L’arrache-Cœur

Boris Vian · Chapitre 33 sur 66

Pages du PDF

L’arrache-Cœur

Chapitre XII

 

 

13 juillet.

Il y avait, devant le perron de la maison, un espace plat et gravelé où jouaient volontiers les trois enfants leur repas terminé, en attendant que la nurse, qui servait à ce moment le leur aux grandes personnes, les mît au lit pour la sieste. Des fenêtres de la salle à manger, on pouvait ainsi les surveiller. C’est à Jacquemort, assis en ce sens, qu’en incombait le souci. En face de lui, Clémentine roulait distraitement entre ses doigts des boulettes de mie de biscotte, tâche ingrate s’il en fut (et il en fut). Ils ne se voyaient guère qu’aux repas. Elle paraissait souhaiter qu’il continuât de vivre chez elle, mais se bornait, en général, à l’entretenir de propos insignifiants ; de son côté, il n’osait guère aborder les sujets personnels.

Culblanc, renfrognée et muette, apporta un plat qu’elle posa devant Jacquemort. Il le découvrit et dit poliment :

– Servez-vous, Clémentine, je vous prie.

– C’est pour vous, dit-elle. Pour vous seul. Une chatterie.

Elle souriait avec un peu de malice. Il regarda mieux.

– Mais… c’est du mou ! s’écria-t-il joyeusement.

– Tout juste, dit Clémentine.

 

– 132 –

– Je l’aurais préféré cru, commenta Jacquemort, mais l’attention est si délicate… Clémentine, vous êtes un ange.

– Je vous aime bien, dit-elle, mais, malgré tout, je n’aurais guère supporté de vous le voir manger cru.

– Certes, dit Jacquemort en se servant une large portion. Parlez-moi du mou ! Ça enfonce toutes les souris et tous les oiseaux de la terre.

– Je suis ravie que vous l’appréciiez, dit-elle.

– Un oiseau, observa Jacquemort, ce n’est pas mal, bien sûr ; mais ces horribles plumes !…

– C’est vrai, dit Clémentine. C’est le revers de la médaille. Mais les souris ?

– Purement distrayant, dit Jacquemort. Mais pas bon.

– Enfin, dit-elle. Cela étend le champ de vos goûts. C’est très souhaitable. Et sur qui travaillez-vous, en ce moment ?

– Vous, dit Jacquemort, vous êtes aimable parce que vous savez que votre boniche m’a laissé choir.

– Oui, dit-elle. J’avoue que ça me fait plaisir. Qu’avez-vous trouvé au village ? Vous y allez bien souvent, il me semble ?

– Oh ! dit Jacquemort. Il n’y a pas grand-chose, vous savez. Je vois assez fréquemment La Gloïre.

– Je vous parle de femmes, dit Clémentine.

 

– 133 –

– Je ne cherche guère, dit Jacquemort. Vous savez que ce chat était coupé ? Je n’y crois pas, mais ça m’influence un peu tout de même.

Il mentait.

– Je sais que vous cherchez, dit Clémentine.

Jacquemort regardait les trois enfants qui tournaient l’un derrière l’autre jusqu’à s’étourdir.

– Parlons d’autre chose, dit-il.

– Est-ce vous qui fouillez dans mes penderies ? demanda-t-elle brusquement.

Jacquemort, l’air étonné, hésita.

– Pardon ?

– Vous avez entendu.

– Non, répondit-il. Ce n’est pas moi. Qu’est-ce que vous voulez que je cherche dans vos penderies ? J’ai tous les vêtements qu’il me faut.

– Oh !… Ça n’a pas d’importance, assura-t-elle. Je me trompe peut-être. J’avais l’impression qu’on touchait à tout, périodiquement. Aucune raison que ce soit vous, évidemment.

Il eut un geste du menton vers la bonne qui leur tournait le dos.

– Oh ! non, dit Clémentine. Sûrement pas. D’ailleurs, à quoi lui servirait de s’en cacher ? Ça m’est égal. Je ne les mets jamais. Presque jamais.

 

– 134 –

– 135 –