La Vedette
Les lauriers de Petrus l’empêchaient positivement de…
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
C’était Taupin, un simple chat! mais dont l’histoire passait en mérite celle de bien des hommes.
Taupin était un matou, tout noir, ras de poil et haut sur pattes, et d’une noblesse de gouttière incontestable. Il était pelé à la nuque, écorché au râble et quelque peu excorié, car son tempérament passionné lui avait valu de nombreuses batailles et maintes blessures au champ d’honneur et d’amour des toits parisiens.
Depuis des années, il partageait le vivre et le couvert, le logis et la table avec Lourbillon, et ne quittait son maître que lorsque le démon de la chair lui tressautait le long de l’échine.
Alors, par la fenêtre en tabatière, l’œil phosphorescent et la moustache en buisson de piques, il s’échappait et ne revenait qu’amaigri, ensanglanté, affamé, mais riche de quelques souvenirs de plus.
Des imbéciles, qui n’ont jamais observé les bêtes, prétendent que les chats n’ont ni attachement de cœur, ni reconnaissance des services rendus. Or, voici ce qu’avait fait Taupin, le jour où Lourbillon rendit au grand Tout son âme de cigale.
Taupin était «en bombe» depuis près d’une semaine. Cette fois, ce n’était pas seulement à aimer qu’il cherchait dehors, c’était à manger aussi, car c’est surtout de faim qu’était mort Lourbillon, et là où il n’y a rien, les chats perdent leurs droits, tout comme les rois.
Il y avait une heure à peu près que Fernand et Mésange étaient arrivés—trop tard—et qu’ils veillaient, à la lueur funèbre de la bougie, le corps inanimé qui se refroidissait là, quand tout à coup sur la vitre du châssis de la fenêtre, un bruit grinça, acharné et volontaire. On eût dit des ongles qui travaillaient à déblayer la couche de neige entassée sur le carreau. Et, en effet, Mésange, ayant levé les yeux, aperçut bientôt deux pattes noires et entre elles deux points verts, flamboyants. C’était Taupin qui travaillait pour rentrer chez lui.
On lui ouvrit, et il se précipita sur le plancher—le plancher de briques—où il demeura immobile un instant, comme surpris de l’étrangeté de la réception, de la présence de ces intrus, et d’un il ne savait quoi d’inaccoutumé dans la couleur et l’odeur des choses.
Mais ayant aperçu sur le lit le profil rigide de son maître et s’étant rendu compte que ces inconnus n’étaient point des inconnus dangereux, il sauta sur la poitrine de Lourbillon et ronronna tendrement, non sans lui détacher sur le visage de petits coups de patte de velours affectueux.
Toute la nuit, il resta ainsi. De temps en temps, comme inquiet vaguement, il se dressait sur ses quatre pattes, s’étirait, érigeant en bosse son dos souple, et venait flairer de tout près le nez de Lourbillon, contre lequel il poussait d’amicaux coups de tête. Et son regard, avant qu’il se recouchât, était soupçonneux, vers Fernand et Mésange, ces deux étrangers installés là. On lui avait changé son patron, si sensible jusqu’ici à ses caresses et si froid maintenant. Mais oui, si froid! Comme il avait froid!
—Laisse-le! avait dit Mésange à Fernand, il ne fait pas de mal.
Au matin, quand le médecin des morts arriva pour constater le décès, le chat dérangé gronda, puis se cacha sous le lit, hostile; mais quand les sombres emballeurs des pompes funèbres, avec leurs chapeaux de cuir bouilli, leurs habits et leurs plaques, prétendirent mettre en bière le cadavre, l’antienne changea. L’animal devint comme fou, bondissant d’un coin à l’autre du taudis, avec un lamento de gorge qui était un sanglot et un rugissement. Les hommes noirs en avaient peur.
—Enfermez votre sale matou! grogna l’un. Et Mésange put réussir à attraper le pauvre Taupin et à le garder, serré sur sa gorge. Il n’avait plus qu’un grand frisson de tout son corps et un petit gémissement, très doux. Il regardait, regardait.
Et quand le cercueil fut cloué, il vint se coucher tout au long et lécha le bois.
C’est pourquoi Mésange, quand on partit pour Saint-Ouen, l’emporta dans ses bras, jusqu’au cimetière.
L’enfouissement de Lourbillon fut une chose rondement conduite. Pas de prières sur la tombe, puisque c’était un enterrement civil. Guère de pourboires à attendre pour la gent nécrophore. En deux temps, trois mouvements, «oh! hisse! attention! là!... enlevez!» ce fut pesé! la bière était au fond, on retira la corde, quelques manœuvres tendirent des mains quémandeuses de menue monnaie; Fernand et Mésange—le corbillard parti, cahotant dans les ornières et les flaques,—se trouvèrent seuls, comme en un désert, en face de ce trou.
La neige tombait toujours, molle et lente. Les pieds s’engluaient dans un terrain de glaise délayée. A côté de lui, Mésange, le chapeau trempé, la jupe fripée, pleurait à hoquets convulsifs. Et Fernand songea, tout grelottant sous son pardessus de demi-saison (un dernier luxe) et son costume d’été, que c’était l’homme qui reposait là, entre quatre planches, le bon bohème au menton bleu et aux illusions roses, qui certes était responsable de l’heur et du malheur de son destin, à lui Fernand! Oui! Lourbillon avait donné le coup de barre orientant vers les vanités de l’art la vie du modeste ouvrier! Avait-il à remercier, avait-il à maudire le timonier? Fernand, dans un éclair, récapitula son existence. Le passé avait été resplendissant, le présent était terne; qu’allait être l’avenir? Hélas, il constata la jeunesse enfuie, le courage aveuli, l’espoir déclinant. On ne pouvait être et avoir été. Non, Lourbillon n’avait pas joué les bons génies, et décidément les conseilleurs ne sont pas les payeurs! Mais il lui pardonnait, ah! de tout cœur! A quoi bon se plaindre et réclamer?
—Tu viens, Blanche? dit-il doucement. Elle prit son bras.
Le chat Taupin, las de chagrin, dormait sous le collet.
—Enfin!—marmotta Fernand comme s’il se parlait à lui-même, nous, au moins, nous gagnons encore de quoi manger!
—Demain, il faudra aller chez Drulom, observa vivement Mésange, qu’il nous envoie dans une ville quelconque! Et tout de suite! notre voyage de Péronne ici, et la couronne pour Lourbillon ont dévoré toutes nos économies. Je suis à sec!
—Nous irons demain, ma chérie! c’est bien le diable si nous ne sommes pas casés immédiatement!
—Dieu t’entende! soupira Blanche. Fernand haussa les épaules. Il devenait irritable et nerveux, et tout manque de confiance le souffletait comme une insulte. En tout cas, demain n’était pas loin; on allait bien voir!
