La Voyageuse de nuit
Le sentiment de l'âge
« Depuis quand es-tu vieux ? Depuis demain. »
Elias CANETTI,
Le Livre contre la mort
OceanofPDF.com
Nous vivons une période nouvelle où quatre, voire cinq générations peuvent être vivantes en même temps. Sommes-nous toutes et tous, pour autant, dotés de la même puissance de vie et définissons-nous la vie de la même manière ? Vivre sa vie a toujours été un métier difficile, vivre le rapport au temps qui passe devient un sport de combat. La publicité pourtant vante le mélange des générations. Après des campagnes, pendant des années, où les mères devaient s’habiller comme leurs filles, ce fut le tour des grand-mères de devoir à tout prix rajeunir leur look pour ne plus trop faire « mamies ». Alimentation, sport, manières de se vêtir, de s’exprimer et même de séduire, désormais être une septuagénaire à la page implique un emploi du temps surchargé. Les sites de rencontres seniors se multiplient sur les réseaux sociaux et si vous ne mettez pas assez vite votre nouvel amant dans le caddie retour à l’envoyeur, c’est que vous vous contentez de médiocres performances et que vous ne croyez pas assez en vos charmes. Dans certaines maisons de retraite les karaokés se multiplient et ont plus de succès que les conférences sur la vie de François d’Assise. Dans d’autres – hélas, pas encore assez nombreuses – on laisse libres les déambulations des pensionnaires des deux sexes le temps de la sieste, sans faire irruption dans leur chambre, unique lieu de leur intimité.
Et si cette similitude intergénérationnelle était néfaste à l’idée de considération des vieux, comme des jeunes, d’ailleurs. Cette homogénéisation factice et fausse des apparences et des capacités nous dégrade tous et efface nos singularités individuelles qui pourtant sont constitutives de notre rapport au monde.
« La richesse des vieilles âmes et des corps à bout de course est immense, splendide, surprenante. Plus je m’enfonce au quotidien dans ce qui me reste à vivre, plus je m’intéresse aux moindres détails : visages, corps, gestes, destins… On ne cesse jamais de se découvrir. Mon rapport au Temps a changé. Je suis entrée dans le Temps… »
Cette fureur joyeuse qui habitait Dominique Rolin, alors âgée de quatre-vingt-huit ans lorsqu’elle s’exprimait dans son livre d’entretiens intitulé Plaisirs, n’est pas, hélas, réservée à tout le monde. Il faut une bonne santé, une force de caractère, un goût inébranlable du bonheur. Le bonheur et la plénitude de la vieillesse existent sous toutes les latitudes et dans toutes les civilisations. Vieillir n’est pas une maladie mais le sentiment de l’âge, lui, varie en fonction de critères psychiques, physiques, géographiques. Nous en faisons tous l’expérience à partir d’un âge qui peut beaucoup varier. Un beau jour on se sent ou on se sentira vieille ou vieux. Ça peut passer ou revenir comme une méchante ritournelle. Chateaubriand à vingt-sept ans voyait s’éloigner définitivement sa jeunesse. Gustave Flaubert, le jour de ses trente-six ans, se découvre vieillard. Il écrit à son amie Mlle Leroyer de Chantepie : « … les choses se sont usées d’elles-mêmes. (…) À présent je fais comme les choses. Je vais chaque jour me détériorant et la confiance en moi (…), le sentiment d’une force vague et immense que l’on respire avec l’air, tout cela décline peu à peu. » Virginia Woolf, le 29 décembre 1940 – elle a alors cinquante-huit ans – note dans son journal : « Je déteste la dureté de la vieillesse. Je la sens venir. Je suis aigrie. »
L’âge est un sentiment et non une réalité. Cela peut se passer un beau jour au réveil, ou quand une fatigue inexpliquée vous submerge, ou au détour d’une rue lorsque vous voyez par inadvertance dans le reflet d’une devanture votre silhouette, plus voûtée que vous ne l’imaginiez. Cela peut aussi vous être infligé par autrui. Les enfants sont les rois de la cruauté en ce domaine et vous relèguent sans aucune culpabilité dans le camp des has been. Il y a aussi les jeunes gens bien élevés qui, pensant faire leur devoir de civilité, vous expédient sans coup férir dans le camp des faibles qu’il faut protéger. Ainsi de ce jeune homme dans ce bus bondé qui m’a laissé sa place, ce qui a détruit pour la journée mon humeur primesautière. A contrario, je n’ai aucune envie d’oublier cette matinée où, marchant dans la rue et longeant un chantier, des ouvriers m’ont sifflée joyeusement. Il est vrai qu’ils me voyaient de dos et que je ne me suis pas retournée, n’empêche que je me suis sentie bêtement ragaillardie jusqu’à la fin du jour.
L’épreuve du miroir est toujours décisive. Encore faut-il avoir le courage, non de se regarder, mais de se voir. Combien de fantômes de visages superposons-nous sur celui que nous voyons en face de nous ? Il y a quelques mois, dans les toilettes d’une station-service où je me lavais les mains, j’ai vu quelqu’un en face de moi. Front ridé aux deux extrémités, plis accentués sur le côté droit de la bouche, grandes lunettes qui masquaient le contour des yeux. Je me suis dit que j’avais des points communs avec cette personne. Quand je me suis retournée, j’ai réalisé que je voyais l’autre que je suis devenue dans la glace. Je m’étais trompée de lunettes. Je voyais un peu flou.
Vieillir n’est-ce pas accepter de voir tout un peu flou, comme une brume assez légère qui voilerait un soupçon de réel ?
Jean-Luc Godard, dans Adieu au langage, journal de bord d’un homme à qui le réel échappe de plus en plus, ode à la liberté que donne l’âge de saborder toutes les convenances, poème rageur contre tout type de renoncement, cri d’amour pour la peinture, largue les amarres et invente, justement, un nouveau langage avec, comme viatique, cette phrase de Claude Monet au moment où il devient aveugle, lors de l’exécution de ses Nymphéas : « Ne pas peindre ce qu’on voit, puisqu’on ne voit rien, mais peindre ce qu’on ne voit pas. »
Ce sentiment qu’on est encore dans le réel mais de manière moins acérée, plus brouillonne, avoir à y penser alors qu’avant tout cela nous était donné comme une évidence, serait-ce cela vieillir ? Vieillir serait-il divorcer d’avec le monde ? En voyant moins clair, c’est tout l’équilibre entre le monde et moi qui se trouve modifié. Comment maintenir ouverte et battante cette porte qui mène vers la vieillesse ? Ne pas la refuser. Ne pas s’y habituer.
« Je ne m’apercevais pas combien j’avais changé. Et maintenant je comprenais ce que c’était que la vieillesse. La vieillesse qui de toutes les réalités est peut-être celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie une notion abstraite (…) jusqu’au jour où le petit-fils d’une de nos amies, jeune homme que, instinctivement, nous traiterions de camarade, sourit comme si nous nous moquions de lui, nous qui lui sommes apparu comme un grand-père. »
Marcel Proust dans Le Temps retrouvé nous fait ressentir que savoir son âge participe d’un type d’émotion, c’est un travail, volontaire ou involontaire. On ne baigne pas dans son âge comme une évidence. Bien souvent on vous le rappelle. On vous l’admoneste ou on vous le fait comprendre. Ou on le comprend soi-même tout d’un coup comme le narrateur de la Recherche qui réalise qu’il n’est plus un jeune homme, alors qu’il se « sent » jeune homme, instinctivement.
Ce n’est pas le nombre d’années qui nous définit. Ce n’est pas l’état civil qui fabrique notre identité. Ce n’est pas l’expérience ni le souvenir de ce qu’on a vécu et emmagasiné qui construit notre rapport au monde. On a beau – quand on l’est – se savoir vieux, on ne l’éprouve pas pour autant. En tout cas pas en permanence. Jeunes, nous pouvions nous sentir vieux. Et vieux, de temps en temps, nous sentir jeunes, très jeunes. Le fait d’être vieux – car c’est une réalité objective que personne ne peut contester – ne se confond pas avec la perception que nous en avons. C’est en ce sens qu’il existe pour moi ce que je nomme le sentiment de l’âge. Chacun d’entre nous ne se réduit pas à l’âge qu’il a. Nous pouvons d’ailleurs, dans une même journée, avoir plusieurs âges. Dans notre for intérieur, même si la société nous adresse sans arrêt des signaux d’alerte nous assignant à notre âge, nous pouvons nous en échapper et, le plus généralement, nous le faisons pour vivre ce que le présent nous propose.
On peut prendre sa « revanche » au moment de sa vieillesse. Les contraintes conscientes, ou semi-conscientes, disparaissent progressivement, laissant l’imaginaire prendre le dessus. On se fait de plus en plus confiance. Ce sentiment de ne plus avoir d’âge donne des ailes, on n’a plus de comptes à rendre qu’à soi-même. On a la sensation de défier le cycle de la vie, de nos vies.
