La Voyageuse de nuit

Laure Adler · Chapitre 4 sur 7

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La Voyageuse de nuit

Je suis sur le rebord...

Je suis sur le rebord de la fenêtre de ma chambre par temps de confinement et je parle – comme toute grand-mère responsable – par Skype à mon petit-fils pourtant pas très éloigné de moi géographiquement et que j’ai tant envie d’embrasser. Je le vois très à l’aise sur mon portable en train de me parler et puis, hop, tout d’un coup il disparaît : je vois à sa place une femme avec des lunettes. Elle cache ses cernes derrière ses lunettes. Je me dis cela. Elle garde ses lunettes pour ne pas les montrer. Puis je remarque une asymétrie sur le côté droit de la bouche. C’est alors que je touche le bas de mon visage comme pour en effacer les plis. À nouveau cette épreuve, de plus en plus cruelle, et qui se répète. Impossible de passer outre, de faire semblant. Chacune, chacun d’entre nous, arrivé à un certain âge, fait et fera de plus en plus ce genre d’expérience. Par définition on ne se voit pas vieillir. Ça nous arrive par accident, par fulgurance. Alors quand c’est soi qu’on voit là, en face de soi, cruel, on se dit : et comment je vais faire pour me trimbaler toute la journée dehors avec cette tête au milieu des autres, pour ne pas me faire remarquer avec cette tête si froissée ? De dos encore personne ne peut me suspecter. Je fais encore illusion. Mais de face ? Jusqu’à quand vais-je m’accepter ? Jusqu’à quand vais-je me « reconnaître » ?

 

Se voir vieillir ça fait encore plus mal que lorsque ce sont les autres qui vous en administrent la preuve. On est engagé au-delà de soi, même si on ne veut pas le savoir, dans ce temps dont nous disposions auparavant de manière illimitée et qui s’amenuise inexorablement et dont nous craignons de ne pas faire bon usage. Cela ne nous empêche pas de « perdre notre temps ». On joue toujours au plus malin, reportant sans cesse la possibilité de vivre le feu de chaque instant. On se vole à soi-même sa propre vie, sans se rendre compte de tout ce qu’on perd.

« Vous vivez comme si vous alliez toujours vivre, jamais votre vulnérabilité ne vous effleure l’esprit, vous ne remarquerez pas tout le temps qui s’est déjà écoulé ; vous le perdez comme si vous pouviez en disposer à volonté alors que ce jour même dont vous faites cadeau à une personne ou à une activité, est peut-être votre dernier jour à vivre. Toutes vos craintes sont des craintes de mortels mais tous vos désirs sont des désirs d’immortels. » Sénèque

 

On dit qu’on « avance » en âge. Nous préférons nous faire porter par le continuum de la vie en croyant toujours être soi dans le flux de ce temps dont nous pensons qu’il ne nous modifie pas intrinsèquement. Il faudrait être abruti pourtant pour ne pas savoir que l’illimité de nos existences – auquel on ne songeait jamais quand on avait vingt ans – on en a fait son deuil depuis longtemps sans pour autant se dire qu’on va mourir demain ou après-demain. On garde sa vitalité intacte. On est vivant. Au grand dam de certains on est encore vivants. La vieillesse ce n’est pas que de l’avoir été c’est de l’être encore, c’est du devenir. Intensément.

 

Il est tard ce soir. Ils viennent de descendre sur le quai du métro et sortent manifestement, comme moi, du théâtre tout proche. Elle est habillée d’une parka grise, d’un jean et porte des baskets. Lui est plus classique dans son apparence et « porte » son âge. Elle ouvre son portable. Il se penche. Ils s’embrassent. À eux deux ils ont, a minima, un siècle et demi. Ils sont beaux. Ils se regardent dans les yeux. Ils rient. Peut-être d’exister dans cet amour-là. Quand le métro arrive ils se prennent par la main pour entrer dans la rame.

Je ne veux pas retrouver ma jeunesse. Surtout pas. Je ne suis pas dans la nostalgie du passé. Je ne me trouve pas si différente. Certes je suis un peu ralentie. J’attends que le feu soit rouge pour traverser, je ne trouve pas les clefs dans mon sac, j’oublie où je me suis garée la veille, je me trompe de jour pour des rendez-vous, je ne veux plus sortir tous les soirs, je ne m’assagis pas pour autant, je ne me sens pas diminuée dans ma joie de voir en ce début de printemps confisqué à cause du confinement, de ma fenêtre les bourgeons sur les arbres dans ma rue et ce n’est pas parce que je vieillis que je ne participe pas pleinement à ce renouvellement. Pourtant chaque printemps est poignant : combien m’en reste-t-il à vivre ?

 

Fading est le mot qu’emploie Roland Barthes pour définir ce moment où l’être aimé se retire de tout contact sans agressivité. Il ne répond pas, il ne répondra plus même si celui qui aime veut l’ignorer. Hosting est le nouveau terme pour désigner celles et ceux qui pensent que, malgré leur âge, ils sont encore jeunes. Ils s’inventent des histoires où ils conservent leur peau lisse, leur corps sans tache, leurs lèvres charnues, leurs cheveux aussi beaux même en bataille, leur démarche toujours aussi élégante. Ils s’autopersuadent, aidés en cela par un marché publicitaire en pleine progression.

 

Ce petit moi bien dur que nous avons constitué au fil des années croyant nous protéger.

Commence-t-il à se dissoudre au gré du temps qui passe ? Et si on bifurquait vers d’autres pistes en abandonnant certaines habitudes, certaines certitudes ? Ce décrochage d’avec l’ante permet de créer de nouvelles possibilités dans le corps et dans la tête que nous n’aurions jamais pressenties ? Moins d’éparpillement, plus de concentration, approche d’un sentiment intime d’unité car le temps, justement, nous est compté. Comment rester sur le versant ouvert de la vie sans gaspiller ses forces ? Urgence de cueillir ce qui se cueille encore avec une avidité impérieuse.

 

« C’est seulement en vieillissant que l’on s’aperçoit que la beauté est rare, que l’on comprend le miracle que constitue l’épanouissement d’une fleur au milieu des ruines et des canons, la survie des œuvres littéraires au milieu des journaux et des cotes boursières. » Hermann Hesse, Éloge de la vieillesse

 

Se mettre en veilleuse de soi, n’est-ce pas cela commencer à accepter de vieillir ? Acérer l’investigation personnelle, exciter la curiosité, se donner plus aux autres que s’adonner à soi. Trouver de nouveaux rythmes, ouvrir de nouvelles cases, s’étonner soi-même, se moquer des injonctions puisqu’on n’a plus grand-chose à perdre, connaître sa chance de conserver ses possibles, juste là en ce moment, au lieu de se cantonner à la déploration de ce qui a été.

 

Ma fille cadette, Paloma, a décidé un jour que je ne devais plus l’accompagner jusqu’à la porte de l’école. Elle avait huit ans. Elle a eu du mal à m’en avouer les raisons : « Tu es trop vieille. Tu ne ressembles pas aux mères de mes copines. » Paloma est née l’année de mes quarante ans et donc oui j’étais une mère de quarante-huit ans, la seule de son espèce, une vieillarde au milieu de mères trentenaires. J’étais blessée mais j’ai compris. Je n’ai rien dit. J’ai accepté la mort dans l’âme de confier ma fille à des mères qui, elles, avaient le droit de voir leur enfant franchir la grille. Quelques semaines plus tard, un beau matin, Paloma me tire sans explication par la main au-delà de la frontière fatale et m’entraîne devant l’école où elle se fait voir et de ses copines et de leurs mères en me faisant des câlins. « Tu comprends maman, même si tu parais plus vieille, les mères de certaines de mes copines le sont beaucoup plus que toi dans leur tête », me confiera-t-elle le lendemain. C’était mon jour de gloire.

 

Ma grand-mère, les jours de marché, quand on rentrait à l’appartement, s’asseyait toujours sur le même banc pour reprendre son souffle. Courbée sur elle-même, la tête baissée et les mains sur les oreilles, elle me disait comme pour s’excuser : « Tu verras quand tu auras mon âge. » L’âge était une fatalité que je comprenais comme une menace. Les vieux faisaient vieux. L’âge était un sort que le destin vous avait assigné, une certitude, un fait social total. On ne pouvait y échapper ni en réchapper. Mais les vieux possédaient des privilèges : ils avaient l’argent, le pouvoir. J’appartiens à une génération qui avait l’impression que les vieux lui barraient la route, l’empêchaient d’exister, ne lui laissaient pas de place et immobilisaient la société. On en crevait d’être jeune. Ce fut un levier important de Mai 68. Je me souviens d’un slogan rue Gay-Lussac qui est resté longtemps : « Il est interdit d’être vieux. » Ça nous plaisait beaucoup. « Cours, camarade, le vieux monde est derrière toi. » Et nous, nous avions l’impression d’être en avant, nous nous prenions pour les vigies de ce monde futur. Et les vieux étaient de trop. Même ceux que nous admirions comme Jean-Paul Sartre qui s’est fait bousculer quand il est venu à la Sorbonne parce que c’était un vieux monsieur. « Professeurs, vous êtes vieux. Votre culture aussi. » Notre jeunesse était une arme en soi, une différence positive et eux ils étaient de l’autre côté, définitivement. Ils ne comptaient plus. D’ailleurs on les appelait les croulants. Aujourd’hui c’est moi la super croulante et je ne peux qu’approuver les jeunes qui s’inquiètent de leur avenir, critiquant légitimement l’égoïsme des générations qui les précèdent, qui leur font de moins en moins confiance, leur donnant peu de responsabilités et leur laissant en héritage une planète abîmée qu’ils devront, eux, soigner pour continuer à vivre. Les milléniaux ont changé de monde et nous les baby-boomers nous tentons maladroitement de nous adapter au leur en apprenant les codes de cet univers immatériel dans lequel ils baignent depuis leur haute enfance. Et si la véritable faille, la béance différentielle, se situait dans cette différence de perception du monde commun ? Aujourd’hui, comme juste avant Mai 68, se répand à travers le monde une révolte contre les vieux. On en a assez des vieux. Leur mot de ralliement est OK boomer. Cause toujours, on ne t’écoute plus puisque tu es vieux. Tout est parti d’une jeune députée néo-zélandaise écolo qui n’arrivait pas en novembre 2019 à se faire écouter par un hémicycle constitué de personnes de plus de cinquante ans. Elle a sorti une ardoise et a écrit son OK boomer. L’expression a fait le tour des réseaux sociaux et est vite devenue virale. Des pancartes sont apparues dans les dernières manifestations pour la planète organisées par la génération Y, partout dans le monde. À nous, les plus vieux, les plus jeunes reprochent de ne pas avoir pris nos responsabilités d’adultes. N’ont-ils pas raison de stigmatiser notre irresponsabilité collective ?

