La Vedette
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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
—Tu as tort de rigoler, moi je ne rigole pas!
—Ce n’est pas toi, non plus, qu’on a invité à la rigolade! Allons, vieux, je t’offre un dernier verre chez Pousset et bonne nuit!
Il est des arguments auxquels on ne résiste pas. Cette fois-là Lourbillon ne discuta point plus avant.
XII
Un peu gauchement, Fernand demandait à la concierge:
—Madame Jocelyn?
—Au cintième, la porte en face. Au fait, il n’y en à qu’une de porte!
Fernand, muni des renseignements, était déjà arrivé à la hauteur du deuxième palier quand une voix le héla de la loge:
—Mossieur! eh! Mossieur!
Il s’arrêta, se pencha sur la rampe et tout en bas, distingua la concierge qui brandissait un carré de papier.
—Qu’y a-t-il?
—C’est-il pas vous qui vous appelez Fernand?
—Oui.
—Alors, redescendez! J’ai une lettre pour vous!
Fernand redescendit.
—C’est une lettre—expliqua la portière avec flegme, que madame Lilith m’a bien recommandé de vous donner, avant que vous ne montiez.
—Merci!
Et Fernand, en réascendant les degrés, prit connaissance du poulet.
Il était conçu en ces termes, et dénué de simplicité, sinon de promesse:
«O mon si beau! »Car tu es beau! Je ne suis pas de celles qui prouvent les proverbes; à la sagesse des nations, j’en préfère la folie. Il est dit: «Frappez et l’on vous ouvrira!» Moi, je te dis: «Ne frappe pas. Entre sans frapper! Tourne la bobinette, la chevillette cherra!» »Ta déjà Lilith.»Tudieu? Fernand sentit son sang lui péter aux joues. Et ses vingt ans escaladèrent les degrés, au pas de charge.
«Tourne la bobinette, la chevillette cherra!»
En effet, la clef était sur la serrure. Fernand tourna la bobinette et la chevillette chut.
Il se trouvait dans une sorte d’atelier, très drapé de tentures et envahi de clarté de par une large baie, en façon de vitrail. Au fond, sur un divan oriental, Lilith Jocelyn, absolument nue, rousse et blanche, bellement allongée et couchée sur le ventre, avait l’air d’une nymphe de Henner, éclatante et nacrée, attendant son cadre!
Elle dit, en se redressant sur un coude:
—Retire la clef maintenant, mon chéri!
Et sautant sur ses pieds, les bras ouverts, levés légèrement, si bien que ses deux seins, exquisement pâles et ronds, venaient en parade au devant de l’arrivant, les cuisses longues, grasses, souples, le sourire offert et les yeux flambants, elle marcha vers Fernand totalement hypnotisé, et demeuré, cloué le dos à la porte, comme une chouette à un volet.
—Eh bien? c’est tout l’effet que je te produis? murmura-t-elle, venue à se coller contre lui et lui entourant le cou, mettant à ses oreilles la fraîcheur moite de ses poignets.
Et brusquement:
—Ote ces habits, arrache ces voiles, ô ma statue, qui mettent entre mon désir et ta beauté, une barrière de gêne et de convention!
Elle lui appuya aux lèvres un baiser violent et enlaça ses jambes aux siennes.
Fernand vacillait. Ces manières faunesques alliées à cette phraséologie académique le stupéfiaient au point de l’annihiler, et un instant, il put craindre une solution humiliante à sa bonne fortune.
Mais Lilith Jocelyn n’était pas femme à laisser, sans le battre, refroidir le fer quand il est chaud. Elle se rendit compte, sans doute, que l’effet de son éloquence nuisait à celui de ses charmes, et elle se tut, subitement.
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Acta non verba!!! (Petit Larousse, page 805.)
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A cette heure même, Blanche Mésange, dans sa salle à manger, accoudée en face de Lourbillon, s’inquiétait.
—Où est-il allé? dis, Lourbillon? qu’il avait l’air si pressé! Tu as vu, c’est à peine si il m’a embrassée! Et puis d’ailleurs c’est de ta faute.
—De ma faute! ça, par exemple! rugit Lourbillon, froissé.
—Sans doute! Tu es tout le temps à l’entraîner, à l’emmener traîner, plutôt!
—Moi!
—Oui! toi! au café, dans les brasseries, chez des tas de gens! Hier, il est rentré à quatre heures du matin!
—Ça ma petite, tu te gourres! s’il ne fréquentait jamais que moi!...
Blanche avait dressé l’oreille. Elle reprit, très vivement:
—Alors, il en fréquente d’autres: il a fait de mauvaises connaissances? Une femme, je parie! dis-le moi; je ne le lui répéterai pas!
Mais Lourbillon s’était remis un bœuf sur la langue. Satané bavard qu’il était! Il s’en était fallu d’un fifrelin qu’il mangeât le morceau.
Il répondit, et mentalement, pour sa peine, il se collait des gifles plein la figure:
—Mais non, mais non! qu’est-ce que tu vas imaginer! une femme? Fernand? Ah! la la! il t’aime bien trop pour ça, ma fille!
Mésange se rassurait un peu. Et, à part soi, Lourbillon songea:
—Eh bien! j’allais en allonger une, de gaffe! Il ne m’aurait jamais pardonné, le frère! Pourvu, au moins, qu’il ne revienne pas toqué de chez cette…
Et il se versa un petit verre de chartreuse pour renforcer le mot qui rimait avec «étain».
Hélas! ce n’est pas toqué, c’est complètement fou que revint Fernand.
—Ah! mon vieux! c’est une fée! Splendide et magnifique… confia-t-il à Lourbillon, le soir.
—Une sorcière! grogna Lourbillon, maussade.
Et de fait, Fernand était ensorcelé. Ce rossignol n’était pas un aigle. C’était un garçon qui avait plus de notes dans le gosier que d’idées dans le crâne, et qui chantait plus juste qu’il ne pensait. Et puis quoi, c’était un simple homme ni fort, ni infaillible, convaincu qu’il faut prendre l’amour chaque fois qu’on le trouve.
La belle Lilith l’avait «épaté» considérablement! Jamais, en ses plus audacieux rêves d’ancien ouvrier tailleur, pourvu du certificat d’études primaires et devenu artiste par la grâce d’un don de nature, il n’aurait osé supposer l’existence d’une femme pareille, qui savait tout, qui parlait de tout, et qui vous enchantait par son esprit, après vous avoir ébloui par sa beauté et grisé par ses caresses. Une muse, un marbre, une bacchante! Toutes les lyres!
—Les Quat’z’Arts! quoi! gouailla Lourbillon dans le sein osseux de qui il s’épanchait.
Cela finit par prendre des proportions désastreuses. La belle madame Jocelyn n’était point riche, et sous ses dehors d’excentricité amoureux et artistiques, elle voilait un dedans extrêmement pratique et avisé.
Fernand, dont la franchise était naïve et de qui les confidences sortaient comme l’eau des parois poreuses d’un alcarazas, ne lui avait point, après quelques après-midi de baisers, caché sa situation, l’engagement qui liait à lui la direction du Colorado, non plus que son union libre avec Blanche Mésange.
