l’énergie l’étonna. Elle mit cela sur le compte du verglas.
Au loin, Arthur continuait de se défouler sur la porte et de hurler des menaces de représailles. Irène éclata de rire.
— Qu’est-ce que vous diriez si on commandait du St-Hubert BBQ? Prenez d’la liqueur, des desserts pis tout c’qui vous rendra heureux. C’est grand-maman qui paye!
Personne ne répondit. Marie regarda son fils avec toute la tendresse dont elle était capable et lui caressa les cheveux.
— T’avais pas à vivre ça, je m’excuse, c’est de ma faute: on aurait jamais dû venir ici. C’était une erreur. Tout ça est de ma faute… Irène alla s’entretenir avec son fils, longuement. Encaissa d’abord ses récriminations, son ras-le-bol de n’être respecté par personne, ses cris, le laissa se défouler, puis le ton baissa graduellement et il finit par se calmer. Elle sortit de la chambre et alla rejoindre les autres dans la cuisine.
Personne n’osa quitter la pièce. Ils avaient fermé les portes, qu’ils fixaient en silence, dans la peur de son retour.
*
Après une bonne heure, Arthur leva son siège, traversa le corridor, puis sortit de la maison. La tension baissa de plusieurs crans.
Manon descendit au sous-sol faire l’inventaire des bouteilles d’eau potable. Après avoir émis quelques banalités, Irène retourna dans son boudoir écouter la télé. Marie, épuisée, se leva et fixa son fils.
— C’est quoi, le stock dont tu parlais?
— Je t’expliquerai plus tard.
Elle n’insista pas et partit se reposer dans le salon. Quant à Jean, il put enfin mettre son plan à exécution. Pendant ces longues minutes d’attente, il en avait élaboré les derniers détails. Il n’avait pas beaucoup de temps.
Il se précipita dans le salon, où sa mère était sur le point d’avaler des somnifères.
— Prends pas ça, on s’en va, maman.
Elle ne comprit pas.
— On s’en va où?
— À la maison.
Il était décidé.
— Mais y a pas d’électricité.
— Je sais. C’est pas grave. On va se réchauffer.
— Non.
— Tu viens, sinon j’pars seul. Faut sortir d’ici!
Le cerveau de Marie mit quelques secondes à bien saisir les conséquences d’une telle fuite. Elle hésitait.
— Donne-moi tes pilules!
Elle lui tendit le flacon.
— Faut sortir d’ici, maman, c’est une question de survie.
Elle ne trouva rien à répondre, mais commença à faire sa valise.
Jean s’élança vers sa chambre où il revêtit des vêtements chauds, puis enfouit toutes ses choses dans son sac à dos. Il ne fallait pas réfléchir, mais avancer, poursuivre sur sa lancée et quitter cet asile d’aliénés.
Il regarda une dernière fois sa chambre de poupée, salua les fées, puis ferma la porte.
Avec le téléphone de l’entrée, il appela un taxi. Miracle, quelques-uns circulaient malgré les pénibles conditions. Le leur viendrait les chercher d’ici une dizaine de minutes.
La valise de Marie était prête. Elle enfila ses bottes et son manteau. Jean sentit qu’elle faiblissait. C’en était assez, elle ne pouvait en endurer davantage.
Il déposa son sac à dos près de la porte d’entrée. Ils étaient prêts. Mais Jean avait une dernière chose à faire avant de quitter cette maison pour de bon.
*
La porte du boudoir était partiellement fermée. Jean la poussa légèrement et s’appuya contre son cadre. Irène s’était assoupie dans son La-Z-Boy. Ses écouteurs, légèrement de travers, crachaient les dernières nouvelles.
Il l’observa sans bouger, longuement, en la prenant un peu en pitié. En la plaignant surtout de devoir endurer cette folie au quotidien, d’être confinée dans cette minuscule pièce toute la journée, alors que l’immense maison était sienne.