 

Depuis les débuts de l’épidémie du coronavirus, le nombre d’années que vous avez est devenu un critère objectif de vulnérabilité. Nous sommes considérés scientifiquement comme des « personnes à risque ». Certains milléniaux ne s’y sont pas trompés qui, dès l’apparition du virus, ont lancé avec succès sur les réseaux sociaux une nouvelle manière de le baptiser : boomer remover, littéralement éliminateur de boomers. L’âge comme faiblesse, l’âge encore comme déficit. Déficit de barrières immunitaires, déficit de réactions comme si nous étions tous déjà atteints. Le jour où le président a fait sa première allocution à la télévision, il a annoncé que les personnes de plus de soixante-dix ans devaient rester chez elles – c’était une semaine avant le grand confinement – car elles étaient les plus fragiles. C’était justement le jour de mes soixante-dix ans. Je n’ai pas pu les fêter. Le lendemain mon employeur m’a signifié qu’en raison de mon âge je ne pouvais plus aller travailler. Du jour au lendemain. La nuit suivante j’ai rêvé que des policiers m’arrêtaient dans la rue, me demandaient mes papiers et me rouaient de coups parce que j’avais enfreint la règle. Ensuite notre rapport au temps s’est si vite et violemment transformé et notre vie quotidienne s’est trouvée si bousculée par cette tragédie que nous avons eu à cœur de protéger les autres en oubliant notre âge. Le nombre de morts nous a entraînés dans une spirale d’angoisse, de compassion, de vulnérabilité et de désir d’aider. L’âge est devenu un critère obsédant des discours des médecins et des scientifiques invités chaque jour dans les médias. Chaque soir on nous rappelait que nous étions les plus touchés – comment nier l’évidence que, dès qu’on approche d’un certain âge, on se rapproche de la mort ! –, que nous étions des personnes à risque et qu’il ne fallait surtout pas tomber malade pour ne pas encombrer les services de réanimation où nous étions les plus fragiles. Bref une forme de ségrégation s’abattait sur nous, nous, cette population soi-disant à part, jugée si inutile puisque déclarée improductive économiquement par certaines tutelles, que la possibilité d’un déconfinement a été sérieusement envisagée avant d’être – merci Brigitte Macron ? – finalement rejetée non sans avoir provoqué un beau tollé. De nombreuses pétitions ont circulé pour s’en indigner. L’une des plus émouvantes est celle de Serge Klarsfeld, adressée au président de la République, qui souligne qu’une partie importante des survivants de la guerre et de la Shoah vivent et meurent dans les EHPAD. Le coronavirus a augmenté leur taux de mortalité soit parce qu’ils ont été contaminés, soit indirectement parce que privés des visites de leurs proches, ils se laissent mourir. Klarsfeld souligne l’atteinte aux droits les plus élémentaires de la personne humaine. A-t-il été écouté ? Les conditions de visite – très contrôlées – ont été heureusement assouplies.

 

On dit le soir de la vie. Pourquoi ferait-il sombre ? Au contraire jamais la lumière n’a été si saisissante, voire aveuglante. Est-ce ma faute si j’ai toujours envie de nager au-delà des bouées jaunes, de marcher dans les sentiers de cette chaîne de montagnes étonnée de pouvoir continuer à le faire, même si, à la descente, les genoux sont douloureux. Le festin du présent avec la conscience aiguë de ce qui m’attend à plus ou moins brève échéance. Faim de savoir comment ça va tourner. Devenir soi ?

 

« Il faut parfois toute une existence pour parcourir le chemin qui mène de la peur et l’angoisse au consentement à soi-même. À l’adhésion à la vie. » Charles Juliet

D’autres que nous peuvent-ils comprendre ce que nous vivons ? Nous pouvons trouver les mots mais comment faire ressentir ce que nous traversons ? La vieillesse s’apprend-elle ?

 

La vieillesse serait-elle l’abandon des oripeaux sociaux, le patient et lent recentrement autour de ce qui nous importe vraiment, une sorte de dépouillement de tous les apparats pour arriver enfin à l’essentiel ? Non plus le ressassement de tout ce qu’on n’a pas su ou pu vivre mais l’apprentissage d’une sorte de confiance ? Quand j’étais jeune je me cognais à moi-même, je m’impatientais, je trouvais que rien n’allait assez vite, assez fort. Je vivais désaccordée. En dessous toujours. L’horloge de la vie a calmé voire ridiculisé ces attentes vaines et prétentieuses. Ce n’est pas pour autant que la férocité de l’âge qui vient ne me harcèle pas, imposant son tempo, ses soucis, ses angoisses mais j’ai jeté par-dessus bord toutes sortes d’illusions ravageuses qui encombraient mon existence et suis naturellement, plus prête à recevoir, voire à débusquer la beauté là où, pendant des décennies, je n’avais ressenti qu’une respectueuse indifférence. Foudroiement à la lecture d’un poème de Celan, larmes aux yeux pendant une danse d’Anne Teresa De Keersmaeker, mon corps dans ce corps collectif pendant la Neuvième de Mahler.

 

Comme d’habitude, je me trompe. Malgré le GPS, je tournoie dans les ronds-points et me perds. Pas grave. J’ai à mes côtés Thierry Thieû Niang que j’accompagne, depuis plus de deux ans maintenant, tous les trois mois, dans un service de gériatrie pilote de l’hôpital Charles-Foix à Ivry, le pavillon de l’Orbe. Chaque fois il est accueilli comme une rock star par les pensionnaires dont la moyenne d’âge est de plus de quatre-vingt-dix ans. Il faut dire que ce chorégraphe et danseur y fait un travail remarquable depuis trois années, immortalisé par le film de Valeria Bruni-Tedeschi et Yann Coridian Une jeune fille de quatre-vingt-dix ans. Sollicité au départ par le musée du Louvre qui avait proposé aux patients comme aux soignants de voir, de parler, de s’exprimer à partir d’œuvres d’art dans l’enceinte de l’hôpital, Thierry était venu une première fois danser au milieu de tableaux prêtés par le Louvre, dans le hall de l’unité gériatrique de l’hôpital. Le coup de foudre fut immédiat. Amina Lahlou, la directrice du pavillon, qui croit aux vertus thérapeutiques de l’art, et qui mène un combat audacieux depuis une décennie pour moderniser et adoucir le regard sur la vieillesse, en avait tout de suite saisi les enjeux et lui avait proposé de revenir. Elle a vite compris que Thierry, par sa douceur et sa grâce, réamorçait la possibilité pour des personnes âgées jugées médicalement grabataires et vivant prostrées dans des fauteuils roulants, de lever leur tête puis leur dos, puis leur corps tout entier, pour réapprendre à se lever et même être capables de danser. Amina fait partie de cette jeune génération de gériatres qui pense et met en pratique l’amélioration de la vie quotidienne des plus âgés qui, en raison justement de leur âge, se retrouvent hélas souvent coupés de la société et sont reclus dans des espaces confinés comme s’ils étaient assignés à survivre dans un monde éloigné du nôtre.

 

Ce matin-là, la splendeur de la lumière de l’automne entre par toutes les baies vitrées de l’établissement construit en cercle au rez-de-chaussée. Dès l’entrée, un piano posé au milieu du hall avec un tabouret où chacun peut venir s’asseoir pour jouer, des plantes vertes, des tableaux des résidents, de grandes banquettes vous donnent la sensation qu’on entre dans un lieu de vie et non, comme je l’ai si souvent éprouvé lors de mes visites d’EHPAD, y compris les plus chers de France, dans un lieu de relégation. Ici tout est ouvert, ici ça sent bon, ici chaque chambre donne sur le jardin. Ici sont accueillies des personnes dites de « grand âge » avec des pathologies diverses, envoyées par l’hôpital. Ici tout est pris en charge. Ici on ne paie pas pour qu’on s’occupe de vous. Est-ce une des raisons pour lesquelles les aides-soignantes, les infirmières, les personnels des salles nouent un rapport individuel avec chacun ? Lavantina vient nous accueillir. Collier rutilant autour du cou – le cadeau de ses collègues pour son anniversaire la semaine dernière –, blouse blanche et sourire désarmant, elle nous informe que tout va bien depuis notre dernière visite de l’été – sa manière à elle de nous signifier qu’il n’y a pas eu de décès. Ici les résidents, venus de l’hôpital public par décision médicale, peuvent choisir de rester dans leur chambre ou de vivre dans les espaces communs. La plupart sont autour de tables dans des chaises roulantes, le plus souvent repliés sur eux-mêmes, la tête baissée ou le regard fixant l’horizon. Même s’ils ne se parlent pas, la plupart du temps ils communiquent autrement et se regroupent par affinités : ici le coin des femmes vietnamiennes, ici les messieurs chic, ici les couples dont un ne se lâche ni des yeux ni des mains. Thierry s’approche d’un groupe. Il a enlevé son blouson, n’a rien dans les poches et pourtant il m’apparaît comme celui qui, durant plus de deux heures, va offrir, tel un magicien, d’innombrables cadeaux. Il tend une main, s’approche de Léonie, celle-ci relève la tête, esquisse un frêle sourire, lui tend une de ses mains. Sa voisine, qui ne veut pas être en reste, offre elle aussi ses mains. Une sorte de jalousie provoquée par la présence de Thierry s’installe qui allume les regards des vieilles dames et de quelques hommes. Thierry salue chacune, chacun par son prénom et s’enquiert de leur santé – il fait les questions et les réponses car ces personnes ont perdu l’usage de la parole depuis longtemps. Il prend le temps qu’il faut pour littéralement « éveiller » chaque individualité. Les réponses se font par hochement de la tête mais, petit à petit, des bribes de parole émergent qu’il interprète : son corps se met à danser, il s’étire et dessine un espace autour duquel d’autres résidents s’agrègent. Une femme, recroquevillée sur sa chaise roulante, qui émettait depuis notre arrivée des petits cris où revenait de manière lancinante la phrase « ça va, ça va pas », tente de s’extirper pour se lever. Il va vers elle, lui touche une épaule, puis l’autre, la campe sur ses deux pieds, lui fait éprouver qu’elle tient seule debout, la lâche une poignée de secondes puis, en la regardant droit dans les yeux, déploie ses bras vers elle comme s’il allait l’enlacer. Ce qu’il finit par faire, à la grande joie de toute l’assemblée – aides-soignants, infirmières, personnels de salle, tous réunis dans et grâce à cette bulle de vie qu’il a su créer. Vient ensuite le temps de la parole. Les corps s’étant dénoués, plusieurs personnes veulent lui dire des choses, certaines insistent en disant qu’il s’agit de secrets. Thierry écoute, le plus souvent agenouillé devant chacun, les tenant souvent par les mains, il décrypte, fait répéter, tente de comprendre, énonce ce qu’il a compris, attend un signe d’acquiescement et passe à une autre personne. Des tasses de café circulent, l’odeur se mêle aux effluves odorants de la cuisine où se prépare le déjeuner. Thierry fait ensuite la tournée de ses « copines », celles qui, trop fatiguées, sont restées dans leur chambre, alitées. Même si elles dorment, en s’approchant de chacune d’elles, tel un prince charmant, il les éveille et, le plus souvent, un dialogue silencieux se noue. Je reste à l’entrebâillure de la porte, la gorge serrée. Dur, dur, de partir.

