L’Ampoule n°4 - Énigmes et Labyrinthes

Juin 2012 · Chapitre 1 sur 6 · partie 2/3

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L’Ampoule n°4 - Énigmes et Labyrinthes

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il se tut un instant, ce qui me permit de retrouver le peu d’esprit qu’il me restait.

— Je manque totalement de courtoisie, excusezmoi, j’ai totalement oublié de vous demander votre nom.

— Je m’appelle Ulysse.

— Ah ! Ulysse… Fort bien ! Et que faitesvous par ici ?

— Je rentre chez moi, retrouver ma femme et mes enfants…

— Parfait ! Vous voyez cette porte ? me ditil en désignant celle du fond. Vous allez la prendre et juste derrière vous découvrirez un bateau arrimé au quai. Affrétezle et rentrez chez vous, jeune homme. Allez ! Le temps presse, la route est encore longue !

Sur le mode de la présentation ou de la critique littéraire, cette rubrique est dédiée à une oeuvre imaginaire ou au portrait d’un écrivain qui n’existe pas.

 

Et puis votre plume est célèbre… Voilà sans doute les mots qui veillèrent la courte agonie de Norbert North et surent, peutêtre, l’adoucir. Au reste, son ultime et vigoureux essai fut condamné avec une si grande violence que ses plus fidèles amis des Lettres françaises craignirent un moment de le voir s’abandonner au désespoir. C’est d’ailleurs peu de temps après cette parution malheureuse qu’il prit, en un mâle mouvement d’orgueil et de sagesse, la résolution de se tenir désormais dans une obscure retraite domestique, autant dire un désert, au fond d’une de ces provinces dont les terres sont si lourdes à la charrue des hommes qu’elles les tuent à la tâche plutôt qu’elles ne les nourrissent. Mais après tout, il est bien possible que Norbert North ait, depuis fort longtemps déjà, choisi les sourdes couleurs qui berceraient son oubli, comme l’on songe parfois, au plein cœur d’un été glorieux et flamboyant, à celle du marbre où dormiront nos os blancs. Enfin, làbas, il se tut à jamais, tandis que ses chers compagnons, parmi lesquels on devinera aisément l’auteur des admirables paroles citées dans notre incipit, tentèrent bien vainement de le ramener parmi eux.

― Je t’en fiche, tu peux cogner toute la nuit à sa porte, il répondra pas, ce vieux chameau. Il doit dormir avec les poules, et aux mêmes heures, probable…

― Quelles poules ? Tu perds la tête ? Depuis que je le connais, et c’est pas d’hier, il a toujours été plutôt du genre Corydon, le Nono…m’étonnerait fort que l’air de la campagne ait pu le changer à ce pointlà, faut pas m’en faire accroire. Et puis après tout, si nous lui foutions la paix, à la fin ! Il finira bien par sortir de son trou, faut becqueter, tout de même, aller toucher ses àvaloir, faire empeser ses fauxcols et tout ce qui s’en suit…

« Je me marre tout seul…pourtant pas mon genre, mais rien qu’à les imaginer, encore en train d’ergoter sur mon Labyrinthes, làbas, à la Revue de P… Estce que ces dégonflés vont seulement oser le défendre, mon papier ? Le ressortir un jour ? Compte làdessus et bois un verre d’eau fraîche ! Ah, ces néoquelque chose, ces désenclavés de l’Histoire, ces déstructurés…ils me la copieront ! Avant qu’Anastasie ait fait seulement semblant de pointer son museau, le comité de rédaction s’était déjà planqué sous la table ! Ah, les gensdelettres, ah, les baudruches, les Zeppelin, les Hindenburg de première ! Et ces pauvres cloches qui n’arrêtent pas de sonner chez moi, de jour comme de nuit, de glisser sous mon paillasson des petits messages suppliants et encore humides de leurs larmes…les voilà aux cent coups, à se rouler par terre comme des gosses… »

― Estce qu’on le reverra seulement un jour, not’ Nono ? Et sa tournée de visites aux académiciens…il nous avait promis ! Pour cette année c’est bel et bien foutu, et pour les fois suivantes aussi, comme c’est parti…c’est plié ! Niet ! Il aurait été si beau en habit vert…et dire qu’on s’était juré d’organiser une gobichonnade du feu de Dieu dans le château du Baron de K., pour fêter ça…alors qu’estce qu’on va devenir sans lui, maintenant ?

― Tout de même, si je puis me permettre, ce fameux Labyrinthes, l’avezvous réellement tenu entre vos mains ? L’avezvous lu ?

― Oui, oui, je vous le confirme…tout gamin, lors d’un été d’autrefois, chez mon parrain. Un texte court, quelques pages tout au plus et qui, à l’époque, m’avaient profondément rasé…

― Mais encore ?

― Vous voulez parler de leur teneur ? À y songer comme ça, au débotté, je crois bien que rien ne m’en est resté. D’où mon étonnement devant votre aimable insistance à me rencontrer, et tout ce battage actuel, aussi… Pour m’en souvenir un peu, il me faudrait y repenser très fort, juste avant une séance d’hypnose, ou de rêve éveillé, vous connaissez cette technique, non ? Bon. Si au moins je pouvais m’appuyer sur la première ligne, je suis à peu près sûr que la suite viendrait toute seule… J’étais si jeune…à cet âgelà on absorbe tout comme une éponge, vous pensez ! Parce que sinon, remettre la main dessus aujourd’hui, mieux vaut ne pas y compter. L’exemplaire que j’ai eu en main avait échappé de justesse au pilon, mais à mon avis, lors du règlement de la succession de mon parrain…vous savez combien les bibliothèques des morts passionnent leurs héritiers…quand même, dans les archives de la Revue, à la Bibliothèque Nationale, chez les bouquinistes, à l’étranger, il en reste sûrement quelques exemplaires, une trace quelque part, un bout de manuscrit, un brouillon…non, décidément ? Et ne me dites pas que je suis le seul survivant à l’avoir lu un jour…

― Cela, je l’ignore. Mais tout le monde se casse le bec sur cette histoire, et pas des moindres, alors vous comprenez, j’espérais beaucoup…

― Oh, attendez, taisezvous une minute…c’est très curieux, à force d’en parler, on dirait pourtant bien que les premiers mots se décident à me revenir…c’est comme s’ils résonnaient dans ma tête…ça y est ! Écoutez voir : Et puis votre plume est célèbre.... Voilà sans doute les mots qui veillèrent la courte agonie de Norbert North et surent, peutêtre, l’adoucir. Au reste, son ultime et vigoureux essai fut condamné avec une si grande violence que ses plus fidèles amis...

