La tombe de fer

Henri Conscience · Chapitre 1 sur 3 · partie 4/4

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La tombe de fer

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

 

Le 3 septembre 1811, vers quatre heures de l’après-midi, je travaillais avec ardeur à ma statue, lorsqu’on frappa à la porte de ma chambre. Un domestique m’apportait la nouvelle inattendue du retour de mademoiselle Pavelyn, et il ajouta qu’elle avait manifesté le désir de me voir sans retard.

Je contins mon émotion en présence du domestique ; mais, dès qu’il eut descendu les premières marches de l’escalier, je me mis à bondir dans ma chambre, en levant les mains en l’air, et à danser et à chanter de joie, comme un enfant. Rose était donc revenue ! Après une si longue absence, j’allais la revoir, enfin ! Encore quelques minutes, et je serais devant elle ! Cette fois, ce n’était point un vain espoir, une illusion : c’était l’heureuse réalité !

Je revêtis à la hâte mes meilleurs habits, et je m’arrangeai avec soin. Il n’eût pas été poli de

 

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faire attendre Rose et de paraître indifférent. Cependant, je mis assez de temps à ma toilette. Je désirais me faire aussi beau que possible. Ce désir se justifiait suffisamment à mes propres yeux parce que c’était un jour solennel, et que M. Pavelyn serait froissé si je me présentais chez lui en costume négligé ; mais le principal motif de ma coquetterie était l’impérieux besoin d’obtenir l’approbation de Rose par quelque mérite que ce fût.

Lorsqu’au bout d’un bon quart d’heure, je traversai les rues de la ville en grande toilette pour me rendre chez M. Pavelyn, mon impatience me poussait en avant, et j’avais envie de courir à toutes jambes ; mais je me contins, et me forçai au contraire à marcher très lentement.

Le sentiment des convenances s’était élevé en moi et me mettait en garde contre ma propre agitation. Il me disait que ce n’était pas la petite Rose, mais la fille de mes bienfaiteurs, mademoiselle Pavelyn, que j’allais rencontrer ; il me rappelait à la réserve, au respect et à la conscience exacte de mon humble position. Je me souvins des conseils de ma mère, je résolus de

 

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modérer ma joie, et d’aborder Rose avec une politesse calme, jusqu’à ce qu’elle-même, par l’amabilité de son accueil, me donnât le droit d’épancher librement la joie que son heureux retour faisait déborder en mon cœur.

Lorsque j’approchai de la maison de M. Pavelyn, mon cœur battait violemment, et l’impatience et l’incertitude faisaient perler la sueur sur mon front.

Un domestique attendait sur le seuil de la porte. Il m’introduisit au salon... et, là, je me trouvai tout à coup en présence de Rose, qui fit un pas vers moi, s’arrêta toute surprise, et me dit en guise de salut :

– Monsieur Léon, que vous êtes devenu grand ! Je ne vous reconnais plus, maintenant.

– Mademoiselle, balbutiai-je d’une voix à peine intelligible, je remercie Dieu du fond du cœur de ce qu’il vous permet de rentrer saine et sauve dans votre patrie.

Nous étions en face l’un de l’autre à nous regarder, moi, avec des joues pâles et des yeux hagards ; elle, avec une remarquable liberté

 

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d’esprit, et sans autre signe d’émotion qu’un léger sourire qui n’exprimait qu’un certain étonnement causé par le changement de ma taille et de mes traits.

Était-ce là Rose, cette angélique enfant, dont la douce amitié avait jadis versé la lumière de l’espérance et du bonheur dans les ténèbres de mon mutisme ; dont je sentais encore les tendres serrements de main, dont la petite voix argentine chantait encore à mon oreille, dont les yeux bleus rayonnaient à mon approche du doux éclat d’une fraternelle affection ? – cette demoiselle, déjà aussi grande que sa mère, vêtue avec luxe, d’un port si majestueux et d’une beauté si frappante, qu’après un premier coup d’œil, je n’osais plus lever le regard sur elle ?

À mon trouble se mêlait aussi un sentiment de regret et d’amertume. En effet, je ne m’étais pas trompé : la Rose dont l’image avait vécu jusque-là dans mes rêves n’existait plus ; la douce illusion de mon âme s’était évanouie pour jamais.

M. et madame Pavelyn, qui croyaient que j’étais frappé du changement survenu dans la

 

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taille de leur fille, s’amusaient de mon embarras, et m’adressèrent quelques plaisanteries amicales.

– Mais, monsieur Léon, s’écria Rose, je puis à peine maîtriser mon étonnement. Quand je quittai Anvers la dernière fois, vous étiez encore un petit garçon ; vous êtes un homme maintenant !... Venez, asseyons-nous. Racontez-moi quelque chose de votre vie durant mon absence. Vous êtes content, n’est-ce pas ? Vous allez toujours bien ?

J’acceptai le siège qu’elle m’offrait. Sa voix était toujours aussi douce qu’auparavant ; mais il y avait dans son langage un ton de légèreté, d’autorité et de protection qui, en présence de ma profonde émotion, me parut une marque d’indifférence. Cette froideur me rappela à la conscience de ma situation. Je répondis à ses questions avec réserve et avec respect ; parfois aussi avec une chaleur mal contenue, surtout lorsque je trouvais l’occasion de lui exprimer ma reconnaissance, et de lui rappeler que je lui devais le bonheur de ma vie ; – que si jamais je pouvais obtenir quelques succès dans la carrière des arts, acquérir quelque renommée et honorer ma patrie, je n’oublierais point que sa généreuse

 

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bonté avait décidé de mon sort en ce monde.

Mademoiselle Pavelyn paraissait écouter avec plaisir, non seulement les témoignages de ma gratitude, mais encore tout ce que je disais. Il me fallut lui parler de mes études à l’Académie, des livres que j’avais lus, et des connaissances dont j’avais acquis par moi-même les principes.

Elle se montra franchement satisfaite des progrès de mon instruction, et me félicita de la pureté et de l’élégance de mon élocution. D’après son opinion, je pouvais me présenter maintenant dans la meilleure compagnie, avec l’assurance de n’y être jamais déplacé pour tout ce qui concernait l’esprit et les usages.

Sa voix et ses paroles avaient toujours le même ton protecteur qui me faisait sentir clairement quelle large distance le temps avait creusée entre elle et moi. Elle, qui me parlait et m’interrogeait, c’était mademoiselle Pavelyn, l’héritière d’un des plus riches négociants d’Anvers ; moi, qui lui répondais humblement, j’étais le pauvre fils de paysans à qui la générosité de ses parents avait donné un peu

 

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d’éducation et quelques chances de succès dans l’avenir. Il ne pouvait pas, il ne devait pas en être autrement, je le savais bien. Néanmoins cela m’arrachait ma plus chère illusion, et ce brusque désenchantement avait fait dans mon cœur une blessure saignante. Aussi tout ce que je disais était empreint d’une tristesse résignée ; il y avait dans toutes mes paroles une sorte de mélancolie douloureuse qui provoqua plus d’une remarque de la part de mademoiselle Pavelyn, mais qui résista cependant à ses encouragements.

