La Vedette

Yvette Guilbert · Chapitre 2 sur 2 · partie 2/4

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La Vedette

Les lauriers de Petrus l’empêchaient positivement de…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Socialiste et grand liseur de brochures révolutionnaires, il avait été, autrefois, le plus dévoué des militants, lors de la fameuse grève; et, à le retrouver, en ce moment d’exacerbation et de rancune, Fernand sentit se réveiller en lui tous ses premiers instincts de révolte, endormis depuis par le bien-être et l’opulence égoïstes.

Galigant était un grand diable, aux épaules hautes, à la figure joviale, où se remarquaient deux yeux noirs malins et une bouche éloquente. Il portait des cheveux longs sous un feutre mou aux vastes bords.

Fernand lui prit le bras et lui demanda:

—Qu’est-ce que tu deviens?

—Je deviens, déclama Galigant, je deviens un danger pour cette Société pourrie, et un réconfort pour tous ceux qu’elle exploite! Je ne coupe plus d’habits! je tranche dans le vif! En un mot comme en cent, mon cher, je fais des tournées de conférences, et je porte partout, de villes en villages, de bourgs en hameaux, la bonne parole libertaire par qui lèvera un jour la moisson de la rénovation sociale, fille des grains de vérité que que je sème sur ma route! Allons boire quelque chose, s’interrompit-il, car j’ai soif. Et toi?

—Moi aussi, tu m’altères! confessa Fernand en riant. Comme ils s’étaient attablés devant deux chopes de bière, Galigant, la moustache blanche de mousse, se frappa soudain le front.

—Tu peux rendre un signalé service à la cause, mon petit Fernand! Ce soir, à la Maison du Peuple, nous organisons une grande soirée familiale, au profit du Groupe révolutionnaire des gars de la Seine et d’ailleurs: Causerie par un camarade, partie de concert, chants et récits, suivie d’une tombola gratuite; nombreux lots. Entrée: 30 centimes. Les compagnes et leurs enfants ne paieront pas. C’est ça qui serait chic si tu voulais venir nous dégoiser quelque chose?

—Ce soir?

—Oui. Ah! dame! c’est à l’œil, et nous ne te donnerons pas huit cents balles pour ton cachet, mais pense ce qu’ils seront contents! Fernand du Colorado et de l’Adelphia! Tout le quartier va monter chez nous!

—Moi, je veux bien! dit Fernand, flatté et ému à la fois. Ainsi, ses anciens camarades ne le considéraient pas comme un cabot vidé, un plagiaire éventé! Pour eux il était encore quelqu’un dont le dérangement vaut quelque chose! Et il se promit de leur en jeter, pour rien, plus et mieux qu’il n’en avait jamais fourni, pour leur galette, aux bourgeois, ces gourdes!

—Viens dîner avec moi, proposa brusquement Galigant. Je connais un bistro de cochers avenue Trudaine où le ragoût de mouton est parfait! Ça te changera des restaurants de la haute! car, ce que tu dois en becqueter, de ces fins morceaux, espèce d’homme arrivé?

—Oh! arrivé! je ne sais pas si je suis arrivé, mais je crois bien que je m’en retourne! soupira Fernand, avec une amertume subite.

De fait, une grosse rancœur le poignait, en la compagnie de ce robuste et allègre garçon, resté prolétaire et remueur d’idées généreuses. Qu’était-il devenu, lui? un pantin richement costumé, un guignol à la mode d’une ou deux saisons, un article de Paris, l’amusement des enfants, la tranquillité des parents, la machine à chanter que les richards se payent pour quelques louis, comme ils commandent des bottes d’asperges chez Potel et Chabot.

De quelle utilité humaine, ou simplement publique était-il? Pour le bénéfice de quelle grande cause, avait-il utilisé ses forces de mâle solide? Vers quels buts progressifs et utiles s’étaient tendues ses ambitions?

Quelle coopération avait-il apportée dans la lutte généreuse de la défense des petits contre les gros?

De quelles idées nobles avait été assailli son cerveau depuis ces quatre années de pitreries?

Est-ce qu’il était suffisant, pour faire son devoir, d’épouser sa maîtresse, de la rendre mère, de se coller des costumes de singe, de barbouiller sa face de rouge, et de donner tout son temps à un métier inférieur d’amuseur public, payé pour égayer la grossièreté des foules?

Allons donc! S’enrichir soi et les siens n’était pas la fonction unique et principale de l’«Être».

Et cela avait été à lui, Fernand, sa seule pensée depuis quatre ans…

Était-ce possible qu’il fut convaincu d’avoir été un «homme»!

Un bon mari, un bon père, un bon cabot, soit, mais ce n’était point tout ce qu’il fallait être!

Et le souvenir de ce qu’il était, quand, pauvre, obscur et râpé, il prêchait la résistance aux patrons, et se redressait, dans sa libre misère, contre les iniquités du capital, lui rendit douloureuse, l’espace d’une seconde, la sensation très nette de sa dignité abdiquée pour l’argent fugace et la gloriole vaine.

Galigant et Fernand, après le ragoût de mouton annoncé—et en vérité, les pommes de terre en étaient farineuses à souhait et onctueuse la sauce!—se dirigèrent, chacun un cigare au bec—oh! point de havanes, mais de simples deux soustados crapularès!—vers la Maison du Peuple.

La Maison du Peuple, c’est, au fond de l’impasse Pers qui donne sur la rue Ramey, au versant de la butte Montmartre, une sorte d’énorme hangar. A gauche, sitôt la porte franchie, une boutique de marchand de vins, avec son comptoir de zinc, ses tables de bois et ses escabeaux. Tout droit devant vous, en entrant, derrière une seconde porte, la salle de spectacle, blanchie à la chaux, nue comme un temple protestant, garnie de bancs.

Au fond de la salle, la scène, surélevée d’un mètre à peu près. Des drapeaux rouges tendus aux murs sont la seule décoration du lieu.

Quand Galigant et Fernand arrivèrent (il était neuf heures environ) le public était déjà compact, et des nuages de fumée s’échevelaient vers le plafond lambrissé.

Des hommes, des femmes, des enfants, garçons et filles, des blouses et des redingotes, des casquettes et des chapeaux, tout un monde s’entassait, assis et debout, tantôt bruyant, tantôt silencieux.

Sur la scène, installé derrière une table, mais se levant souvent et arpentant l’étroite estrade, un orateur parlait avec des gestes brefs et coupants.

—C’est le camarade Karikine, un Russe! chuchota Galigant.

La voix, sèche et claire, avait des éclats aigus interrompus par:

—Des blagues!

—Vive la Commune!

—Vive la Sociale!

Ces interjections éclataient, rugies de différents coins de la salle. L’orateur poursuivit:

—L’histoire, l’économie politique, le simple bon sens…

—A bas Jaurès!! Vive Jaurès!! et le tumulte devint tel que la voix de l’orateur se perdit…

Mais avant de descendre de la tribune, Karikine termina sa harangue par un souhait ironique de les voir un jour heureux, riches, quoi! les égaux de la bourgeoisie!

Un tonnerre d’applaudissements se déchaîna.

Une femme cria:

—Nous n’y coupons pas non plus!!!

