La Voyageuse de nuit
En guise d'épilogue
« L’homme et la mort ne se rencontrent jamais car
quand il vit, elle n’est pas là et quand elle survient,
c’est lui qui n’est plus. »
ÉPICURE
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Chacun d’entre nous sera vieux un jour ou l’autre. Moi je le suis déjà… Je ne l’ai jamais imaginé quand j’étais jeune. Je me disais que j’allais mourir avant. Le fait d’être mortelle rimait pour moi avec éternelle jeunesse. Puis j’ai constaté, observé et ensuite réalisé que « j’entrais » dans la vieillesse sans joie ni acquiescement (comment se réjouir de la peau qui plisse, des taches qui apparaissent, de son corps qu’on veut de moins en moins montrer), mais sans révolte. Loin des idées de ma mère qui m’avait solennellement annoncé il y a vingt ans qu’elle pensait mettre fin à ses jours quand elle serait trop vieille et qui, heureusement, n’a pas mis ses menaces à exécution, j’ai commencé à « m’accommoder », tout en portant une attention plus soutenue à ma classe d’âge et en trouvant de plus en plus scandaleuse cette stigmatisation dans laquelle on encage toute personne ayant dépassé un certain âge. « On ne sait pas à quel âge commence la vieillesse comme on ne sait pas à quel âge commence la richesse », écrit Pierre Bourdieu. Oui, mais moi je sais que j’y suis et que j’en suis. Et je ne me reconnais pas dans ce que l’on veut que je sois : moins rapide, moins performante, moins utile à la société. Pour autant, je ne me vis pas comme une « notable de la mémoire », une « sachante » ayant des secrets ou des recettes en vertu de l’accumulation des années. Je ne vis pas mon âge comme une raréfaction de mon être, mais comme une vitalité moins impatiente.
J’appelle à une « neutralité » de la vieillesse, pas forcément à une surprotection qui pourrait être lourde à porter, mais à une société qui, loin de la défiance et de la peur qu’elle éprouve, la considérerait comme une valeur forte et active. Ne plus la craindre pour nous permettre de la désirer. Arrêter cette violence qui, de toute part, s’abat sur elle et qui signe aussi l’échec de notre civilisation. Considérer l’âge comme un réservoir de prémices, une possibilité de remplir le monde au lieu de le déserter. Changer la vie, en tout cas changer de définition et de signification de ce que veut dire vivre. Quitter la langue performative économique, qui broie les destins individuels en les rapportant à leurs capacités d’hyperproduction, pour se ressourcer, se saisir, se ressaisir de sa propre existence à tout moment puisque la vie ne veut qu’elle-même et nous indique le chemin du présent.
Un vieux d’aujourd’hui est moins vieux qu’un vieux d’autrefois. On vieillit de mieux en mieux et de moins en moins. C’est une certitude. Ce n’est pas forcément une vérité. « La belle vieillesse est celle qui n’est charge à personne », disait Aristote. Nous nous promettons de ne pas faire subir à nos enfants le poids de nos disgrâces physiques et mentales. Nous prêtons une oreille attentive aux solutions adoptées par des amies plus âgées qui semblent heureuses dans leurs résidences pour seniors, tout en nous disant que ce n’est pas normal d’être conservés et rangés par tranche d’âge. L’idée me heurte d’autant plus que dans plusieurs pays européens, c’est justement la mixité entre les générations qui semble être la meilleure des solutions pour… les jeunes comme pour les vieux. En France, rares mais extrêmement positives sont les maisons de retraite couplées à des jardins d’enfants, contrairement à d’autres pays, comme je l’ai déjà évoqué. Pourquoi, parce qu’on est senior, accepter d’être ségrégué ? Seule une société opulente pourra accueillir autant de vieux. Est-elle prête à répartir équitablement les fruits de la croissance à toutes les classes d’âge ? Manifestement non. Aux vieux est proposée une sorte de « brut » de la vie où ce sont les fruits de leur travail et leurs propres économies qui servent à financer – quand ils le peuvent – le temps d’après le travail. Et moins ils réclameront, mieux ce sera. La légitimité de leur parole est si atteinte qu’elle est inaudible. Et d’ailleurs, ne nous laissons pas embobiner par les pièges de la langue dominante qui veut nous domestiquer et, quelquefois même, nous réduire au silence. « Le senior est au vieux schnoque ce que le malentendant est au sourdingue et le technicien de surface au balayeur : une concession onéreuse », note avec justesse Régis Debray. Depuis, la soi-disant science des vieux ne cesse de faire des progrès : ainsi parle-t-on maintenant de « vieillesse réussie » ainsi que de « vieillissement à succès ». Cela devient un sport de