Enfin elle cessa son interrogatoire, et commença à son tour à me faire le récit de son séjour dans le beau pays des oliviers. Elle me décrivit cette contrée avec tant d’admiration, et me parla avec tant de sentiment de la merveilleuse nature du Midi, qu’elle me fit vivre pour ainsi dire avec elle sur les côtes de la mer bleue.

Alors j’oubliai un peu mon chagrin pour écouter ses paroles enchanteresses. J’éprouvai une joie extrême, lorsque, par bonté sans doute, elle me rappela les amusements de notre naïve enfance, le beau jardin, les papillons, le pont sur

 

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l’étang, et même les petites figurines de bois qu’elle avait reçues de moi avec tant de plaisir. Je m’abîmais avec un oubli complet du présent dans le souvenir de ces temps bénis, et il me paraissait que le visage angélique de la petite Rose me souriait encore sous les traits plus sérieux de mademoiselle Pavelyn. C’était bien encore la même voix argentine, avec plus de sonorité et une plus grande richesse d’accent, toutefois ; mais toujours tendre et amicale, me semblait-il. Un nouvel espoir commença à briller dans mon cœur. Peut-être m’étais-je trompé ! peut-être la petite Rose, ce rêve de mon âme, n’était-elle que voilée sous une forme plus parfaite !

Mais cette pensée consolante fut bientôt étouffée en moi par l’arrivée de deux dames – une mère et sa fille qui avaient appris le retour de mademoiselle Pavelyn, et n’avaient pas pu attendre plus longtemps pour lui présenter leurs souhaits de bonheur.

Je m’étais levé, et, par respect, j’avais fait un pas en arrière. Après avoir échangé un premier salut avec Rose et sa mère, les deux dames me saluèrent également avec une amabilité toute

 

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particulière. Il y avait tant de cordialité dans leur sourire, qu’elles se trompaient évidemment sur ma personne et mes relations avec M. Pavelyn. Pendant que Rose parlait de son séjour à Marseille, pour satisfaire la curiosité de ces dames, celles-ci me considéraient avec un visible intérêt. La plus âgée surtout me quittait à peine des yeux, et m’adressait de temps en temps la parole pour me demander mon sentiment sur ce qui se disait. Elle paraissait éprouver pour moi de la sympathie et même un certain respect, car le moindre mot qui tombait de mes lèvres lui faisait incliner la tête avec une vive approbation.

Enfin elle manifesta ouvertement le désir de me connaître.

– Monsieur Wolvenaer est statuaire, dit Rose.

– Amateur ? demanda la dame.

– Non, un véritable artiste qui a donné pour but à sa vie de travailler pour la gloire de sa patrie.

La vieille dame haussa les épaules, et répondit avec un étonnement mêlé de regret :

– Je me suis trompée ; je croyais que monsieur

 

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était un cousin à vous.

Sa fille s’écria avec un sourire légèrement railleur :

– Ah ! monsieur est artiste ? On ne le dirait pas. Combien il y a d’artistes à Anvers aujourd’hui ! Avant-hier, à la soirée de M. Decock, il y en avait bien cinq ou six !

Mademoiselle Pavelyn s’aperçut certainement, à l’expression de mon visage, que les paroles des deux dames ne m’étaient pas agréables, car elle répondit avec intention :

– Cela prouve que le bon goût et l’amour des arts se répandent de plus en plus dans les hautes classes de la société anversoise. Il n’y a rien qui ennoblisse autant le commerce que la protection qu’il prête aux arts.

– Excusez-nous, ma chère demoiselle Pavelyn, répliqua la dame ; vous vous méprenez sur la portée de notre observation. Ce que ma fille voulait dire était tout à fait à la louange de monsieur. En effet, si tous les artistes étaient distingués et de bonne famille, comme monsieur, leur présence serait désirable partout ; mais, vous

 

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savez...

Ces derniers mots parurent affecter désagréablement M. Pavelyn, car il interrompit la dame et se mit à démontrer, avec une chaleur à peine contenue, qu’il était honorable au plus haut point pour un homme de s’élever dans le monde par ses propres forces ; et il termina, comme d’habitude, en se vantant qu’il ferait de moi un artiste remarquable, quoique je fusse le fils d’un de ses fermiers, d’un pauvre sabotier.

Le rouge de la honte couvrit mon front ; je serrai les dents par un mouvement nerveux ; je me sentais blessé et humilié.

Cent fois, M. Pavelyn avait rappelé, en présence de ses connaissances, que mon père était un sabotier. Il le faisait dans une bonne intention, et ne manquait jamais l’occasion de montrer qu’il mettait son amour-propre à faire du fils d’un paysan un homme bien élevé et un artiste distingué.

Pourquoi donc mon cœur saignait-il maintenant à la révélation de la profession de mon père ? C’était la première fois que je

 

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ressentais cette sensation. Aussi fus-je vivement choqué en découvrant en moi un pareil amour-propre, et je fis un effort violent pour surmonter mon dépit.

Les paroles de M. Pavelyn ne firent point sur l’esprit des deux dames l’effet qu’il en attendait. Dès qu’elles surent que je n’étais que son protégé, leur visage exprima soudain l’indifférence, ou quelque chose de plus désobligeant encore, et elles s’empressèrent de porter la conversation sur un autre sujet, sans me regarder davantage, absolument comme si je n’avais pas été présent.

Mon sang bouillait dans mon cerveau, et je faillis me trouver mal de chagrin et d’humiliation. Que n’eussé-je pas donné pour être en ce moment à cent lieues de Rose ! Je luttais désespérément en moi-même contre les révoltes de mon orgueil blessé, qui s’indignait contre mes bienfaiteurs mêmes ; mais je restai maître de mon émotion, et je ne trahis rien de ce qui se passait en moi.

Au bout d’un instant, deux messieurs entrèrent dans le salon, et les mêmes cérémonies

 

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recommencèrent. L’idée que j’allais subir une seconde fois la même humiliation me fit trembler. Sous prétexte que je dérangeais mes bienfaiteurs en ce moment, et que j’étais attendu ailleurs, je demandai à M. Pavelyn la permission de me retirer, lui promettant de renouveler ma visite dès le lendemain, dans la matinée.

La permission me fut accordée immédiatement, car j’étais de trop, en effet ; mais Rose même me dit de ne pas venir le lendemain, parce qu’elle devait sortir toute la journée avec sa mère pour faire visite à des amis et à des connaissances.

Je pris mon chapeau et sortis du salon après avoir salué tout le monde.