Dans un coin, un chœur de voix sourdes entonna:

Dansons la carmagnole! Vive le son, vive le son, Dansons la carmagnole, Vive le son du canon!!

—Chut!

—Silence!

Au milieu des claquements de mains, des cris d’enthousiasme et des roulements de cannes sur le plancher, le camarade Karikine, un homme maigre, à la fois chauve et chevelu, par le front dégarni et la longueur de boucles brunes couvrant sa nuque, descendit de la scène et vint s’asseoir sur un banc de la salle, où l’on se serra pour lui faire place.

Mais déjà des voix nombreuses réclamaient le concert. Une femme apparut sur le théâtre.

—C’est Zulma Porret, une fidèle!

—Je la connais. Elle a chanté chez nous! répondit Fernand.

Zulma Porret, ancienne étoile des Bouffes du Nord, plus très jeune, mais agréable encore, avec de beaux yeux meurtris et des dents magnifiques, chanta, d’une voix rauque et passionnée, la Revanche des Gueux, sorte de poème brutal où elle mettait une force de haine extraordinaire. Un piano où manquaient des cordes accompagnait rageusement.

Puis ce fut un long et pâle poète à barbe noire qui rythma, d’une diction lente et sombrée, les stupeurs du Christ revenu sur terre et jugeant les modernes chrétiens.

Ce singulier poète s’appelait: Pierre Larmus; il était long, long et d’une maigreur qu’il soignait d’un régime éternel, pour garder sa saveur «Purotine» indispensable à l’évocation des «Ventres Creux», ses héros.

Il était si long et si plat, et si pâle qu’on voyait en lui l’image exacte de toutes les famines! Non seulement celles de l’estomac, mais celles aussi de tous les organes…

Il s’apitoyait sur lui-même, en gémissant sur les autres lamentablement, et d’une voix désolée d’appel à la pitié.

Lui aussi, il avait connu les nuits sans asile, les jours sans pain, les hivers sans feu et sans logis, où les mises au bloc ou à l’hôpital sont autant de bonnes heures… les meilleures.

Lui aussi, comme ceux qu’il aimait à dépeindre, et sur lesquels il appelait, à grands cris douloureux, l’amour du prochain, lui aussi, il avait connu les liquettes en guenilles, les ribouis percés qui font clapoter les gros orteils dans les boues glacées… lui aussi il les avait fuis, les yeux féroces des boutiquiers, marchands de comestibles attablés en famille en des coins de leurs boutiques pleines de bonnes victuailles, qui le chassaient avec des menaces d’agents…

Ah! le bon plaisir qu’il aurait eu à défoncer toutes ces boîtes de haricots verts et de viandes de conserve… en attente… à cambrioler leur cave… à chatouiller leurs filles!

On l’applaudit ferme, celui-là! Quel succès! Après lui vinrent d’autres artistes et tandis qu’ils se succédaient, plusieurs petites filles, de bancs en bancs, faufilant leurs silhouettes fluettes, distribuaient les billets de la tombola.

—Camarades! vociféra tout à coup Galigant, nous avons ici un ami, le camarade Fernand du Colorado et de l’Adelphia, qui veut bien nous apporter le concours de sa bonne volonté et de sa belle voix!

—Bravo! bravo!

—A la tribune!

—Où qu’il est?

Le tumulte fut considérable. Les uns se haussaient sur la pointe des pieds pour découvrir l’artiste! les autres se retournaient sur leurs sièges. Toutes les femmes étaient debout. A grand’peine, Fernand se fraya un chemin jusqu’à l’estrade. Il s’y hissa. On applaudit.

On applaudit bien davantage encore après qu’il eût chanté. Tout le monde criait. C’était le chaud auditoire des jadis périmés:

—Bis! bis!

—Encore!

—Une autre!

Il s’exécuta. Une fois. Deux fois. Lui, Fernand, qui pour or, ni pour argent, n’aurait, au concert, ajouté une broque à son programme, il se sentait, ce soir, infatigable. Cette pensée l’exaltait: Je chante pour le peuple! je chante pour mes frères!

Mais la chaleur était si intense, l’odeur de cette foule si suffocante, qu’il demanda dix minutes de repos, promettant de leur chanter encore, après, tout ce qu’on voudrait.

On hurla de joie: Bravo! Bravo!

Et l’entr’acte permettant d’aller se rafraîchir, il y eut un branle-bas de chaises, de bancs, une bousculade vers une sorte de buffet improvisé.

A ce moment, un petit homme sec, nerveux, l’œil sondeur, finement scrutateur, s’avança vers Fernand et à brûle-pourpoint lui déclara:

—C’est d’une très véritable amabilité, monsieur, d’être venu parmi nous, et surtout d’avoir mis à votre répertoire de ce soir cette chanson d’Eugène Pottier: «Ce que dit le pain.» Un artiste riche, fêté par les bourgeois et l’aristocratie et qui vient ici… chanter avec nous… Demain, certains journaux vous accuseront d’ingratitude envers ceux qui ont fait votre fortune… Vous n’avez pas peur qu’on interprète mal votre geste?

—Comment, bondit Fernand, parce que j’ai le ventre plein, je ne dois pas m’apitoyer sur ceux qui crèvent de faim! parce que j’ai de l’argent en poche, je dois ignorer les misères d’autrui! on peut tout de même devenir riche, sans devenir mufle.

—C’est bien difficile, ricana l’homme nerveux et maigre… Il est vrai, continua-t-il, qu’un artiste n’a pas d’opinions… et j’ai lu dernièrement que vous alliez un jour charmer «Les Petits Chapeaux,» «Les Œillets Blancs,» et, le lendemain et les jours suivants, qu’on vous applaudissait chez Drumont, chez les francs-maçons, chez Deschanel… Ce sont les petites courbettes du métier, n’est-ce pas?

—Oui, grogna Fernand, tout cabot est un peu le valet du public; nous n’allons pas partout de bon cœur, mais parce que c’est notre fonction.

—Et ce soir? interrogea le petit vieux.

—Ce soir? ah! ce soir, je me sens heureux! heureux, monsieur, moi qui suis du peuple, comme vous, de me sentir en communion d’idées avec vous tous qui luttez… je sens que je ne suis pas tout à fait gâté… et que mon départ des milieux populaires n’a pas étouffé en moi, les germes des généreuses révoltes—je me sens toujours des vôtres!

A ce moment, un murmure unanime et grandissant s’éleva. A droite, à gauche, des premiers rangs aux derniers, une même demande convergea vers l’homme à la belle voix:

—L’Internationale! l’Internationale!

La salle entière exigeait l’hymne de Pottier, la Marseillaise du prolétariat. Et Fernand, vibrant et convaincu, entonna le couplet:

Debout! les damnés de la terre! Debout! les forçats de la faim! La raison tonne en son cratère, C’est l’éruption de la fin. Du passé, faisons table rase Foule esclave, debout! debout! Le monde va changer de base, Nous ne sommes rien! soyons tout!

Refrain.

C’est la lutte finale! Groupons-nous, et demain, L’Internationale Sera le genre humain!

Le refrain, repris en chœur par le public, donnait à la chanson une énergie sauvage et vraiment belle.

Un ouragan d’enthousiasme, tonna, rugit!

