L’arrache-Cœur

Boris Vian · Chapitre 4 sur 66

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L’arrache-Cœur

Chapitre IV

 

 

Il s’interrogeait, incertain. La femme se taisait et la domestique, immobile, le regardait, le visage dénué d’expression.

– Il faut qu’elle perde les eaux, dit-elle.

Jacquemort, sans réagir, approuva. Puis, frappé, il releva la tête. La lumière baissait.

– C’est le soleil qui se cache ? demanda-t-il.

La bonne alla regarder. Le jour s’envolait derrière la falaise et un vent silencieux venait de se lever. Elle revint, inquiète.

– Je ne sais pas ce qui arrive…, murmura-t-elle.

Dans la chambre, on ne distinguait rien qu’une phosphorescence autour du miroir de la cheminée.

– On va s’asseoir et attendre, suggéra Jacquemort à voix douce.

Il montait de la fenêtre une odeur d’herbes amères et de poussière. Le jour avait totalement disparu. Dans le creux d’ombre de la chambre, la mère se mit à parler.

– Je n’en aurai plus, dit-elle. Jamais plus je n’en voudrai.

 

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Jacquemort se boucha les oreilles. Elle avait une voix d’ongles sur du cuivre. La nurse sanglota, terrorisée. La voix envahissait la tête de Jacquemort et lui lardait le cerveau.

– Ils vont sortir, dit la mère avec un rire dur. Ils vont sortir et me faire mal et ce sera seulement le commencement.

Le lit commençait à geindre. La mère haletait dans le silence, et la voix reprit :

– Il y aura des années, des années, et chaque heure, chaque seconde sera peut-être le but, et toute cette douleur n’aura servi qu’à cela et à me faire mal pour tout le temps.

– Assez, murmura Jacquemort avec netteté.

La mère, maintenant, hurlait à se lacérer la gorge. Les yeux du psychiatre s’accoutumaient à la lueur émanée du miroir. Il vit la femme gisante, le corps arqué, s’efforcer de tous ses membres. Elle poussa de longs cris successifs, et la voix retentissait aux oreilles de Jacquemort comme un voile de brume aigre et collante. Et subitement, entre le dièdre des jambes levées, parurent, l’une après l’autre, deux taches plus claires. Il devina les gestes de la nurse, qui s’arrachait à sa terreur pour saisir les deux enfants, qu’elle roula dans du linge.

– Encore un, dit-il pour lui.

La mère, torturée, semblait près d’abandonner. Jacquemort se mit debout. Comme le troisième bébé arrivait, il le saisit adroitement, aida la femme. Brisée, elle retomba. La nuit se déchirait sans bruit, la lumière entrait dans la chambre, et la femme reposait, sa tête tournée sur le côté. De grands cernes marquaient son visage abîmé par le travail. Jacquemort s’épongea le front et le cou, s’étonna d’entendre les bruits du jardin, dehors. La nurse achevait d’envelopper le dernier bébé,

 

– 15 – qu’elle coucha près des deux autres, sur le lit. Elle alla jusqu’à l’armoire, à qui elle prit un drap qu’elle déploya dans l a longueur.

– Je vais lui bander le ventre, dit-elle. Et il faut qu’elle dorme. Vous, allez-vous-en.

– Vous avez coupé les cordons ? s’enquit Jacquemort. Ligaturez-les bien serré.

– J’ai fait des rosettes, dit la nurse. Ça tient aussi bien et c’est plus élégant.

Il acquiesça, abruti.

– Allez retrouver Monsieur, suggéra la nurse.

Jacquemort s’approcha de la porte derrière laquelle Angel attendait. Il tourna la clé et entra.

 

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