L’arrache-Cœur

Boris Vian · Chapitre 60 sur 66

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L’arrache-Cœur

Chapitre XXIV

 

 

79 décars.

Plus d’arbres, pensait Clémentine. Plus d’arbres, une grille de qualité. Ce sont deux choses. Deux choses infimes, certes, mais riches de conséquences possibles. Un nombre considérable d’accidents de toute sorte se trouvent d’ores et déjà relégués au domaine de l’éventuel mort. Ils sont beaux, ils grandissent, ils ont bonne mine. C’est l’eau bouillie, et les mille précautions prises. Et comment se porteraient-ils mal, puisque je me réserve le mal ? Mais il ne faut jamais relâcher sa vigilance, il faut continuer. Continuer. Il reste tant de dangers ! Ceux de l’altitude et de l’espace supprimés, il subsiste ceux du sol. Le sol. Pourriture, microbes, souillures, tout vient du sol. Isoler le sol. Relier entre eux les côtés du mur par un plancher aussi étanche aux risques. Ces murs merveilleux, ces murs d’absence, ces murs auxquels on ne peut se heurter, mais qui limitent de façon idéale. Qui limitent à l’état pur. Un sol analogue, un sol annihilant le sol. Il leur resterait le ciel à regarder… et le ciel a si peu d’importance. Certes, bien des malheurs peuvent fondre sur eux, venus d’en haut. Mais sans vouloir minimiser les risques immenses du ciel, on peut admettre – et je ne crois pas être une mauvaise mère en me laissant aller – oh ! tout théoriquement – à l’admettre, que par ordre de danger croissant, le ciel vient en dernier. Mais le sol.

Carreler le jardin ? Des carreaux de céramique. Blancs, peut-être ? Mais la réverbération du soleil sur leurs pauvres yeux ; un soleil de plomb, tout d’un coup ; et un nuage transparent passe devant lui ; par malheur le nuage a la forme

 

– 255 – d’une lentille – d’une espèce de loupe – et le faisceau se concentre juste sur le jardin ; les carreaux blancs reflètent la lumière avec une puissance insoupçonnable, et elle jaillit autour des enfants – leurs pauvres menottes se lèvent, ils tâchent de se protéger les yeux – mais déjà les voilà qui chancellent, aveuglés par l’implacable énergie – ils tombent, ils ne voient plus… Seigneur, faites qu’il pleuve… Je mettrai des carreaux noirs, Seigneur, des carreaux noirs – et cependant les carreaux sont si durs, s’ils perdaient l’équilibre – une glissade après la pluie, un faux mouvement – et une chute, voilà Noël par terre. Malheureusement personne ne l’a vu tomber ; une fracture invisible se cache maintenant sous les jolis cheveux fins – ses frères ne le ménagent pourtant pas plus qu’à l’ordinaire – un jour le voilà qui délire – on cherche – on a oublié, le docteur ne sait pas, et soudain, son crâne se fend, la fracture s’est agrandie et, comme un couvercle, le dessus de la tête se détache – et un monstre velu en sort. Non ! non ! ce n’est pas vrai, ne tombe pas, Noël… attention !… Où est-il ?… Ils dorment – là, à côté de moi, ils dorment. Je les entends dormir – dans leurs petits lits… je vais les réveiller, attention, pas de bruit – attention !… mais cela n’arriverait pas si le sol était doux et tendre comme un tapis de caoutchouc – c’est cela qu’il leur faut sans doute, du caoutchouc, voilà, c’est bien, le jardin entier tendu de caoutchouc comme un tapis – pourtant le feu – le caoutchouc qui brûle – collant, leurs pieds s’y engluent – et la fumée les asphyxie – assez, je ne veux pas, c’est faux, c’est impossible – j’ai eu tort de chercher mieux – comme le mur ; comme le mur, rien, annuler le sol – il faut qu’ils viennent, il faut qu’ils reviennent, que l’on rejoigne les murs par un tapis d’absence invisible – ils resteront dans la maison pendant le temps qu’on me l’installe et quand cela sera fini, il n’y aura plus de danger, – si, le ciel, j’y ai bien pensé – mais j’avais conclu tout à l’heure qu’il fallait d’abord s’assurer que le sol ne pouvait plus rien…

Elle se leva – Jacquemort ne refuserait pas de convoquer les hommes pour le sol – C’est bête de ne pas avoir tout fait faire

 

– 256 – en même temps – Mais on ne peut pas penser à tout à la fois – il faut chercher – chercher toujours – se punir de ne pas avoir su d’emblée, et tâcher de persévérer, d’améliorer sans cesse – il faut leur construire un monde parfait, un monde propre, agréable, inoffensif, comme l’intérieur d’un œuf blanc posé sur un coussin de plume.

 

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