La tombe de fer

Henri Conscience · Chapitre 1 sur 3 · partie 3/4

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La tombe de fer

Prologue

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

J’avais risqué ma vie pour sauver la vie à Rose ! Elle m’aimait pour cela, disait-elle, et ses parents m’étaient reconnaissants de ma reconnaissance et de mon courage. Je m’étais rendu digne de la protection de M. Pavelyn ; cet événement m’avait rapproché de Rose... et, en outre, Dieu, sans doute pour me récompenser,

 

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m’avait doué de la parole et m’avait tiré de mon abaissement moral. J’étais si fier et si joyeux que mes yeux étincelaient d’orgueil.

J’avais encore un peu de peine à parler, et souvent mon langage était confus. Je savais bien dire les substantifs, les noms des choses et des personnes ; mais l’enchaînement et la construction des mots m’embarrassaient.

Ma maladie avait eu si peu de suites, que, dès que le calme fut rentré dans mon esprit, je témoignai un grand désir de manger, et je demandai une tartine. Ma mère m’apporta un peu de pain émietté dans du lait, et il fallut me contenter de cela, quoique j’eusse assez grand-faim, me semblait-il, pour dévorer un pain de seigle tout entier. À mon désespoir, on ne me permit pas non plus de me lever, parce que le docteur l’avait défendu.

Rose causa lentement avec moi, et s’efforça, par mille démonstrations amicales, de me témoigner sa reconnaissance. Sitôt que je serais tout à fait guéri, nous irions jouer encore dans le beau jardin du château ; mais je ne devais plus

 

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avoir peur de l’eau, parce que le jardinier était déjà occupé à entourer l’étang d’une palissade à claire-voie et à construire sur le pont un nouveau garde-fou d’une solidité très rassurante.

L’aimable petite fille me quitta au bout d’une bonne demi-heure, pour aller annoncer à ses parents l’heureuse nouvelle de ma guérison. Elle revint dans l’après-midi, et m’apporta deux ou trois verres de gelée de framboise et de groseille, si rafraîchissante et si douce, que je ne me rappelais pas avoir jamais goûté rien de si bon.

Lorsqu’elle fut retournée chez elle, le docteur vint, qui dit que je pouvais me lever et commencer à manger peu à peu. D’après son opinion, j’étais tout à fait guéri.

Je passai toute la soirée de ce jour-là assis alternativement dans le giron de ma mère et sur les genoux de mon père, et je dus parler, parler encore et toujours, pour les charmer par le son de ma voix.

Lorsque ma mère m’eut couché dans mon lit avec une croix au front et un dernier baiser sur les lèvres, je m’assoupis tout doucement, et les

 

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songes les plus agréables, les plus heureux, bercèrent mon sommeil.

Le lendemain matin, je me levai comme s’il ne m’était rien arrivé, et je déjeunai avec mes frères et mes sœurs. Pendant toute la nuit, j’avais rêvé du beau couteau que Rose m’avait donné. Je me rappelai que M. Pavelyn me l’avait fait mettre de côté. Le couteau me trottait dans la tête, et j’aurais volontiers couru au château pour aller le chercher, si j’avais seulement osé risquer une pareille hardiesse.

Comme Rose ne venait pas, malgré ma longue attente, je sortis de la maison et je me promenai tout seul dans le chemin qui menait au château.

Bientôt je l’aperçus qui sortait avec sa bonne de la grille du château, et qui me faisait de loin des signes d’une joie extraordinaire. Quand elle fut près de moi, elle me prit la main, et me dit avec des transports de plaisir :

– Léon, Léon, j’ai une si bonne nouvelle !... Ah ! si tu savais ce que c’est, tu sauterais de bonheur. Moi-même, j’en suis si contente pour toi, que je sens battre mon cœur. Sais-tu où nous

 

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allons ? Chez ton père et ta mère. Ils doivent venir au château pour parler de toi.

– De moi ? Mon père au château ! murmurai-je étonné.

Elle répondit avec un grand sérieux et en baissant la voix, comme si sa bonne ne devait pas nous entendre :

– Léon, tu n’es qu’un enfant de paysan, n’est-il pas vrai ? Mon père le dit, du moins. Si tu restes toujours comme tu es maintenant, tu deviendras aussi un paysan, un pauvre homme qui doit, toute sa vie, faire des sabots ou travailler dans les champs. Mon père a dit que tu méritais un meilleur sort, parce que c’est toi qui m’as empêchée de me noyer. Il compte te faire instruire et te donner une bonne éducation. C’est ce qu’il veut dire lui-même à tes parents.

Profondément agité, quoique ne comprenant pas bien toute l’importance de cette nouvelle, je demeurai pensif et silencieux.

– N’es-tu pas content ? demanda-t-elle avec un accent de reproche. Tu devrais pourtant te réjouir ! L’instruction est une richesse aussi ;

 

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c’est par l’instruction que maint enfant de paysan est devenu un homme remarquable dans le monde... Et vois-tu, Léon, reprit-elle après une pause, j’aime beaucoup à jouer avec toi ; cependant je regrette que tu ne sois qu’un petit paysan. Mon père te fera étudier ; alors tu ne seras plus un paysan, et tu seras habillé convenablement ; alors surtout, en ville comme ici, je pourrai me promener et jouer avec toi. Nous serons ensemble comme frère et sœur ! n’est-ce pas beau ?

Je serais son frère ! cette pensée fit rouler des larmes sur mes joues ; alors seulement, l’avenir promis s’ouvrit devant moi avec tout son éclat et tout son bonheur.

– Oh ! c’est trop beau ! m’écriai-je, Rose, ma sœur ! C’est trop, c’est trop !

Nous fîmes quelques pas en silence ; puis elle me dit avec calme en me parlant comme une protectrice pleine de sollicitude, ou plutôt comme une tendre mère :

– Il faut être toujours bien sage, Léon, et bien étudier, entends-tu ? Je t’aiderai, je t’apprendrai

 

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tes lettres ; car je sais lire comme il faut, moi, en flamand et en français. J’ai beaucoup de livres avec de belles images : le Petit-Poucet, Peau-d’âne, Gulliver dans la lune. Si tu n’apprends pas bien, je te mettrai dans le coin ; mais, si tu fais bien attention et si tu es bien sage, je te donnerai des friandises et des bonbons. Ainsi tu apprendras bien vite à lire, n’est-ce pas ! et ma mère m’achètera de nouveaux livres où il y aura de belles histoires. Ah ! c’est alors que nous nous amuserons !

Pour toute réponse, je balbutiai quelques mots de reconnaissance. La vie qu’elle me dépeignait, et où je voyais plus loin qu’elle, me paraissait le bonheur suprême ; aussi je doutais qu’elle me fût réservée.