« Quarante ans, c’est la vieillesse de la jeunesse, mais cinquante ans, c’est la jeunesse de la vieillesse. » Victor Hugo
Thérèse Clerc, l’inventeuse de la maison des femmes de Montreuil puis de celle des babayagas, maison de retraite pour femmes âgées basée sur la solidarité, l’écologie, l’autogestion, créatrice de l’université de tous les savoirs sur la vieillesse, n’a commencé à naître à sa « vraie » vie que lorsqu’elle a atteint son âge mûr. Elle s’est débarrassée de ce que lui imposait la société : vie conjugale, apparences sociales, stéréotypes de comportement, a vécu ouvertement son homosexualité, est devenue ardemment féministe et, lors de la maladie de sa mère, a décidé de rendre sa vieillesse heureuse. Elle me confiait, au moment de commencer mon enquête en 2014, deux ans avant sa disparition : « Nous, les vieilles, nous sommes l’avant-garde éclairée. Le vieux monde est derrière nous et nous courons au-devant du nouveau monde. On court avec nos vieilles pattes, elles sont moins rapides, elles sont moins rapides mais elles sont efficaces et l’essentiel est que la tête reste efficace. Il faut créer, inventer, sortir des choses convenues, des idées toutes faites. Moi je trouve que ma vie est absolument passionnante parce qu’à mon âge je suis comme une vieille pouliche échappée et je galope à travers des prés que nous n’avons pas encore défraîchis. Les hommes ont plus tendance à s’agripper au passé, un passé qui leur semble prestigieux mais qui me paraît, moi, tomber en guenilles. Nous, les femmes, nous sommes les semeuses du futur, nous sommes là pour faire advenir une autre société. »
Marguerite Duras ne s’est jamais préoccupée de son âge, a ressenti dans son corps jusque tard l’intensité du désir, désir sexuel, désir de vivre jusqu’à la dernière goutte le calice qu’est la vie. Ce n’est pas pour autant qu’elle ne se souvient pas du temps d’avant, celui de la splendeur de la jeunesse, celui de la beauté. Sans nostalgie. C’est son secret : « Je pense à cette image que je suis seule à voir encore et dont je n’ai jamais parlé. Elle est toujours là dans le même silence, émerveillante. C’est, entre toutes celles qui me plaisent de moi-même, celle où je me reconnais, où je m’enchante. » Marguerite, par son don de sourcière – elle savait vraiment trouver dans la terre là où étaient les sources – a considéré le temps et non l’âge comme son adversaire. De la mort physique elle se moque ; de l’interruption de l’écriture, elle craint le pire : « Quand on n’écrit pas on doit avancer dans une forêt qui ne se ferme jamais parce que là C’EST LA FORÊT QUI SE FERME, vous êtes pris. » Elle écrira jusqu’à son dernier souffle, reviendra de la mort à plusieurs reprises, développant un savoir des confins, une lucidité vénéneuse, une jalousie féroce des vivants, elle qui ne l’était plus vraiment, avec une force d’un âge préhistorique : « Allez-y. Vous ne m’aurez pas. Je ne suis pas là. Pour personne. Même pas pour moi. »
Vieillir – « bien vieillir » – est-ce savoir ne pas fuir le Temps ?
« Si nous devons pleurer quand les clowns se produisent,
Et si nous trébuchons quand jouent les musiciens,
Le Temps dira, sans plus : Je te l’avais bien dit.
Nul ne peut prévoir l’avenir, et cependant Comme je t’aime plus que je ne saurais dire,
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire.
Il faut bien que les vents soufflent de quelque part,
Il faut bien expliquer que les feuilles pourrissent.
Le Temps dira, sans plus : Je te l’avais bien dit.
Peut-être que la rose aime vraiment s’ouvrir,
Que la vision vraiment souhaite demeurer.
Ah, je te l’apprendrais ; si je pouvais le dire.
Supposons que les lions viennent à décamper,
Et que tous les ruisseaux et les soldats s’enfuient,
Le Temps ne dira-t-il que : Je te l’avais bien dit ?
Ah, je te l’apprendrais, si je pouvais le dire. »
W. H. Auden
Le jour de mes cinquante ans, j’ai commencé à vieillir. C’était un sentiment violent. Ce jour-là j’ai compris le moins : j’aurais désormais moins de jours à vivre, moins d’énergie, moins de désir, moins de vitalité. Le décompte a commencé. L’horloge du temps interne s’est modifiée. Pourtant je n’avais rien laissé au hasard : j’avais choisi le paysage que j’aimais, j’avais mis le réveil à l’heure de ma naissance, j’ai lu le livre que je relis depuis des décennies, j’ai marché dans une forêt de cyprès, le soir les amis ont débarqué, une panne d’électricité nous a conduits à improviser des rocks endiablés dans les phares des voitures, dehors, sur une radio grésillante, sous un ciel étoilé. Rien n’y faisait. J’avais ce goût d’amertume dans la bouche et l’impression d’une fadeur de ma vie d’avant. Comme si j’étais passée à côté de ce qui m’avait été donné. En fait, je « calculais » le temps qu’il me restait et me donnais un quart de siècle. Aujourd’hui, je vais bientôt en approcher. Aujourd’hui, une fille qui naît en France a toutes les « chances » de devenir centenaire. Dois-je, moi aussi, me donner un peu plus de temps ?
Sommes-nous les metteurs en scène du film que nous produisons sans cesse ? Vivons-nous une collection de moments mal assemblés ? Disposons-nous, comme avant, d’une continuité de nos perceptions ? Dominique Rolin évoque, avec l’arrivée du grand âge, sa vraie mémoire qui s’éloigne au profit d’une seconde qui rythme le temps différemment et l’habitue progressivement à l’idée de sa propre disparition, banalement inévitable, donc impensable. « Un fleuve inouï m’emporte et, en dépit de ma révolte, j’y consens par la grâce des mots avec une sorte de fureur joyeuse. Je garde en moi mon Amour, splendeurs et déchirements mêlés. Je me fais belle. »
Nathalie Sarraute n’en revenait pas de parvenir sans encombre à la grande vieillesse. Elle qui a su si bien en parler dans Tropismes, alors qu’elle était une « jeunette » – c’était son premier livre –, en évoquant ces mouvements indéfinissables aux limites de notre conscience, a su traverser toutes les phases de la vieillesse avec lucidité, introspection et humour. Elle a vécu le grand âge comme une bénédiction et attendu d’avoir quatre-vingt-trois ans pour écrire Enfance, une splendeur, où elle rend visible l’invisible, où elle désencombre par des mots ce palais mental qu’était pour elle, petite, l’apprentissage du monde. La vieillesse permet le retour nu à la presque naissance : « Alors tu vas vraiment faire ça ? Évoquer tes souvenirs d’enfance ? (…) Comme ces mots te gênent, tu ne les aimes pas mais reconnais que ce sont les seuls mots qui conviennent. Tu veux évoquer tes souvenirs (…), il n’y a pas à tortiller c’est bien ça. »
Je me souviens de la fois où, étant venue lui rendre visite dans son appartement, elle me proposa d’aller au café d’en face où elle avait l’habitude d’écrire. Nathalie marchait à pas mesurés. C’était toute une aventure de traverser au passage clouté. Elle s’avança prudemment. De l’autre côté une dame l’observait, mi-admirative mi-goguenarde. Quand elle parvint enfin de l’autre côté, la dame se mit à l’applaudir bruyamment. Nathalie grommela : « Mais de quoi je me mêle, elle se prend pour qui cette femme ? Vieillir, c’est savoir continuer à faire ce qu’on faisait auparavant sans donner l’impression qu’on est diminuée. Dans ma tête j’ai toujours dix-huit ans. Elle croit que j’ai quel âge ? Savez-vous ce que répliqua la princesse Metternich à quelqu’un qui s’étonnait qu’elle ait encore des histoires d’amour à quatre-vingts ans ? “Je n’ai que quatre-vingts ans. Au nom de quoi voulez-vous me priver d’amour ?” »
Elle se tient droite, très droite sur le plateau de bois vêtue d’une tunique ocre et d’un pantalon large. Au-dessus d’elle, les étoiles qu’elle regarde longuement avant d’esquisser ses premiers gestes. Très lentement elle bouge sa nuque, déploie sa colonne vertébrale, s’avance vers le cercle de lumière et de ses grands yeux accentués par son crâne rasé nous regarde, l’air de dire : vous voyez à mon âge j’en suis toujours capable, et commence à danser. Elle s’appelle Germaine. Toute petite, sa grand-mère, prêtresse yoruba, lui a dit qu’elle possédait un don. Depuis Germaine Acogny est considérée dans le monde entier comme l’inventeuse d’une danse africaine contemporaine et a fondé l’École des Sables pour transmettre ses techniques qui sont aussi des modes de vie. Celle qu’on appelle la mamma dans son pays, le Sénégal, se joue des années qui passent, les considérant comme des bienfaits lui permettant plus de créativité et plus d’audace. Son corps lui répond mieux, plus en profondeur, ajoute-t-elle. Plus elle vieillit, plus elle retrouve ce qu’elle nomme le « corps oublié », les battements du cœur, les pieds nus sur la terre, un rythme intérieur datant peut-être de la toute petite enfance. Elle se compare à son arbre préféré, le fromager, dont les racines profondément enfoncées dans le sol sont impossibles à arracher, et a refusé, lorsqu’elle travaillait en France, d’arrêter sa carrière de danseuse et de prendre sa retraite à l’âge légal pour sa profession : quarante ans. « Chez nous les vieux dansent toujours et jusqu’au bout. » Devenue star sur le tard, elle puise de plus en plus dans sa propre généalogie. « Je suis la mère de mon père », dit-elle en dansant sous forme de transe la conversion forcée de son père au catholicisme. Plus elle avance en âge plus elle a l’intention d’en découdre avec cette vision occidentale de la vieillesse qu’elle pourfend sur scène avec humour. Montaigne, qui pensait que la vieillesse était l’âge de la « vraie vie », car habitée par la certitude de la finitude, ajoute que la vieillesse nous diminue chaque jour et nous mange tant que, lorsque la mort survient, elle n’emporte qu’un quart ou un demi-homme. Germaine, à qui sa grand-mère a appris que vieillir était une distinction et mourir un rite de passage, affirme que les liens entre le corps et la pensée sont à explorer autrement quand on vieillit, à condition d’accepter en soi une certaine « déprise ».