Mademoiselle Pavelyn seule m’accompagna jusqu’à la porte. Sans doute, j’aurais dû lui savoir bon gré de cette bienveillante attention ; mais la politesse de Rose était si cérémonieuse, et son salut : « Au revoir, monsieur Wolvenaer ! » sonna si froidement à mon oreille, que je sortis de la maison, le cerveau étourdi et le cœur brisé.

Un flot de pensées me traversa le cerveau ; je

 

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sentis l’impérieuse nécessité d’être seul pour me recueillir et débrouiller mes idées. Ma douleur faillit même déborder en pleine rue ; j’avais peine à comprimer les larmes qui gonflaient mon cœur oppressé, et je n’eus pas plus tôt ouvert la porte de ma chambre, que je me laissai tomber sur une chaise et me pris à pleurer à chaudes larmes.

Je demeurai longtemps immobile, écrasé sous le poids de pénibles réflexions. Enfin, l’épanchement de la douleur rendit un peu de lucidité à mon esprit. Je commençai à m’élever contre mon inexplicable égarement et à m’accuser moi-même de folie.

Qu’avais-je espéré ? qu’osais-je prétendre ? Rose n’avait-elle pas été aimable avec moi ? Quel droit avais-je d’exiger ou de souhaiter davantage ? La profession de mon père m’avait fait rougir comme un affront ! mon cœur s’était révolté contre mes bienfaiteurs ! C’était donc mon orgueil qui avait été déçu ! un amour-propre coupable avait donc chassé de mon cœur la reconnaissance ! les exhortations de ma mère n’avaient donc point été sans cause ! Ces conseils salutaires, je les avais oubliés ; j’avais honte de

 

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mon humble naissance, et j’avais osé croire que l’égalité et la familiarité continueraient à exister entre le pauvre protégé et la fille de ses riches protecteurs. Insensé que j’étais ! je ne le comprenais que trop maintenant : entre elle et moi, il n’y avait pas seulement la naissance, il y avait aussi le bienfait, tout un monde de distance !

Sous le poids de ces tristes pensées, je me levai brusquement et me mis à arpenter ma chambre de long en large ; j’avais peur de moi-même, et je me frappais le front avec amertume. L’orgueilleuse présomption que je croyais avoir découverte en moi me semblait horrible ; et si des larmes jaillissaient encore de mes yeux, elles prenaient leur source dans une sorte de rage aveugle contre moi-même.

Cette agitation finit par se calmer aussi. Alors, je me demandai ce que j’avais fait pour être jugé si sévèrement. N’avais-je pas le plus profond respect et la plus sincère reconnaissance pour mes bienfaiteurs ? Me sentais-je capable de manquer jamais par un mot, ou seulement par une pensée, à ce que je leur devais ? Et alors je

 

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m’écriai triomphant, avec une entière conviction :

– Non, non, plutôt mourir que de méconnaître jamais, par orgueil ou par ingratitude, les bienfaits reçus. Jamais, jamais !...

Vous souriez, monsieur. Je devine votre pensée. Vous vous dites que mon émotion pouvait bien avoir une autre cause ; qu’un sentiment plus égoïste que la gratitude m’avait rendu si sensible en présence de Rose, et m’avait fait désirer si vivement son estime et son amitié. En un mot, vous supposez que j’aimais Rose, non pas seulement parce qu’elle était femme et belle. Vous vous trompez. Si le germe d’un pareil sentiment était caché dans un des replis les plus secrets de mon cœur, comme les événements futurs le démontreront, à cette époque, il y dormait encore ignoré de moi-même, et son existence influait si peu sur mes idées, que, durant ce douloureux examen de mon cœur où j’avais essayé de sonder tous les secrets de mon émotion, je n’avais ni soupçonné ni redouté la présence d’un semblable sentiment.

Enfin, j’envisageai ma position avec plus de

 

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calme, et je finis par me moquer de moi-même, comme d’un esprit simple et naïf qui s’était créé un monde d’après ses souvenirs, et qui prolongeait indéfiniment son heureuse enfance, sans voir que le temps avait, de tous côtés, fait surgir la réalité pour dissiper en lui les illusions de ce rêve obstiné.

Il était donc naturel que ce désenchantement soudain m’eût fait du mal ; mais le coup ne pouvait se répéter : le bandeau était tombé maintenant, et désormais, j’envisagerais les choses sous leur jour véritable, d’un regard assuré, ainsi que le devoir et la raison l’exigeaient d’un adolescent qui allait devenir un homme.

À la suite de ces réflexions, je résolus, avec une remarquable tranquillité d’esprit, de me conduire envers mes bienfaiteurs, comme s’il n’y avait entre eux et moi d’autre lien que leur bienfait, et d’accepter mon sort tel que me l’avaient fait la bonté de Dieu et leur générosité.

 

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XIV

 

Après ce jour, Rose resta également bienveillante pour moi, et j’avais lieu d’être content de l’affection qu’elle me témoignait ; mais, malgré la résolution que j’avais prise de chasser de vains rêves, quelque chose manquait à mon bonheur. Une inquiétude secrète descendait comme un brouillard dans mon esprit. Le sentiment du devoir me donnait la force de cacher aux yeux de Rose et de ses parents cette mélancolie qui m’envahissait, mais non point de la surmonter entièrement.

L’amitié que Rose me témoignait et nos conversations les plus intimes ne s’écartaient jamais des règles de la plus stricte convenance, et jamais elle ne prononçait mon nom sans y ajouter le mot cérémonieux de monsieur. Son langage, toujours affable, était entouré d’une politesse trop étudiée pour être jamais familière et confiante.

Quant à moi, qui m’étais condamné au respect

 

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et à la déférence, et m’étais fait une loi de ne pas aller au-delà, il est facile de comprendre que son exemple m’imposait une réserve plus grande encore.

La conséquence de notre position respective fut que je ne me sentais plus tenté d’aller chez mes bienfaiteurs qu’autant que le devoir me le commandait. En revanche, je m’occupai davantage de ma statue, qui me représentait la vraie, la simple, la douce Rose, et qui me rendait ma sœur d’autrefois, ma chère petite mère ! Le plus souvent, il se passait une quinzaine de jours entre chacune de mes visites à la maison de M. Pavelyn ; car, autant que possible, je ne m’y montrais que le dimanche, jour qui, depuis des années, était celui où je ne manquais point de dîner chez mes bienfaiteurs.

Après trois mois de cette réserve, un changement radical se fit peu à peu et presque insensiblement dans la manière d’être de Rose à mon égard. Il y avait plus de sensibilité dans ses paroles, plus de cordialité dans son sourire ; elle commençait, me semblait-il, à désirer ma présence, et paraissait contente chaque fois

 

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qu’elle me voyait venir chez son père. Elle insinua même à ses parents de m’imposer comme un devoir une visite tous les huit jours.

