La Vedette
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
Au reste, l’attitude de Solness vis-à-vis de Blanche fut dénuée de tout emballement, et quand Fernand et Lourbillon nommèrent leur compagne, «vous savez bien! qui était aux Ambassadeurs!» le peintre répondit:
—Ah! oui, parfaitement! avec un visage qui indiquait profondément que jamais le nom de l’amie de Fernand n’avait frappé son oreille.
Aussi Blanche éprouva-t-elle assez vite les prurits d’un appétit qui n’était peut-être pas aussi violent qu’elle voulait bien l’affirmer, et manifesta-t-elle le désir d’aller dîner.
Et comme Fernand, par politesse, et d’ailleurs enchanté de voir en face de lui le visage de son futur glorificateur, ne semblait pas aussi pressé de regagner la maison, elle émit un:
—Reste avec tes amis, si tu veux, moi je rentre! qui n’était plus d’une lune de miel.
—Du tout! du tout! rentrons!
Fernand se levait, serrait la main de Solness comme il eût étreint celle d’un père.
—Vous savez, les femmes!
—Mais oui, mais oui, parfaitement!
—Alors, à quand?
—Mais à demain! Si vous pouvez. Venez à mon atelier, rue Lepic, 10. Il faut que je vous croque sérieusement. Vos débuts sont tout prochains, je crois.
—Dans quinze jours.
—Raison de plus. Demain, à deux heures de relevée à cause de la lumière. Vous avez des méplats intéressants, là, dans les joues, que je ne voudrais pas rater. Madame!...
Solness, debout, s’inclinait, très correct. Le salut de Mésange au départ fut ce qu’avait le salut de Mésange, à l’arrivée, très court, très sec.
Et Lourbillon ne fut pas invité à dîner.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Minuit. L’heure des crimes ou des baisers!
Blanche et Fernand, couchés depuis un quart de minute, se regardaient autrement que de coutume. D’ordinaire, cet échange des yeux préludait à une naturelle et charmante ruée de ces deux jeunesses l’une vers l’autre.
Ce soir, Fernand dit:
—Comme tu as été désagréable pour Solness?
Et Mésange, les mains jointes sous son chignon, nettement étendue sur le dos, et nullement penchée vers son ami, répondit, les yeux maintenant au plafond:
—Est-ce que je connais ce monsieur?
—Mais il te connaît, lui!
—Ah! oui! drôlement! Est-ce que j’existe, moi? D’ailleurs il n’y a que toi, tu le sais bien!
—Pour toi, oui, j’espère! insinua Fernand, qui pressentant vaguement l’imminence d’une scène, coupait au court en insinuant son bras sous la taille nue de Blanche.
Cette manœuvre insidieuse obtint un plein succès. Blanche tressaillit toute et jeta brusquement ses bras autour du cou de son amant. Et bien des griefs furent oubliés.
Pourtant, une heure après, la lampe éteinte, cette simple et triste phrase sonna dans la nuit:
—Tu as de la chance, toi! on te fait des affiches!
IX
Le grand jour était arrivé.
Celui des débuts «sensationnels» de l’illustre Fernand aux soirées classiques du Colorado.
Car, désormais, Fernand était illustre!
Avant de s’être illustré lui-même, d’ailleurs. D’autres s’étaient chargés de ce soin.
L’affiche illuminante de Solness, dont les couleurs pétaradaient sur les colonnes Morris comme les mille fusées d’un bouquet de feu d’artifice, exhibait depuis une quinzaine, aux Parisiens éblouis, le portrait en pied de l’imminent triomphateur.
Bien cambré dans un habit bleu azur, à boutons d’argent, culotte amarante, bas de même et escarpins à boucles, Fernand, moustaches en croc, mèche ondulée et œil en amande, était présenté à l’admiration des foules par le bon faiseur. Il y avait déjà des cocottes à huit-ressorts qui rêvaient de lui.
Car l’affiche n’était pas seule à célébrer sa gloire. Des notes insidieuses, payées cher par la mère Langlet aux courtiers de publicité spéciale, racontaient dans les journaux des histoires attendrissantes.
Et tout un roman, de cape et d’épée, d’amour et d’honneur, courait les rues:
«Fernand, disaient les feuilles, n’était pas un cabot vulgaire, le baryton professionnel, l’ordinaire numéro des music-halls.—Dernier-né d’une grande famille, noble comme les Montmorency, mais pauvre comme Job, les siens ayant été affligés par des revers de fortune, Fernand,—ce nom cachait un nom devant lequel s’incline tout l’armorial de France!—était une fois, comme dans les contes de fées, tombé amoureux d’une princesse belle comme le jour…
»Trop fier pour accepter le rôle d’un coureur de dot, et jouer le personnage du jeune homme pauvre de Feuillet lui semblant d’une littérature un peu périmée, il avait résolu de ne devoir rien qu’à lui-même, et, comme dans les romans de chevalerie, de conquérir son amante à la pointe de son gosier! et dzim et boum!!
»Héroïquement, il avait rompu avec son monde, brisé toutes ses relations, fui les salons où l’occasion de rencontrer celle qu’il adorait lui était offerte. Prétextant un exode aux lointains pays, à la recherche de la Toison d’or, il avait disparu, sans hésitation, sinon sans souffrance… (Allons, tant mieux!...)
»Doué,—narraient toujours les gazettes,—d’une voix admirable et d’un talent musical hors ligne, il s’était en réalité décidé (l’art a ses paladins comme la guerre!) à vaincre l’adversité sur ce terrain du théâtre, si parisien et si moderne!»... Plan! plan! ra! ta! plan! fermez le ban!
La réclame avait été prestigieusement faite. C’est Antonin Mariol qui s’en était chargé. Et avec quel zèle, Seigneur! Et d’autant plus de joie que cela fournissait une occasion unique et plausible au démolissage en douce de Petrus, l’étoile masculine de la troupe actuelle—dont le succès énorme et le talent spécial, goûté du public, commençaient à agacer fortement la direction, qui rageusement se voyait dans l’obligation d’avoir pour lui des obligations et des égards… (ce qui est une source inépuisable de rancunes pour un directeur qui se respecte!) Quelle joie pour la mère Langlet et Antonin Mariol, de pouvoir, si Fernand avait du succès, asticoter, vexer, humilier et faire trembler le célèbre Petrus qui, depuis huit belles années, leur rapportait environ 80,000 francs de rente! On allait lui faire voir aussi, à celui-là, s’il était le seul et l’unique; est-ce qu’il allait les obliger encore longtemps à lui être reconnaissants?... Ces cabots ont tous les toupets! On avait engagé Fernand, il était là… tout nouveau, tout beau, tout neuf et tout frais. A lui nos cœurs. On allait voir ce qu’il avait dans le ventre… (S’il était creux… sait-on jamais?... ce brave Petrus serait encore salué dans la maison); mais si le nouvel arrivé, «l’Espoir», avait du succès, oh! alors, mon pauvre Petrus, attends-toi à tout! Pendant toute une saison, on négligera ta publicité, on fera le silence autour de toi, ta vedette maigrira, de petites lettres de rien du tout remplaceront les belles majuscules de jadis! La claque recevra des ordres formels… tu chanteras à 8 heures et demie, à l’heure solennelle des salles vides… on te défendra de bisser tes couplets… les programmes seront toujours trop longs; le régisseur, pour prendre l’air de la maison, deviendra insolent; le chef d’orchestre, par esprit d’imitation, sera maussade, tes camarades seront contents… Bref, on te fera «tomber». Ce qui en argot de théâtre signifie «étouffer un succès». Puis on te mettra le marché en main: partir ou rester à meilleur compte!