haut niveau que de savoir « manager » la dernière partie de son existence. C’est une activité très onéreuse réservée aux riches occidentaux qui vivent dans les villes. Il leur est demandé de conserver un corps frais, imberbe de cicatrices, sans signe distinctif, un corps qui vive, un corps qui pulse à l’unisson du monde sans accident ni détérioration. L’obsession de la santé parfaite est devenue une forteresse pathogène où la vieillesse est, par essence, déceptive. Ni vieillesse, ni douleur, ni mort. L’instantanéité du présent pur, débarrassé de toute scorie, vise l’éternité niant par là même la finitude de la condition humaine. La peur du sexe s’étant progressivement effacée au cours du siècle dernier et de notre e XXI siècle, la peur de la mort est-elle devenue la vraie peur ? Quand elle est entrée dans nos mentalités, elle s’est installée et reste confinée dans l’endroit le plus obscur où elle demeure enfermée : l’imaginaire, inviolée, inviolable. L’encombrement par « les non-morts » grâce aux soins généralisés va-t-il faire disparaître la notion même de vieillesse ? Le dégoût de souffrir et de s’éteindre lentement autorise l’émergence d’un corps physique qui est aussi un corps fiscal, générateur de nouveaux bénéfices dans un marché qui recherche l’illimité et promet des succédanés d’immortalité. À quand des assurances pour ne pas mourir dans une société qui ne prend pas de risques ?
Je n’ai pas envie de terminer ce livre. Par définition, il est interminable. C’est à chaque lectrice, à chaque lecteur de le continuer à sa façon. Nous sommes tous conviés au même voyage et nous ne savons pas encore comment ni de quelle manière nous allons en affronter le terme. Au départ, je pensais que ce serait un livre intellectuel, regorgeant de citations et d’enquêtes culturelles. Puis je me suis vite rendu compte qu’il s’agissait d’un combat de société. Les mots de Simone de Beauvoir dans La Vieillesse, ouvrage publié il y a cinquante ans, n’ont pas pris une ride : « Cessons de tricher. Le sens de notre vie est en question dans l’avenir qui nous attend ; nous ne savons pas qui nous sommes si nous ignorons qui nous serons : ce vieil homme, cette vieille dame, reconnaissons-nous en eux. Il le faut si nous voulons assumer en sa totalité notre condition humaine. » Il s’agissait aussi d’un combat avec moi-même. Accepter de me voir changer sans avoir pour autant le désir que les autres me voient changée. On vit avec l’image qu’on a de soi. J’ai la chance de vivre avec une personne que j’aime depuis… presque quarante ans. On ne se voit pas vieillir. Je ne vieillis pas ou plutôt j’ai – encore – l’image d’une personne beaucoup plus jeune que je ne le suis. « La vieillesse qui, de toutes les réalités, est celle dont nous gardons le plus longtemps dans la vie une notion abstraite. » Encore et encore, Marcel Proust a raison. Simone de Beauvoir dénonçait la politique scandaleuse de la vieillesse. En son temps on ne vivait pas aussi vieux que maintenant. Le scandale de cet impensé et de ce silence en est encore plus grand aujourd’hui. La vieillesse devient de plus en plus une maladie, elle se « démonise » démocratiquement à bas bruit sans que personne ne s’en offense. Elle révèle notre indifférence envers les plus faibles : en effet, elle est plus difficilement vécue chez les plus précarisés et les femmes sont en première ligne dans cette double exclusion. La vieillesse est la période de la vie où les inégalités se révèlent de jour en jour plus criantes. Seuls les privilégiés ont accès à une vieillesse heureuse et ils ne sont qu’une poignée. D’ailleurs on est plus ou moins vieux selon le métier qu’on a exercé. « Que devrait être une société pour que, dans sa vieillesse, un homme demeure un homme ? » demande Simone de Beauvoir dans sa conclusion. Elle répond : « Qu’il soit traité comme un homme. » Aujourd’hui les vieilles, les vieux sont traités comme des citoyens de troisième zone : encore actifs, on les tolère dans les associations et on se félicite de leur utilité puis, à un âge certain on les rend invisibles, on les range, on les garde, on les conserve. Progressivement on en fait des malades « naturels ». Comme de toutes les maladies, le monde postmoderne tente de s’en débarrasser. À quel prix ? Le langage économique a enseveli depuis des décennies le discours sur la vieillesse, faisant presque croire qu’elle serait l’âge de l’inutilité. Loin de tout catastrophisme, et sans céder à l’illusion d’une fausse maîtrise de nos vies, arrêtons déjà de culpabiliser… parce que nous vieillissons. La vieillesse, tel un aimant, attire la limaille de nos effrois et de nos hantises.