Il lui vint une envie singulière de chanter au piano avec moi, et elle m’apprit les plus beaux airs qui étaient en vogue alors. Ma voix, disait-elle, avait quelque chose d’expressif, de sympathique, de pénétrant, qui lui plaisait. Souvent mon nom lui échappait sans qu’il fût précédé du mot monsieur ; mais, chaque fois, comme si elle était confuse de son oubli, elle se reprenait immédiatement, et répétait mon nom accompagné du mot voulu par la stricte politesse.

Il arrivait aussi que je voyais ses yeux fixés sur moi avec un regard étrange, dont la profondeur et la fermeté me faisaient frissonner sans que je comprisse pourquoi. J’essayais d’expliquer cette impression par la raison que ces regards étaient les mêmes que ceux qui brillaient dans les yeux de Rose lorsque nous étions enfants. Ce n’était donc qu’un souvenir qui me troublait...

Si Rose était toujours gaie et enjouée en ma

 

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présence, elle tombait par moments dans une inexplicable tristesse, et, au milieu de nos entretiens, elle s’absorbait dans d’étranges rêveries. Ses parents l’accusaient, en riant, de bizarrerie, et disaient que souvent elle se laissait aller à des songeries silencieuses pendant de longues heures, puis qu’elle s’abandonnait à des transports de joie tout à fait singuliers pour retomber immédiatement dans une mélancolie tout aussi inexpliquée. Ils croyaient que leur fille regrettait le beau climat et le ciel bleu de Marseille ; mais Rose, sans repousser absolument cette supposition, affirmait cependant qu’elle n’avait pas la moindre envie de quitter de nouveau sa ville natale.

Ainsi se rapprocha le mois qui amenait le jour anniversaire de la naissance de Rose. Ma statue était entièrement achevée, et j’avais déjà fait les préparatifs nécessaires pour la mouler en plâtre.

Lorsque mon travail fut avancé à ce point que je commençai à enlever au ciseau et à l’ébauchoir les lignes saillantes produites par les jointures du moule, ma chambre et l’escalier de la maison où j’étais logé furent tellement remplis de plâtre, que

 

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maître Jean en parla à M. Pavelyn, et lui dit que, depuis plusieurs mois, j’avais travaillé, pour ainsi dire sans boire ni manger, à une double statue, et qu’en ce moment je salissais sa maison autant que si dix maçons y travaillaient.

La description que maître Jean, mon hôte, fit de mes statues et de ce qu’elles représentaient, piqua tellement la curiosité de M. Pavelyn, qu’il voulut apprendre de moi-même à quoi j’avais travaillé si longtemps en secret.

Je lui avouai la chose telle qu’elle était, en ajoutant que je voulais offrir à Rose ma première œuvre d’art, et que je lui avais caché ce projet pour la surprendre plus agréablement en lui donnant ma composition tout achevée, si mon œuvre obtenait son approbation, comme je l’espérais.

Mon protecteur fut charmé d’apprendre que j’avais assez de confiance en mes forces pour exécuter seul une création à moi, sans consulter mes maîtres ni mes amis, et sans invoquer leur secours. Il parut très impatient de juger par ses propres yeux du succès de mes efforts ; il prenait

 

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tant d’intérêt à ce premier essai, il attachait tant de prix à ce premier produit de mon art, qu’il n’y eu pas mis plus d’amour-propre s’il l’avait entrepris avec moi, et s’il y avait travaillé de ses mains.

Je dus lui promettre de le mener à mon atelier aussitôt que mes statues seraient tout à fait sorties du moule, et que j’y aurais mis la dernière main.

Quelques jours plus tard, je conduisis M. Pavelyn dans ma chambre, et je lui montrai mon groupe achevé, placé sur un piédestal de bois, et éclairé en plein par le jour de ma fenêtre.

Il regarda mon œuvre pendant quelques minutes, sans rien dire. Mon cœur commençait déjà à se serrer à la pensée que ce silence était peut-être un signe de désapprobation, – lorsque tout à coup M. Pavelyn me prit la main, la pressa avec force, et me dit avec l’accent d’une émotion sincère :

– Léon, tu n’as pas seulement créé une belle œuvre d’art, mais, ce qui vaut mieux, tu es un bon et brave garçon. Ah ! je ne me trompe pas sur le sens de ta composition. L’ange de la protection

 

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qui s’élève au-dessus du groupe, c’est ma fille, n’est-ce pas ? Par un sentiment de délicatesse, tu as reproduit les traits de son visage tels qu’ils étaient à l’époque où nous avons acheté le château de Bodeghem. Elle est parfaitement ressemblante ; il me semble que toute cette époque revit sous mes yeux. Et ce petit garçon qui courbe la tête, qui est-il ? Léon, tu as trop d’humilité ; mais avoir fait de ta première création une marque de reconnaissance, c’est un acte qui t’honore. Léon, je suis content de toi.

Alors il se mit à énumérer en détail les mérites qu’il croyait découvrir dans mon œuvre ; son affection pour moi lui faisait assurément exagérer ses éloges ; car d’après lui, j’avais produit un chef-d’œuvre.

Je l’écoutais avec un joyeux battement de cœur et des larmes de bonheur dans les yeux. Elle est si douce et si séduisante la première approbation qu’un artiste reçoit comme le gage d’une future renommée ! Mon bienfaiteur admirait l’ouvrage de mes mains.

J’étais donc bien véritablement un artiste,

 

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peut-être encore hésitant et inhabile, mais un artiste cependant !

M. Pavelyn prétendait que ma composition était assez remarquable pour mériter d’être exposée publiquement, et il regrettait que, dans le cours de cette année, il n’y eût point d’exposition. Au milieu de ses réflexions, il se frappa le front tout à coup, et s’écria avec joie :

– Ah ! l’heureuse idée ! J’y suis, écoute... J’ai l’intention de donner cet hiver une grande soirée pour fêter le retour de ma fille, ou plutôt pour la produire dans le monde. Pourquoi ne la fixerais-je pas au jour anniversaire de la naissance de Rose ? L’après-dînée, tu lui feras présent de ton groupe. Je ferai préparer par les tapissiers, au fond de notre grand salon, une niche où l’on pourra placer ton œuvre. Le soir, elle sera le plus bel ornement de ma fête, et tous mes amis et connaissances, l’élite du commerce anversois, apprécieront et admireront ton talent.

Je hasardai quelques objections, et je tâchai de faire comprendre à mon protecteur que j’étais trop jeune et trop inexpérimenté pour me

 

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soumettre déjà au jugement du public ; mais la chose était arrêtée dans son esprit, et son idée lui souriait trop pour qu’il y renonçât.

Avant de me quitter, il prit toutes les dispositions relatives à l’exposition de ma statue, et lorsqu’il descendit l’escalier, il m’envoya encore des félicitations et des paroles d’encouragement.

Lorsque je rentrai dans ma chambre, je levai les mains et les yeux au ciel, en remerciant Dieu de cette faveur inespérée.

