L’Ampoule n°4 - Énigmes et Labyrinthes

Juin 2012 · Chapitre 1 sur 6 · partie 3/3

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L’Ampoule n°4 - Énigmes et Labyrinthes

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Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Il tourne à gauche et s’enfile dans une ruelle qui descend à l’oblique vers l’ouest. Tout à fait comme prévu. À l’opposé de la direction du parc, il se met presque à courir et son sac soubresaute contre son dos. Je me dis qu’il doit ressentir de drôles de choses lorsque les pieds, les mains de la fille cognent contre ses lombaires. Il s’arrête et vomit. Je trouve cet homme dégoûtant et je ne veux pas abréger son supplice. Laissonsle courir un peu, je me dis. Et je le vois dévaler la rue de plus en plus vite et soudain, alors que je n’avais pas prévu cela, il ralentit sa course, appuie deux doigts contre ses temps et se met à hurler. C’est là que se dresse la première cloison. Toute droite devant lui. Au moment précis où je le souhaite, la cloison s’érige comme une herse d’argent, grise d’une lumière mortelle devant lui. Et il hurle derechef. Et je pense que l’hologramme est alors le bienvenu et je reconstitue le corps de la femme devant lui, cellelà même qu’il a tranchée, sans ménagement ou presque, quelques heures plus tôt. Ainsi je le vois faire demitour, toujours hurlant de plus en plus fort, et je suis satisfait, et je garde le contrôle entier de la situation. Une dizaine de mètres plus loin, j’érige une deuxième cloison, noire comme la nuit sans lune cette foisci, il la heurte, tombe, se tient encore les tempes et son cri se fait de plus en plus strident. Il se relève, rebrousse à nouveau chemin, tente une troisième voie, la seule qui lui reste. Il ne sait pas ce qui l’attend au bout de l’impasse, je siffle entre mes dents et je ris et je ricane, des sons sortent de mon palais qui me confondent et me surprennent. Il s’arrête. Ce n’était pas prévu. Jette un oeil dans le sac de voyage et ferme les yeux. Je le vois qui hésite, respire longuement et referme le sac. Il continue sa marche, je me détends. Plus loin, tandis que mon ouvrier a déjà évité huit cloisons, changé sept fois de chemin et produit environ dix mille décibels de cris animaux, je décide de poser sa mère sur sa route, au détour d’une ruelle pavée, juste au moment où il croit sortir du labyrinthe et se précipite vers la gentille lumière du matin. Sa maman chérie lui apparaît dans une robe de velours pourpre, comme il se doit, elle a des gestes doux et gracieux qui lui disent d’approcher, tout comme il se doit pour une mère aimante. Mon ouvrier ralentit le pas, son corps semble liquide, il peine à poser un pied devant l’autre, ses genoux flagellent et il s’effondre aux pieds de sa mère en hurlant ses « pardon ! ». Tout comme il se doit. Mais au moment où il tend la main pour saisir la sienne, au moment précis où se joignent les phalanges, une autre cloison se dresse, rouge sang, vertigineuse dans sa hauteur mais ridée comme une vulve, puis une autre sur la gauche de mon ouvrier, une autre à sa droite, une quatrième enfin, et le voici qui n’a plus que deux solutions après une heure passée dans son labyrinthe : devenir fou ou abandonner le sac. Abandonner le sac, glisser dans un intervalle entre les cloisons qui se referment tandis que des inspecteurs l’attendent de l’autre côté. Car mon labyrinthe mène au parc, vous vous en doutez bien. Son labyrinthe l’a mené au parc, de même que son attitude l’a entraîné dans ce conflit intérieur, il faut bien comprendre cela.

Abandonner le sac donc, ou devenir fou aux côtés des hologrammes. Je vois mon ouvrier qui hésite, regarde à l’intérieur du sac, plonge sa bouche dans le sac, semble embrasser quelquechose, regarde autour de lui, perçoit les cloisons qui se referment, cligne des yeux, scrute dans le sac, ressort sa bouche ensanglantée du sac, miaule en direction du ciel, regarde les cloisons qui se referment, se met, l’imbécile, à cavaler en rond, risque un regard derrière les cloisons, deux inspecteurs l’attendent en bavardant, réussit un mouvement de recul tandis que la cloison se refermait sur son pied, hésite encore, projette sa tête entière dans le sac et en ressort une cuisse de femme en travers de la mâchoire, comme un monstre sorti tout droit d’un cauchemar d’enfant.

Je me lasse vite d’observer mon ouvrier. Il y a longtemps que j’ai compris qu’il était perdu pour notre ville tempérée. Je préfère de loin poser mon regard sur les hommes du matin qui se lèvent tôt. Prennent un solide petit déjeuner, se lavent scrupuleusement jusqu’entre les orteils, à l’intérieur des orifices et sous les bras. Regardent les informations à la télévision et lorsque les premières annonces boursières sont faites, enfilent leur costume et leur pardessus puis se dirigent vers les postes de travail. J’aime bien certains jours regarder les formes géométriques que tracent les hommes du matin dans la rue. Je dois dire aussi qu’il m’est même arrivé de prendre quelques photographies. Par le dessus. Depuis ma fenêtre inondée des rayons de plus en plus tièdes du soleil. Je sais que notre ville n’est pas un théâtre hasardeux où chacun peut se diriger où bon lui semble, je sais aussi que les livres de nos philosophes fondateurs sont parsemés de mensonges, tout comme la route que nous empruntons pour nous rendre vers nos destinations.

Nous sommes tous balisés, déterminés, calculés bien avant notre conception, et c’est parfait ainsi. Quand retentit la sirène du soleil de huit heures, je me dis que je ne vois pas comment cela pourrait être différent dans toutes les villes sur terre.