Et Lilith forma le projet de s’attacher ce joli garçon, capable de devenir d’un rapport utile, après avoir été d’un commerce agréable. Il s’agissait de mettre en œuvre le grand jeu!
Elle n’y manqua point.
Huit jours,—jour pour jour,—après celui de la première étreinte, comme Fernand, de plus en plus épris, passait le seuil affolant de son nouveau paradis, il trouva, au lieu de la déesse nue, étalée, provocante et lascive, sur le large divan, une dame correctement vêtue, de la cheville au menton, d’une robe-tailleur infiniment chaste, et qui lui dit, en lui tendant les bouts de deux doigts:
—Bonjour, cher! Asseyez-vous. Ne me troublez pas. Je travaille.
Madame Lilith Jocelyn, en effet, debout devant une selle de sculpteur, modelait d’un ébauchoir inspiré le corps d’une nymphe, sortie évidemment de ses rêves plus que de la réalité, attendu que certains détails de structure indiquaient plus d’ambition voluptueuse que de science anatomique… Nymphe de garçonnière.
Fernand ne venait pas précisément pour regarder sa maîtresse pétrir de la glaise. Il s’assit, pourtant, soumis mais non résigné, dans l’espérance que tout cela n’était qu’un prologue acide aux bonheurs accoutumés. Mais il dut bien vite déchanter.
—Cher! soupira tout à coup Lilith, qui le regardait sournoisement dans une glace placée devant elle, et où se reflétait la figure déconfite de l’amant déçu:—Cher! il faut que je vous parle sérieusement!
Elle posa l’ébauchoir sur la selle, lava ses mains dans le bassin d’une fontaine de porcelaine, accrochée en un angle de l’atelier; puis, revenant vers Fernand, elle se laissa tomber près de lui, assise sur le divan, lui prit le front dans ses dix doigts, lui caressa les cheveux, lui baisa les yeux, et dit:
—Cher chéri que j’adore, adieu.
—Comment, adieu? sursauta Fernand, éperdu.
—Oui, soupira-t-elle; je t’aime trop pour t’aimer si peu! Je te voudrais trop, tout entier, pour ne t’avoir qu’à demi! Adieu, mon ange! que je t’embrasse une fois encore; et va-t-en.
—Mais…
—Non! rien! je t’en prie…
Elle lui posa la paume tiède de sa main sur la bouche. Ses yeux délicieux agonisaient de langueur triste… Elle murmura:
—Reviens, si tu veux; tous les jours; à toute heure! je serai sans me lasser heureuse de te voir. Mais qu’il n’y ait plus rien de charnel entre nous! Sens bien comme j’en souffrirai…
Elle avait saisi la main du jeune homme et l’appliquait sur son sein, rond, ferme et palpitant.
—Le partage me répugne. Je n’y puis plus consentir. Adieu. Cette personne me pardonnera, si elle apprend jamais le sacrifice que je fais en ce moment!
Elle semblait toute prête à rendre l’âme. Fernand tenta ses plus tendres moyens. Mais rien. Un geste las, un geste infiniment désespéré le repoussait. Il sortit, en proie à une désolation intense.
Le lendemain, le surlendemain, le jour qui suivit, il revint. Les choses allèrent de même. Toujours avec ce pareil sourire navré, on l’accueillait, on le congédiait. «On l’aimait trop pour l’aimer si peu.»
Et le pauvre Fernand, insoucieux désormais de ses futurs débuts, derechef tambourinés par la presse et célébrés par les affiches «dans un répertoire original et inédit!» désemparé, désorbité, exaspéré, en perdit peu à peu le manger et le boire, devint quinteux avec Lourbillon, méchant avec Blanche, et insolent avec les journalistes!
C’était, cela, la fin dernière, l’écroulement fatal de tout le château, en France et non en Espagne, rêvé!
Lourbillon le comprit; et un soir, comme, à peine la dernière bouchée avalée, Fernand s’était esquivé, l’œil hagard, la bouche de travers, l’air fou, le vieux comique paternel et soucieux, confia tout à trac à Mésange:
—Écoute, ma fille! Il faut que je te dise la vérité! Voici ce qu’il en est!...
XIII
—Les hommes sont encore plus bêtes que les femmes, décidément! gémit Blanche Mésange, sitôt que, Lourbillon expédié, elle se retrouva seule, devant sa table de salle à manger, un reste de cigarette aux doigts, un reste de sourire aux lèvres.
Car elle avait pris, en son amour-propre blessé, la force de sourire, durant que le vieux comique, avec des gestes appropriés et des intonations à l’avenant, lui détaillait la bonne fortune, tournée en mésaventure, de cet imbécile de Fernand!
Au fond, elle souffrait beaucoup. Et certes plus dans sa tendresse que dans sa vanité. C’est vraiment de tout son cœur de bonne fille qu’elle adorait à présent son amant. Et de l’apprendre ainsi, tout d’un coup, infidèle, oublieux et ingrat, la poignait d’une douleur très vive.
Et puis, il y avait, dans cette catastrophe de ses sentiments, quelque chose qui plus encore que la vilenie du procédé la froissait chez le coupable, c’était l’incontestable sottise de la mauvaise action commise.
Elle la connaissait, la Jocelyn, elle l’avait, au temps de sa liaison avec le sénateur, vu venir mendier des subsides, pour la soi-disant location d’un atelier, chez ce législateur, connu pour n’être pas une île escarpée et sans bords aux abordages du sexe joli.
Elle connaissait le côté d’aventurière et la part de roublardise inclus dans ce caractère de fausse excentrique et de détraquée en simili. Et il lui était arrivé, jadis, au temps où elle n’était pas intéressée directement aux emportements de la donzelle, de plaindre les pauvres bougres «chipés» à cette glu dangereuse.
Et, finalement, ce fut cette sensation qui domina en elle: Fernand dans les pattes de cette araignée de malheur. Ç’avait d’abord été en son esprit, du chagrin, puis de la colère, ça devint de la pitié.
Elle les connaissait les trucs de cette voleuse d’hommes de Lilith! et dire que Fernand, lui aussi, s’était laissé prendre par l’extériorité de cette femme «Mystère», qu’il avait subi, lui aussi, le charme de cette attirance calculée, bric-à-bracquement capiteuse, dont la volupté, harnachée d’une mise en scène de bazar, mettait aux cerveaux des pauvres hommes des visions d’attitudes nouvelles… des espoirs de frissons inconnus et de perversités superbes…
Et c’était vers ces cheveux teints au henné, cette bouche teinte au carmin, ces yeux peints de Kohl, cette chair tripotée par tous, ces ongles dorés d’idole poudrederisée que Fernand, comme tant d’autres, avait couru!
Est-ce qu’il espérait l’amour de cette théâtrale prostituée? Non, voyons, ce n’était pas possible, il avait là, follement, bêtement, cherché du gros plaisir de peau, et il en reviendrait peut-être hanté par des souvenirs de joies du ventre… mais rien de plus! Une reconnaissance qui partirait des pieds pour finir à la ceinture, et qui n’aurait rien à faire avec une souvenance d’amour vrai, intense, l’amour perchant plus haut… la Jocelyn n’avait pu l’atteindre!