Irène se réveilla, le vit, puis s’empressa de se replacer, d’enlever ses écouteurs et de faire comme si tout cela n’était jamais arrivé.
— T’as pas le droit de m’espionner de même, toi!
Elle riait, mais son orgueil avait été atteint. Jean lui renvoya son sourire. Elle était belle, même vieille, même habillée de sa jaquette fleurie usée, même dépeignée et à moitié endormie. Elle paraissait vulnérable et il avait envie de la serrer contre lui, de la protéger.
— J’viens te dire qu’on part, maman et moi.
Elle réagit fortement.
— T’es pas sérieux, là? C’est de la folie. C’est dangereux dehors. Restez au moins cette nuit. L’électricité va peut-être revenir. Y ont dit aux nouvelles que les choses s’amélioraient, qu’avec un peu de chance, y pourraient rebrancher des gens d’ici douze à vingt-quatre heures.
— Oublie ça, grand-maman. Maman est sur le bord de péter au frette pis moi j’serais jamais capable de dormir en sachant qu’Arthur pourrait m’attaquer à tout moment.
— Ben voyons donc, t’exagères! Y ferait jamais ça, Ti-Thur. Y s’est calmé. J’suis allée lui parler, pis y était le premier à dire qu’y s’était emporté, pis qu’y avait exagéré. Y t’en veut pas, c’est juste qu’y travaille beaucoup, pis qu’avec tout ce qui arrive ces temps-ci, le verglas, la visite, y est un peu à fleur de peau. On est tous ben fatigués pis tannés. Faut le comprendre. Pis surtout pas lui en vouloir. Reste, Ti-Jean, fais-le pour moi.
Jean bouillait intérieurement. Toujours ce même discours qui excusait tous les excès. Il devint agressif.
— Grand-maman, y a une affaire que j’ai jamais comprise.
— Quoi donc?
— Pourquoi t’acceptes de vivre dans ces conditions? Pourquoi t’endures les colères d’Arthur pis l’air bête de Manon depuis des années? Y pourraient se débrouiller tout seuls. Tu pourrais vendre la maison pis aller vivre dans un endroit plus petit où on s’occuperait de toi et où personne t’achalerait, où tu pourrais enfin profiter de ta vieillesse sereinement. Me semble que t’as assez donné, que ça serait ENFIN le moment de penser à toi. Non?
Elle l’écouta sans réagir, puis se ferma. Il avait pensé lui faire plaisir, mais l’avait plutôt agacée. Elle emprunta un ton sec et sans appel qu’il ne lui connaissait pas:
— J’suis bien ici pis j’ai pas l’intention de déménager. Si Ti-Thur était pas là pour s’occuper de moi, j’pourrirais dans un centre de p’tits vieux entourée de libidineux pis d’faces laittes. J’veux surtout pas finir comme ça. J’comprends que t’as eu des différends avec ton oncle, mais y reste que c’est grâce à lui si j’peux continuer de profiter de ma maison pis de vivre comme j’en ai envie.
Il ne saisissait pas sa logique.
— C’est n’importe quoi!
Cela sembla piquer Irène à vif.
— Pis j’vas te dire quelque chose d’autre, mon Ti-Jean, quelque chose qu’on aurait dû te dire y a très longtemps pis qui va te faire comprendre ben des affaires.
Elle avait lancé cette phrase sous le coup de la colère et semblait maintenant hésiter à compléter sa pensée.
Jean remarqua que ses mains tremblotaient sous son chapelet.
— Ton oncle pis toi, vous êtes pareils!
Ce fut plus fort que lui, il poussa un cri:
— QUOI? Tu oses me comparer à ce malade mental? J’ai absolument rien en commun avec lui. J’comprends même pas comment ça se fait qu’on soit dans la même famille.
Jean était profondément insulté.
Irène lui sourit tristement.
— Tu te trompes, mon beau, si tu savais comme tu te trompes…
Jean se mit à avoir peur, terriblement peur. Il ne savait pas de quoi, mais sentait le moment grave. Elle lui demanda de fermer la porte, ce qu’il fit immédiatement. Il resta debout, face à elle.
