La Voyageuse de nuit
L'expérience de l'âge
« Il faut réserver une arrière-boutique toute nôtre,
toute franche, en laquelle nous établissons notre vraie
liberté et principale retraite et solitude. »
MONTAIGNE
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C’était au début 2015. Après bien des difficultés en raison de ses voyages à travers le monde, de ses conférences en Europe et de ses diverses sollicitations, j’ai pu enfin décrocher un rendez-vous avec celui qui fut l’un des premiers à s’intéresser à la vieillesse en tant qu’expérience lorsqu’il était jeune et qui devient lui-même à la fois objet et sujet de sa recherche. Il n’en revient pas et ne se voit pas, ne se vit pas comme vieux, même s’il ne cache pas son âge. Il me donne rendez-vous dans son tout petit bureau, dans une rue calme du 13e arrondissement, que lui octroie le CNRS en tant que professeur émérite. Avant, bien longtemps avant, il donnait rendez-vous à ses étudiants – dont j’avais la chance d’être – dans son appartement pour des conversations enflammées qui pouvaient durer toute la soirée. Celui qu’on appelle l’inventeur de la pensée complexe n’a plus d’appartement à Paris – la ville est devenue trop chère pour les jeunes mais aussi pour les vieux – et il a décidé de s’installer à Montpellier. Ce jour-là, il est vêtu d’une chemise rose indienne, porte son gri-gri autour du cou, que je lui connais depuis des décennies, et semble d’une humeur badine. Je lui lis ce fragment du Temps retrouvé :
« Ils n’étaient pas des vieillards mais des jeunes gens de dix-huit ans extrêmement fanés. »
Il ne se sent pas du tout « fané », mais plutôt vert, et me balance cette phrase de Picasso : « On met très longtemps à être jeune. »
C’est son programme depuis des lustres. Peut-être est-ce parce qu’il a perdu sa mère très jeune, et qu’il s’est senti vieux lors de son adolescence, qu’Edgar Morin a décidé de rompre avec sa mélancolie de jeunesse dès son engagement dans la Résistance. Lui a décidé de manière obsessionnelle de garder ses aspirations d’adolescence, de ne pas « s’adultérer ». Ce fut son leitmotiv, il l’a théorisé et maintenant, depuis des années, il le vit. Il perçoit en lui des signes de dégradation physique – il éprouve de plus en plus de difficultés à marcher et s’est résolu à l’achat d’une canne spécialement ouvragée, une canne super rock – il déplore des pertes de mémoire qui ne l’empêchent pas de réciter par cœur du Baudelaire ou du Hugo pendant une demi-heure –, il dit ne pas se ménager mais, par contre, reconnaît que, de temps en temps, il « s’économise ». Il sait qu’il possède des forces incommensurables, mais qui vont s’étioler. Alors il « utilise » son temps pour ce qui lui plaît le plus : les lectures, les voyages, l’amour, l’amitié. Ses facultés d’être, observe-t-il, ne cessent de s’amplifier. Il n’y peut rien, il le constate avec délice. Il dit qu’il apprend sans cesse de l’expérience de l’âge tout en percevant un certain détachement. Il s’émerveille sans cesse de la vie, des petits bonheurs qu’elle procure, dont il jouit comme un épicurien, et qu’il a plaisir à faire partager. Le voir est un enchantement car il vous fait participer à ce banquet de la vie : la stridence d’un pépiement d’oiseau, le bleu du ciel, une poêlée de cèpes, le café au soleil, les gestes d’un enfant qui joue à la marelle dans le square. Cette intensité provient-elle du fait qu’il ait eu le courage de risquer sa vie, jeune, pendant la Résistance ? Celles et ceux qui ont vécu la guerre ne perçoivent pas l’avenir comme nous les baby-boomers. L’âge est aussi une expérience collective et générationnelle. Edgar le sait bien : lors de ses premières enquêtes sur le terrain, en Bretagne, à Plozevet, en 1967, il a rencontré des vieux qui avaient fait la guerre de 14, connu l’habitat sans eau ni électricité et se souvenaient de l’arrivée des premières automobiles dans leur région. Ils avaient vécu le temps des lampes à huile et, sur le tard, ont vu à la télévision les hommes débarquer sur la Lune. Devenir vieux est naturel pour eux. Avoir des conflits avec ses enfants pour la propriété aussi, se sentir exclus progressivement de la vie communale puis de la vie familiale était leur lot à tous, pas de raison donc de se révolter.
En ville, par contre, cette même génération s’est révoltée contre la vieillesse. Elle avait en horreur le spectacle de ses parents ratatinés dans leurs costumes noirs qui ne descendaient plus l’escalier parce qu’il n’y avait pas d’ascenseur et qui s’éteignaient lentement. Elle s’est mise à croire que, certes, elle ne pouvait pas échapper à la mort mais à la vieillesse, si. Vaincre la vieillesse, oui cela ils le pourraient, ils sauraient le faire. Si on ne voulait pas vieillir, eh bien on le pouvait. Ils ne fuyaient pas l’échéance finale mais ils voulaient mourir le plus tard possible en ne cessant jamais d’exister. Je me souviens qu’on employait alors à l’époque le verbe « dételer ». Les vieux ne voulaient pas dételer. Aujourd’hui, on se bat pour la retraite à taux plein le plus tôt possible – et qui pourrait s’en plaindre ? – mais en même temps on exclut de plus en plus violemment du cœur des villes, de toute idée de responsabilité et d’activités plusieurs classes d’âge qu’on juge dolentes, dormantes, voire irrécupérables. Qui va nous faire croire que l’inactivité serait devenue un privilège ?
Notre attitude vis-à-vis de la vieillesse constitue un des sujets principaux de la force de notre civilisation. Reculer la mort, adoucir la vieillesse, réintégrer cette classe d’âge, autrefois respectée dans le contrat social, est une nécessité.
Edgar a décidé de demeurer ce qu’il nomme un « jeune vieux ». De vivre comme il l’entend, de tomber amoureux à quatre-vingt-seize ans et d’épouser sa dulcinée, de travailler tout le temps, de lire une partie de la nuit, de porter encore des chemises indiennes, de nager dans l’océan, de préparer des petits plats mijotés, de s’émerveiller d’un lever de soleil, de faire la route des alpages avec les bergers au début du printemps, d’amuser ses amis en inventant des blagues, d’imiter les grands de ce monde, de continuer à danser la samba, d’apprendre chaque jour une nouvelle poésie, de faire un nouveau livre tous les six mois, de redevenir professeur…
Auprès de lui, j’ai l’air d’une vieille. Une vraie.
Cela fait plus de huit mois que mon ophtalmologue m’a prescrit un examen un peu compliqué dont je redoute les conséquences. Après avoir longtemps procrastiné, je suis enfin dans une salle d’attente peuplée uniquement de personnes que je trouve très âgées. Une jeune fille m’installe devant un écran avec un graphique et un crayon. Je dois répondre à toute une batterie de questions face à des images de constellation. Je panique. Un voile obscur me tombe dessus. Autour de moi tout le monde remplit le questionnaire avec calme. Plus les questions s’affinent plus je tremble. J’en conclus que, contrairement aux apparences, de toutes les personnes ici présentes, c’est moi la plus âgée.
Il y a des gens qui sont imbus d’eux-mêmes pour l’unique raison qu’ils sont vieux. Alors ils se regroupent. Ils vivent dans des camps retranchés, avec des vigiles pour les protéger, loin des jeunes qui pourraient les faire pâlir de jalousie, leur faire penser qu’eux aussi ont été jeunes en leur temps. Ils font des exercices physiques pour nier ce qu’ils sont, repoussent leurs limites, évacuent toute idée de mortalité et, si l’un d’eux tombe gravement malade, il est immédiatement évacué. Pas question d’être mourant, l’idée même de cimetière est bannie. C’est le recyclage de l’identique, la vie avec ses semblables, la vie entre soi, rehaussée par des spots publicitaires où sont montrés des papys bronzés plongeant au fond de la piscine en reluquant des seniorettes botoxées. La vie rêvée.
La première ville, Sun City, fut réalisée en 1960 dans l’Arizona par un entrepreneur qui a aussi (est-ce un hasard ?) construit les camps d’internement pour Japonais pendant la Seconde Guerre mondiale. Elle rencontra tout de suite un succès fou. Âge minimum : cinquante-cinq ans. Âge moyen : soixante-dix-huit. Coût élevé. Sécurité, détente sont les deux principaux slogans. Ils ont attiré 99 % de Blancs venus de tout le pays. Aujourd’hui le modèle s’est multiplié en Amérique, et les villes se construisent le plus souvent à côté de parcs de loisirs. Sécurisation, privatisation, communautarisation. La réglementation précise que la présence des enfants n’est pas souhaitable et que les jeunes n’y sont tolérés que s’ils rendent des services ou viennent (rapidement) visiter leurs parents. Golfs, piscines, centres de sport, supermarchés, les quarante mille résidents n’ont guère le temps de s’ennuyer. Trente pour cent des Américains vivront dans cinquante ans dans ce genre de résidence. Ces réserves pour cheveux blancs à peau blanche gagneront-elles l’Occident ?
Où vivrai-je quand je serai très vieille ? Avec mon amoureux ? Avec des amis ? Seule ?
Boris Vian était un visionnaire. Dans L’Arrache-cœur son héros, Jacquemort, arrive dans un village où se tient… une foire aux vieux. Le maquignon municipal évalue le prix des vieilles et des vieux selon leur poids, leurs rides, leur état de dégradation, au grand bonheur des villageois petits et grands qui demandent de constater leur état de visu pour faire baisser leur prix. L’un déboutonne son pantalon, l’autre ouvre la bouche pendant que des enfants en font courir d’autres tout en les rouant de coups jusqu’à leur chute. La foire aux vieux est une fête fort prisée où l’on s’amuse beaucoup. Jacquemort est le seul à s’en indigner. Ça ne vous fait pas honte, demande-t-il aux villageois pendant que les enchères continuent de plus belle. En guise de réponse, il reçoit un coup de poing qui lui fend les lèvres. Le goût du sang dans la bouche, il quitte le village en chancelant.
En Argentine on a d’autres mœurs, si l’on en croit Jorge Luis Borges qui, dans sa merveilleuse nouvelle intitulée L’Aïeule, évoque cette très vieille dame centenaire célébrée par sa famille et par ses amis qui l’entouraient sans la contrarier, lui laissant croire, à elle qui vivait dans un demi-rêve, que le temps n’avait pas passé pour elle. Regard clair et serein, sourire aux lèvres, elle palpait tous les jours ses bégonias dont l’humble vie silencieuse ressemblait à la sienne. Elle s’appelait Madame Jáuregui. Croire qu’elle passa les dernières années de son existence dans un chaos tranquille serait une bêtise, dit Borges. Pour chacun d’entre nous le présent est le même, le bonheur à le vivre identique. Ce présent nous ne le comptons peut-être pas de la même façon que Madame Jáuregui, mais nous le partageons de la même manière. Ne soyons pas les apothicaires dédaigneux de celles et ceux qui ne vivent plus au même rythme. Pensons à Madame Jáuregui, car « c’est ce présent que nous franchissons chaque matin avant de nous réveiller et chaque soir avant de nous endormir. Nous sommes la vieille dame chaque jour à deux reprises ».