Et toi, grande bonne bête de cabot, tu pleureras, ton chagrin deviendra de la révolte pendant cinq minutes… et le soir, après avoir été la dupe et le joujou de gens retors, roublards et malhonnêtes, tu chanteras la bouche en cœur, les pouces dans les entournures de ton gilet, le chapeau sur l’oreille, l’air d’un homme heureux, car tu auras signé tout ce qu’on aura voulu pour rester là… sur ces vieilles planches que tu aimes, ce vieux trou du souffleur dont pendant tes huit plus belles années tes guiboles ont ressenti les courants d’air glacés. Tu tiens à ta scène, comme d’autres à leur petite maison, à leurs vieux arbres, et l’idée de partir, d’aller ailleurs, fait que tu t’attendris… Non, mais es-tu assez bête mon pauvre vieux!... Si au moins tu avais secoué fortement la caisse de tes patrons, et t’étais enrichi avec eux! Mais non, tu as cru être d’une exigence terrifiante en te faisant payer de façon à leur rapporter quatre cents pour cent!!! Fallait compter, vieil ami, et tirer d’eux le possible et l’impossible! fallait compter!! et escompter toutes les rosseries, les ingratitudes et les oublis des lendemains de gloire ou des veilles de danger. On ne t’a donc rien dit?... rien raconté?... Comment n’as-tu pas deviné?... Mais laissons débuter Fernand.
La salle était fort brillante. Le public habituel de ces sortes d’inaugurations était accouru. Il y avait là des chapeaux coûtant plus cher que les femmes qu’ils coiffaient, des bagues dont les prix avaient fait faire un tas de bêtises à celles qui les portaient et auraient suffi à nourrir une famille pendant un an, des souliers et des tubes si luisants qu’on ne savait si c’étaient les souliers qui étaient en soie ou les tubes qui étaient vernis. La critique était même représentée par quelques «soiristes,» ces entraîneurs des étoiles, et tous les «courriéristes» que la belle Antonia appelait «les valets de cœur»... parce qu’ils ne coûtent rien… et vous servent! Pour trente lignes de publicité qu’on lui faisait par mois, Antonia ne refusait rien!
Dans les avant-scènes des rez-de-chaussée, les hétaïres notoires de la capitale, la belle Puchera, Lucienne de Nemours, Liane de Sancy, hostiles lune à l’autre chacune, et chacune entourée de sa bande spéciale d’«amis», hauts sur col, plastronnés de blanc et couverts de noir, comme les pies, s’accoudaient nonchalamment sur le velours rouge du rebord des loges, lorgnant de faces-à-main dédaigneux le menu peuple des hommes à un louis et le fretin des minces ondulées qui ne vont qu’en fiacre.
Au fond de la salle, face à la scène, et debout derrière le dernier rang de fauteuils, Antonin Mariol, intéressé et fiévreux, attendait le lever du rideau.
Une explosion de cuivres, de tambours et de grosse caisse, ouverture et introduction, charivari et ritournelle, annonça tout à coup le commencement des réjouissances. Le rideau s’envola jusqu’au cintre, et dans un décor violemment éclairé, un monsieur vêtu d’un complet groseille apparut, ouvrit la bouche comme s’il eût voulu avaler l’auditoire, et froidement polka, valsa les délices d’être garçon d’honneur, le tout mêlé d’une histoire de camembert remplaçant la fleur d’oranger fripatouillée sous la table, et d’un ruban arraché traditionnellement sous forme de la «Jarretière de la mariée»! Qu’est-ce que ce fromage venait faire là-dessous? N’empêche que la chanson s’était vendue à 50,000 exemplaires, ce qui est le dernier cri littéraire du concert. C’était la première chanson du programme.
Un grand gaillard vint affirmer les sympathies du peuple français pour le peuple ru-u-sse! Enfant de chœur dans sa jeunesse, puis cordonnier, son premier prix de chant de la «Société Chorale de Champigny» lui valut de signer un engagement de cinq ans dans les établissements d’été, et de plein air, à la recherche des coups de gueule capables de couvrir le bruit des pluies sur la toiture, le roulement des voitures, et la sirène des bateaux passant sur la Seine. Tout ça pour 10 francs par soirée!
Ce stentor levait les rideaux des établissements Langlet, du mois d’octobre à fin avril.
Après lui vint un ivrogne fictif, détaillant les hoquets, les haut-le-cœur, et titubant des chevilles—le nez et les pommettes fleuries, le chapeau défoncé sur l’oreille et les pouces accrochés aux poches d’un gilet à guirlandes, ses bredouillages mouillés rythmés par une musique gaie.—Puis ce furent les «Gommeuses,» surmontées de coiffures dont le sommet de plumes époussetait les frises. Une très jeune personne vint, bras nus, jambes nues, gorge nue, et qui, d’un mouvement habile au cours d’un refrain, trouva moyen de faire glisser l’épaulette de son presque pas de corsage, en sorte qu’on put voir son sein gauche qui était rond, rose, petit et joli (espérons pour l’autre qu’il était pareil!) Elle chanta qu’elle voulait: «Un p’tit vieux bien pro-o-pe,» et le répéta deux fois… ce qu’elle n’aurait pu faire si elle avait demandé un p’tit vieux bien sa-a-le… Car la censure, qui s’y connaît aux nuances, le lui aurait sévèrement refusé.
Mais la prétention, très légitime après tout, de la jolie fille laissa le public froid comme glace. Ce public n’était pas un public ordinaire! C’était le public des premières, celui qui la connaît et que rien n’épate, et qui ne se chauffe point à du bois déjà brûlé! ah! mais! Et il attendait Fernand, ce public. Et nul autre! Et on eût pu lui montrer la lune à un mètre, et vivante! qu’il n’eût point bronché!
Il y eut cependant un dégel.
Inattendue, cette détente, mais réelle! Il s’entr’ouvrit des sourires çà et là, sur des lèvres peintes, des plastrons se penchèrent vers des corsages avec approbation. La belle Puchera daigna choquer l’une contre l’autre ses mains ruisselantes de diamants, et un applaudissement assez vif crépita aux petites places.
—Qu’est-ce que c’est que cette gosse-là?
—Elle est gentille?
—D’un joli blond, n’est-ce pas?
—On en mettrait sur son lit!
Ces propos, en brouhaha flatteur, bruirent assez distinctement de l’orchestre aux loges.
Et on rappela la débutante. Parfaitement! sans nulle rancune pour l’acidulé de sa voix et le léger bafouillis de sa prononciation. Bafouillis? Bah! gazouillis, un joujou nouveau! Bravo!
Et, comme l’indiquait le refrain de sa chanson, elle avait:
Charmé les lapins, Les p’tits lapins doux et câlins… Avec une plum’ de paon, J’leur chatouill’ le tympan!avait chanté la jolie fille.—Et sa joliesse avait captivé les yeux si fortement qu’elle en avait bouché les oreilles.
Et les bravos de partir!