— C’est plus compliqué que ça…, dit-elle.
Il attendait, silencieusement, que sa grand-mère lui assène la vérité. Nerveuse, elle prit une grande respiration.
— Comme tu sais peut-être, ta mère a pas toujours été aussi triste. Jeune, elle était un vrai p’tit rayon de soleil, elle riait tout le temps. Un condensé de bonheur qui rendait tous les gens autour d’elle heureux. Et même si la mort de François et de Paul-Émile l’a beaucoup affectée, c’est pas ça qui l’a transformée.
Elle fit une pause, fixa son petit-fils. Elle avait son attention, toute son attention. Elle continua:
— Quand ta mère était p’tite, sa meilleure amie s’appelait Ève. Elle habitait à quelques maisons d’ici. Elles étaient inséparables, ces deux-là. La beauté d’Ève était fulgurante: elle était grande et mince, elle avait des cheveux brun café et des yeux d’un vert presque turquoise, océaniques, uniques. Elle était si belle que les gens se retournaient sur les trottoirs pour pouvoir l’observer quelques secondes de plus. Eh bien, comme tout le monde, Ève a grandi, pis à l’adolescence, la p’tite princesse a mal viré pis s’est transformée en sorcière. Elle buvait, sortait, prenait toutes sortes de drogues, couchait à gauche pis à droite. Ses parents savaient plus quoi faire. Elle était devenue une si mauvaise influence pour Marie que j’lui ai interdit de la voir, ce qu’elle faisait quand même en cachette. Pis, à dix-huit ans, les deux sont parties en appartement, où Ève a continué de faire ses niaiseries…
Jean entendit du bruit. Il ouvrit la porte et aperçut sa mère qui s’allongeait dans le salon, habillée de ses vêtements d’hiver. Il trouvait que l’histoire de sa grand-mère s’étirait inutilement.
— Maman va pas bien…
Irène se raidit et éleva la voix:
— Tu bouges pas de là avant que j’aie fini mon histoire!
Il acquiesça docilement, ferma la porte et se réappuya contre celle-ci.
— J’arrive à ce qui te concerne… Un beau jour, la Ève en question est tombée enceinte. Elle avait à peine vingt-deux ans, pas de chum steady, pas de diplôme, une job comme serveuse dans un bar… C’était vraiment la galère. Ses parents, ses amies, même ta mère, tout l’monde lui a conseillé de se faire avorter: elle était tout simplement pas prête à élever un enfant. Mais contre l’avis de tous, elle a décidé de le garder. Ça dépassait l’entendement, mais personne pouvait l’empêcher: elle était majeure et vaccinée.
Par la fenêtre, Irène fixa le mur de la maison voisine en secouant la tête.
— Faut que jeunesse se passe, dit le proverbe, mais y a des jeunesses qui passent mieux que d’autres… Quelques mois plus tard, Ève a donné naissance à un beau p’tit garçon grouillant de santé. Ta mère l’a beaucoup aidée dans les premiers temps, mais contrairement à ce qu’on pensait, Ève s’en tirait plutôt bien. Elle avait changé ses habitudes de vie et relevait le défi que Dieu lui avait envoyé. On aurait dit que la maternité lui avait mis du plomb dans la tête. Malheureusement, le sort voyait les choses autrement…
Elle regarda son petit-fils avec des yeux infiniment tristes. Elle ne le lâcha pas du regard.