Dans la Bible la vieillesse est un perpétuel recommencement, une promesse. Elle n’est ni état ni catégorie mais personne et histoire. Songeons à Mathusalem qui s’éteignit à neuf cent soixante-neuf ans, Noé neuf cent cinquante, Adam neuf cent trente. Abraham a noué l’alliance avec Dieu à l’âge de quatre-vingt-onze ans. Sarah a accouché d’un fils à quatre-vingt-dix ans, elle est morte à cent vingt-sept, Abraham à cent soixante-quinze. Sept des plus grands patriarches ont vécu plus de cent ans. Il faudra attendre… le déluge pour que Dieu limite la vie d’abord à cent vingt années, puis à quatre-vingts. La vieillesse résonne comme espérance infinie, accomplissement, élection. Elle est achèvement parce qu’en elle se déploient toutes les potentialités de la vie.
L’expérience de l’âge peut, en effet, donner encore plus le goût à vivre. Et ce, depuis l’Antiquité. Phérès, dans Alceste d’Euripide, à qui son fils propose de mourir à sa place en raison de son vieil âge, lui répond : « Je te dispense de mourir pour moi tel que tu me vois et je me dispense de la réciproque, voilà tout. Tu te plais à voir le jour ? Et ton père, crois-tu qu’il ne s’y plaise pas ? Ma foi je fais mes calculs : long est le temps que je passerai sous la terre et courte est la vie sur terre, elle n’en est pas moins douce… si la vie est chère, elle est chère à tout le monde. » Euripide le précise : pas de priorité au guichet du Trépas : ni la richesse ni la jeunesse ne valent pour le prince d’outre-tombe qui apprécie la force et le courage de celles et ceux qui savent l’éloigner.
Dans la rue, l’autre jour, en plein midi, j’aperçois de loin une silhouette qui ressemble à une fleur dont les pétales seraient si ouverts et si lourds qu’elle en est toute penchée. Je m’approche. Une très vieille dame tient avec ses deux mains le poteau en fer du feu rouge et s’y agrippe pour ne pas tomber. Sa tête est inclinée et ses cheveux blancs lui forment comme un collier. Je lui demande si je peux l’aider. Elle est incapable de me répondre, comme de bouger. Je décide de rester à côté d’elle. Un quart d’heure plus tard, un jeune homme musclé en blouse blanche vient la chercher et me dit : « Tous les jours elle me réclame son instant de liberté. » Elle repart dans ses bras.
« Attendons, voyons, faisons ce qu’on peut, on ne peut pas non plus tout faire. Il faut bien se garder aussi de cette sagesse de l’âge qui est un peu stupide. Il faut rester dans la mémoire de son corps jeune, infatigable, disponible, politique : et l’esprit alors vous le rend bien. Donc il faut rester politique finalement. » Pierre Guyotat, Divers
On fait le plus souvent l’expérience de l’âge par l’amer constat de ce qui nous manque : perte de mémoire – quand je cherche un nom je me résous maintenant à ouvrir mon portable – perte de souffle – fini le jogging quotidien matinal – perte de croyance en mes capacités – j’ai si peur de ne pas être à la hauteur de ce que je voudrais entreprendre que je préfère sans cesse différer. Vieillir, est-ce nier, avec obstination et optimisme, ce moins qui nous affecte ? La « prise d’âge » se traduit ainsi par une succession de renoncements, en apparence anodins et minuscules, qui forment une trame de non-vouloir qui nous entrave et nous affaiblit contre notre gré. Cela se passe insidieusement, passivement. On est renvoyé à son âge, qu’on le veuille ou non.
Vieillir, est-ce accepter de perdre petit à petit le bénéfice de l’attention des autres ? Ce sont les autres qui nous décrètent vieux, ou nous-mêmes qui décidons que nous le sommes devenus ? La socialisation façonne toujours l’intimité la plus secrète de l’homme.
On peut aussi s’éloigner à petits pas en décidant de s’effacer alors même qu’on a vécu dans le tournoiement du monde, entouré par l’admiration et le respect. Claude Régy répétait souvent que très jeune il se sentait vieux. Vieux, moche, pas à la mode. Ça lui causait des ennuis, il en souffrait et n’arrivait pas, à son désespoir, à séduire. Puis, après la trentaine, tout d’un coup, il s’est senti désiré à la fois dans son métier et dans ses amours. Il est enfin devenu jeune. Et il l’est resté jusqu’à quatre-vingt-dix ans. L’auteur du Régal pour les vautours, l’un des plus grands metteurs en scène de théâtre, était aussi un philosophe du temps et un penseur de son propre devenir. Attiré par la biologie cellulaire et connaisseur des théories selon lesquelles nous mourons en permanence pour nous régénérer, il s’est appliqué à lui-même sa propre grille de fin de partie. Il a vécu comme un jeune homme jusqu’à cet âge qu’on dit vénérable, ne ménageant ni sa peine, ni ses déplacements, ni son intensité de recherches. Et puis, un jour, il a dit stop. Je me souviens de son sourire lorsque, essoufflée, je parvenais en haut de son immeuble dans son appartement. « Encore un étage si vous voulez un café. » Tous ses amis l’enjoignaient de quitter cet endroit… plus de son âge. Il n’en avait que faire et continuait à vivre comme s’il avait trente ans ou presque.
Un jour, alors qu’il était en résidence au Japon et qu’il vivait au milieu de champs de thé, donnant une ou deux fois par mois des représentations dans un petit théâtre en bois, il me confia qu’il allait bientôt tout arrêter. Il n’en revenait pas lui-même d’avoir tant travaillé. Par contre ce qu’il savait c’est qu’il avait deux, trois spectacles encore à créer ; et puis ce serait fini. Je ne l’ai pas cru. Personne ne l’a cru. Pourtant il le répétait. J’ai eu la chance d’être autorisée à voir le filage de ce qui s’avérera le dernier spectacle, Rêve et folie, adapté de Georg Trakl : dans le noir tel un chaman il dirigeait, il nous conduisait dans le tremblement du souffle, souffle de l’acteur, souffle du texte poétique, vertige vers l’ineffable. Il n’était pas content, ne se disait pas prêt pour la première le lendemain, inquiet comme un débutant. Heureusement il n’y aura pas d’après, disait-il, goguenard.
Il n’y a pas eu de prochaine fois. Claude a quitté l’appartement, est entré dans une maison où il disait qu’on s’occupait bien de lui. Il s’est éloigné volontairement. Il est mort dans son sommeil, la nuit de Noël. Il avait quatre-vingt-seize ans. Sa sortie du monde impose l’admiration. De lui, je garde l’image d’un jeune homme.
Dans Amour de Michael Haneke, Jean-Louis Trintignant ne veut pas, à la première attaque de sa femme, interprétée magnifiquement par Emmanuelle Riva, se rendre compte que cela va aller de mal en pis. Il fait semblant. Nous tous, dans la même situation, ferions de même. On se raccroche aux moments heureux, on oublie ceux où la personne aimée divague, on ferme les yeux sur l’incapacité du corps à se tenir debout, à se maîtriser. On s’habitue, on s’enferme pour ne pas avoir à subir le regard de réprobation ou le jugement des autres, membres de la famille et amis proches. On entre dans un nouveau monde, tissé d’une complicité désespérée avec l’être aimé. On vit à son rythme, on apprend à parler cette langue de sons inarticulés comme si c’était la vraie. On ne veut plus être aidé. D’ailleurs, personne ne peut vous aider. Ni les infirmières, ni la famille, ni les amis, la musique, oui, peut-être de temps en temps. On ferme les rideaux, puis les volets. Il fait trop clair dehors. À l’intérieur de soi c’est la nuit. La mort ne vient pas assez vite. Autant la provoquer.
« Tu viens d’avoir quatre-vingt-deux ans. Tu as rapetissé de six centimètres, tu ne pèses que quarante-cinq kilos, et tu es toujours belle, gracieuse et désirable. Cela fait cinquante-huit ans que nous vivons ensemble et je t’aime plus que jamais. Je porte de nouveau au creux de ma poitrine un vide dévorant que seule comble la chaleur de ton corps contre le mien. » Ainsi commence le récit d’André Gorz, Lettre à D, qui fut publié quelques mois avant le suicide de Gorz et de sa femme. Doreen était atteinte d’une maladie incurable et André, grand intellectuel, auteur de livres importants et visionnaires, ne voulait pas lui survivre. « Je ne veux pas assister à ta crémation ; je ne veux pas recevoir un bocal avec tes cendres… je guette ton souffle, ma main t’effleure. Nous aimerions chacun ne pas avoir à survivre à la mort de l’autre. Nous nous sommes souvent dit que, si par impossible, nous avions une seconde vie, nous voudrions la passer ensemble. » On les retrouvera au matin dans la chambre d’un hôtel parisien la main dans la main, endormis pour l’éternité. Ils avaient chacun quatre-vingt-deux ans.
Dans La Ballade de Narayama de Kinoshita, contrairement à la version ultérieure d’Imamura qu’il qualifiera de « pornographique », le jeune veuf contraint d’accompagner son aïeule dans la montagne pour y mourir est en proie aux angoisses ; s’il laisse sa mère là-bas, de l’autre côté du monde, c’est pour sacrifier à la tradition et parce qu’il ne peut pas revenir avec elle au village. La Ballade de Narayama est une légende. Les deux films nous touchent aujourd’hui au plus profond. Ils posent la question de la responsabilité de la communauté des hommes face à la vieillesse. Dans ce village, si l’un naît, un autre doit mourir.
Chez les Inuits la coutume voulait que les vieilles et les vieux soient abandonnés sur la banquise avec quelques vivres jusqu’à ce que mort s’ensuive. Les personnes se sentant mourir désignent une femme enceinte – aujourd’hui encore alors qu’ils sont christianisés – pour se réincarner dans l’enfant qu’elle porte, à qui sera donné leur nom. Celle ou celui qui meurt pense qu’il ne va pas mourir puisqu’il va se réincarner dans l’enfant qui va naître. Les Inuits sont indifférents au sexe de leurs enfants car chaque enfant qui naît est un mort qui est vivant.
Entendu dans un café presque désert d’une ville balnéaire en plein hiver, un samedi à l’heure du déjeuner, une conversation entre une fille et sa mère. Attablées devant un croque-monsieur frites, la fille tente de persuader sa mère d’accepter qu’elle lui fête dans ce même café son anniversaire avec quelques copines pour, dit-elle, « marquer le coup à l’heure de l’apéro ». La mère se défend. La fille insiste. La mère lui cloue le bec en lui assénant : « Écoute, quatre-vingt-onze ans, c’est pas bien intéressant, attendons mes quatre-vingt-quinze, on avisera. » La fille, muette, baisse la tête.