Ce fut vu—assez vite.
La répétition des élèves et interprètes de Drulom battait son plein, quand Fernand et Mésange poussèrent la porte.
Et ce n’était pas un spectacle banal.
Assises sur des chaises, tout autour des quatre cloisons d’une pièce étroite, et comme hypnotisées par le piano où le maître serinait à celle de leurs congénères «dont c’était le tour» la chanson du répertoire patronal qu’elle aurait à promener de l’Est à l’Ouest, et du Midi au Septentrion, une dizaine de pauvres demoiselles, quelques-unes jolies, mais toutes vêtues et chapeautées selon une apparence ou pour, au moins, un désir de chic, attendaient, les mains croisées sur des rouleaux de cuir.
Les rouleaux des jeunes filles sont en cuir, a observé Franc-Nohain, poète subtil.
En face des jeunes femmes, étaient groupés, en des poses avachies de voyous disloqués, trois gamins de 17 à 20 ans, d’une mise devant son élégance au Temple, et dont les cravates rouges accentuaient d’une note criarde la vulgarité de l’ensemble.
Tous trois avaient les cheveux noirs gras, et luisants d’une pommade qui aidait la frange infâme de cheveux coupés à la chien à se maintenir en ordre au-dessus des sourcils, où elle arrivait, coupée et peignée, en ligne nette et précise.
Cette coiffure féminine, surmontée d’un chapeau melon posé en arrière, donnait aux faces de gouapes de ces trois hommes une apparence terriblement indicatrice… précisée par une poudre de riz déposée sur leurs visages de fils soumis.
D’une voix, ou plutôt de trois voix traînardes, grasseyantes de Parigots de Belleville, ils répétaient de tout leur cœur un couplet où les gestes surtout avaient de l’importance, car «leur genre», à ceux-là, était de chanter à l’unisson, et de gesticuler de même, tous trois levaient et baissaient ensemble bras ou jambes: c’était le «Trio Gambilleur».
Drulom leur serinait depuis trente minutes les vingt-quatre mesures d’un refrain, qu’ils dansaient avec des mouvements d’une grâce… toute «Moulin de la Galette». Leurs bouches édentées, aux lèvres molles, laissaient passer les paroles, sans les arrêter au passage afin de les formuler; c’était une débandade de mots inintelligibles, de tons de gosiers gargarisés d’alcools, de grimaces de voyous de barrière, de gestes aux grosses mains sales, aux ongles carrés et noirs, aux pieds énormes, lourds et laids. Mais Drulom les faisait se ganter et se chausser d’escarpins vernis, et le soir, aux lumières, dans leurs trois complets de satin mauve, avec leur haut de forme lilas, leurs trois cannes pareilles, ils entraient en scène, souriant, fardés, frisés, pommadés, des dentelles à leurs poignets d’anciens garçons de café, et chantaient avec des gestes de marionnettes:
Nous sommes les petits Chéris, Petits chéris, petits chéris, De la Vill’ de Paris!Et sortaient de scène sur un pas de danse dont la dernière mesure laissait aux trois horribles têtes le temps de saluer, d’un geste brusque et cassé de pantins désignés à la guillotine.
Drulom les avait trouvés chez un troquet du quartier: les deux plus jeunes servaient sur le zinc, et le troisième était «plongeur», c’est-à-dire laveur de vaisselle: ce dernier rinçait les verres et les bouteilles et, connaissant Drulom il avait recommandé ses camarades au maître qui, en 15 jours, avait fait du trio une attraction pour Paris et la Province—et allez donc! ce n’est pas plus difficile que cela! et 900 francs par mois!
Ça valait mieux que de sécher les litres, vous savez… et moins long à apprendre!
Trente francs par soirée! Mazette! Drulom était épatant!
Après que le «Trio Gambilleur» eut bien en tête l’air de sa chanson, ce fut le tour des dames.
Elles vinrent se placer autour du piano; toutes celles réunies à cette heure-là étaient des «Romancières;» et Drulom attaqua:
Au bois de Meudon, Un jour avec Blaise.Il battait la mesure sur le plancher avec une énorme canne, et le rythme, scandé de telle façon, aidait les pauvres femmes à mieux retenir une musique qu’elles ne pouvaient apprendre autrement qu’avec de la mémoire!
Aucune d’elles n’avait de piano et ne savait solfier une note! Toutes ignoraient la plus petite règle musicale. On leur rabâchait l’air pendant une semaine ou deux, et, quand elles savaient les paroles par cœur, en route pour la scène!...
Parmi celles qui ce jour-là faisaient partie du troupeau docile, était une jeune fille de 16 ans à peine.
Un jour qu’elle regardait les affiches manuscrites collées sur les vitres d’une crèmerie de la rue du Temple, afin de trouver une patronne en quête de «petites mains,» elle fut abordée par un monsieur qui stationnait là, depuis un bon bout de temps, dévisageant toutes les jeunes filles venant en nombre chercher des adresses d’ateliers ayant besoin d’ouvrières.
Le monsieur attendit qu’elle eût traversé la chaussée et, lui tapant sur l’épaule, lui demanda combien elle désirait gagner par jour.
—Deux francs comme toujours.
—Je vous offre cinq francs, mademoiselle!
—Pour quoi faire, monsieur?
—Pour chanter au café-concert!
—Mais, monsieur, fit timidement la petite, je ne sais pas, je ne saurai jamais!
—Je vous apprendrai…
—Je n’oserai pas, j’aurais trop peur…
—Essayez, vous verrez comme c’est simple, mon enfant… et puis, pensez donc, c’est cent cinquante francs par mois, pour commencer, puis vous gagnerez trois cents!! cinq cents francs!! Vous serez «artiste».
—Je réfléchirai, monsieur…
Elle partit bouleversée, lisant, pour la dixième fois, la petite carte laissée entre ses jolis doigts de petite fée.
MONSIEUR DRULOM, Agent lyrique des grands concerts de Paris, Marseille, Bordeaux, Bruxelles. 14, rue de Paradis-Poissonnière.Deux jours après, elle arrivait, émue, chez Drulom.
Un mois après on lui avait appris quatre chansons de «Gommeuse». Drulom ayant constaté, paternellement, que ses jambes valaient la peine d’être vues, avait choisi pour elle, et cela sans hésiter, la tenue qui mettrait le plus en valeur la jeunesse et les beautés de la petite…
—Gommeuse!! C’est-à-dire épaules nues, bras nus, seins nus, jambes nues… on cacherait juste ce qu’on ne pouvait, hélas! pas montrer…
Drulom lui vendit son premier costume… des bas jusqu’au grand chapeau… pour le prix de six mois de ses appointements!!!
