Le Bal

Irène Némirovsky · Chapitre 5 sur 6

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Le Bal

Chapitre V

 

 

Antoinette revenait de promenade avec Miss, il était près de six heures. Comme personne ne répondait à leur coup de sonnette, miss Betty frappa. Derrière la porte, elles entendirent un bruit de meubles qu’on traînait.

– Ils doivent être en train d’arranger le vestiaire, dit l’Anglaise : c’est pour ce soir, le bal ; moi, j’oublie toujours, et vous, chérie ?

Elle sourit à Antoinette d’un air de complicité craintive et tendre. Pourtant, elle n’avait pas revu, devant la petite, son jeune amant ; mais depuis cette dernière entrevue, Antoinette était tellement taciturne qu’elle inquiétait Miss par son silence, ses regards…

Le domestique ouvrit la porte.

Aussitôt Mme Kampf, qui, dans la salle à manger voisine, surveillait l’électricien, s’élança :

– Vous ne pouviez pas passer par l’escalier de service, non ? cria-t-elle d’un ton furieux : vous voyez bien qu’on met des vestiaires dans l’antichambre. À présent, tout est à recom-mencer, ça ne sera jamais fini, continua-t-elle en saisissant une table pour aider le concierge et Georges qui arrangeaient la pièce.

Dans la salle à manger et la longue galerie qui la suivait, six serveurs en veste de toile blanche disposaient les tables pour le souper. Au milieu le buffet était dressé, tout orné de fleurs écla-tantes.

 

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Antoinette voulut entrer dans sa chambre ; Mme Kampf cria de nouveau :

– Pas par là, ne va pas là… Il y a le bar chez toi, et chez vous aussi, Miss, c’est occupé ; vous coucherez dans la lingerie pour cette nuit, et toi, Antoinette, dans le petit cabinet de débarras… c’est au bout de l’appartement, tu pourras dormir, tu n’entendras même pas la musique… Qu’est-ce que vous faites ? dit-elle à l’électricien qui travaillait sans se presser en chanton-nant : vous voyez bien que cette ampoule ne marche pas…

– Eh, il faut le temps, ma petite dame…

Rosine haussa les épaules avec irritation :

« … Le temps, le temps, et il y a une heure qu’il est après », murmura-t-elle à mi-voix.

Elle serrait violemment les mains en parlant, d’un geste tel-lement identique à celui d’Antoinette en colère, que la petite, immobile sur le seuil, tressaillit brusquement, comme quand on se trouve, à l’improviste, devant un miroir.

Mme Kampf était vêtue d’une robe de chambre, les pieds nus dans des mules ; ses cheveux défaits se tordaient comme des serpents autour de son visage en feu. Elle aperçut le fleu-riste, qui, les bras pleins de roses, s’efforçait de passer devant Antoinette adossée à la muraille :

– Pardon, mademoiselle.

– Allons, pousse-toi donc, voyons, cria-t-elle si brusque-ment qu’Antoinette en reculant heurta l’homme du coude et effeuilla une rose :

– Mais tu es insupportable, continua-t-elle d’une voix si forte que les verreries, sur la table, tintèrent ; qu’est-ce que tu fais ici, à te fourrer dans les jambes des gens, à embêter tout le monde ? Va-t’en, va dans ta chambre, non pas dans ta chambre,

– 33 – dans la lingerie, où tu voudras ; mais qu’on ne te voie pas et que je ne t’entende pas !

Antoinette disparue, Mme Kampf traversa à la hâte la salle à manger, l’office encombrée de seaux à frapper le champagne, pleins de glace, et gagna le cabinet de travail de son mari. Kampf téléphonait. Elle attendit à peine qu’il eût raccroché le récepteur et aussitôt, elle s’exclama :

– Mais qu’est-ce que tu fais, tu n’es pas rasé ?

– À six heures ? mais tu es folle !

– D’abord, il est six heures et demie, et puis il peut y avoir encore des courses à faire à la dernière minute ; il vaut mieux être tout prêt.

– Tu es folle, répéta-t-il avec impatience : les domestiques sont là pour les courses…

– J’aime quand tu commences à faire l’aristocrate et le monsieur, dit-elle en haussant les épaules : « les domestiques sont là… » ; garde donc tes manières pour tes invités…

Kampf grinça :

– Oh ! ne commence pas à t’énerver, hein !

– Mais comment veux-tu, cria Rosine, des larmes dans la voix, comment veux-tu que je ne m’énerve pas ! Rien ne va ! ces cochons de domestiques ne seront jamais prêts ! Il faut que je sois partout, que je surveille tout, et ça fait trois nuits que je ne dors pas ; je suis à bout, je sens que je deviens folle !…

Elle saisit un petit cendrier d’argent et le lança à terre ; mais cette violence parut la calmer. Elle sourit avec un peu de honte.

