La Vedette

Yvette Guilbert · Chapitre 2 sur 2 · partie 3/4

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La Vedette

Les lauriers de Petrus l’empêchaient positivement de…

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Elle essayait bien, en ce temps-là, de frisotter un brin sa nuque, de poudrer son visage, mais, pour rentrer chez elle, avait soin de relisser ses cheveux et de bien essuyer sa figure. C’était le temps où les placiers lui faisaient la cour… Elle riait gaiement, ni trop libre, ni trop prude, en fille de Paris, qui sait déjà se tirer des difficultés, qui sait qu’elle doit se mettre en garde par sa tenue, mais qui tient aussi à ne point se faire d’ennemis dans sa carrière et, à cette époque, elle se figurait «rester dans la couture toute sa vie!»

Puis, tout à coup, surgit une période d’ennuis, de maladie: son père meurt, elle est anémique, elle est fatiguée, sans jamais de repos, ses jambes se refusent à rester debout, elle quitte sa maison de robes, patraque, fourbue, désolée, inquiète… Que faire?

* * * * *

Du théâtre! Et la voilà mettant sa tête au point, l’eau oxygénée fait son œuvre, les cheveux blonds d’autrefois s’éclairent, s’illuminent. C’est la période d’espoirs et de déceptions, la petite tête d’Anglaise a perdu de sa sagesse, elle est dans la fournaise.

Ondulée, frisottée, elle avait perdu de son charme triste et sérieux, et la poudre et le rouge aux lèvres lui donnaient un semblant de vie autant qu’un semblant de gaieté… tout s’en mêlait pour que tout son être ne fût qu’un maquillage extérieur. Elle avait conquis un brin de grâce, sa coquetterie la parait, mais ses cheveux étaient rongés par la décoloration, et les voilà qui tombaient en même temps que son cœur souffrait, que sa gaieté obligatoire maquillait son âme douloureuse…

Ah! comme elle avait souffert, comme elle avait pleuré, comme elle avait pris la vie en dégoût, en haine «pendant ses cheveux jaunes!» Et c’est pendant le temps de ses cheveux jaunes, ses cheveux de douleur, qu’elle eut le plus de courage, qu’elle prit la résolution subite et irrévocable de se donner deux années pour arriver à faire quelque chose, à être quelqu’un. Et voilà que petit à petit, de semaine en semaine, sa volonté fait merveille. On s’étonne de sa ténacité, que rien ne démonte: tout le monde lui tend les mains, on l’encourage. D’inquiète qu’elle était, la voilà rassurée. La chance vient à elle. Son courage redouble, elle sent la veine accourir et, petit à petit, de semaine en semaine, de jaunes qu’ils étaient, ses cheveux deviennent rutilants, roux, flamboyants; c’est une couronne d’or rouge sur sa tête. Ses cheveux pauvres, d’autrefois, comme ils sont loin! Les voilà bouffants, soyeux, brillants, ses cheveux de bonheur, ses cheveux de joie, ses cheveux de fortune, ses cheveux de succès, ses cheveux de gloire! Ils sont l’enseigne de sa vie heureuse, fêtée, de son bonheur conquis par le travail! Ses cheveux deviennent le drapeau de son œuvre et quelques hivers passent.

Puis, tout à coup, brutalement, férocement, la maladie la frappe: la réaction s’est faite… Et des semaines et des semaines se passent; elle va mourir… On l’annonce dans la ville… C’est fini d’elle, plus rien ne restera. Et un soir, toute souillée de sueur et de fièvre, elle demande qu’on la peigne… Et elle aperçoit ses cheveux redevenus brun sombre, ses cheveux de misère d’autrefois… Ah! comme ils sont revenus à l’heure précise!... Est-ce un avertissement final?...

Et elle pleure, pleure, tout doucement, et elle prie tout doucement, et, tout doucement, tout lentement, elle revient à la vie après des mois et des mois. Et voilà qu’étant guérie, elle s’est assise et s’est peignée devant son miroir… et qu’ayant vu deux cheveux blancs elle est restée muette et pensive… Sont-ils seulement la conséquence de la souffrance passée ou bien l’avertissement de quelque phase nouvelle, ces deux petits fils d’argent? Qui sait?

Et, dans sa joie de revivre et sa volonté d’être heureuse encore, elle se remet à fouetter son courage et son activité, et les projets marchent, et les espoirs s’échafaudent, l’assurance complète d’une ère nouvelle de bonheur se précise et s’affirme dans son cerveau, et rayonnante, rajeunie, elle se lève joyeuse en murmurant: «C’est bien, j’attends! J’ai la volonté du bonheur et pour quelque temps encore la vie en poche!!!» Povera donna.

Il était quatre heures quand Fernand fut introduit dans la chambre de Gilette qui, recouchée, l’attendait assise dans son lit.

—Mais, cher ami, c’est impossible! fut la première parole saluant l’entrée de Fernand. Je suis loin d’être d’aplomb… Je commence seulement à me lever! Votre lettre est absolument folle!

—Mais cette sortie au Bois?

—Des blagues, hélas! Des blagues de journalistes.

Fernand était atterré. Il sortit de chez Gilette, le cerveau vide, la figure décomposée et les yeux fous.

Quoi faire alors, quoi faire?

S’obstiner eût été folie ou improbité. Dès le surlendemain, les artistes étaient convoqués, faubourg Poissonnière, et Fernand leur exposait la situation. Il restait juste en caisse de quoi leur payer à tous leurs appointements du mois courant, et ceux du mois suivant, en guise d’indemnité. Après quoi, on pourrait retourner le coffre-fort, il n’en tomberait plus même un grain de poussière!

Ces braves gens, convaincus de la bonne foi du patron, n’hésitèrent point à donner décharge et Fernand allait les prier de se rendre dans son cabinet pour le règlement en solde de tout compte, quand Chérie Chéron, qui n’avait jusqu’à ce moment rien dit, s’avança vers lui et tout bas:

—Voyons, Fernand, vous êtes fou! N’est-ce qu’une question d’argent qui vous fait fermer boutique? Est-ce que M. Grindot n’est pas toujours là? Il arrosera, je vous l’affirme!

Chérie Chéron tenait dur comme fer à sa grande vedette et à son portrait sur les placards de l’entrée! Mais Fernand répondit fermement:

—Non, ma chère amie, c’est assez comme cela. J’ai été un sot, je ne veux pas être une canaille. J’ai déjà assez coûté à vous et à M. Grindot. Et puis, je suis découragé; je sens que je ne me relèverai plus. J’ai un remords que je ne tiens pas à augmenter!

Fernand faisait peine à voir. La figure décomposée, les lèvres tremblantes, les yeux chavirés, il était comme un naufragé qui se noie sans plus même appeler au secours. Il avait dépensé son dernier atome d’énergie dans son explication avec son personnel.

Mais Chérie Chéron n’avait pas l’esprit tourné à la miséricorde. Elle était furieuse, et elle cria de façon que nul n’en ignorât:

—Eh bien! vous êtes un paltoquet, voilà! Et puis, venez un peu encore me demander des services! Vous verrez comme vous serez reçu!

Et violente, sans daigner aller toucher ce qui lui revenait, elle sortit, dans un bruit de jupes terrible.