Avoir son âge est un droit qui n’a pas d’âge. Y compris quand on atteint ce qu’on nomme par commodité le grand âge. Avez-vous remarqué qu’on dit de moins en moins le grand âge, mais plutôt le troisième, le quatrième âge ; bientôt, on dira le cinquième pour parler des centenaires, qui sera un âge banal, comme n’importe quel autre. La langue s’est modifiée, les expressions se sont « adoucies », on ne dit plus les vieux mais les seniors, on parle de silver territoire, de silver économie, de silver life pour désigner tout ce peuple de plus en plus en forme, de plus en plus doté financièrement, de plus en plus nombreux, qui semble vouloir inverser la pyramide des âges. Les femmes aux cheveux blancs et les hommes aux tempes argentées menacent nos modes de vie, immobilisant leur capital, ne cédant pas leur place, exigeants et arrogants jusqu’à leur dernier souffle. Haro sur les vieux. Le vieillissement de la population est le phénomène le plus central de notre civilisation et la soudaineté de cet événement va nous mener à l’abîme, proclame Emmanuel Todd, depuis des années, du haut de ses connaissances de démographe. C’est l’angoisse, dit-il. Le cataclysme. Nous assistons à une immigration sauvage de vieux, prétend-il dans un raccourci plus que douteux. Comment donc se débarrasser de nos vieux ? À l’écouter, nous formerions une menace pour la courbe démographique ! Être vieux, c’est appartenir à une même communauté sans avoir à être désigné, voire stigmatisé. De la même manière qu’on ne peut être seulement défini ni par sa langue ni par son origine ni par sa classe sociale, on ne peut être uniquement catégorisé – on peut même dire réduit – à son âge. Être humain cela signifie : vivre comme si l’on n’était pas l’un parmi les autres, explique Emmanuel Levinas, c’est savoir que c’est moi qui supporte autrui, qui en suis responsable. Faut-il donc aujourd’hui rappeler que nous avons un devoir de solidarité vis-à-vis de nos plus âgés ? La question ne se posait pas ou peu avant la fin de la Seconde Guerre mondiale : les familles gardaient « leurs » vieux parents à la maison, s’en débrouillaient vaille que vaille, même si, à la campagne, le grand-père cédait bien souvent son patrimoine au fils qui l’hébergeait. Aujourd’hui, l’urbanisation, l’étroitesse des logements, la fragmentation et l’éparpillement familial contraignent le plus souvent les descendants à mettre leurs parents dans des lieux séparés, malencontreusement nommés maisons de retraite. En retrait donc. Tous ensemble, les vieux. Et le plus loin possible du cœur des villes. Il faut qu’ils soient invisibles au maximum, le plus séparés de la communauté des vivants Et pourtant chacun d’entre nous dépend des autres. Les jeunes incarnent l’avenir, les vieux le passé présent. Ils ne se sentent pas séparés comme un certain discours de plus en plus vociférant tend à nous le faire croire. Il n’y a pas, d’un côté une humanité essentielle, positive, représentative et, de l’autre, une humanité affaiblie, une sous-humanité.
On est passé d’une société de transmission à une société de consommation. Aujourd’hui, ce qu’on nomme le savoir n’a plus guère de sens. Les vieux sont considérés comme n’ayant plus rien à communiquer aux jeunes générations. D’où ce sentiment qu’ils sont « périssables », désemployés d’eux-mêmes, réduits non à ce qu’ils sont, ni même à ce qu’ils étaient, mais à une seule et même catégorie : la classe d’âge.
Prendre de l’âge comme on dit prendre du poids. Cela se passe imperceptiblement. Pendant des années on ne veut pas s’en soucier si on a la chance de ne pas avoir de soucis de santé. Le rythme de la vie se répète à l’identique avec ses rites qui font croire à l’immobilité du temps. Nous éprouvons la sensation de la fixité du temps tout en sachant qu’il s’écoule en nous et par nous. Comme lorsque nous sommes dans un train à quai et que celui d’à côté s’ébranle, nous donnant l’impression que c’est nous qui bougeons. Je veux penser mon âge mais en même temps plusieurs cohabitent dans le même instant : je suis enfant quand, à quatre pattes avec mon petit-fils, je joue aux Lego, je suis ado lorsqu’à la radio un tube de Johnny me donne envie de danser, je suis toujours étudiante quand je m’installe pendant des heures dans une bibliothèque en consultant des bibliographies à la recherche d’archives inédites, je suis toujours le cœur battant quand le rouge s’allume dans le studio, même après quarante ans de direct, je suis toujours dans le regret de ne pas avoir recommencé ma première année de médecine après mon échec, tant le désir de devenir psychiatre me taraude encore. Je le regrette et davantage aujourd’hui qu’il y a trente ans. Cette part idéalisée de moi-même que je n’ai pas su accomplir augmente avec la vieillesse. Ce n’est pas tant un regret que la certitude, hélas, que je ne pourrai jamais tenter de nouveau l’aventure, l’impression sourde d’être passée à côté.
Quelquefois des situations viennent vous rappeler votre âge sans crier gare. Ainsi je me suis retrouvée au chômage à l’âge de cinquante-trois ans. J’allais pointer chaque semaine au bureau de Pôle emploi dans les Hauts-de-Seine et j’étais reçue une fois par mois par une jeune femme dans son minuscule bureau, qui me faisait penser à un confessionnal, pour faire le point sur ma situation. Nous avons vite sympathisé. Elle était vive, positive, pragmatique, débrouillarde et connaissait sur le bout des doigts la législation des sans-emploi. Un beau matin elle vient me chercher dans la queue le sourire aux lèvres, ferme la porte de son bureau et me dit d’un air triomphant : « J’ai une bonne nouvelle. » Elle sort des graphiques et des récapitulatifs de carrière. « Puisque vous avez travaillé de manière ininterrompue depuis vos dix-huit ans, vous pouvez prendre à taux plein votre retraite dès la semaine prochaine. » À sa grande surprise, et sans m’en apercevoir, je me suis mise à pleurer. C’était la double peine : la retraite comme une sorte de chômage éternel. La mise au rebut du marché du travail. Le sentiment d’être définitivement inutile. Mon histoire est hélas banale. La plupart des cinquantenaires au chômage ne trouvent pas d’emploi et chanceux sont celles et ceux qui peuvent bénéficier de la retraite. J’ai pourtant cherché du travail. Il ne m’a pas suffi de traverser la rue. Mais quand j’en ai retrouvé un, je me suis sentie « réparée », tant ma génération s’est construite – beaucoup trop sans doute – par et dans le travail.
Elle, elle a quatre-vingts ans et ne les paraît pas. Elle vient ouvrir la porte de sa maison au fond d’un jardin qui domine la boucle de l’Oise. Habillée d’un jean, les cheveux longs lâchés, pas maquillée, elle ressemble à une adolescente, tant la fougue, la sincérité, le désir d’être au plus juste de sa pensée l’animent quand on parle de ce sujet sur lequel elle a écrit des textes bouleversants. De manière pragmatique, tout en cueillant sa verveine sur le rebord en ciment de sa cuisine pour préparer la tisane, elle soupire « de toute façon on ne peut pas y échapper ». Puis elle se ravise : « Enfin si, en devenant vieille avant tout le monde. Moi j’étais vieille à vingt et un ans. Même enfant je me sentais toujours plus vieille que les autres. J’avais l’impression que les autres filles de l’établissement religieux où j’ai fait mes études étaient plus enfantines, plus légères. Moi je n’avais pas de légèreté. À quinze ans il me semblait avoir une expérience de la vie beaucoup plus grande que les autres. J’ai mis du temps à comprendre qu’en raison du métier de mes parents, des personnes parmi lesquelles je vivais, je savais des choses sur le sexe, la misère, que je n’aurais pas dû connaître à mon âge. Ce décalage faisait que je me SENTAIS vieille. » Annie Ernaux a évoqué dans Les Armoires vides, puis dans La Honte, ses années d’enfance et d’adolescence dans l’épicerie d’Yvetot, l’autre monde auquel elle n’appartient pas, ce décalage permanent qu’elle ressent avec ce que ses autres camarades vivent, ce poids du vécu qui lui donne de l’âge, elle à qui l’innocence a été refusée. « L’expérience qui ensuite m’a fait encore plus vieillir fut mon avortement. L’avortement fait vieillir toutes les femmes. Moi j’étais jeune et les filles de mon entourage n’avaient pas traversé cette épreuve. Moi je savais. » Ce savoir de la souffrance, Annie Ernaux l’a magistralement consigné dans L’Occupation. C’est tout son corps qui devient soudainement vieux : « D’ailleurs sans même m’en rendre compte après, alors que j’étais très jeune je me suis habillée comme une dame, je me suis fait un chignon, j’avais l’air d’une personne respectable… » Vieille donc très jeune, à l’intérieur comme à l’extérieur. Tout concorde en apparence pour avancer en âge, jusqu’au moment où elle retrouve, plus toute jeune, son corps, ses désirs, son pouvoir de séduction, sa gaîté de vivre : « On peut se sentir très jeune tout d’un coup. Cela m’est arrivé plusieurs fois, la première, quand je me suis séparée de mon mari, la seconde, quand j’ai fait une lourde opération qui m’a permis de ne plus boiter et de pouvoir marcher sur mes deux jambes égales, la troisième, quand j’ai pris des amants plus jeunes que moi et que je comprenais que j’étais encore désirable. J’éloignais la vieillesse mais sans y penser consciemment. C’est lorsque j’ai appris que j’avais un cancer du sein à soixante-deux ans que je me suis dit alors objectivement : “Je ne deviendrai donc jamais vieille.” Avant je ne l’espérais pas, puisque je n’y pensais pas. Mais tout d’un coup, je me suis mise ardemment à désirer devenir vieille. Quand je rentrais de la chimio dans le RER je regardais avec envie des femmes plus âgées que moi en me disant : “Et moi, je n’aurai pas cette chance.” Mon fils attendait à l’époque son premier enfant et j’avais hâte d’être grand-mère. Et puis, bien soignée, contre toute attente, c’était reparti pour un tour. J’ai eu cette chance de devenir vieille. »
L’après-midi d’hiver tire à sa fin. Annie Ernaux, avant que la nuit noire ne tombe, me parle de sa tristesse devant sa chatte qu’elle a vu mourir de vieillesse… Elle me montre les grands sapins devant sa bibliothèque. Les très vieux, dit-elle, perdent au fil des années leurs plus basses branches. Nous, pareil. Pas besoin de s’en attrister : « Ma peau, mon corps tombent, mes seins descendent. C’est une sorte de chute. C’est une loi de la nature qui ne me dérange pas. Ce sentiment de la vieillesse s’est accompagné pour moi d’une perte de désir. Je n’avais plus envie de vivre des aventures avec des hommes, à dire vrai plus le courage de souffrir. Bien sûr on peut lutter. Le lifting ? comme tout le monde j’y ai pensé, je l’ai décidé et puis, comme par malice, un psoriasis géant m’en a empêchée. Depuis j’ai décidé de ne plus lutter. »