 

Le train est arrivé à l’heure. Le taxi était là. Je suis arrivée avec le cœur qui bat la chamade dans la salle à manger à temps pour prendre le café. Ma mère m’a souri. Mon père m’a prise dans ses bras. Il m’a demandé des nouvelles de la famille, s’est excusé d’être fatigué et a demandé à une aide-soignante de l’accompagner jusqu’à sa chambre. Depuis qu’il a décidé – contre l’avis de ses enfants et de sa femme – d’entrer dans un EHPAD le sommeil prend une grande importance dans son existence. Il s’est – oui – volontairement ensommeillé. Il ne le nie pas. Je le savais. C’est la mort dans l’âme que je l’ai accompagné en ambulance dans l’établissement qu’il avait choisi après une enquête minutieuse. À trois reprises il m’avait fait le coup d’y partir. Ma sœur et moi nous l’avons supplié. Ma mère – c’était une affaire entendue depuis longtemps – avait décidé qu’elle ne bougerait pas. J’ai fait les valises, défait les valises et puis ce matin de septembre il a quitté sa femme, sa chambre, son bureau. Il a tout laissé. Malgré mon insistance il n’a pas voulu prendre son ordinateur ni son édition de la Recherche du temps perdu qu’il relit chaque matin et chaque soir depuis trente ans. Il avait pris soin de résilier ses abonnements sauf celui à La Montagne. Il est parti sans rien. Tout juste, à son insu, avais-je fourré un portrait de ma mère peint par un de leurs amis datant des années 60 et une photo de famille avec ses arrière-petits-enfants. Il était plutôt guilleret l’après-midi de son arrivée. D’ailleurs c’était gai. Il avait été accueilli par la directrice comme s’il allait faire partie d’une nouvelle famille et les infirmières – devenues des amies au fil du temps – qui s’occupaient de lui à domicile étaient venues lui rendre visite avec leurs enfants. Ça criait, ça gambadait dans cette chambre médicalisée transformée en terrain de jeux. À un moment mon père a interrompu cette petite fête. Il voulait être seul. On est tous partis. Dans la nuit il est tombé. Il s’est cassé les os de la main droite. Il ne peut plus marcher seul, il ne lit plus, il regarde un peu la télévision. Il attend. Il dit qu’il attend de mourir au chaud en toute tranquillité. Ça ne vient pas assez vite à son goût. « Tu comprends mon père quand il s’est senti mal, il est allé faire une dernière promenade à travers champs, il est allé voir ses vaches, il est rentré à la maison, il s’est couché. Dans la nuit c’était fini. Là ils te retapent, ils s’occupent de toi pour que tu restes entier mais bon ça ne suffit pas c’est interminable et la tête, elle, continue à fonctionner. C’est moderne paraît-il de terminer sa vie ainsi. Alors être moderne ce n’est pas drôle, crois-moi mais bon je ne me plains pas. Non, non il faut être patient. » La plupart des résidents repartent vers leurs chambres en cohorte. Les chaises roulantes font un embouteillage devant l’ascenseur. Derrière la baie vitrée des rosiers nus qui luttent contre le vent ; je les montre à ma mère qui sourit en hochant la tête. Je lui propose de reprendre un café. Sur le mur en face de nous des dessins de forêts en hiver. La sensation de froid s’intensifie. La main de ma mère dans la mienne. Une dame qui a perdu la boule chantonne au loin des ritournelles de son enfance. Ma mère rigole. Ma mère ne sait pas où elle est. Elle me le demande souvent. J’ai beau lui dire et redire que, trois jours après, elle m’avait demandé de rejoindre mon père – « tu comprends, m’avait-elle dit, c’est mon homme, c’est l’homme de toute une vie » – elle ne s’en souvient pas. Elle dit que c’est la mort ici, elle dit qu’elle veut sortir mais dès que je lui dis que c’est possible elle se ravise et veut remettre à plus tard. Si je suis loin d’elle géographiquement elle m’intime l’ordre de venir la chercher tout de suite. Si je suis auprès d’elle elle regarde sa montre pour m’intimer l’ordre de repartir tant elle craint que je rate le train. Dehors dedans c’est le grand chamboulement. Près d’elle, loin d’elle c’est la même douleur. Elle est dans son monde, je suis dans le monde persuadée qu’il est encore un peu le sien.

 

« Celui qui est incapable de se perdre jamais est aussi bien celui qui est à jamais perdu : aux deux, c’est-à-dire au même, il manquera toujours la possibilité de s’engager sur une route. » Clément Rosset

Les vieux, il faut les laisser ensemble et attendre. Attendre quoi ? La mort et non l’espérance d’une vie qui peut comporter bien des plaisirs. Mais pour cela il faut changer de regard et plaider pour un vivre ensemble complètement différent des modèles qui nous sont soi-disant proposés mais qui nous sont, de facto, imposés. Il faut se battre contre l’âgisme et en faire une cause essentielle de notre civilisation. Car il s’agit bien d’une cause : humaine, humaniste, sociétale, politique. Les tutelles politiques lancent de temps en temps des journées nationales ou demandent des rapports… et remettent à plus tard les décisions qui s’imposent. En cette ère d’obsession de la performance, venir en aide à des personnes âgées que la société considère comme « inutiles » se fait ressentir matériellement – salaires de misère –, psychiquement et mentalement pour celles – 97 % sont des femmes – qui sont appelées aides à domicile ou auxiliaires de vie. Pourquoi des métiers si utiles socialement sont-ils aussi déconsidérés ? Considérées au mieux comme des aides ménagères, elles ont bien du mal à faire respecter leur mission : accompagner, responsabiliser, rendre confiance et autonomie à des personnes qu’elles considèrent avec respect et bienveillance. Elles sont là pour faire faire et non pour faire le plus vite possible, À LA PLACE DE. Les EHPAD ne sont pas des « garderies ». Ainsi, en infantilisant les personnes âgées sous prétexte de leur assurer un maximum de sécurité, on leur conteste un accès plein et entier à leur citoyenneté. Les vieux seraient-ils les citoyens oubliés de la République ? Le nombre de plaintes adressées au défenseur des droits sur l’âge comme discrimination semble attester à la fois d’une situation alarmante dans certains lieux où, hélas, se produisent des cas de maltraitance et, en même temps, d’une prise de conscience des familles ou des personnes âgées elles-mêmes, pour faire valoir leurs droits les plus élémentaires. Jacques Toubon souligne que le plan de dépendance, avant la pandémie, était sans cesse remis aux calendes grecques. Emmanuel Macron a dit qu’il en ferait l’année prochaine, de nouveau, un dossier prioritaire. L’âge demeure tant pour les compagnies d’assurance que pour les banques un critère de discrimination inacceptable au regard du droit. Toubon rêve d’une société où il n’y aurait plus d’âge limite et observe que les mineurs bénéficient actuellement de plus de droits que les personnes âgées. Il pense qu’il faudrait en quelque sorte « neutraliser » la question de l’âge dans toutes les situations, que ce soit sur le marché de l’emploi ou dans la vie personnelle, tout en donnant aux personnes fragilisées en raison de leurs années de travail le droit de vivre : être soigné, être respecté, être protégé dans son intégrité. Ce n’est malheureusement pas tout le temps le cas tant le manque de moyens est aujourd’hui criant. Nous sommes passés d’un système mandataire à un système prestataire à bas bruit, petit à petit, mais la dégradation, le déclassement de toute une partie de la population ne cesse d’augmenter sans provoquer, pour le moment, de scandale durable. On viole donc sciemment les droits les plus élémentaires dans certaines institutions pour faire des économies. Ceux à qui on rend des comptes dans certains EHPAD, ce sont les actionnaires et pas les retraités. Il sera pourtant impossible de continuer longtemps l’omerta et de mener la politique de l’autruche dans un pays qui voit augmenter de manière extraordinaire sa vitesse de vieillissement ; les problèmes sont d’ordre éthique et aussi démographique : dans les dernières années le nombre de personnes âgées a augmenté de 60 % et nous sommes plus de treize millions à avoir plus de soixante-cinq ans. Pourquoi sommes-nous si nombreux et si dociles ? En mai 2018 le comité consultatif national d’éthique dénonçait la « ghettoïsation » des vieux et soulignait les conditions indignes dans lesquelles on les laissait en les concentrant dans les EHPAD, créant une situation indigne qui crée… de l’indignité. « Cette exclusion de la société, ayant probablement trait à une dénégation collective de ce que peuvent être la vieillesse, la fin de la vie et la mort, pose de véritables problèmes éthiques, notamment en termes de respect de la personne », conclut le comité. Comment ne pas penser à ce qu’écrivait il y a cinquante ans Simone de Beauvoir dans La Vieillesse : « Le sens de notre vie est en question dans l’avenir qui nous attend ; nous ne savons pas qui nous sommes, si nous ignorons qui nous serons : ce vieil homme, cette vieille femme, reconnaissons-nous en eux. Il le faut si nous voulons assumer dans sa totalité notre condition humaine. Du coup, nous n’accepterons plus avec indifférence le malheur du dernier âge, nous nous sentirons concernés : nous le sommes. » Certes ce n’était pas mieux avant : heureusement est révolu le temps des grands hospices qui ont existé jusque dans les années 80, où les pensionnaires étaient entassés dans des dortoirs collectifs sans hygiène et sans soins, avec des lits percés pour les grabataires, dans des mouroirs réservés aux plus démunis. Les personnes qui avaient dépassé un certain âge et qui étaient sans revenus étaient alors considérées comme des non-sujets. Pendant longtemps vieillesse et pauvreté ont été associées. En France, les vieux étaient désignés sous le vocable d’« économiquement faibles ». Encore en 1970, plus de la moitié des pensionnés touchait une pension qui était inférieure à 75 % du salaire minimum de l’époque. Aujourd’hui la vieillesse est devenue un marché et les personnes âgées n’ont jamais connu un niveau de vie aussi élevé. Les revenus des personnes âgées ont augmenté plus rapidement que celui des personnes jeunes depuis cinq décennies. La prise en charge de la vieillesse bénéficie du progrès de la médecine qui permet à de plus en plus de personnes de vivre plus longtemps sans pour autant avoir humainement et politiquement pensé ce nouveau fait de société. Pour les plus riches tout va bien ou presque… Car la maladie de la vieillesse est si bien inscrite dans nos subconscients qu’elle dégrade tout le monde y compris celles et ceux qui paient des fortunes pour qu’on daigne s’occuper d’eux. N’être considéré que comme un corps inutile, un esprit défaillant, une bouche à nourrir est un symptôme grave d’une société malade du culte qu’elle accorde à l’efficience, au paraître, à l’intensité du présent, à la force de la jeunesse. Celles et ceux qui ne peuvent prendre ce train qui roule de plus en plus à grande vitesse sont « rangés » dans des maisons spécialisées où ils entrent avec le projet, souvent pas assez vite réalisé à leurs yeux, de mourir. Il y a encore quarante ans, en ville, nos grands-parents, s’ils vivaient vieux – l’espérance de vie moyenne était de soixante-dix ans –, étaient accueillis chez nos parents et la parentèle de nos parents jusqu’à leur disparition. Dans les campagnes aussi les fils – moyennant souvent le don des avoirs de leurs parents – faisaient une place à leurs ascendants jusqu’à ce que mort s’ensuive. La vie n’était pas forcément gaie, quelquefois des maltraitances pouvaient exister au sein de cette intimité familiale, mais nos plus âgés faisaient partie du cycle des générations et bénéficiaient d’un statut, d’une place, d’une reconnaissance à l’intérieur d’une tribu familiale. Aujourd’hui ils sont, de par la discrimination de l’âge, par essence, disqualifiés. Les appartements sont devenus trop petits, les mentalités ont évolué. Personne n’est responsable ni coupable. L’idée de tout faire pour permettre à ses parents d’avoir la meilleure des « fins de vie » perdure et celles et ceux qu’on appelle les « aidants » se comptent par millions. Ils sacrifient leur temps, leur énergie, leurs économies pour porter secours à leurs parents. Le nom même donné à ces établissements est indicatif de la manière dont la société les déconsidère a priori : EHPAD, Établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes. Pourquoi vieillesse et dépendance seraient-elles indissolublement liées ?