Je revenais d’un enterrement. C’était dans la petite église de Trancy, à la campagne. Le curé avait parlé d’un tas de choses, toujours les mêmes : la vie éternelle, le Royaume du Père, la résurrection des morts et le Jugement dernier, mais surtout il avait insisté sur la lumière après la mort… Personne ne l’avait contredit, on l’avait écouté…religieusement ! À l’issue de la cérémonie, il y a eu l’inhumation dans le caveau de famille au vieux cimetière, à la sortie du village, et j’ai vu le cercueil descendre dans les ténèbres d’un caveau… La lumière après la mort, tu parles d’un bobard !… La nuit, oui ! L’obscurité, les ténèbres à jamais !… C’est ça la vérité ! Puis j’ai repris la route pour rentrer chez moi à Trancy. Ça roulait sans problème sur l’autoroute. À un moment, je me suis arrêté sur une aire pour prendre de l’essence et boire un café, histoire de me changer les idées en faisant une petite pause. Y a rien de tel que les machines à café des stationsservices d’autoroute pour oublier ses soucis. Déjà il faut choisir sa machine, il y en a de trois sortes : celles qui rendent la monnaie, celles qui ne rendent pas la monnaie, et celles qui sont hors service. On passe déjà quelques minutes pour ce premier choix. Vient ensuite la sélection de la boisson. C’est ahurissant comme ça occupe l’esprit, à croire que c’est fait exprès pour tester la vigilance de l’automobiliste : le café peut être d’Éthiopie, de Colombie ou du Brésil, arabica ou robusta ; il peut être moulu ou en grains, ou encore en poudre lyophilisée…sucré ou non sucré…court ou long…avec du lait ou sans lait. Il y a aussi un café qui est estampillé commerce équitable, pour se donner bonne conscience moyennant vingt centimes de plus ; à ce prixlà, chacun peut s’offrir à peu de frais une âme généreuse et sauver une peuplade exotique en voie d’extinction. Et pourtant j’en ai vu plus d’un se détourner, pour économiser le supplément ! Et même, il y a un café XXL grande taille, comme pour les slips. Une fois qu’on a enfin choisi sa boisson et appuyé sur le bouton, c’est souvent à ce moment qu’on s’aperçoit qu’on est tombé sur la seule machine hors service, laquelle a évidemment accepté votre pièce de deux euros, mais refuse obstinément de vous la rendre… Mais là, pour une fois, j’ai eu de la chance, et j’ai bu mon café tranquillement, sur une table ronde tachée d’auréoles de gobelets et de miettes diverses, juste en face des toilettes hommes, toujours ouvertes, où une Noire indolente passait une serpillière résignée sur les éclaboussures de pisse autour des urinoirs. Tout ça pour même pas le SMIC.

J’ai décidé de continuer mon trajet en prenant les routes secondaires, c’est moins monotone. D’abord je me fous de ma moyenne, et je n’aime pas ces cinglés de la bagnole qui écrasent l’accélérateur pour oublier que, le reste du temps, c’est leur femme et leur patron qui les écrabouillent. Je me méfie aussi de moimême, j’ai tendance à somnoler, sur l’autoroute. Alors j’ai programmé mon GPS : direction le village de Lassalde, chez moi, encore cent cinq kilomètres exactement, par la départementale 37, puis la D 286… Je me suis engagé sur la D 37, tout en écoutant le Requiem de Mozart sur France Musique. Décidément, la mort me poursuivait, ce jourlà. À peine avaisje parcouru une vingtaine de kilomètres qu’il y eut un claquement sec qui me fit sursauter. La radio s’était coupée brutalement. Mais surtout, les indications du GPS avaient disparu. Il ne restait qu’un écran blanc, où je pouvais lire ce bref message en lettres noires : Off road ! Le peu d’anglais appris au lycée autrefois en traduisant quelques vers de Shakespeare me permettait tout de même de comprendre cette formule laconique : En dehors de la route !… En clair, j’étais perdu, égaré, paumé quoi !… Je ne m’inquiétai pas. Une telle panne m’était déjà advenue, de temps à autre, pour des raisons techniques obscures tenant sans doute à des satellites mal positionnés ou à des interférences avec des obstacles divers. La société moderne, c’est le bug permanent. Faut pas s’inquiéter. Après quelques secondes ou quelques minutes, sans qu’on sache pourquoi, ça remarche tout seul. Je roulais toujours, la route était à peu près rectiligne avec parfois, juste pour ne pas s’ennuyer, des courbes plus ou moins larges et des virages plus ou moins serrés… Et de part et d’autre de la route s’étendait cette campagne verdoyante et si variée que j’aime tant, où alternent des prairies, des bois, des champs aux épis inclinés par le vent dominant. Je ne pouvais cependant regarder à loisir ces contrées bucoliques. Je me concentrais sur la conduite, je regardais la route avancer vers moi en un long ruban gris. Au bout d’une demiheure, certaines choses me parurent anormales. D’abord, le GPS n’était pas revenu, la radio non plus. En outre, depuis cette étrange coupure, je n’avais pas croisé une seule voiture, pas vu un seul panneau indicateur. J’avais l’impression de rouler dans un pays inconnu, un désert sans voitures ni panneaux. Comment savoir où j’étais ?… Je ralentis l’allure, une nouvelle heure passa sans que j’aie vu un seul véhicule. Je ne devais pas être loin de ma destination…. Parcourir une centaine de kilomètres, ce n’est pas le bout du monde… Normalement, j’aurais déjà dû être arrivé…