Deux larmes, impossibles à retenir, coulèrent le long des joues de Fernand. Muets, hébétés, indécis, les cabots demeuraient tassés devant lui.

—Veuillez me suivre! je vais vous régler, balbutia-t-il, en prenant le chemin de son bureau.

Il allait lui rester en tout soixante-douze francs et vingt centimes!

XXVIII

Très digne dans l’adversité immédiate, Fernand avait fait bonne mine en public. Dans l’intimité, il redevint homme ordinaire, et fut lâche et récriminateur. Il pleura comme un enfant à qui on a chipé des billes. Le pauvre pantin avait la ficelle coupée. Il eut la mine d’un ministre qui a glissé sur la fatale et inéluctable pelure d’orange.

Il émit cette phrase maladroite et foncièrement injuste:

—Ah! si j’avais été seul!

Seul! Pauvre petit! La déchéance eut été plus rapide, plus irrémédiable. Il était de ceux-là qui ont l’air d’avoir du caractère parce qu’ils crient très fort, sont autoritaires et brutaux; au fond ce sont des faibles, qui se brisent au moindre obstacle, aussi fatalement que des pipes au tir de la foire.

Par contre, sa femme se montra armée pour la lutte. Elle n’eût pas une seconde de défaillance. Blanche Mésange s’avéra la femme romaine, forte devant l’adversité, ou, plutôt, ce qui est mieux, elle fut la parisienne vaillante et aimante qui sait défendre farouchement son bonheur.

Son bonheur, ô dérision! Il se constituait de ce rossignol sans voix, qu’était son mari, et de son enfant chétif et fragile, joli et décoloré, semblable à une plante automnale que l’initiale gelée guette.

Sa force d’épouse et de maman étayait l’édifice branlant de ces deux faiblesses. Rien ne la rebutait: démarches pour reconquérir un emploi à Fernand, auditions où on la rabrouait avec férocité, se vengeant sur la pauvre, des triomphes de l’autre. Son courage s’émoussait à des armures de rosserie, à des murs d’hostilité.

Mésange connut le chemin du Mont-de-Piété où, un à un, ses bijoux furent engagés—plus facilement que le chanteur désorbité.

Lui, pendant ce temps, pérorait à la Chartreuse, faisait la roue au milieu d’un état-major de marmiteux, qui écoutaient ses jérémiades, à cause uniquement des apéritifs, soldés sur le maigre argent récolté au jour le jour, par la compagne stoïque et agissante.

Cela ne pouvait durer. Le linge intime avait pris la même route que la quincaillerie dorée. Encore quelques jours et c’était la famine à la porte.

Une veine arriva, comme un éclair dans la nuit.

La nécessité de prendre un loyer infiniment moins fort que celui qu’ils avaient au temps de la direction, amena le ménage dans un modeste appartement de cinq cents francs, rue du Château-d’Eau. C’était laid, c’était sombre, mais ça ne coûtait pas cher; et là était l’important dans l’instant.

Dans l’immeuble même, était installée une minuscule librairie, tenue par une grosse femme qui portait, en étendard, le nom euphonique de Rouchoux: Eudoxie la baptisait en surplus.

La tenancière de la papeterie était une excellente commère, ayant le cœur sur la main, comme on dit dans le peuple, et qui, en outre, tenait toujours la main large ouverte. Madame Rouchoux était toute ronde. Tête ronde, yeux ronds, corsage en bols de restaurant à bon marché, reposant sur une taille en futaille qui, elle-même, s’appuyait solidement sur la mappemonde d’une croupe hottentote. Ronde en affaires, également. Et ses affaires commerciales étaient multiples. Elle vendait du papier encré, sous forme de journaux, et du papier vierge pour les épistoles des petites gens du quartier. De plus, elle louait des livres, vendait des chansons, et, depuis quelques mois seulement, en «éditait».

Paris, seul, réserve de ces surprises. Madame Rouchoux, veuve d’un boucher, n’avait rien trouvé de mieux, étant brouillée mortellement avec la lexicologie et la syntaxe la plus élémentaire, que de s’avatarier dans une profession qui, a priori, semble comporter une certaine somme de connaissances littéraires.

Eudoxie Rouchoux était une grande liseuse devant l’Éternel—le Très-Haut doit être imprimeur.—Elle lisait tout: philosophes chloroformiques, historiens inimaginatifs, romanciers psychologues et Bourgetiques, feuilletonistes de rez-de-chaussées, initiateurs aux crimes compliqués, madame Rouchoux épelait également toutes les feuilles publiques.

C’était, sans conteste, la femme de France ayant le plus lu de bouquins et les ayant le moins compris. Alinéas géniaux, sottises imprimées, tout cela glissait sur elle comme pluie sur waterproof.

Pourtant ses lectures ne meublaient pas suffisamment sa vie: Madame Rouchoux s’intéressait, infiniment plus que le ministre de l’Agriculture, au sport hippique.

On ne vend pas impunément le Jockey et le Paris-Sport sans être, un vilain jour, touché par la grâce. Un gros rapport du pari-mutuel et les yeux se dessillent. Avoir raté pareille aubaine, c’est trop sot, on sera plus malin à l’avenir.

La très respectable madame veuve Rouchoux jouait aux courses.

Elle y perdait avec une assez grande régularité, d’ailleurs, ce qui ne la stupéfiait pas. Nous avons affirmé, au surplus, que la dame Rouchoux était éditeur de musique. Elle l’était. Quel bénéfice aurions-nous à mentir? Et puis ça n’est pas dans notre caractère.

Donc, elle éditait.

Quoi?

Elle n’en savait trop rien. Un jour, un homme, jeune encore et musicien par surcroît, était entré en coup de vent dans son humble boutique et lui avait tenu ce langage:

—Madame, je viens de composer un chef-d’œuvre, un vrai.

—Ah!

Ce fut tout.

—Vous doutez, Madame Rouchoux?

—Moi? s’exclama la libraire qui savait, pour l’avoir lu—nécessairement,—qu’il ne faut pas contrarier les monomanes.

—Vous doutez parce que vous ne connaissez pas mon œuvre. Vous allez l’entendre. Et il l’entraîna dans l’arrière-boutique, où un piano droit montrait ses dents agressives. L’instrument suppliciaire servait à Mademoiselle Rouchoux, fille de sa mère, que le Conservatoire de musique guignait, d’ores et déjà.

—Écoutez!

La matrone s’injecta la trompe d’eustache d’une marche entraînante et bien française, puisqu’elle était un peu fraîche de réminiscences de Wagner et de Verdi. «C’est que c’est que ça y était!» Elle avait le sens critique du populo. Quand le musicien eut broyé sous ses doigts puissants et mal lavés, une douzaine d’octaves, Madame Rouchoux savait l’air et le chantait.

—Ah! il n’y a pas à dire, c’est enlevant et ça aura un fier succès! eut-elle la candeur de dire, naïvement enthousiasmée.

—Cette chanson, je vous la vends.

—Ah! bah! à quel titre achèterais-je? Je ne suis pas éditeur, éditrice, éditeuse… je ne sais pas comment on dit, bégaya l’infortunée libraire.