– Ma mère voulait t’envoyer dans un bureau, lorsque tu seras grand, reprit Rose ; mais mon père, qui t’aime beaucoup, Léon, dit que cela ne vaut rien. Il veut faire de toi un sculpteur. Un sculpteur est un homme qui fait des statues pareilles à ce dieu Mercure que tu as vu dans notre salle à manger : c’est un artiste ; et un artiste, dit mon père, est prisé aussi haut dans le

 

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monde que l’homme le plus riche.

– Ah ! devenir sculpteur, être votre frère !... m’écriai-je en levant les bras au ciel.

Nous étions près de notre maison, et nous entrâmes. Rose s’acquitta de son message. Mes parents s’habillèrent en toute hâte et furent bientôt prêts à suivre la jeune fille et sa bonne.

Depuis que Rose m’avait dit que son père voulait faire de moi un sculpteur, j’éprouvais un ardent désir de posséder le beau couteau et d’essayer tout de suite mon talent. J’en parlai à Rose, et elle me promit, en partant qu’elle le remettrait à ma mère pour me l’apporter.

 

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VII

 

Lorsque mes parents revinrent du château, une joie extraordinaire brillait dans leurs yeux. Ma mère m’embrassa avec transport sur les deux joues ; mon père me posa la main sur la tête avec un sentiment de fierté, et me prédît le plus beau destin.

M. Pavelyn avait demandé leur consentement pour me prendre sous sa protection ; il voulait me faire étudier, me faire donner une bonne éducation, et prendre soin de moi jusqu’au moment où je pourrais faire mon chemin dans le monde comme un homme. Il voulait me récompenser par là de l’acte de dévouement qui, selon lui, avait probablement sauvé la vie à sa fille.

Longtemps mes parents s’efforcèrent de me faire comprendre tout le prix de cette faveur, et de me prémunir contre l’oubli des devoirs et les entraînements de l’orgueil. Ils me

 

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recommandèrent de me montrer toujours profondément reconnaissant envers mes généreux protecteurs ; de me rappeler qu’ils étaient nos bienfaiteurs, et que je n’étais qu’un pauvre enfant de paysans ; de payer leur tendre sollicitude par une application constante ; de n’être jamais orgueilleux ; de rester vertueux, et surtout de ne point oublier que les humbles paysans que Dieu m’avait donnés pour père et pour mère, me chérissaient tendrement et ne formaient pas de vœu plus ardent que celui de voir leur enfant heureux.

Ces derniers mots, dans la bouche de ma mère, me touchèrent profondément, et ce fut par de douces caresses et par des baisers répétés, que je chassai de son cœur la crainte qui l’attristait.

Dès le lendemain, on m’envoya à l’école du village pour recevoir les premières leçons de lecture et d’écriture.

M. Pavelyn avait fait venir le maître d’école au château, lui avait déclaré ses intentions à mon égard, et lui avait promis, en sus de la rétribution ordinaire, une bonne récompense, si, par ses soins

 

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particuliers, il me faisait faire des progrès assez rapides pour regagner le temps perdu.

Cet instituteur était un homme plein d’activité, qui ne demandait pas mieux que de trouver une occasion de montrer son savoir et sa bonne volonté. Aussi, dès ce moment, il donna autant de soins à mon instruction que si j’eusse été son propre fils.

Chaque après-midi, dès que la classe était finie, j’allais au château jouer avec Rose. Durant une couple d’heures, nous folâtrions à travers le jardin, parce que M. Pavelyn, dans l’intérêt de la santé de sa fille, nous avait prescrit cet exercice. Ensuite nous allions au château jouer un nouveau jeu, où Rose trouvait plus de plaisir qu’à tous les autres : je devais m’asseoir à une table, et répéter dans un livre ma leçon de la journée. La bonne petite fille était ma maîtresse d’école. Elle me louait et me grondait avec un sérieux qui faisait souvent rire sa mère jusqu’aux larmes ; mais il y avait dans ses paroles tant d’amitié et d’encourageante douceur, que je ne quittais jamais le château le soir sans sentir plus ardent en moi le désir d’apprendre.

 

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Grâce à ces encouragements, et avec l’aide de pareils moyens, joints à une promptitude d’esprit naturelle, je fis en peu de temps des progrès étonnants, et bientôt je commençai à lire couramment ma langue maternelle.

M. Pavelyn, que son commerce obligeait d’aller presque tous les jours à la ville, nous rapportait toutes sortes de beaux livres avec des images, et nous nous en amusions si bien que, plus d’une fois, il fallut nous chasser hors de la maison pour nous faire prendre de l’exercice.

Rose avait commencé aussi à m’apprendre le français. À cette époque, notre pays était sous la domination de l’empereur Napoléon, et c’était seulement par la langue française que l’on pouvait devenir quelque chose dans le monde. Pendant que nous jouions dans le jardin, ma petite protectrice feignait, quelquefois, de ne pas comprendre le flamand. Il y avait de la prévoyance et de la générosité dans ce jeu enfantin ; car il me fit apprendre insensiblement une foule de mots et même de phrases entières de la langue française avant que le maître d’école me jugeât assez avancé en flamand pour

 

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m’apprendre les premières notions d’une langue étrangère.

Rose ne m’enseignait pas seulement à lire et à comprendre le français ; elle me reprenait chaque fois que je faisais un barbarisme, une faute grossière, ou que je commettais une balourdise. Elle me disait comment on doit se comporter en bonne compagnie, et ce que permet ou défend la bienséance. En un mot, tout ce qu’elle savait ou croyait savoir, elle me l’inculquait avec une douce persistance. Entre ses mains, le pauvre fils de paysans ressemblait à un morceau de cire qu’elle pétrissait et façonnait de manière à en faire une créature qui fût son égale par la distinction des goûts, la pureté du langage et le développement de l’intelligence.

Rose remplissait si fidèlement et si sérieusement son rôle de protectrice à mon égard, que madame Pavelyn l’appelait ma petite mère. Il arrivait souvent, lorsque nous étions occupés de nos livres, le soir, dans le château, et que je me hasardais à demander quelque chose à madame Pavelyn, qu’elle me répondît en plaisantant :

 

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– Votre petite mère vous le dira ; votre petite mère le sait bien.

Alors Rose levait la tête, et une fierté singulière brillait dans ses yeux. Elle était si heureuse de porter le nom de mère et d’avoir un enfant qui lui serait redevable de la lumière de son esprit et probablement du bonheur de sa vie !

Je savais alors parler très bien et fort distinctement ; on vantait même la sonorité de ma voix et la douceur de mon langage. Si, auparavant, lorsque j’étais enchaîné par les liens qui paralysaient ma langue, j’avais été un crieur furieux, maintenant j’étais devenu plus calme, et mon humeur était fort tranquille. Probablement mes études assidues avaient contribué beaucoup à donner cette gravité précoce à mon esprit enfantin ; mais les exhortations quotidiennes de ma mère y avaient contribué plus que toute autre chose. Chaque fois que je sortais de la maison pour aller au château, ma mère me répétait les mêmes paroles :

– Léon, n’oublie jamais ce que tu es et ce que sont tes bienfaiteurs. Reste sage, courageux et

 

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reconnaissant, mon enfant.