J’éprouvais un inexplicable sentiment de solitude. Après un nouveau virage, je me trouvai soudain devant une bifurcation : deux routes devant moi, sans le moindre panneau indicateur. Mon GPS récalcitrant affichait toujours la même chose : Off road. Au hasard, je pris à droite et je continuai, un peu inquiet maintenant. Je me sentais de plus en plus perdu et abandonné, quand après deux ou trois kilomètres, j’aperçus enfin un village. J’en étais sûr, ce n’était pas Lassalde. D’ailleurs, je n’avais pas fait attention au panneau. Il me semble même qu’il n’y en avait pas. Je décidai d’y faire une halte, ne seraitce que pour demander mon chemin et me reposer un peu… Il y avait un grand parking ombragé de platanes, près de l’église. C’est là que je me garai. Puis je me rendis dans le caféhôtel restaurant tout proche et m’installai à la terrasse. Je demandai au garçon un grand crème qu’il m’apporta. J’adore flâner ainsi, paresser délicieusement à la terrasse d’un café. Rien ne presse, on regarde les gens et les choses, le ciel et les nuages… Je savourai mon crème, en y trempant la petite madeleine que le garçon m’avait apportée en même temps. Le ciel était gris clair, tout était calme et il y avait autour de moi une sorte d’immobilité surprenante. Personne sur la place, personne dans la rue. Juste un long fourgon noir stationné devant l’église. Le silence fut rompu par un bruit de porte qui grince : le portail de l’église venait de s’ouvrir… Des personnes sortirent, vêtues de noir… Encore un enterrement, décidément !… De fait je vis sortir un cercueil, que les croquemorts hissèrent dans le fourgon. Je n’avais jamais vu un tel véhicule mortuaire. Il était immense, un peu comme un camion de déménagement… Les croque morts retournèrent dans l’église, en sortirent un deuxième cercueil, puis un troisième, et puis un autre, et d’autres encore. J’en comptai onze en tout. J’étais éberlué. Onze cercueils pour une même cérémonie ! Que s’étaitil donc passé ici ? Un drame collectif ?… Les parents et les amis des défunts se rangèrent derrière le long fourgon. Une chose encore me surprit : avant de se placer ainsi, chacun s’inclina devant le réverbère de la place de l’église, en faisant un signe de croix. Étonnante coutume, pensaije !

Le convoi démarra et je le suivis des yeux. Il n’avait pas fait trente mètres que les gens adressèrent un nouveau salut en direction d’un autre réverbère. Alors, de plus en plus intrigué, je résolus d’en avoir le cœur net. J’appelai le garçon, réglai ma boisson et, d’un pas rapide, je rejoignis le convoi funèbre. Personne ne faisait attention à moi. Je marchais avec les autres, en queue de cortège. Finalement, je me tournai vers ma voisine, une vieille femme, proche de quatrevingts ans probablement, qui semblait un peu essoufflée en marchant. Je m’enquis à voix basse :

― Le cimetière est encore loin ?

― Le cimetière ? Mais monsieur… (Elle hésita.) Vous êtes d’ici ?

― Non, je suis de Paris, mais j’étais à Trancy ce matin…

― Et vous êtes parent d’un des défunts ?

Je répondis oui, à tout hasard, sans rien préciser… Puis je revins à ma question initiale :

― Et donc…pour le cimetière ?…

― Mais monsieur, il n’y a pas de cimetière ici…

― Ah ! Il est dans un autre village ?… Plus loin, alors ?

― Mais non, il n’y a aucun cimetière.

― Mais alors, où allezvous maintenant ?

― À l’Usine de Lumière…

― Pardon ? La…euh…l’usine de lumière, vous dites ?

Voyant mon air ahuri, la vieille me raconta :

― Ici, monsieur, nous n’avons aucun cimetière. Songez : ça ne sert à rien, un cimetière. Certes, on y dépose les morts, mais franchement, je vous le demande : pourquoi ? Pour qui ? Avec la vie moderne, avec les familles éclatées, recomposées avant de se disloquer encore dans le tourbillon hédoniste et matérialiste de notre époque, les tombes sont bien vite désertées, puis abandonnées. Dans l’agitation frénétique de notre siècle clinquant, fait de compétition forcenée et de loisirs obligatoires, le repos est suspect, le silence immobile des cimetières fait peur… Il faut toujours « faire des activités », alors plus personne ne vient se recueillir, les sépultures ne sont plus fleuries, les tombes se délitent et tombent en ruine. Ah, les morts sont vite oubliés, vous savez… Et puis ça coûte très cher à la commune, et donc aux habitants, l’entretien d’un cimetière, surtout s’il ne sert à rien ! Et croyezvous que ce soit sain, de laisser se décomposer des milliers de cadavres, au risque de polluer gravement les nappes phréatiques ? Au fond, monsieur, c’est manquer de respect aux morts que de les abandonner ainsi dans des cimetières délabrés… Et c’est manquer de respect aux vivants que d’accumuler autour d’eux tant de pourriture ! La grandeur de l’Homme est dans sa pensée, comme le disait Pascal, et non dans son corps qui n’est qu’une enveloppe, semblable à celle d’un animal…

― C’est vrai !… Mais alors, vous, comment faitesvous ?

― Oh, nous, monsieur… (Elle s’interrompit un instant, me montra un réverbère devant lequel nous passions et fit un rapide signe de croix.) Nous, nous respectons nos morts car nous leur devons la lumière…

― Je ne comprends pas bien…et pourquoi onze cercueils dans ce convoi ?… Pas de cimetière…et cette histoire de lumière…j’ai du mal à suivre…je voudrais bien comprendre…

― J’y viens, monsieur, j’y viens… Voyezvous, ici, nous groupons les morts de tous les villages et bourgs environnants. Chaque jour, il y en a une bonne dizaine, parfois davantage, des fois un peu moins, ça dépend… Après la cérémonie à l’église, nous accompagnons nos morts à l’Usine de Lumière. En fait, c’est un crématorium un peu particulier. Nous attendons le soir et nous faisons brûler ensemble tous les morts de la journée…

― Tous ensemble ?… Une crémation collective ?…

― Oui monsieur, une crémation collective, tous ensemble. Et c’est important. Il ne serait pas juste qu’après leur mort les gens se trouvent séparés, alors qu’ils ont été si souvent, trop souvent, divisés de leur vivant. Séparés par d’innombrables querelles et d’interminables différends, déchirés par de vaines rivalités et de stupides idéologies, sans compter les écarts de fortune… La mort doit permettre d’atteindre enfin la réalisation concrète de ces valeurs cent fois proclamées que sont l’égalité et la solidarité. Si les hommes ne parviennent pas à vivre ensemble, qu’au moins ils soient ensemble après la mort…

― Oui, je comprends…et la lumière ?