—Ça n’a pas d’importance. Si vous étiez éditeur, je n’aurais jamais songé à venir vous trouver. Vous m’auriez volé sans vergogne. Vous m’auriez offert généreusement deux louis pour les paroles et la musique d’une chanson qui rapportera ses petits dix mille francs. Je veux, il me faut absolument deux billets de cent, l’huissier est à mon huis; sauvez-moi en vous enrichissant, bonne et exquise, madame Rouchoux!

Cet argument décida la brave femme. Elle allongea la somme, bien décidée à ne considérer ce débours uniquement que comme une avance, un prêt. Le samedi qui suivit, Paulus chanta Le Trombone sentimental. La salle trépigna d’enthousiasme. Le lendemain un millier de gens fredonnaient l’air approximatif de la chanson. Les commissionnaires demandèrent à Madame Rouchoux des exemplaires du succès; elle se décida à publier la machine. Elle gagna la forte somme. A partir de ce moment, ce fut une ruée, chez elle, d’auteurs inconnus et illustres, qui lui liquidèrent des soldes, les raclures des tiroirs. Elle mangea rapidement le bénéfice de sa première opération. Cela, en somme, lui indifférait. L’ennui, pour elle, consistait à ce que, prise dans le tourbillon éditorial, elle n’avait plus le temps de lire. Et puis, tous ces bougres qu’elle devinait madrés, estampeurs, lui répugnaient. Toute la gent chantonneuse lui tira une ou plusieurs plumes. Cela devenait douloureux à la fin. Pourtant elle ne lâchait pas pied encore, ayant conscience de rendre service, de loin en loin, à un bon diable, dèchard et talentueux. Parmi ceux qu’elle considérait comme tels, était un nommé Stéphane Griboul. Il possédait un talent très réel; malheureusement, ce talent ne fleurissait qu’arrosé d’alcool. Un jour, pressé d’argent, il bâcla sur le marbre d’un caboulot six chansons quelconques. Un copain, musicien d’importance, griffonna des notes là-dessous et le tout fut porté chez la douce madame Rouchoux. Celle-ci résista et, comme toujours, se laissa attendrir. Le musicien surtout lui en imposait. Il tenait le grand orgue dans une église aristocratique de Paris, ma chère! L’affaire fut conclue et la bonne femme fut soulagée d’une assez jolie somme. Le soir, quand sa fille rentra au logis, l’espoir du Conservatoire fut mise en demeure de déchiffrer la musique acquise dans la journée. Horreur! Six fois de suite elle moulut la Marseillaise! Jamais on ne s’était offert la tête de l’innocente madame Rouchoux dans de pareilles proportions. Et c’était un homme d’église qui avait fait cela. Donc la libraire devint voltairienne et anticléricale à épouvanter un rédacteur de la Lanterne.

Elle n’eut plus qu’un désir: se débarrasser de son fonds d’édition. Les coquins l’avaient écœurée.

Blanche Mésange, qui ne pouvait plus acheter de livres neufs, en louait chez la mère Rouchoux à deux sous le volume. Les deux femmes avaient bavardé, s’étaient raconté leurs mutuels ennuis et aussi leurs espérances. La marchande de papier connaissait Fernand pour l’avoir entendu chanter en ses jours de triomphe au Colorado; Mésange lui plaisait pour sa distinction et son courage à la lutte pour la vie. Une idée assez ingénieuse germa dans son cerveau à la suite de l’acquisition de la sextuple Marseillaise. On la bernait parce qu’elle était une pauvre femme illettrée, sans défense devant les fausses larmes et la faconde des astucieux auteurs; monsieur Fernand était un homme, lui, il savait écrire et composer. Ça n’est pas à lui qu’on enfilerait l’hymne national pour de l’inédit. Et puis, surtout, c’était un moyen d’obliger ses nouveaux amis, avec discrétion, sans les froisser. Oh! cœur d’or! jamais las d’obliger autrui, tu ne méritais pas le coup de la goualante de Rouget de l’Isle!

Avec une timidité charmante, un matin que Fernand prenait sur une pile son journal préféré, madame Rouchoux l’interpella. Questions sur l’avenir:

—On m’a promis quelque chose de très sérieux pour bientôt, mentit-il avec un peu de rouge au front.

La libraire ne fut pas dupe du mensonge. Elle savait par l’intermédiaire de Blanche Mésange que la misère encreuse avait succédé à la gêne.

—Voyons, monsieur Fernand, ne trichez pas avec moi, je connais votre situation, j’adore votre bébé et je veux essayer de vous être agréable. Et, nettement, avec une jolie carrure, elle lui offrit de prendre sa succession en tant qu’éditeur.

—On me roule tous les jours que Dieu fait. Je ne sais pas résister à ces monstres d’auteurs, ils me mettront sur la paille. Vous, vous saurez tirer parti des quelques rares bonnes choses que j’ai en magasin, Oh! il n’y en a pas lourd! Avec vos connaissances techniques, vous éditerez d’autres histoires que vous saurez choisir avec discernement. Ça vous tirera peut-être d’un mauvais pas; moi, ça m’obligera.

Évidemment, l’idée séduisait Fernand. Il était tout ému de l’aubaine et, surtout de la façon charmante dont on la lui offrait.

—Et de l’argent?

—Nul besoin: je ne vends pas, je donne. Si vous réussissez, vous me dédommagerez.

—Soit pour ce qui est édité, mais pour les nouvelles œuvres à acheter et à publier?

—Mais j’y ai songé, parbleu! Comme j’étais trompée outrageusement, j’ai eu de la chance ces jours derniers aux courses. J’ai réalisé un assez gros magot sur un paroli qui devait craquer. Cet argent, je le reperdrai, c’est sûr. Vous m’obligerez en vous en servant et en le faisant fructifier.

Cela était dit si gentiment que Fernand ne résista pas à la tentation d’embrasser comme du bon pain la maman Rouchoux. Il pleurait comme une éponge.

—Ah! vrai, vous êtes une brave femme! mais si je ne réussissais pas? tout est possible.

—Nous nous consolerons en pensant que j’aurais perdu le double à acheter quelques centaines de «Chant du Départ» et autres «Marseillaises». Ah! les monstres, ils vous dégoûteraient du patriotisme! C’est entendu, n’est-ce pas?

—Je ne suis pas Hippocrate, madame Rouchoux.

Huit jours après, Fernand était éditeur.

XXIX

En elle-même, la vente des chansons n’était pas mauvaise. Moins bonne pourtant que s’il avait pu faire quelques créations sensationnelles, comme autrefois. Mais les lauriers étaient coupés. On n’allait plus au bois du triomphe.

Quelques cachets de ci, de là, chez des gens du monde qui payaient bien, mais n’apportaient aucun appoint à la réputation du chansonnier-chanteur. Des soirées aussi à Montmartre, dans des boîtes subalternes qui suaient l’ennui et la faillite. C’était tout. C’était peu.

Blanche Mésange réconfortait Fernand de son mieux.

La comptabilité, chose neuve pour l’ancien tailleur socialiste, le prenait tout entier. Maintenant le «chanteur florentin» bedonnait légèrement, s’embourgeoisait. Son unique rêve était de «faire face à ses affaires».

Si ses anciens copains de la Maison du Peuple l’avaient entendu, ils en auraient hurlé!