Ainsi vinrent l’automne et la saison de l’année où Rose devait quitter le château avec ses parents, pour aller passer l’hiver à la ville. Avant son départ, elle me renouvela vingt fois ses recommandations, pour que je n’oubliasse point d’apprendre et d’étudier avec application. Si je remplissais convenablement ce vœu, elle m’aimerait bien, et me donnerait beaucoup de belles choses pour ma récompense.

Lorsqu’elle fut assise dans la voiture qui devait l’emporter, et que je la regardai avec des yeux pleins de larmes, elle me cria encore d’un ton moitié sérieux, moitié railleur :

– Adieu, Léon ! étudie bien, et fais en sorte que ta petite mère soit contente de toi à son retour. L’hiver ne dure pas longtemps : il faut te dépêcher et apprendre bien le français, entends-tu ?

 

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VIII

 

Le maître d’école était fier de mes progrès surprenants, dont il s’attribuait seul le mérite. En effet, il ne pouvait savoir quelle part considérable Rose avait prise à mon instruction.

Le brave homme me citait, à plusieurs lieues à la ronde, comme une preuve de son savoir et de son activité ; et il s’ensuivit qu’il s’occupa de mon instruction avec un plaisir croissant et avec un soin tout particulier.

J’avançai si bien pendant cet hiver, qu’à la prière de mes parents je tins moi-même une classe dans notre maison, et que je devins le professeur zélé de mes frères et de mes sœurs.

Le printemps s’approchait petit à petit, et les arbres déployaient leur première verdure. Chaque jour, avant et après la classe, j’allais, jusque sur la grande route, voir si Rose ne venait pas encore.

Qu’elle restait longtemps absente ! Les lilas avaient fleuri, et étaient déjà flétris. Les cerises

 

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commençaient à rougir, et le château, avec ses persiennes closes, restait encore silencieux et solitaire au milieu du beau jardin !

Un jour du mois de juin, pendant que j’étais assis sur un banc dans la maison du maître d’école, parmi les autres enfants, et que j’apprenais la leçon qu’on m’avait donnée, M. Pavelyn parut tout à coup au milieu de la classe. Je poussai un cri ; et, tout tremblant, je tins les yeux fixés sur la porte, dans l’espoir de voir paraître encore quelqu’un ; mais je fus trompé dans mon attente.

M. Pavelyn ne fit pas attention à mon émotion. Il causa un instant tout bas avec le maître d’école, et lui demanda probablement si j’avais fait des progrès, car il me fallut montrer immédiatement tous mes cahiers. On me fit lire en français et en flamand ; on me fit faire une multiplication difficile ; on me fit montrer les villes et les rivières sur une carte géographique ; et M. Pavelyn lui-même me fit écrire en français quelques lignes qu’il me dicta à haute voix.

Lorsque j’eus subi toutes ces épreuves d’une

 

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manière satisfaisante, le père de Rose me tapa familièrement sur l’épaule, et me dit avec beaucoup de bienveillance :

– Tu as bien étudié, mon garçon ! Je suis tout à fait content de toi. Tu as bien employé ton temps, et tu t’es montré reconnaissant des soins de ton maître. Continue ainsi... Mais pourquoi me regardes-tu si singulièrement ? Tu me demandes si Rose est arrivé au château ? Je t’en parlerai tout à l’heure.

En achevant ces mots, il entra avec le maître d’école dans la maison, et me laissa livré à une incertitude pénible. Rose était-elle au château, oui ou non ? Elle était malade, peut-être ? Qu’est-ce que son père allait me dire d’elle ?

Au bout de quelques instants, M. Pavelyn rentra dans l’école et dit :

– Viens, mon garçon, suis-moi : tu as congé pour ce matin.

Je le suivis hors de l’école. Chemin faisant, il se mit à me raconter que madame Pavelyn avait été très souffrante cet hiver, par suite d’une inflammation des bronches. Elle était partie avec

 

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Rose pour Marseille, dans le pays où croissent les oliviers, pour s’y guérir de sa maladie de poitrine. À Marseille, madame Pavelyn avait un frère qui y avait fondé une maison de commerce. Rose devait passer quelques mois avec sa mère chez son oncle et sa tante. Rose n’était ni forte ni bien portante, et le séjour d’une contrée au climat si doux ne pouvait manquer de lui faire du bien.

C’est ce que je compris du récit de M. Pavelyn. Je ne répondis rien ; mais mes yeux étaient mouillés de larmes retenues avec peine. Le père de Rose le remarqua et tâcha de me consoler, en m’assurant que sa fille serait de retour avant la fin de l’année, et que je pourrais encore jouer avec elle, pendant l’été, dans le jardin du château. Il me dit beaucoup de choses aimables, m’encouragea à étudier avec ardeur, pour être à même de commencer bientôt mon apprentissage de sculpteur ; et il me fit entrevoir le bel avenir qui pouvait être la récompense de mon zèle. Puis il me donna à entendre qu’il viendrait rarement au château, et seulement pour quelques heures. Cependant il me permit d’aller chaque jour, après la classe, me promener avec

 

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mes parents et jouer avec mes frères et sœurs dans son beau jardin, tant que cela me ferait plaisir. En ce moment, M. Pavelyn n’avait pas le temps d’aller voir mes parents ; mais je pouvais leur annoncer qu’il irait certainement leur faire une visite la première fois qu’il reviendrait à Bodeghem.

Après ces paroles bienveillantes, il posa sa main sur ma tête, et me dit :

– Va, mon garçon, amuse-toi jusqu’à midi ; sois toujours sage et studieux : je resterai ton ami, et j’aurai soin que tu ne manques de rien en ce monde.

Il me quitta, et prit un chemin qui menait à la grande ferme.

La tête basse, et arrosant de mes larmes la poussière du chemin, je me traînai jusqu’à la maison, et je racontai à mes parents, avec les signes d’une véritable tristesse, tout ce que M. Pavelyn m’avait dit. Ils essayèrent de me consoler en m’objectant que quelques mois seraient vite passés, et qu’alors je reverrais certainement Rose. Enfin je me soumis à cette

 

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contrariété avec une sorte de résignation, et je m’appliquai avec plus d’ardeur qu’auparavant à l’étude des principes de la langue française.

M. Pavelyn revint plusieurs fois pendant l’été au château et à la maison de mes parents. Il se montra plein de bienveillance pour moi, et me fit même dîner deux fois avec lui ; mais si bien qu’il me traitât, sa généreuse protection ne sut point adoucir la douleur que me causait l’absence de Rose.