—Vive Fernand!

—Merci, camarade!

—A bientôt!

—A la prochaine!

Fernand, remorqué par Galigant, gagna la sortie, serrant des mains sur son passage. Mais Galigant rentrait pour la tombola:

—Au revoir, vieux!

—A ton service.

—Merci.

Boulevard Rochechouart, Fernand, plus bourgeoisement, prit un fiacre. Dans les cahots de la voiture, malgré lui, il fredonnait encore:

C’est la lutte finale! Groupons-nous, et demain, L’Internationale Sera le genre humain!

Mais son exaltation tombait bientôt. Et il murmura, rencoigné dans son véhicule, glacé par cette nuit de décembre:

—C’est égal, maintenant, il va falloir que je me débrouille.

XXIV

Si les desseins de la Providence sont impénétrables, les voies de la nature sont régulières. Ce qui devait arriver chez les Fernand arriva à la date prévue. Et ce fut un gros petit garçon, d’un poids normal; tout rouge comme s’il se fût, depuis neuf mois, impatienté d’avoir tant attendu son exeat, et les yeux hermétiquement clos cependant, comme s’il eût fait vœu de ne point voir le jour!

Tel qu’il était, chauve, édenté et fripé de mille rides comme un octogénaire en réduction, Fernand le trouva superbe et délicieux, et le premier cri qu’il poussa, enroué et chevrotant, gonfla d’orgueil le cœur de ce père enchanté de son ouvrage!

—Hein? en a-t-il déjà, une voix! clama-t-il à Lourbillon, qui admiratif, approuva:

—C’est un gaillard!

Le gaillard fut, comme la plupart des gaillards de son espèce, à ce moment de leur carrière, confié aux bras d’une nourrice qu’il sembla parfaitement connaître depuis beau temps, car il se jeta immédiatement sur son corsage et avec une familiarité qui paraissait dénoter des relations antérieures, lui empoigna le sein, devant tout le monde.

La semaine qui suivit fut une suite d’émerveillements quotidiens autour du berceau. Le gaillard n’était pas seulement un gaillard de par la vigueur de son organe. Il était également un gaillard de par la finesse et la vivacité de son esprit. Là-dessus, il n’aurait pas fallu démentir Fernand. Il vous eût, à l’instant même, tenu pour le plus marécageux des imbéciles! Le moindre froncement du front, la plus petite grimace de la bouche, étaient immédiatement interprétés comme les signes d’une volonté bien arrêtée et les indices d’une intelligence déjà avisée.

Lourbillon, d’ailleurs, partageait cette opinion. Il s’était intronisé l’oncle et la bonne d’enfant, tout ensemble, du poupon. Il le dorlotait, le promenait par les chambres et lui racontait même des monologues où il prodiguait ses effets les plus sûrs! En pure perte, du reste, car le gaillard ne daignait pas marquer qu’il s’intéressât encore à l’art du théâtre.

Enfin, la paix conjugale, avec la délivrance de Blanche, était revenue dans la maison. Pâle et faible, la jeune mère, d’un tendre sourire las et d’une pression de main reconnaissante, avait obtenu l’oubli de toutes ses méchancetés involontaires et ce bon moment avait effacé tous les fichus quarts d’heure. Blanche n’avait pas enlaidi, au contraire! et quand elle put se lever, elle constata qu’elle agraferait sans peine son corset au même écran qu’avant l’événement. Ces certitudes-là remettent du baume au cœur des femmes les plus éprouvées!

Un mois après, ce fut la grande question du baptême. Mésange demanda à Chérie Chéron, du Colorado, d’être la marraine, et celle-ci accepta très gentiment, encore que Mariol et les Langlet, ses directeurs, pussent voir cette complaisance d’un mauvais œil, mais tant pis s’ils se fâchaient! Elle, Chérie Chéron, s’en fichait pas mal! Elle avait sa position faite et elle «enquiquinait les patrons».

Quant au parrain, Lourbillon eût envoyé des témoins à quiconque aurait voulu lui disputer ce titre!

Tous ces arrangements pris, il ne restait plus qu’à fixer le jour, à commander les dragées et à lancer des invitations et les faire-part. Mésange, rayonnante, s’occupa de ces détails, avec un zèle éperdu.

Quoique ce fût un peu loin—mais on louerait des voitures—il fut décidé que la cérémonie aurait lieu à Saint-Laurent, pour que le même curé, qui avait marié les parents, pût baptiser l’enfant, qui s’appellerait Robert comme son parrain. Lourbillon, en effet, se prénommait Robert, «comme le duc de Chartres!» spécifiait-il. La date choisie fut le 2 février.

Mais Mésange, et Fernand non moins qu’elle, malgré qu’il s’en cachât, eurent une déception très sensible. Ils avaient, comme pour leur noce, invité la plupart des artistes des concerts de Paris, amis, camarades et connaissances. Le plus grand nombre s’excusa, prétextant cent et cent raisons, répétitions, maladies, absences. On les «plaquait» tout doucement. On coupait la corde. Blanche en pleura.

En sorte qu’à la dernière heure, tout fut décommandé, et que le père et la mère, le parrain, la marraine, la nourrice et le bébé se rendirent simplement, et sans nul cortège, à l’église.

—Et les dragées, qu’en ferons-nous? avait soupiré Mésange.

Chérie Chéron répondit en riant:

—Nous les croquerons nous-mêmes, donc! Crois-tu que nous ne les mangerons pas aussi bien que ces mufles-là!

A la sortie, Fernand ne put s’empêcher de comparer cette journée à celle de son mariage! Alors, le soleil d’avril égayait les arbres du boulevard, le ciel bleu semblait lui promettre tout un avenir de félicités. Il était riche, notoire, célèbre, sollicité partout. A présent, sans engagement, presque oublié, bientôt dans la gêne, il regardait sous le ciel gris de février s’amonceler les nuages de neige. Et il avait suffi de onze mois à peine pour une telle métamorphose!

Rentré au logis, Fernand eut une crise de colère:

—Ah! gronda-t-il à Lourbillon consterné. Je sais bien ce qu’il faudrait pour les ramener tous, l’échine basse, le chapeau à la main, plats comme des chiens couchants qui lèchent le fouet du maître! Si j’étais seulement monsieur le Directeur, ils empliraient mon antichambre, là, à côté, et en cireraient le parquet avec leurs semelles, à force de révérences! Tous, tu entends, Lourbillon, tous! ils viendraient mendier ma signature au bas d’un traité! Si j’étais monsieur le Directeur! Et au fait, pourquoi pas?

—Oui, fit Lourbillon, pourquoi pas?

—Parce que je n’ai pas le sou, parbleu! Que me reste-t-il? une vingtaine de mille francs pour tout potage. A peine de quoi payer mon électricité! Ah! si je trouvais un commanditaire, je ne dis pas!

—Ça se trouve.

—Quand on cherche! Et je ne veux pas chercher! Tout ce monde-là me dégoûte!

—Bon, bon! calme-toi. Ça se passera.

Lourbillon, sondeur, avait son idée. Il le fit bien voir, une quinzaine plus tard.

Un matin que Fernand rejoignait Mésange dans la chambre de la nourrice, où elle était allée regarder débarbouiller le jeune Robert, il trouva sa femme en grande conversation avec Chérie Chéron.