Blanche Mésange, charmée, mais point trop surprise (car enfin, n’est-il pas vrai qu’on peut être modeste et avoir pourtant conscience de sa valeur?...) revint saluer et envoyer des baisers reconnaissants, toute émue, toute rose de la réception faite par ce public «de première»,... ma chère, celui qui s’y connaît! Car c’était Blanche Mésange qui remportait ce succès d’un soir. Un vrai succès, sur le moment! ses cheveux mousseux, son sourire de bébé, la douceur de ses yeux, tout cela inattendu, inédit et non préparé, avait brusquement allumé le feu de paille.
C’est un axiome au concert, démenti parfois, justifié souvent, qu’un «numéro» qui réussit fiche par terre le numéro suivant. Les gens sont si paresseux qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes la force de deux enthousiasmes en une seule séance. La veulerie de nos contemporains va des actes aux gestes.
De fait, après la petite ovation accordée à Blanche Mésange, le public redevint froid comme une banquise. Le célèbre équilibriste Tom Jack lança vainement par les airs des bouteilles, des guéridons, des poids de dix kilos et des œufs à la coque. Chérie Chéron, elle-même, égrena dans l’indifférence bruyante et la plus absolue les perles de son répertoire. «Et quand on pense qu’il faut respecter le Public, grogna-t-elle! Ah! zut alors!»
On attendait désormais Fernand.
Mais, avouons-le, on l’attendait comme, au coin d’un bois, des détrousseurs espèrent l’imprudent inconnu. Le Tout-Paris des premières ne peut pas s’emballer deux fois! Voyons! il faut être juste. Et puis c’est fatigant de se faire une opinion, et difficile! Demain, quand on aura lu les comptes rendus des journaux, ce sera plus commode…
Et ce furent des bâillements, des conversations particulières, des remuements de petites cuillères dans les verres et une recrudescence de fumées de cigares, tout le temps que défilèrent hommes et femmes, les «types déjà assez vus» du Colorado.
Tout à coup le silence se rétablit: le nom de Fernand venait d’être affiché, tandis que stridait la sonnerie de l’avertisseur. On allait entendre le rossignol annoncé à la porte! et dans les avant-scènes en vue, la belle Puchera, Liane de Sancy et Lucienne de Nemours daignèrent abandonner les colloques qu’elles entretenaient avec leurs entreteneurs, et se retourner du côté de la rampe, avec des claquements secs d’éventails brusquement fermés.—Une loge restée vide jusque-là fut tout à coup occupée par trois hommes très chics, dont le plus gros était l’amant connu de Chérie Chéron, marié et père de grands enfants; cela ne l’empêchait pas de courir avec sa maîtresse tous les éditeurs de musique et de l’accompagner dans sa course aux chansons, de surveiller son affichage qu’il payait sans compter, louant les kiosques, les pans de murailles libres pour y faire coller l’affiche coloriée de Chérie Chéron, payant ses leçons de diction, ses couturiers, et se précipitant chez le coiffeur quand les frisettes étaient en retard: homme de bourse, il avait de constantes relations avec la haute banque de Paris, pour laquelle il louait des fauteuils qu’il offrait à chaque début de Chérie Chéron.—Ce soir-là, inquiet, nerveux, agité, il attendait, anxieux, le résultat du début de Fernand… Clou d’avenir qui pouvait faire aussi pâlir l’étoile de son amie: un clou chasse l’autre, dit le proverbe, qui ne fut jamais si vrai! Petrus comme homme, Chérie Chéron comme femme, pouvaient être démolis du coup, si ce Fernand prenait tout pour lui, si la direction mettait sur lui seul ses soins de publicité! Et déjà il échafaudait tout un plan de défense… des toilettes folles, des bijoux nouveaux et des dîners chers offerts largement à ceux qui la serviraient dans les journaux; des villégiatures offertes aux auteurs et mille autres sornettes de combat.—Enfin Fernand parut!
Il était, comme sur son affiche, en habit azur à boutons d’argent, culotte amarante, bas et escarpins.
—Tiens! jeta assez haut Liane de Sancy, j’habillerai mon domestique comme cela!
—Lou mien, il l’est déjà! riposta la belle Puchera, de la loge voisine.
Fernand avait entendu ces aimables paroles, le plateau de la scène étant à deux pas, et il sentit tout à coup, en même temps que de la colère, un trac énorme l’envahir. A peine entré, déjà la proie passive de tous ces êtres, en nombre, contre lui tout seul.
Mais déjà le bâton du chef d’orchestre lui donnait le signal. Il s’agissait de vaincre ou de mourir, et il s’élança dans sa chanson comme à Waterloo la garde impériale entra dans la fournaise.
Baryton adoré de la Fauvette de Ménilmontant, demeuré très faubourg populaire, sans relations dans le monde spécial des fabricants pour concerts, et d’ailleurs devenu un peu fat dans le bain d’admiration où le plongeaient du soir au matin et du matin au soir Blanche Mésange et Lourbillon, Fernand ne s’était pas donné la peine de s’en donner. Confiant dans le timbre de sa voix, et assuré de ses agréments physiques par le culte passionné que leur rendait dans l’intimité sa bonne amie, il avait simplement choisi, comme morceau de début, une de ces romances goualantes, son triomphe autrefois, une de ces bêleries de rue que les ouvrières, à l’heure du déjeuner, accompagnent, massées en cercle autour d’un violoneux, qui la vend dix centimes, deux sous!
Il s’était dit que ce serait du nouveau pour les music-halls, ce genre de production ne s’y étant jamais fait entendre, propriété exclusive des virtuoses du pavé.
Il se trompait fortement, car une partie de la salle—si nombreuse qu’elle fût!—s’amusa à reprendre le refrain en chœur.
A Paris, la scie a plus de vogue que la symphonie. Et la rengaine des carrefours pénètre dans les salons, ne fût-ce que par l’escalier de service—(et comme certains salons n’en ont pas d’autre…) Seul, l’organe véritablement charmant de débutant arrêta les rires prêts à éclater. Même, certains, plus sceptiques, voulurent bien croire à une charge préméditée.
—Il se paye notre tête!
Mais le public ne montra pas une mauvaise humeur excessive, pourtant.
Et on applaudit, mollement; juste ce qu’il fallait pour laisser au nommé Fernand le prétexte de «repiquer au truc», pour montrer ce qu’il avait «dans le ventre».
Il y avait les Bœufs! L’infortuné! les Bœufs de Pierre Dupont et la Tour-Saint-Jacques de Darcier! Des chefs-d’œuvre, à ce public de demoiselles de parade, coûteuses et joyeuses, à ces femmes du monde en mal de piments, à ces gentilshommes impatients de retroussés et de littérature au vitriol.
Ce fut une stupeur. Ainsi le Fernand n’était pas un fumiste! c’était pour de vrai! nulle galéjade. Un troubadour sincère! Le Tout-Paris des premières, de fauteuil à fauteuil, de loge à loge, se regarda mutuellement dans les yeux.
Il y eut un instant terrible et drôle, un de ces instants baroques qui tuent ou qui font vivre une réputation entre l’Opéra et le faubourg Saint-Martin. Allait-on siffler? C’était au bord, comme on dit.