Dédale & égarement assuré pas d’issue à l’amour physique tout le monde a appris ça à l’école des galipettes & des transports amoureux à géométrie variable ça transpire dans l’œuvre de Proust figure prise au hasard juste pour vérifier la plupart des écrivains majeurs ont une relation forte à la mère qu’elle soit d’une présence/absence écrasante rien n’est à démonter sinon la quête de sens qui relève du mysticisme du religieux l’intrinsèque lot gagné à la tombola kermesse fête où le chaland s’amuse à projeter des chaussettes remplies de sable sur des boîtes de conserve l’on dégomme un peu plus loin des quilles sans que cela préfigure à de brillantes études maladroit aux jeux troisième à l’agrégation de lettres félicitations du jury enchaîner bien vite une thèse Le labyrinthe vaginal chez Sterne ça en jette un maximum relire Tristram Shandy dans le texte suffit de fouiller un peu dans les corbeilles à papier de l’amphi les poubelles à l’entrée du self on en trouve partout depuis qu’il est au programme enfin non la lecture ça fatigue alors laisser tomber la thèse momentanément et solliciter des jeunes filles salut poupée je travaille sur le labyrinthe vaginal j’ai un TP à te proposer je te citerai en annexe si tu veux bien collaborer à mon travail de recherche scientifique sur la quintessence de la question philosophique peuxtu te déshabiller ouvrir tes cuisses l’expérimentation devrait durer vingt minutes tout au plus oui j’ai délaissé Lettres modernes pour Philosophie je suis matérialiste et hédoniste ça reste réducteur comme présentation et je vais te lécher un peu je te trouve un peu sèche en d’autres temps plus ludiques j’aurais sucé ton clitoris ne m’en veux pas là n’est pas mon sujet d’étude aujourd’hui hé pourquoi tu veux te cavaler j’ai besoin de ta collaboration je voulais juste introduire une sonde mobile GPS dernier cri c’est sans danger la chose est nécessaire pour cartographier intégralement ta géographie vaginale la carte doit servir de support et de préambule à matière d’enseignement englobant mes études logiques et métaphysiques s’il te plaît ne t’en va pas je te donne en cadeau le plus grand livre de tous les temps L’éthique tu vas voir rien n’est plus puissant mince ne me cite pas les slogans du MLF sur l'intégrité physique des femmes ton vagin appartient à la communauté scientifique à partir du moment où tu es malade tu es malade tu as brisé une pièce d’une valeur inestimable même en te prostituant jusqu’à ta mort à soixante passes par jour tu ne pourras pas réparer cet acte regarde dans quel état tu as mis cette flûte à bec du XIe siècle je suis contraint et forcé de te violer en représailles à moins que tu ne préfères que je laisse mon avocat s’occuper de cette affaire de destruction d’une pièce inestimable ça va te coûter un maximum tu t’en fous tu vas voir un peu mon avant bras expérimental va glisser tout seul dans ton ventre qui cherche trouve je vais t’élargir gentiment jusqu’à passer ma tête c’est le fantasme désir plénitude total faire le chemin en sens inverse ma mère est morte tu serviras de substitut bien sûr que c’est possible j’ai un dilatateur ultra efficace ne rigole pas au pire on utilisera des forceps pour que j’introduise ma tête tu sais je suis plein d’espoir mes épaules glisseront d'ailleurs tu pèses cent quarante kilos de quoi trouver la place pour m’accueillir tout entier

Cet article développe des éléments apparaissant dans un article

intitulé « Julio Cortázar : un univers littéraire riche et méconnu », publié par le même auteur sur le site des éditions de l’AbatJour.

 

Lire Marelle de Julio Cortázar est une expérience de lecture pour le moins déconcertante. Ma première rencontre avec Cortázar eut lieu avec le recueil de nouvelles Tous les feux le feu, puis j’ai eu l’occasion de lire d’autres recueils de nouvelles qui m’ont époustouflée ainsi qu’un roman, Les gagnants, mais la lecture de Marelle constitue un événement à part dans mon exploration de l’œuvre de Cortázar, et dans mon parcours de lectrice en général.

Je m’étais déjà sentie émue ou troublée par des romans. Certains livres m’avaient fait rire, d’autres m’avaient fait fuir. Certains m’étaient tombés des mains au bout de quelques pages, d’autres, beaucoup d’autres, m’avaient donné envie d’en parler pour convaincre les gens de courir chez leur libraire préféré toutes affaires cessantes. Mais jamais avant Marelle je ne m’étais perdue dans un livre.

La marelle : un jeu d’enfants ?

La marelle (du médiéval merel signifiant « petit caillou ») est un jeu pour enfants extrêmement simple, qui ne nécessite qu’un caillou, donc, et un parcours tracé au sol à la craie. Celuici va de case en case de la « terre » au « ciel », les joueurs progressant à clochepied en prenant soin d’éviter les carrés où figurent déjà des pierres. Le gagnant est celui qui parvient à placer le premier son caillou au « ciel », soit la neuvième et dernière case.

Ce jeu a la double particularité d’être très ancien et d’être pratiqué dans le monde entier sous des noms différents ; on trouve ainsi des représentations de la marelle dans le Rome antique et tout au long du Moyen Âge (où le tracé du parcours prit peu à peu la forme d’une église), avec des variantes locales sur tous les continents et dans la plupart des pays du globe.

