La Vedette

Yvette Guilbert · Chapitre 1 sur 2 · partie 2/4

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La Vedette

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Premierdi aperçut tout à coup Lourbillon et Fernand, et, cordial:

—Tiens! Lourbillon, par quel hasard! s’écria-t-il.

—Je suis venu, cher ami, exposa Lourbillon en s’avançant, vous présenter un jeune camarade à moi, pour que vous l’entendiez, et je suis sûr qu’après l’audition, vous me remercierez de vous avoir amené un numéro de cet acabit.

Premierdi jaugea Fernand d’un coup d’œil de maquignon. Puis, très bref:

—Un comique?

—Non. Un romancier!

—C’est bien raplapla…

—Une voix délicieuse!

—Monsieur!—jeta Premierdi à Fernand, c’est vingt francs qu’il faut que vous déposiez!

—Vingt francs! sursauta Lourbillon.

Fernand se reculait déjà, l’air gêné. Mais Lourbillon le rattrapa par la manche.

—C’est à prendre ou à laisser! prononça Premierdi avec flegme.

Lourbillon tira un louis de sa poche.

—Je prends!—dit-il,—ou plutôt vous prenez! C’est égal, vous en avez une santé, mon père Premierdi!

—Laisse donc, tu me revaudras ça plus tard! souffla-t-il à Fernand.—Il ne sera pas dit que, faute d’un louis, on aura mis la lumière sous le boisseau!

Sous la portière soulevée réapparaissaient Smith et Clodomir. Clodomir, le chapeau à la main, retraversa le bureau, s’inclina et disparut. Smith chuchota, ricanant, à Premierdi:

—Il a payé l’insertion: 50 francs! plus un abonnement à l’Étoile que je lui ai collé d’autorité: 25 francs. Ça marche!

—Ça marche! oui! mais pas encore suffisamment. Il faudrait un appoint sérieux.

Smith se frappa le front:

—Patron! l’appoint, je l’ai! seulement, il faut que je vous fasse un aveu pénible.

—Un aveu, Smith?

—Une confession. Voilà, voilà bien deux ans que je n’ai pas expédié le service de l’Étoile des Concerts!

Premierdi bondit. Les voleurs n’aiment pas être volés. Il foudroya Smith de ses yeux furibonds.

—Bénissez le Seigneur notre Dieu, patron! car c’est cette circonstance qui vous sauve. Du reste, vous n’avez rien perdu. Les abonnés de l’Étoile ont trop le trac de s’y voir éreintés pour protester. Ils achètent le journal, voilà tout. Et c’est encore un bénéfice! Mais cela n’est rien. L’important, c’est que, n’ayant pas envoyé tout ce papier, je l’ai conservé chez moi! Et il y en a bien douze mille kilos! Depuis deux ans, songez donc! Ça représente de la galette, douze mille kilos de papier! Paper is money! C’est le voyage de nos trois Arbicos! Patron, remerciez-moi.

Premierdi suffoquait. Mais il ne protesta que faiblement. Il dit:

—Positivement, Smith, vous m’épatez! Enfin, ce qui est fait est fait!

Ce dialogue édifiant n’avait pas été sans estomaquer Fernand quelque peu, mais Lourbillon le réconforta. Et d’ailleurs, quoi! la sagesse était de ne s’étonner de rien! et c’est pourquoi, quelques instants plus tard, tandis que Smith emmenait les Beni-Ben-Mouctar, après leur avoir expliqué à sa manière l’ingénieuse combinaison qui les concernait—le jeune homme, accompagné au piano par l’universel Premierdi (cet honorable industriel possédait tous les talents!) roucoula, de sa voix la plus suave, les meilleures mélodies de son répertoire. L’épreuve réussit à souhait, et, séance tenante, le vieux crocodile lui fit signer un engagement au concert des Bateaux-Fleuris (Auteuil-Point-du-Jour). Dans trois jours, il débuterait.

Ce n’était pas encore les Ambassadeurs! mais tout vient à point à qui sait attendre… dit-on. Les cent paliers de la gloire se montent marche par marche… et les phénomènes sont rares qui peuvent enjamber plusieurs étages à la fois—si ce n’est pour les descendre!

IV

La berge de la rive droite de la Seine, au Point-du-Jour, sous le viaduc d’Auteuil, n’est peut-être pas un rendez-vous de noble compagnie; mais elle est, toutes proportions gardées, un charmant séjour, quand même, pour une foule de gens qui, tout comme les gentilshommes de l’auberge du Pré-aux-Clercs, doucement y passent la vie, à célébrer le litre à seize et l’amour!

Ce paysage nautique et excentrique, Trouville des purotins, plage d’été pour bourses plates, est égayé de mille attractions diverses.

L’odeur des pommes de terre frites, l’arôme vespéral des absinthes, les rugissements des orgues tournants des manèges de chevaux de bois, le grincement, sous les portiques des gymnases en plein vent, des anneaux où se balancent les trapèzes et les escarpolettes, la cloche des bateaux-mouches, le sifflet des trains de ceinture, tout cela se mêle et se conjugue en un charivari de fracas et de senteurs d’une originalité brutale.

Et puis, il y a les «concerts»!

Ce sont, juste au débarcadère de la ligne Pont-d’Austerlitz-Auteuil, des séries de bâtisses aux prétentions de chalets, munies chacune d’une salle de spectacle et d’une scène comportant, s’il vous plaît, rideau, décors, portants, manteau d’Arlequin, à l’instar de la Capitale, et des rangées de fauteuils d’où l’on peut, tout aussi bien qu’ailleurs, applaudir aux inepties en vogue et aux chahuts les plus nouveaux.

Le concert des Bateaux-Fleuris n’est pas le moindre de ces sanctuaires artistiques; et, ce lundi-là, jour de gouape et de flemme, de balade et de rigolade pour le Parisien des ateliers, toutes les travées en étaient bondées, du parterre aux galeries!

Fernand, casé en cet établissement par l’astucieux Premierdi, n’avait, en somme, pas trop à se plaindre pour ses débuts. On ne l’avait pas déporté dans un désert.

Aussi, son trac était-il carabiné! et, en attendant son tour de paraître, regrettait-il déjà, dans la coulisse poussiéreuse, son établi de tailleur et ses grands ciseaux à étoffes…

Pourtant, l’excellent Lourbillon, qui, afin de se trouver là, avait renoncé à un beau cachet pour Mantes (sept francs et le voyage), le réconfortait de tout son zèle et lui prodiguait les encouragements de son autorité. Peines perdues! Fernand se sentait les mains moites dans ses gants blancs tout neufs.

—Il me semble, confessait-il piteusement au comique, que je ne pourrai même pas ouvrir la bouche! J’ai les mâchoires serrées, là, au milieu des joues.

Mais Lourbillon, haussant les épaules, supérieur:

—C’est la fièvre d’avant les victoires, parbleu! Henri IV était comme cela, les matins de bataille! Seulement, lui, ce n’était pas resserrement, au contraire! Ah! Ah! (on est comique… ou on ne l’est pas!)

Mais Fernand ne se déridait pas aux facéties… historiques du camarade. Tout à coup, drrring! drrring! une sonnerie tinta, la voix de l’avertisseur cria: «A vous, Fernand!» et légèrement poussé en avant, avec un affectueux: «Vas-y et épate-les!» le débutant se trouva devant le trou du souffleur, face aux trois cents faces du public, et vit brusquement se lever vers lui, comme pour le battre, le bâton du chef d’orchestre: «Un! Deux! Trois! Partez!»