Mais comme il était un brave homme… il lui laisserait la facilité de le payer à raison de 75 francs par mois… il resterait donc à la fillette 75 autres francs pour son entretien, blanchissage, nourriture et son logement!!!
C’était maigre, la petite en resta toute bouleversée! Mais elle avait signé… Monsieur Drulom avait d’elle un grand papier… et puis, ce n’était que six mois à patienter; une fois les premiers frais payés, ça irait mieux… Mais dans six mois, le costume serait fané, il en faudrait un autre, et alors?
Elle alla, toute inquiète, chez la couturière qui fabriquait les commandes des protégées de Drulom, et lui demanda si elle ne pourrait pas, en cas de besoin, lui faire une jolie robe pour beaucoup moins cher… Pensez donc, neuf cents francs pour un costume!
—Je vous donnerai le même pour deux cents, mademoiselle, lui dit la couturière narquoise et renseignée…
—Deux cents francs! alors, pourquoi est-ce neuf cents, cette fois-ci?
—Je ne sais pas… moi, je le vends à Drulom deux cents voilà tout…
Alors elle comprit!
Drulom gagnait sur tout et sur toutes. Mais la petite ouvrière s’imagina que pour le payer et s’en débarrasser plus vite, il lui serait peut-être facile d’augmenter ses ressources… Elle allait être au «théâtre,» elle serait jolie dans cette tunique de soie écarlate toute brillante de paillettes… elle était jeune… qui sait?... Ben oui, quoi!
Elle ne serait pas la première, ni la dernière.
Et comme Drulom la fit partir dans un caboulot de province, elle fut, la petite malheureuse, la proie du premier gigolo de l’endroit, pris sans amour, sans joie, pour la simple impossibilité de manger, de boire, et de dormir dans du linge propre, avec deux francs cinquante par jour…
Le temple de l’Amour devait à Drulom beaucoup de ses prêtresses.
A l’entrée de Fernand et de Mésange, le maître se leva. Non par respect, certes, mais par colère.
Il était furieux, le maître! et avant que ni l’un ni l’autre des arrivants n’eût eu le loisir d’ouvrir la bouche, il éclata en paroles grossières et comminatoires:
—Ah! vous voilà! vous! eh bien! vous en avez fait du propre!
—Pardon, Drulom, fit Fernand… Je voudrais…
—Je me moque pas mal de vos pardons et de ce que vous voulez!
Drulom, la main gauche appuyée sur son piano, brandissait férocement dans l’air son poing droit. Les élèves l’admiraient en sa rage. L’exécutante de l’instant en gardait la bouche ouverte de stupeur. Il poursuivit:
—Ah! vous croyez qu’on lâche comme cela un directeur! qu’on se bat l’œil des clauses d’un engagement signé! qu’on prend le train le matin quand on doit travailler le soir! et qu’on fiche tout le monde dans les choux pour des raisons qui n’existent pas!
—Mais… hasarda Mésange.
—Ah! je vous conseille de parler! vous, la grosse! Vous êtes jolie! et vous avez du talent! oui! comme mon…
Il dit le mot!
—C’est par charité! vous entendez! uniquement par charité! que je m’occupais encore de vous, vous personnellement, la toujours enceinte! pauvre buveuse d’absinthe? c’est un vers! c’en est même deux! et de Rollinat encore! Et vos jumeaux de l’année dernière, ils vont bien?
—Vous savez bien qu’ils sont morts! répondit Mésange, sombre.
Mais un tel détail n’était pas pour troubler Drulom. Il continua. Il s’exaspérait à mesure:
—En tout cas, vous deux! c’est fini! Vous pouvez crever maintenant. Ce n’est pas moi qui vous sortirai de la mouise!
Il se croisa les bras:
—On vous a sifflés à Tours! on vous a sifflés à Bordeaux! on vous a sifflés à Bayonne! Vous n’êtes plus possibles dans les grandes villes! Et vous vous permettez, par surcroît, de ne pas remplir les conditions que j’ai acceptées pour vous! Monsieur et madame laissent tout en plan! Un ami mourant! Ce n’est pas celui-là qui vous paiera vos cachets, n’est-ce pas? Ni moi, non plus, du reste, j’en ai assez.
Fernand avança d’un pas et dit:
—Monsieur, vous abusez peut-être de ma patience!
—Moi? ah! ah! ah! elle est bien bonne!
—Et celle-ci, comment la trouvez-vous?
Le fracas d’une gifle retentissante venait d’éclater sur la joue blême du mercanti.
Fernand restait en défense, dans l’attente d’une riposte, mais la riposte ne vint pas.
Alors il articula froidement:
—Monsieur, je suis à vos ordres.
Drulom, qui se frottait la joue, répondit avec dignité:
—Mais moi, monsieur, je ne suis pas aux vôtres!
Il fit un pas de maître de ballet, ouvrit la porte et prononça:
—Après ce qui s’est passé, j’espère, monsieur Fernand, ne jamais vous revoir!
Fernand et Mésange sortirent.
Encore une branche qui craquait.
XXXIII
La branche était sèche, Et l’oiseau tomba.Les petites filles piaillent cette cantilène, en tournant leurs rondes. Il y est question, dans cette cantilène, d’une catastrophe et d’un malheur; mais les petites filles sont gaies. Elles poursuivent:
Mon petit oiseau-au, T’es-tu fait du mal?Et le petit oiseau répond, dans la chanson:
Je m’suis cassé l’aile Et tordu le cou!...L’histoire lamentable du petit oiseau était celle de Fernand et de Mésange. Ils s’étaient cassé l’aile et tordu le cou.
En vain, ils tentèrent, l’un ou l’autre, un mois durant, de retrouver un engagement quelconque pour une ville possible. Les agents lyriques ne voulaient plus entendre parler d’eux:
—Oui! pour que vous fichiez le camp le jour où la recette est assurée! Plus souvent! On vous connaît maintenant.
Ils durent retourner à la Chartreuse, ce hâvre des épaves, cette hotte aux débris, et quémander ce cachet piteux, la tournée de misère.
Ils firent des soirées à Mantes, des matinées à Coulommiers. D’appartement en logement, de logement en chambre, ils avaient dégringolé, degré à degré, d’année en année, vendant à mesure ce qui devenait un surplus de mobilier. Finalement, le dernier lit porté chez un brocanteur, ils logeaient en garni. Pourquoi garder un domicile à Paris, puisqu’ils couraient continuellement la province?
Une consolation, qui était une charge de plus, mais qu’ils bénissaient, car elle était désormais l’unique sourire de leur existence, était la présence entre eux de Robert, leur fils, «le présomptif», disait Fernand, aux rares instants où un peu de gaieté lui remontait aux lèvres.
Robert, cahin-caha, à travers les anicroches de la débine, les jours et les nuits blanches, la mistoufle et la purée, grandissait, pauvre graine chétive aux pousses pâlies.