En intitulant son livre Marelle, Cortázar indique bien qu’il s’agit là d’un jeu, dans lequel le lecteur doit être actif, en allant lui aussi de la terre au ciel, sans hésiter à revenir en arrière et à sauter pardessus certains chapitres au cours de sa progression.

Julio Cortázar

Écrivain argentin né en 1914 et décédé en 1984 à Paris, Julio Cortázar est le plus français des écrivains argentins puisqu’il est venu vivre en France dès 1951 et qu’il a été naturalisé en 1981. Son œuvre, si elle est marquée par le surréalisme français, est néanmoins très emprunte de sa culture argentine et plus largement sudaméricaine, mais aussi de la littérature fantastique anglosaxonne. L’influence revendiquée de Lautréamont et des Chants de Maldoror se situe entre les deux continents.

Beaucoup de ses nouvelles ont été adaptées au cinéma, et ce dans de nombreux pays et par des réalisateurs aussi différents qu’Antonioni (« Blow Up » est une adaptation, certes très libre mais une adaptation tout de même, de la nouvelle « Les fils de la vierge »), Claude Chabrol ou Luigi Comeneci (« Le grand embouteillage », d’après « L’autoroute du Sud »).

Marelle, mode d’emploi

Marelle, publié en 1963, est un romanpuzzle, un romanjeu. Il s’agit d’un texte à contrainte qui contribua, avec Le livre de Manuel, à voir son auteur invité à rejoindre les rangs de l’OULIPO. Cortázar refusa cependant d’intégrer le groupe à cause du manque d’engagement politique de ses membres (il était luimême défenseur de la révolution cubaine). Il faut tout d’abord évoquer la construction peu banale du roman qui relève du labyrinthe.

Celuici est composé de 155 chapitres, soit 591 pages dans l’édition de Gallimard (collection « L’Imaginaire »). En préambule, l’auteur nous donne le mode d’emploi de son roman : libre au lecteur de faire une lecture cursive ordinaire, mais il propose aux plus joueurs et aux plus aventureux de se risquer à la lecture selon le parcours fléché qu’il détermine. Ainsi on commencera la lecture au chapitre 73 avant de lire le chapitre 1 puis le 2, ensuite le 116, etc.

« La démarche du lecteur s’apparente alors à la progression symbolique et apparemment désordonnée de l’enfant qui joue à la marelle, ou des personnages qui déambulent dans le labyrinthe des rues. Les chapitres ainsi intégrés apportent aux deux premières parties des éléments de réflexion sur la théorie littéraire et la métaphysique, qui donnent sa véritable dimension à l’ouvrage. Marelle, chronique d’une extraordinaire aventure spirituelle dénonçant l’establishment dans le domaine des lettres, est le premier roman latinoaméricain à se prendre luimême comme objet central et invite le lecteur à participer au processus créateur, contribuant ainsi au renouvellement de la prose en Amérique latine. » (« Dictionnaire mondial des littératures », P. Mougin et K. HaddadWotling).

Ce mode de lecture peut faire peur ou amuser au début, et je dois bien avouer que par la suite il peut lasser ou stresser le lecteur. Cependant, l’essentiel n’est pas que dans ce parcours de lecture inventé par l’écrivain mais bien plutôt dans le style splendide qui est le sien. Si l’on compare parfois Cortázar à Borges, ce n’est qu’à moitié vrai car le premier est beaucoup moins intellectuel et beaucoup plus charnel que le second. Sa prose est imprégnée de poésie et de sensualité, le tout relevé par un soupçon de fantastique.

Mystère, amour, liberté et création

Dans Marelle, Cortázar évoque l’amour, l’exil, la littérature, la création, le tout dans une ambiance délicieusement perverse témoignant de l’influence des écrivains surréalistes français. Comment ne pas songer à Nadja d’André Breton en lisant Marelle ? On pense aussi, comme souvent chez Cortázar, y compris dans ses nombreuses nouvelles, à Isidore Ducasse, écrivain qui l’a beaucoup influencé.

Outre Horacio Oliveira, exilé argentin à Paris et héros du roman, ainsi que son double, on y fait la connaissance d’un très beau personnage féminin, la Sybille, belle, mystérieuse et insaisissable. L’identification avec ce personnage fit beaucoup pour le succès du roman auprès de la jeunesse argentine des années 1960, au plus grand étonnement de Cortázar lui même qui prétendait avoir voulu écrire un roman culte pour l’élite intellectuelle. Mais nul ne peut contrôler ce que devient son livre une fois publié… Pour saisir un peu mieux la pensée de Cortázar, son rapport avec le réel et sa manière de créer, on se reportera à ce qu’il déclarait à Marcel Bélanger dans un entretien de 1978, paru en 1982 dans le magazine « Nuit Blanche » :

« Je suis très content d’être plongé dans la réalité ; et la réalité me donne énormément de choses. Ceci dit, dès l’enfance, mon idée de cette réalité n’était pas la même que celle de mes camarades [...]. Ils savaient déjà ce qu’était une chaise, un crayon, leur maman. Et pour moi, tout était un peu flou, c’estàdire que tout le temps j’avais une impression poreuse de la réalité [...]. Pour moi en tout cas c’est une espèce d’immense éponge pleine de trous, et par ces trous il se glisse tout le temps des éléments, des prétendues coïncidences, qu’on appelle le hasard aussi, qui la modifie, qui la fait basculer, qui la fait changer. »

Le lecteur fait le roman

Umberto Eco, cet autre amateur de labyrinthes, a développé dans son essai Lector in fabula (1979) la théorie sémiotique du « lecteur modèle » : celleci implique que l’auteur de « textes ouverts » comme le roman écrit en cherchant à anticiper les réactions du lecteur, et en le faisant participer au processus créatif à travers de multiples interprétations de l’œuvre. Cortázar se réfère à cette théorie dans l’interview citée plus

haut (passionnante, celleci est lisible en intégralité sur le site erudit.org) et différencie bien nouvelle et roman, le second étant ouvert à l’interprétation du lecteur et demandant donc sa participation.