Derrière la scène, et les yeux collés à des déchirures de la toile de fond ou aux interstices des châssis du décor, les cabots de la maison, hommes et femmes, guettaient leur nouveau compagnon avec la sympathique attention d’une bande de chats pour une souris égarée dans leur grenier.

Pauvre souris! Pauvre Fernand! Avec quelle allégresse eût été accueillie la moindre note fausse! Mais cette joie fut refusée à ces messieurs et à ces dames. A la fin du premier morceau, une tempête d’applaudissements éclata dans la salle, tempête à laquelle se mêla, de la coulisse, le tonitruant bravo de Lourbillon ravi.

—Qu’est-ce qu’il a, celui-là? Il est fou! grogna l’actuel «romancier» de la troupe, en se retournant avec mauvaise humeur. Ce cabot se faisait la tête de Polin, parce qu’il s’appelait Polas, anagramme de son vrai nom qui était Salop, tout bonnement; et le succès de l’intrus n’était pas sans lui inspirer quelque inquiétude au sujet de la sécurité de sa situation.

Car, au concert comme ailleurs, ce n’est pas le talent qu’on jalouse… c’est la place et l’argent qu’on prend. La sympathie va plus volontiers à un grand artiste pauvre qu’à un grand artiste riche… et pas par compensation ou générosité! Non! au contraire! Il est des gens qui ne peuvent plus dire du bien d’un artiste dès qu’ils savent qu’il devient riche! Ce sont de piteux caractères, n’est-ce pas? Mais les hommes se méfient tellement les uns des autres qu’ils ont inventé des lois et des règlements de police pour se protéger contre leurs réciproques vulgarités; ils se savent de petites âmes, de petits cœurs et de petits cerveaux, alors ils ont fait des juges, des commissaires, des huissiers et des sergents de ville! Quel aveu!

Mademoiselle Azemia, la «fine diseuse» (qui confond toujours alibi avec contretemps et épargne avec épave…), grande fille si plate, si longue, qu’on l’appelle la «chanteuse à rallonge», répondit d’une voix pointue comme ses coudes:

—Tais-toi donc! Tu vois bien que ce monsieur est de la claque!

—Et toi, de la clique, Bébé! riposta Lourbillon qui avait entendu.

Mais Fernand avait recommencé à chanter et un «chut!» du régisseur, gros de menaces d’amende, interrompit ce colloque au verjus.

Encore une fois le public trépigna d’enthousiasme. Les cannes s’en mêlèrent. Deux, trois rappels! Il n’y avait pas à dire mon bel ami, la tape n’était pas accordée!

Parmi les spectateurs, au cinquième rang, et très emmitouflée dans une voilette mystère à grands dessins, une dame, dont tout ce qu’on pouvait affirmer, c’est qu’elle était blonde et potelée, poussait de véritables cris d’extase et avait retiré ses gants pour produire plus de fracas avec ses mains nues. Du délire, quoi!

L’heureux Fernand ne distinguait point ces détails, enivré qu’il était de sa réussite et les yeux brouillés d’émotion.

Quand il rentra dans la coulisse, la froideur glaciale des autres «artistes» put le renseigner, mieux encore que la chaleur du public, sur l’authenticité de sa victoire. Par contre Lourbillon lui ouvrit ses bras, comme un père noble à la grande scène de réconciliation, et le régisseur, le tumulte continuant dans la salle, malgré le rideau tombé, dut venir annoncer que M. Fernand aurait un deuxième tour de chant, à la fin de la seconde partie du concert.

Bravo! bravo! bravo! Rideau! nom de Dieu!

—Hein? mon fils! la goûtes-tu, la gloire? la goûtes-tu bien? s’emballa Lourbillon, tout larmoyant.

Le baryton Polas s’était contenté jusqu’ici de sourire d’un petit air dédaigneux; mais l’annonce du régisseur sembla soudain l’inciter à une détermination farouche. Il cracha violemment sur le plancher, et après avoir presque bousculé Lourbillon et son élève, il s’élança au dehors, en marmonnant:

—Attends un peu! J’te vas en fiche, moi, un second tour de chant!

Car la musique n’adoucit pas toujours les mœurs. Le baryton Polas, avant de charmer les oreilles des hommes, sur les bords fleuris qu’arrose la Seine, avait mené la viande aux abattoirs de la Villette. Il avait, avant l’habit noir et le plastron blanc, porté la veste bleue et le tablier rouge, et s’était connu boucher avant qu’on le connût chanteur.

Il avait gardé de nombreuses relations dans son ancien monde, et malgré l’élégance acquise de ses manières et la parfaite aristocratie de son langage d’aujourd’hui, il était encore mieux à l’aise avec Bubu de Montparnasse qu’avec le comte d’Haussonville et préférait le largonji des loucherbèmes au vain papotage des salons… où les duchesses étaient des poires… dont il n’aurait pas voulu se payer les pommes!... (O virtuosité de la langue française!!) Justement, beaucoup de ses amis—il disait «poteaux» dans l’intimité—exerçaient, à deux pas des Bateaux-Fleuris, sur la berge, une foule de métiers modestes, quoique lucratifs: le bonneteau, la passe anglaise, la rouge et la noire!

D’autres camarades à lui, trop beaux pour faire quelque chose, venaient souvent, le lundi, et les autres jours aussi, du reste, villégiaturer dans ces parages. Et Polas songeait que ces messieurs n’avaient pas leurs pareils pour organiser un boucan, souffler dans des clefs forées, et chiper aux pattes une réputation naissante.

—Ça sera rare—marmonnait l’ulcéré gentleman, longeant le fleuve, en sifflet, tube et escarpins—si je ne dégote pas par là le gros Victor et sa tierce!

Le gros Victor et sa tierce, c’est-à-dire cinq ou six de ses copains, étaient en effet, non loin du viaduc, dans le fossé des fortifications, allongés le ventre dans l’herbe et la cravate lâche, se laissant vivre!

—Tiens! ce vieux Salop!

—Polas!

—De cœur!

—Il passe, et repasse!

—Et le voilà!

Le baryton des Bateaux-Fleuris expliqua sans plus tarder «ce qui l’amenait». Il y avait un sale petit type, avec une voix de grenouille, qui voulait lui soulever sa place au concert. Il fallait, dare dare, aller lui faire ramasser la pipe—lui, Polas, se chargeait de placer les frères mirontons!—et chuter ce Fernand de malheur, de façon à lui ôter pour toute sa vie l’idée et le goût de montrer sa viande sur les planches!

C’est ainsi (tout se recommence!) que les amis de Pradon montèrent jadis une cabale contre la Phèdre de Racine.

Dix minutes après, les amis de Polas étaient à leur poste, assis en rang d’oignons sur des chaises supplémentaires. La pancarte, à droite de l’orchestre, glissée dans sa rainure par la main experte du contrebassiste, annonça: Fernand! et un murmure flatteur courut dans l’auditoire.

Fernand parut, on applaudit.

Mais alors, le gros Victor émit tout haut cette appréciation:

—Oh! la! la! c’tte gueule!

Et derrière lui, la tierce approuva en chœur:

—C’qu’il est moche, c’t’outil-là!

—Assez! taisez-vous! la ferme! protestèrent cependant plusieurs spectateurs furieux et scandalisés.

Mais la plus furieuse et la plus scandalisée, c’était la dame blonde et potelée du cinquième rang des fauteuils. Elle avait brusquement relevé sa voilette mystère, et foudroyait de ses yeux bleus (les yeux bleus de Blanche Mésange en personne) l’impertinent gros Victor.