Je restai longtemps en contemplation devant ma statue : je m’en rapprochais, je m’en éloignais ; je tournais à l’entour, je bégayais des mots sans suite, je riais, je dansais... Dans mon ravissement je croyais en effet découvrir dans mon œuvre une foule de beautés qui m’avaient échappé d’abord, et je n’étais pas loin d’éprouver la même admiration que M. Pavelyn.

Enfin ma chambre devint trop étroite pour me permettre de donner carrière aux élans de la joie qui débordait de mon cœur.

Je descendis l’escalier quatre à quatre, et je

 

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m’élançai dans la rue. Ma poitrine était gonflée ; je marchais la tête levée et l’éclat de la fierté dans les yeux. Il me semblait que tous les passants devaient savoir qu’ils rencontraient un artiste. Dans mon agitation presque enfantine j’étais étonné de voir la plupart d’entre eux passer leur chemin sans même jeter un regard sur moi. Quoi qu’il en fût, je ressentais un bonheur ineffable, et je continuais à me promener avec ivresse, jusqu’au moment où l’heure de la classe du soir m’appela à l’Académie.

Mes camarades me trouvèrent maussade et ennuyeux, parce que je ne faisais pas attention à ce qui se disait autour de moi, et que je ne répondais point à leurs questions.

J’étais trop profondément plongé dans mes douces rêveries. Ce qui me troublait, c’était un heureux secret que je ne pouvais point profaner en le révélant à qui que ce fût.

 

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XV

 

Le jour si ardemment désiré était enfin venu ; encore quelques heures, et la brillante soirée allait commencer.

Mon groupe avait été transporté dans la maison de mon protecteur, et deux ouvriers étaient occupés à le placer sur un beau piédestal, d’après mes indications.

M. Pavelyn, qui était présent à ce travail, se frottait les mains de joie, et montrait une extrême impatience, parce que je l’empêchais d’aller chercher tout de suite sa fille et sa femme, sous prétexte que j’avais ça et là quelques corrections à faire à ma statue.

J’étais en proie à des transes mortelles ; tout semblait trembler en moi ; j’avais peine à reprendre haleine ; ma gorge était sèche, et quoique je sentisse l’émotion me brûler les joues, une sueur froide mouillait mon front.

Moment solennel ! Celle qui m’avait fait

 

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artiste allait jeter les yeux sur ma création.

Elle qui était et avait toujours été le but unique de toutes mes pensées, de mon espoir et de mon orgueil, elle allait me juger !

Son arrêt étoufferait-il la foi dans mon cœur, ou me donnerait-il des forces et un courage surnaturels ?

Que ma statue était belle et saisissante dans la niche somptueuse où elle s’élevait maintenant au fond du salon ! Comme elle ressortait bien sur la tenture de velours d’un rouge brun devant laquelle elle était placée ! Comme elle éclipsait, par son éclatante blancheur, la splendeur des riches ornements d’or qui l’entouraient de tous côtés !

En vérité, baignées ainsi dans une vive lumière, et caressées par le reflet vermeil de la tenture de velours, mes figures paraissaient animées ; on eût dit que le sang circulait dans leurs veines et qu’une vapeur éthérée, un fluide mystérieux, quelque chose d’impalpable et de transparent les entourait. Le regard des spectateurs devait être surpris et charmé au

 

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premier coup d’œil.

J’avais donc cent chances contre une que la première impression de mon œuvre sur l’esprit de Rose serait favorable. Quelle récompense ! quel gage d’un glorieux avenir !

Tandis que je m’oubliais dans l’admiration naïve de mes statues, M. Pavelyn fit sortir du salon les ouvriers, et il les suivit en me criant qu’il allait chercher sa femme et sa fille.

Je me pris à trembler comme un coupable qui attend son juge. L’arrêt qui allait être prononcé ne devait-il pas décider de ma vie ? Pouvais-je avoir foi en moi-même, lors même que le monde entier m’eût applaudi, si l’approbation de Rose manquait à mon talent ?

J’étais tellement ému en la voyant paraître dans le salon, que je sentis tout mon sang refluer violemment vers mon cœur, et que, le visage pâle comme un linge, je fus obligé de m’appuyer contre un meuble, pour ne point succomber à mon inexprimable émotion.

Rose s’approcha de ma statue et la contempla longtemps sans rien dire, tandis que M. Pavelyn

 

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lui expliquait que c’était un présent que je lui offrais, et faisait remarquer à sa femme et à sa fille que les traits de l’ange de la protection, comme il l’appelait, n’étaient autre que ceux d’une petite fille dont la pitié avait doté le pays d’un artiste distingué.

Rose n’entendait probablement pas les paroles de son père. Elle regardait mon œuvre avec ses grands yeux bleus tout ouverts.

Je voyais sa poitrine s’élever et descendre ; je voyais l’émotion monter à ses joues en nuages roses...

– Eh bien, que penses-tu de ce chef-d’œuvre, Rose ? On dirait qu’il te frappe de mutisme. C’est bien, n’est-ce pas ?

Rose me jeta un long regard, un regard si profond, que les battements de mon cœur s’arrêtèrent. Elle paraissait me demander quelque chose... mais quoi ?

– Ne sais-tu donc plus parler du tout ? lui dit son père en riant. Voyons, dis-nous ce que tu penses du premier ouvrage de Léon.

– Ah ! c’est trop beau, beaucoup trop beau !

 

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balbutia-t-elle.

Une rougeur plus vive colora son front, et, toute confuse de son émotion, elle se détourna de moi en appuyant ses mains sur ses yeux.

Dire ce que j’éprouvais est impossible.

J’étais étourdi ; tout se confondait dans mon esprit ; mon cœur débordait de bonheur, et je voyais devant mes yeux troublés toute une moisson de lauriers et de palmes qui s’étendait vers moi.

Je voyais l’avenir s’ouvrir et la foule enthousiaste applaudir de ses mille mains l’artiste que le suffrage de Rose, comme une parole magique, avait rendu capable d’enfanter des merveilles.

Enfin notre émotion se calma un peu, grâce aux observations plaisantes de M. et madame Pavelyn.

Alors on parla avec plus de détails de ma composition, et, pour surcroît de bonheur, j’entendis deux ou trois fois encore sortir de la bouche de Rose le témoignage de son admiration.

Elle ne me parlait guère cependant, et

 

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paraissait en proie à des pensées absorbantes ; mais ses yeux brillaient d’un éclat singulier, et, chaque fois que son regard s’arrêtait sur moi, j’étais remué jusqu’au fond de l’âme par une sensation inconnue.

Le temps se passa avec la rapidité de l’éclair ; nous n’avions même pas remarqué que la lumière du jour diminuait, et que le crépuscule commençait à tomber.