Ah! l’amour! l’amour délicat, dévoué, tendre, affectueux, amoureux et maternel en même temps, c’était dans le joli cœur de Mésange qu’il était, c’était là qu’on le verrait prêt à tout! c’était lui, tout chaudement rayonnant, qui éclairerait de sa bonne sagesse les agissements de Mésange trahie… Il lui dicterait les bonnes paroles d’indulgence et de pardon, et ce serin de Fernand pouvait rentrer… elle lui cacherait son chagrin, sa torture aiguë, et l’accueillerait avec des yeux si tendres et des bras si maternellement ouverts qu’il serait bien obligé de s’y réfugier confus et penaud. Car il était bon, Fernand, meilleur—oh! combien!—que la moyenne des hommes, et il le lui prouvait constamment, en l’aimant sans égoïsme, celui-là, et bien plus pour son bonheur à elle, que pour son bonheur à lui.
Il ne l’aimait pas que bien attifée et d’une élégance qui devait contenter un amour-propre d’homme, une vanité d’amant orgueilleux, heureux que sa maîtresse soit belle pour les autres.
Elle n’avait pas eu besoin, pour le conserver, d’employer les misérables moyens de défense, qui prouvent la fragilité et la vulgarité d’un amour. Il ne l’aimait pas pour le plaisir des yeux de la galerie, mais pour la joie des siens propres, et qu’elle fût frisée ou pas, élégante ou non, pourvu «qu’Elle» fût à l’aise, à son gré, et heureuse, il était heureux.
Et Mésange, jusqu’alors poupée de luxe pour ses amants, qui lui défendaient les bigoudis du soir, susceptibles d’entraver leurs expansions, exigeant au contraire un harnachement soyeux de dessous et de dessus, indispensable à l’excitation de leurs désirs, dont la lingère complice se faisait payer les frais, Mésange se vit tout à coup aimée avec ou sans rubans, avec ou sans lingerie de soie, aimée pour sa joliesse elle-même, aimée surtout pour la tendresse de son cœur, et l’élégance de son âme, prise non plus comme un joujou d’amour, mais aimée passionnément, comme une femme! une vraie femme!
Comme elle en était reconnaissante à Fernand! Elle était pour lui, elle le sentait bien, plus que la «maîtresse» qu’elle avait eu l’habitude d’être pour les autres, ou peut-être était-ce lui qui était pour elle ce que n’avaient pas été les autres. Oui, pensait Mésange toujours assise, pleurant depuis deux heures silencieuse, oui, il est mon amant, mon mari, mon frère et mon enfant aussi… mon petit enfant, faible et fragile… que je dois guider, aider, pardonner et aimer! et tout à coup attendrie, fondue dans son amour sincère et si profondément dévoué, elle se raisonna, se calma, se tamponna les yeux, se moucha et se leva très résolue.
Il s’agissait de lui montrer qu’on était une femme supérieure. Pas de scène—au contraire—un grand bon pardon.—Et en avant pour le travail! C’est ce qu’il fallait mettre à la tête des considérations. «Je vais lui montrer clairement qu’il ne faut pas perdre son temps à écouter les «femmes fatales» quand on a toute une belle carrière devant soi, à mettre solidement debout», et Mésange échafaudait tout cela, en même temps que son pompon à poudre de riz faisait des bonds de son menton à son front et de ses yeux à son nez tout rouge d’avoir pleuré! Et, les nerfs domptés, très en ordre, la volonté assise sur une grande chaise, elle attendit patiente la rentrée de l’infidèle adoré.
XIV
Fernand rentra vers cinq heures. Il était livide. Les yeux, gros de pleurs contenus, se gonflaient dans sa face tirée et crispée. Il venait d’avoir avec Lilith une scène atroce.
—Allez retrouver votre cabotine! puisque vous n’aimez de l’amour que les sales plaisirs que ces créatures-là peuvent donner! avait ordonné dédaigneusement l’éthérée péronnelle qui définitivement refusait de redescendre de son nuage.
Et Fernand, les nerfs à bout, la gorge étranglée de sanglots, était parti, sans chapeau, comme un fou.
Vraiment, à revoir la douce figure tendre de Blanche, il éprouva un soulagement reconnaissant; un remords le saisit, et comme sa maîtresse lui offrait ses lèvres dans un baiser de bienvenue, il éclata soudain en larmes, se jeta sur les molles mains bienfaisantes qu’on lui abandonnait et s’en voilant le front où elles mirent, ces mains amies, une fraîcheur d’absolution, il cria:
—Pardon, ma chérie! pardon! si tu savais! si tu savais!
—Mais je sais, mon pauvre petit, je sais, et tu es tout pardonné, sois tranquille! dit Mésange simplement. Et, lui entourant la tête de ses bras, elle baisa les tristes yeux du criminel repentant.
Fernand murmura:
—Oh! c’est fini. Tu ne m’aimes plus; tu n’es même plus jalouse.
—Quand même je serais jalouse, à quoi bon t’ennuyer de ma jalousie, puisque te voilà revenu? Tu es bête, mon chéri. C’est justement parce que je t’aime que je veux te rendre accueillant le seuil de la maison. Quand l’enfant prodigue est rentré chez son père, le père a tué le veau gras. Justement, tiens! ce soir il y a de la blanquette! Ris donc, puisque je te jure que tout est oublié!!
Elle ajouta, plus sérieuse:
—Tout ça n’est pas de ta faute! Tu t’es laissé monter le coup! Tu n’es pas le premier et tu ne seras pas le dernier. Embrasse-moi, tiens, et ne pensons plus à tout ce cauchemar!
Fernand considérait Mésange avec de la stupeur. L’infortuné patito de la poétique madame Jocelyn n’était plus acclimaté à ces indulgences. Il balbutia naïvement:
—Comme tu es gentille!
—N’est-ce pas!
—Oh! oui!
—Tiens! proposa Blanche, mets ton chapeau et descendons! Tu m’offres l’apéritif!
Fernand sursauta. Son chapeau. Il l’avait laissé là-bas, chez l’autre. Il dut l’avouer, piteux.
Mais Blanche éclata d’un beau rire sonore, d’un beau rire de bonne santé amoureuse et de franche gaîté cordiale.
—Ah! ah! tu as laissé ton chapeau chez elle! Tout va bien: nous voilà quittes! Un chapeau pour un béguin! Elle est payée!
Fernand finissait par s’égayer. Mésange poursuivit, triomphante:
—Et encore! ton chapeau était tout neuf! tandis que son béguin avait déjà servi. C’est encore elle qui te redoit, va!
Ils descendirent, bras dessus, bras dessous, et dans la rue Fernand confessa qu’il lui semblait qu’il venait d’être fou; et le blond sincère des cheveux de sa compagne, comparé, dans le plein jour, au roux truqué de la tignasse de Lilith, acheva sa conversion totale.
Mais ce n’était pas tout que d’avoir reconquis l’homme, il urgeait de réveiller l’artiste et c’est à quoi Blanche se consacra dès le lendemain. Elle déclara:
—Tu n’es pas raisonnable, Fernand! Voici plus de huit jours que Grandsec a apporté tes six chansons, les six chansons de toi, paroles et musique, et je suis sûre que tu n’en sais pas le premier mot!