Celle-ci, en lui tendant la main, lui dit, à brûle-pourpoint:

—Qu’est-ce donc qu’est venu me raconter Lourbillon, cher ami? que vous auriez le désir de devenir directeur?

—Lourbillon est fou! Donnez-moi de l’argent… répondit Fernand en riant franchement—et j’ouvre demain!

—En ce cas, c’est une affaire faite. Commandez vos décors.

—Vous dites?

—Je dis: Ouvrez demain, vous avez l’argent!

—Elle est bonne!

—N’est-ce pas?

—Non; mais voyons—reprit Fernand sérieusement—vous blaguez?

—Mais pas le moins du monde!

—Vous m’avez découvert un commanditaire?

—Parfaitement!... et je n’ai pas eu besoin de courir bien loin. Il était chez moi!

—Ah! c’est…

—Oui, monsieur, c’est… justement! avoua la belle-fille, en pouffant de gaîté et dans un salut révérencieux.

Ce n’était un secret pour personne que Chérie Chéron, depuis nombre d’années, était entretenue richement: M. Oscar Grindot, propriétaire des moulins de la Meuse, s’était attaché à cette maîtresse élégante et décorative, il lui servait une pension royale et tenait sa maison sur un très grand pied, car c’est chez elle qu’il recevait, et à sa table qu’il donnait ses dîners d’affaires. C’est cette situation bien définie et parfaitement assurée, qui permettait à Chérie Chéron son indépendance vis-à-vis des Mariol, des Langlet et autres «singes».

—Voilà! exposa-t-elle. J’ai dit à Oscar: «J’en ai assez de m’égosiller chez les autres. Je voudrais chanter dans une maison où je serais chez moi. Et je crois que l’occasion se présente!» Oscar a perdu l’habitude de me refuser quoi que ce soit. Seulement, il demande des éclaircissements. Je lui en ai fourni. Je lui ai expliqué qu’un de mes camarades, Fernand (d’ailleurs il vous connaît parfaitement, il vous a entendu et il vous gobe beaucoup!) désirait prendre la direction d’un concert; que ce Fernand était décidé à placer dans cette entreprise toute sa propre galette, mais que cette galette était trop courte! J’ai ajouté qu’il me serait personnellement agréable à moi, Chérie, de parfaire la somme qu’il faudra; (avec l’agent d’Oscar, comme de juste), que par ce moyen, je deviendrais co-propriétaire, co-directrice, etc., etc. Il est bien entendu, mon petit Fernand, que tout ce dernier arrangement, c’est de la frime! J’ai dit ça à Oscar, parce qu’Oscar, qui casquera pour moi, ne casquerait pas pour vous! Le vrai, c’est que vous palperez et que vous marcherez tant que ça ira. Si tout va bien, tant mieux! si tout va mal, tant pis! Après tout, ce n’est pas de mes économies! Pourvu que vous me mettiez en grande vedette! ça, par exemple, c’est sacré! Sans ça, Oscar débinerait le truc!

Elle pirouetta, embrassa Mésange et sortit, en jetant à Fernand:

—Demain, à midi; vous déjeunez chez moi avec Oscar. Vous avez bien saisi l’ordre et la marche? A demain!

Chérie Chéron habitait rue d’Offémont, à deux pas du parc Monceau, un hôtel somptueux, à balcons de pierre, rez-de-chaussée et deux étages. Au coup de sonnette de Fernand, un domestique en bas et culotte courte vint ouvrir, et sans un mot, conduisit le visiteur au salon.

Ce salon, qui en réalité en formait deux, un grand et un petit, séparés l’un de l’autre par une sorte de portique mauresque, était meublé de façon composite, chaque pièce étant de style différent, et choisie parmi ce que ces styles avaient de plus pur. Un goût parfait avait présidé au choix et à l’arrangement de ce musée d’art, qui était en même temps un lieu confortable.

Chérie Chéron arriva presque aussitôt, entortillée dans un peignoir flottant, satin rouge et dentelles noires, suivie d’un monsieur en redingote, décoré, à qui elle présenta immédiatement son invité.

—Mon ami! monsieur Fernand, mon camarade du Colorado, dont je t’ai parlé.

Puis, à Fernand:

—Monsieur Oscar Grindot.

Les deux hommes se saluèrent. M. Oscar Grindot tendit la main à Fernand et très aimable:

—Enchanté, monsieur! Je serais le seul être au monde à ne point vous connaître; mais je vous connais et je vous apprécie infiniment!

M. Oscar Grindot, bien qu’ami sérieux et payant cher ses plaisirs, n’avait rien d’un Dandin ou d’un Sganarelle. C’était un gros homme, ventru, ayant passé la cinquantaine, à la physionomie un peu vulgaire et un peu dure, brun avec une forte barbe noire. L’acuité un peu gênante du regard était corrigée par le sourire nettement lippu d’une bouche affable et sensuelle.—On sentait qu’il savait assez compter pour pouvoir dépenser beaucoup, sans mécompte, et se montrer très généreux sans déséquilibrer son budget.

—Nous causerons mieux les pieds sous la table! Le déjeuner doit être prêt, ma chère enfant?

—Il n’attend que nous, mon ami.

—Eh bien, allons!

Il offrit son bras à sa maîtresse, avec les grâces les plus correctes, et l’on passa dans la salle à manger.

Le service était dirigé par un maître d’hôtel impeccable. Fernand, malgré son désir de paraître acclimaté à toutes les mondanités, se sentait influencé. Mâtin! il avait eu, lui aussi, des larbins, mais comme celui-là, jamais! Elle se mettait bien, Chérie Chéron!

—Monsieur, déclara enfin le seigneur et maître de cette beauté si bien lotie, après que la conversation eut épuisé les banalités préliminaires—je mets à la disposition de mademoiselle Chéron, qui les consacre à commanditer votre affaire, cent mille francs. Votre apport personnel est de…

—Vingt mille! balbutia Fernand, honteux de la modicité de la somme. Mais M. Grindot ne sourcilla pas; il poursuivit:

—Vous fournissez, en outre, votre talent, votre expérience, votre notoriété, et la quantité considérable de travail et d’effort que vous aurez à produire dans cette lourde tâche qu’est une direction effective.

—Tout mon zèle, monsieur…

—Bien! Je vous enverrai donc, dès demain, mon notaire, afin que soient débattues et posées les bases des statuts de la Société que vous allez constituer. Et maintenant, ne parlons plus de chiffres. Votre verre, je vous prie. Un doigt de Tokay. Celui-là, je le verse moi-même. Les domestiques n’y touchent pas!

XXV

«C’est décidément samedi prochain, 26 septembre, qu’ouvrira le Nouveau Concert, dans la coquette salle du faubourg Poissonnière, entièrement modifiée et remise à neuf. Le programme, très varié, promet d’être des plus brillants. La troupe, en tête de laquelle marche Fernand lui-même, artiste en même temps que directeur, a été triée sur le volet. Gageons que le Nouveau Concert sera, cet hiver, le rendez-vous favori du Tout-Paris qui s’amuse!»

