La tombe de fer
Prologue
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Je ne jouais presque plus avec mes frères et mes sœurs, je fuyais les autres enfants du village. Penser à elle était l’unique occupation de mon
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esprit, répéter sans cesse dans mon cœur ses douces paroles suffisait à ma vie.
Je crains, monsieur, que vous ne m’accusiez, à part vous, d’exagération. Une pareille profondeur de sentiment chez un enfant de onze ans ne vous paraît assurément pas naturelle ? Cependant, vous qui, plus que tout autre, avez conservé vivants les souvenirs de votre enfance, vous devez avoir reconnu que le cœur d’un enfant se laisse toucher plus facilement et plus profondément que celui d’une personne chez qui la raison et l’expérience ont émoussé plus ou moins la sensibilité. Il est vrai que les émotions de l’enfant sont ordinairement plus fugitives ; mais, moi, l’absence de la parole me plaçait dans une situation toute particulière en me réduisant à une méditation solitaire. Les mêmes pensées se représentaient cent fois à mon esprit, et, par cette réaction continuelle de mon âme sur elle-même, mon sentiment acquit une profondeur qui eût pu paraître outrée et maladive chez un enfant doué de la parole.
Quoi qu’il en soit, les témoignages de tendre pitié que m’avait donnés la jolie petite demoiselle
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m’avaient rempli d’une grande fierté ; et – que ce fût l’orgueil, la reconnaissance, ou une secrète sympathie qui me troublât – toujours est-il que, soir et matin, et même pendant la nuit, l’image de ma bienfaitrice se plaçait devant mes yeux, et toutes les forces de mon âme semblaient s’être concentrées sur cette seule pensée.
Cette distraction singulière et le regard incertain de mes yeux étaient considérés par mes parents comme de fâcheux symptômes, et ils ne doutaient pas que ma raison ne fût menacée d’une faiblesse incurable.
Plus d’une fois, quand ils exprimaient cette crainte, je m’efforçai de leur faire comprendre qu’ils se trompaient ; mais alors je criais et je hurlais comme auparavant. Cela ne faisait qu’augmenter leur peine ; et, comme mes propres cris m’étaient désagréables maintenant, je pris en aversion ces inutiles efforts pour me faire comprendre par la parole.
Tout se passa entre mes parents et moi de la même façon qu’avant la visite de madame Pavelyn. Bientôt on ne s’occupa presque plus de
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moi ; et, pour épargner autant que possible à mon père la vue pénible de son fils innocent, ma mère m’envoyait à la prairie avec les vaches pendant des journées entières.
Là, dans une solitude complète, je pouvais réfléchir et rêver depuis l’aube du jour jusqu’à ce que la nuit tombante me rappelât à la maison. Mais je ne passais pas mes journées dans l’oisiveté, ma bienfaitrice m’avait dit deux choses : « Apprenez bien vite à parler, et faites-moi encore des figures. »
Ce dernier vœu, je pouvais facilement l’accomplir ; mais le premier ! apprendre à parler !
Son désir était une loi dont l’inflexibilité m’effrayait et à laquelle, pourtant, je voulais obéir, dût ma gorge se déchirer sous mes efforts.
Pendant deux longs mois, je m’efforçai constamment de répéter encore une fois son nom ; je faisais toutes sortes de grimaces, je contractais mes lèvres, je me remplissais la bouche de petits morceaux de bois, je tirais rudement ma langue rebelle ; mais quoique la
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sueur perlât sur mon front, son nom chéri ne voulut point sortir de mon gosier, ni distinctement, ni plus ou moins mal articulé. – Chose étonnante, j’entendais bien, et je pouvais même juger de la justesse et de la valeur des sons produits ; il n’y avait aucun mouvement de la voix humaine que je fusse incapable d’exécuter quelquefois par hasard, aucune lettre que je ne pusse prononcer. Mais on eût dit que les nerfs de l’appareil vocal s’étaient brouillés en moi, et ne pouvaient obéir à ma volonté. Quand je voulais prononcer une lettre ou un mot, il me venait d’autres sons aux lèvres. Et quoique je me préparasse souvent pendant des heures entières avant de pousser un son, avec la certitude que, cette fois, du moins, ma voix ne tromperait pas mes efforts, chaque fois j’étais frappé de la même déception amère.
Je n’exagère point en vous disant que cent fois j’ai versé des larmes, que je me suis arraché les cheveux, et que je me suis roulé convulsivement par terre avec un désespoir et une rage qui ressemblaient, en effet, à la folie la plus complète.
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Peu à peu, il me fallut reconnaître mon impuissance et perdre décidément tout espoir d’apprendre à parler. Alors je devins triste, découragé et languissant. Le sentiment de fierté qu’avait fait naître en moi la compassion de Rose m’avait fait croire un instant que j’aurais la force de me tirer de l’abaissement. Cette consolante, cette radieuse perspective s’était refermée devant mes yeux. Un nuage sombre avait voilé l’étoile scintillante qui éclairait mon avenir. Je resterais éternellement le muet innocent, la malheureuse créature qui ne pouvait pas même exprimer sa reconnaissance à ceux qui la plaignaient.
Je restai près d’un mois anéanti par cette effroyable conviction. Enfin, lorsque la dernière étincelle d’espérance fut éteinte en moi, j’acceptai mon triste sort avec résignation, et un peu de paix rentra dans mon âme.
Alors je recommençai à tailler des figurines de bois de saule, mais non plus par orgueil, ni avec l’espoir de me distinguer en quelque point des autres enfants ; non, je n’étais mû que par un sentiment passif de reconnaissance et de devoir. Je savais que mon travail serait agréable à la
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charitable petite demoiselle ; c’était là le seul mobile de mon activité.
En peu de temps, j’avais fabriqué un certain nombre de statuettes. Il y avait des figurines que je désignais sous le nom de vaches, de chevaux, de moutons et de porcs, quoiqu’elles ressemblassent toutes singulièrement les unes aux autres ; il y avait aussi des maisons, des églises, des oiseaux et des hommes ; mais ce qui me plaisait le mieux, ce que je regardais avec complaisance, c’était une figure de garde champêtre, avec son grand chapeau sur la tête et son sabre reluisant dans la main.
J’avais, après beaucoup d’instances, obtenu de ma mère la clef d’un tiroir de notre commode. J’y serrai mes petits chefs-d’œuvre, pour ne les en retirer qu’au moment où Rose reviendrait à Bodeghem. Personne ne pouvait voir ces produits de mon art. Elle seule, pour qui je les avais faits, devait les recevoir de mes mains avant que personne les eût touchés.
Ainsi les mois se passèrent, ainsi vint l’hiver qui devait précéder son retour.