Le jour de ses quatre-vingt-dix ans, au cours d’une cérémonie amicale à l’Académie française, l’un de nos plus grands maîtres du devenir des civilisations, Claude Lévi-Strauss, a improvisé un discours sur son expérience de l’âge, retranscrit par Roger-Pol Droit avec l’aval de l’intéressé : « Dans ce grand âge que je ne pensais pas atteindre, et qui constitue une des plus grandes surprises de mon existence, j’ai le sentiment d’être comme un hologramme brisé. Cet hologramme ne possède plus son unité entière et cependant, comme dans tout hologramme, chaque partie restante conserve une image et une représentation complète du tout. Ainsi y a-t-il aujourd’hui pour moi un moi réel, qui n’est plus que le quart ou la moitié d’un homme, et un moi virtuel qui conserve encore vive une idée du tout. Le moi virtuel dresse un projet de livre, commence à en organiser les chapitres et dit au moi réel : “C’est à toi de continuer.” Et le moi réel, qui ne peut plus, dit au moi virtuel : “C’est ton affaire. C’est toi seul qui vois la totalité.” »
La vieillesse est-elle le prix à payer pour avoir connu les beautés de la vie ?
Cette idée du supplément encombre nos imaginaires. Comme si nous devions payer ce plus par du moins. Moins de désir, moins de possibilités, moins d’avenir. Que faire de la joie de vivre qui perdure ? Pourquoi faudrait-il s’en sentir coupable ?
Dans cette dépossession involontaire d’une partie de nous-mêmes, la sexualité peut jouer un grand rôle. Si l’on parle avec moins de tabous aujourd’hui de la ménopause qui – contrairement à certaines sociétés traditionnelles, par exemple africaines, où elle devient une force – est encore perçue en Occident comme une perte, le silence autour de l’andropause perdure, malgré quelques témoignages littéraires majeurs comme celui de Romain Gary. Au-delà de cette limite votre ticket n’est plus valable, publié en 1975, se révèle d’une sincérité et d’une crudité revigorantes. Seul Gary pouvait aborder avec autant d’humour et de révolte la déroute de l’érection quand l’âge ralentit vos moyens. Le narrateur a soixante ans, la personne aimée trente-sept de moins. La lente descente aux enfers du narrateur pour rester « à la hauteur » de ses performances sexuelles antérieures nous est narrée avec un luxe de détails. La vieillesse, ce serait donc cette zone crépusculaire de l’impuissance sexuelle ? Ou de l’impuissance tout court ?
C’est aussi de perte de virilité qu’il s’agit chez J. M. Coetzee dans plusieurs de ses romans, et notamment dans L’Homme ralenti. Le narrateur va subir l’expérience de l’âge par accident, soudainement : Paul, un jeune retraité en pleine forme, fait comme chaque matin sa promenade à vélo et, alors qu’il est en train de pédaler tranquillement, une voiture vient le faucher. Il se réveille à l’hôpital et lui qui se prenait pour un homme bien sous tous rapports, en bonne santé, dans la force de l’âge, se voit soudain traité comme un vieux, un sacré vieux, un vieux schnoque. Certes, il sait bien qu’il doit réparer son corps très abîmé par l’accident, mais il n’en a ni la volonté ni l’envie, tant il est emporté par cette découverte soudaine de l’expérience de son âge, de la vérité de son âge, auquel il n’avait jamais réfléchi. L’homme qu’il était n’est plus qu’un souvenir, et un souvenir qui s’estompe à toute vitesse. Il sent qu’il a encore une âme dont la vie n’est pas diminuée mais, pour le reste, il a l’impression de ne plus être qu’un sac d’os et de sang qu’il est obligé de trimbaler. L’expérience de la vieillesse l’a dévasté à tout jamais, emportant avec elle tout espoir de goût du futur. C’est aussi, et d’abord, dans son corps que le prince de Salina, dans Le Guépard de Tomasi di Lampedusa, sent sa vitalité s’enfuir, sa volonté de vivre diminuer constamment, lentement mais inéluctablement ; comme ces grains de sable qui s’agrègent entre eux à l’orifice du sablier et qui coulent tout de même, la vie sort de lui par de longues vagues pressantes. Il entend littéralement le son intérieur de la vie qui s’écoule hors de lui. Autour de lui personne ne semble s’en apercevoir et ce ne sont pas des choses qu’on avoue facilement. Alors le prince se tait. Le seul qui, peut-être, le pressent, c’est Tancrède qui lui dit un jour : « Toi, mon oncle, tu courtises la mort. » Un constat laissé sans réponse. Maintenant, cette cour est finie. Il suffit d’attendre. Cela se passera un lundi de juillet face à la mer de Palerme. La fin du Guépard est une description minutieuse et prodigieuse de la vieillesse comme diminution inéluctable du réservoir de vie jusqu’à sa complète disparition. Le prince de Salina n’a besoin de personne pour l’avertir du danger suprême. Il le connaît depuis toujours. Sommes-nous toutes et tous comme le prince de Salina ? Possédons-nous ce savoir qui nous indiquerait comment et quand cette hémorragie du temps en nous devient dangereuse ? Cette fatigue vitale apparaît comme l’un des signes précurseurs de notre propre conscience de vieillir. Il n’y a pas de quoi en faire un drame. Jankélévitch affirme qu’il y a un rythme propre à l’existence qui vient de ce vieillissement inévitable, qui est un vieillissement métaphysique. Nous ne pouvons pas ne pas penser notre finitude, nous ne pouvons pas ne pas prendre conscience que les souvenirs encombrent notre mémoire, que le goût pour l’avenir diminue. Nous savons, sans trop vouloir le savoir, où nous en sommes. Comme le dit joliment Jankélévitch, chacun de nous « sait remesurer la piste étalonnée de l’existence, ce qu’il a déjà vécu et ce qui lui reste à vivre ».
Pourtant certains événements, mineurs ou majeurs, déclenchent le plus souvent une prise de conscience qui débouche sur ce que je nomme l’expérience de la vieillesse. La plus banale, celle que bon nombre d’entre nous ont éprouvée, est la date d’anniversaire. Pendant longtemps on ne l’a pas fêté. Jusqu’à la fin de l’Ancien Régime il était d’usage de dire : « Il n’y a d’âge que pour les chevaux. » Puis il est devenu un rite social, une cérémonie familiale. Pas pour tout le monde, comme Michel Tournier qui, le jour de ses soixante-quinze ans, déclarait : « Aujourd’hui, c’est mon anniversaire. Faut-il dire vieil adulte ou jeune vieillard ? je m’en fous. » Simple coquetterie ? Le rappel des ans sonne le plus souvent comme le tocsin dans une continuité apparente d’un temps fluide qu’on aimerait croire immobile. Françoise Giroud note dans son journal qu’elle ferait tout pour échapper à cette augmentation mathématique objective du nombre de ses années. D’ailleurs, elle fait mine de l’oublier ce foutu âge, mais c’est sa famille ou ses amis qui, gentiment, en font une occasion de fête, dont elle se passerait bien… Le jour de ses quatre-vingt-un ans, elle note ironiquement : « J’ai quatre-vingts plus un, comme on dit bac plus un. » Elle aimerait bien inspirer le respect comme on le doit à une dame de son âge mais ne peut le réclamer car, plus elle vieillit, plus elle se sent devenir une vieille dame indigne. Le jour de ses quatre-vingt-trois ans, elle écrit laconiquement : « Pas de quoi pavoiser. Et moi qui pensais que la vieillesse n’arrivait qu’aux autres. » Le couperet est tombé. Le fait est objectif. Rien à contester, encore moins à interpréter. Alors, entre deux dates d’anniversaire, on fait comme si, ou plutôt on vit comme on se sent, libre, désireux d’agir à sa guise, en suivant la pente de ses désirs, niant quelquefois son état de santé, comme Françoise Giroud qui continua jusqu’au bout à travailler comme une forcenée, à ne pas écouter les conseils médicaux, à sortir le soir, même quand elle était fatiguée, et qui ne cessa jamais d’ignorer les signaux que lui adressait son corps. « Que s’est-il passé ? La vie et je suis vieux », dit Aragon. La vie comme un empilement d’années et non comme une sédimentation de vécu. D’abord soi-même et pour soi-même on n’envisage pas de devenir si vieux. Puis, quand cela arrive, et que les années s’accumulent, c’est dans le regard des autres que l’on se sent gêné. Comme si on n’y avait pas droit. Cela semble inimaginable, obscène pour soi, normal et correct quand les autres atteignent un âge qu’on nomme canonique. C’est comme une surprise, un maelström de sensations et de pensées qui arrivent au débotté et non une érosion progressive des capacités, ce qui permettrait de s’y habituer. Et dire que j’ai mis du temps à comprendre la colère de mon père quand, croyant lui faire plaisir, le jour de ses quatre-vingt-dix ans ma mère avait organisé avec la complicité de toute la famille une fête surprise dans un grand restaurant. Ahuri quand il nous a vus tous débarquer, mécontent de ne pas dîner chez lui tranquillement, il a finalement en ronchonnant et en se faisant prier, lors d’un jour qu’il voulait oublier, accepté de tenir un rôle qu’il ne voulait pas endosser. On ne s’habitue jamais à l’âge qu’on a. Ce sont des événements extérieurs qui nous contraignent à l’intégrer : la mort de nos parents est le moment où la plupart d’entre nous réalisons d’abord que nous sommes désormais « en première ligne », avant de faire l’expérience du deuil qui nous enjoint de ne plus tricher désormais, mais de « réaliser » l’âge que nous avons « pour de vrai ». Souvenons-nous de la première phrase de L’Étranger d’Albert Camus : « Aujourd’hui maman est morte. » Puis : « Aujourd’hui maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. » Le narrateur ne sait plus dans quel temps il se trouve. Il est à côté de lui-même. Il fait tout de travers et ne se sent pas triste, pas assez triste pour se comporter comme un fils qui vient de perdre sa mère. La sensation de faute qu’il éprouve à demander un congé à son patron pour l’enterrement, sa réaction de gêne, quand une fille rencontrée à la plage le lendemain de l’enterrement lui demande, quand il se rhabille, pourquoi il porte un brassard et une cravate noire, tout indique au lecteur qu’il ne se sent pas atteint. « J’ai pensé que c’était toujours un dimanche de tiré, que maman était maintenant enterrée, que j’allais reprendre mon travail et que, somme toute, il n’y avait rien de changé. » L’insensibilité à la pensée de la mort de sa mère, après l’assassinat qu’il commet, sera, au tribunal, une des clefs d’explication de son absence de sens moral. Ce ne sera que durant la nuit précédant son exécution, qu’il pourra, pour la première fois depuis longtemps, penser à sa mère et, ainsi, se réapproprier sa propre histoire en comprenant ses fautes. Il ne fait pas bon tricher dans ce genre de situation.