— Un bon soir de janvier, deux amis sont débarqués chez Ève et ta mère. Y leur ont proposé de se rendre dans un chalet à Val-David, dans les Laurentides. L’idée de sortir de leur minuscule appartement leur a plu pis elles ont accepté. Seulement, en chemin, dans le coin de Saint-Jérôme, une tempête s’est levée pis la route est devenue très dangereuse: y neigeait énormément pis le vent s’est mis de la partie. La visibilité est devenue pratiquement nulle. Marie m’a raconté qu’elles ont commencé à avoir très peur, mais que le chauffeur faisait son brave pis qu’y voulait affronter la tempête. Quand on est jeune, on se croit invincible. Y a rien de plus faux… C’est pas fin, fin de s’attaquer à une tempête; vaut mieux la contourner, la fuir, la déjouer, mais pas l’affronter de plain-pied… Passé Saint-Adèle, y ont dû prendre une route secondaire. Les conditions étaient horribles pis y ont été pris dans un tourbillon de neige qui les a tellement aveuglés qu’y se sont retrouvés dans la voie opposée… Mon Dieu…
Irène plaça une main sur sa bouche pour retenir l’émotion. Jean imaginait déjà le pire.
— Un dix-huit roues a foncé directement sur eux, a renversé la voiture pis l’a traînée sur plus de cent mètres…
Jean était ébranlé. Jamais sa mère n’avait mentionné cet accident.
— La minoune était complètement démolie.
— Et les passagers?
— Tous morts, sauf ta mère et le bébé.
Jean ressentit un coup au cœur, comme s’il venait de s’arrêter. Sa grand-mère hocha la tête sans rien ajouter. Il devina la suite sans l’assimiler complètement.
— C’est moi, le bébé?
— Oui, c’est toi le miraculé.
Les questions essaimaient dans sa tête. Il en attrapa une au vol.
— Ça veut dire… que maman… c’est pas ma vraie mère?
— C’est ta vraie mère, Jean, c’est elle qui t’a recueilli, qui t’a élevé pis qui t’a aimé. C’est ta seule et unique mère.
Ça changeait tout et rien à la fois. Il avait survécu. Deux fois plutôt qu’une: aux appels à l’avortement et aux caprices du temps.
— Cet accident a fragilisé Marie. Ses nerfs ont pus jamais été les mêmes. Pendant un temps, elle a continué comme avant, mais ça l’a rattrapée, pis l’hiver suivant, elle a vécu sa première chute. Heureusement, entre-temps elle avait rencontré Louis, ton père, qui l’a beaucoup aidée par la suite.
Jean absorbait toutes ces informations en tentant de recoller les pièces de son identité.
— Et mon père… mon vrai père… celui avec qui Ève m’a conçu… c’est qui?
Irène s’avança au bord de son fauteuil et tendit ses bras vers lui.
— Approche-toi, mon Ti-Jean.
Il s’avança, s’accroupit et lui saisit les mains.
— T’es certain que tu veux aller au bout de ça?
— Oui, au point où on est rendus, oui.
Irène trouva au fond d’elle-même la force et le courage de continuer.
— Ève s’était confiée à ta mère quelques jours avant l’accident, comme si elle avait eu un pressentiment. Elle lui a dit qui c’était. Ton père. Elle en était certaine. Ève avait gardé ça pour elle jusqu’à ce moment, parce que ç’avait été une erreur de jugement et qu’elle voulait surtout pas t’élever avec ton père biologique. Mais dans un élan de libération, elle avait tout avoué à Marie.
— C’est qui?
— C’est Arthur, ton oncle Arthur. Ton père, c’est Ti-Thur!
Jean lâcha prise et recula instinctivement de plusieurs pas, jusqu’à se buter brutalement contre la porte fermée.
— C’est pas vrai… J’te crois pas… Ça s’peut pas…
— Quand Ève est morte, Arthur a passé des tests d’ADN. Y a aucun doute, Ti-Jean. T’es le fils d’Arthur.
Jean sentit des gouttes de sueur froide lui glacer le dos. Il secouait la tête pour chasser cette idée.
— Y aurait pu te garder, si y avait voulu. Y devenait responsable devant la loi, mais y a refusé. Y a choisi de continuer à faire sa musique.
— Ça s’peut juste pas…
Irène était bouleversée d’assister à la réaction de son petit-fils.