Je lui dis qu’elle ne « fait pas son âge ». Elle n’est pas d’accord. Elle juge qu’elle « l’a », qu’elle le « fait », qu’elle ne peut plus jardiner comme avant, marcher des journées entières, dormir sans se réveiller de nombreuses fois, donc se sentir embrumée le matin, avoir envie de faire une petite sieste après le déjeuner. Elle en rit et ne veut pas faire un catalogue de lamentations. Elle a fait ce qu’elle a pu de sa vie, n’éprouve pas de regrets, sa vie peut s’arrêter, elle est bien remplie : « L’important est le sentiment d’exister. J’ai une autre existence que mon existence. L’âge n’y change rien. »
Elle, elle vient d’avoir soixante ans. Elle habite Paris au sixième étage d’un appartement, avec son mari André, scientifique de haut vol, qui a déjà arrêté ses activités volontairement, car il savait qu’il était trop âgé pour continuer à exercer pleinement son métier. Elle, elle n’a pas choisi : elle a été mise d’autorité à la retraite comme tout fonctionnaire atteint par la limite d’âge et, tout d’un coup, elle a du temps, trop de temps, un temps illimité qui l’empoisse et l’angoisse. Alors elle sort dans la rue pour se désennuyer et là, dans l’espace public, elle voit des vieux, beaucoup de vieux qu’elle ne voyait pas auparavant ; des vieux pas avenants, pas soignés, acariâtres, un peu agressifs. Elle se met à avoir peur de leur ressembler bientôt. Administrativement elle est déjà dans la même catégorie. D’ailleurs, elle ne sait plus très bien qui elle est, ni avec son fils qui la déçoit, ni avec son mari qui, selon elle, vieillit à toute vitesse. Elle se sent en prison dans son appartement depuis qu’elle y est assignée et pense que son angoisse diminuera si elle gagne le dehors. Alors elle « sort » : elle pousse au hasard la porte des cafés, boit de l’alcool, repart. Les souvenirs remontent à la surface : elle se revoit avant. Avant, du temps où elle enseignait, la répétition annuelle des rites et particulièrement celui de la rentrée des classes qui lui donnait l’illusion d’être hors du temps. Elle était hors de l’âge et, tout d’un coup, elle est précipitée dedans : « Dans l’océan du temps j’étais un rocher battu de vagues toujours neuves et qui ne bouge pas, et qui ne s’use pas. Et soudain le flux m’emporte et m’emportera jusqu’à ce que j’échoue dans la mort. Tragiquement ma vie se précipite. Et cependant elle s’égoutte en ce moment avec quelle lenteur – heure par heure, minute par minute. Il faut toujours attendre que le sucre fonde, que le souvenir s’efface, que la blessure se cicatrise, que le soleil se couche, que l’ennui se dissipe. Étrange coupure entre ces deux rythmes. Au galop mes jours s’échappent et en chacun d’eux je languis. » Dans L’Âge de discrétion Simone de Beauvoir raconte admirablement comment, de l’intérieur de soi-même, l’effondrement psychique peut procurer le sentiment de vieillir. Son héroïne est, dit-on, « bien conservée » – quelle expression ! – mais mise hors d’usage socialement. « Ça existe la vieillesse et ce n’est pas drôle de dire qu’on est fini », dit-elle à son époux, qui lui propose de ne pas regarder trop loin et de vivre à la petite semaine sans s’abîmer dans la pensée de la mort. Il a beau argumenter elle n’en prend manifestement pas le chemin… Son mari, lui, a trouvé la solution pour se projeter dans l’avenir : apprendre ce qu’il ne sait pas encore, juste pour le désir d’apprendre. L’héroïne de Simone de Beauvoir, justement, n’a pas le goût de l’avenir ni même du présent. Elle se voit vieillie, s’englue dans ce sentiment, n’imagine pas d’autre horizon que la décrépitude. Son impatience à vivre, cette exigence de vivre à plein régime l’empêchent paradoxalement d’accepter cette lente métamorphose. Comment ne pas être broyé par la roue du temps ? En pratiquant la lente acceptation d’un destin qu’on peut transformer en liberté intérieure, voire en apprentissage philosophique. Ainsi de François Mauriac, qui consigne dans son journal : « Je ne me sens détaché de rien ni de personne. Mais vivre suffirait désormais à m’occuper. Le sang qui afflue encore à ma main posée sur mon genou, cette mer que je sens battre en dedans de moi, ce flux et ce reflux qui ne sont pas éternels, le monde si près de finir exige une attention de tous les instants, de tous ces derniers instants avant le dernier : la vieillesse c’est cela. » Mauriac est heureux d’être encore en vie. Joie de la vieillesse. Jubilation même, car intensité de comprendre sa présence au monde et dans le monde. Adhésion de soi à soi dans cette perception du surplus d’expériences et de sensations que donnent les années écoulées. Cela suppose une certaine lenteur, une sorte d’habitude à se voir vieillir, un consentement volontaire qui exclut que, tout d’un coup, l’âge vous tombe dessus comme la foudre un soir d’orage. C’est ce qui arrive à Monsieur Monde – quel nom – le personnage inventé par Simenon dans son roman La Fuite de Monsieur Monde : le sentiment de la vieillesse lui tombe dessus, d’un coup, d’un seul, le matin de l’anniversaire de ses quarante-huit ans. Une étrange langueur s’empare de son être, une sensation d’évanouissement, une fatigue incommensurable l’empêchent de se couler dans le flux du temps comme il le faisait mécaniquement. Il n’est plus là. Ni pour lui-même, ni pour les autres, d’autant plus que ceux-ci – sa femme, son fils, sa fille, ses employés – oublient de lui fêter son anniversaire. Alors il part à l’aventure, échoue à Marseille dans une chambre d’hôtel du Vieux-Port, avant de se coucher sur le sable le long de la mer. « Ce qui ruisselait de son être par ses deux yeux, c’était toute la fatigue accumulée pendant quarante-huit années, et si ces larmes étaient douces, c’est que maintenant l’épreuve était finie. » Ce génie qu’est Simenon rend compte de manière existentielle de la façon dont un être humain peut se sentir vieux alors qu’il ne l’est pas. Le plus difficile pour nous tous n’est pas tant de devoir vieillir – nul vivant ne peut s’y soustraire malgré toutes les petites tricheries d’apparence qu’on nous propose – mais de se ranger soi-même dans la catégorie des déjà vieux.
Peut-on échapper à l’âge et au vieillissement ? Nous disposons d’une infinité d’âges en nous sans le savoir, prisonniers que nous sommes du statut qu’on nous attribue de l’extérieur. Nous sommes sans cesse infiniment jeunes et vieux en même temps, infiniment finis que nous sommes, diminués par l’absence de croyance en nos possibilités.
C’est parce qu’il se sent vieillir que, de lui-même, il se décide à tout quitter : pouvoir, richesse, responsabilités. Pour deux de ses filles il a toujours été fantasque. La vieillesse ne va qu’augmenter, craignent-elles, ses caprices, ses incohérences, ses coups de tête. Après avoir été chassé par la première qui lui a demandé d’être « sage » – puisque vieux il devrait être vénérable – il persiste à demeurer vagabond. Il cherche alors refuge auprès de la seconde qui lui oppose aussi un refus : « Sire, vous êtes vieux. En vous la nature est sur le rebord extrême, où il suffit d’un rien. Il faut vous laisser gouverner, guider par des gens qui voient mieux que vous le point où vous en êtes. » Lear supplie Régane de lui donner l’hospitalité. Il s’agenouille devant elle et s’excuse… d’être vieux :
« Mon enfant, je t’avoue que je ne sers à rien !
J’ai honte de mes ans, j’ai tort de vivre encore. »
Seul le fou pourra calmer Lear de sa douleur d’être resté humain. Lear n’est pas seulement un vieillard, il est aussi un mourant. Et seule la troisième fille, Cordélia, sera capable de le lui faire comprendre. Elle le tirera de la tombe. En le reconnaissant elle lui permet de se reconnaître, lui, tel qu’en lui-même :
« Je suis un pauvre vieil idiot qui a trop aimé
Quatre-vingts ans, peut-être plus, sûrement pas moins.
À parler franc j’ai peur de ne plus avoir ma tête. »
Cordélia morte, Lear porte son cadavre sur la scène. Cordélia, c’est la Mort, dit Freud. Cordélia l’autorise à choisir la mort, à se familiariser avec l’idée de mourir.
Il mourra dans ses bras, ayant vécu le pire, avec le sentiment d’avoir usurpé LA vie, SA vie. Lear si proche, Lear qui nous parle à l’oreille, Lear notre contemporain, qui nous apprend à coïncider avec ce rien que nous sommes, en travaillant à intensifier cette prise de conscience, qui nous indique comment parvenir au JE sous le moi, lui pour qui la fin de la vieillesse est aussi la fin des faux-semblants et celle des vilenies.
La vieillesse comme chemin de sagesse ? De nombreux écrits depuis l’Antiquité attestent de cette croyance, partagée encore dans certaines sociétés, où le savoir et l’expérience conservent l’aura de la crédibilité et de la légitimité. Dans la plupart des sociétés traditionnelles d’Asie du Sud-Est et d’Afrique noire, les vieillards, d’autant plus précieux qu’ils sont peu nombreux, reçoivent de multiples signes de distinction et de considération car ils deviennent les intercesseurs du monde surnaturel. Vieillir est une chance, un progrès pour soi mais aussi pour toute la société qui va en profiter. Les personnes âgées gardent ou acquièrent un statut social plus élevé que celui dont elles jouissaient à d’autres âges de la vie et gardent ou acquièrent le pouvoir de contrôler et de gérer les ressources matérielles et immatérielles. Elles sont détentrices de la connaissance des rites, des généalogies, des alliances. On les admire et on les craint. Chez les Aborigènes australiens, seuls les hommes âgés dans les sociétés de chasseurs-cueilleurs ont le droit d’épouser plusieurs femmes bien qu’ils ne soient plus des chasseurs et qu’ils n’aient plus la capacité de courir. Les hommes jeunes doivent attendre l’âge de trente ans pour se marier et encore auront-ils l’obligation de chasser pour leur beau-père. L’échelle de la performance est basée sur le savoir-pouvoir. L’âge est donc un privilège car les vieilles et les vieux maîtrisent les rituels dont dépend l’avenir des plus jeunes.
Dans nos sociétés européennes cet équilibre entre savoir et âge est rompu. Vieillir est perçu la plupart du temps comme une altération qui entraîne un sentiment de dévaluation. Au lieu d’être un processus évolutif, la vieillesse est devenue un phénomène dégénératif, d’où ce sentiment de défiance, d’indifférence, voire d’agressivité, véhiculé et répété à satiété depuis des décennies. Heureusement certaines, certains se rebellent, les lanceuses et lanceurs d’alerte de ce continent gris où on voudrait les ensevelir pour ne plus avoir à les écouter.