Ah! le maigriot gamin souffreteux—qui dînait et soupait en même temps, plus souvent qu’à son tour, d’un sandwich au jambon et d’un fond de bock, dans une brasserie où le garçon consentait à faire crédit—ne se pouvait guère douter qu’il avait été, dans sa première enfance, un poupon riche, couvert de dentelles, aux bras d’une nourrice somptueuse, aux rubans immenses tombant jusqu’à terre.
Brun de cheveux comme son père, Robert avait les yeux bleus et la bouche tendre de sa mère. Des yeux profonds, fiévreux et brillants, cernés d’une ombre délicate. Tout mignard, et ne parlant encore presque pas, il avait appris, tout seul, à jouer du violon, sur un violon-joujou que son parrain Lourbillon lui avait donné pour ses étrennes. C’était au moment où l’horizon s’assombrissait pour Fernand et où l’argent plus rare rendait les cadeaux à bébé moins fréquents. Ce violon avait été le dernier bonheur, en somme, de Robert. Aussi était-il devenu bien cher à l’enfant qui, doué d’un instinct musical remarquable, avait très rapidement acquis une virtuosité surprenante.
A cinq ans, cet artiste en réduction, à croquer avec ses longs cheveux noirs bouclés et ses regards trop expressifs, tant y brûlait une précocité quasi morbide d’intelligence, déchiffrait du premier coup des concertos et des sonates de Beethoven et de Mendelssohn.
Si bien que lorsque Fernand et Mésange, la dureté des temps s’aggravant, durent partir extra muros, chercher leur pitance, dans les chefs-lieux et les sous-préfectures, loin du boulevard et de ce ruisseau de la rue du Bac que tant regrettait madame de Staël, ils emmenèrent avec eux ce rejeton-prodige, qui obtenait, haut comme la botte d’un gendarme, des succès pyramidaux, avec son archet puéril.
Robert adorait sa mère, d’une adoration passionnée et jalouse. Il lui arrivait, si, quelque soir, Mésange, tracassée par les embarras d’argent, oubliait de l’embrasser en le mettant au lit, de pleurer toute la nuit, à petit bruit, pour ne réveiller personne, mais à grands sanglots muets qui le laissaient le lendemain, épuisé, blanc comme un mort, vidé de force et de larmes.
D’une sensibilité extrême, il joignait les mains quand Fernand chantait, se gorgeait de musique à s’en rendre malade. Il avait des perceptions spéciales, certains airs lui paraissaient dégager de certains parfums.
—N’est-ce pas, mon papa, disait-il, que la Symphonie pastorale sent la violette?
Conçu en des jours de prospérité, il était né, certainement, robuste et râblé, avec des reins et des jarrets de jeune lièvre; mais cette belle santé s’était rapidement flétrie, au souffle de la misère, et au désarroi de la vie errante. Mal nourri, de gargotes en gargotes, sans cesse secoué dans des trains, couché tard, intoxiqué par l’atmosphère surchauffée des coulisses, il avait, pour ainsi dire, vieilli sans croître. Et, pâle d’une pâleur nacrée, avec son sourire déjà triste et ses prunelles dilatées, il était comme un tout petit homme que rien n’étonne plus et qu’a d’avance modelé la douleur.
—Ah! si nous ne t’avions pas!... lui avait crié, un soir de détresse et d’amertume, Fernand abîmé sur un banc de promenade publique, en un Quimper-Corentin quelconque.
—Eh bien! que feriez-vous, si vous ne m’aviez pas? avait interrogé Robert.
Il avait sept ans à cette époque.
Fernand répondit:
—Nous nous tuerions, ta maman et moi! C’est ce que nous aurions de mieux à faire!
Alors, l’enfant, passant ses deux bras frêles autour du cou de son père, avait murmuré bien bas:
—Oh! mon papa, je sais bien qu’on n’est pas heureux, nous trois. Je ne veux pas vous empêcher, si vous avez envie de mourir. Seulement, vous me tuerez avant, dis, n’est-ce pas?
Robert atteignait à sa dixième année, quand une sorte d’agent marron qui recrutait des troupes lyriques pour les concerts de quarante-neuvième ordre, boîtes à soldats et goguettes de barrières, l’entendit—ce fut l’expression de cet homme distingué—«s’expliquer avec son violon».
Tout de suite, il embaucha la famille, en bloc. «Le dab, la daronne et le salé, trois thunes l’un dans l’autre». Quinze francs par jour. Fernand accepta. Robert gagnait sa vie avant de vivre.
XXXIV
Le café Jeanne d’Arc, à Compiègne, petite ville abondamment garnisonnée, estaminet banal pendant le jour, se transformait, le soir, en concert beuglant, à l’usage et à la disposition de messieurs les militaires.
Un piano brèche-dents et une estrade dressée au fond de la salle, entre la porte de la cuisine et celle du closet, suffisaient à effectuer cette métamorphose.
Sur l’estrade, sitôt le gaz allumé, venaient s’asseoir, sur des chaises de paille, trois ou quatre dames chanteuses, bras nus et décolletées autant qu’on peut l’être. Le petit troupier français aime la chair, chacun sait ça!
Vers six heures, une heure après la sonnerie de la soupe, dans les casernes, l’établissement se remplissait brusquement. Fantassins et dragons, par deux, par trois, par bandes, entraient en foule, casques mêlés aux képis, sabres et épées-baïonnettes, tout un fracas de ferraille martiale. Et tout cela s’entassait; sous-offs, simples cavaliers et biffins vulgaires, brigadiers et caporaux, tuniques et dolmans, sur les banquettes de cuir râpé, devant des mazagrans un peu plus corsés que le jus de chapeau du réveil, ou des bocks plus mousseux que les bières de la cantine.
Et c’était de table à table, avant que l’accompagnateur, un vieux bossu, chauve et glabre, n’eût plaqué les premiers accords de la soirée sur son instrument décrépit, un échange de vociférations professionnelles, dans le heurt des soucoupes, le cliquetis des armes, et la fumée nauséabonde des pipes de mauvais tabac, vite épanouie en nuage opaque au-dessus de cette agglomération de culottes rouges et de boutons de cuivre.
—Eh ben! mon pays? ça se tire!
—Encore quatre-vingt-quinze jours!
—La classe! bon Dieu! la classe!
Fernand, Mésange et le petit Robert avaient échoué, pour quinze jours, au café Jeanne d’Arc.
Ils venaient de la Fère, cité où gîtent les artilleurs, et partiraient ensuite pour Senlis où sont les cuirassiers.