Le sentiment de la conscience de soi ne devrait pas être affecté par ce couperet qu’est notre âge. La société nous administre sur le sujet de l’âge ses mécanismes de pouvoir qui s’exercent plus particulièrement autour du « faire vivre » et du « laisser mourir ». C’est ce que Michel Foucault nommait le biopouvoir dès 1976. Foucault remarquait que l’allongement de la vie favoriserait la biopolitique, c’est-à-dire l’empreinte sur chacun de nous de la vision de la vie, de la fin de vie, mais aussi sur notre manière de vivre et sur le « comment de la vie » : « Le pouvoir intervient pour majorer la vie, pour en contrôler les aléas, les déficiences, du coup la mort comme terme de vie… ce sur quoi le pouvoir a prise, ce n’est pas la mort mais la mortalité. » Foucault, sur ce sujet, comme sur tant d’autres, était visionnaire. L’âge est un sujet éminemment politique et la manière de le considérer est éminemment représentative de notre rapport à l’autre qui n’est pas soi. La relégation sociale dans laquelle on tient la vieillesse se fait de moins en moins feutrée. Coupée d’elle-même, coupée des autres, coupée de l’univers, elle s’apparente à une zone grise où il ne fait bon ni de parvenir et encore moins de séjourner. Nous serons tous des hôtes de cette nouvelle contrée. Battons-nous pour ne pas en être des résidents plus ou moins bien tolérés de quatrième zone. Éloignons le spectre de cette perfection surhumaine que certains nous promettent, faisons l’éloge du fragile, du cabossé, exerçons nos sens, nos émotions, faisons l’éloge de nos capacités imaginatives, acceptons notre finitude au lieu d’écouter les sirènes d’une certaine médecine qui, voulant repousser les limites de la vie, croit qu’elle met – provisoirement – la mort en échec. Vivons apaisés dans une société secourable.
Jusqu’à quand aurai-je la force et l’envie de marcher dans les rues sans but pendant des heures, de mémoriser des pages de livres que j’aime, de nager vers l’horizon sans me retourner, d’oser continuer à porter des jeans serrés, des bottines compensées, de garder mes créoles aux oreilles ? Jusqu’où mon corps va-t-il me permettre d’aller ? Comment ma mémoire va-t-elle commencer à me trahir ? Je suis sur le qui-vive, tout en n’étant pas obsédée par la fuite du temps. J’ai encore la chance de « vouloir vieillir ». Ce n’est ni une honte ni un privilège, plutôt, pour le moment, une traversée par temps calme d’une succession d’écluses, un flux permanent de discontinuités, de chance aussi d’être arrivée jusque-là. Béatrice est morte emportée en moins de deux mois, elle qui parlait de sa future vieillesse avec gourmandise. Catherine était belle comme un cœur la dernière fois que je l’ai vue : hospitalisée d’urgence à cause d’une mauvaise toux, elle sortait d’une opération de chirurgie esthétique qu’elle s’était offerte pour ses soixante ans. Emmanuèle avait cherché et trouvé sur une île bretonne la maison du bonheur pour y couler des jours heureux avec son amoureux. Trois jours avant de disparaître, dans sa chambre d’hôpital où elle recevait ses amis maquillée, coiffée, super belle, elle me dit : « Je vais partir. C’est un peu tôt. Un tout petit peu trop tôt. » Qui pleurons-nous quand nous pleurons nos disparus ? C’est un peu nous-mêmes que nous pleurons. De quelles textures sera le goût de nos vies plus tard ? De quels espoirs seront-elles porteuses ? Inutile de déplorer qui nous étions et de nous réfugier dans le passé. Difficile de réaliser que nous ne sommes plus comme avant. Le temps est l’école où nous apprenons, dit Joan Didion. « Les fleurs brunissent, les plaques tectoniques bougent, les courants marins se déplacent, les îles disparaissent. » J’ai envie de pouvoir contempler le bleu du ciel, d’apprendre une langue étrangère, de pouvoir rester enfermée des journées entières dans les bibliothèques, de gravir le sentier de montagne qui mène jusqu’à une grange abandonnée. J’oublie des noms, j’ai la mémoire qui flanche – mais qui n’a pas la mémoire qui flanche ? –, j’ai des taches sur les mains, des ridules au bord des yeux et des lèvres, je ne peux plus lire ni faire quoi que ce soit sans lunettes, le monde m’apparaît souvent comme à travers un voile de nuages, mais je suis toujours là et cependant, et malgré tout, encore là. Vais-je continuer à vivre sans croire vraiment que je vieillis ? Je ne veux pas me croire jeune, mais je ne veux pas que la société m’ôte, en raison de mon âge, ce sentiment de la continuité de soi qui nous permet d’exister. Pendant longtemps, dans mon existence, les personnes âgées, c’étaient les autres. Aujourd’hui, je fais partie des autres. Je ne l’aurais jamais cru, pas même en rêve. Garder le goût du monde, trouver chaque jour le sel de la vie, tenter d’être à la hauteur de Simone de Beauvoir qui observe : « Moi je suis devenue une autre, alors que je demeure moi-même. »
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L’amitié a beaucoup compté dans l’élaboration et le temps de ce livre. Sans le compañero Edgar, l’élégance morale de Thierry et l’intelligence moqueuse et affûtée de Mona, je ne sais si j’aurais poursuivi ce projet. Merci à eux du fond du cœur.