Blanche articula cette phrase sans la moindre ironie et Fernand l’entendit avec sérénité. Ni l’un ni l’autre ne savouraient l’intense baroquerie de cette allégation: «Tu ne sais ni un mot ni une note d’une chanson dont tu as fait les vers et la musique!» L’âme cabotine possède des grâces d’état.
—Ah oui! c’est vrai! diable! mes chansons! où sont-elles? se contenta de s’écrier Fernand.
Il devait en effet dans une quinzaine faire un second début et présenter au public un numéro tout neuf. Il devenait un autre Fernand poète et compositeur, interprète de ses propres œuvres. Le providentiel Grandsec avait, est-il besoin de le dire? fourni rythmes et rimes, à des conditions très sortables de bon marché.
C’était une idée d’Antonin Mariol, qui, pour motiver un nouveau début de Fernand, avait suggéré l’idée d’un nouveau répertoire dont on le dirait l’auteur, afin d’aguicher en des lignes nouvelles de publicité la curiosité d’un public si déçu une première fois. Donc on ferait savoir dans les gazettes que le premier four de Fernand ne se devait qu’à la pauvreté de son premier répertoire; que depuis, il avait eu l’ingénieuse idée de se rimer une série de chansons appelées à faire sensation tant par la forme nouvelle que par l’imprévu des sujets. Un nouveau chansonnier se levait! Dans quelques jours auraient lieu les auditions des œuvres du «Poète Chanteur» chantées par l’Auteur!
XV
Grandsec, trop bohème pour voir son travail pris au sérieux chez des éditeurs qui ne se souciaient que des écrivains arrivés, plaçait le plus gros de ses élucubrations chez des gens en mal de productions et, d’un bout de l’année à l’autre, il donnait chez Pierre et chez Paul des chroniques, des vers, des pièces de théâtre, des romans qu’on lui payait le prix qu’il demandait, et qui passaient sous les yeux du public signés des noms des différents acheteurs.
Il est probable qu’il y trouvait son compte puisqu’il avait renoncé depuis longtemps à la gloire de ses œuvres; et cela lui permettait de pondre dans tous les coins, sans fatiguer les yeux des lecteurs par le rappel continuel de sa signature dans les feuilles.
Il était «l’ouvrier littéraire» travaillant pour plusieurs patrons, et le petit mépris qu’il avait pour ceux qui, grâce à ses efforts de cerveau, trouvaient leurs voies toutes tracées dans la vie, le faisait encaisser de façon fièrement ironique l’argent que les «geais» payaient pour leurs plumes de «paons».
Ce fut donc Grandsec qui accepta, joyeux, de laisser à Fernand la gloire de ses rimes et de ses rythmes, moyennant une rétribution payée par Antonin Mariol.
Mais, comme Fernand ne pouvait faire partie de la Société des Auteurs en sa qualité d’artiste interprète, et que Grandsec ne pouvait pas mettre sa signature au bas des couplets dont Fernand allait se dire l’auteur, ce fut Antonin Mariol qui exigea la remise des «droits d’auteur».—Ainsi il rentrerait dans l’argent déboursé…
Grandsec, quand il apprit les exigences de Mariol, le traita de tous les noms possibles! Ce salaud de Mariol, qui gagnait trois cent mille balles par an, ne pouvait pas lui remettre ce peu d’argent qui lui permettrait de manger plus régulièrement! Ce millionnaire qui le privait de quelque cinquante francs! il était bon à fusiller, à cambrioler, à étriper. «En voilà un citoyen! hurlait comiquement Grandsec, et quand on pense qu’il n’est pas cocu! C’est une injustice!» Et ses grands bras de gesticuler.—Pauvre Grandsec!
Non seulement, lui, Grandsec, était privé de ses droits d’auteur, mais aussi privé de ses droits d’artiste, car à force de dire et de répéter «des chansons»,—Fernand et Mésange arrivaient à croire vraiment que Grandsec n’y était pour rien! Et cela tout simplement, tout naturellement… par la force des choses et la faiblesse des êtres, et c’était charmant d’inconscience et de bonne foi.
Donc, Blanche au piano, car elle tapotait agréablement, déchiffra les petits chefs-d’œuvre et Fernand commença à les étudier.
De temps en temps, ravi, il s’interrompait et disait à son accompagnatrice, après quelque passage plus réussi:
—Hein? c’est bien, ça? Quels jolis vers?
—Oh! oui, Fernand! c’est ravissant!
Et elle le regardait avec des yeux d’extase. A ce moment, ils croyaient à la véracité du «_Paroles et musique de Fernand_» inscrit en tête de la mélodie. Le plus comique, c’est que l’«auteur» se trouvait soudain, par instants, devant des mots qu’il ne pouvait pas lire, ce satané Grandsec ayant une écriture de chat enragé; et alors, c’étaient, sur le sens probable de ces caractères mystérieux, des discussions interminables, où en général Mésange finissait par l’emporter, car elle avait été jadis assez studieuse élève à la «Laïque», et détenait sur les mystères de l’orthographe des notions assez précises.
Fernand, lui, n’allait pas chercher midi à quatorze heures et ne se détraquait pas le cerveau à creuser la signification des phrases:
—Pourvu que ça s’articule bien, je me f… du sens! affirmait-il, non sans fierté; ce à quoi Mésange répondait doucement:
—Tout de même, mon chéri, il vaut mieux que ça veuille dire quelque chose!
—Peuh! crois-tu? concluait Fernand en pirouettant sur les talons.
Et de rire.
Mais cette préoccupation qu’avait la jeune femme des nuances littéraires des textes, fut cause qu’elle put indiquer, à tout propos, des intonations justes, des inflexions appropriées que l’illustre chanteur n’aurait jamais trouvées tout seul.
—Blanche! elle m’en remontrerait! proclamait parfois Fernand avec étonnement.
Et de fait, privée des moyens physiques de l’expression, munie d’une faible voix aigrelette et sans timbre, presque gauche en scène, malgré sa grâce naturelle à la ville, Blanche Mésange était, certes, dans son petit doigt rose plus artiste que le mélodieux Fernand dans tout son corps avec ses belles cordes vocales!
Elle était surtout, et de beaucoup, plus intelligente que lui, elle avait beaucoup lu, beaucoup appris, beaucoup compris, et les quelques aventures d’amour de sa vie l’avaient toujours mise en contact avec des gens plus que moyennement instruits, auprès desquels elle avait appris à distinguer les différences, les modalités des mille choses de la vie; il en résultait une petite science d’observation, une habitude de spécifier, de classer, de mettre de l’ordre dans sa compréhension.—Elle ne faisait rien sans le besoin absolu de comprendre et ne se contentait pas des à-peu-près.
Aussi quelle ressource pour l’ancien ouvrier tailleur, sorti de l’école à onze ans et réfractaire aux cours du soir, d’une ignorance relative, qui rendait forcément son cerveau malingre! Il comprenait mal qu’une femme comme Mésange pût lui expliquer le sens du mot: «Saphique», qui se trouvait dans un couplet de Grandsec.
«J’assiste aux amours saphiques,» disait le poète.
Et gentiment Mésange expliqua que cela signifiait des amours illustrées par Sapho, une courtisane de l’antiquité qui avait les mêmes mœurs que Paulina du Colorado...