« J’assimile la nouvelle à la notion de la sphère, la sphère comme corps géométrique parfait, qui est absolument fermé sur luimême dans la perfection, parce que pas un seul point ne peut dépasser sa surface. Ça, c’est le symbole de la nouvelle. Une nouvelle est une chose fatale, un récit très court qui doit se boucler d’une façon parfaite, comme une sphère, pour être vraiment une nouvelle telle que je l’entends. Par contre, le roman n’est jamais une sphère. Le roman est ce que Umberto Eco appelle l’œuvre ouverte, c’estàdire la possibilité de se déplier, de bifurquer. Le roman est un arbre, et la nouvelle est une sphère. »

« Je me demande, quant à moi, si je parviendrai une bonne fois à faire comprendre que le véritable et l’unique personnage qui m’intéresse c’est le lecteur, dans la mesure où un peu de ce que j’écris devrait contribuer à le modifier, à le faire changer de position, à le dépayser, à l’aliéner. »

Improvisation de jazz et écriture automatique

Cortázar, grand amateur de musique, a écrit de très beaux textes sur le jazz, notamment la nouvelle « L’Homme à l’affût », mettant en scène un musicien pour qui le temps s’étirait quand il était dans les transports en commun, vivant ailleurs et en l’espace d’une minute beaucoup de choses.

Le jazz est présent dans Marelle car le rythme de la musique jaillit de ses phrases. On peut penser aux auteurs américains de la beat generation également influencés par cette forme musicale. Cortázar considère le jazz comme la seule musique rejoignant l’écriture automatique, et fait de lui l’équivalent musical du surréalisme. Toujours dans cette entrevue, il revient sur l’importance du rythme et de la musicalité dans ses textes :

« Personne n’a pu expliquer ce qu’est en fait le swing. L’explication la meilleure est que dans une mesure à quatre temps, le musicien de jazz avance ou retarde instinctivement ces temps qui, selon le chronomètre, devraient être égaux. Alors une mélodie qui, chantée comme elle a été composée, avec ses temps bien marqués serait banale, si un musicien de jazz s’en empare et modifie son rythme par l’introduction de ce swing, devient aussitôt porteuse d’une tension. [...] Et, mutatis mutandis, c’est ce que j’ai toujours essayé de faire dans mes nouvelles. J’ai essayé que la phrase non seulement dise ce qu’elle veut dire, mais qu’elle le fasse d’une manière qui renforce le sens, qui l’introduise par d’autres voies non plus dans l’esprit mais dans la sensibilité du lecteur [...]. Le rythme de la phrase — et c’est là qu’intervient la musique — agit sur le lecteur sans qu’il s’en doute. Cela explique [...] ce qui arrive à la fin de mes nouvelles, l’importance que j’attache à leur rythme final. Il ne peut y avoir là ni un mot, ni un point, ni une virgule, ni une phrase de plus. La nouvelle doit arriver aussi fatalement à sa fin qu’une grande improvisation de jazz. »

Correspondances entre Cortázar et Modiano : un Paris labyrinthique

Cet étrange couple romantique, Horacio et Sybille, qui arpente Paris, peut faire penser aux couples des romans de Modiano. En effet, c’est le même Paris qu’ont connu les deux écrivains, celui d’avant 1968 : une ville encore peu accueillante pour les jeunes, faite pour les adultes, les bourgeois. Un Paris où l’on croise encore les fantômes d’écrivains disparus mais où la réalité rattrape les personnages : manque d’argent, ombre que fait peser sur eux la guerre d’Algérie incarnée par les porteurs de valise, les immigrés, les manifestations pacifiques réprimées dans le sang par la police française.

C’est particulièrement vrai dans l’avantdernier roman de Modiano, Dans le café de la jeunesse perdue : le couple formé par Louki et Roland pourrait être ami avec Sybille et Horacio (ils le sont en tout cas dans mon imaginaire de lectrice) et se rencontrer au café Le Condé, dans le sixième arrondissement, quartier où se situent les deux histoires. Cependant, il faut noter que là où Modiano reste très pudique dans la description des relations des couples qu’il invente, Cortázar ose écrire des passages d’une sensualité, voire d’un érotisme très marqué ― et il a raison d’oser car il y excelle, et cela donne des pages magnifiques de poésie.

Un extrait de Marelle

« Oui, mais qui nous guérira du feu caché, du feu sans couleur qui, à la nuit tombante, court dans la rue de la Huchette, sort des portails vermoulus, des étroits couloirs, du feu impalpable qui lèche les pierres et guette sur le pas des portes, comment feronsnous pour nous laver de sa brûlure douce qui se prolonge, qui s’installe pour durer, alliée du temps et du souvenir, des substances poisseuses qui nous retiennent de ce côtéci, et qui lentement nous consumera jusqu’à nous calciner ? Il vaut mieux sans doute pactiser, comme les chats ou comme la mousse entre les pavés, se lier immédiatement d’amitié avec les concierges aux voix éraillées, avec les enfants pâles et souffreteux qui se penchent aux fenêtres en jouant avec une branche morte. En se consumant ainsi sans trêve, en endurant au centre de soimême une brûlure qui gagne comme la maturation secrète dans le fruit, être la vibration d’un brasier dans cet enchevêtrement infini de pierres, cheminer le long des nuits de notre vie avec la soumission du sang dans son circuit aveugle. »

 

On conseillera enfin la lecture de cet article intéressant consacré au roman, sur le site ecritsvains.com.

Cette rubrique est consacrée à une nouvelle relevant du genre de la contreutopie, se déroulant donc dans un univers sombre et imaginaire.