— Je te mentirais jamais, Ti-Jean, jamais. C’est la pure vérité.
Sonné, Jean fixait le sol, complètement chamboulé par cette révélation. Comment pouvait-il en être ainsi? Comment pouvait-il descendre de la personne qu’il détestait le plus au monde? Il refusait d’y croire.
— Tout le monde était au courant, sauf toi. Plus maintenant…
Jean ne pouvait en encaisser davantage. Il tentait de bloquer les images qui s’abattaient sur lui comme des météorites, poussé par un urgent besoin de partir, de fuir cette maison, ses habitants et la vérité. Il fallait passer à l’action.
Irène avait envie de pleurer, mais rien ne sortait. Elle savait qu’elle venait de faire beaucoup de mal à son petit-fils adoré. Mais elle avait jugé qu’il était temps qu’il sache la véritable histoire de ses origines. Ça l’aiderait, elle en était certaine, à mieux avancer.
Jean quitta la pièce.
— Je t’aime, Jean! l’interpella Irène.
Il la regarda une dernière fois, puis l’abandonna dans sa prison dorée.
Il ferma la porte et s’élança vers l’entrée.
Marie dormait dans le salon.
Jean fouilla dans sa poche, trouva la carte puis signala.
La sonnerie retentit trois fois avant qu’un homme réponde.
— Enquêteur Papineau.
— C’est Jean, on s’est croisés cet après-midi.
— Oui, Jean. Ton oncle est rentré?
— Oui.
— Parfait, mais pourquoi c’est toi qui me téléphones?
— C’est pour vous dire qu’il est impliqué dans les vols des entrepôts. Y a du matériel électronique plein le sous-sol, ici.
— Vraiment?
— Oui.
— Autre chose?
— Pour l’instant, non.
— Merci, Jean, on va aller vérifier ça.
Il raccrocha. Ne put s’empêcher de sourire, puis alla réveiller Marie. Jean ferma la porte d’entrée derrière lui. Il se sentait soulagé. Marie et lui s’étreignirent puis regardèrent la grande maison qui brillait dans le noir avec la profonde conviction qu’ils n’y remettraient jamais plus les pieds.
Même si Jean avait appelé une demi-heure plus tôt, il n’y avait aucun taxi dans les environs. Ils décidèrent de marcher prudemment dans la rue déserte, avec leurs valises et leur courage, en direction de l’ouest. De leur maison.
Ils avançaient, animés par une indescriptible légèreté, sans s’arrêter, sans se retourner. L’important était de s’éloigner.
Ils échappaient enfin aux barreaux et respiraient un air nouveau. L’éclatement des murs, le renversement de l’enclos, l’apparition de l’horizon. Ils avaient l’impression de renaître. Ensemble. Sans passé ni souvenirs. Le compteur remis à zéro.
Le paysage autour d’eux était saccagé: des rues bordées par des montagnes de feuillus blessés, qui attendaient que les soldats viennent les broyer; des fils électriques qui pendouillaient ici et là et d’où émergeaient, comme par magie, de petits éclairs bleutés qui illuminaient ce paysage féerique de lendemain d’apocalypse. Ils l’observaient, transformés, libres. Ils avaient survécu, survécu à cette folie, à cette violence, à leur famille. Ça leur donna confiance. En eux.
Jean se tourna vers sa mère, qu’il n’avait jamais autant aimée qu’en ce moment, et lui saisit la main.
— Je sais tout, maman.
Elle serra la sienne, sans rien ajouter. Le petit garçon en lui venait de s’envoler.
Les lâches et les manipulateurs avaient été démasqués, la vérité, étalée au grand jour. Finis les mensonges et les cachotteries. Il fallait se concentrer sur l’avenir.
Marie et Jean levèrent les yeux et, pour la première fois depuis une semaine, contemplèrent un ciel étoilé où brillait une lune d’argent. Ils sourirent et la saluèrent, le cœur rempli d’un mélange enivrant de crainte et d’espérance.
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