Mais on ne siffla pas! Ce diable d’organe, prenant, vibrant, délicieux, paralysa les exécuteurs. On ne siffla pas. On se tut. Même, quelques applaudissements, là-haut, aux galeries, se risquèrent. La poésie de Pierre Dupont, la verve de Darcier réjouissaient encore quelques âmes simples. Et Fernand put saluer et se retirer à reculons, comme un dompteur pas très sûr de ses bêtes… sans encombre et sans trop de honte.
C’est égal! la chute était rude! Disparue la vision odieuse, de toutes ces rangées de visages figés, hostiles, impassibles, muets, Fernand dans la coulisse se sentit pâlir de lassitude, de désespoir et de dégoût. Il s’appuya à un portant. Ses jambes flageolaient sous lui. Pas un rappel! Ah! pour une tape!... C’était cela, ce public «si bon, si indulgent! si encourageant!» Des phrases, des blagues écrites dans les journaux par des cabots adroits et roublards.
Ainsi, c’est là qu’aboutissaient tous ses espoirs de fortune, tous ses orgueils, toute sa sottise! s’avoua-t-il en une seconde de vérité.
Le vide autour de lui. Le personnel s’empressait pour l’entrée de Charlin, le tourlourou fantaisiste et pittoresque, idole fêtée du parterre. Seul, le pompier de service, attentif sous son casque de cuivre, dans sa petite logette, assistait, sans y prendre garde du reste, à cette agonie d’une vanité bébête.
Fernand se dirigea à pas chancelants vers l’escalier des loges d’artistes. Pantin désarticulé, vêtu de bleu clair et d’amarante, il poussa la porte du réduit où une heure auparavant il avait endossé ces oripeaux joyeux.
Une femme, Blanche Mésange, en robe de ville, était assise sur une chaise, à côté de la planche à maquillage. Elle se leva, quand il entra, bondit vers lui avec un visage d’allégresse et cria:
—Hein? ça a bien marché! J’en ai eu un succès!
Il la regarda d’un œil morne. Sans s’apercevoir de cette attitude, Blanche enivrée continua:
—Deux rappels! mon chéri! Tu vois, ta petite femme, deux rappels!
Comme il se taisait toujours:
—Figure-toi! je suis désolée. Il est venu tant de messieurs dans ma loge, avec des fleurs! Des journalistes, tu sais! et puis des hommes chics, et les camarades, et tout le monde; et ils sont gentils ici! ce n’est pas comme aux Bateaux Fleuris! Je n’ai pas eu le temps d’ôter mon costume et de me rhabiller assez vite pour venir t’applaudir! Ah! mon chou! je suis contente!
Et elle se précipita pour l’embrasser.
Alors, seulement, Fernand recouvra l’usage de la parole. Il repoussa Blanche, et, d’une voix creuse, avec une amertume infinie, il dit:
—M’applaudir!
—Bien sûr!
—Tu aurais été la seule!
—Qu’est-ce que tu chantes? suffoqua Blanche en arrondissant ses yeux.
—Je chante! jeta Fernand avec violence, je chante que j’aurais mieux fait de ne jamais chanter de ma vie! Où est Lourbillon?
Blanche demeurait effarée. Elle balbutia:
—Lourbillon? mais il est dans la salle! il va venir!
—Lui? ah! oui, comptes-y! D’ailleurs il vaut mieux qu’il ne se mette pas sous ma patte! Qu’est-ce que je lui conterais, à celui-là! C’est de sa faute, tout ça! de la tienne aussi, d’ailleurs!
—Mais qu’est-ce qu’il y a? que s’est-il passé? Tu es fou! gémit Blanche en joignant les mains. Dans sa jolie figure tout en bonheur, deux grosses larmes commençaient à poindre, aux coins des paupières.
—Il y a, cria Fernand exaspéré, que je viens de ramasser la bûche! mais là, la vraie! celle de Noël! Et que c’est à vous deux, à Lourbillon et à toi, que je dois ça! car sans vous, le diable m’emporte si je serais jamais monté sur vos sales planches, me faire charrier par votre sale public!
—Toc! toc! on peut entrer? fit à ce moment une voix aimable. Et Antonin Mariol, jeune, souriant et tranquille, apparut au seuil de la loge.
—Ah! monsieur Mariol! je suis un homme perdu! Je vais me jeter à l’eau! Et quand je pense que vous avez signé avec moi! hoqueta Fernand qui se mit à sangloter, à bout de nerfs, effondré comme un petit enfant.
—Mais, fit Mariol avec affabilité, je suis enchanté, mon cher ami, d’avoir signé avec vous, ou du moins,—il se reprit—d’avoir fait signer madame Langlet! Que vous arrive-t-il? vous êtes indisposé?
Fernand le regarda, stupide d’effarement:
—Mais… ma tape de ce soir?
—Votre tape? Où prenez-vous une tape? Vous n’avez peut-être pas décroché tout le succès auquel on pouvait s’attendre. Mais voilà tout. C’est à recommencer simplement. Vous avez été applaudi en somme!
—Oh! par qui?
—Par les gens d’en haut! Ceux qui font durables les carrières d’artistes! Rassurez-vous! je vous ai entendu. C’était très bien! Les petites places vous gobent. Tout est là! Les autres, ça ira tout seul. On paiera les journalistes qui feront payer les gens du monde!
—Oh! monsieur Mariol.
—Seulement, vous avez eu tort de ne pas suivre mon conseil. Il faut vous créer un répertoire et un genre à vous! Que diable! les auteurs et les musiciens ne manquent pas! Allez les voir. Montez à Montmartre. C’est le pays qui en produit le plus! Ces gens-là vous fabriqueront sur mesure des machines originales et c’est vous qui en récolterez tout le bénéfice, la publicité et la galette!
Il s’en allait. Il ajouta:
—Surtout plus de rengaines! de ponts neufs! Dégoisez de l’inédit, fût-il stupide! Ça portera avec votre voix… Voyez Sufreid à Montmartre; ses chansons passent pour spirituelles, elles sont au-dessous de tout: le tout est de s’imposer. Nous vous imposerons.
Il n’était déjà plus là, le suave Antonin Mariol, quand Blanche, s’approchant de Fernand, le réconforta un peu:
—Des auteurs? mon chéri. J’en connais des bottes! Je t’en indiquerai qui sont épatants, si tu veux! proposa-t-elle en l’aidant à dégager son bras de la manche du bel habit azur à boutons d’argent, qui venait d’aller à la peine sans être à l’honneur. Habit de polichinelle cassé et démantibulé, habit confident des troubles et des peines, des espoirs et des défaillances, qui semblez brillant ou piteux selon que vous avez été à la gloire ou à la défaite, quand vous serez fané et jeté dans un coin, si vous pouviez alors nous raconter l’histoire de vos espoirs déçus, quelle leçon pour nos vanités!
X
Le cabaret de la Tarentule montmartroise n’occupait pas, en façade, un espace énorme sur le boulevard Rochechouart, mais il possédait des profondeurs.
Une simple boutique, en vérité, vue du trottoir… un temple! sitôt le seuil passé.
Bistro, café. Puis le sanctuaire. C’est bien là l’impression que Fernand ressentit quand Lourbillon l’amena en ce lieu.