Sans avoir publié de ces très grands succès, qui font riche un éditeur en une année, il constatait, non sans orgueil, que l’avoir et le doit s’équilibraient à peu de chose près. Pourtant, trois mille francs manquaient en caisse pour que sa balance fût tout à fait exacte, mais ce vide allait être comblé par l’appoint des sommes que la Société La Croûte de pain, protégeant les intérêts des auteurs, éditeurs et compositeurs de musique, devait lui payer, au commencement du trimestre.

Il avait édité quarante chansons. Il supputait que cela devait lui donner, au bas mot, cinq mille francs de droits pour sa part d’éditeur.

Une fois de plus le pot au lait des illusions se brisa sur la route.

La veille d’une lourde échéance, on lui notifia de la puissante Société que sa prétention n’avait plus aucune raison d’être. Un statut adjonctif décidait en effet qu’aucun éditeur nouveau ne serait plus admis à émarger, s’il ne justifiait de la publication de cinquante «œuvres» musicales (paroles, musique, chant et piano).

Ce fut le coup sourd. Fernand songea au suicide. Qu’allait-il devenir? Il se considérait comme déshonoré du fait que des traites, acceptées par lui, allaient rester impayées!...

Ça, au moins, c’était drolatique, venant d’un ex-socialo qui, dix ans auparavant, considérait presque accomplir un acte admirable en «estampant» ses fournisseurs, de pauvres diables de petits commerçants, restaurateurs, hôteliers, cordonniers, tous ceux-là, pitoyables et dèchards, qu’un paiement tardif pouvait mettre sur la paille autrement qu’au figuré.

La ruine était irrémédiable. Quelqu’un lui suggéra l’idée de liquider son fonds d’édition.

—A qui?

—A Drulom, parbleu!

—Jamais à cette fripouille.

—Une fripouille qui a toujours de l’argent libre et qui, seul, peut te tirer d’embarras.

L’argument était sérieux. Mésange, elle, prétendait qu’il fallait, stoïquement, attendre la liquidation judiciaire. Ils n’avaient volé personne, tous les auteurs avaient été payés intégralement. Quelques fournisseurs devraient patienter: ils le pouvaient, étant riches. Les sommes dues n’étaient en somme que du profit qui se faisait attendre, voilà tout.

Fernand s’emporta. Déposer son bilan. Cette idée le rendait enragé!

Jamais! Il aimait mieux, cent fois, bazarder tout le fourbi. D’ailleurs la preuve était faite. Il n’était pas commerçant pour un sou. Il se laissait gruger par tout le monde. Mieux valait renoncer et remonter sur les planches.

Au fond il avait la nostalgie du tremplin. Il ne se rendait pas compte que sa jolie voix d’antan avait été rejoindre les neiges anciennes.

Ces deux considérations le décidèrent: sauver son honneur commercial et reparaître en public.

—Double sottise, lui dit amicalement Lourbillon, appelé en consultation, plaque si tu veux, mais garde-toi une poire pour la soif: tu as charge d’âmes. Tu es marié; de plus, tu es père. Tes créanciers, en admettant qu’ils n’acceptent pas de te donner du temps, ce qui n’est pas du tout probable, ne peuvent t’exécuter comme cela tout de suite; tu obtiendras ton concordat; tes livres font la preuve de ta bonne foi; tu n’as pas fait la fête avec leur argent, n’est-ce pas? Tu pourras continuer, tu complèteras tes cinquante chansons et, cette fois, les citoyens de La Croûte de pain ne pourront plus te refuser comme sociétaire.

—Oui, mon vieux, tu parles comme un livre doré sur tranche, seulement au moment de mon admission possible, les premières chansons qui constituent mon fond, auront cessé de plaire, elles ne rapporteront plus un rond de droits, et ça sera un joli cadeau à faire à un enfant que le montant des sommes réparties!

—Qu’est-ce que tu me racontes là? s’exclama le naïf Lourbillon, mais l’argent encaissé par la société t’appartient! on t’en doit compte!

—Tu crois? Pauvre! La Croûte de pain ne doit et ne donne de raisons à personne.

—Je comprends très bien que, ne t’ayant pas encore admis parmi eux, ils se refusent à toucher pour toi ta part, mais ayant perçu, qu’ils conservent le tout, voilà qui est raide, par exemple!...

—Oui, mais… qu’est-ce que tu veux y faire?

—Moi, rien, bien sûr. Pourtant il me semble que si tous les intéressés s’avisaient de protester, ils auraient tout de même gain de cause.

—Cela est certain. Seulement les auteurs débutants, les éditeurs peu fortunés se détestent entre eux, se jalousent à s’assassiner, ce qui fait que l’ingénieux Louchard, l’agent général, en prend à son aise et ne paye que contraint.

—Et l’on tolère cela en haut lieu?

—En haut lieu, comme tu dis, on s’en contre-fiche.

—Pourtant il s’agit de millions, dérobés à des pauvres diables; ça vaudrait la peine!

Il y avait beaucoup d’exagération et un peu de vérité dans la diatribe de l’éditeur mécontent.

Fernand prit la résolution d’aller rendre visite à Drulom, bien que le personnage lui inspirât plutôt de la répugnance.

Drulom, agent lyrique et éditeur de musique, habitait rue Paradis-Poissonnière un appartement spacieux, au deuxième étage d’une maison d’apparence cossue. L’immeuble était habité bourgeoisement, sauf les boutiques louées à un fabricant de porcelaine et un commissionnaire en marchandises. Le propriétaire n’aimait pas le va et vient commercial; il ne tolérait au-dessus que l’exploitation Drulom. Pourquoi? Simplement parce que Drulom était, comme par hasard, l’heureux possesseur de ces six étages à gros rapport.

Drulom, ex-comique de café chantant, n’était pas un personnage ordinaire. Ancien élève de l’École des Mines, chassé un jour pour avoir dérobé à ses camarades de menus objets: livres, bijoux, il était allé échouer dans un beuglant de faubourg. Il sut se débrouiller tout de suite. Ses appointements étaient plus que modestes, il les allongea en prêtant sur gage à ses confrères mâles et femelles.

Le taux était usuraire, on s’en doute. Il amassa à ce genre d’opérations un assez joli pécule. Loin de le dilapider, il décida de le faire fructifier. Ses succès comme chanteur étaient minces; il en sécrétait du fiel et de la bile, car il était vaniteux, bien qu’il affectât la simplicité.

Un jour, il lâcha son music-hall pour s’établir à la fois agent lyrique et éditeur.—Son principal fournisseur fut lui-même.—Comme ça, il n’eut pas, au début, de raison de se plaindre de la qualité de la marchandise. Ses chansons en valaient bien d’autres. Néanmoins il ne visa pas au succès. A quoi bon? les couplets qui lèvent le rideau touchent les mêmes droits que le gros succès.