Voir mourir ses parents, c’est ressentir avec plus d’acuité qu’avant sa propre finitude. C’est être désormais « en première ligne ». Cette sensation fera partie désormais de notre expérience. Simone de Beauvoir, dans Une mort très douce, raconte comment, devant l’imminence de la mort de sa mère, elle ne sait plus qui elle est, ni ce qu’elle ressent profondément. Elle tente de se raisonner en se disant qu’après tout sa mère a l’âge de mourir, avant de tomber dans un état de grand désarroi en voyant les souffrances qu’elle est obligée de subir alors qu’il n’y a plus rien à espérer. Elle devient, comme Philip Roth, à présent le père de son père, sa propre mère, imitant ses mimiques, se recroquevillant, son corps entier entre dans une vague de douleur, comme s’il voulait « accompagner » sa mère dans cette ultime étape où elle ne peut plus crier qu’avec une voix d’enfant. Le cycle est clos. Devenir la mère de sa mère jusqu’à l’épuisement ; réaliser la mort de celle qui vous a enfanté permet de se déprendre de soi. « Penser contre soi est souvent fécond, mais ma mère c’est une autre histoire, elle a vécu contre elle-même. » Reste la fille avec ce chemin de révolte que n’a pu emprunter sa mère, la fille qui a su renouer le dialogue brisé depuis l’adolescence, la fille hors protection, la femme exposée à la nuit du Temps. Annie Ernaux raconte dans Une femme comment elle osa écrire en haut d’une page blanche « ma mère est morte ». C’était trois semaines après son inhumation, trois semaines durant lesquelles le jour elle pensait à sa mère : « ce n’est plus la peine de » ou « je n’ai plus besoin de faire ceci ou cela pour elle » et la nuit elle rêvait d’elle, elle qui était morte. Depuis son enterrement, elle pleure n’importe où et n’importe quand, et quand elle fait les gestes du quotidien, elle les fait à l’envers. Être en dessous de la littérature, dit Annie Ernaux, pour raconter ce qu’était sa mère en dehors d’elle. Trouver le bon ordre, l’agencement des choses pour la retrouver vivante, continuer à vivre avec elle dans le temps où elle était dans le monde. Dans les derniers cycles de sa vie Annie a accueilli sa mère chez elle avec ses deux fils. Puis, durant les deux dernières années, la maladie d’Alzheimer a progressé, contraignant la fille à la mettre dans une institution spécialisée. La fille venait la voir chaque jour, sans cesse déchirée entre l’envie de l’emmener chez elle pour ne s’occuper que d’elle et l’incapacité de le faire. Durant ces deux années la fille a fait des heures de voiture sans savoir où elle allait, elle a eu des petits accidents sans en comprendre les raisons. Tout comme elle s’étonne elle-même quelquefois d’éclater de rire, de pleurer aussi beaucoup. Elle est déboussolée. Elle n’est même plus curieuse de connaître l’origine de l’absurdité de certains de ses comportements : ainsi de cette liaison qu’elle accepte avec un homme qui la dégoûte. Le jour de l’enterrement de sa mère les proches tentent de consoler Annie : « On me disait “Ça servait à quoi qu’elle vive dans cet état pendant plusieurs années”. Pour tous il était mieux qu’elle soit morte. C’est une phrase, une certitude que je ne comprends pas. » La mère d’Annie Ernaux mourra huit jours avant Simone de Beauvoir. Quelques mois après sa disparition, Annie Ernaux passe devant la maison où s’est éteinte sa mère et voit de la lumière dans sa chambre. Elle note pour la première fois avec étonnement : « Il y a quelqu’un d’autre à sa place. » J’ai pensé aussi qu’un jour, dans les années 2000, je serais l’une de ces femmes qui attendent le dîner en pliant et dépliant leur serviette. Ici ou autre part. Dans son Journal de deuil, publié à titre posthume, Roland Barthes explique comment sa vie n’est pas pensable sans la présence de sa mère avec qui il a vécu toute sa vie et dont il s’est occupé jusqu’à son dernier souffle. Sa disparition provoque en lui un brouillage généalogique. Lui aussi est devenu le père de sa mère ou plutôt son compagnon, son veuf éploré : il s’étonne, lors de la première nuit après sa disparition, qu’existe l’expression « première nuit de noces » mais pas « première nuit de deuil ». Les six derniers mois il l’a soignée comme un enfant et, maintenant qu’elle n’est plus là, il éprouve l’impression étrange d’avoir perdu sa fille puisqu’il a été sa mère. Il tente cependant de faire face et de remplir ses obligations. Pour se donner du courage il se dit que la vie est devant lui – il a à l’époque soixante-deux ans – et qu’il va se mettre à écrire un roman. Il note aussi cette étrange formulation : « Je suis au milieu de la vie. » Il sent en lui cette capacité de rebond. Il continuera ses cours au Collège de France, écrira dans l’ombre portée de sa mère. Il ne lui survivra que trois ans. Dans son Journal de deuil il raconte qu’il rencontre des gens dont il sait qu’ils vont bientôt mourir. Eux ne le savent pas, mais lui le devine. À son propos, il écrit : « Maintenant que maman est morte je suis acculé à la mort. »
La douleur du vivant. L’impossibilité de considérer la vie comme n’allant plus de soi quand on perd celle qui vous l’a donnée. Comment unir la femme, l’homme qu’on est avec l’enfant qu’on a été ? Comment ne pas s’émietter, rester, en apparence, entier, comment relier l’existence d’avant et celle d’après tout en conservant la sensation de la continuité du monde ?
Il y a quelques années j’ai entretenu une relation mi-amicale mi-amoureuse avec une personne plus jeune que moi. Celle-ci insistait souvent sur le fait que nous avions le même âge – quinze ans nous séparaient – et que soi-disant « je ne faisais pas mon âge » et donc je n’avais pas besoin de l’avouer. Flattée pendant un temps bêtement j’ai suivi cette pente d’avoir une certaine honte de mon âge. Puis, un jour j’ai – à mon plus grand bonheur – « réintégré » mon âge, je me suis retrouvée, je me suis sentie libérée.
Du savoir de posséder un certain âge on peut faire aussi un viatique, voire une morale de vie. La vieillesse peut devenir alors, pour certains, l’expérience de la résignation, le décompte obsessionnel des amoindrissements, l’âge du jamais plus. Simone de Beauvoir dans La Force de l’âge : « Oui, le moment est arrivé de dire Jamais plus ! Ce n’est pas moi qui me détache de mes anciens bonheurs, ce sont eux qui se détachent de moi ; les chemins de montagne se refusent à mes pieds. Jamais je ne m’écroulerai, grisée de fatigue, dans l’odeur du foin… Jamais plus un homme. » Préférant la lucidité clinique et ravageuse de l’« avancée » de l’âge, Simone de Beauvoir refuse toute déploration et la traite en guerrière comme une ennemie qu’il faut combattre sans relâche. Les femmes se montreraient-elles plus courageuses que les hommes face à ce qu’on nomme le fléau de l’âge ? En tout cas elles n’aiment pas les faux-semblants et ne se réfugient pas dans l’illusion qu’elles sauraient en réchapper. De nombreux témoignages évoquent leur tranquille détermination à aborder la camarde. La marquise de Rambouillet mourut à l’âge de soixante-dix-sept ans en 1665. Cela faisait longtemps qu’elle s’était effacée en ayant décidé qu’elle n’existait plus. Pas besoin de faire endosser aux autres les jours que vous n’auriez pas dû vivre. Madame de Montespan savait qu’elle allait bientôt mourir et sa seule crainte était de mourir seule dans son lit. La nuit tombée elle demandait à ses domestiques de la veiller et d’allumer toutes les bougies. Le 27 mai 1707, sachant qu’elle allait vivre ses derniers instants, « elle fit ce qu’elle avait à faire », note le duc de Saint-Simon dans ses Mémoires et, en expirant, elle demanda qu’on ferme ses rideaux après sa mort. Peut-on se connaître si bien qu’on devance soi-même ses derniers instants ? Madame de Staël a, tout au long de son existence, refusé de s’abîmer dans la nostalgie du passé. Elle croyait aux éternels recommencements et était toujours sur le qui-vive, à l’affût de nouvelles aventures. Sa méthode ? Devancer l’âge. D’abord en prenant de nouveaux amants, en étant capable de disparaître pour qu’on la cherche, ne pas écouter celles et ceux qui vous parlent des conséquences néfastes de la « prise d’âge », ne fréquenter que des plus jeunes que soi et se marier avec un homme de vingt-deux ans plus jeune qu’elle. Elle mourra à cinquante et un ans, brutalement. Cinquante ans, c’est l’âge auquel Madame de Sévigné s’est déclarée elle-même vieille ; elle dit à sa fille que ça lui tombe dessus brutalement avec la perte de la croyance en son immortalité. Auparavant, elle le croyait. Elle vivait dans la vie comme un poisson dans l’eau. Et puis patatras, la vieillesse déboule. Comme elle dit, « M’y voilà ». Impossible de s’y soustraire et encore moins d’en reculer l’échéance. Alors elle se terre et prie le ciel que le sort ne l’amène pas trop loin. George Sand, elle, aura le loisir et le plaisir de se voir vieillir et de ne jamais se plaindre. Dans sa correspondance elle décrit minutieusement les conséquences de cette évolution : « On ne revient pas, on passe aussi, on est l’eau qui jase et qui coule. N’est-ce pas assez coulé, assez jasé, quand on a reflété de belles choses et qu’on les a aimées et chantées ? On s’ennuierait à continuer, on s’effraierait de recommencer. On vieillit seul, triste et recueilli mais tranquille, toujours tranquille. » Elle ne peut guère plus marcher alors elle peint, de l’aquarelle, mais découvre aussi le tachisme, s’achète un appareil photo, profite de sa petite-fille, sent le bonheur de l’accomplissement de la vie couler dans ses veines. Puis elle se rend compte qu’elle s’affaiblit. Elle le constate sans en faire une affaire. En accord avec elle-même et avec la nature qui l’environne elle se met en paix. À son cousin Oscar elle écrit, le 29 mai 1876, ce qui s’avéra sa dernière lettre : « Nohant est calme et gai. J’en ai vu bien d’autres et puis j’ai fait mon temps et ne m’attriste d’aucune éventualité. Je crois que tout est bien, vivre et mourir c’est mourir et vivre de mieux en mieux. » Colette, elle aussi, célébrera à sa manière l’automne de sa vie. Elle, que l’arthrite empêchait de bouger, au lieu de se plaindre du rétrécissement du monde, fera l’éloge du toit proche. Pas la peine de regretter l’inatteignable lointain. Apprenons à regarder le chardon azuré, la lézarde verte, mais aussi « l’herbe courte d’où s’élèvent, lestés de leur minuscules fruits oblongs, aigrettés d’argent filé, les derniers pissenlits ». Le toucher et l’odorat acquièrent alors une importance particulière et se révèlent pleins de promesses de bonheur. L’art de vieillir devient une seconde nature avec, en prime, les retrouvailles avec les années d’enfance.