 

Les jours tièdes se succédaient. Je ne me préoccupais pas trop de la température des jours. Les nuits n’étaient pas beaucoup plus chaudes, ni plus fraîches. Je m’intéressais beaucoup au climat de la nuit. Je croyais aussi à la puissance magnétique de la lune. Les hommes du jour, je savais bien comment ils vivaient, il n’y avait rien à en penser, rien de spécial à signaler sur leur existence. Pourtant je ne pouvais pas justifier ma vie sans eux, et donc je les respectais. Je les saluais quand je les croisais par hasard et mon signe amical n’était pas vain. Ils le comprenaient, me rendaient le salut. Depuis le début de l’année, la température n’était pas descendue sous les 15 degrés, la température n’avait pas excédé 20 degrés. C’était pareil tous les ans depuis ma conception. Il pleuvait 182,25 jours par an. La moyenne des précipitations variait entre 2 et 2,1 mm par jour. Les nuages ne bougeaient pas. Ma ville se situait dans un espace épargné par le vent. Les hommes ici fréquentaient pratiquement le même ciel depuis leur conception jusqu’à leur disparition. C’étaient des nuées pâles, effilées, d’un gris ténu, éclairées seulement par un faible soleil couleur de cendre.

Les hommes du matin se levaient tôt. Ils prenaient un solide petit déjeuner, se lavaient scrupuleusement jusqu’entre les orteils, à l’intérieur des orifices et sous les bras. Ils regardaient les informations à la télévision et lorsque les premières annonces boursières étaient faites, ils enfilaient leur costume et leur pardessus puis se dirigeaient vers les postes de travail. J’aimais bien certains jours regarder les formes géométriques que traçaient les hommes du matin dans la rue. Je dois dire aussi qu’il m’est même arrivé de prendre quelques photographies. Par le dessus. Depuis ma fenêtre. Je comprenais que notre ville n’était pas un théâtre hasardeux où chacun pouvait se diriger où bon lui semblait. Je réalisais que les livres de nos philosophes fondateurs étaient parsemés de mensonges, tout comme la route que nous empruntions pour nous rendre vers nos destinations. Nous étions tous balisés, déterminés, calculés bien avant notre conception. Les hommes du matin se rendaient à l’office en formant des rectangles et des triangles isocèles dans la rue. Certains se saluaient à l’intersection des côtés d’un rectangle, ou bien là où se croisaient les médiatrices des triangles. Ils échangeaient quelques mots. Poursuivaient leur chemin pour former une autre figure géométrique avec d’autres hommes du matin. Quand ils s’engouffraient dans un building, un nouvel homme du matin prenait la place. Les dessins restaient harmonieux et doux à regarder depuis ma fenêtre.

Je ne me sentais pas choqué par l’harmonie. J’étais traité pour cela depuis qu’on avait décelé chez moi un penchant pour les images chaotiques aux contours imprécis. On m’interviewait régulièrement. On me demandait, sous couvert de questions plus personnelles, ce que je pensais de l’Autorité Géométrique. Je répondais que dans notre ville tempérée, tous les hommes avaient besoin de sens, que ce sens avait besoin de lois pour être compris, que ces lois avaient besoin de l’Autorité pour s’appliquer. Je sortais de l’entretien avec un nouveau contrat de travail pour un certain nombre de jours. Les hommes du matin travaillaient jusqu’à midi. Ils produisaient l’essentiel des richesses de notre ville, terriblement efficaces et concentrés sur l’écran de leur MacBook. Leur contribution à la communauté ne se concevait qu’en nombres relatifs positifs. Ils étaient donc rémunérés en argent fort.

La deuxième autorité qui gouvernait à notre ville tempérée était l’Autorité Algébrique. À quatorze heures commençait le ballet des hommes de l’aprèsmidi. Un peu moins propres, un peu moins bien mis, les hommes de l’aprèsmidi gagnaient leur office par les mêmes trottoirs, empruntaient les mêmes passages piétons que les hommes du matin, mais leur démarche était hésitante par instants, leurs épaules s’affaissaient, leurs yeux s’enfonçaient dans les orbites. J’ai déjà vu, depuis ma fenêtre, des hommes de l’aprèsmidi se croiser en dehors des espaces prévus par l’Autorité Géométrique. Sans doute ivres. Sans doute perdus par le vin. Car s’il est bien une chose à mentionner concernant notre ville tempérée, c’est l’importance du vin. Et en dépit des recommandations strictes de l’Autorité Algébrique, certains hommes de l’aprèsmidi abusaient parfois des produits de nos vignes dès le déjeuner. Mais en définitive, j’avais remarqué que ce genre d’incidents ne se produisait pas si souvent que cela car nous étions tous formidablement conscients de l’Autorité silencieuse qui veillait sur nous. Les hommes de l’aprèsmidi produisaient au final beaucoup moins que les hommes du matin. Par conséquent, leur rémunération était sujette à des variations dramatiques. Seconde après seconde, ils pouvaient suivre l’effondrement, ou, au contraire, l’augmentation subite de leurs revenus au bas de l’écran de l’ordinateur de bureau. L’Autorité Algébrique était la seule à faire foi en la matière. Les hommes de l’aprèsmidi ne la contestaient pas. Il était question de fluctuations invisibles, de nuances abstraites, de mouvements impalpables, et tout à coup l’ordinateur de bureau s’emballait dans un bruit de tonnerre électronique. Des calculs algébriques se mettaient à danser sur l’écran devenu noir, les hommes de l’aprèsmidi retenaient leur souffle en se frottant les yeux et, lorsque le résultat s’affichait, reprenaient leur travail, usés mais valeureux. L’Autorité Algébrique était si incontestable, écrasante aux yeux de certains, qu’elle avait rendu de nombreux hommes fous dans notre ville tempérée.