 

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IX

 

Un dimanche après midi, je me promenais sur la grande route à une demi-lieue de notre demeure. L’automne était déjà avancé, et les arbres commençaient à perdre leur feuillage.

Depuis un mois, j’avais le cœur gros comme si je ne devais plus revoir Rose. Mon courage était tombé tout à fait ; un voile de tristesse et de chagrin avait assombri mon esprit ; je ne pouvais plus étudier, et le maître d’école me reprochait tous les jours mon inexplicable distraction.

Je ne pensais plus qu’à elle du matin au soir, et, même pendant mon sommeil, je versais souvent des larmes amères. Jusque-là, j’avais écouté les consolations de ma mère ; j’avais espéré tant qu’avait duré le bon temps ; mais maintenant que les feuilles jaunissaient sur les arbres, que les matinées froides annonçaient l’hiver, une douloureuse incertitude avait étouffé peu à peu ma dernière lueur de confiance. Elle ne

 

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viendrait plus cette année à Bodeghem, – et, même, la reverrais-je jamais ?

Telles étaient les pensées qui me poursuivaient continuellement ; et, quoique je fusse bien convaincu qu’en aucun cas elle ne pouvait revenir avant le printemps suivant, il y avait quelque chose, peut-être une espérance secrète, qui me poussait à aller me promener bien loin sur la grande route, comme si mon âme voulait s’élancer à sa rencontre.

Ce jour-là, j’étais assis au bord de la chaussée, le dos tourné vers une jeune sapinière, et, plongé dans mes tristes réflexions, j’effeuillais machinalement les fleurs jaunes des chrysanthèmes, lorsque tout à coup le roulement d’une voiture attira mon attention. Je sautai debout avec un cri de joyeuse surprise. C’était bien la voiture de M. Pavelyn qui arrivait dans le lointain. Mais Rose y était-elle ? Pourquoi y serait-elle cette fois-ci, puisque la même voiture était si souvent venue sans elle à Bodeghem ?

Tandis que je demeurais immobile, flottant entre l’espoir et le doute, la voiture avait passé. Je

 

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n’avais pas vu Rose !... Mais tout à coup la glace de la voiture s’abaissa.

– Léon ! Léon ! cria sa voix douce.

Et j’aperçus sa figure angélique qui me souriait, et sa main qui me désignait avec des signes de joie.

La voiture s’arrêta ; je m’approchai lentement et en chancelant, quoique le cocher me criât de me dépêcher. Je tremblais, mon cœur battait violemment, et tout s’obscurcit devant mes yeux, comme si j’allais succomber à mon émotion ; mais le cocher me leva de terre, me posa dans la voiture, et ferma la portière.

Alors je regardai Rose dans les yeux, j’entendis sa voix me dire avec joie :

– Voici ta petite mère de retour !

Et je sentis ses mains presser les miennes...

Malgré tout ce que me dirent d’abord M. et madame Pavelyn pour me calmer, je ne pouvais surmonter mon émotion. Ils savaient bien que c’était le retour de Rose qui m’agitait ainsi, et cette marque de gratitude envers leur fille leur faire plaisir.

 

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Enfin les tendres paroles de Rose me rappelèrent à moi-même, et, à travers mes larmes, un sourire de bonheur rayonna vers mes bienfaiteurs.

– Mais, Léon, écoute donc ce que je te dis, s’écria Rose. Nous venons à Bodeghem pour te chercher.

Je la regardai avec stupeur.

– Oui, oui, pour te chercher : tu vas venir avec nous à Anvers. Tu auras un logement en ville, et tu deviendras sculpteur, artiste !

M. Pavelyn m’expliqua d’un ton plus calme quelle était son intention. Il ne pouvait rester au château avec sa famille que jusqu’au lendemain matin. Il causerait avec mes parents et arrangerait tout pour que je vinsse demeurer en ville avec lui. Les cours d’hiver de l’Académie venaient de s’ouvrir, et j’étais assez âgé pour ne pas perdre une année sans commencer mes études d’artiste. Quant à mes études scolaires, il me fournirait les moyens de les continuer en même temps.

J’allais devenir artiste, sculpteur ! j’étais si touché, si ému de cette heureuse certitude, que,

 

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dans mon égarement, je saisis les mains de mon bienfaiteur. Je les baisai à différentes reprises, et les arrosai de larmes d’amour et de reconnaissance.

Tandis qu’il me retirait sa main, en me recommandant avec attendrissement d’être studieux et attentif, la voiture s’arrêta devant la grille du château.

Dès que nous fûmes au salon, Rose commença à m’interroger pour savoir jusqu’à quel point j’étais instruit maintenant. Elle fut bien étonnée en reconnaissant que je l’avais dépassée en plusieurs branches ; mais elle fut flattée cependant d’être beaucoup plus versée que moi dans la langue française ; elle me fit lire et écrire, me reprit ou me loua selon que je subis plus ou moins bien les épreuves. En un mot, elle se fit de nouveau l’angélique protectrice du pauvre fils de paysans, et, moi qui aurais voulu être son esclave toute ma vie pour la voir sans cesse, je me soumis avec autant d’humilité qu’un enfant se soumet à sa mère. Rose me parla du beau pays où fleurissaient les amandiers et les oliviers, de montagnes hautes comme le ciel et de la mer

 

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bleue de Marseille. Elle me vanta la riche nature du Midi, son ciel pur et sa température saine et vivifiante. Et, en effet, je remarquai qu’elle n’était plus aussi pâle qu’auparavant. Le hâle d’un brun clair que le soleil du Midi avait répandu sur son visage lui donnait un air de force et de santé.

En causant ainsi de ces choses admirables et de l’avenir qui s’ouvrait devant moi, nous passâmes une soirée si complètement heureuse, du moins pour moi, que j’avais oublié le monde entier pour ne voir que ses doux yeux fixés sur les miens, et pour recueillir chacune de ses paroles, comme les sons d’une musique enchanteresse.

Je fus très étonné lorsqu’un domestique vint annoncer que neuf heures étaient sonnées au clocher du village, et qu’il était temps d’aller me coucher. Cette demi-journée n’avait pas duré une heure pour moi.

Pendant que je jouais au château avec Rose, oubliant tout, M. et madame Pavelyn étaient allés à la maison, et avaient manifesté à mes parents

 

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leur désir de m’emmener avec eux à Anvers le lendemain. Ma mère avait frémi à l’idée que son enfant le plus cher – le petit garçon que chacun admirait à cause de sa jolie figure et de ses grands yeux noirs – allait s’éloigner d’elle, pour toujours ; mais les parents de Rose lui avaient fait comprendre qu’un pareil sacrifice de sa part était nécessaire à mon bonheur à venir. D’ailleurs, il fut décidé que, tous les quinze jours au moins, je viendrais à Bodeghem, tant en été qu’en hiver ; M. Pavelyn promettait de payer ma place dans la diligence, à moins que, dans la belle saison, il n’eût l’occasion de m’amener dans sa voiture. Mes parents ne devaient s’inquiéter en rien des frais de mon entretien en ville, ni de mes vêtements, ni de mes menus plaisirs : M. Pavelyn pourvoirait à tout cela ; et, si je restais bon et honnête, si je voulais étudier avec zèle, il me protégerait et me soutiendrait jusqu’à ce que je fusse en état de me frayer un chemin dans le monde et de me créer une position indépendante.