Depuis beau temps, Fernand ne portait plus la moustache. Rasé comme le commun des queues rouges, il était désormais le pitre à tout faire errant sur les routes départementales. Adieu, l’époque du répertoire personnel et des morceaux choisis! Costumé le plus souvent en tourlourou grotesque, petite veste, pantalon trop court, godillots énormes, gants blancs en fil de chaussette, et képi défoncé, il interprétait les ahurissements de Pitou et les gaudrioles de Dumanet, pour la plus grande joie de l’armée nationale. Quelques absinthes pures (très peu d’eau, beaucoup d’absinthe) l’aidaient, chaque soir, à subir sans trop de dégoût les nécessités de cette existence.
Pour l’instant, la troupe de «Jeanne d’Arc» se composait de Mésange, chanteuse égrillarde,—hélas!—d’une nommée Loulou, danseuse excentrique, dont les dessous, pourtant douteux, allumaient, quand elle levait la jambe, toutes les flammes de la concupiscence dans l’âme collective du public; d’une énorme dondon, Antonia, romancière patriotique, et de lui-même, Fernand, comique-bouffe! Le jeune Robert, entre deux numéros, exécutait un solo de violon; cent sous par jour et pas nourris, tel était le tarif de la maison.
Le pianiste bossu ayant planté ses doigts maigres sur le clavier jauni, ce qui fit pousser au piano brusquement attaqué un gémissement de détresse, l’imposante Antonia, une brune aux cheveux gras et mats de teinture noire, se leva et s’avança au bord de l’estrade. Elle avait des bras comme des cuisses, trois mentons pour le moins, et ses seins monstrueux, comme des mappemondes gélatineuses, tremblaient, à demi sortis d’un corsage très bas, de peluche rouge.
Elle entonna les Turcos, d’une voix de contrebasse enrouée:
Les turcos, les turcos sont de bons enfants! Mais il ne faut pas qu’on les gêne!...A coups de fourreaux de sabres sur le plancher, les cavaliers soulignaient le rythme et les fantassins contrepointaient en choquant leurs verres sur le marbre des tables.
Quand ce fut fini, Antonia descendit du tréteau, et, une assiette à la main, commença sa quête dans la salle, se faufilant entre les chaises, égratignant ses biceps nus aux cannelures rugueuses des épaulettes, pincée ici, chatouillée là, saluée au passage, de gros mots ou d’offres obscènes. Mais elle accueillait de la même impassibilité les gravelures et les sous; au point qu’il eût été impossible de savoir si c’était à ceux-ci ou à celles-là que s’adressait son «merci bien!» machinal et las.
Mais déjà, la maigre Loulou, une longue fille grêle et bistrée, aux membres de faucheur et aux yeux charbonnés, se déhanchait en un chahut épileptique, lançant vers le plafond son mollet gaîné de rose-chair.
De toutes parts, l’enthousiasme rugit.
—Plus haut! Plus haut!
—Encore!
—Hardi, nom de Dieu!
—Je te vois, petit polisson!
Et un trompette de dragons, ayant d’un organe aigu tarataté les paroles d’une sonnerie connue, où il est question, sans pudeur aucune, d’une cantinière, l’assistance, en un chœur forcené, hurla:
—Il est tout noir!
—Parfaitement, répondit Loulou sans s’arrêter de gambiller.
—Bravo! bravo!
Et ce fut un tumulte éperdu d’aciers, de porcelaines, de mains battantes et de bottes trépignant.
La quête de Loulou fut plus fructueuse que celle d’Antonia. Les regards flambaient, les teints étaient rouges, et des décimes plurent dans l’assiette secouée par la danseuse sous les nez excités.
C’était au tour de Mésange. Pauvre Mésange! La taille épaisse, l’eau bleue de ses yeux devenue trouble, et le blond de sa chevelure passé au henné—car, dans ce blond, tant de gris s’était glissé!—la bouche détendue et se forçant à sourire, elle gardait pourtant encore un air de douceur jolie et de grâce tendre. Aux lumières, un peu de la femme-caille, grassouillette et savoureuse, qu’elle avait été, subsistait; et elle devait se défendre plus que les autres, contre les attouchements trop précis de ses admirateurs. Les sous-officiers étaient amoureux d’elle. Pauvre Mésange!
Elle détailla sa grivoiserie comme d’ordinaire et ainsi que d’habitude, promena parmi les guerriers jurant, fumant et buvant, l’assiette au billon. Comme elle passait devant un groupe de gradés, un sergent-major mit quarante sous, une pièce blanche! et lui saisissant le poignet, chuchota avec autorité.
—Je vous attends ce soir, à la sortie!
—Mais, monsieur.
—Suffit, c’est compris? vous pouvez disposer! il lui lâcha le poignet et commanda:
—Garçon, une menthe verte!
Pauvre Mésange! En ce moment, Fernand, un mouchoir de troupier au bout des doigts, dans sa veste ridicule et son pantalon rouge de carnaval, exhalait les plaintes d’un conscrit qui a trouvé un rat dans sa gamelle. Et l’auditoire se tordait à ses grimaces et à ses contorsions. Ah! le pain est dur à gagner, même sec!
Cependant l’horloge allait marquer neuf heures. Il y eut soudain un bruyant remue-ménage. De tous côtés, des hommes se levaient, rebouclant leurs ceinturons, rajustant leurs coiffures. Et ce fut un brusque exode de l’assistance presque entière, la salle à peu près vidée en une minute. La rentrée au quartier pour les simples soldats.
Seuls, les sous-officiers, libres jusqu’à une heure du matin, conservaient leurs places, étalés sur deux chaises et la cigarette au bec, insolents comme des seigneurs pour qui les lois, qui régissent le troupeau vulgaire, ne sont point faites.
Antonia, Loulou, le petit Robert, Mésange et Fernand, deux fois encore par tête, occupèrent la planche. Quelques civils, après le départ de la troupe, s’étaient hasardés dans l’établissement. Même, le fils d’un des adjoints au maire, un des plus prodigues représentants de la jeunesse dorée du crû, offrit une coupe de champagne à la comburante Loulou dont les sauts de carpe lui étaient allés droit au cœur.
Mais du petit tas de sergents et de sergents-majors affalés dans leur coin de salle, c’était, chaque fois que Mésange reparaissait, une manifestation exagérée de bravos et de rappels.
—Bis! bis!
—Une autre!
Fernand, énervé, finit par demander à Blanche:
—Qu’est-ce qu’ils ont, ces imbéciles-là?
—Rien, mon ami! ne fais pas attention, je t’en prie! répondit-elle, avec trouble.
L’attitude de Fernand l’angoissait. Il avait bu, certainement. Pauvre garçon! Il était excusable après tout, avec cette chienne de vie!
A onze heures, après une ultime bobêcherie de Fernand, le concert prenait fin. Le patron, un petit vieux, obèse et chauve, commença à éteindre ses becs de gaz, les garçons à compter leurs jetons; le fils de l’adjoint et ses amis sortirent, et les sous-officiers, non sans avoir heurté de leurs fourreaux de baïonnettes les sièges et les colonnes, disparurent à leur suite.