Je pense qu’il n’y a rien à dire à propos de ces citoyens. On m’a déjà interviewé à propos des hommes de l’aprèsmidi rendus incurablement fous par l’Autorité Algébrique. J’ai répondu que la responsabilité de tout homme est de choisir, que ceux qui se laissent mourir à petit feu dans un système qui ne leur correspond pas ne méritent pas d’être heureux, en définitive. À la suite de mon entretien ce jourlà, un permis de travail d’une durée de mille jours m’a été accordé. À dixneuf heures, on remettait aux hommes de l’aprèsmidi le produit de leur labeur sous la forme de couponsdéjeuners, de SICAV ou d’argent liquide soigneusement recompté. Certains jours, on demandait au contraire aux hommes de l’aprèsmidi de régler ce qu’ils devaient, compte tenu des lourdes pertes de la journée. Les bénéficiaires se dirigeaient alors vers les tavernes tandis que les débiteurs n’avaient pas d’autre solution que de rentrer chez eux. Dans notre ville tempérée, il ne serait jamais venu à l’idée d’un homme de l’aprèsmidi bénéficiaire de faire autre chose de sa rémunération que de la dépenser dans nos tavernes. Boire notre vin, manger les produits des ouvriers des banlieues de notre cité. Autrement dit et pour en finir avec cette histoire d’argent, seuls les hommes du matin pouvaient prétendre à l’enrichissement à long terme dans notre ville tempérée.

Les tavernes étaient tenues par les hommes du soir. Ceuxci travaillaient en dehors du contrôle direct de l’Autorité Mathématique. C’étaient les instances sociologiques de notre ville qui employaient les hommes du soir et régulaient les tavernes. On ne trouvait aucune loi inscrite sur les murs, aucune interdiction, aucune obligation, et pourtant les hommes savaient se comporter dans nos tavernes selon les prérogatives exactes de l’Autorité Sociologique. Ils s’installaient en fonction de leur rémunération du jour, parlaient doucement, échangeaient force considérations politiques et économiques tout en bâillant. La fatigue de la journée avait usé leur capacité de concentration et on avait l’impression qu’ils ne parlaient que pour euxmêmes, qu’ils dessinaient les prémices de leurs propres rêves. Et puis, à mesure que la satisfaction procurée par le vin les gagnait, ils devenaient plus volubiles, parlaient plus fort et bâillaient très peu. L’Autorité Sociologique insistait beaucoup sur le rôle divertissant du vin. Les hommes du soir avaient pour mission de procurer l’alcool nécessaire au réconfort et à la jubilation des hommes de l’aprèsmidi. Ils se tenaient debout derrière de lourds rideaux rouges qui les masquaient à la vue des hommes de l’aprèsmidi, regardaient chaque table à la dérobée et bondissaient lorsqu’une cruche de vin se trouvait vide. Ils savaient sourire, ils savaient parler, ils savaient courber l’échine et se faire prendre en sympathie. Ils étaient embauchés pour cela. D’ailleurs, il n’était pas rare qu’un homme du soir un peu plus ivre que les autres ne leur laisse un coupondéjeuner en remerciement, au moment de sortir.

Quand les tavernes fermaient, les hommes de l’aprèsmidi avaient bu et mangé comme des cochons. Les hommes du soir ne s’étaient joints à eux que peu de temps avant la fermeture, et ensemble ils avaient chanté, ils s’étaient embrassés, ils avaient maudit le monde entier en riant. L’Autorité Sociologique encourageait cette exaltation passagère de fin de soirée. Il était évident pour elle que les hommes de l’aprèsmidi avaient besoin de se distraire. Ils ne représentaient pas l’élite de la ville. Ils étaient friables, sujets à de brusques changements d’humeur. Ne pas leur permettre de s’enivrer aurait probablement mené à toutes sortes de complications au sein de notre ville tempérée. Les hommes du soir ne comptaient pas car ils ne produisaient pas. On les laissait dériver vers une mort prématurée. Et puis on les remplaçait. Ils étaient ce que l’eau signifie pour la tomate. Vous êtesvous déjà soucié de la disparition prématurée d’une goutte d’eau ? Probablement pas, car vous savez qu’une autre goutte d’eau viendra abreuver votre tomate, et une autre, et puis encore une autre… Les fins de soirée étaient terriblement bruyantes dans nos tavernes, parfois ponctuées de coups et de bagarres. Beaucoup d’hommes aussi étaient allongés sur les banquettes, ou bien dormaient le nez dans la cruche à vin lorsque la cloche indiquant la fermeture retentissait. Alors c’était un capharnaüm de corps qui s’étiraient, d’os qui craquaient, de dents qui claquaient, d’ongles qui crissaient, de muscles qui se déchiraient, de têtes alourdies qui cognaient contre les murs, de visages déformés qui cherchaient contenance dans les miroirs. Les hommes du soir tendaient leur manteau aux égarés, ciraient quelques chaussures, époussetaient les pantalons en saluant, en remerciant, en exagérant tout. Quant à moi, à deux heures, quand les tavernes fermaient, je sortais. Je ne suis pas admis dans les tavernes. Je suis un ouvrier de la nuit. Je fonctionne au magnétisme de la lune. Même si je connais très bien la ville pour laquelle je travaille ― je la connais de jour et je la connais de nuit ―, moi, je fais partie du corps des hommes de la lune. On nous appelle les dératiseurs.