Car la découverte de la vieillesse peut être aussi la porte vers de nouvelles capacités, ignorées de nous-mêmes. La vieillesse comme verdeur. La vieillesse comme remise en question. Ainsi Katsushika Hokusai, dans sa postface aux Cent Vues du mont Fuji, explique qu’il a produit des quantités de dessins mais qu’il en était mécontent jusqu’à l’âge de soixante-dix ans : « C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai définitivement parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. » Ainsi Sviatoslav Richter qui, au seuil de la mort, riche de toutes ses interprétations, rêve encore jusqu’à son dernier souffle d’une tournée avec un concert tous les deux jours, annoncé par un garde champêtre dans la petite église ou une classe de l’école communale de n’importe quel village. Sans oublier Pierre Soulages qui, indifférent à tout ce tintamarre fait autour de son centenaire, continue à éprouver le même plaisir à peindre chaque jour sans renoncer à ses expérimentations dans l’outrenoir. La vieillesse, comme un engagement vis-à-vis de soi-même de ne pas déroger à ce qu’on tente d’être. Être sans arrêt en éveil, sans le vif de l’existence, ne pas se décevoir, tenir bon malgré les embûches et ne jamais se plaindre. Ne pas en faire une histoire. Nombreuses sont les personnes qui pratiquent cet art de vivre discrètement, sans crier gare, comme une seconde nature. Cela suppose un humour certain, une santé de fer, du courage, une prise de distance. La vieillesse ni comme un destin tragique ni comme un ensommeillement généralisé, mais comme un art de vivre.
Elle me reçoit dans son appartement où les livres dialoguent avec les tableaux dans chacune des pièces. Atmosphère douce et feutrée par cet après-midi d’hiver. Je la regarde. Je la connais depuis longtemps – des décennies – et à chaque fois que je la vois je suis sidérée par son air malicieux de gamine facétieuse. Ses yeux rient. L’allure est elle aussi celle d’une adolescente corsetée, bien éduquée : le corps est droit, le maintien impeccable, le visage d’un ovale parfait. À la question : te sens-tu vieille ? elle répond tout de suite : « J’ai dix-sept ans. » Celle qui a raconté magistralement dans Composition française son éducation bretonne entre une mère veuve très jeune et une grand-mère soucieuse des convenances sociales et du qu’en dira-t-on, se souvient très bien de la libération que fut pour elle l’inscription en khâgne à Rennes, le départ du domicile familial, la joie de faire ce qu’elle voulait quand elle le souhaitait, sans que personne ne lui pose de question. Plus le temps passe, plus elle se rend compte que sa grand-mère – pensant sûrement bien faire – a empêché sa mère de faire sa propre carrière et l’a ensevelie dans son propre chagrin. Mona, elle – en réaction ? –, a toujours voulu être heureuse : « Je déteste le malheur, j’ai eu un projet dans ma vie, aimer un homme, lire des livres, vivre en lisant. Dix-sept ans, ce fut l’âge du bonheur puis ensuite la trentaine. J’ai eu la vie que j’avais rêvée : vivre avec un homme que j’aimais et en qui j’avais une confiance absolue et partager avec lui les mêmes passions. » Ils travailleront ensemble, ils cosigneront des livres, ils militeront ensemble, ils feront du journalisme ensemble, formant pour ma génération un couple modèle d’intellectuels engagés. Mona vit seule depuis la disparition tragique de Jacques Ozouf, grand historien, professeur adulé de ses élèves – dont je fus – et qui se battra comme un lion contre les conséquences d’un accident vasculaire cérébral. Mona souffre d’une grave maladie oculaire et ne s’en plaint pas. Mona continue à vivre… comme si elle avait dix-sept ans, consciente des risques qu’elle prend sans vouloir les mesurer véritablement : « Je voyage trop, je réponds aux sollicitations, comme je vois très mal, je trébuche dans la rue ou je ne vois pas certains panneaux. Cet été dans une gare j’ai pris avec ma valise des escaliers mécaniques dans le mauvais sens. J’ai eu de la chance. Je ne me suis fêlé que deux côtes seulement. Ç’aurait pu être pire. Je ne peux plus courir après un bus, je pense qu’hélas je n’irai plus à Venise. Je ne sens pas que je vieillis mais je remarque que l’existence elle-même se rabougrit. Le monde se dépeuple. Je suis allée au Père-Lachaise la semaine dernière. Je n’y ai vu que des personnes que je n’avais pas vues depuis longtemps et à qui j’ai trouvé triste figure tout en me disant qu’ils devaient se faire à mon sujet la même réflexion. J’avais l’impression d’être physiquement dans Le Temps retrouvé de Marcel Proust. J’ai perdu mes plus vieux amis avec qui je pouvais rire aux larmes des plaisanteries les plus éculées ; heureusement j’ai un stock d’amies un peu plus jeunes que moi. » Mona veille à ne pas s’enfermer dans la solitude et entretient des liens avec l’extérieur, quelquefois en se forçant. La solitude, dit-elle, n’est agréable que si elle se gouverne. Les soirs d’hiver, elle resterait bien chez elle, mais elle s’aventure dans la ville et accepte les invitations : « Je n’ai pas envie qu’on dise de moi : Ça y est, elle ne sort plus, c’est fini. » J’écoute Mona et je pense à cette page du Temps retrouvé où le narrateur est bien obligé de se rendre compte, quand il regarde les autres, que lui aussi est embarqué dans le même vaisseau du temps : “Alors moi qui depuis mon enfance, vivant au jour le jour et ayant reçu d’ailleurs de moi-même et des autres une impression définitive, je m’aperçus pour la première fois, d’après les métamorphoses qui s’étaient produites dans tous ces gens, du temps qui avait passé pour eux, ce qui me bouleversa par la révélation qu’il avait passé aussi pour moi. Et, indifférente en elle-même, leur vieillesse me désolait en m’avertissant des approches de la mienne.” » Mona trouve cependant des avantages à la vieillesse : « L’âge permet, pour reprendre l’expression de Flaubert, un certain allègement de l’existence. Quel plaisir. On a trié à peu près et on sait distinguer l’essentiel de l’accessoire. On ne gâche plus sa vie avec des détails. Après avoir été cabossée par la vie, j’ai appris qu’il ne fallait pas perdre de temps avec les petits énervements de l’existence. La vieillesse vous révèle à vous-même et vous permet de comprendre qui vous êtes, ne cesse de répéter George Sand à Gustave Flaubert, qui ne semble pas convaincu. Moi si. Les chiquenaudes de l’existence vous réveillent de ce sentiment d’amoindrissement qui vous tombe dessus à l’improviste. Ce n’est pas tant de se trouver moche devant le miroir qui est désagréable, que de ne pas se reconnaître. Mais il faut avoir un projet : c’est l’assurance que tout n’est pas fini. Finalement la vieillesse complique la vie physique et la vie matérielle mais simplifie la vie morale. »
Le lendemain elle m’envoie par mail plusieurs définitions. Un vrai catalogue à la Prévert à partir de ce foutu mot de perte, si obstinément associé à la vieillesse : « On perd ses cheveux, on perd patience, on perd le nord, on perd confiance, on perd son job, on perd la partie, on perd ses proches, on perd son âme, on perd ses lunettes (son sac, ses gants, son parapluie), on perd la boule, on perd la parole, on perd le boire et le manger, on perd sa trace, pour finir on a tout perdu. »
Oui mais on gagne beaucoup plus que ce qu’on perd : on gagne le détachement, une certaine sérénité, un je-m’en-foutisme jubilatoire, une joie des petits instants – le goût du thé, une éclaircie de bleu un jour de novembre, une chanson à la radio –, on sait qu’on est là quand même dans le flux de la vie, quelquefois plus vivant dans le regard des autres que pour soi dans notre soliloque intérieur où, certains jours, on a justement l’impression de ne pas être complètement en vie. Comme si ce sentiment de la vie s’affadissait dans une sorte de confort brumeux, on ne fait plus vraiment corps avec soi-même, on devient moins impatient, moins goulu, on le remarque et c’est désagréable mais on a – alors qu’on n’y a jamais pensé ni dans la jeunesse ni dans l’âge adulte – la certitude qu’on est tout de même vivant là-dessous. Rester intrigué par ce qui fait vivre est consubstantiel à l’être humain. Vieillir, c’est aussi ne pas oublier que la jeunesse respire en vous, que le temps l’a laissée intacte. Nos joies sont jeunes, nos souffrances aussi même quand on est vieux. La vieillesse n’est pas le prix à payer pour tous les bonheurs éprouvés dans le passé. Ce n’est pas un guichet où il faut montrer ses papiers. Ce n’est pas une immobilité mais un mouvement perpétuel, un voyage dangereux mais jouissif où on largue les amarres. Continuer à être soi dans une forme d’innocence revendiquée.