Car Lourbillon s’était ressaisi. Consterné, déconfit, prostré après la défaite de son disciple, à la première soirée classique du Colorado, il avait virilement, ce soir-là, soir de tristesse et de doute, pris la résolution de ne plus connaître Fernand. Et, négligeant de lui apporter en sa loge des condoléances oiseuses, il était parti, à l’anglaise, avec le public.
Mais, deux jours après, Lourbillon avait appris que la «tape» était considérée comme nulle et non avenue par l’administration, et que son poulain gardait encore des chances, outsider tiré sans doute et réservé pour un grand prix futur!
Aussi, la bouche en cœur, et sincèrement, somme toute,—car, au fond, qui saura jamais ce qu’il peut entrer de délicatesse invisible dans une muflerie patente, et si ce n’était pas par timidité d’amitié souffrante que Lourbillon avait salement lâché Fernand dans le malheur?—sincèrement, donc, et tous les sourires aux lèvres, le vieux comique revint déjeuner chez son ami; la cuisine était excellente, au reste.
Et aujourd’hui, Lourbillon emmenait son petit Fernand à la Tarentule, pour lui «dégoter» un auteur!
Bistro, café, sanctuaire.
Tel s’offrait, en effet, l’établissement.
A la terrasse, quelques guéridons, autour desquels stagnaient, fumant leurs pipes, au-dessus de bocks sans faux-cols, plusieurs citoyens en chapeaux mous.
A l’intérieur, sitôt entrés, Lourbillon dit à Fernand de stopper un peu dans la salle réservée aux buveurs; on entrerait plus tard dans celle consacrée aux auditions des poètes de la Butte.
* * * * *Tous deux regardent les habitués de l’endroit. Près d’une petite femme en rouge, c’était Lafoire, le dessinateur connu, qui d’une cravache sûre et cinglante profilait les culbutes morales et physiques de ses contemporains.—On s’arrachait les ventres de ses banquiers et les maigreurs de ses danseuses. A côté de lui c’était le célèbre Will, le Pierrot glabre, Watteau de sacristie, artiste délicieux d’une élégance «interne» et cérébrale. Il causait à un petit homme qui disparaissait presque sous la table, et dont les jambes, quand il était assis, étaient à cinquante centimètres du sol! De sa hauteur totale de 1 mètre 20, celui-là toisait drôlement l’humanité, et la déformait et la défigurait, avec talent du reste. Tous ses modèles devenaient des monstres, gesticulant à l’envers, des êtres de cauchemar, épileptiques et fous.
Toute sa rancune inconsciente de petit nain lui remontait dans l’œil, qui voyait inexorablement la déformation quand même et pour tous! On racontait que ce talentueux artiste demandait, durant de longs mois d’hiver, l’hospitalité de nuit, la table et les plaisirs du soir à certaines demeures chastement closes… et qu’il vivait là, faisant des études de mœurs fort intéressantes, en camarade, en ami, conseiller gratuit des tempêtes sentimentales qui s’élèvent parfois dans les cœurs bas tombés des amoureuses pensionnaires de ces garnis d’amour.
Plus loin un homme jeune crépu, noir, un peu nègre de type. C’est Maurice Prenais, les lèvres épaisses, les dents grosses et longues, les yeux blagueurs (collez-lui une couronne de pampres sur la tête et une peau de bête en guise de redingue... il aura l’air d’un fêtard de la suite de Bacchus). C’est un poète celui-là, le meilleur de la bande, qui dira peut-être ses «Vieux Marcheurs» tout à l’heure…
Le vieux à barbe blanche là-bas, c’est un peintre; l’autre à côté c’est un graveur très connu; et voici de Gyvry, pianiste et compositeur d’un talent réel, noyé dans l’absinthe; il a été l’ami de Verlaine dont il sait les œuvres par cœur, et le soir, là, après la fermeture, entre eux, toutes ces illustrations déclament et Verlaine et Baudelaire.
Goudeau, Delmet et d’autres se joignent à eux et les enthousiasmes se partagent entre les morts et les vivants.
A ce moment, Fernand et Lourbillon ayant vidé leurs bocks se déplacèrent afin d’entendre les fameux chanteurs de la Butte!
—Tiens, dit Lourbillon en entrant dans la petite salle, Hortensia et Paulina du Colorado... vois donc, Fernand…
Et en effet, les deux chanteuses étaient là, très serrées l’une contre l’autre, avec au bras une énorme couronne mortuaire d’immortelles jaunes! A MA MÈRE! disait la couronne; et comme Lourbillon, stupéfié, leur demandait le sens de cette plaisanterie macabre…
—Pas une blague, répondit Paulina. Hortensia et moi sommes parties tantôt au cimetière porter cette couronne sur la tombe de la mère d’Hortensia. Comme le cimetière était fermé, nous l’avons trimballée avec nous… on a dîné au Rat Mort, on est passé au Moulin, on s’en va aux Halles, on tire une bordée. Êtes-vous des nôtres, venez donc?—Non, merci, répliquèrent Lourbillon et Fernand, amusez-vous seules!
Et la couronne mortuaire s’en fut faire la fête… jusqu’au lendemain matin sept heures, où elle arriva piteuse, à sa destination, déposée sur une tombe par deux femmes fatiguées et vannées de leurs folies nocturnes.
Cependant, un petit homme aux cheveux rares, la figure courte et large, pâle et maigre, les yeux bizarres, dont un qui n’y voyait plus, abîmé qu’il était par une large taie blanche, monta sur l’estrade où perchait un mauvais piano, et s’accompagnant des deux doigts se mit à chanter, à blaguer «Les Sergots».—La chose était fort spirituelle, d’une ironie fine et bon enfant. On applaudit ferme!
—Gamahut!... annonça le chanteur rageur et embêté. Et la chanson macabre et terrifiante fut grincée en mineur, résonnante comme un glas funèbre, qui entre temps ferait des farces de sons, et d’allures… La salle délirait! Mais on put trépigner, hurler, l’applaudir et le rappeler, le petit homme bourru et borgne se leva, salua et déguerpit au trot… Il avait gagné ses cinq francs, son bock et sa choucroute.
Après lui vint un homme essoufflé, asthmatique, dont l’haleine aux relents de produits pharmaceutiques embaumait les alentours… Celui-là articulait si exagérément ses mots qu’il avait l’air de les mordre. Un mouchoir en main épongeant une sueur qui n’en finissait pas, il clamait le martyre de son cœur, l’espoir de son âme et les déceptions de ses rêves.—Il eut un gros succès.
Puis tout à coup, l’introducteur habituel de ces célébrités vint demander au public de faire un silence absolu, afin que le «bon camarade Sacha puisse se faire entendre». Alors arriva sur l’estrade un individu pâle, exsangue, d’une blancheur de cire, les yeux mal réveillés, les cheveux de paille, les lèvres violettes et la bouche horrible, démeublée, presque sans dents, et laissant apercevoir entre quelques bouts d’ivoire noircis et pourris, un trou noir, d’où sortait une musique maladive, d’une sonorité douteuse, et des paroles de reproches à une femme aimée, dont les trahisons se multipliaient…
«Te rappelles-tu ses baisers?» disaient les refrains.
—Flûte alors! Ta bouche, bébé! glapit une vieille fille maquillée.
Ce «ta bouche, bébé,» allusion plus qu’exclamation, mit le public en belle humeur, et le chanteur pâle et jaune, vexé et furieux, descendit du tremplin, menaçant et grossier.