Le patron, tirant de l’un des tiroirs de sa caisse, un sac de toile plein de pièces de cent sous, s’assit à son comptoir, au pied duquel se rangèrent pour la paie, les «artistes,» et la distribution de la modique manne allait s’effectuer, quand la porte du café se rouvrit, brusquement poussée du dehors.
—Eh bien, quoi, Mésange! c’est-il pour aujourd’hui ou pour demain?
Le sergent-major aux deux francs, blond, avec des moustaches hérissées, la bouche mauvaise et l’œil aviné, se tenait sur le seuil.
Fernand bondit:
—Qu’est-ce que vous dites?
Il allait s’élancer, mais le patron, vivement sorti de son bastion, le retint par le bras.
L’élan de Fernand, pourtant avait été significatif, et le sous-officier cria:
—Ah! tu marches avec le cabot! Rends les quarante sous, au moins, eh! traînée!
Mésange avait blêmi. Les deux autres femmes ricanèrent.
—Et puis non! tiens! tu les donneras à ton type! garde-les!
Le bruit vitré de la porte refermée rageusement et ce fut tout. Fernand écumait. Il regarda Mésange avec des yeux fous. Il balbutia:
—Qu’est-ce que?... Mais! non! tout à l’heure! se reprit-il avec un geste de menace.
Le patron le raisonnait:
—Voyons, vous êtes toqué! Vous allez vous mettre à dos toute la garnison. Celui-là, c’est un «chef» rengagé. Il connaît tout le monde. Il ameuterait les deux casernes! Enfin, quoi! mademoiselle est votre amie, c’est entendu, mais vous n’êtes pas des bourgeois, que diable! On n’en meurt pas! Pour une fois, mon Dieu! Vous n’êtes pas mariés ensemble!
—Malheureusement, si!—riposta Fernand, froidement—et madame est ma femme légitime!
—Ah!
Le patron demeurait bouche bée. Il écarta les bras, comme se désintéressant désormais de tout ce grabuge, et déclara:
—Alors, je ne sais pas, moi; arrangez-vous! Mais c’est tout de même une drôle d’idée de faire un métier pareil dans ces conditions.
Dans la rue, comme ils regagnaient leur chambre d’hôtel, Fernand et Mésange n’échangèrent pas une parole. Derrière eux, trottinait, sa boîte à violon sous sa chétive aisselle, le petit Robert, lourd de fatigue et de grosse peine. Les derniers réverbères se mouraient. C’était la nuit, le deuil, le soir.
Sitôt rentrés chez eux, Fernand posa la bougie sur la table, et Mésange s’écroula sur le canapé pisseux qui servait de lit à l’enfant.
—Et maintenant, tu vas m’expliquer, je pense, cette histoire de quarante sous?
—Il n’y a pas d’histoire, Fernand, je te le jure!
—Allons donc! va conter ça à d’autres!
Mésange joignit les poings, et très vite:
—Je te le jure! tiens! sur la tête de Robert! c’est un goujat! Il s’est dit: Voilà une fille comme les autres! une chanteuse de boîte à soldats; on a ça pour deux francs! ça vient quand on la siffle; ça se couche quand on lui parle! Est-ce que je le connais, cet homme? Je ne l’avais jamais vu! Il paraît que cela a lieu tous les jours! Nous en sommes arrivés à ce point, vois-tu, que n’importe qui peut prendre le droit de me cracher à la figure, et se fâcher, par surcroît, si je ne me déclare pas très honorée!
Fernand avait baissé la tête. Il ne répondit rien. Il songeait que certainement, la malheureuse ne mentait point, et que pourtant il avait des désirs de meurtre au bout des ongles. Il poussa un profond soupir et silencieusement, commença à se déshabiller. Ah! dormir, oublier, s’anéantir!
Il se coucha. Une lassitude immense l’envahit; sa colère était tombée. A quoi bon? Et puis, quoi! Est-ce qu’un pantin désarticulé comme lui pouvait se permettre le luxe d’une jalousie? ou d’une dignité?
Ses yeux s’étaient clos, et tout de suite, il somnola; un pli de souffrance barrait son front. Il murmura dans l’inconscience:
—On n’en meurt pas! pour une fois!...
Mésange, les mains croisées sur un de ses genoux, était restée sur le canapé, les regards fixes, l’âme comme inerte. Tout-à-coup, elle sentit sur sa joue, un baiser timide. C’était le petit Robert qui se rappelait à son cœur. Elle le pressa sur sa poitrine avec passion.
—Attends, mon chéri, je vais te laisser la place pour que tu dormes bien.
L’enfant répondit:
—Non, maman, je ne veux pas dormir, puisque tu ne dors pas, toi.
—C’est que moi, mon ange, j’ai du chagrin.
Il supplia:
—Maman, laisse-moi avoir ton chagrin avec toi. Je ne te gênerai pas.
Il avait enlacé ses doigts aux doigts de sa mère, et jusqu’à l’aube, Mésange, la tête de son fils nichée au creux de son épaule, pleura, pleura…
XXXV
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Et du temps passa!!!
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XXXVI
Sur la grimpette criblée de soleil qui monte, entre deux talus, de la rive droite du grand Morin au petit hameau de Juche-en-Haut, en Seine-et-Marne, trois êtres, par une brûlante après-midi de juillet, cheminaient, le corps plié en avant, les pieds trébuchant dans les éboulis de pierrailles, trempés de sueur et rendus de fatigue.
C’étaient un homme, une femme et un garçonnet, chargés, l’un, d’une vieille valise, la seconde, d’un paquet noué dans une toilette de couturière, et le troisième, d’une boîte à violon.
—Je n’en peux plus! déclara tout à coup la femme, en se laissant tomber assise sur le bord de la côte. Pas un souffle de vent n’agitait les verdures roussies des plants de vignes, échelonnées, à perte de vue, à droite et à gauche.
—Encore un peu de courage! Voilà les premières maisons en vue. Il y à la goutte à boire là-haut! répondit l’homme en essayant de plaisanter. Il avait une triste figure rasée, sous un chapeau de paille déformé et sali, et la femme, avec un gros soupir, allait se redresser sur ses jambes lasses, quand le gamin, la face soudainement livide, s’affaissa, à son tour, dans la poussière, en portant la main à sa poitrine, avec ce seul cri:
—Maman!
Tous deux, le père et la mère, s’étaient déjà précipités. Mais l’enfant rouvrit ses yeux qu’il avait fermés un moment. Un peu de couleur revint à ses pommettes, et il dit:
—Ce n’est rien. C’est au cœur que ça m’a fait mal… mais c’est passé!!...