Et comme celui-ci, roulant les épaules, demandait en goguenardant à ses interpellateurs:

—Quelle ferme?

—La vôtre, espèce de barbeau! glapit, exaspérée et toutes griffes en avant, l’admiratrice de Fernand.

Dès lors, ce fut réglé. Si le baryton Polas avait grandi à la Villette, la divette Blanche Mésange avait poussé à Charonne, Aussi le gros Victor en prit pour son grade. Soutenue et encouragée par la salle tout entière, la douce enfant lui vida sur la tête une hottée d’épithètes choisies. Et la ritournelle de la chanson de Fernand n’était pas encore terminée, que les cabaleurs, expulsés par l’indignation générale et la menace universelle, étaient obligés de décamper, non sans avoir encaissé quelques bourrades. A la porte! à la porte! les marlous!

Et Fernand chanta, n’ayant perçu de cette exécution sommaire, qu’un léger brouhaha et sans avoir vu—l’ingrat!—la vaillante paludine, championne de sa gloire!

En revanche, le gros Victor, lui, l’avait bien regardée, pour la reconnaître au besoin, et le besoin s’en faisait sentir! On allait y secouer les puces, à cette paillasse-là! A-t-on jamais vu une morue pareille! Et dessalée, oui! avec ses belles fringues! Attends un peu!

Ce langage, pour n’être pas celui des cours, est indiscutablement celui des Ponts…

Aussi, quand le concert prit fin et que Blanche Mésange, discrètement, se dirigea vers l’embarcadère, car il n’entrait pas dans son plan de se faire reconnaître par Fernand,—elle était venue là, est-ce qu’elle savait seulement pourquoi? et si elle s’en doutait, se l’avouait-elle? Non, bien sûr!—il y eut tout à coup une poussée dans la foule, et la chanteuse se trouva instantanément entourée par une dizaine de voyous en tricots marrons, bouchers le jour et rôdeurs la nuit, de filles en cheveux, dont la coiffure à la chien ne varie en rien, qu’elles soient du White Chapel de Londres, du Bowery de New-York, ou des Fortifs parisiennes—pour quelle raison se coiffent-elles toutes semblablement…? Est-ce une enseigne internationale?—gigolettes et gigolos, dont les propos grossiers, cyniques, s’abattirent sur elle, dru comme grêlons.

Éperdue, Blanche tournait sur elle-même, tentant vainement de forcer le cercle de ses persécuteurs. Et déjà les mains devenaient brutales, les yeux mauvais et les mots plus boueux, quand soudainement, à droite, à gauche! pan! pan! deux coups de poing providentiels abattirent deux des malandrins; Blanche fut débloquée et vit à ses côtés, s’escrimant vaillamment du biceps et du jarret, Fernand et Lourbillon.

Ils passaient, gagnant eux aussi le bateau, lorsque ce rassemblement insolite avait attiré leur attention, et qu’à leur immense stupeur, ils avaient d’un coup d’œil reconnu, en péril, leur jolie camarade. Tous deux s’étaient compris d’un regard et avaient immédiatement couru sinon au canon, du moins aux gnons!

Surpris d’abord, le gros Victor et sa tierce s’étaient vite remis d’aplomb, et quoique Lourbillon et Fernand fussent assez robustes, l’un, plus très jeune, et l’autre, avec son bras à peine remis, devaient fatalement succomber, malgré l’appui que leur prêtait, à grands coups d’ombrelle dans les figures, Blanche Mésange qui, en même temps, ne cessait de crier: «Au secours! A l’assassin!» d’une voix qu’on entendait certainement jusqu’à Grenelle!

Inutile de dire que les badauds, dès les premiers coups, s’étaient héroïquement dispersés, selon le principe du bourgeois parisien «qu’il faut laisser ces gens-là régler leurs affaires entre eux!»

Heureusement les clameurs de Blanche avaient été entendues sinon à Grenelle, du moins à Auteuil, car, tout à coup, six agents dégringolèrent l’escalier du pont avec un grand bruit de bottes.

—Vingt-deux! hoqueta un des combattants, et, comme un vol de moineaux, la bande s’éparpilla, pfut! et disparut. Deux corps restaient pourtant étendus sur le terrain: Fernand, qui au dernier moment de la bataille avait reçu, au côté, un formidable coup d’os de mouton, et le gros Victor, lequel, ayant avalé avec son œil gauche le bout de l’ombrelle de Blanche, s’était évanoui de douleur et n’avait pas repris connaissance.

Chez le commissaire, on s’expliqua. Le gros Victor fut dirigé sur l’infirmerie du Dépôt. Son compte était bon! Quant à Fernand, il avait une côte enfoncée. État grave nécessitant des soins. «A l’hôpital!» ordonna le magistrat.

Mais, à ce mot, Blanche Mésange bondit.

—Jamais, monsieur le commissaire! Si vous m’y autorisez, j’emmènerai monsieur chez moi, voilà tout!

—Hem! hem! fit Lourbillon, discrètement.

Le commissaire sourit:

—Si personne ne voit d’inconvénient à cela, mademoiselle, moi, je vous y autorise pleinement.

—Oh! merci, monsieur le commissaire!

Blanche était dans le ravissement, le rôle d’ange gardien et de sœur hospitalière l’emballa pour la jolie préface qu’il allait mettre au roman d’amour qu’elle pressentait inévitable entre elle et Fernand…

Dans le fiacre qui les ramenait au pas, à Paris, Lourbillon, assis sur le strapontin et qui regardait la tête pâle de Fernand presque inanimé retomber sur l’épaule de la jeune femme, dit, tout à coup:

—Ah! ça! mais c’est très joli, tout ça! Mais comment va le prendre ton sénateur?

Elle réfléchit une minute, et ajouta:

—Il ne le prendra pas… il le laissera!

—Mais c’est la dèche pour toi, ça, ma fille, sursauta Lourbillon.

—Eh bien? Et puis après? fit lentement Mésange.

V

L’abat-jour rose de la lampe estompait de langueur le profil amaigri de Fernand, couché dans un grand lit aussi large que long, sous une courtepointe de satin et sur des oreillers fanfreluchés de dentelles.

Blanche Mésange entra sur la pointe des pieds, en peignoir, en pantoufles, et les cheveux défaits. Un petit cartel, sur la cheminée, sonna dix heures.

La soirée était silencieuse. A peine si, à travers les épais rideaux fermés des fenêtres, le bruit d’un roulement de voiture, de loin en loin, montait.

Mésange était là… hypnotisée par les mains de Fernand, qu’il avait telles qu’elle les aimait… longues, moelleuses et fines, les doigts ronds, effilés, les ongles durs, brillants et bombés, dont Mésange avait fait une toilette minutieuse pendant les sommeils profonds du blessé… Que ces mains lui plaisaient! Comme elle en pressentait la joie sur sa chair d’amoureuse, le frisson sur sa nuque!... Comme elle en devinait les timidités impatientes, les indiscrétions, les caresses lentes, les souplesses chaudes et moites, les contacts affolants!... Car, il y a des mains d’amour comme il y a des chairs d’amour, des mains si voluptueuses! et les doigts voluptueux sont les baisers du bout des bras… des mains froides aussi… des mains gaies, tristes, grotesques, comiques, tragiques! poilues, velues comme des araignées et des pattes! des mains spirituelles et des mains bêtes, bonnes et chipies, et sympathiques et antipathiques, des mains si tendres!... et des mains si dures! des frôleuses et des chastes, des mains combattantes, des mains résignées de victimes, dolentes et ouvertes, comme celles de la statue d’Élisabeth d’Autriche, à Salzbourg; des mains de croix, des pauvres mains de martyre qui pressentent le clou, des mains si faibles, si pitoyables qu’elles auraient dû désarmer les doigts féroces, formidables et fermés, les doigts bougeurs des assassins et des marlous…

Comme les bouches, les doigts ont leurs mystères… leurs attirances… et leurs secrets, et Mésange, immobile et comme fascinée, admirait aussi les lèvres de Fernand, en observait le sourire d’émail, la ligne arquée, ronde et lisse, la muqueuse humide et rouge, ombragée d’une petite moustache. Ah! la belle bouche! Jeune et fraîche, aux ivoires intacts, propres et sains!