― Eh bien monsieur, c’est tout simple : la crémation des corps, chaque soir, permet d’alimenter la petite centrale électrique de la commune, qui nous sert à éclairer notre village, et ceux alentour, pendant la nuit. Ainsi, tous nos réverbères sont alimentés par l’électricité produite par le crématorium. Ce sont les morts qui éclairent nos nuits. Qu’ils aient été d’humbles serviteurs ou de hauts dignitaires, des pauvres ou des riches, tous, dans la lumière de nos lampadaires, brillent du même éclat. N’estce pas là un beau symbole ? Nos disparus ne sont donc ni oubliés ni délaissés. Au contraire ! On y pense forcément, tous les soirs. Chacun, en voyant sa rue éclairée par une belle lumière dorée, sait bien d’où vient cette clarté, et rend grâce en son cœur à ceux qui lui offrent la lumière comme un ultime cadeau de vie après leur mort : qu’elle est belle, alors, la lumière après la mort ! Et cette lumière ne s’éteint jamais. Chaque jour nous avons de nouveaux morts, mais chaque nuit, ils nous donnent une nouvelle lumière… C’est ça, monsieur, la véritable énergie renouvelable dont on ne cesse de nous rebattre les oreilles à la télé et à la radio. L’écologie est trop souvent un mot, une simple formule à la mode dans certains milieux qui se veulent branchés. Nous, on ne fait pas qu’en parler… Nous avons élargi le tri sélectif, nous recyclons nos morts en les transformant en lumière…

Comme je restai abasourdi, bouche bée, ne trouvant rien à dire, la vieille femme continua :

― Cela semble vous étonner, monsieur, mais au fond, nous avons repris quelque chose de très ancien : les lanternes des morts, qu’on trouvait autrefois aux carrefours des routes. Nous en avons fait quelque chose de concret, moderne et utile. Comme vous le savez peutêtre, dans les lanternes des morts on plaçait une lumière, la nuit, pour guider les défunts… C’était pure superstition, à cause de l’absurde crédulité des foules victimes de l’obscurantisme. Nous, on fait l’inverse, ce sont nos morts qui, par leur lumière, guident les vivants. Nos morts ne sont pas relégués au fin fond d’un cimetière introuvable et loin de tout, ou dans un vague jardin du annexe d’un crématorium honteusement caché en périphérie d’une banlieue peu accessible. Nous, pour chaque mort, on fait réaliser une petite plaquesouvenir, la même pour tous, que l’on fixe sur les colonnes des réverbères. Le souvenir des morts est donc présent dans les rues, dans le village. Et tout le monde peut lire, sur chaque réverbère, tous les jours, en passant, les noms de ceux qui ont quitté le monde des vivants… Ainsi, nous n’exilons pas ceux qui ne sont plus, ils restent en quelque sorte au milieu de nous, on se souvient d’eux plus facilement. Croyezmoi, monsieur, on n’est pas vraiment mort quand on se souvient de vous…

Comme nous parlions ainsi, on était arrivés devant l’Usine de Lumière. Le long fourgon y entra, et peu après chacun se sépara après un dernier signe de croix. Je rentrai seul. Quand j’atteignis de nouveau le village où j’avais garé ma voiture, la nuit était venue. Il faut en convenir, les rues étaient parfaitement éclairées. Le spectacle était d’une beauté émouvante… Autour de l’église, le long de la rue principale, sur la place où était le caféhôtelrestaurant, sur le parking où m’attendait ma voiture, partout brillaient ces points de lumière jaune, comme autant de souvenirs d’un être cher. C’était comme si tous ces morts me parlaient, me voyaient. Leur présence dans la lumière des réverbères n’illuminait pas seulement les rues, elle éclairait ma vie. Au ciel, en écho, des milliers d’étoiles silencieuses leur répondaient par de blancs scintillements dans l’univers infini… Un sentiment mêlé, fait de paix, de sérénité et de respect m’avait envahi… Je suis remonté dans ma voiture. J’ai tourné la clef de contact, remis en route le GPS et j’ai démarré. Quelques mètres plus loin, j’entendis enfin le message tant attendu : L’itinéraire est maintenant calculé, veuillez continuer tout droit ! Ouf !

Une heure plus tard, j’étais chez moi, à Lassalde. On trouva que je rentrais bien tard, on me questionna. Mon histoire de réverbères éclairés grâce à la crémation des défunts dans un village parut invraisemblable, pire : farfelue. Personne ne me croyait. Je précisai que le village était entre Trancy et Lassalde, sur la D 37 ou la D 286, et que je m’y étais arrêté… Je racontai l’enterrement, le cortège, l’Usine… En vain. On sortit une carte routière. Ils s’y mirent à plusieurs. On me mit la carte sous le nez.

― Mais tu vois bien, regarde. Il n’y a aucun village sur la route, aucun ! Ni sur la D 37 ni sur la D 286. Et d’abord, il s’appelait comment, ce village ?

Je fus incapable d’en dire le nom. Ce n’était pourtant pas de ma faute. Il n’y avait pas de panneau. Et même mon GPS ne le connaissait pas. Tout le monde se récria :

― Ah ! tu vois bien ! Tu ne sais même pas le nom de ce patelin !… Tu as dû rêver !… C’est pas possible, voyons, une histoire pareille !

― Pas possible ? Pas possible ?… Mais c’est incroyable ! Quand le curé parle de la lumière après la mort, personne ne lui dit rien, pas la moindre objection ! Tout le monde a l’air de trouver ça normal ! Et moi qui l’ai vue, de mes yeux vue, cette lumière, on me dit que ce n’est pas vrai !

― Écoute, restonsen là… Tu dois être fatigué, tu devrais aller te coucher…ça ira mieux demain, tu verras !