La vieillesse est une construction sociale. La manière dont on déconsidère encore les femmes aujourd’hui, malgré l’avancée de certains droits, permet-elle d’affirmer qu’être vieille est plus difficile que d’être vieux ? Hélas, tous les indicateurs sont au rouge : d’abord la femme vieille fait peur aujourd’hui comme autrefois. Dans le Roussillon le jour de carême, un pantin représentant une vieille femme à sept pieds (les sept semaines du carême) était brûlé sur la place publique. En Italie le quatrième dimanche du carême on célébrait la fête dite du « sciage de la vieille femme » : on faisait semblant de découper une femme en deux avant de la jeter au feu. La dernière « exécution » eut lieu à Padoue en 1747. Partout, dans toutes les civilisations, la vieille femme est porteuse de maléfices et de sortilèges. Dans l’Antiquité les femmes qui vieillissaient étaient, comme les esclaves, dénuées de tout pouvoir et ne pouvaient, comme les hommes vieux – car pour eux l’âge pouvait être un privilège –, faire partie d’aucun conseil. Elles étaient hors jeu. Mariées très jeunes – dès douze ans à Rome – elles disparaissent du champ de la cité et ne participent jamais à la vie des hommes. Dans certaines civilisations africaines, cette absence de participation à la vie politique est justifiée par la peur qu’elles inspirent, liée à leur pouvoir d’enfanter. Quand une femme devient vieille elle est ménopausée, donc a priori elle devrait être jugée moins dangereuse. C’est le contraire qui se passe : la femme ménopausée accumule de la chaleur en elle, puisqu’elle ne perd plus de sang, et cette chaleur crée un tel désordre qu’on l’accuse souvent d’être une sorcière, surtout lorsqu’elle n’est pas sous l’autorité d’un mari ou d’un frère. Elle est suspectée d’être jalouse de ne plus pouvoir enfanter et d’autant plus suspecte si elle continue d’avoir des rapports sexuels auxquels elle devrait, en principe, renoncer, car elle menace en faisant l’amour de rendre malade jusqu’à en mourir l’homme qu’elle a choisi. Françoise Héritier avait dans son livre Masculin/Féminin II attiré notre attention, il y a vingt ans, sur ces vieilles femmes renvoyées des villages, notamment au Burkina Faso, et laissées dans la brousse pour y mourir. Ces pratiques perdurent de nos jours et des ONG et des associations religieuses tentent de leur venir en aide. En Inde, dans les milieux traditionalistes, la veuve est encore aujourd’hui considérée comme responsable de la mort de son époux. Elle est bannie et, pour ne pas être mutilée ou mise à mort, elle s’enfuit dans des villages d’accueil près des temples où elle est misérablement entretenue en échange de prières et de chants à la divinité. Sorcières, folles, les femmes âgées rompent l’ordre symbolique de la société. Rares sont les civilisations où elles sont respectées en tant que telles, comme chez les Kikuyu où elle est considérée comme « ressuscitée des ancêtres », réputée « remplie d’intelligence », et où elle intervient dans les affaires du village. Au Sénégal, chez les Wolof et chez les Serer, la vieille mère du roi était vénérée par le peuple. Un peu partout en Afrique noire, ce sont les vieilles femmes qui choisissent le mari de leur fille mais aussi l’épouse de leur fils. Cette considération des vieilles, ainsi que cette toute-puissance qui leur est accordée, vient aussi du fait qu’en vieillissant elles perdent leur féminité et sont, de plus en plus, assimilées… à des hommes.
« Qu’est-ce qui vaut le mieux ? Une éphémère fleur fraîche dans un jardin ou une éternelle fleur séchée dans un herbier ? » Vladimir Jankélévitch
Dit-on que les vieilles sont belles ? Oui, mais de manière péjorative. On dit plutôt la vieille qui fait encore la belle, regardez-la, elle porte des vêtements serrés, des couleurs criardes, des talons hauts, elle a les cheveux longs et décolorés. Au fond elle fait pitié. Certes le phénomène de la « cougar » – femme qui s’autorise à choisir des amants plus jeunes qu’elle pour conserver son fluide vital – a eu son heure de gloire mais maintenant on en parle moins. Elle doit commettre ses frasques en se cachant. Au e XIX siècle, à trente ans, une femme a accompli sa vie ou ruiné toutes ses espérances. Balzac l’a immortalisé avec le personnage de Julie, mal mariée – Balzac, dans ce texte, écrit que le mariage est une prostitution légale – qui s’aperçoit qu’elle est otage et esclave des lois sociales. Julie se révolte parce qu’elle est encore jeune et qu’elle ne veut pas se voir vieillir comme celles qu’elle rencontre dans les salons, ce troupeau de vieilles dames pathétiques aux visages si ridés qu’il ne leur restera plus qu’à vivre bientôt recluses, cachées tant elles font peur : « Une tête de vieille femme n’appartient plus ni au monde qui, frivole, est effrayé d’y apercevoir la destruction de toutes les idées d’élégance auxquelles il est habitué, ni aux artistes vulgaires qui n’y découvrent rien mais aux poètes. » Pour Balzac, seul le poète peut décrypter et comprendre la beauté des vieux. Tous les autres la fuient. La seule issue est donc de disparaître : « Que ne pardonne-t-on pas aux vieillards lorsqu’ils s’effacent comme des ombres et ne veulent plus être qu’un souvenir ? » Pour l’auteur de La Condition humaine, il y a quatre âges dans la vie d’une femme et chaque âge crée une nouvelle femme. Mais au-delà de quarante-cinq ans, c’est fini, elle n’existe plus. Il faut dire que la mortalité à cette époque lui donnait raison et que lui-même est mort à l’âge de cinquante et un ans. Alors d’où vient la gourmandise et l’énergie avec lesquelles George Sand vit le dernier tiers de son existence ? Elle n’a jamais caché que la vieillesse était pour elle la période de l’accomplissement, celle où l’on s’autorisait enfin à faire ce que l’on voulait. À Flaubert elle écrit : « Tu vas bientôt entrer dans l’âge le plus heureux de ta vie, la vieillesse. » Ses amis, comme Sainte-Beuve, louaient ce qu’ils nommaient « ses écarts ». Elle a su longtemps collectionner les amants, en avoir toujours un à disposition au cas où, elle n’a cessé d’affirmer son indépendance et sa liberté en continuant à revendiquer l’importance pour elle de l’accomplissement de ses désirs physiques. L’entraînement passionnel est à ses yeux une règle de vie. Si le corps veut, l’esprit peut alors suivre. Elle se révolte contre « la prédication de ce missionnaire à front chauve et à barbe blanche, appelé le Temps ». La disette du plaisir, ce n’est pas son truc mais elle pratique ce qu’on appellerait aujourd’hui l’écoute de son propre corps. Ainsi, arrive un moment où le temps ne réclame plus son dû. Elle le note mais ne s’en alarme pas, considérant que c’est un accès pour elle à une nouvelle innocence. Rares sont les femmes qui, ayant dépassé un certain « cap », osent parler de leur sexualité. Benoîte Groult pratiquait comme George l’art de l’amour physique comme panacée pour ne pas se sentir vieillir. L’amour physique est bien plus efficace – et agréable ! – que tous les liftings.
Dans son Journal d’Irlande, publié après sa mort, Benoîte nous raconte comment, pendant ses vacances, elle lâche son mari Paul pour rejoindre son amant Kurt, qui lui répète toute la journée qu’il l’aime et le lui prouve. Ce n’est pas le cas de Paul, qui lui parle plus de ses états d’âme qu’il ne la caresse. Kurt, lui, démarre au quart de tour et la désire plusieurs fois par jour : cela fait trente-cinq ans que ça dure. Au point que Benoîte en conclut : « Il est MA FEMME. Et c’est d’une femme dont j’ai besoin : douce, dévouée, effacée quand il le faut. Avec, en prime, ce miracle d’être un homme la nuit. » Est-ce l’amour qui lui a permis de ne pas sombrer dans le précipice ? C’est ainsi qu’elle parle de la vieillesse ? Elle ne se voit pas vieille, elle ne s’imagine pas vieille. Les autres, oui, le sont : « Paul est prématurément vieux, Kurt tardivement. Moi à part mes rides je ne sens aucun signe de vieillesse… » Il lui faudra attendre d’avoir soixante-dix-neuf ans pour sentir son corps s’alourdir, se fatiguer, ses désirs s’émousser : « Je suis entrée dans un nouveau pays. J’ai franchi une frontière même si je vagabonde encore dans la vraie vie, sans soucis. » Hélas, Benoîte sombrera plus vite qu’elle ne le pensait dans l’inconscience de la sénilité et sa fille Blandine de Caunes, au nom de la liberté de sa mère, racontera dans La Mère morte sa fin tragique.
Est-il définitivement terminé le temps de l’opprobre adressé aux femmes dites d’âge mûr qui revendiquaient leur désir ? Jane Fonda affirme qu’elle a attendu d’avoir quatre-vingts ans pour « fermer la boutique ». Avant, elle avait autant besoin de sexe que d’amitié et dit avoir découvert à soixante-dix ans l’extase amoureuse avec son nouveau mari. Noëlle Châtelet, dans La Femme coquelicot, met en scène une veuve de soixante-dix ans qui, à sa stupéfaction, tombe amoureuse d’un homme de son âge qu’elle rencontre dans un café. Progressivement cette femme, que ses propres enfants avaient catégorisée dans la case vieille dame, à qui aucune vie sexuelle n’était imaginable, se met à percevoir le monde autrement. Le désir de cet homme si doux réveille le sien. La considération qu’il lui témoigne l’autorise à devenir, pour la première fois de son existence, sujet et objet de désir. Elle qui était « close » devient « fendue » et, par cette fente, s’engouffre enfin la passion. Elle qui était invisible vit désormais en pleine lumière, elle qui était reléguée devient « pleine, investie, prise d’assaut ».
