Le Bal
Chapitre IV
Le lendemain, Mme Kampf ne parla pas à Antoinette de la scène de la veille ; mais, tout le temps que dura le déjeuner, elle s’attacha à faire sentir à sa fille sa mauvaise humeur par une série de ces réprimandes brèves où elle excellait quand elle était en colère.
– À quoi rêves-tu avec cette lèvre qui pend ? Ferme la bouche, respire par le nez. Comme c’est aimable pour des pa-rents, une fille qui est toujours dans les nuages… Fais donc at-tention, comment est-ce que tu manges ? Tu as taché la nappe, je parie… Tu ne peux pas manger proprement à ton âge ? Et ne fais pas aller tes narines, je te prie, ma fille… tu dois apprendre à écouter les observations sans faire cette tête… tu ne daignes pas répondre ? tu as avalé ta langue ? Bon, des larmes mainte-nant, continua-t-elle en se levant et en jetant sa serviette sur la table ; tiens, j’aime mieux m’en aller que de voir cette figure de-vant moi, petite sotte.
Elle sortit en poussant violemment la porte ; Antoinette et l’Anglaise demeurèrent seules en face du couvert défait.
– Finissez donc votre dessert, Antoinette, chuchota Miss : vous serez en retard pour votre leçon d’allemand.
Antoinette, d’une main tremblante, porta à sa bouche le quartier de l’orange qu’elle venait de peler. Elle s’attachait à manger lentement, calmement, pour que le domestique, immo-bile derrière sa chaise, pût la croire indifférente à ces criaille-ries, méprisant « cette femme » ; mais, malgré elle, des larmes s’échappaient de ses paupières gonflées et coulaient rondes et brillantes sur sa robe.
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Un peu plus tard, Mme Kampf entra dans la salle d’études ; elle tenait à la main le paquet d’invitations préparées :
– Tu vas à ta leçon de piano après le goûter, Antoinette ? Tu remettras à Isabelle son enveloppe et vous mettrez le reste à la poste, Miss.
– Yes, Mrs. Kampf.
Le bureau de poste était plein de monde ; miss Betty regar-da l’heure :
– Oh… nous n’avons pas le temps, il est tard, je passerai à la poste pendant votre leçon, chérie, dit-elle en détournant les yeux et les joues plus rouges encore qu’à l’ordinaire : ça vous… ça vous est égal, n’est-ce pas, chérie ?
– Oui, murmura Antoinette. Elle ne dit plus rien ; mais, quand miss Betty, en lui recommandant de se dépêcher, l’eut laissée devant la maison où habitait Mlle Isabelle, Antoinette attendit un instant, dissimulée dans l’embrasure de la porte co-chère et elle aperçut l’Anglaise qui se hâtait vers un taxi arrêté au coin de la rue. La voiture passa tout près d’Antoinette qui se haussait sur les pointes et regardait curieusement et peureuse-ment à l’intérieur. Mais elle ne vit rien. Un moment elle demeu-ra immobile, suivant des yeux le taxi qui s’éloignait.
« Je pensais bien qu’elle avait un amoureux… ils s’embrassent sans doute à présent comme dans les livres… Est-ce qu’il lui dit : « Je t’aime… » Et elle ? Est-ce qu’elle est… sa maîtresse ? pensa-t-elle encore avec une sorte de honte, de dé-goût violent, mêlés d’obscure souffrance : libre, seule avec un homme… comme elle est heureuse… ils iront au Bois, sans doute. Je voudrais que maman les voie… ah ! je voudrais ! murmura-t-elle en serrant les poings : mais non, les amoureux ont du bonheur… ils sont heureux, ils sont ensemble, ils s’embrassent… Le monde entier est plein d’hommes et de femmes qui s’aiment… Pourquoi pas moi ? »
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Son cartable d’écolière traînait devant elle, balancé à bout de bras. Elle le regarda avec haine, puis soupira, tourna lente-ment les talons, traversa la cour. Elle était en retard. Mlle Isabelle dirait : « On ne t’apprend donc pas que l’exactitude est le premier devoir d’une enfant bien élevée envers ses profes-seurs, Antoinette ? »
« Elle est bête, elle est vieille, elle est laide… pensa-t-elle avec exaspération. »
Tout haut, elle dévida :
– Bonjour, mademoiselle, c’est maman qui m’a retenue ; ce n’est pas de ma faute et elle m’a dit de vous remettre ceci…
Comme elle tendait l’enveloppe, elle ajouta avec une brusque inspiration :
– … Et elle a demandé que vous me laissiez partir cinq mi-nutes plus tôtque d’habitude…
Comme cela elle verrait peut-être revenir Miss accompa-gnée.
Mais Mlle Isabelle n’écoutait pas. Elle lisait l’invitation de Mme Kampf.