Il fit engager, pour des prix doux, des figurantes de revues, des petites femmes qui chantaient comme des portes mal graissées, mais qui possédaient des ressources par ailleurs. Un contrat sous seing-privé obligeait ses clientes à ne chanter que ses œuvres. A ce trafic il gagna beaucoup d’argent. Inutile de dire qu’il se réservait la plus grosse part sur les engagements.—Jusque-là, rien que de licite ou à peu près. Ça le devint moins du jour où, pour donner plus d’extension à son petit commerce, il fit passer des notes dans des journaux spéciaux, où il demandait des jeunes filles ayant un peu de voix et se destinant à la carrière lyrique. Elles accoururent en foule, les mignonnes cigales parisiennes et provinciales. En quinze jours, l’habile homme vous confectionnait une gambilleuse, une diseuse, une romancière à l’usage des villes de garnison. Quelques-unes de ces artistes improvisées n’avaient pas toujours atteint leur quinzième année. Ça, c’était du nanan. Drulom s’en pourléchait les babines.

Il avait des exigences de pacha, et les fillettes des complaisances d’odalisques. Il fallait vivre! La nécessité n’était pas toujours le moteur de ces vocations. La vanité, le désir de s’exhiber sur les planches, l’espoir de faire sa pelote dans le pelotage, lui amenaient un solide contingent de filles pubères, ou presque.

Drulom avait une face immonde de prêtre défroqué. Rien que sur sa mine on aurait dû l’incarcérer. Le vice transsudait par tous les pores de son sinistre individu. Lèvres minces et décolorées, front bas et fuyant vers un crâne déprimé, tout concordait à le rendre hideux. Pourtant, c’était l’homme le plus aimé de Paris. Pouah! des virginités vraies s’offraient à ce monstre pour un engagement dans un bouiboui de chef-lieu d’arrondissement où, neuf fois sur dix, la scène n’était que l’antichambre de la prochaine maison close!

L’ingénieur manqué pratiquait sans vergogne la traite des blanches. Tout le monde le savait, nul ne s’en inquiétait. La Préfecture de police fermait les yeux. Certains affirmaient que Drulom n’était pas uniquement agent lyrique et qu’il rendait des services à la maison du coin du quai.

En arrivant rue Paradis, Fernand fut reçu par une vieille dame à mine de «douairière qui a eu des malheurs». Bonnet de dentelles à rubans, anglaises tirebouchonnantes.

—Vous désirez, monsieur? questionna l’introductrice aux façons respectables.

—Entretenir M. Drulom d’une opération qui peut l’intéresser.

—M. Drulom, monsieur, est très occupé; je pourrais peut-être le suppléer?

—C’est pour la vente d’un fonds d’édition, du mien, balbutia Fernand, intimidé par les grands airs de la garde-vestibule du visqueux Drulom.

—Comment vous nommez-vous?

—Fernand, le chanteur.

—Oh! parfaitement, monsieur. Je vous connais, de réputation du moins, fit-elle en baissant pudiquement les yeux pour bien marquer qu’elle n’allait pas au concert. Je vais avertir M. Drulom, il sera très heureux de vous recevoir.

Sortie de la vieille. Quelques minutes après, réapparition de sa figure respectable et prière au visiteur de l’accompagner.

Fernand fut introduit dans un cabinet de travail d’une très belle tenue qui jurait avec la profession proxénétique du maître de céans: large bureau Louis XVI aux bronzes sobres finement ciselés; sièges solides et hospitaliers; bibliothèque garnie de livres modernes, choisis avec discernement. Sur la cheminée une pendule monumentale, de style scrupuleusement approprié.

Drulom était certainement une canaille, mais sûrement aussi son intellectualité était supérieure à celle des faiseurs de sa profession. Cet ingénieur manqué était ingénieux: il n’ignorait pas que le cadre en impose aux simples. C’est dans ce bureau-salon qu’il décidait les jouvencelles à entrer dans la carrière lyrique et, par surcroît, quand il était d’humeur galante, dans sa chambre à coucher.

Il se rua vers le visiteur, la main tendue largement; une main aux doigts spatulés de chourineur.

—Comment, vous! Ah! je suis heureux. Madame m’a dit en deux mots ce qui vous amenait. Je ne demande pas mieux que de vous être agréable. Dame! entre confrères!

Fernand eût un sursaut de dégoût. Ça, un confrère! ah! non! par exemple! Enfin, il fallait avaler la couleuvre.

—Je suis décidé, ne trichons pas, obligé de céder mon fonds d’édition. Êtes-vous disposé à racheter?

—Pourquoi pas? Vous avez quelques machinettes qui ne sont pas mauvaises, puisqu’elles sont de vous, ajouta-t-il avec un sourire plein de sous-entendus. Si vous n’avez pas d’exigences outrées, nous nous entendrons, aisément. Combien avez-vous de chansons éditées?

—Quarante?

—Parues depuis combien?

—Trois mois.

—Et vous lâchez au moment de la répartition?

—On refuse mon admission à la société.

—Ah! oui, c’est vrai. Le statut obstructif qui exige cinquante chansons. Pourquoi ne pas publier les dix dernières? Vous seriez en règle.

—Je n’ai plus d’argent, avoua, non sans dignité, Fernand.—Ensuite en aurais-je—il avait pressenti le: on en trouve—je suis las, j’ai conscience de ne pas être taillé pour ce métier; je désire céder.

—Combien?

—Dix mille francs.

—Eh bien! mon petit, pour un garçon qui avoue de ne pas être organisé pour le commerce, vous ne vous embêtez pas.

—C’est ce que ça m’a coûté à publier.

—Mauvaise raison. Je vais vous donner cinq mille francs; et encore, parce que c’est vous!

Drulom fit le geste auguste du financier qui ouvre le tiroir de sa caisse pléthorique.

—Vous m’étranglez.

—Je vous comble. Nous signons demain. Mais en attendant, comme je connais la vie, que, parfois, vingt-quatre heures peuvent être désastreuses, voici votre argent; donnez-m’en décharge. Et, vous savez, je n’exige pas que vous m’ayez de la reconnaissance. Vous pourrez dire que je suis une immonde crapule à tout le monde, en sortant d’ici: voilà qui ne me gêne pas dans les entournures.

Fernand signa d’un paraphe nerveux, sans un mot de protestation. Il avait hâte d’en finir. Déjà l’argent en poche, il se retirait, après un salut court, quand Drulom l’arrêta:

—Et maintenant, qu’allez-vous faire?

—Mon métier, chanter.

—Où?

—Je trouverai.

—Hum! Ça sera dur. Voulez-vous faire un tour en province? Cela vous reposera. Et voyez comme aujourd’hui je suis de bonne composition, je vous engage pour trois mois; j’engage également votre femme, la petite Mésange.

—Les conditions?

—Huit cents francs par mois globalement, pour ménager les susceptibilités de chacune des parties.

Tout cela jovial, gai, qui aurait été d’un brave homme, sans le facies du criminel qui blague ses victimes.

Fernand ne discuta pas, il considérait cette offre comme une aubaine. Il partit réconforté!

Drulom valait décidément mieux que sa réputation.

L’auteur-compositeur-éditeur-usurier se malaxait les paumes en signe de joie. Il venait de faire une fructueuse affaire et de se donner les apparences d’un bienfaiteur. Cela lui arrivait souvent. Oh! ça n’était pas un paresseux, celui-là.

XXX

Et ce fut, d’abord, l’exode en province, là-bas, à Rouen.