Cette note tendancieuse, parue le même jour dans tous les quotidiens, était due, l’on n’en doute point, à la plume de Fernand en personne, qui cependant ne pouvait se lasser de la relire dans chaque papier public qui lui tombait sous la main.

Depuis cinq mois qu’il avait touché l’argent de sa commandite et qu’il travaillait à mettre debout sa maison, ces quelques lignes, bien plates, étaient pour lui comme la montagne du haut de laquelle Moïse entrevit la terre promise.

Enfin, ça y était!

Et ça n’avait pas été sans peine!

Le choix d’un local, d’abord, avait été une grosse affaire. Il fallait un quartier central, une voie fréquentée, un immeuble bien en façade. On ne va pas chercher un théâtre au fond d’une cour, dans un cul-de-sac. C’est alors qu’il avait songé à l’ancien Alcazar, désaffecté maintenant, mais qu’il serait certainement facile de rendre à sa destination primitive.

Le prix du loyer, lors des pourparlers avec le propriétaire, ébouriffa Fernand. Soixante-cinq mille francs! plus de la moitié de sa mise de fonds! mais il réfléchit qu’en somme, il n’allait pas payer les quatre termes à la fois; et une diminution de cinq mille ayant été consentie, il se décida.

Les travaux d’aménagement et d’appropriation commencèrent aussitôt. Fernand voulait être prêt pour la rentrée. On maçonna, on menuisa, on tapissa de jour et de nuit. En sorte que dans la première semaine de juillet, le nouveau directeur put s’asseoir devant sa table directoriale, sur son fauteuil directorial, dans son cabinet directorial.

Excellent Fernand! La première après-midi qu’il passa dans ce sanctuaire, il sentit lui remonter à la tête des bouffées de mégalomanie, et ce fut d’un geste à la César qu’il appuya sur le bouton de la sonnette électrique pour appeler son garçon de bureau.

Sa joie d’être «quelque chose» après avoir été «quelqu’un» avait dissipé en lui toute rancune contre quiconque; et certes, à cette heure, il ne se souvenait plus qu’il avait désiré son trône de cuir uniquement pour tenir sous son sceptre vengeur, en qualité de sujets humiliés, les lyriques de tout poil et de tout sexe de qui les mauvais procédés l’avaient offensé.

Ils pouvaient venir désormais, hommes et femmes, comiques et romanciers, gommeuses et diseuses, il les recevrait à bras ouverts, heureux de se montrer dans sa gloire!

Ils et elles ne s’en firent pas faute. Et ce fut bientôt, faubourg Poissonnière, un défilé de tous les mentons bleus et de tous les museaux roses en disponibilité. Si Fernand avait tenu encore à savourer l’aplatissement des camarades, il aurait eu de quoi être largement satisfait.

—Tu sais, mon vieux, faut pas m’en vouloir, si je n’ai pas été au baptême de ton gosse! Sérieusement, j’étais grippé, à ne pas pouvoir quitter la chambre!

—Tu connais ce chameau de Mariol! Si on manque une répétition, v’lan, vingt francs d’amende! Et avec ce que la mère Langlet nous paye!

—Oui, oui, c’est bon, ça va bien! approuvait Fernand épanoui.

Quant au côté des dames, c’étaient chatteries sur gentillesses.

—Donnez-moi donc votre adresse, Fernand! Je voudrais tant envoyer un joujou à votre petit Robert! car il s’appelle Robert, n’est-ce pas?

—Je monterai l’embrasser, cet amour! Et cette bonne Mésange, donc! Elle ne m’a pas trop oubliée, au moins?

Et patati, et patata, ce n’était que sucre et que miel, baise-main, et tout ce que Fernand aurait voulu!

Le bruit s’était répandu, en effet, que le Nouveau Concert se montait avec une galette énorme. Le chiffre d’un million se chuchotait carrément dans tous les cafés littéraires ou artistiques. Lourbillon, que ses habitudes de vieux noctambule exposaient à être rencontré par un tas de gens, n’avait pas peu contribué à propager cette légende dorée. Chaque fois qu’on essayait, à ce propos, de lui tirer les vers du nez, il répondait avec flegme:

—Je ne sais pas au juste. J’ai bien vu la somme écrite sur le papier que Fernand a signé chez le notaire, mais je n’ai pas eu le temps de la lire. Il y avait trop de zéros!

Aussi l’effervescence grandissait-elle dans le monde où l’on se grime. Le Nouveau Concert, c’était la boîte dont il fallait être.

Fernand, tout olympiens que fussent les airs qu’il se donnait, n’était qu’un homme et un homme faible. Il ne sut pas résister à la ruée qui l’assaillait, et engagea des rossignols qui l’étaient aux deux significations du mot. Des journalistes lui présentèrent d’infâmes petites grues, qu’il agréa dans l’espoir que cette complaisance—un service en vaut un autre—lui serait plus tard payée en publicité reconnaissante. Ces jeunes personnes, d’ailleurs, réclamaient des appointements plus sérieux qu’elles-mêmes; et, sans complètement obtempérer à leurs exigences fantastiques, Fernand dut toutefois alourdir sa troupe et grever son budget de toutes ces «inutilités» protégées par la presse.

Mais le pire, c’est que Chérie Chéron, malgré sa promesse formelle de ne se mêler de rien, intervint au contraire, et tyranniquement, sur le point spécial des engagements de femmes. Fernand, pour rehausser la médiocrité de son personnel, médiocrité dont il se rendait parfaitement compte, avait entamé des pourparlers avec Anna Bithaud, la divette des établissements Langlet; et celle-ci, séduite par les avantages offerts, et d’autre part point mécontente de jouer un tour à la mère Langlet qui, depuis des années, l’exploitait avec sérénité, la bernant toujours d’un espoir d’augmentation qui ne se réalisait jamais, allait se décider à quitter le Colorado pour le Nouveau Concert,—acquisition excellente, car Anna Bithaud avait son public qui l’aurait suivie—quand Chérie Chéron, avertie de cet exode, se mit furieusement en travers:

—Si cette femme-là entre ici, moi, j’en sors! déclara-t-elle à Fernand. Elle ou moi, choisissez, mais je doute qu’elle puisse vous rendre les mêmes services que moi!

C’est en vain que l’infortuné directeur essaya de soutenir qu’il avait cependant besoin de quelques sujets de premier ordre, Chérie Chéron riposta:

—Eh bien! et moi?

Par politesse elle ajouta, sans grande conviction:

—Et vous?

Au fond, la crainte de ne plus être la seule et unique étoile du lieu, lui faisait grincer les dents, la nuit.

Anna Bithaud resta donc au Colorado.

Une autre plaie d’Égypte, et dont Fernand ne sut pas se garantir, ce fut, chaque jour, l’assaut à sa caisse mené par ses pensionnaires, lesquels, sous le prétexte de costumes à commander, de dédits à payer et autres balançoires, venaient lui soutirer des avances.

—Tu comprends, mon vieux, si tu étais un mufle comme les autres, on ne te demanderait rien. Mais comme tu es un chic type et que tu es douillard comme un Crésus!...

Fernand, touché et flatté du même coup, ne résistait pas à de si honnêtes paroles. Et dans son coffre, à la place des billets bleus, s’entassaient les reçus blancs, qui représentaient, sans les remplacer, des sommes déjà importantes.