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Vers la nouvelle année, ma mère devait aller à la ville payer le terme échu de notre fermage. À force de prières et de supplications, je la décidai à prendre avec elle la figurine du garde champêtre, et à me promettre qu’elle la donnerait à la petite fille de notre propriétaire.
Durant l’absence de ma mère, je fus étrangement agité : je courais autour de la maison et dans les champs, poussé par une grande inquiétude. Que dirait Rose de mon ouvrage ? Sourirait-elle, et serait-elle contente de mon envoi ? Dans tous les cas, ma mère lui parlerait de moi, et, de son côté, elle dirait quelque chose à mon adresse. Il me semblait, dans mon attente anxieuse, que j’entendais Rose prononcer mon nom ; – car ce ne pouvait être une autre voix que la sienne, ce timbre argentin qui résonnait au fond de mon âme, et me faisait tressaillir et regarder autour de moi, comme si je l’entendais murmurer d’une voix compatissante : « Pauvre petit Léon ! »
Dans l’après-midi, j’étais sur la chaussée, à plus d’une demi-lieue de notre demeure, pour voir si ma mère ne revenait pas encore. Dès que
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je l’aperçus, je courus à sa rencontre, et lui demandai, les bras tendus et les yeux étincelants, comment on avait reçu là-bas mon petit garde champêtre.
M. Pavelyn avait examiné la statuette avec curiosité, et en avait ri de bon cœur ; Rose s’était montrée satisfaite et m’avait fait remercier de mon cadeau ; elle avait ajouté qu’au printemps prochain, elle viendrait au château avec ses parents, et qu’elle serait heureuse d’avoir beaucoup de ces petites figures pour s’en amuser.
Ma joie était inexprimable ; emporté par mon émotion, je me mis à sauter et à crier comme je le faisais autrefois...
Quelques paroles de ma mère me calmèrent subitement, et firent tomber toute ma joie. Rose avait demandé si le pauvre Léon ne savait pas encore parler. Cette question me rappela au sentiment de mon impuissance et à la conscience de mon malheur.
Hélas ! la bonne Rose m’avait dit : « Vous devez apprendre à parler » ; et moi, pauvre déshérité de ce monde, j’étais toujours aussi muet
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que lors de sa visite chez nous. J’eusse sacrifié la moitié de ma vie pour pouvoir accomplir son ordre charitable ; mais il ne m’était pas donné de lui offrir cette preuve de ma gratitude.
Je courbai la tête, et marchai silencieusement dans le sentier sablonneux, tenant ma mère par la main, et, bien que, pour relever mon courage, elle me racontât beaucoup d’autres choses de la gentille petite demoiselle, elle ne parvint pas à me consoler.
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IV
Les gelées avaient cessé, et le dégel avait fait disparaître la neige de nos campagnes. Le printemps allait venir, et, avec lui, l’angélique créature qui, depuis sept mois, vivait dans toutes mes pensées.
Dans mon impatience, je me promenais tous les matins par les bois et les chemins pour voir si les plantes printanières ne donnaient pas encore signe de réveil. J’épiais les bourgeons des aunes et des coudriers qui devaient germer sous les premiers rayons du soleil rajeuni ; j’attendais avec un désir impatient la première feuille de l’anémone des bois, qui se montre avant toutes les autres au pied des jeunes chênes ; je suivais du regard les oiseaux, pour découvrir dans leur bec le fétu de paille, gage de leur confiance dans le retour du beau temps.
Après beaucoup de nuits froides, l’air devint plus doux, et, à ma grande joie, je remarquai les
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signes de plus en plus sensibles du réveil de la nature. Bientôt les violettes parfumèrent la berge des fossés du côté du midi ; les boutons d’or dorèrent la prairie, et des milliers de pâquerettes firent briller leurs étoiles d’argent sur le velours de l’herbe tendre. Puis fleurirent l’épine noire, le fraisier et la lychnide. Les arbres et les arbrisseaux déployaient petit à petit leur feuillage, et le seringat montrait déjà les boutons des touffes de fleurs blanches qui devaient remplir de leur doux parfum la fraîche atmosphère du mois de mai.
Le moment si longtemps attendu n’était donc plus loin ; chaque jour, Rose pouvait quitter la ville et venir demeurer au château ; car il faisait un temps doux et un clair soleil qui invitaient irrésistiblement à s’aller promener aux champs.
Pauvre insensé que j’étais ! au lieu de sentir ma joie redoubler, je sentais, au contraire, mon courage tomber et une inquiétude secrète descendre dans mon cœur, à mesure que le moment désiré approchait.
Elle me demanderait : « Ne savez-vous pas
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encore parler ? » et moi, le rouge de la honte au front, le cœur plein de dépit et de chagrin, il me faudrait lui répondre par signes que j’étais muet comme auparavant. Une fois que cette idée naquit en moi, ma crainte augmenta rapidement et dans des proportions insensées, parce que rien ne venait la combattre. Je pâlissais quelquefois tout à coup, quand mon esprit agité faisait surgir devant mes yeux l’image de la petite Rose ; je tremblais en entendant tomber de ses lèvres la fatale question : « Ne savez-vous pas encore parler ? »
Je redevins triste, solitaire, et plongé dans de pénibles rêveries.
Jusqu’à ce moment, je m’étais appliqué avec ardeur à tailler des figurines. Comme mon tiroir en était plein depuis longtemps, j’avais donné les moins réussies à mes sœurs, et j’en avais fait de nouvelles, et de meilleures, à mon avis.
Mais, en ce moment, mon découragement allait si loin, que je n’avais plus ni la force ni l’envie de poursuivre mon travail, et que, pendant plus de deux semaines, je gardai dans ma poche
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la clef du tiroir, sans y toucher.
Ce fut bien pis encore lorsque mon père, revenant un lundi du marché, nous annonça que, le samedi suivant, M. Pavelyn, sa femme et sa petite fille viendraient au château. Dès ce moment, on eût dit qu’un mal secret me travaillait les nerfs. Il m’arrivait de pâlir et de frissonner vingt fois en une heure, sans cause apparente. Ma mère me croyait malade, et elle me faisait de la tisane avec des herbes du printemps qui sont bonnes contre la fièvre. Je buvais le remède sans dire la cause de ma singulière agitation ; mais, dès que je le pouvais, je courais bien loin de la maison, et je me cachais dans les bois, comme si cette solitude pouvait me délivrer de cette terrible question : « Ne savez-vous pas encore parler ? » qui raisonnait sans cesse à mon oreille, et me poursuivait comme une accusation.
Je ne sais comment expliquer cela ; mais, tout en redoutant l’arrivée de Rose beaucoup plus que je ne la désirais, tout en me réfugiant dans les bois pour n’être pas présent lors de sa visite chez nous, je me sentais entraîné, malgré moi, dans les environs du château et dans le chemin qu’elle
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devait suivre pour venir à notre ferme. Il est bien vrai qu’après quelques instants je m’enfuyais ; mais chaque fois, je revenais à la même place, presque sans en avoir conscience.