Ils avaient sans doute raison… Une lumière après la mort ? C’est vrai que c’est complètement invraisemblable, je ne sais pas où je suis allé chercher un truc pareil. Après la mort, nous retournons au néant, exactement comme avant notre naissance. Il n’y a rien avant, et donc rien après : c’est symétrique, c’est logique, c’est cohérent. Tout le reste n’est que philosophie ou crédulité, c’estàdire à peu près la même chose… Mon imagination m’a joué des tours, c’est tout… Je suis allé dans ma chambre, je me suis couché et me suis endormi.

Le lendemain matin, au petit déjeuner, personne ne m’a parlé de cette histoire. On m’a juste demandé :

― Alors…bien dormi ?

― Oui, mais j’ai fait un drôle de rêve…

― Ah oui ? Et c’était quoi ?

― Je roulais en voiture quand mon GPS est subitement tombé en panne… Et puis non, je ne vais pas vous embêter avec ça, il me semble que j’ai déjà raconté la même chose hier… N’en parlons plus.

En effet, on n’en a jamais plus parlé.

Je ne sais pas si cette histoire est vraie… Peutêtre l’aije vécue, peutêtre l’aije rêvée… Mais lorsque vous marcherez, vous, une nuit, dans une rue éclairée, et que vous passerez sous la lumière blonde d’un réverbère, ayez une pensée pour ceux qui ne sont plus… Car cette lumière qui tombe du lampadaire et qui éclaire vos pas, c’est peutêtre à eux que vous la devez… Qui sait ?

S’il est bien une énigme qui a su traverser les temps, depuis la plus haute antiquité jusqu’à nos jours, sans jamais même lever une très petite partie de son voile, c’est bien celle de l’alchimie et de la transmutation de la vile matière en or pur.

À leur habitude, les auteurs de traités alchimiques ont usé de tous les artifices que leur imagination illimitée a pu créer pour égarer le profane tout en se laissant reconnaître de leurs pairs. Tous les jeux sur les mots, cabale, langue des oiseaux, sauts de langues, artifices et torsion de traductions, toutes les allégories, images et rébus ont alimenté leur habileté à cacher l’art de la production de la Pierre. Mais parmi tous ces artifices, le recours aux grands mythes de l’Antiquité fut leur support préféré.

Une seule matière pour un seul labyrinthe ?

Dans son Tractatus de theosophia aegyptiorum, Michael Maier (15691622), un médecin et alchimiste allemand, évoquait le labyrinthe alchimique. Il n’était certes pas le premier à trouver dans l’allégorie de la très célèbre construction de l’architecte mythique Dédale matière à transposition de la longue et difficile quête de la Pierre philosophale, mais il sut donner à sa représentation une forme originale.

Bien avant lui et le XVIIe siècle, de nombreux alchimistes n’avaient pas manqué de reprendre à leur compte cette puissante allégorie au point que certains prétendirent que le mythe de Thésée et du Minotaure n’était à l’origine qu’une création des philosophes de la noble matière. Cette longue habitude de récupération orientée sera durant des siècles une constante des écrits alchimiques sur laquelle il ne faut plus aujourd’hui se leurrer.

Le labyrinthe de Maier était formé de trois dédales imbriqués les uns dans les autres autour d’un centre commun où se tenait son Minotaure.

Il est bon, d’ores et déjà, de rappeler ce que signifiait pour un alchimiste ce Minotaure. Dom Pernety (17161796) dans ses Fables égyptiennes et grecques, nous le précise :

« Les Grecs, instruits par les Égyptiens, représentaient aussi la matière Philosophique par un ou plusieurs Taureaux, comme on le voit dans la fable du Minotaure, renfermé dans le Labyrinthe de Crète, vaincu par Thésée, avec le Secours du filet d’Ariadne. »

Trois portes closes permettaient donc d’accéder à chaque cercle, trois autres portes d’en sortir, la dernière étant seule constamment ouverte. Selon Maier, vouloir entrer dans le labyrinthe ne peut se concevoir que parce que l’on a déjà compris le but à atteindre.

La première porte symbolise la découverte de la seule et unique matière du Grand Œuvre, la deuxième porte celle de la compréhension de la production de la Pierre au Blanc, quant à la troisième, c’est celle qui ouvre à l’entendement de la fameuse Pierre rouge.

Cette réduction géographique n’en signifie pas pour autant que le chemin sera aisé d’une porte à l’autre, bien au contraire, car l’alchimiste pourra se perdre à tout moment de sa progression et errer longtemps, peutêtre à tout jamais, avant d’atteindre le cœur même du Grand Œuvre, avant d’affronter son Minotaure.

Mais Maier atil raison de n’indiquer qu’une seule entrée à cette longue voie à suivre ? C’est Eyrénée Philalèthe (alias George Starkey) qui, dans une lettre au souverain Édouard IV, précise, avec l’autorité de sa réussite :

« Il est plusieurs de ces sophistes que je sais qui rêvent sur plusieurs pierres végétales, minérales et animales. Quelquesuns même y ajoutent l’ignée, l’angélique et la pierre de paradis. Ces opérations, quoique fort inconséquentes, puisqu’ils n’en tirent rien de bon pour la perfection de l’œuvre, n’ont rien qui vous doive surprendre. Le but où ils tendent est trop haut pour que leur imagination bornée y atteigne. Pour réparer ce défaut de capacité, ils inventent des manières nouvelles, qu’ils croient être convenables pour y arriver. Ils emploient pour cela deux voies, l’une qu’ils appellent voie humide, l’autre, voie sèche. Cette dernière, à ce qu’ils prétendent, est un labyrinthe qui n’est connu que des plus illustres philosophes ; l’autre est le seul dédale, voie aisée, de peu de dépense et que les pauvres même pourraient entreprendre.