Il sourit aux deux visages d’angoisse qui se penchaient sur lui, et bravement se releva, tout à fait.
—Allons! fit-il. Et, d’un élan vif, ramassant sa boîte à violon, il reprit l’ascension, le premier, à pas rapides.
Au bout de dix minutes, en effet, le trio débouchait dans la grand’rue du village. Un village d’Ile-de-France, aux maisons basses, toiturées de tuiles, et pareilles, aux deux côtés de la route.
—Il faut maintenant trouver l’auberge à la mère Colin! émit en soufflant et en tamponnant de son mouchoir ses cheveux défrisés, la femme.
L’homme, qui s’était assis sur la valise, et s’épongeait aussi de son mieux, la rassura:
—Ça ne doit pas être difficile à dénicher. Du diable s’il y a, dans ce patelin-ci, plus d’une auberge! D’ailleurs, c’est en même temps le bureau de tabac. Alors ça doit se voir comme le nez au milieu de la figure!
Et de fait, elle apparut bientôt aux yeux des voyageurs, reconnaissable à son fagot de branches et à la carotte de régie, suspendus au-dessus de la porte, la maison Colin (mercerie, épicerie, vins et liqueurs, tabac, loge à pied et à cheval!) Ouf! Enfin!
Dans le comptoir, une énorme femme, aux appas flottants, s’occupait à corriger d’un coup de pouce, la trop juste honnêteté de sa balance, employée, pour l’instant, à peser une demi-livre de vermicelle. Elle leva sur les arrivants des yeux vifs de paysanne madrée et chaude, toisa et jaugea son monde, puis, sans hésitation:
—Vous êtes les acteurs qui venez pour la fête des moissons, hein?
—Parfaitement, madame!
—Eh bien! tout à l’heure, la bonne va vous montrer la salle. C’est là-haut, au fond de la cour. Tâchez d’arranger ça! Maintenant, si vous voulez vous rafraîchir, passez par ici!...
Elle ouvrit une porte vitrée au fond de la boutique. Les «acteurs» pénétrèrent dans une grande pièce carrée, d’où sortaient des chants et des hurlements, une épaisse fumée et une odeur de choux aigres…
Il y avait là, réunie et menant bombance, toute la jeunesse du pays, vautrée sur des bancs autour de trois longues tables de bois. Les litres de vin, les canettes de bière, et les petits verres de liqueur fraternisaient dans un désordre poisseux. Et la bonne, une jeune brune aux clins d’yeux sournois, évoluait de côté et d’autre, à travers le tumulte, parmi les propos brutaux et les bourrades polissonnes, plus attentive à ne point casser la vaisselle qu’à sauvegarder sa vertu. Un solide coup de poing la vengeait seulement, de temps en temps, chaque fois que la galanterie trop empressée d’un client lui faisait un bleu au bras… ou ailleurs.
—Marie! trois kirschs!
—Une chopine de blanc, Marie!
—Deux marcs!
Les «gas» s’amusaient. Et allez donc! A la tienne! Ah! c’est que les gas de Juche-en-Haut n’en craignent pas pour la rigolade! Dans toute la région d’alentours, c’est eux qui se saoulent le mieux, oui, dame! Ce n’est pas comme ceux de Vrilly-la-Butte qui ont peur d’un demi-setier! ah! mais non!
Les trois nomades s’étaient installés, comme ils avaient pu, sur un bout de banc, à un coin de table. Et, tout de suite, après un silence subit de quelques secondes, le charivari se déchaîna de nouveau, plus grossier toutefois qu’auparavant et d’intonation nettement injurieuse! Pensez-donc! Il y avait une femme qui avait l’air d’une parisienne! Attends un peu!
Un long jeune homme, conscrit de l’année, en casquette et en sabots, mais adorné d’une cravate sang de bœuf du plus rare effet, se leva, et avec des gestes intentionnels, et des grimaces dédicatoires, entonna un refrain de troupiers en marche, le plus ignoble qu’il put vomir.
Tous les «Juche-en-Haut» applaudirent bruyamment. Ça, c’était tapé, par exemple! Qu’est-ce qu’elle prenait, la Parisienne! Et toutes les faces, mufles de bêtes, museaux de brutes, congestionnées de joie et suantes de gouaillerie haineuse, se fouinaient vers les étrangers. Ah! ah! qu’est-ce qu’on leur mettrait!
—Fernand! allons-nous-en, je t’en prie!... suffoqua Blanche. Elle se retenait pour ne pas éclater en sanglots. Qu’avaient-ils fait à ces gens-là? Pourquoi cette férocité gratuite, cette lâcheté sans motifs? Robert, les traits bouleversés, se bouchait les oreilles de ses deux poings menus. Fernand eut un sursaut de rage.
Mais, à cet instant, Marie, la servante, prise de pitié, s’approchait d’eux et doucement:
—Venez, monsieur, madame, je vais vous mener dans la salle de bal; là où vous jouerez ce soir. Ils sont saouls, vous savez, c’est jour de fête. Faut les excuser! je vous servirai là-haut!
Fernand, Mésange et Robert étaient déjà debout. Leur retraite fut saluée par des vociférations sauvages; un chœur hurla:
Tu t’en vas et tu nous quittes! Tu nous quittes et tu t’en vas!Puis, l’on héla la patronne. On voulait avoir des renseignements.
—Hé, madame Colin!
—Arrivez un peu voir!
—Qu’on vous cause un brin.
—Qui c’est-il que ces paroissiens-là?
Au fond, une vague inquiétude s’infiltrait dans l’esprit avaricieux des ivrognes. Ces Parisiens étaient peut-être des bourgeois, venus pour louer une bicoque dans le pays, et qui seraient bons à gruger, matière exploitable pour l’habitant! Peut-être bien qu’on avait eu tort de les charrier!
Mais quand la grosse mère Colin eut exposé la vérité, ce fut un ouragan de ricanements satisfaits et d’allégresse méprisante:
—Ah! bien! à c’tte heure! Y avait pas d’erreur!
—C’est des cabotins!
—Des saltimbanques!
—On peut y aller carrément!
Un vieux vigneron aux mâchoires branlantes, éjecta entre deux crachats:
—C’est cor plus gueux que nous, ces gueux-là!
—C’est tout catauds et mendigots!
—Moi, ce soir, j’y dis deux mots, à la grosse blonde! déclara le grand gaillard qui avait chanté, tout fier encore du succès de son ordure.
—Chiche!
Ce fut un défi de tous les garçons qui étaient là.
—Tope!
Les mains claquèrent. Ah! ah! on allait rire.
—Quoi! qu’est-ce qu’y à de drôle? C’est son métier, à c’tte femme, de causer à tout le monde! opina le tailleur Pichois, un boîteux, la forte tête du canton. Et les «Juche-en-Haut» se remirent à boire.