M. Pavelyn était joyeux et fier de mon ouvrage. Il parlait tout seul et esquissait avec complaisance l’avenir que sa protection m’avait préparé. Il ne m’abandonnerait pas avant que j’eusse acquis la fortune et la renommée ; beaucoup de jeunes artistes se voyaient arrêtés dans leur carrière par la nécessité de travailler de trop bonne heure pour gagner de l’argent ; mais il débarrasserait mon chemin de cette barrière, et me fournirait les moyens de ne m’occuper que de véritables œuvres d’art.

L’arrivée des ouvriers et des domestiques qui venaient éclairer les salons avertit M. Pavelyn qu’il était temps pour lui et ces dames d’aller

 

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achever leur toilette ; et il m’engagea à rentrer chez moi sur-le-champ, afin de m’apprêter également pour la soirée.

 

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XVI

 

Lorsque je revins dans la maison de mon protecteur, un grand nombre d’invités étaient déjà arrivés. À mon entrée, je fus ébloui par la richesse de la toilette des dames : tout ce que je voyais était soie, dentelles, or et pierreries.

J’aurais certainement hésité à me mêler à des personnes que leur fortune plaçait si fort au-dessus de moi ; mais M. Pavelyn me prit par la main, et, tout en me présentant à la société comme l’auteur de sa belle statue, il m’amena devant mon œuvre, qui était entourée d’un cercle de spectateurs.

Chacun m’adressa des paroles d’encouragement ; quelques personnes m’exprimèrent plus chaudement que les antres leur admiration pour ce premier début ; toutes me félicitèrent et me prédirent une carrière brillante. Pendant assez longtemps, je fus l’objet de l’attention générale.

 

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Rose s’était aussi approchée de ma statue. Elle paraissait recueillir avec plus de satisfaction que moi-même les louanges qui tombaient des lèvres des assistants, et chaque fois que l’un d’eux s’écriait : « C’est magnifique ! c’est parfait ! » la joie éclatait dans ses yeux, et un doux sourire illuminait son visage.

Que Rose était belle ce jour-là ! Dans la couronne de ses boucles blondes s’épanouissaient des roses blanches dans le calice desquelles resplendissaient des étincelles de diamants. Autour de son cou serpentait un collier de perles d’Orient aux reflets nacrés ; une robe de satin semé d’argent dessinait sa taille svelte, et flottait derrière elle en plis onduleux. Un flot de dentelles transparentes l’enveloppait comme d’une vapeur de neige ; mais ce qu’il y avait de plus séduisant et de plus beau en elle, c’étaient ses grands yeux bleus, l’aimable sourire qui entrouvrait ses lèvres, la distinction de ses traits délicats, et l’élégance de sa taille de reine.

Chaque fois que je la regardais, un frisson d’admiration et de respect parcourait mes veines. Elle faisait sur mon esprit le même effet qu’une

 

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créature surnaturelle, éblouissante de beauté et de majesté, qui serait apparue à mes yeux. Aussi, j’osais à peine jeter sur elle un regard furtif, même pendant qu’elle prenait une part, si sincère à mon bonheur, en causant de ma statue avec les invités.

La plupart des personnes présentes m’avaient déjà vu dans la maison de M. Pavelyn, et savaient que j’étais son protégé.

Je ne souffrais donc pas de le voir raconter et répéter avec mille détails, à tous ceux qui voulaient l’entendre, comment il avait découvert en moi d’heureuses dispositions ; et comment, grâce à sa seule perspicacité, la Belgique compterait bientôt un éminent sculpteur de plus.

Près de mon œuvre, je me sentais assez grand pour ne pas désirer une plus noble origine ; et même, quand M. Pavelyn, dans l’enthousiasme de son récit, déclara que j’étais le fils d’un sabotier, cette révélation ne me blessa point.

Elle fit cependant une impression pénible sur Rose, car elle frémit en entendant prononcer le mot fatal, et la rougeur du dépit ou de la honte

 

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colora son front.

L’effet ne fut pas moins défavorable sur la société, car un silence embarrassant succéda à l’animation de la conversation. Bien des lèvres se pincèrent dédaigneusement, et j’entendis derrière moi la voix d’une demoiselle qui murmurait à l’oreille de son voisin :

– Un sabotier ? un jeune homme si habile ? C’est vraiment dommage.

Insensiblement, l’attention des invités se détourna de ma statue, et l’on commença à se répandre dans les salons.

Les dames quittèrent les premières le cercle des curieux, et prirent place sur des sièges rangés le long des murs.

Deux ou trois messieurs seulement restèrent à causer avec moi de mon œuvre et de l’art en général. L’un d’eux était un homme d’un goût délicat et d’une science profonde ; il ne faisait pas comme les deux autres, qui me louaient sans savoir pourquoi, et me froissaient par leur insupportable ton de protection ; au contraire, il analysa ma composition sous mes yeux, devina

 

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mes intentions, et pénétra, à mon grand étonnement, les raisons des formes particulières que j’avais trouvées à mes figures. L’éloge, dans sa bouche, me remplit d’orgueil, parce que j’avais la conviction que son sentiment était fondé sur une véritable connaissance. Lorsqu’il critiqua quelques parties de mon groupe, il le fit avec tant de délicatesse, que sa critique m’éleva à mes propres yeux, parce qu’elle me prouva qu’il me jugeait assez artiste pour être en garde contre la prétention d’une perfection impossible.

Ma conversation avec le vieux monsieur dura longtemps, mais pas assez longtemps pour moi, cependant, car elle me devenait une source inépuisable d’encouragement et de foi, en même temps qu’elle augmentait mon amour de l’art.

Aussi, c’est avec regret que je vis cet entretien instructif interrompu par l’approche de trois ou quatre personnes qui vinrent chercher le vieux monsieur et l’emmenèrent vers une vieille dame, à côté de laquelle il s’assit sans s’inquiéter de moi davantage.

Alors, me trouvant tout à fait seul à côté d’un

 

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groupe de messieurs qui causaient, je laissai mes yeux errer dans le vaste salon. Quels flots de soie et de dentelles, quel étincellement de diamants, d’or et de pierreries que toutes ces dames rangées le long du mur ! Qu’elles étaient charmantes, les figures de ces jeunes femmes épanouies comme de fraîches fleurs au printemps de la vie ! Mais pourtant aucune n’était aussi belle que Rose Pavelyn.

D’autres que moi devaient être pénétrés de cette idée ; car, tandis qu’auprès des autres dames se trouvaient à peine un ou deux messieurs pour leur présenter leurs devoirs de politesse, autour de Rose se formait tout un cercle de charmants cavaliers dont l’empressement était un hommage rendu à sa beauté.

Entre tous, je distinguai un jeune homme remarquable par la distinction de ses traits, par l’élégance de ses vêtements, et par la grâce de ses manières, qui, plus que les autres, s’efforçait de captiver l’attention de Rose.