En France nous vivons dans une société irriguée par beaucoup de bienveillance, par des sentiments humanistes, tissée par des liens très anciens de considération pour les autres et bien sûr pour nos proches. En France, la plupart des familles s’occupent des membres de leur famille les plus âgés de manière remarquable et, bien souvent, cassent leur tirelire pour eux. En France, actuellement, 80 % des personnes vivant en EHPAD doivent faire appel à leurs proches pour régler un reste à charge de 1 600 euros en moyenne. En France, dans les établissements destinés aux personnes âgées, travaillent quasi majoritairement des femmes – et parmi elles des jeunes femmes qui accomplissent quotidiennement, pour des salaires de misère, un travail remarquable, difficile, requérant des qualités professionnelles, physiques mais aussi et surtout humaines. Je veux parler des aides-soignantes mais aussi, à domicile, de celles qu’on nomme auxiliaires de vie, et je veux leur rendre un hommage vibrant. Malgré des tâches harassantes, des horaires difficiles, elles assurent, par la qualité de leurs soins mais aussi par leurs gestes si empreints d’humanité – cela peut consister à prendre par les mains, à parler à l’oreille, à toucher une épaule, à déplacer en douceur une personne, à l’habiller, la laver, lui sourire, la regarder dans les yeux et, ce faisant, à la relier à la communauté des hommes. Encore faut-il avoir le temps de le faire, encore faut-il être considérée dans l’établissement, encore faut-il avoir bénéficié d’un apprentissage assez long. Prendre soin de l’Autre n’est pas une offrande ou un don comme tend à nous le faire penser une certaine doxa hélas française, sans doute encore imprégnée de catholicisme, mais bien un métier avec ses règles, ses manières de se comporter, de parler. Certes, on s’était ému du nombre des victimes de la canicule en 2003 et de l’âge des victimes : dix-neuf mille personnes moururent en France à cause de la chaleur et c’étaient nos aînés. Le silence fut assourdissant les premières semaines. On parlait plus des porcs et des poulets qui souffraient en élevage que des personnes âgées qui mouraient chez elles, dans les hôpitaux ou dans les maisons de retraite. Solitude des personnes âgées, éloignement des proches pendant l’été, perte du lien social dans les villes, le problème n’était pas seulement individuel mais aussi sanitaire, politique et éthique. Il constituait aussi le signe de l’indifférence et/ou de l’impuissance des services publics à s’occuper des plus fragiles et des plus isolés, ainsi qu’une sorte de résignation, certes coupable, de nous tous à se dire qu’il valait mieux sauver de jeunes vies. Cette manière de mettre la poussière sous le tapis et de ne pas évoquer frontalement la situation politiquement, collectivement et individuellement, a de nouveau pris le dessus. Circulez il n’y a rien à voir. Motus et bouche cousue. Et puis quoi de plus ennuyeux qu’une de vos copines qui vous raconte ses visites à la maison de retraite ? Vous avez tendance à changer de sujet. Comme dit Régis Debray dans son Plan vermeil : « On adore Victor Hugo, Albert Einstein ou sœur Emmanuelle, pour mieux pouvoir, palinodies faites, priver de soupe pépé et l’attacher à son lit. » Oui, je sais que ce n’est pas ce qui se passe quotidiennement dans les sept mille EHPAD de France où « vivent » plus de sept cent mille personnes, où travaillent trois cent cinquante mille professionnels de santé dans un secteur contrôlé avec des budgets de l’État de plus en plus contraints. Si je peux comprendre la colère de certains de ces soignants qui font admirablement leur travail, se révoltant contre l’EHPAD-bashing systématique, je ne peux que constater le silence de l’État devant ce manque cruel de moyens, sa demande persistante de diminuer les ratio de personnel dans 15 % des EHPAD, les grèves de plus en plus fréquentes dans les établissements, l’absence cruelle d’une secrétaire d’État aux personnes âgées pour porter au plus haut niveau interministériel cette cause nationale. Ce que je peux dire par contre c’est ce qui se passe toutes les nuits dans des établissements soi-disant chic, très chers : on engueule des résidents quand ils appuient sur la sonnette. Ce que je sais c’est qu’on ne prend pas toujours le temps de prendre soin des personnes même si techniquement on les lave, on les nourrit, on les met dans le fauteuil, on les couche. J’ai entendu aussi la manière dont on parle aux résidents en utilisant cette novlangue qui les exclut de leur libre arbitre – « on va se lever », « on va aller à la salle à manger » : qui est ce on ? ou « la petite dame a bien dormi ? » – ou la manière dont certains soignants parlent entre eux de leurs cas les plus « difficiles ». Ce que j’ai appris, c’est que, d’un côté, les mensualités deviennent de plus en plus inabordables – surtout dans les établissements privés, un vrai scandale – et que, de l’autre, de grands groupes s’enrichissent chaque année dans ce business vanté par des publicités qui vous encouragent à investir. Chaque année, grâce à des économies faites sur chaque poste pour dégager un maximum de rentabilité, le chiffre d’affaires de ces grands groupes s’accroît et les bénéfices se calculent en centaines de millions d’euros. La recherche d’un investissement sans risque et rentable n’est plus utopique : les maisons de retraite sont et seront de plus en plus des mines d’or pour les investisseurs. Ce que m’ont confié de nombreux enfants visiteurs réguliers des EHPAD, c’est que leur propre parent avait englouti toutes ses économies pour payer son entrée dans l’établissement – bien souvent il y a des listes d’attente – mais qu’au cas où il n’aurait pas la bonne fortune de mourir rapidement, les enfants sont contraints de vendre les biens qu’ils destinaient à leurs propres enfants pour payer la mensualité. Ce que je constate, c’est que le fonctionnement actuel de l’EHPAD ne permet ni la transparence de son fonctionnement ni la possibilité aux familles d’être entendues. Quand elles le demandent les directions leur opposent un langage technocratique de gestion quand les questions portent sur l’accompagnement et la qualité des soins. On a beau faire pour ses propres parents ce qu’on pensait être le mieux, on a beau les accompagner dans une démarche qui leur est volontaire ou dictée par l’hôpital, on se retrouve – en tout cas moi – toujours un peu honteuse de n’avoir pas su, pas pu recevoir ses propres parents chez soi. L’idée de les avoir abandonnés et de ne pas les sentir accueillis, même s’ils sont protégés, perdure dans mon esprit. Un chagrin si fort m’étreint qu’il est préférable de faire silence sur cet aspect si intime de sa vie ? Je ne dois pas être la seule.