Un certain jour – c’était le 20 mai de l’année 1806 – j’avais erré dans les bois depuis l’aube du jour, et j’étais arrivé enfin dans l’avenue du château. Après avoir regardé longtemps les bâtiments, derrière les bosquets de seringats, je m’étais retourné ; j’avais appuyé ma tête entre un tronc d’arbre, et je regardais la terre, plongé dans de douloureuses réflexions.
Je ne sais pas combien je restai de temps ainsi ; mais je fus réveillé tout à coup par le son argentin d’une voix qui criait de loin avec un accent de joie :
– Léon ! Léon !
C’était la voix de Rose, la même voix qui me parlait toujours dans mes rêves. Aussi, je ne m’empressais pas de tourner la tête, car je croyais à une nouvelle illusion de mes sens.
Je fus saisi d’un tremblement violent. Je vis Rose, Rose elle-même, qui, entre un beau
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monsieur et une belle dame, et suivie d’une bonne, sortait du jardin du château et entrait dans l’avenue.
Elle tirait le monsieur par la main pour courir vers moi ; mais le monsieur, qui était son père, la retint jusqu’au moment où elle ne fut plus qu’à quatre ou cinq pas de moi ; alors il ne put contenir plus longtemps l’impatience de sa fille. – Elle bondit en avant, et saisit ma main tremblante ; j’étais blême, et je voyais déjà avec inquiétude sortir de ses lèvres la question si redoutée.
En effet, ses premiers mots furent :
– Eh bien, Léon, savez-vous parler ?
Je laissai tomber ma tête sur ma poitrine, et mes larmes silencieuses lui apprirent que j’étais muet comme auparavant.
– Pauvre Léon ! dit l’excellente enfant. Il ne faut pas pleurer pour cela... Prenez courage ; l’année dernière, vous avez su prononcer mon nom. Vous apprendrez à parler petit à petit.
Dans l’intervalle, ses parents s’étaient rapprochés de nous. Son père mit sa main sur ma
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tête et me força, par un doux mouvement, à lever les yeux vers lui. Il dit avec un accent plein de bienveillance :
– C’est donc là le petit garçon du sabotier qui t’a donné le petit curé et le petit garde champêtre ? De beaux yeux, des cheveux superbes : c’est un joli enfant. – Et tu ne sais point parler du tout ? me demanda-t-il. Un garçon adroit et leste comme toi serait muet et resterait muet ? Ce serait certainement un grand malheur... Et pourquoi pleures-tu, petit ? Quelqu’un t’a-t-il fait du mal ?
– Non, mon père, il pleure, parce qu’il ne sait pas parler, dit la petite demoiselle en soupirant.
– Eh bien, puisqu’il entend et qu’il a pu prononcer ton nom, il ne doit pas lui être impossible d’apprendre à parler. Si l’on voulait se donner un peu de peine... Mais ces enfants de paysans, on les laisse courir à l’abandon, et, par eux-mêmes, ils n’apprécient pas la valeur de la parole.
En entendant ces mots, je ne pus me retenir davantage ; l’accusation qu’ils contenaient me
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blessa cruellement. J’essayai, par toutes sortes de gestes et de cris inarticulés, de démontrer au père de Rose que la bonne volonté ne m’avait pas manqué, et que, pendant des mois, j’avais fait vraiment tous mes efforts pour répéter encore une fois le nom de sa fille.
Il me regarda avec étonnement, mais avec une bienveillance évidente ; mes yeux étincelaient ; mes mouvements étaient pleins d’énergie, et j’expliquai, par des signes intelligibles, que je me laisserais volontiers couper le bras gauche en échange du don de la parole. Il me prit les mains, comprima mes gestes et m’obligea à me tenir tranquille ; puis je l’entendis qui disait à la dame :
– Malheureux petit garçon, n’est-ce pas ? C’est un bel enfant, et bien intéressant ! Et la femme Wolvenaer prétend qu’il y a quelque chose de dérangé dans sa cervelle ? Non, non, elle se trompe assurément. Cet enfant n’est pas idiot du tout ; au contraire, il a l’esprit net et éveillé.
Le regard que mes yeux lancèrent au père de Rose rayonnait sans doute d’une reconnaissance
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bien sincère, car je remarquai que le compatissant monsieur en fut profondément touché.
Je me sentais tout à fait consolé, et plein d’un nouveau courage, et je me disposais à exprimer ma gratitude par de nouveaux signes ; mais Rose avait repris ma main et me demanda si j’avais taillé des statuettes pour elle.
Je comptai rapidement sur mes doigts, j’ouvris les bras tout grands et je tournai ma clef sous ses yeux, pour lui faire comprendre que j’en avais sculpté beaucoup, tout un tas, et qu’elles étaient à la maison enfermées dans une armoire.
Rose, en proie à une vive curiosité, pria instamment ses parents de se hâter, pour qu’elle pût voir plus tôt les petites figures.
Ses parents cédèrent à son désir ; quelques instants après, M. Pavelyn entrait avec sa famille dans notre humble demeure.
Sans faire attention aux saluts et aux cérémonies de mes parents, je m’élançai vers la commode ; je tirai le tiroir qui renfermait mon travail de six mois, et je me mis à étaler toutes mes figurines sur notre grande table.
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Je les arrangeai les unes à la suite des autres, processionnellement, comme une caravane d’hommes et de bêtes en voyage. Il y en avait tant, que le cortège finit par couvrir toute la table, et qu’il ne resta plus de place pour mes petites maisons et mes églises.
Un étonnement croissant se lisait dans les yeux de la petite demoiselle, et, lorsqu’elle put embrasser d’un seul coup d’œil toute cette richesse et que je lui fis signe que tout cela lui appartenait, elle se mit à battre des mains et à sauter de joie. Cette joie me rendit extrêmement heureux et me fit croire que j’avais fait des choses réellement admirables, puisque j’avais atteint si complètement le but de mes efforts.
J’expliquai longuement à Rose, par toute sorte de mines et de gestes, ce que représentait chacune de mes petites figures. Je poussais les vaches sur la table, je faisais galoper les chevaux, je remplissais l’office du berger rassemblant ses moutons et les ramenant à l’étable, je plaçais les oiseaux les uns après les autres sur le faîte des maisons et le clocher des églises, comme s’ils s’y fussent perchés de leur propre vol.