Enfin, vaille que vaille, le moment de l’ouverture approchait. On avait répété! Lourbillon, régisseur et directeur de la scène, se proclamait encore fourbu de la peine et du tracas qu’il avait à apprendre leur métier à toutes ces mazettes «qui ne savent même pas marcher!» Il n’y avait plus qu’à faire faire un peu de tamtam autour du Nouveau Concert, et en route!

Fernand alla trouver ses bons amis, les journalistes dont il avait assumé les gigolettes, les priant de lui prêter quelque publicité pour subsister. Mais ces messieurs ne sont pas prêteurs, c’est là leur moindre défaut. Dans toutes les rédactions, la réponse fut la même:

—Nous ne demanderions pas mieux, cher ami, que de vous ficher toute la réclame possible, mais ça ne passerait pas! Le journal n’insère que les notes des concerts qui ont des traités avec l’administration. Allez donc vous entendre avec l’administrateur!

Cette tournée dans les journaux allégea sensiblement le portefeuille directorial, et Fernand perdit quelques illusions qui lui restaient encore sur la gratitude et le désintéressement de la gent plumigère.

En revanche, ainsi qu’on l’a vu, la presse annonça avec ensemble et en termes cordiaux la naissance du Nouveau Concert. C’était bien le moins!

Pauvre Fernand, il les connut toutes, les belles âmes qui font le chantage au billet de faveur. Ils étaient toute une flopée, menaçante au refus d’un fauteuil d’orchestre ou d’une loge: le plus infime écrivaillon arrivait chez lui, dans sa propre maison, l’air agressif, quand le contrôleur trouvait vraiment excessif cet assaut d’un théâtre, dont les frais étaient payés par un seul répondant, qui avait le devoir de faire le plus d’argent possible—pour faire honneur à ses affaires.

—Jamais ces bougres-là ne venaient quand il y avait un four… mais seulement, au moment où l’on avait besoin de toute sa salle pour rattraper les mauvaises passes, grognait la buraliste!

Ah! on pouvait attendre, si l’on comptait sur leur discrétion! Il fallait leur donner tout ce qu’ils demandaient, sans cela gare la casse!!!

Sans compter les rancunes des journalistes-auteurs, auxquels on refuse soit une revue, soit sa petite femme, soit un petit acte… Ah! c’en était une exigence… Quel abus!

Sans compter que dans les mêmes journaux payés, pour lesquels Fernand se ruinait en traités, annonces, comptes rendus, etc., etc., se trouvait journellement un monsieur qui démolissait en première page par une chronique de deux colonnes ce qu’avec les efforts de sa publicité payée il avait édifié à la quatrième.

Et Fernand n’avait aucun recours contre le journal malhonnête qui trahissait les intérêts desquels il payait la défense.

Fernand comptait avec effroi qu’on le mettrait en demeure de donner pour le moins 200 francs de places chaque soir! Les demandes arrivaient sans cesse d’un tas de rédactions de journaux qu’il avait ignorés jusqu’ici. Des feuilles, qu’on reçoit comme prospectus, demandaient un service de première, etc., etc… «Bref, disait Fernand, deux cents francs par jour font six mille balles par mois, soit soixante mille francs pendant les dix mois qu’on joue!...»

C’était fou, inadmissible, monstrueux! il se renseignerait et verrait si tous ses confrères étaient aussi dupés que lui…

Hélas! c’était partout le même abus, et il apprit des histoires d’argent sur Pierre et sur Paul, rédacteurs ici et là-bas, qui lui ouvrirent les yeux…

Mais alors, quoi?... Eh bien! mon Dieu, il fallait se laisser faire comme les autres! Zut, c’était tout de même une sale histoire.

Le premier mois, tout alla bien. Encore que le spectacle ne fût pas extraordinaire, ni les artistes stupéfiants, la soirée qu’on passait au Nouveau Concert valait celles qu’on passait ailleurs. Sans emplir des salles, comme autrefois, le nom de Fernand avait encore une certaine influence sur la recette. Puis les habitants du quartier tenaient à se rendre compte de la nouvelle attraction qu’on leur apportait. Tous frais payés, ces premiers trente jours se soldèrent par un bénéfice.

La saison se poursuivit avec des fortunes diverses. On eut des demi-fours et des demi-succès. Rien de décisif. Toutefois, le second semestre du loyer fut perçu recta par le propriétaire. En somme, à la clôture, le résultat était nul. On avait vécu.

Mésange, Fernand et le petit Robert passèrent les vacances à la mer comme de bons bourgeois.

XXVI

La seconde saison allait ouvrir.

Or, un matin qu’il arrivait à son bureau, on lui remit une carte:

—«Madame Bonarien, Bruxelles,» disait le bristol.

Madame Bonarien! Serait-ce la femme ou la mère de Bonarien, le journaliste le plus craint de Belgique et que connaissaient tous les acteurs retour de là-bas?

Et Fernand, en bon cabot directeur qu’il était, la reçut avec force salutations, en raison des considérations dues… à son fils, car c’était sa mère.

L’aspect de cette femme était sympathique: l’œil était aimable, très fin; la bouche avait conservé, malgré l’âge, une dentition irréprochable, et toute la personne de cette petite vieille exhalait un parfum de propreté, de netteté méticuleuse qui séduisait très fort.

—Monsieur, vous pouvez me rendre un grand service, et comme je vous sais «aussi intelligent que bon…» vous allez me comprendre.

—Parlez, madame…

Et elle commença:

—J’ai 76 ans,—oui, je sais ne pas les paraître, mais je les ai tout de même.

»J’ai travaillé jusqu’à soixante-dix ans, sans m’arrêter, sans repos, pour subvenir aux besoins de mon fils et aux miens… J’ai perdu mon mari voilà cinquante ans, j’ai eu tous les malheurs… à vingt-trois ans, j’étais veuve, avec un enfant sur les bras. J’étais riche, je me suis ruinée… Bref, mon existence n’a été qu’une longue lutte pour deux vies: la mienne et celle de mon fils. J’ai passé des nuits à travailler pour payer son collège, ses études et il n’a pas même pu être reçu bachelier… Je l’ai poussé dans toutes les affaires, il a essayé de tout sans succès!