Naomi Kawase a été abandonnée à sa naissance et fut accueillie puis élevée par sa grand-mère, Uno. Devenue cinéaste très jeune, Naomi s’acheta une caméra Super 8 et prit comme sujet principal de ses films… sa grand-mère. Elle la filma pendant des décennies, par toutes les saisons, dans toutes les situations. Pour la regarder vieillir. La caméra devient une main exploratoire décrivant par le menu détail les plis, les replis, les interstices, les lentes métamorphoses. Nous sommes conviés pendant des heures et des heures à voir la beauté du travail du temps sur le visage et le corps de sa grand-mère. Naomi ne lui pose pas de questions. À l’exception d’une fois : quand la grand-mère se sent si vieille et si fatiguée qu’elle lui demande de ne plus être sa mère adoptive. Là, Naomi s’emporte et l’agresse : l’âge n’est pas une excuse et encore moins une raison pour abandonner ceux qu’on aime. Naomi continuera à filmer sa grand-mère quand elle perdra la mémoire. Naomi continuera à filmer quand Uno ne la reconnaîtra plus. Uno mourra à l’âge de quatre-vingt-dix-sept ans. Le dernier film que lui consacre Naomi s’intitule Chiri. Par la magie du cinéma, et par sa croyance dans le cinéma, Naomi transfigure la vieillesse, en fait une splendeur, nous offre la présence absence de sa grand-mère en lumière.
« On a le même âge, Montand et moi. S’il a vécu mon vieillissement à ses côtés, moi j’ai vécu son mûrissement à ses côtés. C’est comme ça qu’on dit pour les hommes : ils mûrissent : les mèches blanches s’appellent des mèches argentées. Les rides les butinent alors qu’elles nous enlaidissent. » Quarante ans après la publication de La nostalgie n’est plus ce qu’elle était Simone a encore raison. Rien n’a vraiment changé. Les actrices âgées n’ont plus de rôle à l’écran et la prétendue vieillesse commence pour elles à la fin de la quarantaine. Rares sont leurs confidences, car elles n’ont même pas la possibilité de s’en offusquer tant l’impératif social du « pas montrable » au-delà d’un certain âge est entré dans nos têtes. Même si les hommes peuvent, eux, continuer à jouer les premiers rôles en se faisant passer pour des vétérans sexy, comme l’inoxydable Clint Eastwood, le toujours jeune Sean Connery, ou en écrivant des sketches sur ce sujet, comme Guy Bedos, qui nous fait hurler de rire avec ses soixante ans – cérémonie au cours de laquelle de soi-disant amis lui offrent une canne de randonnée et des chaussettes où sont inscrits ces mots : jambes encore en état de marche, et où il répète : « Je déteste les vieux surtout quand ce sont des vieilles. » On peut voir l’humoriste en boucle sur DailyMotion et constater que la salle croule de rire. Bedos joue sur du velours. Les vieilles sont plus vieilles que les vieux, c’est un cliché si répandu que si vous cherchez pour une femme l’équivalent d’un adjectif positif pour décrire un vieil homme comme celui de vénérable vous aurez bien du mal. Même la langue se dérobe. Pour des femmes qui veulent « durer », on dit qu’elles « s’accrochent » (à quoi ?), qu’elles ne savent pas « raccrocher » (les gants de boxe sur le ring qu’est leur vie ?). Bref, elles inspirent la pitié, sont traitées comme des réprouvées et des malheureuses sans ami ni famille qui oserait leur dire d’aller se cacher. Rares sont celles qui n’abandonnent pas le combat tant leur comportement est jugé déplacé, voire obscène.
Elle, on la voit sur les planches depuis les débuts du TNP. C’est dire, comme elle le souligne elle-même, qu’elle n’a plus d’âge. Elle est tellement star qu’elle ne veut pas que je dévoile son identité. Je salue son courage, elle qui, depuis des décennies, continue à monter sur scène, même si ce sont, quelquefois, dans des « petits théâtres » et pour des « petits rôles ». Pour elle, l’âge est tout sauf un problème. « C’est pas avec ma gueule que je joue, c’est avec ma mémoire, mon amour du texte, mon expérience du métier. S’il faut, pour continuer, qu’un metteur en scène me demande de mettre un sac sur la tête, je le ferai tant je me sentirais insultée par ceux qui me refuseraient des rôles en me rappelant le nombre d’années que j’ai au compteur. » Ses propos, elle me les tenait il y a encore un an. Aujourd’hui, en ce début d’année 2020 où elle me donne rendez-vous chez elle à 17 h 30, la première heure convenable pour boire du champagne, me dit-elle, les choses ont changé. C’est la première année qu’elle n’a pas de projets depuis qu’elle a commencé ce métier. Une pièce ne se monte pas faute de l’accord des ayants-droit et, plus blessant, la reprise dans le privé d’une pièce à succès où elle jouait un rôle remarqué et remarquable se fait sans elle : elle a appris, en lisant le journal, qu’elle était remplacée par la femme du metteur en scène. Elle dit : « Je ne me sens plus bonne à rien. Je suis atteinte de la maladie de la vieillesse. Pourtant j’ai tenu le coup pendant longtemps. Être vieux, c’est une horreur. Être vieille, c’est encore pire. Tout a disparu : les amis, les amants, les endroits où je partais nager seule sont devenus des lieux infréquentables tant il y a de touristes. La solitude est une horreur. Plus personne ne va tomber amoureux d’une vioque comme moi. Et pourtant il n’y a que le sexe et l’amour qui soient les vrais remèdes pour retarder cette maladie de la vieillesse. Alors bien sûr, ce n’est pas crac boum hue, non pas le grand jeu, mais les caresses, le plaisir, la jouissance, oui, on y arrive. J’ai un amoureux intermittent avec qui je ne romps pas mais qui – le pauvre – est en train de perdre la tête. Heureusement il me reste l’amour du théâtre. L’espoir du théâtre. Cette sensation que j’éprouve quand je suis en scène et qui me remplit, cette intensité d’être. Mais tout cela, c’est fini. Qui aujourd’hui va engager une vioque de quatre-vingt-treize ans ? Un jour on m’a dit – c’était à l’occasion de la remise d’un prix prestigieux – l’âge que j’avais. Je n’y pensais jamais. J’étais drôlement bien foutue et ce jour-là j’ai réalisé que, oui, j’avais quatre-vingts ans. J’avais pas la gueule de quatre-vingts ans, mais être vieille c’est être moche. Je me suis toujours sentie moche depuis que je suis petite, mais là j’ai compris que je serais définitivement moche. Alors j’attends. » Elle est là, devant moi, toute habillée de noir, très élégante, une silhouette sexy, une bouche rouge très maquillée, les yeux aussi derrière des lunettes teintées. Elle est splendide. Sa chatte saute sur moi. Elle rit : « Elle veut me rendre jalouse. » On entend de la rue des sirènes de police. L’atmosphère devient mélancolique. Silence. Je prends congé. Sur le pas de la porte je lui demande : « Vous attendez quoi ? » Elle me répond en souriant : « La mort, bien entendu. L’idée que nous soyons mortels m’a toujours enchantée. Ça tarde à venir. »
Une association, l’AAFA, s’est créée il y a deux ans pour alerter l’opinion publique sur l’âgisme que subit de plein fouet la profession d’acteur, et encore plus, d’actrice. À partir de cinquante ans vous n’êtes plus « montrable ». Les actrices nomment ce phénomène le « tunnel des cinquante ». Rares sont celles qui, comme Catherine Deneuve, Isabelle Huppert, Charlotte Rampling, ont su, grâce à une réflexion qu’elles ont engagée depuis longtemps, continuer à jouer des rôles qui ne sont pas de leur… âge. Au e XIX siècle le théâtre, quand vous étiez célèbre, vous protégeait des ravages de l’âge. Vous étiez une jeune première pour toujours. Ainsi de Mademoiselle Mars, qui joua les ingénues jusqu’à un âge avancé. Plus proche de nous, Madeleine Renaud, qui disait en riant qu’elle changeait de rôle tous les dix ans. Elle commença en jeune première pour terminer dans son interprétation bouleversante de Oh les beaux jours de Samuel Beckett. À l’âge de quarante-huit ans, elle créa le rôle d’une jeune cocotte dans Amélie, rôle qu’elle occupa jusqu’à l’âge de soixante ans. Ces femmes remarquables sont des exceptions. Aujourd’hui, et de plus en plus vite, on vous désigne, on vous assigne à ce qu’on voit de vous. Une image, rien qu’une image. Un clic d’image ; une capture d’écran. Et même si les jeunes adorent utiliser sur les autres (pas trop sur eux) l’application qui permet de se voir vieillir, l’apparence sert de viatique aux décideurs du désir qui pensent qu’au-dessus de quarante ans, un visage n’est plus « offrable » à un public toujours plus avide de chair fraîche et de modèles d’identification, d’autant plus nécessaires avec la surconsommation des selfies, qui augmentent l’angoisse de savoir… à qui ressembler. Les hommes sont, encore une fois, plus préservés de ces ravages symboliques. Regardez comment George Clooney a su évoluer depuis une bonne décennie en présenior érotisé, si sexy qu’il pourrait nous convaincre de boire des boissons aphrodisiaques grâce auxquelles nous n’hésiterions pas à le suivre au paradis, sans parler de l’inamovible Clint Eastwood qui traîne sa mélancolique, nonchalante, élégante silhouette et qui fait de son cinéma le miroir de ses propres interrogations sur son statut de très beau mec. Vieux pas vraiment, puisque très beau…
À la télévision aussi, depuis très longtemps, une certaine image de femme lisse, plutôt blonde et jeune, envahit les chaînes. Les présentatrices de météo doivent avoir l’air séduisantes, les journalistes et les productrices d’émissions de plus de cinquante ans ont quasiment déserté les écrans. Les présentateurs et les producteurs, eux, qui ont le même âge et/ou plus, sont toujours là. Les responsables des antennes – souvent des hommes, comme on dit, « dans la force de l’âge » –, recherchent toujours et encore leur part de chair fraîche, uniquement féminine, et, quand ils vous licencient à cause de votre âge, ils prétextent bien sûr d’autres motifs, tout en vous faisant comprendre qu’il était, depuis des lustres, temps pour vous de « décrocher » comme si ce métier était une addiction. Dans les publicités il y eut, il y a cinq ans, une mode, hélas éphémère, tant aux États-Unis qu’en France, dans certains grands journaux – je pense notamment à M le magazine du Monde en novembre 2014, où des modèles âgées, voire très âgées, étaient prises, sans Photoshop, comme héroïnes d’un monde où les rides valaient considération, les marques sur le corps signes d’une vie bien vécue et où vieillesse et beauté faisaient si bon ménage que les annonceurs se sont sentis dépassés par les réactions positives des… plus jeunes comme des autres.