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Rose, ouvrant ses grands yeux bleus, regardait sans rien dire les petites scènes que je jouais devant elle ; mais elle semblait ravie d’une joie enfantine. Un sentiment de bonheur infini inondait mon cœur. Mes parents étaient en conversation avec M. et madame Pavelyn, et mes frères et sœurs écoutaient ce qui se disait. Rose et moi nous n’étions occupés que de nous ; elle ne prêtait attention qu’à mes figurines et à mes jeux...
La sueur perlait sur mon front à cause des efforts que je faisais pour lui faire comprendre clairement par signes ce que je voulais exprimer. Je venais de lui montrer un chasseur qui abat un lièvre et le chien qui va chercher le gibier touché. Puis je simulai un combat entre deux soldats en leur faisant pousser leurs grands sabres l’un contre l’autre. Je jouai sans doute cette scène d’une manière très vive et très compréhensible, car Rose paraissait émue et effrayée ; mais quand l’un de mes soldats fut renversé par son ennemi, et que, dans sa chute, il fit tomber toute une rangée de vaches, de chevaux, et même d’arbres et de maisons, nous poussâmes tous deux un long
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éclat de rire, et Rose dansa de plaisir ; pour augmenter encore sa joie, je me mis à courir et à sauter autour de la table en poussant des cris sauvages.
Le bruit que nous faisions interrompit la conversation des parents de Rose avec mon père. Ils nous regardèrent un instant avec satisfaction et parurent charmés de voir que leur fille s’amusait si franchement et rougissait de plaisir.
Le monsieur s’approcha de la table, prit çà et là quelques-unes des plus singulières ou peut-être des meilleures petites figures, les examina avec bienveillance et hocha la tête d’un air content ; puis il me frappa sur l’épaule en disant :
– As-tu fait tout cela seul ? Bravo, mon petit garçon ! Ce n’est certes pas très beau ; mais il y a quelque chose ; il y a un certain esprit dans ces deux gendarmes qui s’avancent là-bas avec leurs longues jambes. Et que vas-tu faire de toute cette légion d’hommes et de bêtes ?
Je montrai du doigt sa fille.
– Tout cela est pour moi, mon père, s’écria Rose. Ah ! comme je vais pouvoir jouer ! Léon
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m’apprendra comment ils doivent marcher les uns derrière les autres, chacun à son rang, comme ils sont là maintenant.
– Mais, Rose, objecta le père, pourquoi dépouiller ce pauvre enfant de tous ses joujoux ?
Je courus à la muraille pour prendre un panier en osier, j’y rassemblai mes figurines et je le tendis à Rose. Elle hésitait à accepter mon cadeau et regardait son père d’un air interrogateur. Je prévoyais un refus et je frémissais de crainte ; mais je joignis les mains devant M. et madame Pavelyn d’un air si suppliant, et dans mes yeux brillants se lisait une prière si ardente, qu’ils appelèrent leur bonne, qui était restée près de la porte, et lui remirent le panier qui contenait mes œuvres. Je levai les bras au ciel en signe de joie et je poussai un cri de triomphe.
Notre propriétaire s’entretint encore un instant de Rose et de moi avec mes parents. Ce que je pus saisir de leurs paroles dites à voix basse, c’est que leur fille était d’une santé délicate et que l’air des champs lui ferait du bien.
Ils exprimaient aussi la satisfaction qu’ils
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éprouvaient à voir Rose, qui ordinairement montrait si peu d’ardeur au jeu, s’amuser de si bon cœur et avec tant d’animation.
Après cette conversation, M. Pavelyn me prit la main et me dit d’un ton fort aimable :
– Nous devons partir maintenant, Léon ; mais viens demain au château, vers une heure ; Rose te fera aussi un cadeau en échange de tes petites figures. C’est une chose que nous avons apportée de la ville pour toi. Tu dîneras avec nous, et tu pourras jouer et courir avec Rose dans le beau jardin. Adieu, mon bon petit garçon.
– Léon, Léon, s’écria la petite fille en sortant, à demain, à demain ! Oh ! comme nous nous amuserons !
Je tombai tout tremblant sur une chaise. – Quoi ! je dînerais au château, à la même table que Rose ! Ses parents me témoignaient autant d’amitié et de compassion qu’elle-même ! Moi, le muet, j’étais donc choisi et préféré entre mes frères et sœurs ? – Demain ! demain !
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V
Combien mon sommeil fut agité cette nuit-là. Cent fois je rêvai que, la main dans celle de Rose, je jouais dans un beau jardin, beau comme le paradis, que ma mère m’avait souvent décrit. Nous courions, nous dansions, nous sautions, et nous nous amusions avec un plaisir et une béatitude inexprimables. Rose me disait mille douces et tendres paroles, et moi, malheureux ! dans mon rêve, j’avais le don de la parole, et je lui témoignais ma reconnaissance en un langage clair et plein de sentiment.
Puis la scène changeait de nouveau ; j’étais assis à une grande table et je mangeais des mets si succulents et de si appétissantes friandises, que nos boudins gras de la kermesse et les meilleurs sucreries de la boutique du sacristain n’étaient que de la Saint-Jean auprès d’un pareil régal.
D’autres fois, mon imagination s’évertuait à résoudre l’énigme qui occupait mon esprit et
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piquait ma curiosité depuis la veille. Rose m’avait promis un cadeau en échange de mes figurines. Quel pouvait être ce cadeau ? il m’était impossible de faire une supposition probable. Je pensais bien à un grand cheval de bois, à une belle cravate, à un grand gâteau, et à beaucoup d’autres choses ; mais ma raison me disait que je me trompais assurément.
Abusé par mon impatience, je me levai au milieu de la nuit, croyant que c’était déjà le matin ; mais ma mère me renvoya dans mon lit. Enfin, le jour commença à poindre. À peine avions-nous pris le café, que j’importunai ma mère pour qu’elle fit ma toilette et sortît de la commode mes habits du dimanche. Elle eut peine à me faire comprendre que je ne devais aller au château qu’après midi, et que j’avais encore une demi-journée à attendre. Je restai longtemps assis dans un coin de la chambre, l’œil fixé sur l’aiguille de l’horloge. Après que j’eus essayé deux ou trois fois, par mes cris impatients, de convaincre ma mère que l’horloge était arrêtée et qu’elle devait la faire marcher, elle me prit par l’épaule, et me mit à la porte, en me défendant de
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remettre les pieds dans la maison avant que midi sonnât au clocher.
J’errai dans les bois et dans les champs, je revins dans le village, je tournai autour de l’église, et je regardai avec dépit l’aiguille paresseuse du cadran, jusqu’à ce qu’enfin le premier coup de midi retentit dans les airs et me fit pousser un cri de joie.