Le lendemain matin, lorsque ma mère m’eut revêtu de mes plus beaux habits et eut fait un paquet du restant de mes hardes, elle se mit à

 

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pleurer en silence et à me serrer sur son cœur avec une tendresse inquiète. Mes sœurs et mes frères pleuraient également, et moi, bien qu’heureux entre tous, je soupirais et je sanglotais sur le sein de ma mère. Des larmes de douleur et d’inquiétude coulaient dans notre demeure, comme si l’adieu que nous allions échanger devait être éternel. Mon père seul résistait à son émotion, et tâchait de nous ramener à une idée plus nette de la réalité. Il n’y voyait qu’une faveur particulière du ciel, le bonheur d’un de ses enfants, et il lui semblait qu’au lieu de pleurer, nous devions être joyeux et remercier Dieu de sa bonté.

Lorsque la voiture de M. Pavelyn s’arrêta devant notre demeure, et que le moment fatal de la séparation fut arrivé, ma mère m’étreignit de nouveau sur son cœur en murmurant à mon oreille :

– Léon, mon cher Léon, aime toujours ta pauvre mère ! que l’orgueil ne te fasse jamais oublier que tu n’es qu’un pauvre enfant de paysans ; respecte tes bienfaiteurs, aie Dieu devant les yeux...

 

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Elle voulait en dire davantage, mais sa voix s’étouffa dans sa poitrine haletante.

Mes frères et mes sœurs vinrent tour à tour me donner le baiser d’adieu, et enfin mon père fit le signe de la croix sur mon front, et me donna sa bénédiction avec une simplicité solennelle.

Alors les larmes jaillirent en abondance sur mes joues, et j’eus un moment d’hésitation. J’étais prêt à courir vers ma mère, qui pleurait derrière la porte de notre maison, avec son tablier devant sa figure ; je lui tendais les bras, et j’allais demander à rester avec elle ; mais mon père et le domestique, pour abréger cette scène douloureuse, me portèrent dans la voiture.

Le fouet claqua... et les chevaux entraînèrent la légère voiture avec tant de rapidité, qu’en un clin d’œil notre maison et même le village natal avaient disparu à mes regards.

 

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X

 

M. Pavelyn avait aidé un de ses plus anciens serviteurs, qui avait été le magasinier de son père, à ouvrir une boutique d’épiceries. Cet homme demeurait avec sa femme dans la rue Haute, non loin de la Grand-Place, à Anvers. Comme ils n’avaient pas d’enfants, leur maison était beaucoup trop grande pour eux, et plus d’une chambre restait inoccupée. M. Pavelyn m’avait placé chez ces bonnes gens. J’y avais deux chambres pour mon usage, une chambre à coucher, et une autre pour écrire et dessiner.

Tout ce dont je pouvais avoir besoin, habits, livres, papier, argent, ils étaient chargés de me le donner ou de me le procurer à ma première demande, aussi longtemps qu’ils n’auraient pas reçu d’autres ordres de mon protecteur. Je mangeais à leur table, et, le soir, je m’asseyais avec eux à leur foyer.

Maître Jean et sa femme Pétronille étaient de

 

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braves gens qui me témoignaient une bienveillance silencieuse. Ils accomplissaient avec une scrupuleuse exactitude ce qu’ils étaient chargés de faire pour moi ; mais ils ne prenaient pas à leur pensionnaire un intérêt particulier.

Dès le second jour de mon arrivée à Anvers, un domestique de M. Pavelyn m’avait conduit à l’Académie, où l’on avait gardé une place pour moi.

J’étais dans la classe des ornements, et je dus commencer par dessiner des feuilles au trait.

Mes journées se divisaient ainsi :

Le matin, après mon déjeuner, j’allais à l’atelier d’un jeune sculpteur, chargé par M. Pavelyn de me donner des leçons, et j’y restais à dessiner des ornements jusqu’à ce que la cloche de midi m’annonçât qu’il était temps d’aller dîner. L’après-midi, j’avais deux heures pour faire mes devoirs d’écriture et pour apprendre mes leçons. Ensuite, j’allais à la maison de M. Pavelyn pour recevoir, en même temps que Rose, les leçons d’un professeur français. Nous passions le reste de la journée, jusqu’à l’heure

 

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des cours de l’Académie, à jouer et à causer, et parfois nous nous amusions au piano. Rose, qui savait déjà un peu de musique, essayait de m’apprendre les chansons qu’elle avait retenues. Elle ne chantait pas volontiers, cela lui fatiguait la poitrine ; et d’ailleurs sa voix, quoique douce et pure, était très faible. Moi, au contraire, j’avais une forte voix et des poumons solides. Quoique, par ignorance, je chantasse faux quelquefois, et que je traînasse le son comme les paysans ont coutume de le faire, Rose se plaisait à entendre ma voix sonore... Ou peut-être ne me faisait-elle chanter si souvent que pour apprendre à son protégé ce qu’elle savait de musique ? – Quoi qu’il en soit, notre vie, pour autant que nous pouvions être ensemble, était un paradis de douces jouissances et de bonheur enfantin.

Tous les quinze jours, j’allais à Bodeghem passer le dimanche et une partie du lundi avec mes parents. Ma mère, qui voyait bien que je la chérissais toujours autant, et que j’aimais à me trouver auprès d’elle, se consolait de mon absence et souriait à mon bel avenir.

Les autres dimanches, j’allais dîner chez mes

 

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bienfaiteurs, m’asseoir à table à côté de Rose, et jouer avec elle bien tard dans la soirée.

Ce que ma mère me répétait sans cesse était gravé profondément dans mon cœur. Je devais me rappeler toujours quelle distance il y avait entre mes protecteurs et moi. – Je ne l’eusse jamais oublié, car la conscience de ce devoir vivait en moi comme un sentiment pieux.

Mon extrême modestie, mon ardente gratitude, mon humilité vraie, étaient très agréables à M. Pavelyn, et il ne cessait de me vanter à tout venant comme un enfant doué d’un excellent caractère. Souvent il me présentait à ses amis ou aux personnes qui lui rendaient visite, en leur disant que j’étais l’enfant d’un sabotier et qu’il avait résolu néanmoins de faire de moi un artiste distingué. Il y mettait son orgueil, il avait sous sa protection le fils d’un paysan, – une pauvre créature ignorante, – et il voulait en faire un sculpteur qui honorât sa patrie par des œuvres sublimes. Il ne laissait échapper aucune occasion de proclamer le but de ses bienfaits et de prôner d’avance la carrière brillante qu’il voulait ouvrir pour moi.