Je descends l’escalier de plomb qui mène à la rue principale. Je suis tout seul. Je suis habillé d’une combinaison moulée sur ma peau, peu importe la couleur. Je sens mauvais car je vis seul. Ceux qui travaillent avec moi pendant la nuit dégagent des odeurs exécrables aussi. Je ne suis pas rasé, mes yeux sont bouffis par la journée de veille. Mais je ne raisonne pas en terme de fatigue. Je suis accepté dans la ville tempérée à condition de rester éveillé le jour et de travailler la nuit. J’avance dans la rue principale. Mon regard alterne entre le sol et la découpe angoissante des nuages dans le ciel. J’essaye de ne pas me soucier de l’entredeux. Les maisons, les arbres, les voitures, les quelques hommes qui traînent, je tente de les ignorer. La lune est entière, la lune est minuscule, je marche en faisant claquer mes chaussures sur le béton ; le sol ne s’ouvre jamais trop tôt. J’ai le temps de me concentrer sur la découpe des nuages. Ici, dans la ville tempérée, le ciel ne bouge pas. Tout y est suspendu comme par de grotesques ficelles, parfois je me demande si tout cela est vrai. Sous certains angles, j’ai l’impression que les nuages sont en cartonpâte, ou bien qu’ils sont maintenus en l’air par l’aimant de la lune. Estce correct d’un point de vue astronomique ? Je ne saurai le dire. Je marche en observant la découpe des nuages qui ressemblent à de grosses armes de guerre. Je tourne à droite. Je ne sais pas ce qui me pousse à tourner à droite mais je suis habitué. La rue que j’emprunte alors est étroite et polluée. J’écoute le bruit des animaux et des bébés insomniaques dans les appartements. Je regarde le sol jonché des restes de la soirée dans les tavernes. Certains hommes ont saigné, d’autres ont vomi, d’autres encore se sont masturbés, tellement ivres, et ont répandu leur foutre trop longtemps contenu sur les fenêtres des appartements de rezdechaussée. Une autre impression lunaire me commande de tourner à droite au milieu de la ruelle. Je me retrouve sur le parvis d’une petite chapelle à l’abandon. Je regarde le ciel. Les nuages n’ont pas bougé, je repère pourtant un changement dans la découpe de l’un d’entre eux. Ce que j’avais pris pour un canon jusquelà est devenu une lance. Beaucoup plus effilée, beaucoup plus tranchante. Sur le sol, à quelques mètres devant moi, une trappe s’ouvre, je rentre dedans en frissonnant.

Sous la terre, je pénètre chez moi. Le goût de l’air est différent. La couleur, l’odeur, la densité de l’air ne sont pas les mêmes ici. Elles sont celles que je préfère. Je marche plus lentement, je récupère de mon errance à la surface. Je me sens comme tranché en morceaux, dissocié, apeuré, affolé par tout ce que je n’ai pu m’empêcher de voir dans les rues et à l’intérieur des appartements. Le magnétisme de la lune agit sur notre ville tempérée comme un maquillage de clown. Tout y est tellement pathétique la nuit, les bâtiments paraissent hantés, les voitures moribondes, les arbres ont des allures de cancéreux, les rues scintillent de dessins gothiques et les formes qui surgissent de partout vous font peur ou vous donnent envie de pleurer, selon. C’est pour toutes ces raisons que je redoute mon errance à la surface, même si le magnétisme de la lune m’accompagne vers le point, toujours différent, où la trappe s’ouvre dans le sol. Je reprends mon souffle et je me sens bien. La galerie qui s’ouvre devant moi me mène vers le flot des ouvriers de la nuit. Je m’intègre sans difficulté. Nous ne parlons pas. L’air s’emplit de l’odeur infecte de nos corps traumatisés mais nous sommes habitués. Nous portons tous la même combinaison, seule sa couleur varie. Les ouvriers de la nuit ne sont pas censés dialoguer, certains grommellent pourtant, tiraillés par la faim, la soif, ou la simple envie d’uriner.

J’emboîte le pas de mon prédécesseur. Je le connais. Son nom est imprononçable mais je l’aime bien. Nous nous sommes déjà parlé en d’autres circonstances. Dans un lieu où les hommes de la nuit sont autorisés à dialoguer. Un baraquement quelconque. Il m’a raconté son arrivée dans notre ville tempérée et son récit m’a ému. Ici, dans notre ville tempérée, nous ne sommes pas habitués aux étrangers mais nous tentons de les accueillir et de les intégrer comme nous le demande l’Autorité Sociologique. À vrai dire, personne ne songerait à s’enfuir de notre ville tempérée mais nous savons combien les systèmes différents du nôtre laissent à désirer. Nous comprenons l’exil. Nous étudions la pauvreté et la frustration pendant nos années de formation. À ma droite, d’autres ouvriers de la nuit sont arrivés et se sont mis en rang. La galerie s’élargit. De simples gouttes d’eau boueuse coulent dans notre cou, suintent le long de notre colonne vertébrale. Nous piétinons la fange. Nous avançons sans pause. Nous avançons sans regarder. Nous avançons sans parler. Nous savons où nous allons.

Le grand chaudron est posé dans une excavation de la roche. Il repose sur un tas de braises à la forte odeur d’essence. Je m’aligne avec les autres. Devant moi, mon ami étranger se tord en deux dans une longue flatulence. Il est rappelé à l’ordre. Tête droite, je ne regarde nulle part. J’entends le bruit de la louche qui rebondit sur les bols au fur et à mesure que les ouvriers de la nuit sont servis. Tandis que je me rapproche du chaudron, je pense à la lune. À ses caprices, à ses mouvements, à son magnétisme. Je pense aux variations circulaires de la lune et je me surprends à rêver à une vie elliptique. Un système où je pourrais m’aventurer sur d’autres chemins, surmonter la peur du hasard, suivre des instincts refoulés et des sentiments enterrés pour finalement revenir au confort de la maison, oui, à la douce vigueur maternelle de notre ville tempérée. L’homme du soir me tend un bol de soupe, une tranche de pain noir et un papier plié en deux. J’avale la soupe brûlante en toute hâte. Je déchire le pain, le gobe. C’est la seule ration à laquelle nous avons droit mais nous ne nous en plaignons pas. Il s’agit avant tout d’accomplir notre travail. Et celuici commence maintenant.