Mais Fernand, méfiant soudain, insinua, sournois, que c’était tout de même bizarre que Mésange sût la signification de «mots pareils,» des mots qu’on ne prononce pas tous les jours…
—Saphiques! répétait Fernand… Saphiques! comment peux-tu, toi, savoir ce mot-là!
—Ah! mais dis donc, sursauta Mésange, tu as l’air de dire que j’en suis aussi, de la corporation des Sapho!
—Tu en as peut-être été… sonda Fernand…
Du coup Mésange, honteuse et furieuse, fondit en larmes! Et Fernand, gêné de son ignorance et de sa brutalité, la prit tendrement dans ses bras, et la consola avec des tas de baisers!
Les études reprirent de plus belle.
Et cette femme qui paraissait bébête sur les planches, dont le répertoire faisait hurler les gens sains d’esprit, savait, de très exacte façon, donner un semblant de raffinement, d’élégance élevée, et presque littéraire, à des données de chansons piteuses à la lecture.
Elle savait comprendre, elle utilisait les effets et les indiquait à Fernand, élève soumis et zélé; mais elle aurait été incapable de les faire valoir elle-même.
Sans moyens d’exécution, elle était pourtant un professeur remarquable, et Fernand, ainsi préparé, seriné, remis de ses chagrins et de ses fatigues, fut prêt à débuter une seconde fois «dans ses œuvres», mentait l’affiche.
XVI
Il débuta! et cette fois empoigna la salle, et le succès.
Ça y était! Et cette fois, c’était la bonne! rien ne vint troubler sa joie glorieuse. La même salle le revint voir; les cocottes, les snobs, les journalistes, le populo, la mère Langlet, Lourbillon et Antonin Mariol, tous, tous, crièrent bravo! Tous venaient de lui ouvrir la voie de la Fortune.
Et pendant des semaines, des mois et des saisons, Fernand allait ne pas se fatiguer des interviews, des journalistes prenant d’assaut sa loge, faisant la nuit travailler les protes à célébrer sa gloire.
Des messieurs âgés et graves s’installaient, silencieux, sous les lampes sinistres des rédactions, pour rédiger avec soin les paroles relatives à des questions saugrenues auxquelles il avait consenti à répondre entre deux changements de gilets de flanelle…
La transpiration du succès…
La sueur de la gloire serait relatée elle aussi… N’était-elle pas la résultante de ses gestes?
Et les gestes d’un cabot auréolé comptent et font partie de ses attitudes.
Des années on verrait son nom s’étaler sur des savons, sur des bretelles, sur des cravates; une liqueur Fernand, un quinquina Fernand seraient lancés,—des commerçants, qui n’auraient pas fait le plus petit cadeau à leurs proches, combleraient Fernand d’envois de toutes sortes: Fernand partout et toujours.—Fernand grand conquérant de Paris, la ville la plus spirituelle du monde! de Paris, qu’il avait à ses pieds de cabot ignorant, pâle reflet d’une petite Mésange frisée. Paris, la ville attendue, souhaitée par des milliers de cerveaux savants, en ébullition constante pour la conquérir; Paris vers qui tous les efforts se tendent, tous les désirs aspirent; Paris-Reine, Paris-Madone vers qui tant de milliers de mains se joignent; Paris joyeux, Paris triste, Paris d’Art, Paris de Travail, Tout Paris était à lui! Il en était le Maître, l’Idole et le Roi.
Et quand sa liberté, emprisonnée par un contrat sérieux et étrangleur, serait dégagée de ses entraves, d’autres millions de gens, fournis par l’Amérique, l’Angleterre, l’Allemagne, l’Autriche et tous les autres coins du monde, accouraient battre des mains. Oui, on pouvait le blaguer, n’empêche que les faits étaient là, et qu’on le voulût ou non, que les jaloux fussent ou non décidés à reconnaître «son importance», elle existait! Et ce ne serait pas une des moindres joies de Mésange, de constater toutes les polémiques que Fernand susciterait, toutes les légendes idiotes qu’on ferait circuler sur son compte, toutes les lubies baroques de cabot hautain qu’on lui attribuerait: autant de mensonges, d’inventions malveillantes. Et Mésange, du haut de son bon sens, ferait voir à Fernand le grotesque des dessous de son succès… Quels rires à l’arrivée des lettres anonymes! Ce qu’on s’esclafferait! C’était la preuve irréfutable du succès, toutes ces rosseries sournoises, faites par des gens qui ne se payaient même pas le luxe de les avouer!
Mais la joie du succès était telle, si intense, si grisante, et l’argent qui en découlerait servirait à s’offrir tant de bien-être, de luxe et de plaisirs! Qu’il ferait bon vivre et chanter! Qu’il serait bon d’arriver toujours chez Mésange, les mains, les poches pleines de petits présents qui feraient rougir Mésange de plaisir!
Et des gens pourraient trouver cela excessif, des journalistes pourraient crier au ridicule, et blaguer le chanteur et l’engouement du public, les camarades pourraient déclarer que c’était un succès de passage… Fernand, qui saurait à peu près tout ce qu’on écrirait et raconterait de lui (car il comptait se tenir très au courant), dirait, calme, très souriant: «Laissez faire. N’empêche que des masses d’individus se sont dérangés pour m’entendre… que des foules prennent des dispositions pour arriver à l’heure où je parais… que des dîners se précipitent… que des gens s’endimanchent, que des femmes se font belles, pour venir le soir me fêter… que des cochers sont hélés, et frappent leurs chevaux pour les faire arriver à temps au Colorado... que huit jours à l’avance se projettent, entre amis, des parties du soir pour aller en groupes m’applaudir… que des milliers d’ouvriers lâchent leur travail de meilleure heure, que des aristocrates pressent leurs larbins de les servir.
C’était vrai! Toute la bureaucratie lâchait ses brasseries pour lui, les boutiquiers fermaient plus tôt; tout cela, additionné depuis quatre années, représentait des millions d’êtres, pétrisseurs de sa gloire, enthousiastes de sa personne et de son talent! Que ceux qui le blaguaient essayent un peu pour voir… Il n’était pas breveté… que les autres en fassent autant!
Ah! qu’ils étaient loin ces ciseaux de culottier d’il y a quatre ans! Et Fernand, gonflé, ivre de joie, promènerait Mésange, bijoutée et habillée comme une duchesse, et le soir, après chaque représentation où la foule l’acclamerait joyeusement, Fernand presserait Mésange dans ses bras, disant: «Tiens, écoute-les… Es-tu contente?»
Et comme, déjà, il le lui demandait ce soir…
—Bien sûr, répliqua Mésange, étonnée qu’il ne calmât pas son enthousiasme du succès. Bien sûr, que je suis heureuse!...
Mais elle ne disait pas la vérité vraie… Quelque chose d’obscur… un petit goût d’amertume lui montait aux lèvres… Non, non, Mésange n’était pas heureuse!
XVII
Lourbillon s’était mué en gentleman. Il se vêtait de costumes d’un anglicanisme et d’une coupe à faire pâlir notre Le Bargy national. Le vieux comique avait enfin trouvé sa voie: ne rien faire en s’agitant beaucoup. Il virevoltait, comme une guêpe enfermée de l’aube au soir, il filait par les rues, s’occupant de son protégé et de ses affaires d’intérêt. Rendons-lui cette justice: Fernand aurait trouvé difficilement ami plus dévoué et plus désintéressé. Il marchait dans le sillage du jeune triomphateur avec une modestie et un dévouement de postulant au prix Montyon. Il aurait pu s’engager comme trompette dans la fanfare de la Renommée. A lui seul il faisait plus de publicité effective au débutant que tous les réclamistes de la presse parisienne.