A ce moment, entrait dans la salle un journaliste, homme de lettres qui volontiers racontait dans ses livres ses histoires personnelles. Il avait eu la manie de célébrer les femmes androgynes, maigres, osseuses, exsangues, diaphanes, l’amour des formes à l’état d’indication, les seins et les ventres plats, les hanches des garçonnets, puis il s’en était dégoûté en même temps que de la morphine et de l’éther; sa santé s’équilibrant et s’assagissant avec l’âge, les bouges et les garçons bouchers le laissaient froid.
Dorénavant on ne parlerait plus de lui tout bas, avec des ah! et des oh! et des chut! On dirait simplement et sans commentaires qu’il avait bigrement du talent! Notre journaliste alla droit au petit coin que cachait le piano et derrière lequel, abrité par un paravent, se tenait, affalé dans un fauteuil, un homme étrange, si blanc, si blanc, d’un teint si transparent qu’il en semblait de nacre, une barbe soignée et rousse comme de l’or encadrant son visage de mort. Ce personnage était très connu à Montmartre: morphinomane enragé, on lui donnait partout l’hospitalité d’un coin afin de faciliter ses piqûres consécutives. En apercevant le journaliste, il se remua difficilement, mais lui tendit la main en lui disant, les yeux éteints et comme figés:
—Rendez-moi un service, éreintez donc demain dans votre journal cette garce d’Hortensia qui tout à l’heure m’a ridiculisé ici… devant toutes ces brutes. Figurez-vous qu’elle m’a déposé sur le front une épouvantable couronne mortuaire et qu’elle a crié tout haut, en chahutant ce paravent: «Mesdames et Messieurs, regardez le coco! Le Christ au moment des sueurs!!!» Et le morphinomane, ruisselant encore, retomba dans son état comateux.
Le lendemain, Hortensia eut son compte dans une feuille du matin!
Et voilà tout ce que vit Fernand dans un seul petit coin de ce Montmartre, appelé par Salis la mamelle de la France, et qui n’est tout au plus que le biberon des faubourgs, alimentant de ses mots, de ses chansons et de ses modes quelques quartiers excentriques, et jetant le poivre de sa bohème spirituelle sur toute une ville décidée au plaisir et à la fantaisie.
—Sortons, sortons, dit Fernand à Lourbillon, j’en ai assez. Mène-moi chez Toni-Truant, le fameux cabaretier.
A peine sur le boulevard Rochechouart depuis dix minutes, les sanglots d’une pierreuse effarée leur firent dresser l’oreille.
—Bats-moi, insulte-moi, disait la voix de femme, tu sais bien que j’t’aime et t’en abuses, lâche, lâche, vociférait la fille.
Ils s’éloignèrent, laissant la prostituée à ses occupations nocturnes, en hommes prudents et renseignés.
Arrivés devant la porte de Toni-Truant, ils virent deux dames fort élégantes qui, sautant d’une correcte voiture de maître, leur demandèrent fort gracieusement de les aider de leur présence à entrer dans ce cabaret.
—Nous avons un peu peur d’entrer toutes seules…
—Mais volontiers, répondirent les deux hommes. Et cognant à la porte toujours close, aux volets fermés, ils entrèrent tous quatre… Dès l’apparition des femmes, Toni-Truant cria:
—V’là des peaux! v’là de la garce! Puis aux deux hommes: Allez, foutez-vous là… C’est à toi cette marmite-là? Oh! qu’elle est pââââle! Qui qu’c’est qu’est le miché d’vous deux? C’est toi l’vieux! Qu’est-ce que vous prenez? des bocks? Deux bocks, Eugène!
Et lâchant les nouveaux venus, Toni-Truant s’assit sur un coin de table. Fernand s’aperçut alors qu’il était chaussé de bottes énormes, vêtu d’un complet de velours à côtes, lingé d’une chemise en flanelle et la taille serrée d’une large ceinture rouge de débardeur. La figure était noble et fière malgré l’habitude prise de laisser à la bouche une mollesse faubourienne, très spéciale aux gavroches. Les cheveux longs rejetés en arrière donnaient au front l’ampleur voulue et cherchée, l’allure générale était celle d’un beau chouan, solide et d’attaque!
—J’vas vous en dire une, annonça l’homme aux bottes d’égoutier: Serrez vos rangs!
Et Toni-Truant, d’une voix terrible, formidable, de foudre, ébranla du pavé au plafond la petite salle enfumée qu’il arpentait mains au dos, d’un pas pesant, rythmé et sautillant, un pas à lui, une marche à lui, imitée dans toutes les revues par des cabots qui singeaient ses allures, sa mise et sa terrible voix!
On applaudit férocement, on trépigna, on cria, mais Toni-Truant qui avait entendu une femme d’apparence fort distinguée dire qu’elle préférait ses autres chansons… ses chansons salées… lui cria dans la figure:
—Une pornographie pour la marquise! et au lieu d’une pornographie (il n’en chantait jamais du reste, son talent réel de poète naturaliste le protégeant contre ces vulgarités), il entonna une satire pouffante des gigolos présents: Les Crevés!
Vos mères avaient donc pas de tétons, Qu’elles ont pas pu vous faire des gueules?... Allez donc dire qu’on vous finisse!Alors ce fut du délire, tous les snobs bafoués, claqués, poussèrent des oh! et des ah! d’admiration joyeuse, les femmes, émoustillées sous les mots crus, se frottaient d’aise à leurs voisins. On cria: «bravo! bravo! un autographe, une signature!» et Toni-Truant, jouant de l’engueulade comme de la rime, les fit «casquer du bon pognon» comme il chantait, et ce soir-là, le faubourg Saint-Germain, insulté à gueule que veux-tu et ravi, jeta dans la bourse du chanteur le plus pur de son or et de ses remerciements.
Fernand, lui, semblait médusé; il examinait la composition de la petite salle et n’en revenait pas! Des comtes et des marquis s’interpellaient, des femmes entre elles s’appelaient duchesse… et tout ce monde s’asseyait là, serrés les uns contre les autres, avec une aisance qu’une promiscuité douteuse n’effarait pas: des soldats ivres, deux prostituées du quartier, des petits rentiers, des cabots, deux bonnes…
—Mais, dit tout à coup Fernand, ces gens-là… ceux de la bonne société, ces gens du monde ne se rendent pas compte… ce n’est pas possible… ces femmes bien nées ne peuvent pas prendre un plaisir semblable à celui qui plaît à ces gigolettes… c’est dans la façon de s’amuser qu’on voit la différence des classes…
—Depuis 93, bouffonna Lourbillon… il n’y a plus de classes! Toutes les femmes se ressemblent, toutes demandent des piments pour leurs sens; la pierreuse de tout à l’heure hurlait de plaisir sous les coups et sous les paroles ordurières de son amant; ces mondaines-là ont aussi besoin d’un dévergondage de langage qui les émoustille: c’est la même chose, la même bête qui les travaille. Le dévergondage les pique toutes au même endroit, leur besoin de s’encanailler est intense, mon petit Fernand, et quand je pense que ces bougres-là nous intimident! Hein? crois-tu qu’on est bête! Ils ne sont pas plus intelligents que nous, pas meilleurs, au contraire, ils sont plus riches, mieux habillés, mieux instruits, mieux élevés, mais nous sommes aussi distingués qu’eux… pas vrai, Fernand?