 

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En ce qui concerne madame Pavelyn, elle m’aimait parce que son enfant jouissait de ma présence et en était heureuse.

Pendant cet hiver, la mère de Rose souffrit beaucoup d’un asthme, et elle toussait continuellement. Souvent elle parlait du beau pays près de la mer Bleue, disant que l’air de Marseille seul pouvait la guérir de sa maladie ; mais, d’un autre côté, elle ne pouvait consentir à vivre loin de sa fille ou à priver M. Pavelyn de la présence de son enfant.

À mesure que l’hiver avança et que les jours humides arrivèrent, la maladie de madame Pavelyn empira d’une façon inquiétante. Rose, constamment enfermée dans la maison, était redevenue pâle, et elle commençait aussi à tousser de temps en temps...

Alors M. Pavelyn prit un parti extrême. Malgré toutes les objections, il décida que sa femme irait à Marseille avec sa fille, et y resterait auprès de son frère, jusqu’à ce que la bienfaisante influence de l’air du Midi eût guéri la faiblesse de ses poumons. Rose s’y fortifierait également,

 

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croyait-il. Et, pour ne pas interrompre son éducation, on la mettrait pendant ce temps dans un des meilleurs pensionnats de Marseille. Une fois que cette décision fut bien arrêtée dans l’esprit de M. Pavelyn, il n’y eut plus à en revenir. Rose et moi, nous pleurâmes beaucoup à l’idée d’une aussi longue séparation ; mais c’était pour sa santé et pour la santé de sa mère. D’ailleurs, elle devait revenir en septembre ; et, si elle était bien portante, elle ne retournerait plus à Marseille. En tout cas, elle passerait tout un mois à Anvers.

Ce fut le 10 février 1808, à neuf heures du matin, que mes yeux pleins de larmes virent partir la chaise de poste qui m’enlevait de nouveau la lumière de ma vie.

Je levai vers le ciel mes mains suppliantes, et je demandai ardemment à Dieu la santé et la force pour elle.

 

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XI

 

J’approchais de mes quinze ans. Par suite de ma position particulière dans le monde, j’avais beaucoup réfléchi, et éprouvé des sensations très vives. Mon esprit et ma sensibilité s’étaient développés plus que mon âge ne le comportait naturellement. Maintenant que Rose n’était plus là, pour oublier un peu de bonheur qui me manquait chaque jour, je passais tout le temps que l’étude des arts me laissait disponible à lire des livres de toute espèce que M. Pavelyn achetait pour moi, ou que me prêtaient mes camarades de l’Académie. Rose, en partant, m’avait instamment recommandé de bien apprendre la langue française, pour que, plus tard, je n’eusse jamais à rougir, dans le monde, de mon ignorance ; mais ce n’était pas le seul mobile qui me poussât à orner mon esprit de toutes les connaissances qui se trouvaient à ma portée. J’avais pressenti que Rose, demeurant maintenant

 

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dans un pensionnat renommé, reviendrait très instruite dans toutes les branches dont se compose l’éducation. Faudrait-il qu’elle me considérât comme un garçon ignorant qui n’avait pas su profiter de la généreuse protection de son père pour devenir un homme bien élevé ? Peut-être y avait-il au fond du cœur du fils du sabotier un désir secret, de devenir son égal, du moins moralement, et de rester digne de son amitié et de son estime, même lorsque l’âge aurait approfondi l’abîme que la naissance creusait entre elle et lui.

À l’Académie, je faisais de notables progrès. En un an, je passai de la classe des ornements dans celle des figures. Je me dépitais pourtant d’être obligé de rester si longtemps dans les classes de dessin ; mais, si je continuais à m’appliquer avec ardeur, j’avais l’espoir de passer, à la rentrée des cours d’hiver, dans la classe de modelage.

Tous les quinze jours, j’allais dîner, comme auparavant, chez M. Pavelyn, et je devais porter avec moi mes dessins achevés, pour donner des preuves de mes progrès. Mon protecteur était content de moi et m’encourageait sans cesse par

 

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les témoignages de sa bienveillance et de sa générosité.

Ainsi le mois de septembre approcha insensiblement : Rose allait revenir !

Tous les jours j’allais sonner à la porte de M. Pavelyn pour demander à la femme de chambre s’il n’était pas arrivé de lettre.

Une après-midi, M. Pavelyn m’envoya un domestique à l’atelier de mon maître sculpteur, et me fit dire de passer chez lui.

Lorsque je parus en sa présence, il me montra, avec une tristesse mêlée de regret, une lettre de sa femme, et il m’apprit ce qu’elle contenait. Madame Pavelyn écrivait qu’elle ne se sentait pas encore bien guérie de sa maladie de poitrine, et qu’elle craignait de revenir précisément à l’entrée de l’hiver. Son mal empirerait infailliblement, croyait-elle. Elle suppliait son mari de lui permettre de rester jusqu’au printemps chez son frère, à Marseille. Cela vaudrait mieux aussi pour Rose, puisqu’elle s’instruisait à merveille, qu’elle se trouvait heureuse, et devenait chaque jour plus forte et mieux portante. Si cette longue absence

 

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faisait trop de peine à M. Pavelyn, et qu’il désirât vivement de revoir sa fille cette année, elle le priait de faire le voyage de Marseille pour se distraire et pour les venir voir. Ce serait pour toutes deux un bonheur dont elles lui seraient reconnaissantes toute leur vie.

M. Pavelyn était fort affligé du contenu de cette lettre ; mais enfin il se soumit à la nécessité : il résolut d’écrire à sa femme que son commerce ne lui permettait pas de quitter Anvers en ce moment, mais qu’il irait à Marseille au commencement du mois de mai pour chercher Rose et sa mère.

Je quittai la maison de mon protecteur le cœur plein de tristesse ; ainsi, sept à huit mois devaient encore s’écouler avant qu’il me fût donné de revoir Rose ! un siècle de vains désirs et de muets découragements !

Il n’y avait rien à faire, qu’à me résigner à la volonté du ciel. Ce qui contribuait un peu à rasséréner mon esprit et à distraire mes pensées, c’est que j’avais passé dans la classe de modelage, et que je commençais à façonner des

 

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formes humaines avec de l’argile. J’étais donc entré dans la carrière de la sculpture. Non seulement j’éprouvais un grand plaisir à satisfaire ainsi mon penchant naturel, mais, dans cette classe, je travaillais au milieu d’artistes de tout âge dont le langage spirituel et la gaieté me faisaient parfois oublier la plaie de mon cœur.

À la fin du mois d’avril, M. Pavelyn partit pour Marseille. Je comptai avec une exactitude impatiente les jours et les heures de son voyage. Dans ma pensée, je le vis arriver à Marseille ; une larme me tomba des yeux quand je me figurai les transports de Rose sautant au cou de son père ; je l’entendais demander :

– Et comment se porte Léon ?