Lourbillon allait clamant la gloire de son ami par les cafés et brasseries métropolitains. Son éloquence chaude mobilisait chaque jour plus de spectateurs pour le Colorado que l’apposition sur les colonnes Morris de deux cents quadruples colombiers.
En sus, il était malin comme un ouistiti et de bon conseil. Il savait dénicher les cachets supplémentaires rémunérateurs. Fernand avait du pain cuit d’avance; grâce à l’ex-comique, on le sollicitait au faubourg Saint-Honoré pour chanter ses œuvres, dans les soirées mondaines.
Ce fut au cours d’une de ces soirées chez la vieille et ancienne professionnal beauty duchesse de X***, habitant un élégant entresol de l’avenue du Bois, que Fernand vit tomber en miettes les nombreuses illusions qu’il avait sur «le monde,» le vrai, le grand!
La duchesse recevait le gratin de Paris, ce soir-là, et quelques artistes en vogue avaient été priés de venir assister la maîtresse de maison à distraire un troupeau élégant, ô combien! de gens cérémonieux et de coupe irréprochable, mais dont les conversations devaient avoir si peu de saveur, qu’on en était réduit, quand on les avait chez soi, à demander du secours à quelques amuseurs professionnels… afin sans doute de combler les silences, ou de pourvoir à la facilité des échanges de banalités.
C’est beaucoup demander à des gens qui n’en ont point l’habitude de se suffire à eux-mêmes; aussi, ce soir-là, était-il venu quelques masques hilarants de la Comédie-Française, une série de chansonniers montmartrois suivis de Gilette Norbert (une vieille amie de l’auteur de ce livre), grande femme maigre, assez laide de visage et de forme, dont le chignon rouge sembla ravir l’auditoire.
A son entrée, un murmure reconnaissant l’accueillit, les femmes se trémoussèrent, les hommes se calèrent, attentifs… et Fernand, lui aussi, constata que cette chanteuse, car c’en était une, était attendue et désirée. Que chantait-elle donc? Qu’interprétait-elle? Des auteurs anciens? De grands et nobles poètes? Quelle hauteur avait donc le frisson d’art qu’elle allait donner pour que toutes ces femmes d’un monde fermé, aux relations «d’exception,» de distinction pincée, de tenue hostile, fussent détendues, épanouies à l’avance, pour que tous ces hommes, leurs maris, leurs amants, les vieux, les jeunes, les engageassent par de petits signes des yeux, des gestes, du coude, à bien ouvrir leurs oreilles… leurs nobles oreilles!
Mais la chanteuse, après avoir pris tout son temps, toutes ses aises, s’accota au piano… gainée d’une longue robe de satin vert Nil, couleur voulue, étudiée, pour composer son ensemble à l’instar des affiches gueulardes que sa manie de la réclame quand même avait inspiré à Cab, le dessinateur des «Cent mille Albums».
D’un petit geste souriant, elle fit signe au pianiste qu’il pouvait tapoter…
Un regard circulaire très lent, sur l’auditoire, fixa le choix du répertoire qu’elle allait leur servir… et du fouet de ses vilains petits yeux, de la blague de sa grande bouche, du flegme de ses longs bras croisés, noirs et tranquilles sur son ventre plat, elle nasilla, follement amusée, les gestes de caricature des «Vernis,» «Leurs adultères,» «Sainte Galette».
—Je terminerai par la satire bien parisienne du ménage à trois. Et elle annonça: «Les P’tits Cochons!»
Alors ce fut du délire: «Encore! Encore! Bravo Gilette!» Mais elle avait à filer ailleurs, dit-elle… On l’attendait chez la comtesse de Blaguapart… La vérité c’est qu’elle allait tout bêtement se coucher et n’avait nulle envie de s’éreinter le larynx!
Et ce fut au milieu d’un brouhaha flatteur que la grande femme laide et maigre traversa les salons de la vieille duchesse de X***, rieuse et farceuse, comme enchantée d’en avoir fait une bien bonne!
Après le départ de la chanteuse, un entr’acte de quelques minutes permit au noble faubourg d’aller se rafraîchir au buffet somptueusement servi.
Une ambassadrice, jolie comme un cœur, blaguait en un argot exquis des vieilles dames qui se faisaient remarquer par des chairs flicflottantes et rouges, arrivées en retard irréparablement décolletées, enguirlandées de pierreries, de fleurs, de plumes d’autruche, dont les frisottages des faux toupets de ces douairières étaient hérissés!
Ah! les horreurs molles, étalées, ballottées sous les lustres féroces, que leur vieille impudeur exposait aux quolibets des hommes, aux grossièretés de mâles!
Était-ce par élégance qu’elles exhibaient ces nudités pitoyables, devenues impudiques par la laideur? Est-ce là «la distinction mondaine?» Zut alors!
Puis venaient les jeunes femmes, poupées de salons que l’oisiveté déprave, luttant d’une façon attristante avec les cocottes qui leur chipent leurs maris, ayant le même couturier que ces joyeuses,—et la même lingère surtout… Procédés sournois d’une galanterie inavouée, si misérable, si pitoyable! Et ces maris si vains, si naïvement heureux des airs équivoques de leurs femmes, de la tentation qu’elles aiguisent autour d’elles et qui leur donne, à eux, des airs de parer la jument pour qu’un autre l’entraîne.
Toutes ces femmes bien nées, aux lèvres de courtisanes… qu’un bâton de fard fait tentantes et parées pour l’amour.
Pour qui tous ces frais? Pour la joie de plaire? A qui? à leurs maris? Rien qu’à leurs maris?
Hum!
—Il y a des façons moins vulgaires de soigner sa beauté, et on peut rester une femme appétissante, soignée et jolie, sans employer les trucs raccrocheurs des demoiselles tarifées, pensait Fernand, stupéfié de tout ce laisser-aller élégamment pervers.
Alors, c’était ça, le grrrand monde?
Fernand sortit de cette maison absolument épaté!
Le lendemain Lourbillon intriguait pour que son ami fût prié au ministère de l’Agriculture, où allait se donner une grande fête officielle. Son rêve était de faire entendre Fernand entre Coquelin Cadet et Moreno. D’ailleurs, il ne doutait pas que «son poulain» n’en bouchât une surface copieuse à Son Excellence et à ses invités.
Et, qui sait?—Lourbillon avait toutes les audaces,—le ministre remarquerait peut-être que la boutonnière du poète-musicien-interprète était vierge encore de tout ruban violet. Les palmes académiques hallucinaient, bien que discréditées, l’excellent homme.
Peu de jours après qu’il eut conquis le public, l’ancien tailleur socialiste fut averti par son Mentor qu’il allait recevoir, dans la journée même, la visite de Pluvieux, le plus roublard des éditeurs du café-concert.
