Le Bal
Chapitre III
Au milieu de la nuit, miss Betty fut réveillée par un bruit de sanglots dans la chambre voisine. Elle alluma l’électricité, écou-ta un moment à travers le mur. C’était la première fois qu’elle entendait pleurer la petite : quand Mme Kampf grondait, Antoi-nette, d’ordinaire, réussissait à ravaler ses larmes et ne disait rien.
– What’s the matter with you, child ? Are you ill ? demanda l’Anglaise.
Immédiatement les sanglots cessèrent.
– Je suppose, votre mère vous a grondée, c’est pour votre bien, Ann-toinette… demain vous lui demanderez pardon, vous vous embrasserez et ce sera fini ; mais à cette heure il faut dor-mir ; voulez-vous une tasse de tilleul chaud ? Non ? Vous pour-riez me répondre, ma chérie, acheva-t-elle comme Antoinette se taisait. Oh ! dear, dear, c’est bien laid, une petite fille qui boude ; vous faites de la peine à votre ange gardien…
Antoinette grimaça : « sale Anglaise » et tendit vers le mur ses faibles poings crispés. Sales égoïstes, hypocrites, tous, tous… Ça leur était bien égal qu’elle suffoquât, toute seule, dans le noir à force de pleurer, qu’elle se sentît misérable et seule comme un chien perdu…
Personne ne l’aimait, pas une âme au monde… Mais ils ne voyaient donc pas, aveugles, imbéciles, qu’elle était mille fois plus intelligente, plus précieuse, plus profonde qu’eux tous, ces gens qui osaient l’élever, l’instruire… Des nouveaux riches gros-siers, incultes… Ah ! comme elle avait ri d’eux toute la soirée, et
– 20 – ils n’avaient rien vu, naturellement… elle pouvait pleurer ou rire sous leurs yeux, ils ne daignaient rien voir… une enfant de qua-torze ans, une gamine, c’est quelque chose de méprisable et de bas comme un chien… de quel droit ils l’envoyaient se coucher, la punissaient, l’injuriaient ? « Ah ! je voudrais qu’ils meurent. » Derrière le mur, on entendait l’Anglaise respirer doucement en dormant. De nouveau Antoinette recommença à pleurer, mais plus bas, goûtant les larmes qui coulaient sur les coins de sa bouche et à l’intérieur des lèvres ; brusquement, un étrange plaisir l’envahit ; pour la première fois de sa vie, elle pleurait ainsi, sans grimaces, ni hoquets, silencieusement, comme une femme… Plus tard, elle pleurerait, d’amour, les mêmes larmes… Un long moment, elle écouta rouler les sanglots dans sa poitrine comme une houle profonde et basse sur la mer… sa bouche trempée de larmes avait une saveur de sel et d’eau… Elle alluma la lampe et regarda curieusement son miroir. Elle avait les pau-pières gonflées, les joues rouges et marbrées. Comme une petite fille battue. Elle était laide, laide… Elle sanglota de nouveau.
« Je voudrais mourir, mon Dieu faites que je meure… mon Dieu, ma bonne Sainte Vierge, pourquoi m’avez-vous fait naître parmi eux ? Punissez-les, je vous en supplie… Punissez-les une fois, et puis, je veux bien mourir… »
Elle s’arrêta et dit tout à coup, à voix haute :
« Et sans doute, c’est tout des blagues, le bon Dieu, la Vierge, des blagues comme les bons parents des livres et l’âge heureux… »
Ah ! oui, l’âge heureux, quelle blague, hein, quelle blague ! Elle répéta rageusement en mordant ses mains si fort qu’elle les sentit saigner sous ses dents :
« Heureux… heureux… j’aimerais mieux être morte au fond de la terre… »
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L’esclavage, la prison, aux mêmes heures répéter de jour en jour les mêmes gestes… Se lever, s’habiller… les petites robes sombres, les grosses bottines, les bas à côtes, exprès, exprès comme une livrée, pour que personne dans la rue ne suive un instant du regard cette gamine insignifiante qui passe… Imbé-ciles, vous ne lui verrez jamais plus cette chair de fleur et ces paupières lisses, intactes, fraîches et cernées, et ces beaux yeux effrayés, effrontés, qui appellent, ignorent, attendent… Jamais, jamais plus… Attendre… et ces mauvais désirs… Pourquoi cette envie honteuse, désespérée, qui ronge le cœur en voyant passer deux amoureux au crépuscule, qui s’embrassent en marchant et titubent doucement, comme ivres… Une haine de vieille fille à quatorze ans ? Elle sait bien pourtant qu’elle aura sa part ; mais c’est si long, ça ne viendra jamais, et, en attendant, la vie étroite, humiliée, les leçons, la dure discipline, la mère qui crie…
« Cette femme, cette femme qui a osé me menacer ! »
Elle dit exprès à voix haute :
« Elle n’aurait pas osé… »
Mais elle se rappelait la main levée.
« Si elle m’avait touchée, je la griffais, je la mordais, et puis… on peut toujours s’échapper… et pour toujours… la fe-nêtre… » pensa-t-elle fiévreusement.
Et elle se vit sur le trottoir, couchée, en sang… Pas de bal le 15… On dirait : « Cette petite, elle ne pouvait pas choisir un autre jour pour se tuer… » Comme sa mère avait dit : « Je veux vivre, moi, moi… » Peut-être, au fond, cela faisait plus mal en-core que le reste… Jamais Antoinette n’avait vu dans les yeux maternels ce froid regard de femme, d’ennemie…
« Sales égoïstes ; c’est moi qui veux vivre, moi, moi, je suis jeune, moi… Ils me volent, ils volent ma part de bonheur sur la terre… Oh ! pénétrer dans ce bal par miracle, et être la plus belle, la plus éblouissante, les hommes à ses pieds ! »
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Elle chuchota :
« Vous la connaissez ? C’est Mlle Kampf. Elle n’est pas régu-lièrement jolie, si vous voulez, mais elle a un charme extraordi-naire… et si fine… elle éclipse toutes les autres n’est-ce pas ? Quant à sa mère, elle a l’air d’une cuisinière à côté d’elle… »
Elle posa sa têtesur l’oreiller trempé de larmes et ferma les yeux ; une espèce de molle et lâche volupté détendait douce-ment ses membres las. Elle toucha son corps à travers la che-mise, avec des doigts légers, tendrement, respectueusement… Beau corps préparé pour l’amour… Elle murmura :
– Quinze ans, ô Roméo, l’âge de Juliette…
Quand elle aura quinze ans, la saveur du monde sera chan-gée…
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