 

Elle s’appelle Mishka. Un beau jour elle comprend qu’elle ne peut plus rester toute seule dans son appartement. Alors elle fait une demande pour entrer dans un établissement où on met les gens comme elle. Elle va devoir perdre son rythme de vie, son cadre de vie, ses habitudes. Elle a tout vendu pour pouvoir payer cette folle vie : déjeuner à midi, goûter à 16 heures, dîner à 18 h 30. Heureusement son amie Marie vient lui rendre visite et elle s’est liée d’amitié avec l’orthophoniste qui tente de faire barrage à la perte du langage ; mais tout s’en va en Mishka. Ça fuit de partout, surtout depuis qu’elle est à l’EHPAD. « Des petits pas, des petits sommes, des petits goûters, des petites sorties, des petites visites. Une vie amoindrie, rétrécie mais parfaitement réglée », écrit Delphine de Vigan, qui restitue la lente descente de cette dame qui, à partir du moment où elle entre dans ce territoire où personne n’attend rien d’elle si ce n’est sa mort, va se laisser consumer à petit feu et perdre sa joie de vivre puis son énergie. Elle qui a tout vendu pour payer les mensualités de l’EHPAD va progressivement passer son temps à… attendre et même. Attendre quoi ? La mort, bien sûr, et le mieux, pour elle, serait de mourir dans son sommeil. Dans Les Gratitudes l’auteure décrit admirablement ce qu’elle nomme le point de bascule, ce moment où l’être lâche et abandonne la partie. Ne subsiste que le simple automatisme de durer, de continuer à vivre. On ralentit progressivement jusqu’à disparaître du monde.

 

Ma mère, un dimanche après-midi à l’EHPAD. Assise sur le canapé orange de l’entrée, voyant passer trois résidentes se rendant dans la salle « d’animation » où est annoncée la diffusion d’un documentaire animalier : « Pourquoi ils sont tous si vieux dans cet endroit ? Ce n’est pas drôle de vieillir, mais quand même, on n’a pas mérité ça. » Une semaine plus tard, quand je reviens la voir et que nous prenons le café à la même heure sur le même canapé, voyant passer devant elle les mêmes résidentes, elle me dit soucieuse : « Tu vois, je ne comprends pas, je ne les ai pas invitées, que font-elles ici ? » Je lui propose d’aller dans sa chambre en ajoutant maladroitement que là-bas c’est vraiment chez elle. Elle me répond en souriant : « Ici, c’est partout chez moi. »

 

Depuis quelle rive me regarde-t-elle, moi sa plus vieille fille, moi qui continue à faire des projets d’avenir, elle qui me dit ne plus vivre totalement dans le présent : « La vieillesse ça fait plein de nœuds dans la tête, tu verras quand ça t’arrivera. » Ma mère vit dans sa tête. Il se passe beaucoup de choses dans sa tête. Le seul « extérieur » qu’elle tolère, voire qu’elle recherche, c’est la musique, la musique à la radio.

 

La lumière est trop forte, la chaleur trop lourde, le ciel trop bleu tard dans la soirée. Elle attend le moment où le contour des choses s’estompe et où le flou de l’extérieur du monde correspond au sien. L’été surtout, aux heures les plus chaudes, assise sur son fauteuil, elle ferme les yeux tout en ne dormant pas. Du plus loin que je me souvienne elle a toujours recherché l’ombre même sur les plages d’Afrique désertes. Aujourd’hui dans quelle obscurité cherche-t-elle à s’abriter ? Où est-elle ? Que pense-t-elle ? Je n’ose le lui demander.

Un jour m’abandonnerai-je à ma propre vieillesse ? Je ne l’espère pas. L’exemple de Jeanne Calment nous enseigne que vieillir est une joie, une intensité, à condition de ne pas se plaindre et de garder son humour… Le jour de sa disparition – à l’âge de 122 ans – a été vécu comme un deuil national. Nous étions tous émus. Jeanne Calment était l’incarnation même du temps, écrit Annie Ernaux dans La Vie extérieure, de ce temps que nous n’avons pas vécu. Mais ai-je envie de mourir à l’âge de Jeanne Calment ? Sûrement pas, et pourtant, il ne faut pas en exclure l’hypothèse ; alors que l’âge limite était de cent quinze ans il y a vingt ans, des chercheurs comme Roy Lee Walford, décédé en 2004, n’hésitaient pas à prédire une durée de vie approchant cent cinquante ans, moyennant quelques restrictions caloriques ! Aujourd’hui les spécialistes de la longévité, comme Michel Allard, dont les travaux sur Jeanne Calment et sur la vieillesse sont reconnus dans le monde entier, se montrent moins optimistes : l’espérance de vie qui n’avait cessé de s’accroître en France depuis plusieurs décennies a tendance à stagner voire à légèrement régresser. La faute à la pollution ? à la malbouffe ? au manque d’activités, qui ne sont plus proposées aux seniors ? Pour Jean-Marie Robine, les causes peuvent être multiples : aucun nouvel antibiotique n’a été inventé depuis vingt ans, la médecine a fait des progrès considérables mais ne peut guère aller plus loin si les personnes n’ont pas les mêmes règles de vie qu’il y a quarante ans, du temps où on vivait plus « sainement ». Les gains d’espérance de vie se sont faits lors des âges les plus avancés mais ce qui compte c’est l’espérance de vie en bonne santé, sans incapacités. Vieillir pour vieillir ? Les spécialistes de l’âge ne le souhaitent pas. Nous sommes encore et toujours d’accord avec Cicéron, selon qui « il n’y a point d’ancien qui n’oublie où il a caché son trésor ». Vieillir, oui, pas à tout prix. Il n’empêche : en 2070 il y aura 270 000 centenaires en France et une petite fille qui naît aujourd’hui a toutes les chances de devenir centenaire. Cela va-t-il changer le sens, voire la définition de ce que veut dire vivre ?

« Vieillir vous fait subir cette altération interne qui cependant vous laisse vous-même, ayant à être le même comme de part et d’autre d’une cloison interne, cartilagineuse, en voie d’opacification. À être le même quand même. » Pierre Pachet

 

On entend souvent dans les familles parlant des anciens : il ou elle n’est plus le même. Le même que qui ? Le même qu’avant ? Comme si nous projetions dans notre présent l’image d’un passé forcément glorieux pour nous rassurer. Comme si le temps ne tombait pas sur nous comme la neige, silencieusement, nous modifiant imperceptiblement.

 

Autrefois en Chine on faisait dormir les enfants près des grands-parents pour que ceux-ci vivent plus longtemps. Aujourd’hui on trouverait répugnant qu’un petit dorme dans le lit d’un ascendant.

 

En espagnol on ne dit pas les retraités, on dit les jubilados, les jubilants, ceux qui sont entrés dans une jubilance de la vie.

 

Dans les loisirs aussi on remarque cette ségrégation entre vieux et non-vieux. Pour les vieux les vacances APRÈS les non-vieux. Sont particulièrement vantés dans les catalogues sur Internet les mois d’avril et mai et de septembre et octobre. Tout est plus doux, disent-ils, la température et l’addition. Aux non-vieux, toujours productifs, le temps et l’espace de leur choix, aux vieux le résiduel, ce qui reste et doit être à tout prix rentabilisé. Sous le masque protecteur du rituel ultrasocialisé et aujourd’hui quasi ritualisé nommé séjours troisième, quatrième âge ou plus pudiquement seniors, il s’agit de dissimuler, de ne pas mélanger, donc, encore une fois de discriminer. Aux vieux, pourquoi est-il toujours proposé les mortes saisons ?

Le mot même d’âgisme est entré dans les dictionnaires en 1969. Comme le racisme il décrit un phénomène de ségrégation et d’exclusion fondé sur l’unique critère de l’âge et le définit comme un concept comprenant aussi l’assignation de rôles sociaux à des individus sur la seule base de leur âge. Il ne cesse de s’infiltrer dans nos mentalités, de se métamorphoser, de se banaliser. Il attaque de plein fouet le fonctionnement de notre société. Robert Butler en 1978 a eu raison de le caractériser comme « un profond désordre psychosocial caractérisé par des préjugés institutionnalisés, des stéréotypes, et l’établissement d’une distance et/ou d’un évitement vis-à-vis des seniors ». Que les centres d’une gérontologie normalisée, aseptisée, généralisée se multiplient ne change rien au phénomène ségrégatif qui les engendre. Bien au contraire cela entraîne de plus en plus la déresponsabilisation des « vieux » qu’on incite à se faire « prendre en charge ». Qu’ils en aient besoin ou pas, tant ils sont considérés comme des mineurs sans droits et/ou des sources de bénéfices souvent considérables.

 

Allons-nous accepter, nous les baby-boomers, de devenir d’obéissants papy-boomers considérés comme des sources de profit maximal moyennant des prestations décevantes non remboursées par la Sécurité sociale, et pour cause, puisque le risque vieillesse ou le risque dépendance n’existe pas. Il est encore temps de refuser cette vision négative de l’âge basée sur une méconnaissance de la réalité – 84 % des personnes âgées vivent à domicile et se disent heureuses – et sur cette notion de dépendance utilisée actuellement comme un outil de mesure économique mettant uniquement l’accent sur les difficultés rencontrées par les personnes âgées, ce qui renforce l’opinion publique que nos vieux sont tous délabrés, gagas, bons à rien. Pourquoi ne pas plutôt mettre l’accent sur la préservation de l’autonomie et développer des filières d’apprentissage à ces nouveaux métiers d’accompagnants ? Pourquoi ne pas imaginer des structures de vie plus petites, à taille humaine, inscrites dans le tissu des quartiers comme cela existe en Suisse ou en Suède ou encore en Hollande ? Pourquoi ne pas mélanger les âges au lieu de continuer cette politique de ségrégation ? Les crèches jouxtant les maisons de retraite sont nombreuses en Europe, rares encore hélas sur notre territoire, et la cohabitation donne d’excellents résultats. Nombreuses sont les pistes de réflexion où l’humanité remplacerait l’accompagnement à la soi-disant déficience, où la perte de la maîtrise ne serait pas évaluée comme une perte de dignité, où la vulnérabilité ne serait pas prise en compte comme un amoindrissement ; en ces temps de réveil de l’intolérance, pensons à la loi morale en chacun d’entre nous qui, seule, peut fonder la reconnaissance de notre dignité à tous.