Lorsque je revins à la maison, on était à table chez nous. Je pris ma place accoutumée à côté de mon père ; mais mon assiette resta vide, bien entendu, puisque je devais dîner au château. Mes parents parlaient en riant des mets succulents que je goûterais ce jour-là ; mes frères et mes sœurs restaient silencieux et me considéraient d’un regard peu amical. L’épaisse bouillie paraissait leur être moins agréable encore que d’habitude, et plus d’une fois ils laissèrent retomber la cuiller dans leur assiette avec découragement, lorsque mon père parlait en plaisantant d’oiseaux rôtis et de châteaux de massepains. Pour moi, je ne faisais guère attention à ce qui se disait ; ces descriptions alléchantes ne m’intéressaient point ; je ne voyais que le sourire qui, sur l’aimable
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visage de Rose, rayonnait délicieusement vers moi.
Dès que le dîner fut fini, ma mère me prit sur ses genoux, et commença à me déshabiller. Elle me lava avec de l’eau chaude et du savon, et mouilla mes cheveux pour mieux les faire friser. Cela dura longtemps avant que ma toilette fût achevée, car je devais être aussi beau que possible, quoique mon père prétendît qu’il était absurde de me revêtir de mes habits de fête pour aller jouer.
Avant de me laisser partir, ma mère me plaça devant elle, et me dit d’un air grave et sévère comment je devais me comporter au château, et ce que je pouvais faire et ne pas faire. Elle n’oublia rien : je devais soigneusement essuyer mes pieds aux paillassons que je verrais devant les portes ; je devais ôter ma casquette et saluer, me moucher dans le mouchoir qu’elle avait mis dans la poche de mon pantalon ; je ne pouvais pas crier ni faire de gestes, et, si l’on me donnait quelque chose, je ne devais pas manquer de me baiser la main, non seulement parce que cela était poli, mais encore parce que, ne sachant point
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parler, je n’avais pas d’autre moyen de témoigner ma reconnaissance.
Une heure sonnait à la tour lorsque ma mère me donna le baiser d’adieu, et que, frémissant d’impatience, je m’élançai hors de la maison.
Je courus tout d’une haleine à travers le village et l’avenue du château ; mais, lorsque j’approchai de la grille ouverte et que je n’aperçus personne dans ce jardin, je fus pris d’une frayeur secrète. J’entrai cependant dans le vaste jardin à pas lents et indécis, regardant de tous côtés si je ne voyais personne. – Qu’elle était belle la perspective qui se déployait devant mes yeux étonnés ! Une large pelouse, pareille à une prairie s’étendait de tous côtés jusqu’au pied des grands arbres. Au milieu du gazon vert coulait une eau claire que j’aurais prise pour le même ruisseau qui passait à côté de notre maison ; mais elle était plus large et plus profonde. Un pont arrondi comme un arc gigantesque s’élançait d’un bord à l’autre. Ce pont était formé de branches de chêne admirablement entrelacées, et il me parut que je n’oserais jamais le traverser, de peur qu’il ne se rompît sous mon poids.
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Autour du jardin s’élevaient de grands arbres, serrés comme une forêt impénétrable ; au pied de ces grands arbres, les lilas croissaient en si grande abondance, que leurs fleurs empourprées, entouraient tout le jardin comme une immense guirlande et parfumaient l’air de l’odeur la plus délicieuse. – Partout où je promenais mes regards, le long des sentiers et dans les massifs, je voyais des fleurs ou des plantes qui m’étaient totalement inconnues, et qui m’étonnaient par leurs formes bizarres et leurs brillantes couleurs.
La solitude complète et le silence solennel qui y régnait me firent peur. Je ne m’approchai du château que pas à pas. Mon cœur battait dans ma poitrine, et assurément je n’eusse pas osé aller plus loin ; mais une porte s’ouvrit tout à coup, et Rose accourut toute joyeuse à ma rencontre. Elle me prit par la main, m’entraîna vers le bâtiment et dit en me grondant :
– Pourquoi restes-tu si longtemps ? Ce n’est pas bien à toi, Léon. Nous avons déjà commencé à dîner. Mon père pourrait être fâché.
Elle lut sur mon visage que ces paroles me
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faisaient peur.
– Allons, allons ! s’écria-t-elle, c’est pour rire que je dis cela. Il ne faut pas avoir peur ; sois gai. Ah ! comme nous allons tout à l’heure jouer et courir dans le beau jardin, n’est-ce pas ? Quel dommage que tu ne saches point parler ! Mais, c’est égal, je te comprends bien.
Ma bienfaitrice me conduisit dans le bâtiment et me fit traverser un long vestibule. Me souvenant des leçons de ma mère, j’essuyais mes pieds à tous les paillassons que je rencontrais sur mon passage, si bien que Rose s’écriait en plaisantant :
– Mais, Léon, qu’as-tu donc aux pieds ? Finis donc, c’est assez.
Au bout du vestibule se tenait un homme dont les habits étaient galonnés d’argent. J’ôtai ma casquette et je le saluai avec un respect craintif ; mais lui, sans dire mot, ouvrit un des battants de la porte devant laquelle il se tenait.
Je vis une grande salle dont les murs étincelaient de baguettes d’or. Les parents de Rose étaient assis autour d’une table. Je restai
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debout sur le seuil de la porte, ma casquette à la main, entendant à peine les paroles de bienvenue que m’adressaient M. et madame Pavelyn.
Rose me conduisit à une chaise, près de la table, et m’obligea à m’y asseoir. La tête me tournait ; je tenais les yeux baissés, confus et tremblant.
Un domestique m’attacha une grande serviette blanche devant la poitrine, de façon que je pouvais à peine remuer les bras.
Les parents de Rose, et même le domestique, semblaient s’amuser beaucoup de mon embarras et riaient tout bas. La compatissante petite fille seule tâchait de m’encourager en m’adressant de douces paroles.
M. et madame Pavelyn se mirent à rire plus franchement encore lorsque je baisai ma main pour remercier le domestique, qui avait placé un morceau de pain à côté de mon assiette.
J’étais tout à fait troublé ; la sueur perlait sur mon front et le cœur me battait si fort que j’avais peine à reprendre haleine. La soupe fumait devant moi dans mon assiette et chacun m’engageait à
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manger. Mais j’étais étourdi, et je contemplais mon assiette d’un œil hébété.
Rose eut pitié de ma confusion, et vint à mon secours. Elle avança sa chaise aussi près que possible de la mienne, arrangea plus commodément la serviette autour de mon cou et me mit la cuiller dans la main. D’abord j’obéis machinalement à ce qu’elle me disait ; mais ensuite, grâce à l’amabilité de ses paroles encourageantes je m’enhardis un peu. Elle veillait comme une bonne petite mère sur son gauche protégé. Elle fit couper ma viande par le domestique, me nomma les plats, et me dit quel goût ils avaient, me montra comment je devais tenir ma fourchette et placer les os de volaille sur le bord de mon assiette, et comment il fallait m’essuyer les mains et les lèvres avec ma serviette. En un mot, elle m’apprit à manger convenablement, avec une attention délicate et une tendre sollicitude qui pénétrèrent mon cœur de reconnaissance.