Ce phénomène s’était produit, Fernand chantait toujours d’une façon charmante, phrasant à la perfection et ne détonnant jamais, mais sa voix ne passait plus la rampe, elle était comme «fanée». Et tout de suite, ce fut une grosse désillusion pour les habitués des Folies-Bergère et de l’Ile-Lacroix, que ce numéro parisien, qui devait être sensationnel et qui resta en grisaille.

Blanche, elle, semblait devoir passer inaperçue, comme toujours. Infortunée Mésange, c’était son destin. Au contraire, ce fut elle qui sauva la situation: si elle ne décrocha aucun bravo pour son talent, elle obtint un véritable triomphe de jolie femme. Elle atteignait alors sa trente-cinquième année—avouée—et la plénitude de son charme de blonde grasse. Le manager trouva donc, tout de suite, son profit dans la combinaison. Si la salle boudait aux roucoulements périmés de l’ex-irrésistible chanteur, la partie masculine de l’assistance s’enflammait fort passionnément devant le décolleté de la divette, savoureuse comme un fruit mûr à point.

Certains soirs, toute la jeunesse riche de Rouen traversait la Seine et venait applaudir Mésange. Pour tout factice que fût, cet enthousiasme de snobs, il ne laissa pas que d’être fort agréable à celle qui en était l’objet et qui avait rarement été à pareille fête. Ces applaudissements, au contraire, suppliciaient Fernand, qui n’en connaissait plus que de moins en moins la douceur pour lui-même.

Juste retour! Ce qu’autrefois Mésange souffrait dans sa vanité cabotine froissée, l’ancien triomphateur le subissait à présent, endolori à en crier; chacun son tour! Mais, lui, fut plus injuste, étant au fond moins aimant, plus gâté aussi, car il sied d’excuser bien des choses. Il se considéra comme ridicule et se sentit offensé. Des scènes éclatèrent. Le soir, il se plaignait avec fiel et amertume.

Mésange, vexée et blessée, répliquait non sans hauteur.

—Tu me fais jouer un rôle au moins bizarre! déclarait-il.

Elle ripostait:

—Je ne comprends pas bien.

—Tous ces olibrius qui tournent autour de toi, qui t’envoient des bouquets avec leurs cartes et des bonbons avec des billets doux, me donnent l’apparence d’un Sganarelle ou, ce qui est pire, d’un mari complaisant!

Mésange s’emportait:

—Ce que tu dis là est stupide! Est-ce que je suis cause du succès qui me vient?

—Sûrement, que tu n’en es pas cause! Et puis il est propre, ton succès! Si tu t’imagines, ma petite, que c’est ta voix qu’applaudissent ces imbéciles!

Les disputes allaient parfois très loin. Puis, la nuit, qui porte conseil, remettait la paix dans le ménage; mais le lendemain, dès les chandelles allumées, aux premières acclamations saluant le corsage de Mésange, Fernand, de nouveau, entrait dans des rages folles. Quand son tour de chant arrivait, la face bilieuse et méprisante, il jetait à l’orchestre des chansons violentes et récriminatives, des chansons de lui, ses chansons pour l’Idée, socialistes et libertaires, qui n’étaient pas au programme et où il déchargeait son âme! Les autres, l’ennemi, le public, les gens en habit se sentaient visés. Que diable! ils avaient payé pour s’amuser et non pour supporter un cours de collectivisme hostile! Et des scandales se déchaînaient:

—Hou! hou! autre chose!

Cependant les galeries supérieures rigolaient.

—Vive la Sociale! A bas les aristos!

—A la porte, l’anarchiste! ripostaient ceux des fauteuils.

Grabuge.

Le directeur dut bientôt redouter les conséquences des algarades de ce pensionnaire compromettant. Du commissariat central, il reçut des avertissements motivés! Le dénouement de tout ceci, fut que la saison suivante, l’engagement de Fernand et de Mésange ne fut pas renouvelé à Rouen.

Alors, l’existence, pour le couple, se continua pareille, d’année en année, de ville en ville. Pleurs et grincements de dents, décadence, en somme, lente encore, mais sûre. Les fréquentes réconciliations sur l’oreiller après les querelles dans la coulisse amenèrent, un vilain matin, un double résultat, désastreux dans le précaire de la situation: Mésange accoucha de deux jumeaux. Ce fut le commencement de la fin de sa beauté. Elle y perdit sa taille et son teint.

Ces jumeaux, au reste, ne vécurent point. Ils ne furent que de la douleur qui passa. La chose s’était produite à Lyon. Les deux petits êtres—qu’est-ce qu’ils étaient venus faire au monde, ceux-là?—furent enterrés au cimetière des Brotteaux, abandonnés là pour toujours.

Cependant, d’étape en étape, le caractère de Fernand s’aigrissait. Non que la province ne lui payât pas encore un bon prix ses vocalises. Mais tant de théories mal digérées lui restaient sur l’estomac. Il avait mal à son orgueil et la bile en mouvement. Une fois, à Lille, une grève des ouvriers du fer ayant éclaté, Fernand, sollicité d’aller «en pousser quelques-unes» dans les meetings, accepta avec frénésie, et au cours d’une manifestation, se fit arrêter, comme il portait le drapeau rouge, en tête d’une colonne de sans-travail.

Le petit Robert, sorti de chez des paysans où on l’avait gardé pendant quelque temps, suivait maintenant ses parents dans leurs pérégrinations, couché à la diable, nourri au hasard. Ce fut en l’amenant par la main—(pauvre mioche, marchant à peine)—au général commandant les troupes mobilisées pour la répression du mouvement émeutier, que Mésange obtint la mise en liberté de son mari, dont l’affaire pouvait se gâter tout à fait, car il y avait eu rébellion, injures aux agents, et toute la lyre!

Enfin, un jour, à Péronne, où ils étaient embauchés pour trois mois, un jour d’hiver, une lettre arriva tout à coup, à Fernand, une lettre dont l’adresse avait été tracée par une main défaillante et qui disait:

«Mon petit Fernand, »Si toi et Mésange voulez me voir encore vivant pendant quelques minutes, prenez vite le train. Il n’est que temps. Car je meurs. Je vous embrasse. Votre vieux camarade. »LOURBILLON.»

—Nous ne pouvons pas le laisser tout seul! s’écria Fernand.

—Non, bien sûr. Pauvre Lourbillon! s’éplora Blanche.

Le soir même, ils partirent pour Paris.

XXXI

C’était un 12 décembre, le matin, par un froid terrible, et le jour pas encore levé.

Le garçon de garde de l’hôtel Saint-Vincent, rue saint Vincent, à Montmartre, dormait encore, jeté tout habillé sur le lit pliant disposé dans le bureau d’entrée, quand des coups de poing précipités furent frappés, du corridor, sur le carreau crasseux de la porte vitrée.

—Qui est là? interrogea l’homme au tablier, réveillé en sursaut. Et sautant du lit, il atteignit, d’un geste machinal d’habitude, la bougie d’un bougeoir. Il bougonnait, debout avec peine, les yeux gros et brouillés du somme interrompu, saisi par la température glaciale; et tout en tâtonnant de l’allumette la mèche charbonneuse, il répéta:

—Qui est là?

—C’est moi, Gaselin, le balayeur, vous savez bien.