 

La destructuration de notre tissu symbolique ne nous permet plus de vieillir naturellement. L’injonction de ne plus vieillir devient un slogan répété à l’envi dans les journaux, la publicité, la télévision. Alors, oui, vieillir, pourquoi pas, mais À CONDITION de ne pas paraître vieux.

 

La peur de la finitude constitue l’une des raisons majeures de notre incapacité à affronter la vieillesse, la nôtre, et celle des autres. Autrefois la population masculine était divisée en « classes d’âge ». Il y avait ceux qui étaient « EN ÂGE » de partir au front en cas de guerre et ceux qui restaient car trop vieux. Aujourd’hui le mot même d’âge est devenu un mot fourre-tout qui désigne plus une apparence sociale qu’un statut ou une fonction. Mais quel âge a-t-elle donc ? Mais vous vous rendez compte, il n’a plus l’âge de… Elle ne fait pas son âge, qu’a-t-elle donc fabriqué… J’arrête là la litanie, sans oublier Ah pour son âge, elle ou il n’est pas trop mal…

 

Vous nagez encore ? demande un monsieur d’un âge certain à une dame d’un certain âge, tous deux assis à l’ombre dans le jardin public dans le coin des joueurs d’échecs. La dame explique qu’autrefois elle partait pour Chypre à la fin de l’été nager des heures en direction de l’horizon, maintenant elle se contente avec ses copines de faire, quand elle en a le courage, de l’aquagym. Donc, vous nagez encore, répond le monsieur qui ne sait pas et ne veut pas savoir ce que veut dire aquagym, alors vous ne vieillirez jamais. La dame rougit.

Eric Clapton : « Ma fin de vie me passionne. Je ne me sens pas vieux sauf quand je me regarde dans la glace. » Sait-il que, selon une étude de The Economist, soixante-dix ans est l’âge de la vie où l’on se sentirait le plus heureux ?

 

Est-ce un hasard si, après les récents cimetières situés en dehors du cœur des villes, les nouveaux EHPAD sont, eux aussi, pour la plupart, loin du cœur de la cité ?

 

Nous n’avons plus les mêmes droits à partir d’un certain âge ou d’un âge certain ? Arrivons-nous vraiment à comprendre ce qui nous arrive lorsque nous prenons de l’âge ? Simone de Beauvoir, dans L’Âge de discrétion, raconte comment, pendant longtemps, elle voyait dans l’espace public les personnes de plus de soixante-dix ans comme des vieillards à qui elle ne prêtait guère d’attention. Alors qu’elle vient d’avoir soixante-dix ans elle note : « J’approche de cet âge et ne me considère pas encore dans la catégorie des “vraiment vieux”. » Prétention ? Outrecuidance ? Illusion ? Annie Ernaux éprouva le même genre de sensation après la mort de sa mère. Benoîte Groult, dans La Touche étoile, nous conte avec malice comment après avoir eu la sensation, éphémère quelquefois, d’être « une vieille peau », elle a dû se résoudre un jour à être vieille tout le temps.

 

Pourquoi les gens riches mouraient-ils plus âgés ? Louis XIV est mort à soixante-seize ans, alors que la durée de vie moyenne était de vingt-cinq ans. Pourquoi les papes étaient-ils nommés âgés et mouraient-ils très âgés ? Sur les douze pontifes qui se succédèrent après le concile, trois furent élus à soixante ans, deux à soixante-quatre, quatre à soixante-dix, un à soixante-dix-sept ans. C’est au e XVIII siècle, en Europe, que l’espérance de vie commença à s’améliorer, que fut inventé le système de la retraite et que la figure du vieillard, pauvre fou, redouté et abhorré, se transforma et s’adoucit. Les opposants au nouveau régime de retraite descendent des révolutionnaires de 1789 qui, en vertu des droits de l’homme, pensaient que c’était à l’État de protéger et de prendre soin des plus anciens, garants de la transmission, responsables de l’éducation des enfants et juges de la morale commune. Leur sagesse faisait la force de la nation.

 

Pourquoi ne pas envisager un rôle civique aux vieilles et aux vieux au lieu de les laisser devenir le peuple anonyme des aidants sans reconnaissance ni responsabilité ? Mettre en lumière ce qu’ils font au lieu de les cacher – une journée pour eux dans toute l’année – et de profiter de ce qu’ils font et de ce qu’ils sont.

 

On est déjà très vieux quand on est jeune. Ce texte s’adresse aussi aux jeunes, à tous ces futurs vieux qui ont fait déjà en eux, souvent sans s’en apercevoir, une place à ce qu’ils seront plus tard.

 

C’est un lieu commun de dire que le vieillard retourne à l’enfance. Comme s’il y avait un cycle de vie qui s’opérait à rebours. Cette fausse idée permet de calmer nos peurs archaïques et de ne pas vouloir savoir qu’un vieux a été jeune, qu’il possède à l’intérieur de lui-même l’éclat, la force de cette jeunesse, alors qu’un enfant, par définition, ne possède pas le sens de la vieillesse. Nous avons tendance à imaginer que les forces des vieux déclinent et, en quelque sorte, qu’il y aurait en eux un consentement, un accord physique et psychique pour lâcher prise. C’est une manière de nous sentir moins coupables en les mettant de côté. C’est aussi considérer la vieillesse comme une maladie incurable. L’une des raisons principales de la réprobation morale que subit la vieillesse, et qui entraîne de facto une marginalisation sociale, est le culte que nous portons au nouveau, au renouveau, au toujours nouveau, au perpétuellement renouvelable. Notre règne de l’obsolescence programmée fait de l’impératif du changement l’ADN de la société de consommation. Il conduit à nous faire penser que la vieillesse c’est l’immobilité, le fixe, l’inchangé, ce qui est déjà périmé et va bientôt disparaître de notre horizon. La notion de perte de transmission, qui s’est opérée depuis la moitié du e XX siècle, a augmenté cette perception de ladite inutilité de cette classe d’âge. Avant, quand un ancien partait, disparaissait avec lui un héritage culturel, folklorique, un savoir-faire, quelquefois même des secrets liés justement à la longévité. Maintenant qu’on les a dépouillés de leurs attributs, on ne les écoute plus, ou on fait semblant, tant on est persuadés qu’ils n’ont plus rien à nous dire. Et moi, que vais-je transmettre à mes petits-enfants ? Ce lien qui existe encore de manière forte et vivace va-t-il perdurer ?

 

La société ne fait plus de pause. Davantage occupée au maintien coûte que coûte de sa propre continuité, elle accepte de plus en plus difficilement celles et ceux qui en perturbent la tranquillité. Ça va de jour en jour plus vite pour la mort. Plus de condoléances, plus de corbillards, plus de cortèges dans la rue, plus de costume noir, des crémations réduites a minima, plus de temps de dialogue après les cérémonies, mais le TGV express du jardin des souvenirs.

 

« Une des dernières découvertes de la culture occidentale, c’est qu’il est préférable de ne pas mourir. » Manuel Vilas, Ordesa

 

Enfant, je jouais de stratagèmes subtils pour essayer de ne pas me faire embrasser par des personnes âgées. J’en avais peur sans vraiment en comprendre les raisons. Je pense que je ne suis pas la seule. Je me souviens de la mort de mon grand-père maternel. Comme beaucoup de gens de ma génération, c’était mon premier mort. À l’époque, et si ma mémoire n’est pas trop défaillante, je n’ai pas fait le rapprochement entre sa vieillesse et sa mort. Et pourtant il est mort d’avoir trop vécu. De mort naturelle. Autour de lui flottait une certaine tristesse, respectueuse de ce qu’avait été sa vie mais sans pathos et sans tragédie. Je me souviens que pour l’enterrement, comme les autres enfants, j’avais porté des vêtements violets. C’était la première fois. Ma grand-mère, elle, avait porté une voilette noire qui lui couvrait le visage pendant des semaines, ses bas aussi étaient noirs, épais, même en plein été. Mes oncles portaient sur leur veston un signe distinctif. On disait qu’« ils portaient le deuil ». Aujourd’hui on dirait que la mort a déserté la ville. Les plaques commémoratives sont de moins en moins demandées par les familles après les incinérations. Pas de trace. Pas de possibilité de visites dans les cimetières qui sont construits de plus en plus dans les marges des friches industrielles. Oubli volontaire ? Effacement programmé ? Philippe Ariès, à la fin de L’Homme devant la mort, avance que nous avons changé de civilisation par rapport à la mort à l’aube des années 60, et que lui-même est le témoin de ce basculement très important. Qui d’entre nous ne l’a pas vécu à l’occasion de la mort d’un membre de sa famille ou d’une amie ? Qui d’entre nous a osé avouer sa peine quelques semaines plus tard, de peur d’être jugé larmoyant ou dépressif ? Moins on éprouve du chagrin pour nos morts – et on nous le demande – moins on éprouve d’empathie pour nos aînés. C’est comme si la sécheresse des sentiments, mise en route depuis des décennies, avait opéré des ravages définitifs sur notre sensibilité. Les seuils d’affectivité tolérés sont au plus bas. L’idée de partage de la peine n’est guère admise. À chacun son chagrin. Le dissimuler, un sport mental de haut niveau. Celles et ceux qui sont en première ligne – les veuves et les veufs – n’ont qu’à bien se tenir : pas question d’encombrer son entourage avec sa peine. Mieux vaut vite disparaître : c’est ce que montrent d’ailleurs les statistiques : dans les deux premières années suivant le décès du conjoint, la mortalité est dix fois plus forte.

 

Joan Didion dans L’Année de la pensée magique, livre rédigé après la disparition de son mari et la maladie de sa fille, pose une question à laquelle je n’avais jamais pensé et qui, depuis, ne cesse de m’obséder :

« Si les morts devaient bel et bien revenir, de quel savoir seraient-ils porteurs à leur retour ? Serions-nous capables de leur faire face, nous qui les avons autorisés à mourir ? »

Est-ce une maladresse que de mourir ? C’est un business lost. Pour être de bons morts il faut savoir être discret, partir sur la pointe des pieds sans déranger personne : mourir dans son sommeil par exemple. Autrefois c’était la manière la plus redoutée, aujourd’hui c’est « la bonne mort ». Simone de Beauvoir, dans Une mort très douce, évoque la fin de vie de sa mère en termes d’adieu apaisant. Douce est la mort de sa mère parce que ses deux filles sont à son chevet, douce parce qu’il n’y a plus rien à espérer, douce parce que la vigilance tendre des deux filles a permis d’atténuer ses souffrances. Mais Simone de Beauvoir ajoute : « Elle a eu une mort très douce. Une mort de privilégiée. » C’est la dernière phrase du texte, cruelle autant que réaliste. Aujourd’hui, cinquante ans plus tard, la classe sociale à laquelle on appartient indique déjà comment se déroulera le dernier cycle de l’existence. On dit que devant la mort on est tous égaux. C’est de moins en moins vrai.