La vague semble s’éloigner malgré quelques épisodes positifs comme le film Gerontophilia de Bruce LaBruce en 2013, où un jeune homme s’éprend dans une maison de retraite d’un monsieur de quatre-vingt-deux ans, ou le blog Advanced Style de Ari Seth Cohen qui met en majesté somptueuse et sexy des seniores, ou encore le photographe Sacha Goldberger qui a pris comme sujet et comme icône… sa grand-mère, qu’il met en situation de superhéroïne dans sa série Mamika. Heureusement, des associations comme celle fondée par Marie-Françoise Fuchs, intitulée malicieusement Old’Up, se battent pour repenser l’avancée en âge et emprunter à d’autres modèles que les nôtres, notamment indiens, en puisant dans ce réservoir de vie contemplative, devenir citoyen du monde, rester engagé dans ce monde, libérer une énergie inconnue au profit d’une maturation intérieure. Ne plus être dans l’avoir et le faire et le refaire pour s’approcher de son être.
Le verbe être. Cette instantanéité du présent à l’intérieur duquel nous vivons. Toutes ces choses nouvelles qui nous parviennent sous le flux de la perception même de vivre. On classe, on range tout ce qui nous parvient sans même s’en rendre compte. On évite les collisions. On sait encore ce qui s’est passé juste avant, on tient aussi l’avenir en garde-fou. Dans la vieillesse, quelquefois, cette notion de temporalité évidente, naturelle, cartésienne s’effondre. Comme tout le monde j’ai des proches qui ont Alzheimer ou la démence sénile. Comme tout le monde, j’ai peur que cela me tombe dessus. Je guette les moindres symptômes. Saurai-je m’en apercevoir ? Qui me le dira ?
Flaubert écrit : « Il faut tout apprendre, depuis parler jusqu’à mourir. »
« Presque tous les jours ma mère me dit qu’elle est prête à mourir. Et puis elle ajoute : Mais je ne veux pas vivre vieille et décrépite sans plus un seul neurone valide…
— Non moi non plus maman je ne veux pas de ça.
— J’ai quel âge ? demande-t-elle une fois de plus.
— Quatre-vingt-quatorze ans.
— Et toi tu as quel âge alors ?
— Soixante-deux.
Elle me dit qu’il ne peut être vrai que son enfant soit devenue si vieille. »
Siri Hustvedt dans Souvenirs de l’avenir parle d’elle, de nous, pour nous, pour notre génération. Nos parents vieillissent de plus en plus longtemps. Saurons-nous leur donner et leur rendre tout ce qu’ils nous ont offert depuis notre naissance ?
On se fait des idées sur la vieillesse. On pense que c’est un âge auquel on peut parvenir grâce aux progrès de la médecine et de l’hygiène. Vrai et faux, car des vieux il y en a toujours eu depuis l’aube de l’humanité. Moins avant, bien évidemment, et nos connaissances sont fragmentaires sur certaines périodes. Il n’y a pas de progression dans l’acceptation de la vieillesse à travers les siècles. Pourquoi au Moyen Âge les vieux étaient-ils considérés comme des moins que rien, alors que dans l’Antiquité, il fallait avoir un âge certain pour prétendre occuper les hautes fonctions ? L’expérience même de la vieillesse a beaucoup oscillé. Ainsi, saviez-vous que Sophocle écrivit sa dernière pièce, Œdipe à Colone, à quatre-vingt-dix ans, Euripide ses Bacchantes et son Iphigénie à Aulis à quatre-vingts ans. Platon termina sa dernière œuvre, Les Lois, peu avant son suicide, à quatre-vingt-un ans. Son contemporain et grand rival Isocrate publia jusqu’à l’âge de quatre-vingt-dix-huit ans. Caton l’ancien vécut jusqu’à quatre-vingt-cinq ans. Parmi les pères de l’Église, saint Augustin vécut jusqu’à soixante-seize ans, Tertullien jusqu’à près de quatre-vingts. Nos Beethoven et Verdi font pâle impression auprès de cette cohorte de post-seniors de l’Antiquité. Chanceux et très résistants, ils étaient aussi beaucoup moins nombreux que nous et ces vieux-là pouvaient être considérés comme des survivants, alors qu’aujourd’hui nous sommes devenus si nombreux que nous inspirons pitié et effroi. En tout cas, ils ont été préservés des dommages causés par le culte de la jeunesse que nous subissons de plein fouet depuis une cinquantaine d’années.
Au haut Moyen Âge Brunehilde dépassera l’âge de quatre-vingts ans. Est-ce un prodige si diabolique qu’il a fallu qu’elle le paye par la peine capitale ? La longévité de cette reine d’Austrasie lui permit, en effet, de jouer un rôle durant les règnes de son époux, de son fils, de ses petits-fils. C’est sous le règne de son arrière-petit-fils qu’elle est livrée à un roi ennemi. Elle sera traitée au moment de sa mort comme si elle avait l’âge d’une jeune fille : attachée à la queue d’un cheval sauvage puis brûlée en place publique. Nombreux sont les auteurs, d’Érasme à du Bellay, sans oublier Rabelais, à évoquer les vieilles femmes avec des sexes qui bâillent, des ventres proéminents, des pouvoirs de sorcière, poussant des glapissements obscènes pour réclamer leur pitance sexuelle. Seul Brantôme, dans La Vie des dames galantes, vante dans son quatrième discours les connaissances érotiques extrêmement raffinées des dames mûres, seules véritables expertes en plaisir.
La Révolution française aura à cœur de rendre un hommage solennel aux vieillards qui auront droit à leur fête nationale. Le 23 octobre 1789 est voté à l’Assemblée le principe d’un secours obligatoire à tout vieillard et l’inscription de ceux-ci dans le grand livre de la bienfaisance nationale. En 1793, honorer la vieillesse devient, officiellement, une vertu civique. Est éradiquée ainsi la charité qui était la manière de traiter la pauvreté du grand âge de l’Ancien Régime. La notion de dette sociale enjoint « d’assister sans travail ceux à qui l’âge et les infirmités ôtent tout moyen de s’y livrer ». Pour les révolutionnaires, la société est le fruit des efforts qui ont été accomplis par les aînés dans le passé. Il faudra attendre la III e République, avec la loi de 1905, pour que cette dette sociale soit concrétisée par une loi : l’assistance obligatoire aux vieillards indigents et, pour la première fois, une large fraction de la population – plus de vingt-deux pour cent – bénéficie de l’aide de la nation.
Il faut distinguer l’histoire des rôles réels de la vieillesse dans la société et sa représentation dans les images sociales. Dans les sociétés chrétiennes médiévales du début des temps modernes jusqu’au XVIII e siècle, la vieillesse n’était pas valorisée. Le vieillard, c’était celui qui avait survécu aux maladies et qui s’était retiré dans tous les sens du terme. Il pouvait être dévot, studieux, ratiocineur. Il était habillé de noir et il méditait sur le sens de la vie. Souvenons-nous des tableaux de Rembrandt. Il peut être aussi malade, avide, pervers, dégager une odeur désagréable, perdre ses dents. Les barbons de Molière – moyenne d’âge cinquante ans – sont ridicules car ils ne veulent pas se retirer du monde et céder leur fortune… Au cours du e XVIII siècle, un basculement se produit et le modèle du noble vieillard, repris de l’Antiquité, surgit. La figure du patriarche perdurera jusqu’au e XIX siècle et Victor Hugo la magnifiera à tout jamais. Dès lors, et curieusement avec des termes similaires, on célèbrera l’enfant, auparavant grand absent, comme on louera la beauté du vieillard, la jouissance de vieillir. Être arrivé à survivre, dépasser les limites devient une distinction que l’on vous envie… « L’un des privilèges de la vieillesse c’est d’avoir, outre son âge, tous les âges. » Se projeter dans l’infini, rejoindre l’arche du temps, s’oublier soi-même pour rejoindre le cosmos, affronter les ténèbres les yeux ouverts, trouver dans le noir les couleurs de l’arc-en-ciel, faire de ses rêves des prophéties, Hugo l’écrit et le vit aussi provoquant encore en nous aujourd’hui une tempête d’énergie noire. La sensualité cosmique serait-elle un don que la nature octroierait aux plus âgés ? De Booz endormi sort un chêne qui va jusqu’au ciel, à ses pieds une femme, le sein nu, est « couchée », l’univers entier participe à la voluptueuse symphonie nocturne. Rarement comme dans ce « Booz endormi » la grandeur du grand âge a été portée à une si haute gloire. La romance de ce patriarche octogénaire avec cette moabite glaneuse conserve de nos jours sa force érotique. Celui qui revendiquait de commencer une carrière à soixante-quatorze ans tint sa promesse : il publie à soixante-quinze ans L’art d’être grand-père et théorise ce qu’il nomme son « mûrissement » en art de vivre. Retour à la sublime innocence première, retour à la raison, retour à la lumière ! « Alors vous êtes fou, grand-père. J’y consens. Tenez, messieurs les forts et messieurs les puissants, défiez-vous de moi, je manque de vengeance… » Indestructible sauvagerie de la beauté du texte de Hugo qui demeure aujourd’hui celui qui s’est aventuré le plus loin dans l’océanique de l’âge.
Et si Victor Hugo avait raison ? Aux vieux et seulement aux vieux ne seraient permis que certains plaisirs ? Par exemple celui de philosopher ?