Il y avait des tartes et des sucreries d’une douceur extrême et d’un parfum exquis ; mais je ne sentais presque pas le goût de ce que je
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mangeais. La richesse du salon où je me trouvais, l’or qui brillait sur les murs, les glaces qui multipliaient tout, et où le regard se perdait dans un lointain infini, tout cela m’écrasait par sa grandeur et son éclat. Une chose surtout excitait mon admiration, et attirait irrésistiblement mon regard. C’était une grande statue blanche qui se trouvait à ma gauche, sur un grand piédestal, contre le mur. Je ne pouvais me rendre compte de ce qu’elle représentait. C’était un homme à moitié nu qui ne touchait la terre que de la pointe du pied, et qui paraissait vouloir s’élancer dans les airs. Il avait deux petites ailes derrière la tête et deux ailes à chaque pied ; il tenait dans sa main droite deux serpents entrelacés.
Déjà Rose, voyant mon étonnement, m’avait dit que cette statue représentait le dieu Mercure ; mais, comme ma mère, en me faisant réciter mon catéchisme, ne m’avait jamais parlé d’un dieu semblable, l’explication ne m’apprit rien. Ce n’était pas, d’ailleurs, la signification de la statue que mes yeux cherchaient dans cette œuvre d’art. J’étais étonné qu’on pût imiter si bien, par le bois ou la pierre, le corps et la figure de l’homme,
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qu’ils semblaient vivre ; car plus d’une fois j’avais baissé la tête en frissonnant, craignant que ce dieu inconnu ne sautât sur moi. J’examinai aussi avec une attention curieuse comment la statue était faite, et je m’efforçai d’en graver les formes dans ma mémoire, comme si jamais il m’eût été possible de tailler dans le bois de saule, avec mon couteau, quelque chose qui y ressemblât.
Pendant le dîner, on avait versé du vin dans mon verre, et l’on m’en avait fait boire. La rouge liqueur me parut âcre et amère. Lorsqu’on servit le dessert, Rose me dit qu’on allait apporter du vin doux qui me plairait bien. Tandis qu’elle parlait encore, le domestique s’approcha de la table avec une bouteille tout argentée. Je regardai curieusement ce qu’il allait faire avec une espèce de pince qu’il tenait à la main...
Tout à coup, une détonation retentit, pareille à celle d’une arme à feu ; et, comme Rose cachait sa figure dans ses mains en poussant un grand cri, je crus qu’il lui était arrivé malheur.
Tremblant comme un roseau, je sautai sur mes
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pieds ; un cri de frayeur sortit de ma poitrine, et je criai distinctement :
– Rose ! Rose !
– Ah ! ah ! le pauvre Léon a parlé de nouveau, dit la petite fille avec joie. Vous l’avez entendu, n’est-ce pas, papa ? Il a prononcé mon nom aussi bien et aussi distinctement qu’une personne qui sait parler.
Elle me fit comprendre en riant que cette détonation n’était pas autre chose que le bruit produit par le bouchon qui s’était échappé avec force du goulot de la bouteille, et que, par plaisanterie, elle avait fait semblant d’être effrayée. Pour calmer mon effroi, elle me mit dans la main un verre de vin mousseux, et me força de le vider presque entièrement.
Pendant ce temps, ses parents parlaient de moi et de l’étrange phénomène dont ils venaient d’être témoins. M. Pavelyn me fit essayer encore une fois de répéter le nom de sa fille ; mais il fut obligé de reconnaître, lorsque j’eus fait plusieurs efforts inutiles, qu’il m’était devenu de nouveau tout à fait impossible d’articuler un son déterminé
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par la seule force de ma volonté.
– C’est sous l’impression de la frayeur ou d’une émotion violente que ce garçon prononce un mot par hasard, dit-il à madame Pavelyn. J’ai lu plusieurs fois que des gens muets depuis leur enfance avaient recouvré la parole sous le coup de quelque terrible événement. Pareille chose pourrait arriver au fils de maître Wolvenaer. Mais qui sait si quelque chose le frappera ou l’effrayera jamais assez profondément pour lui donner complètement et définitivement la parole ?
Je ne comprenais pas bien ce qu’il voulait dire ; mais ses paroles me firent tomber dans de profondes réflexions, d’où je ne fus tiré que lorsque M. Pavelyn dit à Rose d’aller chercher son cadeau et de me le donner.
La jeune fille sortit de la chambre par une porte latérale, et rentra bientôt en me montrant un objet qui était enveloppé d’un papier. Pendant qu’elle s’approchait de moi, elle le tira de son enveloppe, puis elle le mit dans ma main. C’était une espèce de couteau fermé ; mais il brillait
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comme de l’argent, et le manche était fait d’une sorte de coquille où la lumière faisait jouer des reflets bleus, jaunes et argentés.
Rose me le reprit ; et, tout en ouvrant successivement les différentes lames qu’il portait, elle me dit :
– Léon, ceci est mon cadeau pour toutes les petites figurines que tu m’as faites. Vois, cette première lame est un grand et fort couteau avec lequel tu pourrais presque couper un petit arbre ; ceci est un canif ; en voici un plus petit, et puis encore un plus petit. Voici une lime... et une scie, et une vrille, et un ciseau... le tout solidement fait en acier anglais, fin et bien trempé, comme dit mon père. C’est maintenant que tu pourras tailler des statuettes, n’est-ce pas ?... Je l’ai choisi moi-même, Léon, reprit-elle pendant que je considérais le joli couteau avec une admiration mêlée de stupeur. Ma mère voulait te donner un grand gâteau ; mais je savais bien qu’un cadeau comme celui-ci te ferait plus de plaisir. Je ne me suis pas trompée, n’est-il pas vrai ?
Deux larmes tombèrent sur mes joues, et je me
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mis à baiser mes deux mains en poussant des cris étouffés, que je ne pouvais retenir. Mes yeux parlaient sans doute en ce moment un langage bien expressif, car tous ceux qui me regardaient, même le domestique, furent profondément touchés de la reconnaissance qu’ils y lisaient.
Je tenais dans ma main le précieux cadeau de Rose ; je fermais et j’ouvrais alternativement les petits couteaux, la lime et la petite scie, et déjà je m’en servais en imagination. Quelle richesse ! Des outils de toute espèce ! tout un atelier ! Comme désormais je pourrais tailler des figures du matin au soir, pour elle, ma douce protectrice ! et comme je travaillerais mieux et plus facilement avec ces instruments choisis et donnés par elle !