Quoi que puissent dire ces sophistes, je peux vous protester qu’il n’y a qu’une seule voie, qu’un seul régime dans la conduite de notre ouvrage et qu’il n’est point d’autres couleurs que les nôtres. »

Le parcours de l’adepte, on le comprend, est bien constitué d’une seule voie et d’au moins trois étapes primordiales, suivies d’un long combat pour dompter et vaincre puis de trois nouvelles étapes de retour. Le long et difficile cheminement vers la réalisation de la Pierre ne sera rien en effet si, cette pierre obtenue, le Centrum centri atteint et le Minotaure vaincu, il n’est pas capable de la rendre opérative. Il va donc lui falloir faire le tortueux chemin du retour vers le monde, guidé cette fois par la compréhension et l’expérience qu’il a acquises à l’aller.

L’adepte, lorsqu’il décide de se mesurer au Minotaure, n’est au fond sûr que de deux choses : l’entrée est ouverte pour tenter d’atteindre le centre du fameux palais du Roi, et la sortie également.

Le voilà au moins informé des périls et embûches de la Quête.

Un labyrinthe vers quoi ?

Mais, cette quête même, en connaîtil seulement le sens profond ? Gare à celui qui n’est attiré que par la puissance que lui octroiera la production de l’or terrestre, comme l’annonce clairement l’alchimiste Pierre Dujols en 1914 dans son Hypotypose au très célèbre Mutus Liber, traité mystérieux publié en 1677 :

« Toutefois, si l’alchimie se bornait uniquement à la transmutation des métaux, ce serait une science inappréciable sans doute au point de vue industriel, mais assez médiocre au sens philosophique. En réalité, il n’en est pas ainsi. L’alchimie est la clef de toutes les connaissances, et sa divulgation complète est appelée à bouleverser de fond en comble les institutions humaines, qui reposent sur le mensonge, pour les rétablir dans la vérité. Ces considérations préliminaires nous ont paru opportunes, avant de prendre charitablement le lecteur par la main pour le conduire dans les inextricables méandres du labyrinthe. »

Car, n’en déplaise aux modernes commentateurs des textes alchimiques historiques, l’alchimie ne saurait être que spirituelle. Ce serait commettre là une grave erreur de jugement dans laquelle sont pourtant tombés avec précipitation le grand savant Carl Gustave Jung et, à sa suite, bon nombre d’exégètes et sophistes.

Pierre Dujols, qui maîtrisait parfaitement son sujet, distingue bien l’accession physique et matérielle à la Pierre et les bouleversements psychiques et ontologiques que la tentative de compréhension de sa formation vont provoquer dans un monde incapable d’en accepter ne seraitce que l’existence scientifique.

L’accession à la réalisation complète du Grand Œuvre va obligatoirement éclater tous les concepts de base de la société avant d’en cristalliser de nouveaux, et cela ne peut se faire sans de terribles bouleversements.

Aussi, avant de tenter l’aventure, l’impétrant devratil être pourvu des mêmes qualités de courage, de volonté et d’abnégation que son héros et modèle Thésée, et d’un mental fortement équilibré. Mais la plus grande de toutes ses qualités devra être et restera à jamais sa totale discrétion.

Le sacrifice éventuel de sa propre vie est bien la préalable condition au premier pas dans le labyrinthe. L’abnégation et le courage l’accompagnent, mais sans la persévérance qui le relèvera encore et toujours lorsqu’il se heurtera aux impasses du démoniaque dédale, aucune progression ne sera possible.

Voilà pourquoi les alchimistes firent leurs les trois vertus théologales que sont la foi, l’espérance et la charité. Foi en la réalité du cristal, espérance de l’atteindre malgré les difficultés et charité, une fois la transmutation enfin accomplie, envers les plus démunis. Toujours les vrais adeptes se sont rattachés dans leurs écrits à ces trois grandes vertus, toujours ils eurent l’humilité d’annoncer qu’ils ne devaient leur réussite qu’à l’aide de Dieu et de sa Providence.

Le seul fil de la tradition

Estce bien suffisant encore ?

Thésée auraitil réussi dans sa périlleuse entreprise sans la pelote d’Ariane et l’intelligence du vieux Dédale ?

Sans ce fil conducteur, notre héros n’est plus rien et peut errer à jamais dans les méandres de la haute science.

À l’évidence, ce fil est celui de la Tradition initiatique. Ce fil est aussi la longue chaîne de tous les véritables adeptes, maîtres de la Pierre qui ont devancé dans ce même labyrinthe notre courageux apprenti.

« Pauvre idiot ! » s’exclame Artéphius dans son Livre secret en 1612 ― et de prévenir l’apprenti alchimiste qu’il risque la raison et sa fortune sans l’aide de ce fil.

« J’écris pour ceux qui voudront me lire, pour ceux qui ne pouvant sortir du labyrinthe où ils se trouvent engagés, en suivant les systèmes ci dessus, chercheront ici un fil d’Ariane, qu’ils y trouveront certainement », annonce charitablement Dom Pernety.

« Mais un habile philosophe, connaissant les instruments de la nature, s’aide aisément du filet d’Ariadne pour trouver l’issue de ce dédale ou labyrinthe », écrit encore le Philovite dans sa Lettre philosophique à Héliodore en 1751.

Cependant, le pauvre apprenti estil même sûr que le fil qu’il tient est le bon ? Ce serait vouloir accorder pleine confiance à ceux qu’il écoute et lit, oubliant que les méandres de leurs conseils se surajoutent parfois à ceux du labyrinthe, pour mieux éprouver encore sa sagacité et écarter ainsi définitivement tous ceux qui sont indignes de toucher à l’Arcane des Arcanes, au Saint des Saints.

« Toute personne qui prend les paroles des Philosophes selon la signification vulgaire, des mots ordinaires, de fait celuilà ayant perdu le filet d'Ariadne, parmi les détours du labyrinthe, erre très grandement, et a destiné son argent à perdition », annonce encore le même Artéphius.

Ne fautil encore pas ajouter aux qualités prérequises beaucoup de sagacité et de discernement ?

Le disciple devra donc, à l’égal de Saint Augustin, se rappeler toujours la devise : « LEGE, LEGE, RELEGE, ORA, LABORA ET INVENIES » (« Lis, lis, relis, prie, travaille et tu trouveras »). C’est seulement ainsi qu’il aura une infime chance de sortir vainqueur de l’inextricable labyrinthe alchimique.