—Des dents aussi belles que les miennes, pensait Mésange… et sa volupté, latente jusqu’ici, s’éveillait, irritée, aiguë, devant cette bouche tentatrice, qu’elle pressentait amoureuse et gourmande, éclairant le visage de Fernand d’un étroit soleil d’émail luisant et vivant!... Cette fois, vous êtes amoureuse, Mésange!...

—Quelle différence entre ces lèvres-là et certaines autres bouches… Celles en biais des ironistes méchants et des voyous, gicleuses de rosseries et de crachats; bouches lippues et saignantes des fêtards et des impudiques; bouches cracheuses, postillonneuses; bouches à tout faire des hommes prostitués, bouches à baves épileptiques, bouches avachies et puantes des piliers de cafés, mangeurs de fumée et buveurs d’alcools, rappelant le port de Marseille en temps de peste! Ameublements de gencives, cassés, pourris, noirs, jaunes, nauséabonds! et qui, c’est inimaginablement vrai, trouvent quand même d’autres bouches de bonne volonté, pour les respirer et les aimer, sans autre charité humaine que le plaisir qu’elles y trouvent! Amour de la charogne et de la pestilence! Mais les femmes n’ont ni goût, ni dégoût, a dit Théophile Gautier! Et les hommes, nés malins, sont parvenus à leur faire croire qu’ils ont le droit d’être salement laids! et les bétasses ont gobé cela! Ah! les roublards!

Fernand fit un mouvement et ouvrit les yeux.

—Comment vous trouvez-vous? Avez-vous bien dormi? interrogea la jeune femme en se penchant tendrement sur lui.

—Ah! soupira Fernand, avec un sourire de reconnaissance; mon sommeil a été bon, mais mon réveil est meilleur encore puisque vous voici!

Il prit la main de Blanche et la baisa. Puis tous deux se turent. Et le tictac de la pendulette, seul bruit vivant dans la chambre, sembla, durant un instant, rythmer le battement de deux cœurs.

Il y avait huit jours que Fernand, recueilli, soigné, dorloté par la chanteuse, vivait là, dans l’appartement où on l’avait transporté après la «bataille-du-Point du Jour», comme disait Lourbillon, volontiers grandiloquent.

Le pauvre garçon avait été sérieusement meurtri. Le médecin, pour réduire la fracture d’une côte, dûment rompue, avait dû multiplier ses visites. Mais, plus que toutes les ordonnances de cet homme de science, la sollicitude passionnée de la garde-malade avait efficacement agi.

Blanche laissait complaisamment sa main sur les lèvres de son blessé, et nulle raison ne militait pour que cette caresse prît fin, quand un léger coup fut frappé à la porte.

—Entrez! qui est là?

La tête de la bonne, effarée et sournoisement égayée tout ensemble, se montra dans l’entrebâillement de l’huis.

—Eh bien! Charlotte, quoi? qu’est-ce que c’est que cette figure? Le feu est à la maison?

Charlotte répondit:

—Madame! c’est Monsieur!

—Ah! c’est Monsieur? Et puis après! Qu’il entre!

—Monsieur attend madame dans le salon. Il a dit comme ça qu’il ne voulait pas déranger madame!

Elle s’inclina sur Fernand qu’elle reborda avec un soin maternel:

—A tout à l’heure, ami. Soyez sage! Ne remuez pas, le docteur l’a défendu!

Le sénateur, confortablement écroulé sur un fauteuil crapaud, lisait la dernière heure du Temps, la face bouleversée entre la correction poivre et sel de ses favoris sérieux.

Il se leva galamment à l’apparition de sa bonne amie; celle-ci, gênée à l’idée qu’elle allait peut-être lui faire une grosse peine à cet homme attentif, correct et respectueux—sait-on bien jamais, après tout, quand un homme vous aime ou ne vous aime pas? et si c’est quand il le montre ou quand il le cache, qu’il tient le plus à vous?—Mésange, intimidée, attendait qu’il parlât le premier.

—Voici une semaine que j’ai reçu votre lettre, ma chère amie… Alors, vous croyez qu’il me suffit de savoir que vous avez généreusement ramené chez nous un jeune homme, blessé dans une rixe au Point-du-Jour, et que, depuis, vous vous révélez une véritable sœur de charité, dosant les juleps, sucrant les tisanes, couchant sur un lit pliant pour que votre hôte soit plus à son aise dans… notre lit! Je le reconnais, c’est fort beau et je m’incline. Notez que je ne vous demande pas ce que vous étiez allée faire au Point-du-Jour, qui n’est pas, que je sache, un endroit fréquenté par la meilleure société… ou le monde élégant? Tant que votre jeune homme a été malade, votre bon cœur a eu raison; mais, à présent que ce malade est presque bien portant, il me semble que votre cœur exagère… Ce n’est plus de l’assistance publique, ma belle enfant, c’est de l’hospitalité de nuit! Allez-vous le laisser partir? Non! Vous le gardez? Tout comme le Guritan de Ruy Blas (vous devez connaître cela, chère, c’est du théâtre!) je ne suis plus d’âge ni d’humeur

A disputer le cœur d’aucune Pénélope Contre un jeune gaillard si prompt à la syncope.

Et je préfère m’effacer discrètement au lieu de m’obstiner sottement. Je garderai, chère mignonne, un souvenir exquis de votre grâce, et j’espère que vous voudrez bien vous rappeler quelquefois que je fus pour vous un ami fidèle, affectueux et dévoué, qui…

Blanche ne lui en laissa pas dire davantage; éclatant en sanglots, elle lui prit les deux mains et gémit: «Pardon, pardon, oui, vous avez été très bon, très tendre…» et dans un grand haussement d’épaules, accablée, elle ajouta: «Mais c’est plus fort que moi, plus fort que tout, j’aime cet homme depuis le premier jour où je l’ai vu, je suis hantée par son visage, et puisque la fatalité l’a jeté sur ma route, je veux suivre ma destinée et l’aimer à mon aise. Je vous ai écrit l’aventure qui l’a amené chez moi, je ne me serais pas donnée à lui étant encore à vous… Je vous rends votre liberté, je reprends la mienne, toute secouée de voir la peine que révèlent vos traits, mon pauvre ami… Séparons-nous… mais loyalement du moins.»

Le vieillard avait la main sur le bouton de la porte. Il répondit doucement:—Un bon baiser, ma petite Blanche… Voulez-vous? du bonheur je vous souhaite, mon enfant, car vous voilà partie pour une destination inconnue! Bonne chance! ménagez votre jeunesse, petite amie… ça part si vite!