J’étais tellement agité par la joie et par l’admiration, que je n’entendis pas ce que M. Pavelyn me disait :
– Allons, mon garçon, reprit-il en élevant la voix, rends le beau couteau à Rose pour qu’elle le mette de côté jusqu’au moment où tu retourneras à la maison, sinon, il te ferait oublier de jouer. Allez ensemble au jardin maintenant, courez et
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sautez tant que vous pourrez. Le temps est doux et sain ; nous prendrons le café dehors, en plein air, et nous verrons de loin si vous vous amusez comme il faut.
Je sortis de la salle avec Rose. Chemin faisant, elle prit deux petits filets de soie verte, qui étaient pendus à côté de l’escalier ; elle m’en donna un, et m’expliqua que nous allions à la chasse aux papillons.
Dès que je me vis sous le ciel bleu, en pleine liberté et tout seul avec Rose, la timidité, qui pesait sur mon cœur comme un plomb, disparut, et je respirai à longs traits.
Rose me dit que, le matin, elle avait couru près de deux heures après les papillons sans pouvoir en attraper un seul ; mais que, moi qui étais fort et leste, j’en prendrais bien quelques-uns pour elle.
À peine eut-elle dit ces mots, que nous vîmes deux papillons blancs sortir du bosquet de seringats et voltiger sur la pelouse. Je poussai un cri, et nous nous précipitâmes tous deux sur cette première proie de nos désirs.
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Tout en dansant, en riant et en sautant, nous poursuivions les papillons ; mais, soit que je ne fusse pas encore assez habile à manier le filet, soit que les petites bêtes épouvantées eussent l’adresse de nous éviter, il y avait plus d’un quart d’heure que nous courrions sans le moindre succès. La sueur mouillait nos fronts, nos joues brûlaient de plaisir et d’ardeur.
M. et madame Pavelyn, assis devant le château sur une terrasse, prenaient part à notre joie et battaient des mains chaque fois que Rose, par un bond léger, trahissait la force et le plaisir de vivre.
Enfin j’attrapai un des papillons blancs dans mon filet. Ce fut une joie et une réjouissance, comme si nous eussions trouvé un trésor. Rose courut vers ses parents, qui riaient de bon cœur de son émotion. On alla chercher une boîte, et le papillon fut piqué dedans.
M. Pavelyn dit qu’il était très content, et que je pourrais venir jouer souvent si Rose continuait à s’amuser de si bon cœur ; mais la jeune fille n’eut pas la patience d’attendre que son père eût
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fini de parler. Elle m’entraîna vers la pelouse en s’écriant :
– Vois, là-bas ! deux papillons, trois papillons, quatre papillons ! Vite ! vite !
Je pris encore quelques-unes de ces pauvres petites bêtes. Chaque fois, nous les apportions à M. Pavelyn, qui feignait de partager notre joie triomphante, et qui tenait la boîte prête.
Enfin Rose parvint aussi à en prendre un, qui ouvrait et fermait ses ailes au soleil sur le tronc d’un arbre. C’était un papillon d’un rouge foncé avec des taches d’argent et d’azur.
Il est impossible de peindre la joie de Rose. Comme une biche échappée, elle traversa la pelouse et vola vers ses parents avec tant de rapidité, que je ne pouvais presque pas la suivre. Elle avait pris elle-même la resplendissante petite bête ; il lui semblait que désormais aucun papillon ne pourrait lui échapper. Et, un instant après, elle courait de nouveau avec passion.
Nous continuâmes pendant longtemps cette amusante chasse. M. et madame Pavelyn étaient rentrés après avoir pris le café.
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Pendant que je bondissais, le filet en l’air, devant le bosquet de seringats, Rose, en poursuivant un papillon dans une direction opposée, s’était éloignée de moi.
Tout à coup j’entends un violent craquement... Je tourne les yeux vers l’endroit d’où ce bruit étrange était parti ! Ciel ! quel horrible tableau ! j’aperçois Rose qui tombe par-dessus l’appui brisé du pont et qui s’enfonce dans l’eau en poussant un cri de détresse ! – Ma langue se déchire ; le sang jaillit hors de ma bouche ; je crie avec toute la force qu’un muet peut donner à ses cris ; mais ce sont des paroles qui sortent de mon gosier, des paroles claires et distinctes :
– Rose, Rose ! du secours, du secours ! Dieu, Dieu !...
Mon exclamation perçante retentit à travers le jardin, jusque dans les appartements du château.
Je m’élance ; j’ai des ailes ; mes pieds brûlent la terre... Du haut du pont, mes yeux égarés ne voient plus rien qu’un pan de la robe de ma bienfaitrice... Sans songer que je ne sais pas nager, je saute dans l’étang à côté d’elle. L’eau
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me vient presque aux lèvres ; mais je sens que mes pieds touchent le fond, je saisis les habillements de Rose, je prends sa tête entre mes deux mains, et je la soulève au-dessus de l’eau. Cet effort me fait enfoncer dans la vase, l’eau pénètre dans ma poitrine par le nez et par la bouche, avec l’air que j’aspire ; je suffoque, et je sens mes forces m’abandonner. Alors descend en moi la certitude que je me noie, que je vais mourir ; mais ce n’est pas la crainte de la mort qui empoisonne pour moi ce moment suprême : non, c’est la douloureuse pensée que Rose aussi va mourir. Même quand la dernière convulsion ranime en moi la vie, je n’éprouve aucun autre sentiment que le regret et la douleur du malheur de Rose...
Je ne sus naturellement que plus tard ce qu’il advint de nous.
Mon puissant cri de détresse avait retenti jusque dans le château. M. et madame Pavelyn, ainsi que les domestiques et les servantes, étaient sortis tout effrayés, et avaient regardé autour d’eux pour savoir ce qui était arrivé. Pendant que l’on nous cherchait devant et derrière le château,
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et qu’on appelait Rose à grands cris, un des domestiques s’approcha du pont et vit la robe blanche de sa jeune maîtresse qui flottait sur l’eau. Il descendit le long du bord de l’étang, repêcha Rose, qui était sans connaissance, et la porta sur la pelouse.
Madame Pavelyn, en apercevant le corps inanimé et ruisselant de sa fille, était tombée évanouie dans les bras de son mari, avec un cri de terreur mortelle ; M, Pavelyn la confia aux soins d’une servante, et se précipita, à demi mort d’inquiétude, vers sa fille.
Rose, qui n’avait pas été longtemps sous l’eau, et qui avait respiré aussi longtemps que j’avais pu lui tenir la tête dehors, ne tarda pas à donner signe de vie et à rouvrir les yeux.