Ce livre est le fruit de rencontres, d’enquêtes et de lectures. Ce fut un voyage passionnant, émouvant. Il n’aurait pu se faire sans le dialogue avec David Le Breton, philosophe et anthropologue, auteur de nombreux textes dont La Saveur du monde, Disparaître de soi et Anthropologie de la douleur. Annie Ernaux demeure ma compagne intellectuelle et ma référence pour comprendre ma vie.
Les livres de Joan Didion et, plus particulièrement, L’Année de la pensée magique et Le Bleu de la nuit étaient sur ma table de chevet et ont constitué la trame affective de cette recherche.
L’œuvre entière de Simone de Beauvoir me nourrit depuis plus de quarante ans et si je n’avais pas relu, par hasard, son livre La Vieillesse, jamais je crois je n’aurais entrepris cet essai. Susan Sontag dans La Maladie comme métaphore et La Douleur des autres m’a aidée à réfléchir sans cesse et à « politiser » ce que je vivais à travers l’enquête.
Je voudrais remercier Florence Aubenas qui, après la sortie de son texte magistral sur la révolte des aides-soignantes et leur grève aux Opalines à Foucherans le 18 juillet 2017, a brisé la conspiration du silence sur cet impensé de la société. Elle m’a beaucoup aidée par ses conseils, m’a ouvert les portes de certains EHPAD et permis de rencontrer des scientifiques et des médecins. Nombreuses furent les rencontres avec des « spécialistes » de l’âge qu’on pourrait croire avec nos a priori, techniques, secs et ennuyeux. J’ai au contraire fait la connaissance de personnes drôles, gaies, rieuses, qui me remontaient le moral. Parmi elles Marie-Francoise Fuchs, présidente de Old’Up, qui n’a ménagé ni son temps ni son énergie ni sa générosité, Michel Allard, médecin, gérontologue, ami de Jeanne Calment, qui m’a aidée à cheminer sur les questions de l’âge grâce à sa science mais aussi à son humour… Annie De Vivie, activiste du grand âge à l’enthousiasme contagieux. Je souhaite aussi remercier Jacques Toubon et Myriam El Khomri pour leur engagement et leur disponibilité.
J’ai revisité avec bonheur certains textes de la philosophie – parmi eux Sénèque, les stoïciens, Kant, Husserl, Arendt, Emmanuel Levinas, Jacques Derrida, Vladimir Jankélévitch, tous les livres d’Anne Dufourmantelle et les textes récents de Claire Marin, en littérature d’abord et encore Marcel Proust et notamment le dernier tome de la Recherche, l’œuvre entière de Philip Roth et celle d’Annie Ernaux ont été essentielles ainsi que les livres d’Oliver Sacks et de Nathalie Sarraute. Revoir les films de Naomi Kawase, fictions comme documentaires, ainsi que ceux d’Agnès Varda, Bergman, Visconti, Godard.
De plus en plus de livres récents traitent de ce sujet. Parmi eux comment ne pas dire ma reconnaissance à Noëlle Châtelet, Marie de Hennezel, Christine Jordis, Pascal Bruckner et Emmanuel Hirsch.
J’ai été reçue dans des EHPAD. Parmi eux je souhaiterais remercier plus particulièrement Romy Lasserre, directrice d’EHPAD à Paris, les aides-soignantes, les infirmières et la directrice de l’EHPAD de Boisvallon à Ceyrat, Coralie Begnis.
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