 

« Je suis né dans un monde qui commençait à ne plus vouloir de la mort », constate Christian Bobin. Pourtant, nous savons tous que nous devons mourir. Et pour les plus chanceux d’entre nous, nous vieillirons en bonne santé avant de disparaître. C’est la grande avancée du e XX siècle que de permettre et la vieillesse et la santé ENSEMBLE. Pour autant, nous ne pouvons pas vieillir à l’infini. La vieillesse, c’est de la vie en plus, un réservoir qui ne s’est pas encore tari, une manière de magnifier et d’amplifier l’existence. Il y a une sorte de piste étalonnée pour chacune de nos existences, selon Vladimir Jankélévitch. À nous d’en faire bon usage sans ni précipiter ni ralentir le cours des choses. Arriver à la vieillesse, c’est aussi savoir choisir son rythme, prendre en considération qu’on a déjà beaucoup vécu, beaucoup engrangé de souvenirs et que notre disque dur n’est pas illimité. Il faudra donc songer à quitter ce monde. Pas besoin d’en faire une histoire. En quelque sorte le compte sera bon, une fatigue vitale s’imposera en nous, nous indiquant le signal. On n’a jamais assez le désir de vivre jusqu’à ne plus vouloir mourir : « L’immortalité ce n’est pas de vivre cent ans ni cent cinquante, ou plus, c’est ne pas devoir mourir, c’est cela qui est impensable et absurde », écrit Jankélévitch dans Penser la mort ? Aujourd’hui, des blood dealers en Californie vous changent le sang moyennant des centaines de milliers de dollars en vous certifiant que vous deviendrez centenaire. Aujourd’hui, après avoir abîmé notre planète, allons-nous saturer l’espace en acceptant la proposition, pour les plus riches d’entre nous, d’être cryogénisés et que nos cadavres scintillants, tournoyant autour de la Terre, soient admirés, une fraction de seconde, par nos arrière-petits-enfants ? Appartient-on à un temps où il devient concevable de se jouer… de la mort ? Mort à la mort. Il n’y a pas que les transhumanistes qui nous promettent, grâce à la régénération de nos tissus, la vie éternelle, des médecins, des professeurs d’universités américaines, tel G. J. Sussman, affirment que nous appartenons à la dernière génération à devoir mourir. La mort pourtant définit notre existence. Pourquoi vouloir non pas seulement la reculer mais l’annihiler ? Il n’est jamais nécessaire de mourir, certes, mais quel sens et quel goût aurait la vie si elle était, par essence, illimitée ? La mort serait-elle ce qui nous fait vivre ? À cette question, Jankélévitch répond sans ambages : « Mourir est la condition même de l’existence. Je rejoins tous ceux qui ont dit que c’est la mort qui donne un sens à la vie tout en lui retirant ce sens. Elle est le non-sens qui donne sens à la vie. » Pourquoi alors créditer tant la technoscience, qui fabrique un corps surnuméraire et repousse les limites ? Serons-nous faits un jour de chair électronique insolvable ? Allons-nous nous cloner et nous autodéfinir comme potentiellement immortels ? Cette nouvelle vieillesse qui en fait rêver certains est proposée comme une sorte d’éternelle jeunesse. Elle ne prend pas en compte la fatigue du corps et de l’âme et contribue à augmenter l’âgisme. Combien de personnes durant cette enquête m’ont dit qu’elles « avaient fait leur temps », qu’elles aspiraient à mourir, et que ce temps de l’« avant-mort » n’était pas celui de la « vraie vie » ? Pourquoi la médecine nous apprend-elle à ne pas vouloir mourir à tout prix ? Certes, il est de son devoir de l’éloigner mais, ce faisant, elle accrédite l’idée qu’elle n’est plus un phénomène naturel et qu’elle n’est plus, par essence, la fin de la vie.

 

« Quand l’effacement par la mort ou par la sénilité n’est plus envisagé comme un destin, mais attendu comme un mal qui s’apprête à vous frapper, il arrive – et c’est mon cas – que l’on perde jusqu’à l’envie d’entreprendre – on évalue le peu de temps dont on dispose encore, temps étranglé sans rapport avec celui des époques où il était exclu de penser qu’une entreprise pouvait manquer du délai voulu pour se développer et cela coupe tout élan. » Michel Leiris, Frêle bruit

 

Rappelons-nous la fin d’Œdipe Roi de Sophocle. Le coryphée s’adresse au peuple pour lui dire : « Aussi, doit-on, attendant son dernier jour, ne tenir pour heureux aucun mortel avant que, sans souffrir aucun mal, il n’ait franchi le terme de sa vie. » Penser que nous avions eu une vie heureuse n’est qu’une illusion puisque tout sera à réinterpréter à l’aune de cette dernière frontière. Il faut donc d’abord franchir et dépasser ce sas. Qu’est-ce que franchir cette frontière de l’ultime ? Que veut dire passer le terme d’une vie ? Notre finitude comporte en son sein la pensée de la mort. C’est pour cette raison qu’on dit et qu’on pense que tout homme – y compris un centenaire – meurt avant l’âge, qu’il disparaît prématurément. Sénèque décrit l’imminence absolue de la mort, cette imminence de tous les instants. Pour lui, il est vain de différer : « Nous passons notre vie entière sous le masque dans une simagrée qui est continuelle. Même la simplicité à laquelle nous parvenons parfois dans l’âge est un renouvellement sauvage qu’il nous faut, avec beaucoup de peine, acquérir. » Vivre pleinement sa vieillesse comme si la vie continuait comme avant, est-ce une offense à notre condition d’humain ? Commencer sa « vraie » vie à un âge que peu de personnes atteignent est le signe désespéré de la vanité. Que nous reste-t-il à faire ? Seulement et uniquement à nous préparer au passage de la dernière des frontières. Comment la nommer ? Même dans la langue il subsiste du flou. En anglais, il y a to die et to pass away. En français, il est d’usage courant de dire qu’on « disparaît ». La mère de Nathalie Sarraute lui avait répété, dès son enfance, qu’on ne disait pas que quelqu’un disparaissait. Il mourait, un point c’est tout. Elle avait raison. Combien d’enfants ont longtemps recherché des proches de leur famille parce qu’ils avaient « disparu » ?

Les animaux sont solidaires entre eux à l’approche de la mort. Pas nous. Pourquoi ? Dans une réserve du Kenya en 1964, le garde Winter fut chargé d’abattre trois éléphants dans un troupeau de trente. Il décrivit l’enfer qui suivit les premiers coups mortels : « Les éléphants s’ébranlèrent d’un seul coup, tournant en tous sens leurs corps massifs et poussant d’effroyables barrissements. Puis ils tentèrent de relever leurs premiers compagnons morts. » Ils recommencèrent à plusieurs reprises, y compris en brisant leurs propres défenses. Puis le troupeau s’éloigna avant de revenir à nouveau pour recommencer à les mettre debout. En vain. À trois reprises. Puis le « chef » du troupeau se dressa comme s’il « saluait » les morts avant de s’enfoncer avec le reste du troupeau dans la forêt. Sentent-ils venir leur propre mort ? Les plus vieux s’éloignent du troupeau et rejoignent un territoire où certains de leurs aînés sont venus mourir. On a vu des dauphins refuser de s’alimenter après la mort de leur compagnon, des oies se mettre à crier et à se sentir si désorientées qu’elles ne pouvaient plus s’envoler. Des femelles chimpanzés ont été observées après la mort de leur petit dans la forêt. Elles les emmènent avec elles pendant quelques semaines avant de les laisser. Derrida affirmait : oui, les animaux meurent aussi et ont un rapport très signifiant à la mort et au deuil, même s’ils n’ont pas un rapport avec la mort comme telle, et n’en comprennent pas la signification.

 

Il existe – et il existera de plus en plus – ce qu’on nommait autrefois le grand âge. Aujourd’hui, les centenaires sont légion et on évoque le quatrième, voire le cinquième âge.

Des études gériatriques récentes – publiées par la revue Science en juin 2018 – attestent du fait qu’on vieillit moins à partir de sa cent cinquième année et qu’on a moins de risques de mourir à cent cinq ans… qu’à cent, ce que j’ai déjà mentionné plus haut. Une équipe de chercheurs américains et italiens annonce avoir mis en évidence, après une enquête en Italie, ce qu’ils nomment « un plateau dans la mortalité humaine ». L’espérance de vie ne baisse plus à partir d’un âge très avancé et elle se stabilise. Existerait-il une sorte de guichet au-delà duquel on n’éprouve plus les dégâts habituels dus à l’âge ? Ces assertions sont controversées par des spécialistes du très grand âge, comme Jean-Marie Robine, spécialiste du Japon et de la France, qui n’observe pas ce genre de phénomène mais qui relève qu’à partir de cent huit ans, et ce pendant deux ans, la mortalité baisse… pendant deux ans. Comme si la vie longue, très longue, s’accompagnait d’un instinct décuplé de survie.