Et il disparut, laissant la chanteuse debout, bouleversée, au milieu de son salon, si troublée, si émue, que vaguement inquiète et très certainement peinée, elle murmura: Mon Dieu, ne me punissez pas!

Vivement elle courut vers sa chambre. Mais une stupeur la cloua sur le seuil.

Fernand, déjà chaussé, s’habillait péniblement.

Blanche clama:

—Ah! ça, qu’est-ce qu’il y a! Vous êtes fou, vous!

—Non, mademoiselle. Et je vous demande pardon de ne pas avoir compris plus tôt l’embarras où je vous mettais! Les paroles de votre bonne m’ont fixé, et je m’en vais.

—Ah! non, alors! pas de bêtises! sursauta Blanche. Elle se tourna vers la porte, poussa le verrou, puis s’élançant vers Fernand, elle l’assit d’autorité dans un fauteuil et commença à le redéshabiller; et elle dit, très rouge et les yeux tendres:

—Il n’y a plus d’embarras: les embarras, c’était tout ce qui n’était pas vous! et tout ce qui n’était pas vous est balancé. Vite, au dodo, monsieur! appuyez-vous sur votre garde!

Et, comme Fernand, ahuri, sans volonté, dans un ravissement anémique, reposait sa tête sur l’oreiller, tout à coup, brusque et presque brutale, dans un élan de toutes les forces jeunes de son cœur et de sa chair, la jeune femme se précipita sur cette tête, sur ces lèvres pâlies et dans un long, un profond baiser:

—Essaye un peu, pour voir, de t’en aller d’ici à présent que je puis t’aimer de toute mon âme! prononça-t-elle… Et, son peignoir glissé en rond à ses pieds, ses mules et ses bas jetés par la chambre, d’un bond, comme une grande chatte blonde, elle se mit au lit…

O logique des femmes! cinq minutes avant elle lui recommandait de ne point bouger!!!

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Lourbillon arriva un matin pour déjeuner avec une figure extraordinairement rayonnante sous son tube à bords plats. Depuis les changements survenus dans la vie sentimentale de la chanteuse, il avait contracté la douce habitude de venir, au moins quatre fois par semaine, «picorer chez ses tourtereaux».

C’étaient bien, en effet, ses tourtereaux. Leur bonheur était son ouvrage et il leur infusait généreusement, à l’un comme à l’autre, son âme de vieux cabot flemmard et sans scrupules exagérés.

La convalescence de Fernand s’allongeait avec délices, dans la paresse des grasses matinées après les nuits amoureuses, la griserie des petits verres de chartreuse et des cigarettes innombrables, après le café, sur la table non desservie, où, parmi les serviettes jamais pliées, les soucoupes servaient de cendriers. Peu à peu, dans cet acagnardement de volupté et de gourmandise, les quelques principes de morale courante que son éducation première avait laissés à Fernand se dissolvaient mollement au fond de lui-même. Après tout, quoi? Mésange et lui ne faisaient de mal à personne en s’aimant. Et quand les derniers billets bleus du baron se seraient évaporés, eux aussi, comme la fumée des nazirs, eh bien! est-ce qu’il n’avait pas assez de talent, lui, Fernand, pour conquérir les gros cachets et rendre au centuple à Mésange l’argent qui filait en ce moment?

Et puis, Fernand, comme fils du peuple, c’est-à-dire comme homme droit et sans détours, ne vivait pas à la lettre «Le Code des considérations puériles et malhonnêtes», à l’usage de ceux qui font pour les moralités, un manuel «Passe-partout», et notre ami pensait que Mésange partageait avec lui!—et combien généreusement—des choses autrement rares, fines et précieuses, que ce vulgaire argent! Seulement, voilà: on peut, paraît-il, prendre d’une femme sa chair, sa jeunesse, sa beauté, sa santé, sa vie même (sait-on jamais où mène l’amour?...) fondre avec le sien son cœur et son corps; mais accepter qu’elle partage ses ronds de cuivre, d’argent et d’or semble être du dernier muflisme; c’est, du moins, le paragraphe le plus essentiel du catalogue des immoralités sociales édité par une société sévère, qui souvent, du côté des femmes, joue de l’adultère comme de l’éventail, et qui, du côté des hommes, l’accepte comme l’arrangement de tous les arrangements. La vérité, c’est que si les hommes ont décrété mal d’accepter l’argent d’une femme qu’on aime, c’est parce que c’est la seule chose qu’ils pourraient lui rendre…

Mais l’ancien ouvrier tailleur ne doutait plus des hautes destinées qui l’attendaient. Et ce fut sans le moindre étonnement qu’il entendit, ce jour-là, Lourbillon lui crier dès le vestibule:

—Fils! je t’apporte la fortune dans les plis de mon veston! La mère Langlet veut te voir et t’entendre. Je lui ai parlé de toi, je t’ai chauffé à blanc, elle t’attend demain pour une audition!

—La mère Langlet!

—Oui, fils! rien que cela! la patronne de la Cella et du Colorado, les deux plus grands concerts de Paris, des boîtes tout en or! Je te l’avais bien dit, que tu les dégoterais tous!

Fernand sourit sans répondre.

—Tu ferais bien, d’ici à demain, mon chéri, de répéter un peu trois ou quatre chansons. On n’a pas beaucoup travaillé, nous deux, tous ces temps-ci! hasarda Blanche.

—Peuh! répondit Lourbillon, est-ce qu’une voix comme la sienne s’abîme? Pas plus qu’un diamant ne s’éraille, qu’une eau courante ne se ternit.

—Ce bon Lourbillon!

—Ah! et puis, il y a quelque chose d’excellent. Je ne sais pas qui a raconté à la vieille ton histoire avec Mésange, en ajoutant que tu étais joli, joli garçon! Alors, tu conçois, elle t’attend comme le Messie, sur un gril, et l’eau à la bouche!...

—Ah… demanda Fernand en frisottant sa moustache… est-ce que?...

—Probable! Oh! la chair fraîche ne lui déplaît pas. Au contraire.

—Enfin, quelle bonne femme est-ce, au juste?

—La mère Langlet? c’est tout ce qu’on veut. C’est une chose énorme, la baleine de Jonas, une tour qui marche. Avec ça, une veinarde à qui tout réussit! Et qui connaît son affaire! Mon petit, ça n’est pas bien sûr qu’elle sache lire, mais elle mettrait tous les auteurs dans sa poche pour son flair de la chose à succès, du machin qui portera, enfin tu la verras! Tu l’épateras probablement; mais elle t’épatera aussi. Seulement, ne te laisse pas avaler par la baleine!

—J’irais lui arracher sa perruque! déclara Blanche.

—Toi?—Et Lourbillon haussa les épaules avec philosophie; elle te boufferait par-dessus le marché!

Le lendemain, à trois heures, Fernand, conduit par Lourbillon qui ne le quittait plus, était introduit dans la régie du Colorado, en présence de Madame Langlet.

Celle-ci, tassée derrière une table couverte de papiers, de morceaux de musique et de brochures, accueillit le jeune homme par un:

—Ah oui! c’est vous, le merle blanc! qui ne laissa pas que d’interloquer légèrement le débutant. Puis, étendant une main aux doigts énormes chargés d’un fonds de bijouterie tout entier, vers un piano qui disparaissait à moitié dans l’ombre de la pièce, mal éclairée par une seule poire électrique:

—Mettez-vous là près de la commode. Vous avez votre musique? Bon. On va vous accompagner. Allez-y.