Dans Qu’est-ce que la philosophie ? de Gilles Deleuze (l’un de ses derniers textes, il se donna la mort en 1995, à l’âge de soixante-dix ans) et de Félix Guattari, tous deux posent la question de la vieillesse comme ouverture au monde : « Peut-être ne peut-on poser la question Qu’est-ce que la philosophie ? que tard, quand vient la vieillesse, et l’heure de parler concrètement… Il y a des cas où la vieillesse donne non pas une éternelle jeunesse mais une souveraine liberté, une nécessité pure où l’on jouit d’un moment de grâce entre la vie et la mort, et où toutes les pièces de la machine se combinent pour envoyer dans l’avenir un trait qui traverse les âges. »
Au e XIX siècle, c’étaient les vieux qui nous gouvernaient parce qu’ils étaient… âgés, riches aussi. Mais être vieux était une condition pour avoir et exercer le pouvoir. Pendant la Restauration le suffrage censitaire fonctionnait certes sur les titres de propriété mais aussi et surtout sur le grand âge. Les éligibles étaient les vieux et les très vieux. Les vieillards continuèrent à faire la loi après 1830 à la Chambre des pairs. Talleyrand raconte à Guizot en 1835 : « Je suis allé hier à la Chambre des pairs… nous n’étions que six et chacun de nous avait plus de quatre-vingts ans. » Thiers avait soixante-seize ans à son départ en 1873. Clemenceau prit le pouvoir à soixante-dix-sept ans, Churchill l’abandonna à quatre-vingt-un, Adenauer à quatre-vingt-sept. Plus près de nous, le général de Gaulle semble être le benjamin quand il se retire à soixante-neuf ans, âge qui, à l’époque, le rangeait pourtant dans la catégorie des vieillards. Depuis l’élection de Nicolas Sarkozy à la présidence de la République l’image du vieux barbon avec de hautes fonctions en politique a pris un coup dans l’aile. L’élection d’Emmanuel Macron a renforcé l’idée dans l’opinion politique qu’il valait mieux être jeune et en bonne santé pour pouvoir et savoir répondre à tout instant à tout type de situation. Jamais pendant la campagne présidentielle l’âge de Macron n’a renvoyé à un manque d’expérience et n’a été perçu comme un handicap. C’eût été encore impensable il y a vingt ans, où la pratique des institutions, la sédimentation des expériences, les parcours lents et imposés de ce métier barraient la route aux trentenaires… Le monde entier nous envie la jeunesse de notre président (même ses adversaires) et cette expérience qu’il a de son statut – qu’on soit d’accord ou pas avec lui – en raison peut-être de son âge et non malgré lui… accentue en France l’omniprésence et l’omnipuissance de la jeunesse… au détriment, hélas, de la vieillesse reléguée, marginalisée, inutilisée parce que jugée inutile.
Heureusement la reine mère, Élisabeth d’Angleterre, veille sur nous. Du haut de ses quatre-vingt-quatorze ans, celle qui a tout traversé, continue à jouer son rôle et à nous rassurer. Elle est une des rares personnes au monde à qui son peuple fête son anniversaire. Véritable icône d’une certaine idée de la sérénité et du goût de vivre, elle veille sur nous les vieux et véhicule malgré elle un message positif aux plus jeunes… Quel est son secret ? manger du cygne ? tordre elle-même le cou des faisans qu’elle a abattus, regarder depuis trente ans tous les soirs la série East Enders avant d’aller prendre son bain avec du savon à l’eau de rose ? À quatre-vingt-neuf ans, elle s’est lancée sur Twitter, à quatre-vingt-douze à Instagram. L’an dernier elle a tancé son fils, accusé d’avoir eu des expériences sexuelles avec une mineure et l’a puni comme s’il était encore un enfant en lui ordonnant de se retirer de la vie publique. Devant Boris Johnson, elle a lu d’une voix monocorde son programme de sortie de l’Europe, sans ciller. Face à la décision de son petit-fils adoré de renoncer à vivre dans son pays, elle n’a peut-être pas dit ce qu’elle pensait mais elle a compris. Peut-être l’enviait-elle d’avoir osé ? Lors de la pandémie, et alors que son Premier ministre était hospitalisé, elle a su trouver – avec concision, empathie et humour – les mots pour remercier l’ensemble des personnels soignants et donner une note d’espoir à ses concitoyens avec naturel et profondeur. Que nous prépare-t-elle comme surprises pour son centenaire ? Enverra-t-elle toujours, quand elle y parviendra, des lettres de vœux signées de son nom, à tous les centenaires de Grande-Bretagne, comme elle en a l’habitude depuis qu’elle est reine ?
Au cours du e XIX siècle on devisait avec gourmandise et curiosité de la mort. On se donnait même rendez-vous pour en parler. À Paris, les célèbres dîners Magny – réservés à la gent masculine, seule George y fut reçue – réunissaient à partir de 1862 les frères Goncourt, Daudet, Zola, Flaubert, Sainte-Beuve, pour en discuter librement. À Helsinki, au début des années 20, au café Kraup, à une table dite citron – le citron est le symbole chinois de la mort – Sibélius avait rendez-vous chaque semaine avec des médecins, des hommes de loi, des poètes… Réhabilitons ce genre de réunions conviviales. Et si on organisait des dîners débat avec prix de la consolation pour le meilleur orateur ? Remarquons qu’au contraire, il est malséant aujourd’hui de parler de son âge et de celui des autres. C’est un sujet qui fâche ou qui entraîne tout de suite des réactions d’apitoiement. Oh ma pauvre tu travailles sur la vieillesse… comme je te plains, mais qui t’y a obligée ? Notre malaise civilisationnel vis-à-vis de l’âge empêche la réflexion et entrave toute idée d’anticipation. Si nous sommes optimistes nous nous disons que nous allons passer tardivement entre les fourches Caudines, si nous sommes pessimistes que de toute façon ça va bien nous tomber dessus, alors ce n’est pas la peine d’y penser. Si prendre des années est une fatalité, savoir vieillir est une possibilité et peut même devenir un art. Devenir vieux pourrait être un privilège, voire un supplément d’âme, à condition bien sûr que la maladie vous épargne. Certes la vieillesse présuppose une acceptation, peut-être un dédoublement de soi-même – se voir autrement que ce qu’on a été –, mais elle passe aussi par le désir intact de vivre, et la joie d’être encore dans le monde. Ce qui est préoccupant aujourd’hui, en cette période charnière où l’espérance de vie croît depuis des années, fabriquant une classe d’âge nouvelle – les oldest old – c’est que la vieillesse soit de plus en plus vécue comme un poids, un danger, une disgrâce.
Je vis d’images sociales. Le vieux c’est l’âge apposé par un « jeune » qui, à partir de là, se voit lui-même « jeune ». Ce mouvement met en marche un racisme : je m’exclus d’une exclusion que je pose et c’est ainsi qu’à mon tour j’exclus et que je consiste… Tu es jeune, tu es vieux, alors tais-toi (attends, débarrasse, n’entre pas, paie plus cher). Il y a un racisme des âges, de tous les âges. Roland Barthes
Certaines, certains décident, de leur vivant, parce qu’ils ont justement fait l’expérience de l’âge et/ou parce que l’échéance approche, de construire ce que je nomme un temple à la vie, à leur vie. Ils éprouvent un sentiment de gratitude – pour reprendre le titre du merveilleux livre d’Oliver Sacks – et une si grande reconnaissance de tout ce qui leur a été donné que la peur de vieillir ne les atteint plus, tant ils sont imprégnés de ce passé qui irrigue leur présent. Ils vivent chaque instant comme si c’était le dernier et leur volonté est tendue vers la recherche des plus petits bonheurs. On les sent invincibles. Ils inspirent l’admiration mais ne souhaitent pas la susciter. Contrairement à certains stoïciens qui faisaient de leurs préceptes un enseignement, eux ne s’appliquent qu’à eux-mêmes ces façons de considérer l’existence. Loin des maîtres penseurs, ils ne prêchent pas, se cachent et font les effarouchés quand on veut leur rendre hommage. Ce sont des amoureuses, des amoureux de la vie et nous en connaissons tous. Certaines ont laissé des traces écrites, comme Françoise Héritier, anthropologue de renom, professeure au Collège de France, qui publia, alors qu’elle se savait condamnée par une maladie auto-immune, Le Sel de la vie puis Au gré des jours. Dans ces journaux de vagabondage poétique, carnets de notes du quotidien, elle consigne toutes ses sources d’émerveillement : les échos des jeux d’enfant dans une cour, l’odeur du foin mouillé sur un champ après l’orage, l’intensité du bleu du ciel par une journée d’hiver, la voix de John Wayne lors d’une rediffusion à la télévision, chanter par cœur en italien le Chant des partisans, écosser les petits pois à plusieurs en bavardant, reprendre son souffle en haut d’une côte à vélo, attendre la chaleur de l’été pour guetter les premières stridences des grillons… la liste est infinie de ses menus plaisirs qui sont aussi les nôtres et dont elle se gorge pour mieux nous les donner, tout en s’en servant comme rempart contre l’inéluctable qui approche. Plaisirs, c’est le titre du dernier opus de Dominique Rolin, qui évoque le grand âge comme une douceur, une libération, une acceptation de soi-même, une nouvelle liberté intérieure, un rendez-vous permanent avec son vrai soi. Elle qui ne s’est jamais aimée scrute dans le miroir avec plaisir le bleu de ses yeux délavés, ses mâchoires proéminentes qui l’ont tant fait souffrir. Elle s’accepte enfin telle qu’elle est. Son présent dorénavant est entièrement dévolu à cette étrange joie : sur-vivre : « Les deux syllabes courtes et veloutées, sexuelles, blanches me rappellent le vol des mouettes au-dessus du bras de mer élargi dans la ville étrangère. » Gratitude, c’est le mot qui vient à l’esprit d’Oliver Sacks, célèbre psychiatre américain qui a inventé une nouvelle approche de la maladie mentale, quand son médecin lui apprend – il a alors quatre-vingts ans – que son cancer lui laisse six mois de répit. Heureux de ne pas être encore mort. Gratitude donc à la vie :
« Me voilà nez à nez avec la mort
Mais je n’en ai pas fini avec la vie. »
Désir mais aussi volonté de parachever son existence. Ne pas se laisser piéger par l’âge, récupérer comme on peut de l’énergie pour éprouver l’impression que recommencer chaque jour à vivre vous tiendra en haleine. Son père – mort à quatre-vingt-quatorze ans – lui avait souvent répété qu’entre quatre-vingts et quatre-vingt-dix ans il avait vécu ses meilleures années. L’approche de la mort est plus vécue comme un combat intéressant intellectuellement que comme une diminution de l’appétit de vivre. Aimer et travailler, telle est sa devise. Sa vie psychique s’approfondit, ses vues sur le monde s’élargissent au lieu de s’amenuiser, son sentiment de la beauté s’aiguise et ses fausses impatiences ne l’encombrent plus. Payer ses dettes à l’égard du monde tout en honorant l’amour et l’amitié, parvenir à un nouveau seuil de sagacité et d’entendement, voilà ce qu’il lui reste à faire : « Je ne peux pas dire que je n’ai pas peur mais le sentiment qui prédomine en moi est un sentiment de gratitude. J’ai aimé et été aimé, j’ai beaucoup reçu et donné beaucoup en retour, j’ai lu et voyagé, pensé et écrit. Je me suis livré à un corps-à-corps avec ce monde. » L’approche de la mort peut, paradoxalement, être un des moyens de jouir de sa vieillesse. Sacks l’affirme : « Je ne considère pas l’âge mûr comme une période vouée au déclin que l’on devrait subir le mieux possible mais comme un moment de plaisir et de liberté, où je suis libéré de l’exigence factice du début, libre d’explorer ce que je souhaite… » Voltaire, lui aussi, qui s’est si souvent plaint de l’approche de sa vieillesse, à partir d’un certain âge, s’en émerveille : à quatre-vingts ans, il note : « Le cœur ne vieillit pas mais il est pénible de loger un dieu dans des ruines… Il est vrai que je suis un peu sourd, un peu aveugle, un peu impotent ; le tout est surmonté de trois ou quatre infirmités abominables : mais rien ne m’ôte l’espérance. »