Ça, c’était la consécration définitive. Pluvieux n’avait pas pour habitude de se déranger pour rien. Il fallait qu’il fût bien certain de l’avenir du débutant pour tenter une démarche. Il n’aimait pas à faire les premiers pas. On allait à lui, humblement, car c’était un lanceur habile. Au moins en avait-il la réputation.
Il arriva sur le coup de cinq heures chez Blanche Mésange, où Fernand continuait d’élire domicile.
Pluvieux était un petit bonhomme dans la banlieue de la quarantaine. Il était blond, pâlot, effacé, avec des yeux de porcelaine de Sèvres. Il donnait la sensation d’avoir macéré dans l’eau du fleuve Seine pendant de longues heures. Il avait l’air humide des personnages silhouettés par Ibsen. Son cheveu était pauvre et décoloré; les vêtements, qui flottaient sur sa chétive carcasse, semblaient émaner de quelque Temple, costumier de la misère faubourienne. Pluvieux suait la déveine et pourtant, à tout coup, il mettait dans le mille du succès. Pluvieux avait l’air stupide et il était très sondeur; il avait l’air pauvre et était riche. Pluvieux était la contradiction faite homme. Il était retors et fourbe. Il était timoré à l’excès et passait pour un hardi compère. Il affectait la franchise et mentait à bouche que veux-tu. Il était avare sordidement, ce qui ne l’empêchait pas, dans des coups de générosité fous, d’acheter très cher des refrains qu’il enterrait dans ses cartons. Il achetait de la musique pas toujours pour en tirer profit, le plus souvent pour qu’un confrère ne profitât pas de l’aubaine. C’était un drôle de coco que l’olibrius dénommé Pluvieux.
La réussite complète, trop brusque, a pour propriété de troubler les cerveaux les mieux aménagés. Fernand payait son tribut à la vanité. Fermement il s’imaginait être l’auteur des machines qu’il chantait. On commence à mentir aux autres et un jour, pris au trébuchet, on se ment à soi-même, on trompe sa conscience comme une femme qu’on aime encore.
Aussi est-ce au piano que Pluvieux trouva le triomphateur. Fernand eut été fort empêtré si on lui avait demandé de jouer Au Clair de la Lune ou J’ai du bon Tabac, mais s’imaginait que cela faisait bien d’avoir l’air de malaxer l’ivoire.
L’éditeur, malgré ses apparences de noyé, était fin comme du papier à cigarettes ambré. Il devina la pose et le mensonge.
—Toi, mon gaillard, tu veux m’épater; ça ne prend pas, tu sais. Tu connais la musique comme moi le sanscrit. Fais-tu les paroles de tes chansons? voilà ce qu’il faudrait savoir.
Il sut très vite.
—Vraiment, mon cher auteur, ce serait un peu puéril de vous faire des compliments; toutes les feuilles publiques débordent d’éloges mérités.
C’est ainsi qu’il préambula.
Fernand prit un air modeste, il eut un sourire idiot, avec la bouche plissée et serrée comme une bourse de roulier.
—Oh! protesta-t-il, la presse exagère et mon talent et mon succès.
—Mais non, mais non. Surtout gardez-vous bien de dire cela à l’éditeur que je suis: la canaille de Pluvieux, comme ont accoutumé de dire vos charmants confrères en chansons.
—Croyez, monsieur…
—Arrivons au fait. Vous n’avez pas besoin d’argent, heureux veinard?
—Je ne saisis pas très bien…
—Hypothèse née de ce que je sais que vous n’avez, depuis vos débuts, fait aucun effort pour placer votre marchandise.
—Ma marchandise? questionna Fernand littéralement abasourdi.
—Pardon, vos œuvres! rectifia en souriant Pluvieux. Dans la corporation nous ne sommes pas très respectueux.
—Et vous désirez?
—Acheter votre répertoire, simplement.
—C’est que j’ignore tout de ce genre d’opérations, balbutia le jeune homme.
—Moi, je m’y entends un peu, insinua Lourbillon. C’est pourquoi j’ai prié M. Pluvieux de venir te voir. Pour que tes créations deviennent populaires, il faut qu’elles soient éditées.
—Voilà qui est parier d’or. Maintenant, parlons d’argent. Combien voulez-vous?
—Vous me prenez sans vert, protesta Fernand.
—Je l’espère bien, si je vous laissais à vos réflexions et aux conseils de vos intimes, demain vous me réclameriez le Pactole; et j’avoue en toute humilité que je ne le porte pas sur moi ni dans ma caisse. J’ai peu de temps à perdre, réglons ça vite et bien.
—Mais encore…
—Voilà, je considère que vous serez de vente pendant trois ans.
—Vous dites?
—Je veux dire, tout au moins, que votre succès a pour trois ans de vitalité dans le ventre et qu’il faut en tirer profit dans ce délai.
Fernand était mortifié, il renacla.
—Je suis tout jeune.
—Heureusement. Dans trois ans, vous aurez certainement plus de talent, si c’est possible, vous posséderez plus d’acquis, mais Paris vous aura assez vu. Vous serez le joujou dont l’enfant est las. Partez de ce principe: le spectateur est un gosse, un sale gosse; aujourd’hui, il vous fait risette; demain, il pleurnichera rien qu’à vous voir.
—Vous n’êtes guère réconfortant, protesta avec un peu de tristesse Fernand.
—Pluvieux est un malin, rigola Lourbillon, et qui ne ne veut pas s’engager pour l’éternité.
—Vous l’avez dit, sympathique comique. Résumons-nous. Aucun éditeur ne vous a fait d’offres fermes.
—Non.
—Mes confrères sont des crétins. Pour l’instant, vous êtes l’auteur dont les couplets se vendraient comme des petits pains. Nous avons déjà perdu beaucoup de temps. J’étais à la campagne, malade. C’est ce qui explique ma visite un peu tardive. Enfin, il n’y a pas encore de temps perdu; à l’ouvrage!
Fernand avait les méninges brouillées par la faconde de ce petit bonhomme à mine éteinte qui vibrait, s’agitait comme écureuil en cage.
—Combien avez-vous de créations jusqu’à ce jour? demanda Pluvieux.
Le chanteur se remémora des titres.
—Une douzaine environ.
—Bon. Tout le paquet doit être en vente dans deux jours.
—Mais vous n’y songez pas, insinua timidement Lourbillon, le temps de graver les planches, de dessiner les couvertures, de tirer les petits et les grands formats, cela m’apparaît comme impossible.
Le vieux cabot n’était pas fâché de faire parade de ses connaissances techniques. Il étonnait Fernand et lui prouvait qu’il pouvait utilement défendre ses intérêts, et il se proposait de discuter ultérieurement la question gros sous avec Pluvieux.
Sec comme un ressort qui se brise, l’éditeur déclara:
—Après-demain, vos douze chansons seront appendues aux vitrines des libraires. Les illustrations seront faites par des maîtres dessinateurs. Vous serez bien servi, comptez sur moi. J’ai fait d’autres tours de force que celui-là. Pour ce qui est de la question pécuniaire, pour qu’elle ne puisse pas nous entraver, voilà ce que j’ai à vous proposer. Voici un traité par lequel vous vous engagez à me céder vos œuvres pendant trois ans consécutifs. Le prix?
—Dame!