Et tandis que Fernand commençait, elle se mit, à gros traits de crayon bleu, à balafrer des manuscrits qu’elle avait devant elle… C’est une manie, connue, des directeurs de théâtre, que de ne pas prêter attention à l’artiste qu’ils brûlent d’engager; ils comptent l’intimider, et l’avoir à meilleur compte, cela fait partie du stock de leurs trois mille petits trucs d’habileté malhonnête…

Fernand se tut. La directrice releva vers lui sa tête bestiale, large, aux cheveux teints au henné, et qu’empanachait un énorme chapeau de paille rouge à plumes noires, jetant ombre sur sa figure couleur aubergine.

—Nous signerons le traité quand vous voudrez! Ça va, prononça-t-elle. Puis le regardant, le détaillant plutôt comme un étalon au Tattersall, elle marmotta:

—C’est vrai que vous êtes beau garçon! Dites donc! Elle ne doit pas s’embêter, la petite Mésange. Est-ce qu’elle en laisse un peu pour les autres, hein?

Fernand rougit. Mais déjà, la grosse femme le congédiait:

—A jeudi, deux heures, pour les clauses à débattre! Entendu, hein! Bonsoir.

Deux jours après, Fernand rapportait en poche un double traité engageant Mésange avec lui. Il avait exigé—les prétentions poussant vite aux «vedettes,»—que sa maîtresse fît, à ses côtés, partie de la troupe.

—Bon! bon! je cède!—avait grogné la mère Langlet—mais vous verrez, mon garçon! Vous avez tort de vous embarrasser d’une femme! Toutes les femmes, ça n’est quelquefois pas assez, mais une femme, c’est toujours trop!...

VI

Les Langlet avaient une fille, mademoiselle Étiennette Langlet, seize ans, une jolie brunette aux yeux verts, aux cheveux bouclés, avec une bouche un peu large dont le sourire en disait long…

Mademoiselle Étiennette était guettée, comme la poule par le renard, par M. Antonin Mariol (le dernier et le plus chic échantillon de la famille Langlet). Et comme il la guettait, il l’eut.

En était-il, de cette famille, Antonin Mariol? Mystère!

Neveu? cousin? on ne savait. Mais il était né à la grande vie parisienne en même temps que les Langlet, dont il était le factotum obligeant, l’employé indispensable, le successeur fatal, l’allié futur, le cerveau, la main droite—et la main gauche par surcroît.

Antonin Mariol avait vingt-cinq ans. C’était un exquis garçon, tout de charme et de souplesse, cordial et perfide, d’une intelligence, disons commerciale, avec cela très obstiné. Le coup d’œil juste, l’exécution habile, il était le sens pratique incarné. La prospérité toujours croissante des établissements Langlet était due beaucoup à son initiative. Expert en publicité, artiste en réclame, il eût fait salle comble en plein Sahara!

Le moyen de ne point accepter tout d’un phénix pareil!

C’est devant Antonin Mariol que Fernand et Blanche Mésange durent comparaître, quelques jours après leur engagement au Colorado. La mère Langlet avait tenu à ce que son confident jugeât par lui-même les nouvelles acquisitions.

Encore une fois, dans le bureau sombre de la régie, l’audition eut lieu.

Blanche Mésange, numéro sans importance, détailla, la première, ses petits couplets. La voix était de vinaigre, mais les cheveux de miel, et le teint de lait. La mère Langlet fut intéressée.

—Elle est mignonne tout plein, cette petite! fit-elle.

—Une seringue! déclara tout bas Mariol, très calme. Puis il écouta Fernand avec attention.

Il fut séduit. Vraiment, l’organe était délicieux, la diction nette, la grâce personnelle indéniable. Ce garçon-là ferait de l’argent! Il aurait la vogue de Denailleul auquel les femmes envoyaient des fleurs, des lettres, des billets doux et qui perdit sa voix et ses jambes à courir aux rendez-vous de ses admiratrices! Il avait débuté dans la rue, au pied de la statue de Moncey, place Clichy… chanteur ambulant, à la lueur de six chandelles fichées en terre éclairant un cercle de badauds auditeurs, auxquels il apprenait ses couplets et ses refrains repris en chœur! Et Mariol savait les belles recettes que, jadis, il avait fait encaisser aux Langlet. Mais maintenant que Denailleul était vieux, fini, usé, sans voix et sans ressources, les directions et les femmes le laissaient crever son petit bonhomme de chemin, et barytonner à la lune… Ah! s’il avait su! Naïf petit chanteur qui n’a pas deviné l’avenir! as-tu par hasard compté sur «le bon souvenir et la fraternité?» Poire!...

—Monsieur, prononça Mariol, plein d’affabilité, je vous remercie, et je félicite madame Langlet, d’avoir eu, pour n’en point perdre l’habitude, la main heureuse! seulement, il faut vous faire un genre et chanter de l’inédit. Je vous enverrai des auteurs. Je veux que votre apparition sur notre scène soit une révélation retentissante. Nous en recauserons!

Comme Fernand s’inclinait et que Blanche Mésange, blessée au fond d’elle-même d’une piqûre d’amour-propre, se dirigeait pensive vers la porte, madame Langlet, d’un geste bref, appela Mariol dans un coin et tout bas:

—Alors, la gosse? on la saque?

—Mais pas le moins du monde! Elle ne rendra pas de services au concert, c’est entendu; mais elle tiendra l’homme! Prenez-la, au contraire, et plutôt deux fois qu’une!

VII

—Deux heures! on répète la revue. Entrons dans la salle!

Et poussant une porte rouge matelassée, qui du café menait à l’intérieur du concert, Fernand et Mésange pénétrèrent dans le Colorado.

Sous le jour faux qui tombait du plafond et des cintres, les yeux avaient besoin de s’acclimater pour distinguer quelque chose. Partout, des coins d’ombre, des renfoncements pareils à des cavernes; aux balcons des galeries, de grandes nippes pendaient, housses qui semblaient guenilles; et le vaste désert de l’orchestre, sous la toile blanche couvrant les fauteuils, avait l’air d’un champ enseveli sous la neige, avec les bosses des dossiers produisant des renflements d’aspect sinistre; l’aspect des steppes glacées, pendant la retraite de Russie, ou d’un décor au théâtre de Montmartre, représentant les vagues d’un océan fantaisiste.

Là-bas, sur la scène, éclairée louchement par une des herses abaissées au milieu du décor, plusieurs silhouettes gesticulaient, hommes et femmes, en chapeaux, et les collets relevés, car un pernicieux courant d’air se faisait sentir, venu des vasistas de ventilation grands ouverts.

Fernand et Blanche Mésange s’assirent, chacun sur le bras d’un fauteuil. Ils n’étaient pas de la pièce. Dans la pénombre, ça et là, clairsemés de rangée en rangée, des visages apparaissaient, fantômatiques. Et un chuchotement vague sortait de tous côtés, des ténèbres. Une porte de loge claqua avec bruit.

—Silence! nom de Dieu! on ne s’entend pas! hurla tout à coup un gros petit homme, assis dans l’orchestre des musiciens, devant un piano et qui tapait à tour de bras sur le bois sonore de la boîte du souffleur.

—Mademoiselle Blanc! allons, c’est à vous! C’est-il pour aujourd’hui? Où est-elle, cette grue-là? Mademoiselle Blanc! s’époumonna-t-il. C’était le père Beuriet, le chef d’orchestre, un musicien qui n’avait jamais écrit la moindre musique, et dont toute la réussite venait de ce qu’on croyait, et qu’il laissait croire, à sa parenté très proche avec un académicien.