»Il a essayé du théâtre, personne n’a voulu lui recevoir même un acte! Il a écrit des milliers et des milliers de pages, essayé des chroniques, des romans, et aucun éditeur n’a trouvé son style assez bon pour se décider à le publier… Il a essayé d’apprendre la musique, il a dû y renoncer, il ne pouvait pas, il ne comprenait pas… Des amis de notre famille l’ont recommandé à de gros négociants qui le prenaient par amitié pour moi, et régulièrement, deux mois après, mon fils me revenait, remercié, renvoyé par ses patrons qui n’en pouvaient rien faire, son intelligence étant fermée à tout… Et, pendant ce temps-là, je travaillais toujours…

»Enfin, un beau jour, il eut l’idée,—à cinquante-deux ans!—de faire du journalisme. J’étais si découragée, si vieille, si fatiguée, que je ne m’intéressais plus à ses efforts qui, pour moi, étaient d’éternelles faillites… Bref, un soir, il sort ravi d’une représentation théâtrale de Liège. Un chef d’orchestre de Munich était venu conduire un opéra de Wagner, et la salle, électrisée, l’avait acclamé avec tout son orchestre. Mon fils, sous l’impression toute chaude de cette belle manifestation, écrivit six pages d’enthousiasme lyrique, et porta le tout dans le plus grand journal de la ville, certain qu’on allait lui prendre son article, pour lequel il ne demandait rien que le plaisir de le voir imprimé… Cette fois, le directeur du journal en question le fit venir et lui tint le langage que voici:

—Mon cher monsieur, vous m’avez apporté six pages de copie, qui sont d’un style à la portée de tout le monde… Mon Dieu! oui… C’est trop facile de s’enthousiasmer, de trouver du talent aux gens qui en ont… et de le dire et de le répéter… Cela porte d’une façon régulière, simple, sur le public, mais cela ne le bouleverse pas. Ça ne fait pas monter le tirage, et ne donne aucune personnalité au journal ni au journaliste auteur de l’article.

—Mais que faut-il donc faire, demanda mon fils, pour être une personnalité?

—Se créer une «spécialité,» répliqua le directeur. Savoir oser, monsieur, tout est là… Tenez, ajouta-t-il, vous êtes emballé sur le talent de M. X…? Eh bien, démolissez-le avec la même sincérité que vous l’avez encensé, faites-moi un article de critique terrible, trouvez tout mauvais, tournez en ridicule et blaguez ferme!... On prendra cela pour de l’esprit, allez… essayez et revenez me voir…

—Mais c’est difficile, répliqua mon fils, écrire le contraire de ce que l’on pense!...

—C’est une affaire d’habitude, monsieur.

—Bref, monsieur, mon fils fit tant et si bien qu’il se créa en six ans une spécialité, comme dit son directeur. Mais une spécialité telle, ajouta la vieille dame, qu’il lui serait aujourd’hui de toute impossibilité d’écrire deux lignes de vérité sur quelqu’un ou sur quelque chose. Il a pris une telle habitude du démolissage par principe, que, maintenant, il ne fait plus autre chose… et il nous gagne beaucoup d’argent.

—Mais, s’écria Fernand, votre fils, madame, me fait l’effet de faire un métier de petite crapule!

—Mais non, mais non, répliqua doucement la petite vieille. Vous ne savez pas… J’ai conservé sur lui une telle autorité que c’est moi qui règle sa ligne de conduite… Ainsi, tenez, je lui défends de s’attaquer à ceux qui sont en plein succès… à ceux qui jouissent de la faveur publique. Cela ne servirait à rien, d’ailleurs, et le ferait passer pour un sot. Mais, ceux dont la chance baisse… ceux dont la popularité diminue… ceux qui se débattent…

—Bref, vous êtes les assommeurs des gloires mourantes, c’est charmant, vous êtes une jolie paire d’âmes… Compliments!

La petite vieille se redressa et, tranquille, répondit:

—Oh! pas d’ironie, monsieur… On fait le métier qu’on peut… Il les a essayés tous… et il est incapable d’en faire un autre, mon pauvre enfant… C’est un malheur évidemment, de n’avoir qu’une habileté méchante à son service, et pour tout don… Le bon Dieu ne favorise pas tout le monde, monsieur… Remerciez-le de vous avoir donné une intelligence suffisamment forte pour vous permettre d’être bon, de vous faire aimer et de faire applaudir vos efforts par des centaines de mille individus, sans avoir besoin pour cela d’être un être offensif et inférieur; en un mot, remerciez Dieu de vous avoir doué de plusieurs intelligences, c’est-à-dire de plusieurs talents. Mon fils n’en a qu’un seul, lui: celui d’être méchant… Méchant… s’entend, au point de vue productif. S’il avait eu du talent, monsieur, il eût été le meilleur des hommes, alors qu’il n’est que le meilleur des fils… Et c’est pour lui, pour lui, que je viens vous prier de me rendre un immense service, monsieur Fernand! Vous avez beaucoup d’amis, faites entrer mon fils dans un journal parisien… Vous n’avez pas une spécialité, un journaliste comme mon fils, à Paris.

—Mais si, mais si, nous en avons, s’écria Fernand et plus d’un encore! Seulement, ils n’ont pas la notoriété de M. Bonarien, cela c’est vrai… En revanche, ils sont une bande de petits écrivaillons obscurs… toujours à l’affût…, rôdant dans le sillage des vrais journalistes, écoutant par ci, reportant par là… mentant, inventant, rédigeant des notes d’une méchanceté bête et plate, se faisant les commissionnaires des antipathies, des haines imbéciles, des jalousies, et soulageant leurs rancunes de ratés ou de guignards par des vengeances sournoises, souvent anonymes, écrites toujours dans la solitude… loin de tous risques, à la lueur de la lampe de nuit, complice de leurs vulgarités de pauvres hommes jaloux et malheureux, ou tout simplement bêtes…

—Ah! mais… pardon, interrompit madame Bonarien, si mon fils dit du mal de tout et de tout le monde, c’est parce que c’est beaucoup plus facile que d’en dire du bien… et que sa notoriété y gagne. Tandis que vos spécialistes parisiens ne sont guidés que par leur amertume personnelle… soit la jalousie de voir qu’ils restent inconnus quand d’autres deviennent célèbres, qu’ils stationnent quand d’autres montent en grade, et surtout qu’ils restent pauvres, alors que d’autres s’enrichissent… Alors, c’est la jalousie haineuse et basse… C’est tout autre chose que ce que fait mon fils!... Il y a une nuance qu’il faut sentir, monsieur… Et puis, dit-elle, la vie n’est pas une chose si sérieuse qu’on doive prendre souci du mal qu’on y fait…

Et, sur cette parole, qui n’est pas de l’Évangile, elle remit à Fernand le scénario d’une féerie «moderne et satirique», en lui disant:

—Si vous ne pouvez pas, monsieur, recommander mon fils à l’une de vos nombreuses relations dans la Presse, vous pouvez certainement prendre connaissance de ce livret et jouer: Les trois Cheveux de Cadet Rousselle s’ils vous semblent dignes de votre scène…

—La mode est à la rosserie, dit Fernand en riant; M. Bonarien a, j’en suis certain, réussi à fouetter ses contemporains… je vais lire sa féerie satirique et vous ferai savoir le résultat de ma lecture.

La petite vieille salua, partit, lente et précise comme elle était venue.

Fernand lut le manuscrit laissé. Une joie, une surprise le saisit! cette petite vieille venait de lui apporter l’oiseau rare, les cent représentations du rêve! C’était épatant! Bien montée, la pièce tiendrait l’affiche tant qu’on voudrait! Ah! c’en était une veine!

XXVII

La saison commença très heureusement.

Une revuette d’un jeune auteur que Fernand n’avait reçue et montée qu’avec inquiétude, réussit brusquement et brilla d’un éclat très vif pendant quelques semaines. Tous les Parisiens vinrent voir «ça». Puis «ça» s’éteignit subitement, et plusieurs soirées durant, on joua devant les banquettes.