Le premier mot que M. Pavelyn prononça, après avoir manifesté sa joie de voir son enfant sauvée, fut mon nom. Alors le domestique qui l’avait repêchée se rappela avoir senti quelque chose sous l’eau et avoir été obligé de déchirer le tablier de Rose pour la dégager d’un objet qui semblait la retenir. Il descendit de nouveau dans
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l’étang, me trouva sans peine, et me déposa sur le gazon, non loin de l’endroit où l’on s’empressait pour faire revenir Rose à elle-même.
C’était une scène effroyable... Ici, une mère qui s’était évanouie devant l’horrible conviction qu’elle avait vu le cadavre de son enfant noyée ; là, un père au désespoir, rappelant par ses baisers le sentiment et la vie dans le corps inerte de sa fille ; plus loin, celui d’un petit garçon étendu sans mouvement, comme si son âme l’avait abandonné pour toujours.
M. Pavelyn, malgré son émotion, n’avait point perdu sa présence d’esprit. Il avait envoyé immédiatement chez le docteur un des jardiniers qui étaient accourus, en lui recommandant de fermer la grille et de ne parler à personne dans le village de ce qui venait d’arriver. Puis il avait fait porter sa fille près de sa femme évanouie, afin de pouvoir les soigner toutes deux en même temps. Il parvint à faire sortir madame Pavelyn de son évanouissement, et avec l’aide de ses domestiques il la ramena immédiatement dans la maison, ainsi que son enfant.
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Pendant ce temps, d’autres gens étaient occupés à me frictionner et à me rouler par terre ; mais, malgré tous leurs efforts, je ne donnais aucun signe de vie.
Dès que M. Pavelyn eut rassuré sa femme et couché sa fille dans un lit chaud, il revint à l’endroit où l’on était en train de me souffler de la fumée de tabac dans le nez. Cet homme généreux s’agenouilla près de moi, me prit les deux mains, et essaya de me rappeler à la vie. Rose, qui avait repris tout à fait connaissance, lui avait raconté que j’avais sauté dans l’étang et soulevé sa tête au-dessus de l’eau pour l’empêcher de se noyer. Son père lui avait fait accroire que j’étais également revenu à moi, car il craignait avec raison que, dans la situation où elle se trouvait, la nouvelle de ma mort ne lui portât un coup fatal.
M. Pavelyn me fit porter dans la cuisine, parce que cette pièce était très éloignée de la chambre à coucher de sa fille. On apporta des literies, on me déshabilla, et on me couvrit d’épaisses couvertures de laine. Le docteur arriva enfin, et employa des remèdes énergiques pour ramener la respiration et le pouls, qui avait cessé de battre. Il
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réussit enfin après de longs efforts. Je commençai à faire quelques mouvements, et j’ouvris les yeux. Mais je n’entendais ni ne voyais, et, quoi que l’on pût dire à mon oreille, ou quelques signes que l’on me fit, je ne montrais aucune connaissance de ce qui se passait autour de moi. Alors seulement M. Pavelyn envoya une servante dire à mes parents, avec toute la prudence possible, que j’étais tombé dans l’eau, et que le froid et la frayeur m’avaient un peu dérangé.
Mes parents, craignant un plus grand malheur, accoururent au château. En me voyant en vie, ils eurent la force de surmonter leur angoisse, et exigèrent qu’on me portât dans leur demeure, pour être soigné là.
Mon père m’enveloppa dans un drap de lit et dans une couverture de laine, m’emporta à la maison dans ses bras, et me mit dans mon lit.
Grâce aux médicaments prescrits par le docteur, une violente réaction s’opéra en moi, et je fus saisi d’une fièvre qui menaça mes jours pour la seconde fois. Le docteur craignait que la chaleur de mon sang ne produisît un transport au
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cerveau, et ne mît brusquement fin à mes souffrances.
Je restai dans cet état jusqu’après minuit ; alors la fièvre me quitta peu à peu, et je tombai bientôt dans un profond sommeil. Le docteur déclara que le plus grand danger était passé, et il crut pouvoir affirmer que l’accident n’aurait pas de suites fâcheuses pour moi. Ma mère et ma sœur aînée restèrent seules à veiller à mon chevet.
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VI
Lorsque j’ouvris les yeux le lendemain, assez tard dans la matinée, j’aperçus avec stupéfaction le doux visage de Rose, qui était assise à mon chevet et tenait ma main dans la sienne.
C’était donc bien sa voix qui, en murmurant à mon oreille : « Pauvre petit Léon ! » m’avait réveillé de mon long sommeil. Et d’un coup d’œil rapide, j’aperçus aussi mes parents, mes deux sœurs, la bonne de Rose et une voisine.
D’abord je ne me rappelai rien de ce qui s’était passé, et je regardai ma protectrice avec stupeur, comme pour lui demander pourquoi elle était ainsi assise près de mon lit.
– Sois tranquille, bon Léon, me dit-elle, tu seras bientôt guéri ; mais nous ne jouerons plus jamais près de l’étang.
Alors la mémoire de ce qui était arrivé me revint tout à coup ; et un cri triomphant souleva ma poitrine, et je m’écriai, avec le rire d’une joie
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étourdie :
– Rose ! vous vivez !... Ce rêve...
– Il parle, il a parlé ! s’écrièrent mes parents en accourant auprès de mon lit, les bras levés.
Moi, plus surpris qu’eux-mêmes en entendant mes propres paroles, je frémis et je tins la bouche close, de crainte qu’un second effort ne vînt de nouveau prouver mon impuissance, et ne me frappât du plus cruel désenchantement.
Mon père m’embrassa avec émotion.
– Léon, mon pauvre fils, oh ! parle, parle encore, pour que je puisse remercier le bon Dieu, en toute confiance, de ce bienfait inattendu.
Sans détourner mon regard de Rose, je murmurai encore tout étourdi :
– Parler ? Oui ! Rose... l’eau... Pas morte... Heureux, heureux !...
La petite fille frappa dans ses mains avec joie ; mes parents pleuraient et adressaient au ciel leurs actions de grâces. Pendant ce temps, je prononçais, avec une volubilité fiévreuse, une foule de mots sans signification et sans suite, uniquement pour entendre encore le son de ma
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voix et m’assurer que, cette fois, le don de la parole m’était définitivement acquis. Ceux qui m’entouraient ne paraissaient pas moins étonnés que moi du babil embrouillé qui tombait de mes lèvres, et tous me considéraient avec une bienheureuse surprise, comme si un miracle s’opérait devant leurs yeux.
Enfin Rose se mit à raconter comment nous avions joué ensemble dans le jardin du château, comment j’avais sauté dans l’étang, et comment nous avions été retirés de l’eau tous les deux, par un domestique.
Mes parents, après un premier épanchement de joie, ajoutèrent quelques explications au récit de Rose, et j’appris ainsi tout ce qui s’était passé la veille.