—Mademoiselle Blanc! mademoiselle Blanc!

A droite, à gauche, sur la scène, avec leurs ombres dégingandées derrière eux, des gens couraient. Le père Beuriet continuait à marteler du poing la boîte du souffleur. Enfin, une grande fille, blonde, l’air très calme, arriva sans se presser et dit:

—Eh ben, quoi? me v’là! Qu’est-ce qu’y a?

—Votre couplet! vite! Vous le savez! allez!

Et le plaquement d’un accord retentit sur le clavier.

La grande fille ouvrit une bouche innocente et entonna à plein gosier:

Moi! je suis Émapinondas!...

Elle allait poursuivre, mais le père Beuriet interrompit net son accompagnement:

—Pas: Émapinondas! Épaminondas!

—Oui, monsieur, dit la grande fille avec soumission.

—Allez! reprenez.

Elle reprit, sereine:

Moi! je suis Émapinondas!

Le père Beuriet cria:

—Assez, répétez comme moi: É-pa!

—Épa-

—Mi-non!

—Mi-non!

—Das!

—Das!

—Épaminondas!

—É-pa-mi-non-das!

—C’est très bien. Allez, maintenant!

La grande fille reprit haleine, sourit et chanta:

Moi! je suis Émapinondas!

—Est-ce que vous vous foutez du monde, à la fin? vociféra le père Beuriet exaspéré, en élevant vers les cieux des mains frémissantes.

—Oh! non, monsieur.

—Allons! encore une fois! reprenez! É-pa-mi-non-das!

La grande fille repartit:

Moi, je suis Émapinondas!

Et tout à coup, éclatant en sanglots, elle se cacha la figure de son bras replié, et tout en s’essuyant les yeux avec son coude, gémit:

—Je ne peux pas, là! Je ne sais pas prononcer l’anglais!

Trépignante de désespoir, elle s’enfuit dans la coulisse. On riait. Soudain, du fond d’une loge d’avant-scène, complètement obscure, une voix coupante s’éleva:

—Vous rayerez mademoiselle Blanc de la distribution, n’est-pas, Prosper? Nous avons assez des grues sans les dindes!

—Oui, monsieur Mariol! répondit le régisseur en s’inclinant.

—A une autre! et activons, monsieur Beuriet! commanda Mariol avec impatience.

—Mademoiselle Chérie Chéron, c’est à vous, pour le rondeau de la Réclame!

—Je viens!

Et une très jolie femme, admirablement mise, bracelets aux poignets, brillants aux oreilles, bagues aux doigts, se leva dans la salle et gagna la scène. Chérie Chéron était une des étoiles du lieu. Les journaux retentissaient de sa gloire et on ne lui confiait que des rôles importants. Ses meilleures amies prétendaient bien qu’elle payait ses directeurs pour ses rôles et quelques journalistes pour sa gloire, mais le monde est si méchant! Et puis comme si c’était facile! Et la preuve qu’elle ne payait pas les journalistes pour dire du bien d’elle, c’est qu’ils en disaient souvent du mal.

Chérie Chéron terminait son rondeau au milieu d’un murmure flatteur,—car elle avait la main large avec ses camarades et n’est-ce pas, un service est toujours bon à demander—quand un monsieur coiffé d’un haut de forme incliné sur l’oreille, qui se promenait de long en large sur le plateau derrière les artistes, s’arrêta brusquement et demanda:

—Pardon, Chéron; mais j’ai écrit:

Je vends, je vante et j’invente, Menteuse savante!

Or, vous prononcez, et depuis hier seulement, je l’ai remarqué:

Je vends, je chante et j’invente!

Pourquoi changer le texte?

Chérie Chéron regarda l’auteur, puis baissant les yeux d’un air de petite fille qui va lâcher une énormité, elle dit:

—«Je vante!» je ne peux pas chanter ça.

—Comment! vous ne pouvez pas chanter ça! A cause?

—Pour sûr que non! qu’est-ce que diraient mes amis des cercles? Je vante!

—Eh bien, quoi? vous vantez! ça veut dire: vous louangez! vous célébrez! vous…

Chérie Chéron murmura, comme un souffle:

—Oh! ce n’est pas cela que mes amis comprendraient. Ils comprendraient: «Je vente!» v-e-n-t-e, vous sentez!

Cette fois le rire fut général. Cette pauvre Chéron! Ah! Ah! Elle vente! Et l’auteur dut accepter la modification.

—Je le replacerai! Il vaut le jus! fit-il simplement.

Fernand, dans l’ombre de la salle, perché sur son bras de fauteuil, glissa à Blanche Mésange:

—A la bonne heure! elle en a une couche, celle-là! C’est ça, le café-concert!... C’est ça, leur étoile!

Blanche regarda autour d’elle avec précaution et répondit:

—Tais-toi… c’est la maîtresse de Mariol.

A ce moment, Fernand sentit une main se poser sur son épaule, et une voix murmura à son oreille:

—Viens! j’ai à te parler.

C’était Lourbillon.

Car Lourbillon, généreusement, avait consenti à renouer avec la Capitale. Il était engagé dans un beuglant du faubourg Saint-Martin et avait renoncé aux tournées en province, la nourriture des hôtels le dégoûtant, prétendait-il, et il voulait bien donner la préférence à la cuisine de ses amis Fernand.

Car Blanche Mésange et Fernand, pour lui, c’était désormais le ménage Fernand. Fernand tout seul! dans un fauteuil! Blanche, quoi? une petite cabotine, un lever de rideau! tandis que Fernand! peste! matin! maugrebleu! une future vedette! à la bonne heure!

Ainsi tout doucement la nébuleuse Blanche Mésange disparaissait dans le rayonnement d’astre du flamboyant Fernand. Et cela n’était pas sans lui faire un peu mal au cœur. Enfin!

—Tu permets, Mésange, que je te l’enlève une minute. Tu viendras nous retrouver chez Zimmer! acheva très vite Lourbillon en emmenant «son» Fernand, comme une proie.

Et Blanche, restée seule devant les grossières banalités de la répétition qui continuait, seule dans le noir, l’odeur de poussière, dans l’ânonnement des scies du jour, le tapotage du piano et les éclats brefs des observations brutales de Mariol, éclatant d’instants en instants comme des coups de revolver, Blanche eut une crise d’angoisse et songea:

—Il n’est encore rien. Il n’a pas encore vraiment débuté, et je n’existe déjà plus près de lui. Est-ce juste?

VIII

—Mon vieux, j’ai eu une idée mirobolante pour toi! déclara Lourbillon, qui entraînait Fernand sous le bras et qui, royal, sitôt sur le trottoir, arrêta: «Cocher! psst!...» une voiture.

—Chez Zimmer! et au trot!

Lourbillon s’était intronisé, d’autorité, le directeur de conscience, le conseiller d’existence, le mentor, l’ange gardien, le commissionnaire et le chevalier de Fernand. «Tu n’es pas imaginatif,» avait-il pris l’habitude de lui répéter, «et moi je le suis. Tu n’as pas d’idées, j’en suis plein; tu ne connais pas le monde où tu vas évoluer; moi, non seulement je le connais, mais encore, je le pratique. Laisse-toi conduire.» Et Fernand, assez mou de caractère, un peu dénué de volonté, caressé d’ailleurs dans sa vanité par les éloges enthousiastes que lui versait, à pleine bouche et continuellement, le vieux cabot, ravi d’avoir trouvé une machine à faire de l’argent sans se fatiguer lui-même, Fernand s’abandonnait complètement à la merci de son compagnon. D’ailleurs il n’avait point à se plaindre de la combinaison. Lourbillon choyait son trésor.