Un frisson glacial parcourut mes membres, comme si la vue de ce beau jeune homme m’avait

 

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effrayé. Une tristesse morne assombrit mon esprit. Mon cœur s’élança vers Rose avec violence : j’aurais voulu me trouver parmi les jeunes gens qui lui adressaient leurs galanteries ; il me semblait que j’avais bien quelque droit de prendre ma part de l’éclat qui rayonnait dans ses yeux, du joyeux sourire qui se jouait sur ses lèvres, des paroles aimables avec lesquelles elle remerciait ses adorateurs charmés.

Mais tous ces jeunes gens étaient les fils des plus riches maisons d’Anvers, et aucun d’eux peut-être ne possédait pas moins d’un million. Qu’étais-je, au contraire, moi ? Un pauvre garçon, le fils d’un sabotier, – M. Pavelyn venait de le dire, – et, pour toute fortune, je ne possédais qu’un cœur sensible, une foi profonde dans l’art, et quelque espérance d’un avenir glorieux.

Je reconnus clairement que, pour ce monde de la richesse matérielle, qui m’avait admis dans son sein comme son protégé, avec une sorte de pitié, je n’étais qu’une créature humble et inférieure, et que mon devoir me défendait sévèrement de m’y donner la moindre importance.

 

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Aussi, j’étais bien fermement décidé à me tenir autant que possible éloigné de Rose, pour ne blesser qui que ce fût et ne courir dans le chemin de personne. Néanmoins, le sentiment de mon infériorité m’était pénible, et plus d’une fois je me mordis les lèvres lorsqu’un mouvement autour de Rose ou les gestes de ses adorateurs me faisaient croire qu’ils étaient transportés par un mot spirituel, ou par le charme de sa conversation.

Je n’osais toujours point tourner les yeux vers l’endroit où elle se trouvait ; peut-être eut-on pu lire sur mon visage altéré ce qui se passait en moi ; et cette attention de ma part n’eût-elle point semblé une injure pour la fille de mes bienfaiteurs ?

Cette crainte fit que je me tournai tout à fait d’un autre côté, et que je résolus de diriger mes regards vers une autre partie de la salle. Mais bientôt je succombai à l’attraction puissante qu’elle exerçait sur mon âme, et mes yeux se portèrent de nouveau vers l’endroit où elle était assise.

 

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Il se fit par hasard une ouverture dans le cercle de jeunes gens qui se pressaient autour d’elle. Elle me vit ; nos yeux se rencontrèrent. Un sourire d’une douceur ineffable, une expression de joie et d’amitié rayonna vers moi ; elle me fit de la main un signe si amical et si charmant, que tous les jeunes gens me regardèrent avec étonnement. Le cercle se referma.

Il se passa en moi quelque chose d’étrange ; je levai la tête avec fierté, et il me sembla que j’avais grandi ; je respirai à longs traits, et, pendant que la joie inondait mon cœur, je promenai mes yeux avec assurance sur la foule des invités, comme si ce simple sourire de Rose m’avait fait plus noble et plus riche qu’eux tous.

Alors aussi je trouvai assez de force sur moi-même pour accomplir ce que je croyais mon devoir : je détournai mes yeux de Rose et résolus de ne plus l’exposer au danger d’éveiller, d’une façon défavorable peut-être, l’attention de la société par les témoignages de son amitié pour moi. C’était assez de son sourire pour que je n’eusse plus à désirer d’autres encouragements. Mon embarras avait disparu, et je me sentais tout

 

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à fait libre et léger d’esprit.

Alors je m’aperçus que je n’avais pas encore quitté ma première place, et que j’étais resté debout près de ma statue, immobile comme une sentinelle. J’imitai la plupart des assistants, je me promenai lentement à travers le salon, sans vanité, mais aussi sans trop d’humilité.

Dans un coin était assise, au milieu de plusieurs autres personnes, une vieille dame qui m’adressa la parole, et qui, après quelques compliments échangés, m’offrit un siège à côté d’elle, pour causer un peu de mon art et de ma statue, comme elle disait.

Je fus enchanté de trouver un prétexte pour m’asseoir, car je commençais à me fatiguer d’être debout.

La vieille dame était une femme d’esprit qui avait beaucoup voyagé et beaucoup lu ; elle me montra un grand amour de l’art, et me parla avec une vive admiration des magnifiques sculptures de l’Italie, des chefs-d’œuvre de Michel-Ange et de Canova. Elle m’indiqua aussi, avec une sagacité qui attestait une science véritable, les

 

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plus belles parties de ma statue, et exprima, la conviction que j’étais appelé à un brillant avenir. Une jolie demoiselle, qui était assise à côté d’elle, se mêla à notre conversation, et me charma par la poésie de son langage et par la séduisante douceur de sa voix. C’était la fille cadette de la vieille dame, et celle-ci me la présenta comme une excellente musicienne.

J’étais heureux pendant cet entretien avec les deux dames, et j’oubliai, de même qu’elles, sans doute, la distance qu’il y avait entre nos positions respectives dans le monde.

Je causais ainsi depuis une demi-heure à peu près, sans songer à autre chose, lorsque, par hasard, je tournai la tête vers Rose. Le cercle des jeunes gens qui l’entouraient s’était éclairci, et je pouvais maintenant la voir sans obstacle. Ses yeux étaient fixés sur moi ; mais il y avait, me semblait-il, quelque chose de triste et de douloureux dans son regard. Nul sourire ne vint, cette fois, éclairer son visage ; au contraire, ses lèvres se serrèrent, comme si elle voulait m’adresser un reproche ; mais elle détourna les yeux sur-le-champ.

 

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Je me trompais probablement quant à l’expression que je croyais avoir lue sur les traits de Rose. Pourquoi eût-elle été triste au milieu de cette fête joyeuse ? Peut-être était-elle sous l’influence d’un de ces accès de mélancolie auxquels elle était sujette. Quoi qu’il en soit, je n’eus pas le temps d’y songer plus longuement en cet instant, car les sons du piano se firent entendre, et peu après la voix sonore d’une jeune chanteuse retentit dans le salon, et captiva irrésistiblement mon attention par son expression pleine de sentiment et sa délicieuse harmonie.

Un jeune homme succéda à la chanteuse, et mérita également les suffrages de la compagnie.

Tandis que je causais musique et chant avec les dames, je remarquai que beaucoup de personnes, et même M. Pavelyn, engageaient Rose à se laisser conduire au piano. Elle paraissait refuser. Son père vint à moi et me pria de joindre mes efforts aux siens pour décider Rose à chanter. Il croyait que, si je voulais consentir à exécuter le grand duo que nous étions habitués à chanter ensemble, elle ne résisterait pas plus longtemps au désir général.

 

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Je suivis mon protecteur, et je proposai à Rose d’aller ensemble au piano et de chanter avec moi son duo préféré. Le beau jeune homme, qui n’avait pas cessé de se tenir à ses côtés, joignit ses instances aux miennes. Rose répondit qu’elle ne se sentait pas bien, que la chaleur du salon l’incommodait, qu’elle n’était pas disposée à chanter, et qu’elle saurait gré à la compagnie de vouloir bien l’excuser.