Lenteur et douceur sont d’ailleurs les deux revendications qui reviennent le plus souvent dans les enquêtes faites sur ce sujet encore tabou. Slow sex. Au Japon – pays le plus âgé du monde –, l’érotisme pour les vieux constitue un marché juteux. L’un des maîtres érotiques de cette nouvelle pratique s’appelle Shigeo Tokuda. Il a quatre-vingt-cinq ans et est l’acteur porno le plus vieux du monde. Ses vidéos – plus de 350 – obtiennent un succès jamais démenti, depuis qu’il a compris, après sa retraite de guide touristique, qu’il pouvait faire de ses charmes – calvitie prononcée, petite taille, l’air de monsieur tout-le-monde – un véritable business. Au Japon, trente millions de personnes ont plus de soixante-cinq ans. Le marché porno est en pleine expansion. Entendons-nous bien. Monsieur Tokuda reste en costume trois pièces et fait se pâmer des femmes en leur léchant les doigts ou en embrassant leurs pieds. Toujours au Japon, depuis longtemps, des poupées robots miment l’amour. Dans leur tête un ordinateur permet de programmer l’application préférée. Et ces poupées sont mises à la disposition des pensionnaires dans certaines maisons de retraite, ou sont livrées par Internet à des veufs esseulés. En Corée des hologrammes sexy avec jupe ras du bonbon et voix cristalline veillent sur leurs propriétaires et les bordent dans leur lit la nuit venue en leur faisant des câlins sophistiqués. Aux États-Unis, ce n’est pas le même genre de spécialité érotico-maniaque qu’on peut découvrir en regardant les vidéos américaines spécialisées dans le sexe MILF, comme Moms I’d like to fuck pour dames âgées très excitées. Elles en demandent plus, plus vite, plus fort, plus souvent. Le marché du old sex a de beaux jours devant lui partout dans le monde, si l’on tient compte des données démographiques : les hommes vivent moins longtemps que les femmes. En France, actuellement, deux hommes pour huit femmes cohabitent dans les maisons de retraite et ce sont souvent les femmes qui courtisent les rares prétendants, au scandale de certains personnels soignants qui se montrent choqués et répriment les agissements des pensionnaires, à tel point que la ministre de la Santé a établi une feuille de route, à l’été 2018, détaillant la stratégie nationale de santé sexuelle pour les personnes âgées, en précisant que les maisons de retraite sont aussi des lieux de vie et que l’amour n’y est pas interdit. En France, nous sommes très en retard sur la reconnaissance de ce sujet qui reste encore tabou. Quand on interroge, comme je l’ai fait, des dizaines de femmes à partir de soixante-dix ans, et qu’on aborde ce sujet, l’écrasante majorité d’entre elles vous avoue : « Depuis que je suis vieille, au moins je suis débarrassée de ce fardeau. » Ce leitmotiv d’une nouvelle période de vie sans « devoir conjugal » et obligation de passer par le guichet du sexe rejoint les réflexions, études menées par les plus jeunes générations de féministes qui dénoncent avec justesse l’ordre patriarcal ancestral auquel, nous les femmes, nous nous soumettons encore. Ce n’est pas une raison pour souhaiter de vieillir au plus vite pour être débarrassée de cette société du refus du consentement. Dans son beau livre intitulé Automnes, sous-titré « Plus je vieillis, plus je me sens prête à vivre », Christine Jordis se fait l’écho de conversations avec ses amies qui, l’âge venant, concentrent leurs efforts sur ce qui est visible : le visage et l’apparence générale, et désinvestissent progressivement leur corps. Si certaines femmes n’entendent pas en vieillissant mettre fin à leur vie amoureuse, d’autres, pour qui plaire et séduire fut un esclavage, abordent cette période de leur vie comme un espace de liberté insoupçonnée. L’invisibilité que donne l’âge leur permet d’entrer dans un monde nouveau débarrassé et de la domination masculine et du souci de soi. Ce nouveau « mysticisme de l’âge » s’accompagne de la lecture des grands maîtres du bouddhisme, de la possibilité de se ressourcer dans la contemplation des paysages ou la joie intense de la musique. Bref, la vieillesse comme une nouvelle naissance.
En Suisse, en 2007, une nouvelle profession est née : celle d’assistant sexuel. Reconnue et réglementée comme services à la personne, ces assistants et assistantes – qui exercent parallèlement un autre métier – aident les personnes âgées à reconquérir leur sexualité. Dans les maisons de retraite au Danemark, des vidéos pornographiques sont à la disposition des pensionnaires et des pancartes « Ne pas déranger » sont disponibles dans toutes les chambres. Des « chambres d’intimité » sont expérimentées depuis plusieurs années avec un vif succès au Québec. En France, les publications médicales dans des revues spécialisées et les enquêtes sur ce sujet, autrefois tabou, semblent indiquer un changement de perspective, hélas toujours pas entré dans les mœurs des institutions.
Le sentiment de l’âge atteint-il plus les hommes que les femmes ? Les hommes se sentent souvent moins vieux qu’ils ne sont, tout en ayant tendance à trouver leurs compagnes plus vieilles qu’eux. C’est pourquoi certains en changent, comme si c’était une loi de la nature. Un homme aux cheveux argentés peut sortir avec une jeune femme qui pourrait avoir l’âge de sa fille sans qu’on le regarde de manière suspicieuse. On n’en dira pas autant d’une femme dite mûre qui sort avec un jeune homme. Les hommes vieillissants se montrent souvent inquiets de voir leurs capacités sexuelles diminuer. La littérature regorge d’exemples de ce genre. Les Belles Endormies de Kawabata en offre un miroir parfait : dans une auberge isolée, seuls des hommes vieux ont le droit d’entrer pour se reposer et dormir auprès de jeunes vierges avec qui ils n’ont pas le droit de faire l’amour. Ils se nourrissent par la vue de leur beauté comme les vampires sucent le sang de leurs victimes. De toute façon, ces hommes ne sont plus capables de « traiter » les femmes comme ils le souhaiteraient. S’allonger à côté de celles qui sont artificiellement endormies constitue un lot de consolation illusoire dans la poursuite de leurs joies enfuies. Ils repartent au petit matin, après avoir payé leur dû, bercés par les rêves qu’ils ont formés au cours de la nuit. Cette recherche obscène de virginité pour aider les érections de plus en plus poussives de ces messieurs est un des fantasmes les plus éculés. Exhibitionnisme, voyeurisme, telles sont les pauvres pitances de ceux qui cherchent par tous les moyens à éloigner la camarde. L’âge ce n’est pas celui que vous avez, c’est celui que vous ressentez. Ils en sont tous persuadés, ivres qu’ils sont de leur virilité triomphante et jouissive. Impossible de faire autrement : ainsi pense David Kepesh, professeur de littérature, qui ne peut s’empêcher de jouer au séducteur malgré ses soixante-dix ans. Il n’en ressent aucune culpabilité. Est-ce sa faute s’il se sent encore concerné par la dimension charnelle de la comédie humaine ? Dans La Bête qui meurt, Philip Roth décrit les états d’âme de ce séducteur impénitent qui ne se résout pas à vieillir sagement dans son rocking-chair en fumant sa pipe devant la télévision. Ce n’est vraiment pas son genre. Alors il profite des derniers avantages de son statut de professeur : il convie ses étudiantes à des parties, viviers d’excellence pour renouveler ses conquêtes. Peu importe que ces jeunes femmes aient le tiers de son âge, il assure. Il se rassure aussi, et croit dur comme fer que si ces jeunes filles sortent avec lui, ce n’est pas malgré mais en raison de son âge. Oui elles aiment cela. Quelquefois il ne les juge pas assez expertes en cabrioles et ne peut s’empêcher alors de donner des leçons particulières. Elles se montrent rarement à sa hauteur. Il continue donc sa chasse effrénée. « Peut-être qu’on choque encore les gens quand on ne se résout pas à se régler sur la vieille pendule de la vie. Je vois bien que je ne pourrai pas compter sur le regard vertueux des autres adultes. Seulement, qu’est-ce que j’y peux, moi si, à ma connaissance, rien, mais alors rien n’est mis en sommeil, quel que soit l’âge de l’homme ? »
Pascal Quignard : « Toujours il faut ajouter du renaître au naître inachevable. »
Cité par Quignard, Sénèque, l’auteur du magistral traité De la brièveté de la vie introduit la distinction entre vivre sa vie et exister. Un « vrai » vieillard est celui qui a vécu sa vie, tant d’autres se contentent de la voir s’écouler. La vie est un voyage ininterrompu si rapide que nous pouvons passer à côté en nous distrayant ?
« Travaille ton élan et réduis tes bagages. […]
Même au moment de mourir travaille ton bondissement
Élance -
Toi dans le rien. »
L’âge est un sentiment capable de vous rendre fou. En 2018, un citoyen hollandais de soixante-neuf ans a porté plainte contre l’État car il ne trouvait pas de travail. Il se sent et se ressent comme un homme de quarante-neuf ans, et non de soixante-neuf, et souffre de discriminations à cause de son âge « objectif ». En toute logique, donc, il demande réparation à l’État.
Ce matin, vu sur la vitrine d’un lunetier une photographie en noir et blanc d’une femme très belle et très âgée portant le nouveau modèle de sa collection de printemps. Quelle belle idée ! Je descends dans le métro et découvre une nouvelle campagne d’affichage pour une eau minérale. D’habitude ce sont des bébés joufflus qui vantent sa pureté. Aujourd’hui c’est une femme disons… d’un certain âge, super belle, super décontractée, les cheveux blancs nattés sur le côté, pas maquillée, vêtue d’un tee-shirt blanc sur lequel est imprimé un corps de bébé. Elle nous regarde en souriant. Le slogan ? Live young. Ça lui va parfaitement. Vu dans un grand quotidien du soir une publicité pleine page pour une assurance : une dame aux cheveux gris et au sourire malicieux disant : « J’adore qu’on me demande mon âge. » Moi aussi ! Et si l’âge devenait un sujet désirable ?
Apprend-on à vieillir ? Je ne le crois pas, mais on subit à l’intérieur de soi une étrange dialectique. D’un côté, tout vous enjoint à renoncer, à ne plus faire de bruit, à lâcher prise ; de l’autre, vous vous dites qu’il n’y a pas de raison de quitter l’arène, vous arrivez même à vous convaincre de manière prétentieuse que l’accumulation des années vaut expérience, mise à distance. Alors vous repartez comme le chevalier de L’Arioste reprend le combat, oubliant qu’il était mort.
Quel âge auront nos amis disparus quand nous les retrouverons au paradis ? se demande François Mauriac. Drôle de question adressée aussi aux non-croyants. Voir descendre du train les amies, les amis est la première sensation que nous ayons de l’âge. Non pas que les personnes aimées qui s’en vont soient âgées, justement elles sont scandaleusement jeunes. Alors pourquoi elles et pas moi ? Les premiers deuils empoisonnent votre existence. Au sentiment de la douleur s’ajoute celui de l’incompréhension. Ce sentiment naturel, évident, impalpable, de la plénitude de l’existence se trouve blessé à tout jamais. Avec elles sont partis des émotions, des confidences, des sensations, des secrets qui faisaient partie de moi-même. Donc, vieillir, c’est perdre ses amis. Je ne me suis pas habituée à l’accroissement – inéluctable – des disparitions. J’ai une amie qui va aux enterrements de toutes les personnes qu’elle a connues par nécessité morale. Je fais le contraire. Si ce ne sont pas des personnes très proches, je décide de ne pas y aller. Sans culpabilité. Savoir vieillir, c’est aussi ne pas se faire encercler par cette assignation à la disparition, ne pas la nier évidemment, mais l’éloigner en pensant à sa puissance de vie. La « vie vive », pour reprendre l’expression de Pascal Quignard, est, par définition, éparse, impulsive, elle part dans tous les sens. Elle vit dans l’immanence, elle ne calcule pas, elle se projette.