—Ah! bon, attendez, j’ouvre. Et qu’est-ce qu’il y a de cassé?

Le bruit d’une clef tourna dans la serrure. Le balayeur dit au garçon, apparu au seuil du bureau, la figure fantastiquement éclairée par les sursauts de sa lumière, qui dansait dans ses mains grelottantes, pendant qu’il claquait des dents:

—Il y a que le vieux du 37, mon voisin, doit être en train de passer. Il râle depuis minuit; j’ai eu beau taper dans le mur, il n’a pas répondu.

—Bon Dieu de bon Dieu! quelle tuile! Il ne manquait plus que ça! C’est le patron qui va faire une poire!

—Vous devriez y monter. Moi, vous comprenez, il faut que je parte à mon travail!

Le garçon haussa les épaules:

—Vous en avez de bonnes, vous! Qu’il attende! Tout à l’heure il fera clair.

—Enfin, vous voilà prévenu. La porte, s’il vous plaît.

Le cordon fut tiré, et, par l’huis ouvert, une cinglée de neige et de bise s’allongea dans le couloir.

—Brrr! fit le garçon, c’est pas un temps à aller chercher le médecin. Je vais finir ma nuit. Tant pis.

Il rentra dans son antre, se recoucha sur ses paillasses et souffla la bougie.

Vers sept heures et demie pourtant, comme une aube jaunâtre pâlissait à la croisée, le garçon se décida à grimper voir «de quoi il retournait». Justement le père Gaselin rentrait, sa besogne terminée, et les deux hommes gravirent de compagnie l’escalier gluant et fétide de l’hôtel.

—Alors, vous croyez que le vieux du 37 va perdre le goût du pain? demanda l’employé du garni. Le balayeur répondit:

—Je crois bien qu’il l’a perdu depuis beau temps. Voilà bien huit jours qu’il n’est pas sorti. Et qu’est-ce qu’il a mangé de la semaine? Il n’a pas un rond! C’est malheureux, tout de même!

—Qu’est-ce que vous voulez, mon père Gaselin, c’est comme ça. On vit de privations jusqu’à ce qu’on en crève.

—Et puis, vous savez, très fier avec ça! Avant-hier je suis entré dans sa chambre. Il était au pieu, avec la fièvre et des yeux d’affamé. Je lui ai demandé s’il avait besoin de quelque chose: «Oui, qu’il m’a dit, vous seriez bien chic de mettre cette lettre-là à la poste, puisque moi, je garde l’appartement!» Et il m’a tendu une enveloppe avec les trois sous pour le timbre. Comme je ne voulais pas des trois pétards—n’est-ce pas! je sentais que c’était le fond de sa bourse!—il a insisté: «Si, si, mais, eh bien! quoi donc? Je ne suis pas un mendigot, moi! j’ai des économies!»

—Et c’était pour qui, cette lettre?

—Pour un nommé Armand, Fernand, quelque chose comme ça, artiste lyrique!

—A Paris?

—Non; en province, je ne sais plus la ville; tout ce que je sais, c’est que c’est parti dans la boîte des départements.

Ils étaient arrivés tout en haut de l’immeuble, et s’arrêtaient devant une porte, la dernière au fond d’un boyau sombre et nauséabond.

—Entendez-vous? fit Gaselin en baissant la voix.

—Oui, mais on dirait qu’il cause! chuchota le garçon.

On percevait en effet, interrompant le rauque et sinistre soufflet du râle, des éclats de mots, des lambeaux de phrases… des ricanements même. Puis le râle recommençait.

—Il va peut-être mieux! hasarda le balayeur avec doute. La porte était fermée de l’intérieur, et nulle réponse ne fut faite quand on eut frappé. Mais le garçon avait une double clef. Il ouvrit et entra. Gaselin le suivit.

Le spectacle était lugubre. Un cabinet mansardé, éclairé par une fenêtre à tabatière dont le châssis en ce moment couvert de neige laissait à peine entrer la lumière; pour plancher, un carrelage, défoncé en dix endroits, et, pour cloisons, des murailles lépreuses le long desquelles l’humidité avait décollé les restes d’un papier qui retombait en lambeaux déchirés. Pour tout mobilier, une chaise, une malle défoncée et un pot à eau égueulé.

Au fond de ce cabinet, il y avait un lit de fer, et dans ce lit un homme, un vieillard, un mourant: Lourbillon!

Étendu sur le dos, la nuque sur un traversin sans oreiller, Lourbillon, les yeux grand ouverts et fixés au plafond, les mains allongées à plat, prononçait des paroles sans suite, avec une volubilité inconsciente. Il était d’une maigreur affreuse. Ses lèvres rentrées dans sa bouche sans dents, ses joues enfoncées entre les maxillaires décharnés, faisaient plus saillante l’arête du nez, aiguisé et comme transparent. Les rotules de ses genoux et le bout de ses orteils pointaient sous le drap élimé qui semblait recouvrir la rigidité d’un cadavre.

Le garçon et le balayeur s’étaient figés sur le seuil.

—Eh bien!—tonitrua tout à coup derrière eux une grosse voix cordiale et canaille—est-il transportable, le bonhomme?

C’était le patron du garni, M. Crampart, l’honorable et patenté propriétaire de l’«Hôtel Saint-Vincent». Il regarda un instant son locataire, haussa les épaules d’un air de mauvaise humeur, puis, prenant son parti, il dit avec la rondeur brutale, non exempte de sensibilité, de l’ancien commis boucher qu’il était:

—Pauvre vieux! mieux vaut pour lui claquer tranquillement ici que d’être trimballé à l’hôpital par le temps de chien qu’il fait! Auguste, va chercher un médecin, et au trot!

Le garçon grommela:

—Un médecin, pourquoi faire?

—Le fait est!...

—Ça serait comme un cautère sur une jambe de bois!

—Il est au bout du rouleau! appuya le balayeur qui s’était approché du grabat.

—Le médecin des morts suffira bien! conclut Auguste, ravi de la course épargnée.

Lourbillon, toujours immobile, s’était tu, et le râle reprit rythmique.

—Messieurs, déclara brusquement l’hôtelier, si vous aimez entendre ça, restez ici. Moi, je me tire.

Et M. Crampart prit la porte, suivi, du reste, immédiatement par Gaselin et Auguste.

Lourbillon, en agonie, resta seul.

Il y avait cinq ans à peu près que le malheureux logeait dans ce garni de dernier ordre, où sa situation, selon les déchéances successives de son destin, avait suivi, comme dans l’immortel roman de Balzac, la même voie descendante que le père Goriot à la pension Vauquer.

Descente qui était une montée en même temps, puisque, à mesure qu’il s’enfonçait d’un degré dans la misère, il gravissait, d’un étage, le calvaire puant qu’était en son ensemble l’«Hôtel Saint-Vincent».

Au commencement, Lourbillon, vivace encore, jovial et «rigolo», bien qu’attristé de la décadence de plus en plus stupide de la fortune des Fernand, avait loué la plus belle chambre de la maison. Il avait gardé des relations, trouvait de ci, de là, quelques cachets à faire, en banlieue, un camarade pour lui payer la bleue, chaque soir, au «Café Français», et le crédit pour la croustille, chez nombre de marchands de vins qu’égayaient sa verve cocasse, et ses souvenirs, et ses grimaces de vieux lutteur de la foire aux chansons.