– Ce n’est pas ma faute, Alfred…

 

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Kampf secoua la tête sans répondre. Comme Rosine s’en allait, il la rappela :

– Dis donc, écoute, je voulais te demander, tu n’as toujours rien reçu, pas une réponse des invités ?

– Non, pourquoi ?

– Je ne sais pas, ça me paraît drôle… Et c’est comme un fait exprès ; je voulais demander à Barthélemy s’il avait bien reçu sa carte, et voilà une semaine que je ne le vois pas à la Bourse… Si je téléphonais ?

– Maintenant ? Ce serait idiot.

– C’est tout de même drôle, dit Kampf.

Sa femme l’interrompit :

– Eh bien, c’est que ça ne se fait pas de répondre, voilà tout ! On vient ou on ne vient pas… Et veux-tu que je te dise ? Ça me fait même plaisir… Ça veut dire que personne n’a pensé d’avance à nous faire faux bond… Ils se seraient excusés, au moins, tu ne crois pas ?

Comme son mari ne répondait rien, elle questionna avec impatience :

– N’est-ce pas, Alfred ? J’ai raison ? Hein ! Qu’est-ce que tu dis ?

Kampf écarta les bras.

– Je ne sais rien… Qu’est-ce que tu veux que je dise ? Je ne sais pas plus que toi…

Ils se regardèrent un moment en silence. Rosine soupira en baissant la tête.

– Oh ! mon Dieu, on est comme perdus, n’est-ce pas ?

 

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– Ça passera, fit Kampf.

– Je sais bien, mais en attendant… Oh, si tu savais comme j’ai peur ! Je voudrais que ce soit déjà fini…

– Ne t’énerve pas, répéta mollement Kampf.

Lui-même tournait son coupe-papier dans les mains d’un air absent. Il recommanda :

– Surtout, parle le moins possible… des phrases toutes faites… « Je suis heureuse de vous voir… Prenez donc quelque chose… Il fait chaud, il fait froid… »

– Ce qui sera terrible, dit Rosine d’un ton soucieux, ce sera les présentations… Songe donc, tous ces gens que j’ai vus une fois dans ma vie, c’est à peine si je connais leurs figures… et qui ne se connaissent pas, qui n’ont rien de commun entre eux…

– Eh mon Dieu, tu bafouilleras quelque chose. Après tout, tout le monde est dans notre cas, tout le monde a commencé un jour.

– Te rappelles-tu, demanda brusquement Rosine, notre pe-tit appartement rue Favart ? Et comme on a hésité avant de remplacer le vieux divan dans la salle à manger qui était tout crevé ? Il y a quatre ans de ça, et regarde… ajouta-t-elle en mon-trant les meubles lourds de bronze qui les entouraient.

– Tu veux dire, demanda-t-il, que, dans quatre ans d’ici, on recevra des ambassadeurs, et alors, nous nous rappellerons comme nous étions ici ce soir à trembler parce qu’une centaine de maquereaux et de vieilles grues devaient venir ? Hein ?

Elle lui posa en riant la main sur la bouche.

– Tais-toi, voyons !

Comme elle sortait, elle se heurta au maître d’hôtel qui ve-nait l’avertir au sujet des mossers : ils n’étaient pas arrivés avec

– 36 – le champagne ; le barman croyait qu’il n’aurait pas assez de gin pour les cocktails.

Rosine se saisit la tête à deux mains.

– Allons bon, il ne manquait plus que ça, commença-t-elle à clamer, vous ne pouviez pas me dire ça avant, non ? Où vou-lez-vous que je trouve du gin à cette heure-ci ? Tout est fermé… et les mossers…

– Envoyez le chauffeur, ma chère, conseilla Kampf.

– Le chauffeur est allé dîner, dit Georges.

– Naturellement, cria Rosine hors d’elle, naturellement ! Il se fout bien… – elle se rattrapa – ça lui est bien égal si on a be-soin ou non de lui, monsieur file, monsieur va dîner ! En voilà encore un que je balancerai demain à la première heure, ajouta-t-elle en s’adressant à Georges d’un ton si furieux que le valet pinça immédiatement ses longues lèvres rasées.

– Si Madame dit ça pour moi… commença-t-il.