Dans cette rubrique, un auteur doit écrire une nouvelle sur le thème du numéro en se basant sur l'illustration faite au préalable par un dessinateur (voir page suivante).

 

Au bout d’un an, trois mois et trois jours, j’en ai dégoté un d’emploi. Dans le spectacle. On recherchait un type. Comme moi. Un costaud. Avec des biscottos. Des gros. Tant qu’à faire. Un pari fou.

― Hercule, tu connais ? on m’a demandé en me regardant bizarroïdement.

― Oui.

― Bon, on voudrait que tu sois Hercule. Dans une nouvelle série TV. Hercule et le labyrinthe maudit ! Un truc signé Stéphane Gomez !

J’ai accepté. J’aimais ce genre de défi. En plus y avait du costaud. Harrison Ford, Georges Clooney, Sharon Stone, dans le rôle de la belle Junon. Une Junon intergalactique… En fait, doisje l’avouer, c’est ce qui m’a motivé quand Anna m’a parlé de ce projet un peu dingue, à l’évidence.

― La sublime Sharon Stone ? j’ai fait, surpris.

Un jour, ils m’ont pris en photo. Sous toutes les coutures. À poil et habillé. Assis et debout. Allongé. Recto et verso ! Allegro…

― Tes biscottos ! Metsles en valeur, Phixi, tes biscottos ! Gonfle les pectoraux, oui, voilà… Faismoi exploser tout ça !

Un autre jour, je me suis énervé. C’était lors de la scène où je devais papouiller avec Sharon sur une planète hors système solaire. Je m’étais fait tout beau. Côté effets spéciaux (y avait le feu dans toute la galaxie, un vrai branlebas de combat !), c’était niveau II. Niveau Le Choc des Titans ! J’avais bien appris mon texte. Je devais me montrer tout à la fois fort et tendre envers Junon. On débattait sur les origines du monde et de la vie. Ses mystères. Sur cette énigme absolue, terrifiante. Cosmopathologique, comme ils disaient. Et je devais m’approcher de Junon. Tout en repoussant énergiquement la fameuse Hydre. À trois têtes ! Qu’en savaisje, si l’Hydre avait mauvaise haleine, empestait. Si son souffle délétère irradiait jusqu’aux confins du Monde Visible et Invisible ! L’univers, le savezvous (j’ai appris tout ça depuis), est composé de trous noirs reliés entre eux par un réseau infracosmique d’innombrables dédales. Des sortes de mondes rhizomes (je vous expliquerais la théorie des rhizomes plus tard !).

C’était là donc que l’Hydre céphalopode séjournait. Tu lui coupais la tête, celle du milieu, celleci régénérait aussitôt. Immortelle, la Bête. Comme l’âme.

Et moi, ce truc m’agaçait. Pas de savoir que l’Hydre avait une âme. Au contraire, ça aurait même pu m’intéresser. Mais tous ces discours à la noix. Comme quoi les gens, à l’époque, y croyaient dur comme fer à leur Vulcain, leur Hadès, leur Apollon, se tapaient de gros délires en allant cueillir des narcisses sur les bords du Styx. Et que le sort du Monde pouvait en dépendre. Alors, aveugle comme le Cyclope, je voyais qu’une chose : me faire la belle Sharon. Sur le plateau. Aussi, quand l’assistant réalisateur, un gros con tout mou genre Duclos, m’a dit « Phixi, tu fais juste semblant, tu la pénètres pas », j’ai pété un câble ! Les écuries d’Augias, alors, j’ai dû les nettoyer vingt fois, l’Hydre de Lerne zigouiller et enfermer autant de fois dans un immense trou noir !

Du plateau, il n’est alors plus resté grandchose, malgré les gesticulations de Gomez, les protestations féroces de son assistant bidon. Sans DédaleDédalus, que j’avais invité ce jourlà pour qu’il se rende compte de quoi j’étais capable ― on me pressentait pour les prochains Oscars ! ―, ça aurait été un pur désastre, une calamité, pire qu’après le passage de Xynthia. J’avais beau être un culte, fallait pas me chauffer ! Demandez donc à Steph’ Gomez, l’homme aux grandes oreilles comme on le surnommait (à cause qu’il espionnait tout le monde) ! Ou à Dédale Dédalus ! Même Hercule ! Que j’avais fini par trouver con, prétentieux. Ce bâtard. Ce demidieu. Cette demiportion.

Dans mes grandes périodes, j’avais fait bien mieux. Jugez par vous mêmes : le Parvis de la Défense, tout le réseau d’évacuation et de distribution des eaux liquidé en moins de dix jours. Avec ce diable de Duclos qui me mettait des bâtons dans les roues. Me les gonflait avec ces histoires de routiers (les caisses explosées sur le bord de la route et les grosses rigolades dans les restos après le picrate). Un record absolu. Tu parles d’un exploit. Les écuries ! L’Hydre, à côté, c’était niveau VI. Niveau Teletubbies. Niveau mater’, quoi. Alors !… Du coup, il a fallu faire appel à un grutier pour remettre tous les décors en place : les planètes, les trous noirs, les méchants astéroïdes dont l’Hydre se servait comme d’une arme mortelle pour dézinguer l’humanité (elle était misanthrope !)…

On a dû rejouer la scène quinze fois avant que Sharon Stone monte au créneau et vitupère. Une colère noire, terrible :

― Bon, allez !

La belle Sharon Stone ! T’imagines, toi ?

Cette fois, je sais pas ce qu’il s’est passé dans mes V2 (mes ventricules). J’ai eu une crise de fou rire. Tout a explosé. Sur le plateau.

Tout.

Et Duclos qui était là. Mort de trouille.

Junon admirative, presque amoureuse.

Hercule tenant la tête du monstre aquatique dans une main. Et, dans l’autre, une espèce de serpent de mer tout merdeux et gélatineux !

― C’est bon, j’ai dit. Je les tiens.