 

Et pourtant le grand tabou c’est cet âge hors d’âge vécu au mieux comme un retour à l’enfance, au pire comme un impensé. Paul Ricœur n’hésitait pas à dire que le grand âge l’effrayait plus que la mort : « On peut plus facilement arriver à un devoir fraternel avec le devoir mourir, l’avoir à mourir, qu’avec cette caricature d’humanité que peut être le grand âge. Je pense que cela demande un degré supérieur de sagesse d’accepter d’être complètement dépendant comme un enfant, de refaire le cycle complet jusqu’à la vie végétative. Accepter cela pour moi c’est une charge de pensée, d’émotion quasi insupportable. Peut-être qu’après tout c’est une bénédiction car on ne sait pas ce que l’on vit. Je ne me sens pas d’affinités pour le fameux mot qui est pourtant de Platon : “La vie est une méditation de la mort…” La vie est une méditation de la vie. Il faut vivre au jour le jour, il faut vivre comme s’il fallait plier bagage demain mais aussi comme si on avait tout le temps devant soi. Nous avons tous des lendemains incertains mais aussi le même lendemain sur lequel on peut compter. Le soleil se lèvera demain et j’espère que mes yeux s’ouvriront pour le voir. »

Ces propos, recueillis en 1985, datent d’une période où nous ne pensions pas pouvoir atteindre ce fameux grand âge. Aujourd’hui, plus d’un quart des Français pensent pouvoir devenir centenaires. Excès d’optimisme ? Oui, car si le nombre des centenaires a doublé en dix ans et si 200 000 personnes devraient y parvenir en 2060, cela ne concerne que 0,3 % de notre population. Nous vivons un changement de civilisation où notre siècle est, pour la première fois, celui des centenaires. Plus question de les emprisonner uniquement dans des catégories de la vieillesse dépendante ou de la médicalisation. Certains – car l’allongement de la vie peut aller avec la bonne santé, comme l’explique avec brio Michel Allard, qui a inventé le terme de fortitude pour désigner tous ces vieux… en pleine forme – ne se sentent pas vieux, même s’ils se sentent vieillir. « Je n’aimerais pas devenir vieille », me dit Marguerite, cent un ans, dans le couloir de l’EHPAD. « Même s’il y a beaucoup trop de vieux ici, moi je ne suis pas comme les autres », renchérit Jean, dans la salle à manger à l’heure du goûter. Plus on vieillit plus on est étonné de vieillir. Comment faire bonne vieillesse ? Cette expression, forgée par Frédéric Balard, concerne les nonagénaires et les centenaires qui, de plus en plus nombreux, sont heureux de vivre et de bien vivre. On n’en parle jamais assez. Vieillesse et bonheur vont de pair, mais c’est indécent de le crier sur tous les toits. Chez les personnes très âgées, il est intéressant de noter que lorsqu’elles se disent contentes de vivre, c’est parce qu’elles ne se confondent pas avec les autres, la catégorie des vieux, au contraire elles s’en distinguent : justement elles ne sont pas comme « eux ». Des très vieux pas vieux, c’est ainsi qu’ils se perçoivent et qu’ils voient leur victoire sur le temps qui passe. Est-ce à dire qu’il y a plusieurs vieillesses ? Où se situe la frontière entre la « bonne vieillesse » et la « mauvaise vieillesse » ?

 

La mémoire qui fout le camp, la structuration que le temps impose et qui s’en va, le flou de la vie, caractérisent quelquefois ce qu’on nomme le grand âge. J’ai vu ma mère ne plus savoir quel jour on était en quelques mois. Au début, elle s’en voulait et cherchait à s’en souvenir. Puis, assez sagement, elle ne l’a plus souhaité. Elle se repère au soleil, à ses stores qui se baissent automatiquement selon la lumière pour deviner l’heure qu’il est. Ma mère se souvient de sa haute enfance mais pas de la question qu’elle vient de me poser. J’ai appris pas à pas à entrer dans les labyrinthes de sa nouvelle « mémoire ». D’ailleurs, la mienne est-elle « supérieure » à la sienne ? La mémoire – le fait que nous ayons encore une mémoire qui « marche » –constitue-t-elle notre seule carte d’identité ? On demande souvent quand on parle des personnes âgées : a-t-il encore toute sa tête ? Est-on seulement ce qu’on a fait, ce dont on se souvient avoir été ? Quand on oublie qui on a été, de quelle texture était sa propre vie, qui devient-on ? La lente disgrâce de l’esprit – perte de la mémoire immédiate, désordre des associations – ne s’accompagne-t-elle pas d’une recomposition fictionnelle d’une personne, de la personne qui est encore là, quelquefois loin de nous, puis très proche dans des moments de lumière et de vérité ? Vieillir n’est pas forcément se définir, savoir se définir. Dans cette zone grise où le langage peut être en zone libre, les associations d’esprit nombreuses, où l’esprit vagabonde, la personne est là, complètement là, entièrement là, elle appartient au monde, elle est pleinement sujet alors que lentement, mais inexorablement, la société médicale lui dénie le droit de rester une personne en la réduisant au rang de petit enfant irresponsable.

On n’a jamais autant parlé de la maladie d’Alzheimer. Heureusement, depuis quelques années, le discours a changé. De fléau menaçant, elle est devenue une affection, le plus souvent causée par l’âge, qui atteint un million et demi de personnes âgées en France. On a construit dans les EHPAD des unités fermées, on mettait ensemble des personnes qui n’ont pas les mêmes symptômes en leur enlevant leurs capacités de diriger des gestes de leur vie. Le respect qui leur est dû, la mémoire de certains épisodes de leur vie, la langue avec ses accidents, les zones d’autonomie préservées, la connaissance des troubles permettent un nouveau regard sur cette pathologie qui peut être détectée de plus en plus tôt et qui devient progressivement moins « honteuse », même si les prises en charge ne suivent pas la courbe de l’augmentation des cas. Réintégrer dans le discours commun et dans la communauté des aînés celles et ceux qui « ont » Alzheimer est une tâche indispensable pour faire baisser la peur qu’inspire la vieillesse dans des classes d’âge peu ou pas concernées, qui pensent que toute personne âgée est gaga, donc inaccessible. Cela n’empêchera pas les pouvoirs publics de se comporter cyniquement en appliquant le critère de l’âge comme discriminant… pour venir en aide aux populations de plus en plus nombreuses que les démographes nomment les young old (65-74 ans) les old old (75-84 ans) et les oldest old (85 ans et plus). Au Danemark, depuis plusieurs années, des compressions budgétaires conduisent les hôpitaux à refuser les personnes très âgées ; celles et ceux qui ont plus de soixante-dix ans et qui souffrent d’embolies ou d’accidents vasculaires ne peuvent bénéficier des soins appropriés réservés aux plus jeunes. La discrimination par l’âge nommée le « tri de la honte » a provoqué bien des réactions mais, même si elle demeure plus ou moins cachée, elle persiste et rejoint l’idée générale que la vieillesse est un « surplus », une sorte d’« excédent », une poche d’inutilité et d’incapacités. Vieillir, c’est être mis en demeure de ne plus pouvoir faire ce que l’on faisait auparavant, une série de renoncements obligeant à un remaniement des intérêts et des modes d’être. François Mauriac disait que nous vieillissons comme les poires : en devenant mous par endroits, plus durs à d’autres. Il n’avait pas tort. Il serait très facile de composer un livre noir, extrêmement noir, de la vieillesse, avec d’innombrables citations très connues comme celle du général de Gaulle, « la vieillesse, ce naufrage », ou celle de Freud reculant médusé devant « l’horreur de la vieillesse », ce qui ne l’empêcha pas, à plus de quatre-vingts ans, atteint d’un cancer de la mâchoire qui le faisait horriblement souffrir, d’écrire à une amie : « La vie à mon âge n’est pas facile mais le printemps est magnifique et tel est l’amour. » A contrario, on peut affirmer que dégagé des pressions sociales et vaniteuses, l’âge permet de ne plus sans cesse se tourmenter sur ce que l’on vaut, sur ce que l’on va faire de sa vie. Tout est joué. La partie est finie. J’ai fait des choses, j’aimerais bien continuer à vivre mais pas forcément à n’importe quel prix. Cela crée une sorte de solidarité de la vie. Si vous me demandiez quel est mon âge, d’ailleurs, je vous répondrais que je n’en ai pas.

 

Les personnes âgées s’éloignent-elles naturellement d’elles-mêmes ? Il y aurait une sorte de cassure intime. Mes parents ne ressemblent pas à ce que je conserve d’eux dans ma mémoire. Vivant dans un territoire géographique et mental qui se resserre inexorablement, ils sont comme ces dompteurs qui, avec leur cercle de feu, tentent d’éloigner les fauves qui veulent leur bondir dessus. Ils se déprennent de nous, petit à petit habités jour et nuit par cette finitude qui les harasse. Le temps lui-même est mort. Violence d’avoir à entendre le désir (légitime) d’en finir par ceux qui vous ont donné la vie. Séparer. Cloisonner. Se faire des réservoirs d’images. Se souvenir des paroles d’antan. Être dans une écoute d’abandon, lâcher l’idée même de conversation, ce qui ne veut pas dire le non-échange. Grappiller, prendre tout ce qui est possible, se raccrocher aux branches, picorer et puis tout d’un coup des phrases si belles qu’elles vous font tenir pendant des jours. Vous vous en voulez de vous être abandonné à de sombres pensées. Y croire de nouveau alors qu’on sait que la partie est terminée. Et puis ça recommence. Le médecin avait donc raison ? Vous ne le croyez pas. Enroulée à l’intérieur du corps et au bas de la gorge une tristesse infinie, mêlée de révolte idiote, vous tombe dessus. Inutile de fuir. Nulle part où fuir. Vivre au jour le jour.

 

« Prenez la vie à petites doses – ne regardez jamais plus loin que le déjeuner ou le dîner. » Wittgenstein

 

J’écoute pour la énième fois la chanson de Brigitte Fontaine :

« J’exhibai ma carte senior

Sous les yeux goguenards des porcs

Qui partirent d’un rire obscène

Vers ma silhouette de sirène

Je suis vieille et je vous encule

Avec mon look de libellule

Je suis vieille et je vais crever

Un petit détail oublié

Partout c’est la prohibition

Alcool à la télévision

Papiers clopes manque de fric

Et vieillir dans les lieux publics

Partout c’est la prohibition

Parole écrit fornication

Foutre interdit à soixante ans

Ou scandale et ricanements

Les malades sont prohibés

On les jette dans les fossés

À moins qu’ils n’apportent du blé

De la tune aux plus fortunés

Les vieux sont jetés aux orties

À l’asile aux châteaux d’oubli

Voici ce qui m’attend demain

Si jamais je perds mon chemin

Je suis vieille et je vous encule

Avec mon look de libellule

Je suis vieille sans foi ni loi

Si je meurs ce sera de joie. »

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