Je remonte à la surface, revigoré par la nourriture. Je me sens bien. La lune m’attend au dehors et elle me guidera, il me suffit de l’écouter. Je déplie le papier. L’ordre est toujours le même. Tuer. Mettre en pièces. Émasculer l’amant ou le père. L’adresse n’est pas précisée, l’Autorité Sociologique sait que je trouverai. Je marche. Plein nord ce soir. La lune m’indique le nord, la lune me pousse dans le dos, je dois faire vite, la lune est capricieuse. Plein nord, et puis je tourne à droite. Je ne m’autorise aucune halte, je ne sais pas quelle rue je prends, il n’est plus l’heure de m’arrêter sur la torpeur de notre ville la nuit. Je descends un petit escalier et la bâtisse surgit devant moi comme un miracle. Je ne sonne pas, je pénètre à l’intérieur à l’aide d’un simple fil de fer crocheté. Un homme brun, la trentaine, m’attend déjà derrière la porte et il sait. Son regard est terrorisé, ses jambes flagellent, il tient une arme. Je m’avance vers lui. Il tremble de la tête aux pieds mais ne s’estil pas condamné luimême ? Je m’avance, je n’ai pas peur. Je saisis son arme et la retourne entre ses jambes. Je tire. Garde son arme. À l’étage, rien ne semble bien vivant. Et pourtant. L’Autorité Sociologique ne s’est jamais trompée. Je dois parcourir chaque pièce dans le détail mais je sais que je vais trouver. Alors je deviens incroyablement minutieux. J’ai déjà vu certaines femmes se cacher dans des endroits insoupçonnables pour toute autre personne qu’un ouvrier de la nuit. Elle se tient au fond d’une armoire, le corps plié en deux. Ce n’est pas tout à fait une femme. On dirait qu’elle est en peluche. Elle renifle. Je n’ai pas toujours la chance de me procurer une arme sur place alors je profite de l’aubaine pour faire taire toute tentative d’apitoiement. Je tire dans sa tête pour commencer.

Ensuite je dois la démembrer. L’opération est triste et longue. Je sectionne au niveau des épaules avec un simple couteau. La chair est douce mais résistante. Je tiens son bras pendant le démembrement, je peux sentir toute l’électricité de la peau, sa chaleur, son renflement. Je coupe net. Le plus net possible. Qu’il ne reste que le tronc, c’est important. Lorsque vient le tour des jambes, mon cœur se serre un peu. Je la tiens juste audessus des genoux et à cet endroit la peau d’une femme est presque liquide tant elle est molle et apaisante. Je sectionne au niveau des hanches en prenant soin de retirer le vagin entier du corps. Ensuite, je dois meurtrir le tronc à l’aide de mes poings, cela fait partie de mon travail. Il s’agit de bleuir le ventre, pas de le rendre méconnaissable aux yeux de la population. Les seins doivent être rougis, pincés, scarifiés, afin de ne pas attiser le désir souvent frustré des hommes de notre ville tempérée. Les troncs des femmes sont exposés le matin et l’aprèsmidi sur les grandes artères commerçantes. Nous ne tolérons pas la présence des femmes dans notre ville tempérée et nos enfants sont conçus de façon scientifique, comme dans beaucoup d’autres endroits sur Terre. Je retire les bras de ma victime et je les casse. Je les range soigneusement dans mon sac de travail. Ils seront recyclés comme farine animale, ils nourriront le bétail qui alimentera nos hommes de l’aprèsmidi dans les tavernes. Je ne peux m’empêcher de goûter un bras. La chair est sucrée comme un fruit, le sang s’infiltre entre mes dents et laisse une complexe sensation vaporeuse sur ma langue. Comme une goutte de notre meilleur vin. Les jambes sont des parties précieuses et je dois y prêter une attention particulière en les pliant dans mon sac de travail. Je ne suis pas autorisé à briser les jambes de mes victimes. De même, il m’est interdit de poser mes lèvres ou de frotter mon sexe entre les cuisses des femmes que j’ai tuées. Toute altération du pH de la peau des jambes est facile à détecter par l’Autorité Sociologique et passible d’une interdiction de travail pour moi. Et par conséquent, d’une mort certaine, lente et honteuse parmi les hommes de l’aube.

* * *

Je me lève avec la lumière. Je me lève à ras de l’aube et me poste contre la baie vitrée. Je me lève et me nourris des rais de lumière tous perpendiculaires dans le salon. Mon carrelage est blanc craie, les rayons fusent sans laisser de traces, mes meubles, mes quelques meubles n’obstruent pas le chemin des faisceaux. Je porte mon regard à l’extérieur. Le jour a l’air tiède bien sûr, et cela me convient. Mes yeux croisent bientôt les premiers dératiseurs. Ils bondissent hors des maisons, font de drôles d’embardées comme des lièvres affolés par les phares d’un monstrueux véhicule. Le soleil. En bandoulière, ils portent le résultat de leur massacre quotidien et je souris. Je sais combien doit peser ce sac sur leurs épaules, au sens moral, mais je ne suis ni philosophe ni psychologue, je suis sociologue ; la ville tempérée doit son équilibre à des hommes tels que moi. Je les regarde poser leur sac au milieu du parc où des inspecteurs les attendent, je les observe poursuivre leur chemin jusque chez eux sans un regard pour le corps examiné derrière eux, et mon jugement est celui d’un père. Un père compatissant pour ses enfants en souffrance mais qui sait qu’il agit dans leur intérêt à tous.

Aujourd'hui j’attends la sortie d’un ouvrier de la nuit. C’est un homme grand, maigre et blond dont le comportement inquiète l’Autorité Sociologique. Un homme curieux, dans tous les sens du terme. Un ouvrier que nous avons déjà testé à plusieurs reprises et dont les résultats se sont toujours avérés opaques pour l’Autorité Sociologique. Souvent aperçu bavardant avec des étrangers ou avec les pires de nos hommes, enclin à se mélanger sans retenu aux confins de son spectre social. La lune est son allié mais elle a disparu. C’est moi qui vais tirer les ficelles dans le jour naissant. Mon corps sec baigne dans les rayons tièdes du salon chauffé à 19 degrés en toute saison. Et quand mon ouvrier apparaît sur le seuil de la maison, son regard est déjà fou. À le voir sauter sur place comme un insecte piégé, à sentir ses doigts trembler sur la lanière du sac de voyage comme s’il était trop faible pour porter son massacre, je sais qu’il est entre mes mains. Alors je le guide vers mon labyrinthe. Ou plutôt son labyrinthe…

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