Pendant ce temps, Fernand et Mésange édifiaient leur tréteau. Quatre tonneaux dressés sur champ, deux à droite et deux à gauche, supportant huit planches. On accédait à cette scène rudimentaire par une chaise accostée à l’une des futailles. Robert, bien sage dans un coin, écrivait sur une feuille de papier écolier, ce mot et ce chiffre: Entrée: 25 centimes. Cela devait être affiché à l’entrée de la salle de bal.
Cette salle de bal, carrée et assez vaste, avait été aménagée par la mère Colin, négociante avisée, dans un ancien grenier, indépendant du corps de bâtiment principal. On y arrivait par une sorte d’échelle de meunier, où les filles, en grimpant, montraient leurs jambes. Source de jovialité pour les garçons. On n’a pas tant de distractions à la campagne!
Un coupon d’andrinople, glissant sur une tringle qu’équipa Fernand, constitua le rideau. D’en bas, le bruit des rires, des hurlements, des couplets bachiques et des querelles entre rustres, montait sans interruption.
—Nous ferons bien une vingtaine de francs, dit Fernand en s’asseyant, ça tient facilement quatre-vingt croquants, ce local!
Il s’interrompit, pris d’une quinte de toux, puis:
—Heureusement qu’ils ne doivent pas être difficiles par ici! Car, avec ma laryngite, ils seraient volés!
Il parlait d’une voix fêlée et rauque. Mésange, morne, murmura:
—J’ai le trac. Ils ont l’air méchants, ces paysans?
—Bah! fais comme moi. Enfile-toi une absinthe, une vraie purée… bien épaisse; ça te remettra le cœur en place. Et le gosse aussi, il aura sa petite mominette! Pas, Robert?
—Oui, papa! c’est bon, ça fait chaud! répondit l’enfant.
Ils en étaient là!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Vers huit heures, la salle commença à se remplir. Balourds dans leurs habits du dimanche, et se balançant sur leurs pieds, dans des dandinements de canard qui voulaient être désinvoltes, les naturels envahissaient peu à peu les bancs, rangés en travées parallèles devant «le théâtre!»
En dépit de leurs prétentions à la goguenardise, les gars étaient impressionnés par la majesté du rideau rouge, qui leur cachait «la scène». Tant de mystère, même banal, émeut les âmes les plus épaisses. Cinq sous sont une somme qu’on peut débourser sans hypothéquer son bien, et tout Juche-en-Haut se payait le spectacle.
Soudain, et comme, chacun à peu près casé, le piétinement des gros souliers faisant trêve et le brouhaha des paroles se calmant, tous les yeux béaient vers l’estrade, un cri terrible, un cri qui n’avait rien d’humain, un hurlement de bête égorgée, retentit derrière le rideau fermé.
Et celui-ci, glissant subitement sur sa tringle, on vit, échevelée, livide, la bouche ouverte encore par son glapissement sinistre, «l’actrice» à genoux auprès du corps étendu d’un enfant, tandis que le «cabotin» sautait comme un fou dans la salle, en appelant: «Au secours! au secours!»
Voici ce qui s’était passé.
Au moment où Fernand se préparait à commencer:
—Tu y es? allons-y! Place au théâtre, disait-il à Mésange.
Tout à coup, Robert, qui venait de tirer son violon de sa boîte, poussa un profond soupir, lâcha son instrument, et comme une masse, tomba à la renverse, de tout son haut, sur le plancher. Mésange s’élança. Il ne bougeait plus. Les lèvres crispées, les prunelles fixes, les bras en croix. C’est alors que la mère avait jeté sa plainte lugubre et que Fernand s’était rué au milieu du public.
Cependant le tumulte et le désordre étaient indescriptibles. Tout le monde s’était dressé; les uns escaladaient les bancs, les autres cherchaient la porte. Des femmes se lamentaient. Et à Fernand qui demandait: «Un médecin! un médecin!» nul n’était en état de donner une indication utile. La mère Colin, qu’il trouva sur le seuil, finit pourtant par lui répondre, en hochant la tête:
—Un médecin? ah mais non, dame! y en a point dans le pays!
Hagard, Fernand était remonté sur son estrade. Il prit son fils dans ses bras et le portant, se laissa glisser jusqu’en bas de l’échelle de meunier de la «Salle des Fêtes».
—Avez-vous un lit? Vite, un lit, de grâce!
Mésange, décolletée et les bras nus, courait, en démence, à travers l’établissement, heurtant les hommes, se cognant aux chaises, aux tables, sans rien sentir ni rien voir.
—J’nai point d’lit! déclara la grosse aubergiste, vous comprenez! c’est la fête des moissons! à c’tte heure, tout est pris.
—Mais alors… haleta Fernand.
—Alors, tenez! posez-le là, c’petit! Y s’ra aussi bien qu’dans un lit. C’est une syncope, c’est rien! Il va r’grouiller tout à l’heure.
Elle offrait le billard, un vieux billard déteint et râpé, au-dessus duquel elle alluma un bec de gaz, généreusement.
Fernand y déposa Robert. Tout autour, les paysans, muets maintenant, consternés et curieux, regardaient, les bras ballants. Et brusquement, Mésange, amenée là au hasard de ses déambulations inconscientes, s’écroula, d’un bloc, auprès du petit corps toujours immobile. Il allait revenir à lui, n’est-ce pas?
—Robert! mon bijou! mon chéri! Robert! Écoute-moi, tu m’entends, voyons!
Elle couvrait de baisers le visage insensible. Fernand pétrissait dans ses mains les doigts fins et froids. Rien. Tous deux se regardèrent. Les yeux de Mésange se dilataient graduellement, s’emplissaient d’une horreur grandissante. Subitement, elle chancela, tournoya sur elle-même, et d’une voix changée, d’une voix de fillette, étrange et enrouée, elle balbutia:
—Est-ce que?... est-ce qu’il est mort?
A ce moment, Fernand tomba à genoux, et sa tête cogna le bord du billard. Depuis quelques minutes, il sentait bien que le pouls ne battait plus dans le frêle poignet.
Et Mésange comprit aussi. Elle fit: Ah! et roula sur le parquet, évanouie. Les gens de Juche-en-Haut, se glissant le long des murs, à pas sourds et comme honteux, s’étaient esquivés. Le papillon de gaz, au-dessus du petit mort, tremblotait, éclairant par saccades les coins sombres de l’estaminet sordide. Au dehors, c’était le silence opaque et la nuit des champs. Un chien aboya, très loin. Fernand ne pensait plus à rien, à rien…
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Mésange et Fernand vivent encore.
FIN
ÉMILE COLIN, IMPRIMERIE DE LAGNY (S.-ET-M.)
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