Madame Pavelyn était décidément guérie ; sa fille était devenue forte et vermeille... Elles ne devraient donc plus retourner à Marseille !

Mais de quelle douleur et de quel désenchantement je fus frappé lorsque M. Pavelyn revint enfin ! J’étais sur le seuil de leur maison au moment même où la chaise de poste s’arrêta devant la porte. Mon cœur battait

 

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violemment ; j’étais pâle et tremblant d’émotion ; mes yeux avides tâchaient de voir à travers les parois de la voiture. M. et madame Pavelyn descendirent... Ils étaient seuls !

J’entrai derrière mes bienfaiteurs sans trouver une parole pour leur souhaiter la bienvenue. Madame Pavelyn, voyant mon trouble et ma pâleur, m’expliqua que Rose était restée à Marseille pour y terminer son éducation. Le séjour de cette belle contrée devait probablement améliorer et fortifier sa santé. D’ailleurs, elle était fille unique de parents très riches, et destinée par conséquent à voir la haute société. Nulle part mieux que là où elle était maintenant, elle ne pouvait se préparer, par une éducation brillante, à faire son entrée dans le monde.

Pour me consoler, madame Pavelyn me dit que Rose avait désiré vivement la suivre à Anvers, ne fût-ce que pour me voir une fois, mais qu’on n’avait pu accéder à ce désir, parce que son père ou sa mère eût été obligé de recommencer un long voyage pour la reconduire à Marseille. M. Pavelyn irait la chercher au mois de septembre, et elle passerait six semaines de

 

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vacances dans sa ville natale.

Ces explications me furent données à la hâte, car mes protecteurs étaient fatigués du long trajet qu’ils venaient de faire en chaise de poste, et ils montèrent immédiatement dans leur appartement pour se débarrasser de leurs habits de voyage.

Je m’enfuis chez moi, et je m’enfermai dans ma chambre. La nuit me surprit la tête couchée sur ma table, abîmé dans la douleur, et maudissant la cruauté du sort.

Pendant plusieurs jours, j’eus le cœur gros et l’esprit assombri ; mais peu à peu je me laissai consoler par les bonnes paroles de M. Pavelyn, et je concentrai toutes mes forces sur mes études. J’étais déjà dans la classe des antiques ; pas assez avancé toutefois pour travailler d’après ma propre inspiration ; mais le langage enthousiaste et plein de foi de mes camarades m’avait rempli d’ardeur et de confiance en l’avenir. Je comprenais maintenant que l’art est un moyen d’acquérir de la gloire et de la réputation dans le monde. Je tremblais d’émotion à l’idée que, si Dieu et la nature avaient réellement fait de moi un

 

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sculpteur, je pourrais devenir presque l’égal de Rose... Une pareille pensée me pénétrait d’une joie inexprimable, mais elle me faisait aussi trembler et pâlir, par la crainte qu’un semblable espoir ne fût l’inspiration d’un coupable orgueil.

Dans l’été de cette année, une maladie contagieuse désola certains quartiers d’Anvers. Une petite vérole d’une malignité extrême avait enlevé un grand nombre d’enfants, et même quelques hommes faits.

À la fin du mois d’août, lorsque M. Pavelyn s’apprêtait à aller chercher sa fille à Marseille, une de ses servantes fut atteinte de la petite vérole. On se hâta d’écrire à Rose qu’elle ne pouvait pas revenir cette année-là, parce qu’une maladie contagieuse sévissait à Anvers, et même dans la maison de son père. Madame Pavelyn, par un préjugé qui était encore assez répandu à cette époque, avait toujours refusé de laisser vacciner sa fille. Par conséquent, Rose était plus que les autres exposée au danger d’être atteinte du fléau.

Certes, je souffris cruellement d’être trompé de nouveau dans mon espoir, et de ne pouvoir

 

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revoir celle dont la charmante image et le sourire amical étaient toujours devant mes yeux. Mais, moi-même, j’avais eu peur en songeant qu’elle allait revenir en un moment si dangereux, et la résolution de ses parents m’avait réjoui. D’ailleurs, j’avais seize ans. J’avais donc atteint l’âge où l’esprit prend déjà quelque chose de la gravité de l’homme. La fréquentation d’artistes, souvent beaucoup plus âgés que moi, avait également contribué, pour une large part, à transformer ma naïveté d’enfant en une connaissance plus exacte et plus juste de la vie.

Comme l’absence prolongée de Rose m’avait fait faire de sérieuses réflexions sur ma position dans le monde, je compris enfin parfaitement que, dans son enfance, elle avait pu donner son amitié au fils d’un pauvre paysan, jouer familièrement avec lui, et même l’aimer comme un frère ; mais que, dans un âge plus avancé, une pareille familiarité blesserait les convenances du monde et nuirait peut-être à sa considération. La seule chose que je pusse espérer, c’est qu’elle prendrait plaisir aux progrès de son protégé, et, peut-être, qu’elle aimerait encore à se rappeler les

 

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beaux moments que nous avions passés ensemble dans notre heureuse enfance.

Voilà ce que me disait ma raison, quoique mon cœur se refusât à renoncer au rêve resplendissant qui était la lumière de mon âme. Rose était toujours présente à ma pensée ; non pas Rose telle qu’elle devait être aujourd’hui, mais la jolie petite demoiselle avec sa figure pâle et délicate, avec ses yeux bleus et ses petites lèvres rouges sur lesquelles était empreint un sourire d’amitié pour moi.

Ce souvenir m’était si cher, qu’à force d’y penser je tombai dans une sorte de fol égarement, et que je craignais parfois le retour de Rose. Telle qu’elle était à présent, elle ne pouvait plus, comme autrefois, accorder sa confiance et son amitié à l’humble fils de paysans, dont l’entretien et l’éducation étaient payés par son père... Et la Rose de la réalité ne tuerait-elle pas en moi le doux souvenir de jours plus heureux ? Ces souvenirs, qui vivent aujourd’hui dans tous les battements de mon cœur, ne perdraient-ils pas leur enchantement et leur charme ?

 

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Cependant je m’effrayai et m’affligeai extrêmement, lorsque je remarquai, vers la fin de l’été, que la respiration de madame Pavelyn devenait oppressée, et qu’elle toussait quelquefois... Ma crainte se réalisa. Madame Pavelyn allait retourner à Marseille, chez son frère, pour y passer l’hiver. Donc, Rose ne reviendrait pas à la maison non plus ; mais, l’automne suivant, on pourrait regarder son éducation comme tout à fait terminée, et alors elle reviendrait pour tout de bon à Anvers. Si la maladie de poitrine de madame Pavelyn n’était pas entièrement guérie alors, ce serait un signe que l’air du Midi n’y faisait pas grand-chose, et alors elle essaierait, à Anvers même, des remèdes plus efficaces.