Mais Fernand n’en avait cure. Il tenait, croyait-il, le bon billet, et pas celui de La Châtre, celui du père Bidard! Avec son espèce de féerie satirique que Bonarien lui avait apportée et où lui-même Fernand abordant la comédie, jouait un rôle de cocu moderne qui le ravissait!

Pour cette pièce: Les trois Cheveux de Cadet Rousselle, la direction du Nouveau Concert n’avait reculé devant aucun sacrifice. Costumes de Landolff, décors de Jambon, augmentation de l’orchestre, toute la lyre! Les frais étaient considérables, et Fernand ne se dissimulait point que si Les trois Cheveux de Cadet Rousselle ramassaient une bûche, il n’avait plus qu’à mettre la clef sous la porte.

Mais,—déclarait-il à qui voulait l’entendre, avec le sourire du vainqueur—cela n’était pas à craindre!

C’est cela, pourtant, qui advint. Et jamais bûche ne fut aussi bûche. Cette féerie bouffe, que Fernand considérait débordante de gaîté et propre à dérider des populations entières, déclancha, dès les premières répliques, autant de bâillements qu’il y avait de bouches dans la salle. Il existait trois actes de cette œuvre géniale et pour leur faire place, on avait supprimé la partie concert. Avant la fin du premier, un bon tiers du public avait déjà pris la porte. A dix heures et quart, comme le rideau tombait sur la fin du deux:

—Est-ce qu’on ne pourrait pas couper le Trois? demanda un loustic, à haute et intelligible voix.

C’était le désastre, et c’était la fin.

Fernand le comprit. D’ailleurs, il eût fallu avoir les oreilles bouchées et les yeux crevés pour ne pas comprendre. Les journaux, si parcimonieux de leurs lignes quand il s’agissait de louanger, employèrent des colonnes complètes à exterminer Les trois Cheveux de Cadet Rousselle, «cette erreur d’un homme sans esprit». (A vous, Bonarien!)

Juste au-dessus de l’éreintement du Nouveau Concert, se lisait un paragraphe donnant des nouvelles de la santé de Gilette Norbert: la chanteuse avait été entre la vie et la mort pendant de longs mois et le journal annonçait que, hors de danger, et déjà en convalescence, l’artiste avait fait sa première sortie au Bois.—Aux souhaits de prompt rétablissement envoyés à Gilette se joignaient les vœux de la voir bientôt reparaître en public…

—Tiens! pensa Fernand, si je lui demandais de faire sa rentrée chez moi? Qui sait, si elle ne me ramènerait pas la chance?

Et Fernand, dare dare, écrivit à Gilette qu’elle voulût bien le recevoir le lendemain.

Fernand était décidé à risquer une dernière séance.

* * * * *

Il était onze heures du matin, quand on remit à Gilette Norbert la lettre implorante de Fernand.

—Si le médecin le permet, dit-elle, à la garde-malade, qui depuis des mois ne la quittait ni jour ni nuit, je me lèverai encore deux heures aujourd’hui… Cela me repose de cet abominable lit! En attendant, faites-moi une belle toilette, j’attends la visite d’un camarade.

Avec des précautions inouïes, la garde arrangea, bichonna sa malade, et le médecin étant arrivé au milieu de ces menus soins, permit la levée de Gilette, toute l’après-midi! «Chic! Chouette! Veine! clama-t-elle comme une vraie gosse. Dans quinze jours, docteur, je vous danse une gavotte!»

—En attendant, prenez vos béquilles, et faites-moi le tour de votre lit…

Haletante, toute en nage, les béquilles à portée de sa main, elle s’assit, la figure maigrie, grosse comme un poing, illuminée d’espoir joyeux.—Passez-moi mon peigne, Eugénie?—Et installée dans un fauteuil bas, avec, devant elle, une chaise encombrée de brosses et d’épingles, elle essaya, pour la première fois depuis des mois, de donner à ses cheveux deux sous d’élégance… Et comme elle était attentive à se peigner devant son miroir, elle aperçut deux petits reflets d’argent dans sa chevelure. Déjà!... soupira-t-elle en arrachant vite ces deux cheveux blancs, cause de son émoi; et elle se mit à rechercher dans sa mémoire toutes les circonstances, toutes les couleurs par lesquelles étaient passés ses pauvres cheveux de femme cahotée dans la vie.

Ses cheveux de fillette!... blond châtain avec mille reflets mordorés, si peu abondants, si maigres, si courts, sa petite natte si ridicule, si pauvre, malgré le gentil ruban qu’elle voulait pendant, très bas dans son dos, pour avoir la sensation d’une chevelure plus longue—que sa coquetterie précoce de déjà petite femme lui faisait parfois mélanger à de faux cheveux de sa mère, des papillotes de l’ancienne mode.

... Les cheveux des temps durs, ses cheveux de misère lissés à la hâte pour ne pas perdre le temps destiné au gain du pain. Ses cheveux de «trottin» parcourant d’un pas ferme les coins affairés de Paris, son grand carton «tambour» passé au bras.

Ses cheveux de fillette raisonnable et sage. Ses petits cheveux sans aucune onde, sans la plus petite frange «à la chien,» le plus innocent «accroche-cœur,» ses petits cheveux plats, serrés et sans parure, encadrant d’une ligne sèche et nette sa petite tête pas jolie, pâlotte et anémiée, sans autre séduction que deux yeux intelligents, une bouche fine, meublée de belles petites dents blanches de jeune chien.

Ses pauvres petits cheveux pauvres! coiffés de petits chapeaux pauvres, couchés sur de pauvres petits oreillers bien ordinaires, bien rudes… comme sa vie!

Puis la voilà poussée, grandie et jeune fille. Elle se rappelait ses cheveux d’alors. Un peu moins raides, un peu moins tirés, un peu plus brillants, un peu moins pauvres, mais d’un arrangement toujours simple et sage… Oh! si sage qu’elle en avait des allures de jeune miss, de sèche gouvernante anglaise; mais elle les soignait mieux, les brillantait d’une huile parfumée, les lavait, les séchait à l’eau de Cologne.

Les cheveux de l’aisance!... Dame, elle était employée dans une grande maison, quelques pièces de cent sous la faisaient riche. En a-t-elle versé de l’eau sédative sur sa tête pour avoir des reflets dorés comme sa «première», de ces reflets rouges, bruns, cuivre, comme elle en avait vus à certaines têtes de femmes dans les tableaux des musées. Elle se le rappelait, ce temps-là, où elle économisait ses appointements de trois mois pour s’acheter une robe convenable, qu’elle quittait en arrivant à la maison de couture, pour endosser la robe somptueuse de satin noir fournie par la maison aux jeunes filles dites «mannequins». Quel temps!... Quelle maison!... Quels patrons! L’homme et la femme, d’anciens employés parvenus, arrivés, durs, sévères, n’ayant jamais ni un sourire, ni un mot d’encouragement, n’étant préoccupés que de vendre beaucoup, toujours, et le plus cher possible. Elle se rappelait ce commissionnaire de New-York venant chaque année acheter des modèles qu’elle faisait valoir sur sa longue et mince personne et qui, un jour, faillit la recevoir sur ses genoux, évanouie de fatigue qu’elle était, montrant depuis deux heures sur ses épaules un manteau de fourrure… au mois de juillet!

Continuer : partie 3 sur 4