—Je ne veux pas vous ficher dedans; nous allons introduire une clause restrictive dans le papier qui vous laissera libre de reprendre votre signature et votre parole si je ne vous donne pas la somme qu’on vous offrira par ailleurs. Est-ce entendu?
Pluvieux, en cette minute, parlait avec la décision d’un généralissime. Il avait un peu l’air d’un Napoléon subalterne, dictant un plan de bataille à son état-major—d’un Napoléon qui aurait été exposé pendant quelques jours sur une dalle de la Morgue, par exemple.
Fernand ne trouvait rien à objecter à la proposition de Pluvieux qui semblait, a priori, fort honorable. Il consulta du regard le fidèle Lourbillon qui, avec une extrême discrétion, opina du chef.
Qu’est-ce qu’on risquait!
Oh! peu de chose; être roulé comme un vulgaire chapeau d’auvergnat. Pluvieux possédait plus d’un tour dans son sac. Il avait le génie du traité, des bons petits traités qui ne montrent pas de fissure, qui semblent faits entièrement au profit du bienheureux auteur, charmé, reconnaissant envers ce petit manteau bleu des doubles-croches qui se dépouille, comme un généreux saint Martin, pour enrichir rimeurs et croque-notes.
Mais toujours, dans un paragraphe obscur, se glissait une clause de rien du tout, semblable au ver dans un fruit, qui permettait au financier Pluvieux de se dérober, si tel était son intérêt.
Il savait «y faire», comme on dit à Pantruche-sur-Seine.
Le minuscule bonhomme sortit de sa poche deux belles feuilles de papier timbrées à un franc vingt. Et il lut à Fernand tous les articles qui contraignaient Pluvieux à payer à son cher auteur des sommes vertigineuses. C’était comme une pluie d’or.
Fernand en était confus. Vraiment c’était trop de générosité. L’éditeur se dépouillait comme un lapin de garenne. Quand il n’y en avait plus, il y en avait encore. Proportionnalité de droits sur la vente, bénéfice sur l’étranger, prime après dix mille exemplaires vendus, autre prime à cent mille, et on les ferait en se jouant, affirmait Pluvieux, l’air convaincu. Et revenant comme un refrain:
—Et le droit de vous dégager si cela vous plaît, si on vous offre davantage.
Car c’était impossible.
L’important, par exemple, c’était de signer de suite. On ne pouvait mobiliser dessinateurs, imprimeurs sans être en règle.
Malgré tout Fernand hésitait. C’était trop beau. Un peu de méfiance lui restait dans un coin de bon sens.
L’autre devina.
—Vous me prenez pour un fou, n’est-ce pas? ou un citoyen qui veut vous ficher dedans? Je ne suis ni l’un ni l’autre. J’ai le désir de faire une excellente affaire, et je suis sûr que je vais la faire avec vous. Personne n’est outillé à Paris pour tirer mieux profit de votre talent. Je vous fais bénéficier loyalement de mes connaissances professionnelles. Je ne vous demande pas de reconnaissance, je vais gagner beaucoup d’argent, je vous en abandonne un peu. C’est simple.
Cette franchise, cette rondeur décidèrent Fernand et détruisirent dans son esprit la mauvaise herbe de la méfiance.
Il signa.
XVIII
Naïf, ignorant et faible, quoique pas sot, Fernand n’était plus à ses propres yeux le Fernand d’autrefois! Un singulier phénomène de mirage lui faisait apercevoir dans sa glace, quand il s’y contemplait, l’image d’un Fernand majestueux, solennel, héroïque et grandiose, sur qui, manifestement, tout l’univers avait les regards fixés. Petit à petit, ainsi que l’a rimé un poète qui avait vu jouer la Périchole, il «devenait Espagnol, et se sentait grandir». Lui! Victor Hugo! Pasteur! et Napoléon! Le dix-neuvième siècle pouvait quitter la planche. Il avait eu des hommes!
Fernand eut un hôtel.—Raisonnablement, quelqu’un de son importance ne pouvait pas loger dans un vulgaire appartement. Un hôtel et un jardin, naturellement. Comme il y avait une écurie et une remise, il fallut bien la voiture et les chevaux. Fernand eut un duc, qu’il conduisait lui-même, ganté de peau sang de bœuf, les mains basses et les coudes hauts, au grand effroi de Blanche Mésange qui craignait, non sans raison, les accidents… et les engueulades des piétons!
Un billard avait été installé au rez-de-chaussée de l’habitation, et Fernand avait bien spécifié au fournisseur qu’il voulait que les billes en fussent d’ivoire de défenses d’éléphant, et non d’ivoire de corne de rhinocéros, comme on en fait pour les petites maisons! Il fallait qu’on pût tâter tout… et qu’on vit que rien n’était de la camelote…
A ce train, d’ailleurs, les gros appointements filaient vite. Fernand gardait table ouverte au déjeuner, et comme à Paris les pique-assiette ne manquent pas, il pouvait fort aisément se payer l’illusion d’être un roi qui tient sa cour: «entretient» eût été plus exact.
Il venait là des journalistes, des auteurs, agents de publicité, des brasseurs d’affaires, des aigrefins et des inventeurs, des braves gens et des filous, mais surtout, des flatteurs et des tapeurs.
Des reporters de dixième ordre lui savaient gré des cent mille occasions, qu’il leur fournissait, de relater ses menus faits et gestes et profitaient avec abus des occasions qui leur faisaient fabriquer de la copie à deux sous la ligne. Le bon marché du paiement en nécessitait la quantité. Et comme il était un «homme,» son succès n’excitait pas la jalousie et la rancune des petites théâtreuses amies de ces «messieurs de la Presse», de sorte que rarement une note hypocritement bonne, ou réellement méchante, paraissait à son égard.
Ah! s’il se fût agi d’une femme, cela se fût passé avec moins de courtoisie, et les petits reporters obscurs, obligatoirement reconnaissants, n’auraient pu échapper à l’influence amoureuse des petites âmes frisées, qui, trop sensibles pour jouer de l’épingle à chapeau vis-à-vis d’une gêneuse, manœuvrent simplement avec la plume de leurs amis.
—C’était bien le moins qu’ils pussent faire pour Elles!
Fernand ne refusait jamais le louis à qui ne contestait pas son génie. Un marchand de cirage avait obtenu de lui la forte commandite en lui proposant de mettre sur les boîtes, son portrait, à lui Fernand, et d’intituler le produit inclus: «_Cirage à la plus charmante voix du monde._»
Les colonnes Morris, les affiches, les brochures de chansons avaient beau reproduire à l’infini ces traits si publics à présent, Fernand ne pouvait se rassasier de se voir en papier, en plâtre ou en bronze, sur les murailles ou dans les vitrines. Il n’avait, au tréfonds de lui-même, qu’une contrariété et qu’une envie. Jadis, un autre artiste, moins grand que lui, certes, mais qui avait eu son genre, Petrus, l’illustre Petrus, avait suscité une idole au pays et un mouvement énorme d’opinion, sous les espèces du général Boulanger et du Boulangisme! Cela manquait à la gloire de Fernand, qui anxieusement cherchait autour de lui, sans en rien avouer à personne, le général à lancer, le courant politique à déchaîner. Déroulède, le duc d’Orléans, Jules Guérin ou Barillier?