—Le fait est, dit Fernand… que la distinction est dans les sentiments et pas dans la coupe de la jaquette… et j’avoue que ni ma mère, ni mon père, ni mes sœurs, ni moi, n’avons jamais eu de goûts crapuleux comme ça: il est vrai que nous n’étions que des ouvriers…
Il était tard.
—Allons-nous en, dit Fernand, je ne trouverai pas de chansons ici, on ne les viserait pas et c’est pour un public spécial. Mais à ce moment le poète Jehan du Brancart gravit l’estrade.
Il était chauve, avec une drôle de petite moustache blonde ébouriffée, et se montrait tout de noir moulé dans un veston en forme de dolman d’officier à collet rigide, pendant que ses jambes se perdaient dans les flots d’un pantalon à la hussarde à carreaux. Il récita des rondels successifs sur les successives beautés de sa bonne amie: «ses yeux,» «son nez,» «sa bouche,» «ses seins». Puis, avant d’en entamer un dernier, il s’arrêta et avant d’en avoir énoncé complètement le titre: «Son…» avait-il commencé.—Non, fit il, celui-là, je le garde pour moi!
Et le triomphe qu’il obtint ne fut pas inférieur à celui de Toni-Truant.
—Tu trouves ça bien, toi? ça t’amuse? demanda Fernand à Lourbillon.
—Non, répondit Lourbillon, tout bas: moi, ça me rase, mais c’est la mode, qu’est-ce que tu veux?
—Si qu’on s’en irait. On crève de chaleur ici! insinua Fernand.
—Le fait est qu’un bock bien tiré, avec une chaise à soi tout seul!...
Ils se levèrent. Mais déjà Belval glapissait:
—La parole est à notre excellent camarade…
Et le désordre occasionné par le mouvement de retraite des deux compagnons ne fut pas sans provoquer de véhémentes protestations.
—Chut!
—Assis!
—On ne s’en va pas au milieu d’un morceau!
—A la porte!
—A la porte? bon Dieu, mais c’est là que nous allons, riposta Fernand exaspéré!
De fait, ils finirent par se trouver devant la tenture, lisière du «Saint des Saints,» puis dans le café, puis dans la rue. Ouf!!
—Veux-tu un conseil? professa Lourbillon en avalant un bol d’air; à Montmartre tu peux te fouiller pour dégoter ton homme. Les auteurs d’ici chantent leurs machines eux-mêmes, et d’ailleurs leurs machines ne porteraient pas au concert. Plante-les moi seulement sur les planches du Colorado et tu verras la gadiche! Non! Si j’étais à ta place, je donnerais un coup de pied jusque chez un de ces petits éditeurs lyriques, qui foisonnent boulevard de Strasbourg et aux environs. Là, tu trouveras sûrement inédité, inconnu, enseveli dans les cartons, le merle blanc qu’il te faut!
—Avant, répliqua Fernand, il me faut voir Grandsec. Mariol tient absolument à ce que je lui demande des machines modernes et sentimentales.—Est-ce que vraiment il a du talent?
—Peuh! fit Lourbillon, un pochard… qui rime sur toutes les tables des brasseries de Montmartre… Enfin, vois-le toujours!!
XI
La grande salle de l’Abbaye de Thélème, au premier étage, resplendissait de lumières et éclatait de fracas.
Là, c’était la haute noce montmartroise, les fêtards au gousset garni, le dessus du panier du Moulin-Rouge, toutes les Espagnoles de la rue Lepic, toute l’Italie galante du boulevard Rochechouart et de la place Pigalle; danses du ventre des Tunisiennes de la rue Caulaincourt et des almées du Delta. Les bouchons de champagne sautaient à plusieurs tables, et de véritables soupers: caviar, écrevisses, viandes froides et salades russes, mobilisaient des vaisselles.
D’ailleurs, une file de sapins à la porte de l’établissement attestait que, pour rouler, le louis est aussi rond sur la Butte que dans la plaine et qu’il y a des ivrognes et des sultanes partout où l’homme désire en trouver. Agréable constatation, qui prouve que les boulevards «extérieurs» ne sont pas plus «extérieurs» que les «grands» boulevards, puisqu’ils produisent la même denrée pour le cœur que pour l’estomac. Attrape! l’Américain!
Au moment où Fernand et Lourbillon, pilotés par Grandsec, firent leur entrée, le brouhaha était tel qu’il eût été complètement impossible d’entendre les notes de la Valse Bleue que cependant tapotait d’un doigt sur le piano une jeune personne vêtue en cycliste et complètement ivre, par surcroît, ce qui lui constituait deux culottes.
Mais Grandsec avait quelque chose d’admirable, un seul éclat de sa voix calmait les tempêtes et dominait les orages!
Impassible sous ses longs cheveux, il se dirigea droit vers l’instrument, prit délicatement, on eût dit entre le pouce et l’index, la cycliste mélomane, l’enleva de dessus le tabouret, la posa sur une chaise et solennel:
—Tas de veaux et de génisses! hurla-t-il, avec un agréable sourire, tâchez un peu de boucler vos avaloires, on va vous ficher à l’œil, quoique vous n’en soyez certainement pas dignes, un régal dont vous pourrez vous lécher les doigts, si vous n’êtes pas trop dégoûtés de vos mains.
Il avait prononcé cette harangue d’un organe à ce point dominateur que le tumulte ambiant en fut troué comme une planche par un boulet.
Des gens se fâchaient; mais d’autres rirent, et surtout le nom de l’interpellateur arrangea tout:
—C’est Grandsec!
—Vous savez bien! Grandsec!
—Le musicien?
—Le poivrot!
—Grandsec! quoi!
—Ah! bon! Eh bien! il en a une santé!
—De fer!
—Et une gueule!
—De bois!
—Bravo! Grandsec! continue! Tu nous intéresses!
Grandsec déposa sur le piano son immuable chapeau haut de forme, agita sa crinière de lion, et poursuivit:
—Ce jeune homme que vous voyez à ma droite (fais risette à ce troupeau, mon fils; c’est lui que tu tondras demain!) ce jeune homme s’appelle Fernand. Il a vingt ans, toutes ses dents et du talent comme j’en voudrais avoir si mon génie ne me suffisait pas!
Bâillements de femmes, ricanements d’hommes, tout un tumulte roula vers Grandsec.
—A la bonne heure!
—Voilà qui est grave!
—Tu ne te mouches pas du pied!
—Veux-tu mon épingle à chapeau pour te piquer?
—Viens boire un verre de champagne! Tu dois avoir la pépie!
—Tu parles, Charles!
Grandsec attrapa au vol une bouteille de champagne, l’entonna comme on embouche une trompette et répondit:
—Ce soir, il ne s’agit pas de bagatelle. Il s’agit de grand art. Vous allez entendre mon merle brun. Il est poète comme Hugo, musicien comme Wagner, chanteur comme M. Jean de Reszké. La totalisation des délices et des orgues, en un mot!
—Et des amours?
—Demandez-le lui!
Fernand commençait, lui personnellement, à se demander si son nouvel ami n’était pas un abominable mystificateur à froid, occupé à le couvrir de ridicule.