Antoinette vit rougir brusquement ses longues joues brunes et sèches.
– Comment ? Un bal ? Ta mère donne un bal ?
Elle tournait et retournait la carte entre ses doigts, puis elle la passa furtivement sur le dos de sa main. Était-elle gravée ou imprimée seulement ? Cela faisait au moins quarante francs de différence… Elle reconnut aussitôt la gravure au toucher… Elle haussa les épaules avec humeur. Ces Kampf avaient toujours été d’une vanité et d’une prodigalité folles… Autrefois, quand Ro-sine travaillait à la Banque de Paris (et il n’y avait pas si long-temps de cela, mon Dieu !) elle dépensait son mois tout entier
– 26 – en toilettes… elle portait du linge de soie… des gants frais toutes les semaines… Mais elle allait dans les maisons de rendez-vous, sans doute… Seules, ces femmes-là avaient du bonheur… Les autres… Elle murmura amèrement :
– Ta mère a toujours eu de la chance…
« Elle rage », se dit Antoinette ; elle demanda avec une pe-tite grimace malicieuse :
– Mais vous viendrez sûrement, n’est-ce pas ?
– Je vais te dire, je ferai l’impossible parce que j’ai vrai-ment beaucoup envie de voir ta mère, dit Mlle Isabelle ; mais, d’autre part, je ne sais pas encore si je pourrai… Des amis, les parents d’une petite élève, ce sont les Gros, Aristide Gros, l’ancien chef de cabinet, ton père en a sûrement entendu parler, je les connais depuis des années, – ils m’ont invitée au théâtre, et j’ai formellement promis, tu comprends ?… Enfin, je tâcherai d’arranger ça, conclut-elle sans préciser davantage : mais, en tous les cas, tu diras à ta mère que je serai enchantée, charmée de passer un moment avec elle…
– Bien, mademoiselle.
– Maintenant, travaillons, allons, assieds-toi…
Antoinette fit virer lentement le tabouret de peluche devant le piano. Elle aurait pu dessiner de mémoire les taches, les trous de l’étoffe… Elle commença ses gammes. Elle fixait avec une morne application un vase sur la cheminée, peint en jaune, noir de poussière à l’intérieur… Jamais une fleur… Et ces hideuses petites boîtes en coquillages sur les étagères… Comme c’était laid, misérable et sinistre, ce petit appartement noir où on la traînait depuis des années…
Tandis que Mlle Isabelle disposait les partitions, elle tourna furtivement la tête vers la fenêtre… (Il devait faire très beau au Bois, au crépuscule, avec ces arbres nus, délicats d’hiver et ce
– 27 – ciel blanc comme une perle…) Trois fois par semaine, toutes les semaines, depuis six ans… Est-ce que cela durerait jusqu’à ce qu’elle meure ?
– Antoinette, Antoinette, comment tiens-tu les mains ? Re-commence-moi ça, je te prie… Est-ce qu’il y aura beaucoup de monde chez ta mère ?
– Je crois que maman a invité deux cents personnes.
– Ah ! Elle croit qu’il y aura suffisamment de place ? Elle ne craint pas qu’il fasse trop chaud, qu’on soit trop à l’étroit ? Joue plus fort, Antoinette, du nerf ; ta main gauche est molle, ma petite… Cette gamme-ci pour la prochaine fois et l’exercice n° 18 du troisième cahier de Czerny…
Les gammes, les exercices… pendant des mois et des mois : La Mort d’Ase, les Chansons sans paroles de Mendelssohn, la Barcarolle des Contes d’Hoffmann… Et sous ses doigts raides d’écolière, tout cela se fondait en une espèce d’informe et bruyante clameur…
Mlle Isabelle battait fortement la mesure avec un cahier de notes roulé dans ses mains.
– Pourquoi appuies-tu ainsi tes doigts sur les touches ? Staccato, Staccato… Tu crois que je ne vois pas comment tu tiens l’annulaire et l’auriculaire ? Deux cents personnes, tu dis ? Tu les connais tous ?
– Non.
– Est-ce que ta mère va mettre sa nouvelle robe rose de Premet ?
– …
– Et toi ? Tu assisteras au bal, je suppose ? Tu es assez grande !
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– Je ne sais pas, murmura Antoinette avec un frémisse-ment douloureux.