« Il n’est pas vieux, il hait encore la mort ; il ne sera jamais vieux, il la haïra toujours. » Elias Canetti, Le Livre contre la mort
Il voit les horloges de la place de son village s’arrêter, un chariot mortuaire brinquebaler, avant de verser sur le trottoir un cercueil d’où s’échappe un bras qui implore secours. Ainsi commence la journée de ce médecin retraité qui doit aller fêter son jubilé dans la ville où il a si longtemps exercé son métier de médecin. Hanté par ce rêve, accompagné de sa belle-fille qui attend un enfant de son fils qui n’en veut pas, il prend sa voiture pour rendre visite à sa mère, une vieille femme égoïste et acariâtre de quatre-vingt-quinze ans, qui se plaint avec ironie de sa solitude et du désintérêt qu’elle provoque chez ses enfants et ses petits-enfants : « Évidemment j’ai un défaut, je ne meurs pas. » Dans son film Les Fraises sauvages, Bergman pulvérise l’idée même de l’âge. La vieille hors d’âge est la plus jeune, la plus acérée, la plus dans le monde, « une véritable fusée », dit le fils à son propos, le plus jeune, le trentenaire, lui aussi médecin, est et se sent très vieux et justifie auprès de sa femme son refus d’avoir un enfant en lui assénant : « Ne vois-tu donc pas que je suis mort même si je vis ? »
Ceux qui ont décidé de lutter contre la mort deviennent-ils vieux plus tard que les autres ? C’est ce qu’affirme Jankélévitch, qui prétend qu’il n’y pense jamais et qui nous encourage à faire de même, comme s’il nous donnait une bonne recette. Pour lui, vieillir c’est vivre l’irréversibilité du devenir.
Comment maintenir ouverte cette porte nécessaire qui mène à la vieillesse sans sombrer dans la nostalgie et en conservant le goût de l’avenir ? Désormais, je fais ce que je sais pouvoir encore faire. Pour combien de temps ? Je vérifie d’abord que je sais. Suis-je trop encombrée par l’inspection perpétuelle de mes capacités ?
Claude Lanzmann, dans Le Lièvre de Patagonie, écrit : « Je n’ai jamais songé, au fil des années accumulées, à me dissocier de l’époque présente, à dire par exemple “de mon temps”. Mon temps est absolument celui dans lequel je vis et même si le monde me plaît de moins en moins – il y a de quoi – c’est le mien absolument. Ni retraite ni retrait, je ne sais pas ce que c’est que vieillir et c’est d’abord une jeunesse qui est garante de celle du monde. » Pas question pour cette génération, qui est hélas en train de disparaître, de changer quoi que ce soit à ses activités, de modifier sa vie quotidienne, de faire même attention à son âge, qui n’est pas une donnée de l’existence à envisager sérieusement. On fait comme si, on avance non par déni mais par instinct de survie : « La pire mort pour quelqu’un est de perdre ce qui forme le centre de sa vie et qui fait de lui ce qu’il est vraiment. Retraite est le mot le plus répugnant de la langue. Qu’on choisisse de le faire ou que le sort nous y oblige, prendre sa retraite et abandonner ses occupations qui nous font ce que nous sommes, équivaut à une mise au tombeau », écrit Hemingway. Le temps nous est compté, nous répète la société. Plus l’horloge avance plus on peut accepter, voire anticiper, ou pratiquer volontairement le déni comme l’a fait Ionesco : « Non, je ne suis pas comme eux, je ne suis pas eux. Je me crois, je me sens, malgré tous mes malaises, bien plus jeune qu’eux. » Qui est vieux ? Aujourd’hui, à cinquante ans, on est considéré comme un has been et, en cas de licenciement avec « départs volontaires » dans l’entreprise, on vous « cible » et vous encourage à partir en priorité en vous faisant comprendre que vous êtes déjà un « poids ». Retrouver du travail devient un chemin de croix psychologique et une gageure économique, tant l’âge est utilisé comme une discrimination.
Autrefois, il n’y a pas si longtemps – on disait qu’on « entrait dans la vie ». On devenait adulte. La fin du service militaire pour les garçons, le premier job et/ou le mariage pour les filles. On était « casé ». Aujourd’hui la jeunesse est devenue un idéal pour toutes les classes d’âge. Ceux qui aux yeux des démographes sont des adultes reculent leur adolescence et en conservent les rites et les apparences. Quant aux vieux, ils essaient vaille que vaille d’obéir aux injonctions de l’impératif catégorique de notre société : « rester jeune ». La jeunesse a pris valeur de modèle pour l’existence entière, reléguant ainsi les âges de la vieillesse non à l’idée de l’accomplissement mais à celle de surplus, de rebut, voire de non-sens.
Pendant longtemps on n’a pas d’âge du tout. Cette question ne nous effleure même pas ; on a l’avenir devant soi. On n’est pas censé être sur une lancée, ne pas perpétuer et répéter ce qu’on a commencé. On peut ou on croit qu’on peut changer de vie, qu’elle peut bifurquer. Et puis un jour on a un âge. Et cette révélation a un goût désagréable. On sait qu’on ne pourra pas recommencer sa vie, qu’on pourra moins l’inventer, que le passé va sans doute préétablir l’avenir. Ce sentiment de n’avoir rien à perdre reflue, je ne suis plus comme avant, une infinie de possibilités à venir. J’intègre un âge social qui n’est pas forcément mon âge physiologique ; je me range, on me range, mais je l’accepte, dans une catégorie où la révolte baisse d’intensité, les risques m’effraient ; je m’établis et me niche dans une case où je n’ai pas intérêt, vu mon âge justement, à ne pas correspondre à ce que la société attend de moi. Rentière du poids de mes années, je me sens de plus en plus lourde. J’entends et je lis dans les messages qui me sont adressés, exclusivement parce que j’ai mon âge, qu’il est préférable de gérer ma vie comme un capital. Je résiste encore un peu. Je ne suis pas que la somme de mes actes passés. Je sais bien que je ne suis maîtresse ni de mon corps ni de ma mémoire. J’ai encore – chimère de ma jeunesse ? – l’illusion que mon instinct de liberté gouverne. Cette illusion s’est amenuisée depuis la pandémie avec l’insistance des discours officiels sur les personnes âgées. Confinées ? À partir de quel âge et jusqu’à quand ? André Gorz, dans un texte visionnaire daté de 1964, intitulé Le Vieillissement, note : « Le vieillissement c’est l’expérience qu’on n’est plus de ceux qui ont tout l’avenir et le temps pour eux ; c’est le fait que, par rapport à votre vérité, il y aura un après. »
À chacun son échelle du temps. Voltaire a soixante-six ans lorsqu’il décide de s’occuper de l’affaire Calas et soixante-huit lorsqu’il publie son libelle. Trois ans plus tard, il défend les époux Sirven et, à soixante-dix-sept ans, obtient leur réhabilitation. Malesherbes a soixante-douze ans lorsqu’il défend Louis XVI. Verdi a quatre-vingts ans lorsqu’il compose Falstaff. Bertrand Russell a quatre-vingt-neuf ans quand, en 1961, en tant que membre du comité des Cent contre les armes nucléaires, il invite le public à s’asseoir par terre dans la rue pour manifester pacifiquement. Borges écrit dans sa préface au Rapport de Brodie que c’est à soixante-dix ans passés qu’il a enfin trouvé son langage. A contrario, Freud écrit à Lou Andreas-Salomé qu’à soixante-sept ans une certaine carapace d’insensibilité inorganique s’est formée autour de lui sans qu’il le veuille. Il nomme cela le détachement dû au grand âge. Chateaubriand, lui, a décidé qu’il était devenu vieux… à l’âge de trente ans : « Malheur à moi qui ne peux vieillir et qui vieillis toujours. » Il est celui qui a pressenti avant tout le monde la métamorphose de la signification du mot vieillesse. À certains donc la perception de la jeunesse de la vieillesse ; à d’autres, la sensation d’une éternelle jeunesse.
Je me souviens de la parution du livre de Stéphane Hessel Indignez-vous ! Je me souviens de son regard, de sa vivacité, de sa gourmandise à m’expliquer que, pour ne pas perdre la mémoire à l’âge de quatre-vingt-treize ans, chaque matin au réveil, et chaque soir avant de s’endormir, il se récitait un poème, long de préférence. Nous avions fêté le succès du livre dans un restaurant africain et, tard le soir, des musiciens sont venus jouer dans la cave. Stéphane (c’est un monsieur) fut l’un des premiers à danser sur la piste improvisée.
Je me souviens de la petite cabine de montage dans le 16 e arrondissement où Manoel de Oliveira terminait les finitions de son avant-dernier film, L’Étrange Affaire Angélica. Il m’expliquait l’importance du hors-champ pour la dramaturgie tout en s’étonnant en riant d’avoir quatre-vingt-dix-huit ans. La vie est une fête, n’arrêtait-il pas de répéter.
Je me souviens de ce dimanche de janvier où Agnès Varda m’avait proposé de passer rue Daguerre prendre un café. Je suis arrivée avec un petit bouquet qu’elle a contemplé longtemps avant de disposer artistiquement les fleurs dans un vase. Pour elle, tout était émerveillement : la couleur, la forme des renoncules, puis l’arrivée du chat, puis l’odeur délicieuse du café, puis la salade de lentilles qu’elle avait préparée – tu vas pas partir tout de suite, je vais faire une petite sieste, comme ça tu peux voir mon dernier film sur le banc de montage – j’étais au fil de la journée devenue sa captive amoureuse. J’étais dans son univers, dans ses mots, dans ses images. Le soir, elle m’a entraînée à la Cinémathèque où se terminait sa rétrospective. Elle parlait comme une adolescente de son film Jane B. Incandescence, doutes, questionnements sur sa pratique artistique. Agnès dans l’élan même de ce que veut dire créer. Devant l’esplanade de la Cinémathèque le dimanche soir tard, tout le monde était fatigué et avait envie de rentrer ; elle, au contraire, relançait les questions. Coquette, avant qu’on se sépare, elle me lance : « Tu sais quel âge j’ai ? Tu te rends compte, j’ai quatre-vingt-dix ans. Tu crois que je les fais ? »
Deux semaines plus tard, sa dernière journée fut très occupée. Elle l’a commencée très tôt et voulait terminer une œuvre. Jusqu’aux derniers instants elle a cherché, elle a créé.
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