Puis, Fernand et Mésange travaillaient en province, c’est vrai; mais dans la bonne province et chez des impresarios sérieux: Lyon, Bordeaux, Marseille, Montpellier, Toulouse, et n’oubliaient pas leur ami, les jours de paie. En sorte qu’assez régulièrement un mandat-poste venait égayer l’ancien comique, rapide à se précipiter au guichet pour en signer l’acquit.

Mais le temps coula. Les charges de Fernand, là-bas, aux quatre coins de la carte de France, augmentaient parallèlement à la diminution de ses ressources. Le ménage ne chantait plus que dans des villes moins importantes. De plus en plus rarement, il touchait barre à Paris. Les mandats-poste s’espacèrent, puis furent supprimés. Hélas! la vie devenait trop dure, et Lourbillon s’installa dans une chambre moins chère.

Il fallait cependant la payer, cette chambre-là. Et Lourbillon tenta des prodiges. Mais en vain. On le revit à la Chartreuse, implorant une matinée de quarante sous, de vingt sous, n’importe où. Personne ne lui tendit la perche. Voûté, catarrheux, édenté et presque chauve, il effrayait les courtiers marrons. Ce comique portait le diable en terre. Au bout de quelques mois, fatigué de n’être point payé, M. Crampart donna le choix à cette épave de l’art, ou d’être mis purement et simplement à la rue ou d’accepter sous les combles—et par charité—la sorte de cellule abjecte qui portait le nº 37. Lourbillon accepta.

Encore fallait-il solder le prix misérable de ce taudis, et manger quelquefois. Lourbillon fut celui qui, sous un chapeau cabossé, vêtu de loques et chaussé de trous, se présente devant les terrasses des cafés, concurremment aux hommes de bronze, aux camelots de cartes transparentes et aux acrobates du pavé; celui qui, d’un organe dont on ne sait si l’alcool ou la phtisie ont creusé les cavernes, annonce: «L’Éden-purée» et se hâte aussitôt, vite, vite, avant l’arrivée des sergents de ville, d’érailler une chanson qui lui confère le droit de tendre aux consommateurs, une coquille Saint-Jacques hospitalière aux gros sous.

Lourbillon fut celui qui, la nuit, soupe d’une soupe de dix centimes aux Halles, et déjeune—déjeuner dînatoire—à neuf heures du matin d’un restant de gamelle à la grille des casernes.

Mais la vieillesse implacable venait. Sa carcasse usée ne tenait plus sur ses jambes rompues, et un soir, il se coucha pour ne plus se relever. Il lui restait quinze centimes. Il les consacra à affranchir une lettre à Fernand, et ce fut son suprême acte conscient.

Et, à présent, seul, raidi sur sa couche crasseuse, dans la pénombre sale de ce bouge sans air, sous la neige étouffant sa vitre, le ventre creux, le cerveau vide, Lourbillon entrait en agonie.

Le râle s’arrêta tout à coup. Et très distinctement, cette phrase retentit:

—Mon rasoir! Voyons, mes enfants. Je ne peux pourtant pas chanter devant le Tsar avec une barbe de huit jours?

Ses doigts de squelette se promenèrent sur ses joues creuses, où, en effet, le poil avait poussé depuis peu, et d’un accent irrité le moribond reprit:

—Mon rasoir, voyons! ma petite Mésange. Vous savez bien que c’est une question d’avenir pour moi. Si je réussis, ça y est. Le Tsar m’emmène en Russie! Vive la joie et les pommes de terre frites! A nous les troïkas; mais il faut que je me rase. J’ai la barbe très forte, moi!

Il chanta:

O mon Fernand, tous les biens de la terre…

Il s’interrompit. Le râle siffla de nouveau dans sa gorge, puis il cria:

—Cette perruque-là! oui! celle-là, la noire! Elle va bien à mon genre de beauté. Mon rouge! bon Dieu, où est mon rouge? Lourbillon? c’est moi, parfaitement! Ah! c’est mon tour! c’est bon, c’est bon! on y va! La ritournelle, monsieur le chef d’orchestre, je vous en prie.

Le râle encore. Et soudain:

—Hein? ça marche ce soir! Un public en or, je vous dis!

Il s’était dressé sur son lit, les bras brusquement projetés en avant, un sourire crispé sur les lèvres violettes. Et ses deux mains, rigides, claquèrent tout à coup l’une contre l’autre, à plusieurs reprises.

Il clama:

—Oui! vous êtes bien gentils. Mais je ne sais plus rien! C’était la dernière… la… dernière!... Ah!...

C’était la dernière, en vérité. Le buste de Lourbillon eut un sursaut brusque, puis il retomba en arrière. Le cou frappa sur le fer du chevet qui vibra sous le choc. Les bras s’abattirent, et soudainement, dans un déclanchement hideux, la mâchoire inférieure s’affaissa, laissant la bouche béante. Les yeux écarquillés devinrent vitreux.

Le râle avait cessé.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Vers six heures du soir, Fernand et Mésange, qui, au reçu de la lettre de leur vieux camarade, avaient pris le train, sans rien entendre, ni les objurgations de l’impresario, ni les menaces télégraphiées de l’agent lyrique, averti, descendirent de voiture à la porte de l’hôtel. Ils s’enquirent bouleversés:

—C’est au numéro 37. Montez, c’est tout en haut! Je ne vous accompagne pas, dit le garçon en leur donnant une lumière.

Oh! l’horreur ignoble du bouge et l’épouvantable bâillement du cadavre! Tout de même, pieusement, et avec des larmes sincères, Fernand et Mésange rabaissèrent sur les prunelles mortes les paupières de l’ami.

Et là, devant ce pauvre corps, un subtil et amer retour sur eux-mêmes emplit subitement leurs âmes. Et Mésange murmura:

—Lui, au moins, il aura eu quelqu’un pour lui fermer les yeux, mais nous?...

Fernand, comme un écho d’angoisse et de doute, répéta:

—Ah! nous!...

XXXII

Le lendemain, à la première heure possible, sous la neige fondue qui continuait à tomber du ciel sale sur le pavé gras, un misérable convoi, sordide et hâtif, prit le chemin du cimetière de Saint-Ouen. Avec les pauvres, les formalités ne sont pas longues! Un gueux de plus à la fosse commune, plus vite c’est enfoui, mieux cela vaut! et les sollicitudes sociales ne font pas de zèle pour si peu.

Derrière le corbillard misérable des indigents, Fernand et Mésange, à pied, suivaient seuls. Et le cocher du véhicule, pressé de terminer cette course peu lucrative, ne jugeait point—pour un mort sans importance—urgent ni nécessaire de marcher à pas comptés. En sorte que, pataugeant dans la boue, les deux derniers amis du trépassé, contraints, par moments, de presque courir, sentaient, malgré le froid vif, la sueur couler sur leurs visages que mouillaient déjà les larmes.

Seuls, Fernand et Mésange? Non, pourtant, pas tout à fait. Un troisième fidèle escortait Lourbillon, porté dans les bras de la jeune femme, hagard, plaintif, furieux et tout hérissé.

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