– Plus vite, plus vite… voilà dans quel mouvement ça doit être joué… une, deux, une, deux, une, deux… Allons, tu dors, Antoinette ? La suite, ma petite fille…
La suite… ce passage hérissé de dièses où l’on bute à chaque coup… Dans l’appartement voisin un petit enfant qui pleure… Mlle Isabelle a allumé la lampe… Dehors, le ciel s’est assombri, effacé… La pendule sonne quatre fois… Encore une heure perdue, sombrée, qui a coulé entre les doigts comme l’eau et qui ne reviendra plus… « Je voudrais m’en aller très loin ou bien mourir… »
– Tu es fatiguée, Antoinette ? Déjà ? À ton âge, je jouais six heures par jour… Attends donc un peu, ne cours pas si vite, comme tu es pressée… À quelle heure faudra-t-il que je vienne le 15 ?
– C’est écrit sur la carte. Dix heures.
– C’est très bien. Mais je te verrai avant.
– Oui, mademoiselle…
Dehors, la rue était vide. Antoinette se colla contre le mur et attendit. Au bout d’un instant, elle reconnut le pas de miss Betty qui se hâtait au bras d’un homme. Elle se jeta en avant, buta dans les jambes du couple. Miss Betty poussa un faible cri.
– Oh, miss, je vous attends depuis un grand quart d’heure…
Un éclair elle eut presque sous les yeux le visage de Miss tellement changé qu’elle s’arrêta comme si elle hésitait à le re-connaître. Mais elle ne vit pas la petite bouche pitoyable, ou-verte, meurtrie comme une fleur forcée ; elle regardait avide-ment « l’homme ».
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C’était un très jeune homme. Un étudiant. Un collégien peut-être, avec cette tendre lèvre enflammée par les premiers coups de rasoir… de jolis yeux effrontés… Il fumait. Tandis que Miss balbutiait des excuses, il dit tranquillement à haute voix :
– Présentez-moi, ma cousine.
– My cousin, Ann-toinette, souffla miss Betty.
Antoinette tendit la main. Le garçon rit un peu, se tut ; puis il parut réfléchir et enfin proposa :
– Je vous accompagne, n’est-ce pas ?
Tous les trois ils descendirent en silence la petite rue vide et noire. Le vent poussait contre la figure d’Antoinette un air frais, mouillé de pluie, comme embué de larmes. Elle ralentit le pas, regarda les amoureux qui marchaient devant elle sans rien dire, serrés l’un contre l’autre. Comme ils allaient vite… Elle s’arrêta. Ils ne détournèrent même pas la tête. « Si une voiture m’écrasait, est-ce qu’ils entendraient seulement ? pensa-t-elle avec une singulière amertume. Un homme qui passait la heur-ta ; elle eut un mouvement effrayé de recul. Mais ce n’était que l’allumeur de réverbères ; elle vit comme il les touchait un à un avec sa longue perche, et ils s’enflammaient brusquement dans la nuit. Toutes ces lumières qui clignotaient et vacillaient comme des bougies au vent… Tout à coup, elle eut peur. Elle courut en avant de toutes ses forces.
Elle rejoignit les amoureux devant le pont Alexandre III. Ils se parlaient très vite, très bas dans la figure. En apercevant An-toinette, le garçon eut un geste impatienté. Miss Betty se troubla un moment ; puis, saisie d’une brusque inspiration, elle ouvrit son sac, en tira le paquet d’enveloppes.
– Tenez, chérie, voilà les invitations de votre maman que je n’ai pas encore mises à la poste… Courez vite jusqu’à ce petit bureau de tabac, là, dans la petite rue à gauche… vous voyez la lumière ? Vous les jetterez à la boîte. Nous vous attendons ici…
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Elle fourra le paquet préparé dans la main d’Antoinette ; puis elle s’éloigna précipitamment. Au milieu du pont, Antoi-nette la vit s’arrêter de nouveau, attendre le garçon en baissant la tête. Ils s’appuyèrent contre le parapet.
Antoinette n’avait pas bougé. À cause de l’obscurité, elle ne voyait que deux ombres confuses et tout autour la Seine noire et pleine de reflets. Même quand ils s’embrassèrent, elle devina plutôt qu’elle ne vit le fléchissement, l’espèce de chute molle de deux visages l’un contre l’autre ; mais elle tordit brusquement les mains comme une femme jalouse… Dans le mouvement qu’elle fit, une enveloppe s’échappa et tomba à terre. Elle eut peur et la ramassa à la hâte, et, au même instant, elle eut honte de cette peur : quoi ? toujours trembler comme une petite fille ? Elle n’était pas digne d’être une femme. Et ces deux-là qui s’embrassaient toujours ? Ils n’avaient pas dénoué les lèvres… Une espèce de vertige s’empara d’elle, un besoin sauvage de bravade et de mal. Les dents serrées, elle saisit toutes les enve-loppes, les froissa dans ses mains, les déchira et les lança toutes ensemble dans la Seine. Un long moment, le cœur dilaté, elle les regarda qui flottaient contre l’arche du pont. Et puis, le vent finit par les emporter dans l’eau.
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