Les bras en croix et repoussant, fier et énergique, les puissances maléfiques !

Comme sur la photo.

Un de ces cris je t’ai poussé. Vitres brisées !

Carrément.

La Guerre des Mondes ne faisait que commencer !

Le 28 juin 199*, le proviseur du collège pour enfants De la Plata, au Chili, fit une embardée spectaculaire sur la route panoramique qui bordait l’océan, et tomba à pic dans les récifs au volant de son véhicule (une Simca d’un modèle oublié) sans que l’on parvienne à retrouver son corps. Le véhicule fut repêché, ce qui permit d’exhumer le nom de cet ancien modèle ― et de le remettre au goût du jour chez certains concessionnaires chiliens ―, mais le corps ne fut jamais retrouvé parmi les débris. La côte était du reste très accidentée. Aucune enquête ne fut ouverte, ce genre d’accident étant hélas monnaie courante dans cette partie australe du Chili.

Le 28 juin 200*, c’estàdire près de dix ans plus tard, le nouveau proviseur du collège découvrit, en fouinant dans les registres de l’établissement, un certain nombre d’informations dérangeantes sur son prédécesseur. L’homme n’était pas d’origine chilienne, contrairement à ce que tout le monde pensait, mais allemande. Il était de surcroît l’auteur d’un certain nombre d’ouvrages controversés sur la présence aryenne au Chili, qu’il avait publiés à compte d’auteur très discrètement. Le proviseur reconstitua la suite, qui lui paraissait à présent évidente. Lorsque ces bruits avaient commencé à le rattraper, assortis de rumeurs émanant du collège, l’homme aurait fait en sorte de disparaître en maquillant sa fuite en accident. L’affaire n’avait cependant eu aucune conséquence, puisque personne n’avait songé à faire le rapprochement (il faut dire qu’à cette époque, cela faisait un moment que l’on ne se préoccupait plus de la question nazie au Chili, où les exactions du dernier dictateur en date s’y étaient substituées dans les esprits).

Deux ans plus tard pourtant, une curieuse affaire d’accidents routiers devait venir la raviver. Elle fut évoquée dans les colonnes du quotidien le plus en vue de la région des lacs : El corriere del Osorno, du nom du seul volcan encore en activité dans la région. Il y était question de plusieurs ressortissants indiens qui étaient tombés en voiture dans les profondeurs d’un ravin bordant la route montant au volcan ― le tout dans des circonstances à nouveau énigmatiques. Les corps, cette foisci, avaient été retrouvés. L’ancien proviseur du collège pour enfants, désormais à la retraite, pointa du doigt ces accidents : il avait l’intime conviction que le même homme en était à l’origine. Ni cet individu, ni les traces d’un quelconque rapprochement possible avec lui, ne devaient être mis en évidence par la police. On conclut donc à l’accident. L’exproviseur ne put s’empêcher de se sentir préoccupé ; après avoir réfléchi aux éventuelles conséquences de son implication, il entreprit un long voyage. Il s’installa au bord du majestueux volcan Osorno, dans une petite ville déserte qui n’avait guère plus de nom que d’activité remarquable, et n’était constituée que d’une simple rue traversante aux abords de la frontière argentino chilienne. D’amples chalets en bois de construction typiquement helvétique bordaient les trottoirs, cachés derrière de hautes haies aveugles, avec d’étranges noms sur les boîtes aux lettres : Heinrich Gomez, Fritz Concalvès, Helmut Garcia, etc. De toute évidence, il était tombé au bon endroit. Les rives du lac semblaient en permanence désertes, parcourues simplement, aux premières heures du soir, par de filiformes couples de jeunes aryens aux cheveux blonds, qui promenaient leurs chiens en poussant des sifflements stridents pour les rappeler.

Le proviseur à la retraite ne fut pas long à retrouver la trace de celui qu’il cherchait. Un écrivain du nom de Ulrich Moralès avait en effet son pied à terre dans la région, près du lac Hueyrquhe, bien qu’il n’y séjournât pas bien souvent. Il était par ailleurs l'auteur reconnu de divers opuscules dont il avait déjà lu les titres (sur la perpétuation de la race blanche en Araucanie, notamment). Parmi les anciens élèves du proviseur, il se souvenait que l’on avait pour habitude d’appeler cet homme le Porc. Ce surnom n’était cependant su que de peu de monde, en dehors des élèves. Il avait probablement dû changer depuis plusieurs fois d’identité. Il était devenu un homme reconnu, ce qui semblait rejeter au loin tout soupçon à son propos. A priori inabordable, il donnait de sulfureuses conférences sur les vertus de la race blanche, la résurgence des indiens Mapuches, ou encore la façon de faire primer la présence aryenne en Araucanie. Certains soirs, dans une petite auberge transfrontalière du nom de Poney’s Church, il dispensait des « cours magistraux » sur les différentes étapes pittoresques que l’on pouvait envisager de faire dans la région, interventions auxquelles il fallait bien entendu montrer patte blanche pour être invité.

Cela faisait longtemps que l’on ne voyait plus un seul indien dans la ville. Ils avaient tous déserté. La dernière tentative d’établissement d’une entreprise chilienne dans le canton (un restaurant de poissons) s’était soldée par un déplorable incendie, comme en témoignait le petit tas de cendres qui se trouvait aux portes de la ville, entre un vieux baraquement et une forêt d’araucarias. L’ancien proviseur s’essaya un moment à questionner les habitants. Mais on lui fit vite comprendre que l’on ne rencontrait jamais le professeur Moralès ; de lui avoir succédé en tant que proviseur était déjà, semblaiton lui dire, un bien grand honneur… Il fit à son tour des pieds et des mains pour tenter d’être convié à l’une de ses conférences. Mais le professeur Ulrich Moralès fut malheureusement obligé ce jourlà de se décommander, retardé par un fatal accident autoroutier qui aurait eu lieu un peu plus haut, dans la cordillère. Il en arriva à une conclusion simple : l’homme était inapprochable.