Je me consolai de nouveau, autant que possible, du moins, et je m’efforçai d’oublier, ou plutôt d’adoucir mon chagrin par l’étude de l’art et la lecture de bons ouvrages.

À l’Académie, je modelais avec autant d’ardeur que de courage, d’après les belles statues que l’antiquité grecque a léguées à notre admiration. Dans l’atelier de mon maître, je

 

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m’exerçais à sculpter le bois et la pierre, et j’étais devenu fort habile dans cette branche.

Je n’abusais pas de la générosité de mes bienfaiteurs quoiqu’ils m’exhortassent à ne pas être trop économe, et à m’amuser parfois aussi avec mes camarades, comme le comporte la vie d’artiste, je modérais mes dépenses, et j’évitais de recourir à l’aide de mes protecteurs, comme si l’argent de ma mère suffisait à mon entretien.

M. Pavelyn avait une antipathie personnelle contre les artistes qui, par leur mise négligée, semblent attester leur manque de soin et leur ignorance des convenances sociales. Lorsqu’aux dimanches convenus, j’étais assis à table auprès de lui et qu’il remarquait dans mon costume quelque chose qui n’était pas convenable ou qui commençait à s’user, il le faisait immédiatement remplacer. Ajoutez à cela la régularité de mes traits, et vous comprendrez que je ressemblais plutôt à un fils de bonne famille qu’à un enfant de paysans, qui ne possédait rien au monde que la générosité de ses protecteurs.

 

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XII

 

Depuis six mois j’avais passé de la classe des antiques dans la classe d’après nature, qui était alors le plus haut degré de l’enseignement à l’Académie d’Anvers. Encore une année, et mes études artistiques allaient être terminées.

Peu à peu s’éleva en moi un désir impérieux d’essayer dans la solitude de ma chambre ma force créatrice. Cent fois déjà j’avais ébauché en terre glaise les inspirations de ma fantaisie ; mais ce n’était qu’un travail futile, destiné à être pétri de nouveau pour le modelage d’autres figures.

Cette fois, je voulais faire une œuvre consciencieuse, lentement, en y appliquant toutes les forces de mon intelligence, et avec la perfection que mon savoir me permettait d’y donner.

Rose avait accepté jadis avec amour l’ouvrage informe d’un pauvre enfant, et allumé ainsi dans son cœur le feu sacré de l’amour des arts.

 

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Maintenant, l’enfant était devenu un sculpteur, et il était assez confiant dans sa force pour mettre la main à une création spontanée.

À qui la première œuvre de l’artiste pouvait-elle être destinée, sinon à celle qui était la cause unique et la source de son existence intellectuelle, de son génie et de son espoir ?

Comme cette pensée me souriait ! Elle m’aveuglait à ce point que, quoique mes études fussent encore incomplètes, je ne doutais pas que je ne parvinsse à produire un chef-d’œuvre, et ce chef-d’œuvre dont les formes n’étaient que confusément dessinées dans mon cerveau, je l’admirais et je l’aimais d’avance avec une passion extraordinaire et une foi profonde.

Rose devait revenir dans deux mois ; je ne pouvais avoir achevé mon œuvre en si peu de temps ; mais l’anniversaire de sa naissance tombait à la fin du mois de janvier.

C’était une occasion pour lui faire cadeau du premier fruit de mes travaux, et ainsi j’aurais assez de temps pour réaliser mon projet avec le soin le plus minutieux. Je n’en dirais rien à

 

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personne, pas même à M. Pavelyn. La joie de mes bienfaiteurs serait d’autant plus grande si je pouvais les surprendre à l’improviste par une belle œuvre d’art bien réussie.

Après avoir longtemps rêvé et réfléchi, après avoir examiné cinquante sujets, et en avoir ébauché presque autant en terre glaise, je me décidai enfin pour un groupe qui devait représenter la Protection, et je parvins, non sans une longue étude à arrêter une composition définitive.

Sur un socle figurant un gazon était un enfant, un petit garçon, agenouillé, la tête courbée, et dans la posture d’une créature humble et qui a besoin de secours. Son bras s’appuyait sur le dos d’un agneau endormi, et sa houlette était à ses pieds.

À côté du berger, dans une attitude grave, se tenait un autre enfant, – une petite fille, – dont la main droite était posée en signe de protection sur la tête du petit garçon, tandis que sa main gauche s’étendait dans l’espace, comme si elle voulait dire :

 

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– Prends courage ! là-bas resplendit l’étoile de ton avenir.

J’étais dominé par les souvenirs de mon enfance et par des images qui vivaient dans mes yeux. Cela m’empêcha, quelque peine que je me donnasse, de suivre les règles classiques de l’école.

Mes figures n’étaient ni assez pleines, ni assez rondes. Il y avait dans leurs proportions une maigreur, une sorte de réalisme de formes qui s’écartait de la beauté grecque, mais qui se rapprochait des formes plus immatérielles et plus poétiques du vieil art chrétien, auquel on donne à tort l’épithète d’art gothique.

À mesure que mon œuvre avançait et que les têtes des statues que j’achevai d’abord prirent leur expression véritable, je commençai à sentir tant d’amour pour ma création, que je restais parfois des heures entières dans ma petite chambre solitaire, immobile, l’ébauchoir à la main, et tenant avec ravissement mes yeux fixés sur le visage de la jeune protectrice.

Il me semblait que ma statue vivait, qu’elle me

 

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parlait, et qu’elle avait une âme qui était en communication avec la mienne.

Une pareille folie vous fait hocher la tête ? En effet, monsieur, vous devez savoir par expérience que l’esprit de l’artiste s’envole parfois si loin, qu’il franchit les limites de la réalité et se perd dans les ténèbres de l’aberration. Mais vous comprendrez aisément ce qui m’enchantait ainsi dans mon propre ouvrage.

Il y avait, dans le sourire qui rayonnait du visage de la petite fille sur le pauvre petit garçon, quelque chose de si touchant et si profondément sympathique, que je tremblais chaque fois que je regardais le sourire de ma statue.

Ce n’était pas étonnant, n’est-ce pas ? Ce sourire avait la même expression qui avait illuminé le visage de Rose lorsqu’elle serra pour la première fois la main du pauvre muet dans l’humble maison de paysans.

Et faut-il ajouter que les traits du visage de ma statue n’étaient autres que ceux de l’angélique et délicate figure qui s’était gravée éternellement dans mon cœur ? Oh ! les années avaient sans

 

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doute bien changé Rose ! je ne la reverrais plus jamais telle qu’elle était sans cesse présente à mon esprit ; mais ma statue, du moins, ma chère création, la faisait revivre devant mes yeux, naïve, délicate, douce et charmante comme la caressante amie du pauvre petit Léon.

 

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XIII

Continuer : partie 4 sur 4