– Mais non, mon ami, mais non, vous êtes fou… ça m’a échappé ; vous voyez bien que je suis énervée, dit Rosine en haussant les épaules ; prenez un taxi, et allez tout de suite chez Nicolas… Donne-lui de l’argent, Alfred…

Elle se précipita dans sa chambre, redressant les fleurs au passage et gourmandant les serveurs :

– Cette assiette de petits fours est mal placée, là… Redres-sez la queue du faisan davantage. Les sandwiches ! au caviar frais, où sont-ils ? Ne les mettez pas trop en avant : tout le monde se jettera dessus. Et les barquettes au foie gras ? Où sont les barquettes au foie gras ? Je parie qu’on a oublié les bar-quettes au foie gras ! Si je ne fourre pas mon nez partout !…

– Mais on est en train de les déballer, Madame, dit le maître d’hôtel.

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Il la regardait avec une ironie mal dissimulée.

« Je dois être ridicule » pensa brusquement Rosine en apercevant dans la glace sa figure empourprée, ses yeux égarés, ses lèvres tremblantes. Mais, comme une enfant surmenée, elle sentait qu’elle ne pouvait pas se calmer malgré tous ses efforts ; elle était épuisée et prête aux larmes.

Elle rentra chez elle.

La femme de chambre disposait sur le lit la toilette de bal, en lamé d’argent, ornée d’épaisses franges de perles, les souliers qui brillaient comme des bijoux, les bas de mousseline.

– Madame va dîner de suite ? On servira le dîner ici pour ne pas déranger les tables sans doute…

– Je n’ai pas faim, dit Rosine avec emportement.

– Comme Madame voudra ; mais moi, je puis aller dîner, à la fin ? dit Lucie en serrant les lèvres, car Mme Kampf lui avait fait recoudre pendant quatre heures les perles de sa robe qui s’effilaient le long des franges : je ferai remarquer à Madame qu’il est près de huit heures et que les gens ne sont pas des bêtes.

– Mais allez, ma fille, allez, est-ce que je vous retiens ! s’exclama Mme Kampf.

Quand elle fut seule, elle se jeta sur le canapé et ferma les yeux ; mais la chambre était glacée, comme une cave : on avait éteint les radiateurs depuis le matin dans tout l’appartement. Elle se releva, s’approcha de la coiffeuse.

« Je suis à faire peur… »

Elle commença à farder minutieusement son visage ; d’abord, une couche épaisse de crème qu’elle malaxait des deux mains, puis le rouge liquide sur les joues, le noir sur les cils, la petite ligne légère qui allongeait les paupières vers les tempes, la

– 38 – poudre… Elle se maquillait avec une extrême lenteur, et, de temps en temps, elle s’arrêtait, elle prenait le miroir et elle dé-vorait des yeux son image avec une attention passionnée, an-xieuse, et des regards à la fois durs, méfiants et rusés. Brusque-ment, elle saisit de ses doigts serrés un cheveu blanc sur la tempe ; elle l’arracha avec une grimace violente. Ah ! la vie était mal faite !… Son visage de vingt ans… ses joues en fleur… et des bas rapiécés, du linge raccommodé… À présent, les bijoux, les robes, les premières rides… tout cela va ensemble… Comme il fallait se hâter de vivre, mon Dieu, de plaire aux hommes, d’aimer… L’argent, les belles toilettes et les belles voitures, à quoi bon tout cela s’il n’y avait pas un homme dans la vie, un beau, un jeune amant ?… Cet amant… comme elle l’avait atten-du. Elle avait écouté et suivi des hommes qui lui parlaient d’amour quand elle était encore une pauvre fille, parce qu’ils étaient bien habillés, avec de belles mains soignées… Quels mufles, tous… Mais elle n’avait pas cessé d’attendre… Et main-tenant, c’était la dernière chance, les dernières années avant la vieillesse, la vraie, sans remèdes, l’irréparable… Elle ferma les yeux, imagina de jeunes lèvres, un regard avide et tendre, char-gé de désirs…

À la hâte, comme si elle courait à un rendez-vous d’amour, elle jeta son peignoir, commença à s’habiller : elle enfila ses bas, ses souliers, sa robe, avec l’agilité particulière de celles qui, toute leur vie, se sont passées de femmes de chambre. Les bi-joux… Elle en avait un coffre plein… Kampf disait que c’étaient les plus sûrs placements… Elle mit son grand collier de perles à deux rangs, toutes ses bagues, à chaque bras des bracelets de diamants énormes qui les emprisonnaient des poignets jusqu’aux coudes ; puis elle fixa à son corsage un grand penden-tif orné de saphirs, de rubis et d’émeraudes. Elle rutilait, elle étincelait comme une châsse. Elle recula de quelques pas, se regarda avec un sourire joyeux… La vie commençait enfin !… Ce soir même, qui sait ?…

 

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