L’âge peut nous donner de la force. Peut-il nous donner aussi du talent ? Certains artistes, notamment des musiciens, des peintres, des écrivains ont, indéniablement, une « œuvre tardive » qui confine au génie. Il existe assurément un style de la vieillesse qui n’est pas que le résultat des années qui passent mais bien un don implanté chez l’artiste parmi ses autres dons et qui n’éclot que dans le dernier âge. Par exemple, la découverte que fit Titien à la fin de sa vie de la lumière pénétrante ou celles de Rembrandt et de Goya qui, tous deux après la fleur de l’âge, parviennent à rendre visible ce qui est invisible comme s’ils atteignaient une forme de métaphysique. Ou encore Poussin dans son œuvre L’Hiver ou Le Déluge universel, quatrième tableau du cycle des saisons consacré à l’hiver, peint pour le duc de Richelieu, en est une des plus belles illustrations. Cette œuvre ultime a inspiré Rousseau, qui la jugeait « réellement sublime », et Chateaubriand y voyait « l’admirable tremblement du temps ». Encore faut-il, comme il le fait remarquer dans la Vie de Rancé, avoir été un génie auparavant. Ce n’est pas l’âge tout seul qui est une grâce, c’en est la condition pour se permettre une forme d’abandon, une mise à distance des vanités du monde, un lâcher-prise qui autorise une certaine forme de dépassement. Il y a encore trente ans, le travail dit « ultime » des artistes était, au mieux, ignoré, au pire, controversé. Aujourd’hui, ces œuvres peuvent enfin être reconnues comme les plus remarquables, voire les plus novatrices, d’une incroyable modernité, comme en avance sur leur temps. Les Nymphéas ne sont plus de nos jours considérés comme un effet regrettable de la vue déficiente de Monet, l’un des derniers autoportraits de Bonnard – L’Autoportrait dans la glace du cabinet de toilette – comme un chef-d’œuvre de méditation sur le devenir du temps, les papiers découpés de Matisse annonciateurs de nouvelles techniques et non renoncement à l’acte de peindre, les dernières peintures à points de Picabia ont été réévaluées comme témoignant d’une grande liberté formelle. Seul compte alors le plaisir de peindre pour ces artistes qui osent réinventer le vocabulaire pictural. Il existe dans ce retour sur soi à la fin de la vie un besoin de savourer ses propres possessions, son propre accomplissement mais aussi de l’approfondir comme quelque chose de dépassé. D’où ce sentiment de risque que nous éprouvons à les contempler. Le succès rencontré par les expositions montrant les œuvres tardives de Picasso prouve qu’est désormais révolu le temps où l’on pensait que c’était un vieillard sénile obsédé par le sexe qui barbouillait ses fantasmes comme un gâteux sur ses toiles. L’âge devient intensité, plénitude, capacité prophétique de se tenir au seuil. « Souvent les hommes de génie ont annoncé leur fin par des chefs-d’œuvre », disait Chateaubriand. Cette nouvelle manière de regarder l’histoire de l’art, fondée non sur une pseudo-« sagesse » octroyée par le nombre des années, rompt avec ce cliché de l’âge vénérable, de la maîtrise, et met en lumière, au contraire, l’intranquillité qui caractérise les soirs de l’existence, l’absence de compromis, la rage d’être encore vivant. Edward Saïd l’a théorisé dans ce qui fut son dernier séminaire, publié à titre posthume sous le titre Du style tardif. Existe-t-il des qualités spécifiques de la perception et du sens de la forme qui surgiraient lors de la phase ultime de l’existence ? Assurément oui, répond Saïd, qui prend l’exemple des grands génies comme Shakespeare avec La Tempête et Le Conte d’hiver, Beethoven avec les cinq dernières sonates pour piano, la Neuvième Symphonie, les dix derniers quatuors à cordes, sa Missa Solemnis, les dix-sept Bagatelles pour piano qui rompt avec tout ce qu’il sait maîtriser et part en exil dans des terra incognita, ou encore Verdi qui, à la fin de sa vie, compose Othello et Falstaff, deux œuvres desquelles émanent non un esprit de résignation mais un regain d’énergie. C’est l’intransigeance, les efforts douloureux, les contradictions non résolues, la confrontation avec la mort, l’éloignement de l’idée de réussite qui font la marque de ces œuvres tardives qui nous bouleversent par leur accent de vérité tragique.
Il suffit, pour persuader, de contempler les œuvres de Louise Bourgeois, dans les dix dernières années de sa vie : elle est alors nonagénaire – fabrique des œuvres en chiffons, coupe, répare, assemble comme un retour à l’enfance dans l’atelier de sa mère, elle chante beaucoup, écrit des comptines, fait des livres en tissu, consciente de la réactivation de son passé, mais à la recherche de son futur. Elle dit « avoir la réminiscence de ce qui n’a jamais existé ». Elle accepte de « quitter la maison », « de faire ses bagages ». Elle l’éprouve, elle le dit, elle l’écrit : « Je lâche tout, je m’éloigne de moi-même. » Le thème de la maternité revient de manière obsédante. Elle fabrique des têtes avec des bouts d’étoffes rapiécées, certains ont la bouche bâillonnée, impossible pour eux de crier. Elle se figure elle-même face à la décrépitude. Elle vit l’écoulement du temps physiquement et dessine des horloges, des aiguilles qui indiquent les heures. Elle imprime sur des tissus certaines phrases de ses carnets : « obsession ou confusion », « ne t’occupe pas de toi-même, occupe-toi des autres ». Elle qui s’interroge depuis longtemps sur ce qu’elle nomme le monde d’en haut, sur l’évanescent et l’éternel, se laisse déborder par cette vie qui la dépasse, dessine des maternités en s’identifiant aux nourrissons. Celle qui, à l’âge de soixante ans, disait qu’elle se sentait la jeunesse d’une fille de dix-huit ans et voyait la vieillesse comme une bénédiction, notait dans ses carnets : « Actuellement j’aime les gens âgés, parce qu’ils sont modestes et souvent tristes. Ils se débattent parce qu’ils se sentent souvent laids. En fait ils ne sont pas laids, ils sont intéressants comme des arbres qui ont survécu aux tempêtes. » Elle travaillera jusqu’au bout malgré la fatigue, les pertes de mémoire et inventera de nouvelles techniques. Une de ses séries, exécutée deux ans avant sa disparition, s’intitule À l’infini, suite de nœuds, de boucles, d’entrelacs d’où s’échappent une cohorte d’êtres au tout début de leur existence. Je défie quiconque de ne pas être bouleversé en les contemplant.
L’âge comme une possibilité d’être en surplomb de l’existence ?
L’âge comme l’apprentissage du compagnonnage avec l’idée de néant ?
L’avaritia, l’amour immodéré du monde, a été longtemps considérée comme un péché, comme une alliance avec le diable. L’endurcissement contre Dieu nous aurait-il conduits à remplacer la mort par le sentiment de mortalité ? La mort ne s’est-elle pas diluée dans le sentiment même de la vie alors que dans le passé il était le dernier instant ? L’expérience de l’âge au long cours serait-elle pour certains une tentative de poursuivre le vieux rêve de l’immortalité ?
Dans les monothéismes les vieux sont inclus dans la société. Ils ne sont ni en dehors ni en marge. Une société ne saurait se penser comme un tout si l’une des parties restait en dehors. Dans la Bible le Patriarche est à la fois propriétaire des biens qu’il régit, maître du travail qu’il régente et juge des affaires humaines. C’est parce qu’il est parvenu au summum de l’âge qu’il occupe ce statut social privilégié. La vie qui se prolonge, c’est du pouvoir qui s’accumule grâce aux années. La personne âgée atteint à la plénitude de l’humain et s’en trouve vénérée. Elle fait lien entre les générations et les sexes, contrairement à notre société où elle est « sortie » du contrat social, car jugée inutile et dangereuse.
On a beau, si on est pessimiste, penser qu’on est vieux avant l’âge, on a beau le proférer, le répéter, l’expérience du temps, en nous et sur nous, inscrit ses traces psychiques et physiques et dessine une cartographie de cicatrices que, vaille que vaille, nous essayons de masquer. L’altération ou la modification que les années gravent en nous modifient notre définition et notre goût de l’avenir. La sensation de « brûler » son temps sans y prendre garde, cet appétit d’illimité que nous trouvons si normal que nous n’y prêtons pas attention, s’amenuise pour se transformer en volonté de vivre encore, voire de survivre. Cette sorte de langueur est une forme adoucie voire estompée de ce bouillonnement de vivre que nous possédons en partage dès notre naissance. Ce n’est pas forcément un amoindrissement de nous-mêmes, de nos capacités, de nos possibilités – quand on est jeune on se dit souvent que les vieux sont en tout diminués parce que cela nous arrange de le penser – mais c’est un rapport avec l’horizon, la perception d’un quatrième mur, l’absence d’échappatoire qui peut se transformer en domestication de son propre destin. Chateaubriand encore : « Pour moi, tout épris que je puisse être de ma chétive personne, je sais bien que je ne dépasserai pas ma vie. On déterre dans des îles de Norvège quelques urnes gravées ornées de caractères indéchiffrables. À qui appartiennent ces cendres ? Les vents n’en savent rien. » La Vie de Rancé est le dernier texte écrit par Chateaubriand qui fit de la vieillesse, par la grâce de son écriture, un état existentiel et non, comme il le souhaitait, une demi-mort. C’est en le lisant et en le relisant qu’est venu le désir du titre de ce livre, La Voyageuse de nuit : « La vieillesse est une voyageuse de nuit : la terre lui est cachée ; elle ne découvre plus que le ciel. »
Dans la pièce de théâtre de Lars Norén, Poussière, qui met en scène de très vieilles personnes qui sont entre la fin de vie et l’approche de la mort, l’une d’elles s’approche des autres et leur crie : « A-t-on vraiment pris le temps de devenir jeune ? »
C’est une très bonne question, dit l’ami Edgar, qui ajoute en riant : « Je connais beaucoup de petits vieux qui ont la trentaine et qui me donnent le cafard et un certain nombre de nonagénaires qui me donnent la pêche. » Vieillir ce serait donc vivre en sachant ce qui est le plus important pour soi, tout en se projetant dans l’avenir. Ne jamais se sentir « arrêté », dit Simone de Beauvoir dans son livre La Vieillesse. Elle ajoute : « Chaque jeune deviendra, lui aussi, un vieux et la jeunesse, elle aussi, n’a qu’un temps. Tout vieux a été jeune mais tout jeune n’a pas eu, comme chaque vieux, le privilège de mettre à distance les vacarmes du temps qui obstruent l’intensité du présent… » Et si c’était quand même bien d’être vieux ?
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