Mais non. Grandsec lui passa tout à coup un papier:
—Tu sais lire la musique, pas? Déchiffre ça en douce. Dans un quart d’heure, tu vas leur dégoiser les trois couplets, paroles et musique; tu peux y aller carrément, c’est complètement inconnu. Je l’ai fait cet après-midi. Et tu peux être tranquille. Ça leur en bouchera un coin! C’est des fleurs de mon jardin secret, et je l’aurais gardé pour moi, si ta gueule ne m’était pas revenue.
Et, face au public, il annonça:
—Mon ami Fernand, moi et cet autre cabot qui nous accompagne nous allons vider une tasse! après quoi, vous pourrez ouvrir vos esgourdes. Garçon, trois demis!
Et il s’assit avec majesté!
Il n’y eut pas à le nier, le public attendit.
Et il fit silence quand Fernand commença.
C’était une mélopée bohème, au rythme moqueur, aux paroles douloureuses, l’automoquerie de la misère et de la mort.
Et, au martèlement des grands accords dont l’accompagnait Grandsec, l’effet était étrange et frissonnant.
On applaudit avec frénésie. Fernand lui-même, emballé par la nouveauté originale de l’œuvre, vibrait comme une chanterelle. Il se laissa retomber sur sa chaise, ému, et tous les nerfs secoués… Ce fils du peuple avait la fibre sensible et distinguée comme s’il avait eu cent aïeux glorieux en art.
Mais dans l’auditoire, quelqu’un surtout manifestait par une pantomime délirante la qualité de son admiration.
C’était, placée précisément à la table la plus proche du piano, une femme d’allure et d’aspect bizarres.
Rousse, mais d’un roux qui dédaignait d’imiter la nature, car ses cheveux ne disaient pas: «Voyez comme nous sommes d’une jolie nuance!» ils clamaient: «voyez comme nous sommes teints d’une façon extraordinaire!» rouge vif plutôt et coiffée en bandeaux qui cachaient les oreilles, après s’être—selon le rite esthétique de saint Botticelli—incarnés sur le front en deux volutes, cette créature, d’une pâleur de linge, ouvrait sous cette crinière pourpre et dans cette face livide, deux énormes yeux bleus d’un éclat mourant, d’un charme délicat, attendris, profonds, délicieux, inoubliables. Un Rossetti, pour établissements de nuit, une Béatrice de brasserie… Elle était barbarement vêtue d’un mélange de somptuosité et de désordre. Des bagues à tous les doigts, et un collet déchiré; un chapeau merveilleux et des franges au bas de la jupe. En sorte qu’il était malaisé de prononcer si elle était ridicule ou splendide, séduisante ou haïssable, poupée articulée ou personnalité exceptionnelle!
Si l’on ajoute qu’elle était seule, farouchement seule, à sa table et buvait de l’absinthe, de l’absinthe blanche à deux heures du matin, ce dernier trait ne fera qu’élargir le champ des hypothèses troublantes et inquiétantes.
La façon dont elle accueillit la chanson de Fernand ne laissa pas non plus que d’être peu banale.
Dès les premières notes, on la put voir tomber sur la table, tout le buste aplati sur la nappe et les bras étendus, et ainsi elle demeura immobile, comme en hypnose, sa tête aux yeux immenses obstinément dardée vers le chanteur, sinistrement belle et terrible.
Des sourires amusés coururent de bouche en bouche et un chuchotement léger se moqua. Mais discrètement! Montmartre respecte ses phénomènes. Il les soigne et les multiplie afin d’entretenir la particularité de sa population.
Elle, d’ailleurs, n’avait cure de l’entourage. Et elle émettait sourdement une sorte de râle rauque et doux, comme les chattes qu’on caresse à leur gré et qui s’immobilisent sous le plaisir…
Quand Fernand se tut, elle se redressa, s’adossa à la cloison, alluma une cigarette et sembla se perdre dans un double nuage de fumée et de songerie.
Cependant l’heure passait. Si noctambules que soient les gens, ils se couchent pourtant quelquefois.
Fernand songeait que Mésange devait être inquiète. Elle avait pris la mauvaise habitude de l’attendre à la fenêtre. Déjà, d’ailleurs, beaucoup de messieurs atteignaient leurs chapeaux aux patères et demandaient les additions.
—Garçon! payez-vous! héla Grandsec qui vit le désir de son jeune ami, et de qui la seule voix pouvait déchirer le vacarme grandissant.
Ils se levaient. Mais à ce moment, glissant, preste comme une anguille, entre Lourbillon et le musicien, l’admiratrice rousse s’élança vers Fernand, se pressa contre sa poitrine et l’irradiant subitement d’un regard qui fut un véritable accent de volupté et une prière ardente d’amour brutal et de tous risques:
—Je vous en prie. Demain. Deux heures. Je vous attendrai… Je vous en prie… chuchota-t-elle d’un accent de fièvre. Et elle lui mettait, presque de force, une carte dans la main. Puis, pft! plus rien! elle avait bondi vers l’escalier, et disparu.
Dans la rue:
—Tu la connais!... vous la connaissez, cette femme? demanda à Grandsec Fernand qui avait, à la lueur d’un bec de gaz, déchiffré ce nom sur la carte et cette adresse:
LILITH JOCELYN 30, Boulevard de Clichy.—Oh! fils! tu peux me tutoyer! clama Grandsec. Si je la connais Lilith? la belle madame Jocelyn? Certainement.
—Qu’est-ce qu’elle fait?
—Tout! l’amour, de la littérature et de la sculpture, le trottoir et les salons! La Belle et la Bête! L’ange et le démon, le bien, le mal et le reste! Un original qui n’est peut-être qu’une copie! un type qui n’est peut-être qu’une rengaine. On ne sait pas, je ne sais pas, personne ne sait!
—Alors?
—Alors? si elle a un béguin pour toi, vas-y! Marche! mais ne t’arrête pas! Prends-la comme elle te prendra, par curiosité, comme on croque un fruit rare et savoureux, comme on boit une coupe, mais si elle ne t’offre pas une seconde tournée, n’insiste pas. Ne marche plus, cours! fiche le camp; fuis!
—Elle est si dangereuse que cela? sourit Fernand incrédule.
—Je l’ignore et le veux ignorer. Mais elle a à moitié rendu louphoques plusieurs braves garçons qui, sans elle, auraient pu faire quelque chose! C’est une allumeuse… une dangereuse…
—Mais encore?
—Encore? rien. C’est tout. Elle vaut l’expérimentation! Essaye. Tu es encore assez jeune pour te tirer des pattes si tu sens la glu te prendre, comme le papier-à-mouches les mouches. Au revoir. Me voici chez moi…
Lourbillon et Fernand redescendaient la côte des Martyrs. Et Lourbillon s’enquit:
—Est-ce que tu iras?
—Où ça?
—Chez cette Lilith?
—Si on te le demande, Lourbillon, tu répondras que tu n’es pas renseigné.
—Écoute, mon petit, veux-tu un conseil?
—Non. Du tout.
—Tu l’auras pourtant. N’y va pas. Ces femmes-là, ça ne vaut rien pour toi. Tu es tout neuf.
—Un neuf frais! pouffa Fernand.
—Et Mésange!
—Si tu ne lui racontes rien, elle sera heureuse, ne connaissant pas l’histoire!