—Où allons-nous? interrogea Fernand.

Le cocher, flatté de conduire des «acteurs», avait enveloppé sa bête—qui souffrit de la faveur grande—d’un coup de fouet plein de fierté.

—Tu vas voir. Tu me remercieras.

Et sitôt le fiacre arrêté devant la brasserie et les voyageurs descendus:

—Monsieur Solness! présenta Lourbillon, voici mon ami Fernand dont je vous ai parlé, et à qui vous voulez bien faire la magnifique surprise en question!

Fernand considéra le généreux inconnu qui s’occupait de lui préparer une surprise magnifique. C’était un grand garçon blond, à la bouche hermétique et aux yeux bridés, complètement rasé et dont la figure, en cet instant, considérablement riante, épanouie et cordiale, devait au repos paraître rusée, close et inquiète.

—Solness, le peintre! expliqua Lourbillon avec feu;—tu sais bien! celui qui fait toutes les grandes affiches qu’on voit sur les colonnes Morris! et qui veut faire la tienne, pour tes débuts! hein, mon vieux!

Et il tapa, d’allégresse, sur les cuisses de Fernand, en extase.

Son affiche! une affiche! énorme! coloriée! qui serait son portrait, son image à lui, dans la rue! sur les murs!

Toujours lui! lui partout!

—Oh! monsieur!

—Oui!—confia Solness, d’une voix circonspecte—j’ai entendu parler de vous par M. Lourbillon, et par d’autres personnes aussi, du reste, (ceci fut dit légèrement, en passant, car Solness aurait été fort embarrassé de nommer les dites personnes, et pour cause!)—Il paraît que vous allez, d’ici à quelques jours, révolutionner le concert et faire courir tout Paris. Et je serais vraiment heureux d’être le premier à vous présenter à la foule, dans une épreuve avant la lettre, si j’ose dire, avant le grand tirage de la célébrité!

Il ajouta:

—Maintenant que vous vous appartenez encore, on peut causer avec vous! Plus tard, demain, quand vous appartiendrez au monde entier, on ne pourra plus. Il faudra vous demander audience.

—Oh! monsieur, jamais! protesta naïvement Fernand, projeté au septième ciel, et qui se sentait pousser des ailes.

—Oui, oui, on dit ça; on le croit même! et puis, quand la gloire est venue!...

Solness articula cela sans rire, avec un sérieux mélancolique, en homme qui a sondé l’ingratitude humaine et qui sait combien l’ascension du Capitole change les meilleures natures.

—Et ce serait une grande affiche, monsieur? interrogea Fernand haletant, et donnant libre cours à son unique préoccupation.

—Immense! hurla Lourbillon, et étendant aussi loin que possible l’envergure de ses longs bras maigres:

—Plus grande que ça!

—Un double colombier! glissa Solness; un placard qui tiendrait tout un côté de la colonne! Et puis, on la ferait balader par les hommes sandwichs et par les voitures réclames!

Fernand ne respirait plus. Pourtant, un moment, le sentiment logique que ce monsieur, si aimable, ne devait pas travailler pour rien, traversa son cerveau, et timidement:

—Mais, monsieur, cela doit vous coûter des frais!

Mais Solness eut le geste d’Hippocrate repoussant les présents d’Artaxercès.

—Monsieur Fernand, je vous prie! dit-il, entre artistes, on doit s’entr’aider. Je suis trop heureux de pouvoir, en quelque sorte, être un de vos parrains. C’est gracieusement que je ferai ma maquette, et mon exécution grandeur nature.

Maintenant, n’est-ce pas? pour les tirages et les éditions successives, vous vous arrangerez avec l’imprimeur. Cela ne me regarde pas. Mais, de grâce, de moi à vous, pas de question d’argent!

Et un tel désintéressement éclatait sur sa face rasée, que Fernand se sentit pénétré de reconnaissance et d’orgueil.

Ioris-Karl Solness, Danois d’origine, mais Pantinois renforcé, dessinateur, peintre et homme d’affaires, obligé de gagner sa vie et celle des siens, avait, un beau jour, tout comme un chercheur d’or, trouvé une mine.

Cela ne lui était pas venu en entendant chanter le rossignol, mais bien en écoutant chanter les mentons bleus des cafés-concerts. La naïveté enfantine de ces gambilleurs de flons-flons, amateurs de clinquant et de vacarme, collectionneurs de palmes en papier, de coupures de journaux et de portraits phototypiques, lui était apparue comme un terrain riche en minerai pour un exploiteur adroit et assez actif pour cataloguer toutes leurs vanités et en faire son profit. Et il avait su être cet exploiteur adroit.

Flatteur, insinuant et retors, sachant donner à sa physionomie les expressions de l’admiration la plus fervente ou de l’émotion la plus profonde devant n’importe quelle singerie du premier pitre venu, il avait pénétré derrière le rideau des music-halls et autres tréteaux. Il y avait récolté des commandes et moissonné une gerbe de documents hilarants.

Caricaturiste de talent, chargeant sans vergogne ses modèles,—toujours honorés et satisfaits, pourvu qu’on vît leurs traits sur les murs—il faisait à la fois sa réputation et sa fortune. Ses albums de croquis des célébrités du concert étaient comme autant de musées des horreurs; mais aucune de ces célébrités qui n’eût payé gros l’honneur de se voir, telle quelle, dans l’apothéose de l’affiche!

Les originaux de Solness se vendaient fort cher. De temps en temps, il organisait une exposition où la collection de ses victimes occupait plusieurs pans de murs, à la Bodinière ou en quelque autre galerie selected. Et les dites victimes, gommeuses aux épaules creusées de salières offensantes, ténors aux doubles mentons outrageusement soulignés, n’étaient pas les dernières à se payer, à beaux deniers comptants, leurs effigies, comme à plaisir déformées.

I.-K. Solness, à la suite de ces ventes, s’en allait à la mer, avec sa famille, en se tordant de rire.

Ainsi Fernand allait avoir son affiche par Solness!

Hors de lui, de joie et d’ivresse, et se figurant déjà—à regarder la Morris bigarrée de réclames de spectacles, plantée devant la terrasse de Zimmer—y voir sa tête resplendir, sa tête à lui, Fernand, avec ses yeux, ses oreilles et sa coupe de barbe (car il ne se faucherait jamais la moustache, c’était juré! Il n’était pas de ces cabots ordinaires qu’on emploie à toutes sauces!) enivré, donc, et joyeux, il éprouva quelque étonnement à constater la froideur avec laquelle Blanche Mésange accueillit la triomphale nouvelle!

Elle arrivait d’un pas calme, l’air plutôt attristé, dans son auréole de blondeur douce, dorée encore par le soleil qui demeure assez tardivement à cet angle du boulevard, et quand Fernand avec exaltation se précipita vers elle, la saisit par les mains, l’amena à la table et la présenta à Solness, en criant presque:

—Voilà M. Solness, le célèbre peintre, qui va faire une affiche pour moi!

Elle se contenta d’une brève inclination de tête et commanda au garçon un vermouth-grenadine, le bout du petit doigt appuyé sur le pommeau de son ombrelle, exactement comme s’il ne se préparait pas, sous la calotte des cieux, cette grande chose, cet événement de marque: une affiche de Fernand par I.-K. Solness!

Continuer : partie 3 sur 4