Je voyais sur son visage une tristesse profonde, quelque chose d’amer et de découragé qui me fit croire à la sincérité de ses paroles. Néanmoins, j’insistai encore, croyant que le chant dissiperait peut-être sa mélancolie.

Mais alors Rose me dit avec l’accent d’une souffrance plus vive :

– C’est cruel de me tourmenter ainsi, monsieur. Mademoiselle Pauline Vanden Berge est une excellente musicienne. Ne le savez-vous pas ! Elle a une plus belle voix que moi, et elle sait bien le duo. Pourquoi ne lui demandez-vous pas de chanter avec vous ?... Mais, par pitié, laissez-moi en paix.

 

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Je fus péniblement affecté du ton douloureux des paroles de Rose ; mais M. Pavelyn ne me laissa pas le temps d’exprimer mes regrets ; contrarié du refus de Rose, il me conduisit directement vers la demoiselle à côté de laquelle j’avais été si longtemps assis, et la supplia de vouloir bien chanter avec moi le duo désigné.

J’essayai de m’excuser et je fis quelque résistance ; car je n’avais qu’une connaissance très superficielle de la musique, et je courais risque de me rendre ridicule en trahissant mon ignorance ; mais mademoiselle Vanden Berge se montra si empressée, et M. Pavelyn m’engagea si instamment, que, presque sans le savoir, je me trouvai devant le piano, à côté de la jolie chanteuse. À mon grand étonnement, le duo alla passablement bien, et, après les premières notes, je me sentis stimulé par l’aisance et la sonorité de ma voix. Quand le morceau fut achevé, l’auditoire nous applaudit avec une satisfaction visible, et chacun, y compris mademoiselle Vanden Berge, me félicita de l’expression et de la pureté de ma voix.

Lorsque j’eus ramené ma partenaire à sa place,

 

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je m’approchai de Rose. Elle aussi me dit que j’avais chanté d’une façon remarquable, et mieux que jamais ; mais aussi, ajouta-t-elle, la voix de mademoiselle Vanden Berge se mariait si bien à la mienne !

Comme la même tristesse se peignait toujours sur son visage, je m’efforçai de la consoler et de lui rendre courage en lui disant que son indisposition ne tarderait pas à se passer.

J’appelai un valet pour lui faire offrir un rafraîchissement, et je lui conseillai de sortir quelques instants du salon pour prendre l’air. Elle refusa tout avec une sorte de langueur, et ne me cacha pas que le plus grand plaisir que je pusse lui faire serait de ne plus lui parler de cela et ne pas l’importuner davantage.

Dans l’intervalle, le piano avait fait entendre les premières mesures d’une valse, et déjà quelques couples, invités par ce prélude, s’apprêtaient à danser. Beaucoup de jeunes gens accoururent vers Rose, et se disputèrent l’honneur de danser la première valse avec elle.

Je fus repoussé, et je reculai à pas lents et tout

 

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pensif jusqu’au fond de la salle, pour ne pas gêner les danseurs.

Une grande tristesse descendit peu à peu dans mon esprit.

Je ne m’affligeais pas seulement de savoir Rose indisposée et obligée de se priver du plaisir de prendre part à la danse, mais il y avait dans le ton des paroles qu’elle m’avait adressées quelque chose dont je cherchais vainement à pénétrer la signification.

Je restai longtemps plongé dans mes réflexions, et j’avais presque oublié toute cette jeunesse qui s’amusait sous mes yeux. Les valses et les quadrilles se succédaient sans relâche sans que j’eusse pu dire combien de fois le piano avait interrompu ses joyeux accords.

La vieille madame Vanden Berge s’approcha de moi avec sa fille, et toutes deux se mirent à me plaisanter sur ma sombre rêverie. Elles m’assurèrent qu’elles s’étaient engagées à me faire danser bon gré mal gré. Ces cœurs généreux s’imaginaient que mon humilité m’empêchait d’inviter aucune des dames présentes, et que mon

 

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isolement, au milieu de cette nombreuse compagnie, devait m’embarrasser et me chagriner. C’était par bonté d’âme qu’elles étaient venues à moi pour me tirer de cet embarras.

J’eus beau m’en défendre, il n’y avait pas moyens de refuser. Il fallut faire danser la jolie mademoiselle Vanden Berge : elle-même me le demandait et il eût été impoli de décliner une si flatteuse invitation. D’ailleurs, quelques jeunes gens qui m’entouraient avaient l’air de rire de ce qu’ils appelaient ma sauvagerie ou mon manque d’usage.

Je conduisis donc mademoiselle Vanden Berge à la danse. De la place où je me trouvais, dans la rangée des danseurs, je ne pouvais pas voir Rose sans tourner la tête avec affectation.

J’avais le cœur gros, et, loin de trouver du plaisir dans l’aimable conversation de ma danseuse, je m’ennuyais horriblement. Néanmoins, par politesse, je fis de mon mieux pour cacher cette fâcheuse disposition de mon esprit et je dansai, du moins en apparence, aussi

 

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gaiement que les autres.

Poussé par une irrésistible curiosité à connaître quel était le jeune homme qui, sans le savoir, m’avait fait au cœur une blessure profonde, je demandai à ma danseuse qui il était. Elle me dit qu’il se nommait Conrad de Somerghem, et qu’il était le fils d’un riche banquier de la rue de l’Empereur. Ces détails augmentèrent mon inquiétude, et me firent redouter je ne sais quel danger.

Aussitôt que la dernière note du piano m’eut rendu ma liberté, et que j’eus remercié mademoiselle Vanden Berge de l’honneur qu’elle m’avait accordé, je fis quelques pas dans le salon pour me rapprocher de Rose. La chaise où elle avait été assise était vide, et, lorsque, après avoir enfin regardé autour de moi, je demandai à M. Pavelyn où était Rose, il me répondit avec un léger mécontentement :

– Elle s’est retirée dans sa chambre. Je ne sais pas ce qu’elle a ; c’est encore un caprice, un accès de mélancolie. Demain ce sera fini. Fais comme si tu n’avais pas remarqué la disparition

 

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de ma fille, sinon son absence nuirait à l’entrain de la fête.

J’errai encore quelque temps d’un bout à l’autre de la salle, plein de tristesse et en proie à une certaine inquiétude, comme si j’eusse été assailli par la crainte vague d’un malheur imminent.

Enfin mon cœur se serra si fort au milieu de la gaieté générale, que j’insistai à diverses reprises auprès de M. Pavelyn pour qu’il me permît de partir, ce qu’il finit par m’accorder.

Lorsque je passai le seuil de la porte, et que je mis le pied dans la rue, un long soupir souleva ma poitrine, et je pressai le pas dans la nuit pour m’éloigner du bruit de la fête et pour être seul avec mes douloureuses pensées.

 

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