Le Bal

Irène Némirovsky · Chapitre 6 sur 6

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Le Bal

Chapitre VI

 

 

Antoinette et Miss finissaient de dîner sur une planche à repasser, étendue en travers de deux chaises dans la lingerie. Derrière la porte on entendait les domestiques courir dans l’office et un bruit de vaisselle heurtée. Antoinette ne bougeait pas, les mains serrées entre ses genoux. À neuf heures, Miss re-garda sa montre.

– Il faut aller tout de suite au lit, chérie… vous n’entendrez pas la musique dans la petite chambre ; vous dormirez bien.

Comme Antoinette ne répondait pas, elle frappa en riant dans ses mains.

– Allons, réveillez-vous, Antoinette, qu’est-ce que vous avez ?

Elle la mena jusqu’à un petit cabinet de débarras, mal éclairé, et qu’on avait meublé à la hâte d’un lit de fer et de deux chaises.

En face, de l’autre côté de la cour, on apercevait les fenêtres brillantes du salon et de la salle à manger.

– Vous pourrez voir danser les gens d’ici ; il n’y a pas de vo-lets, plaisanta miss Betty.

Quand elle fut partie, Antoinette vint coller peureusement et avidement son front aux vitres ; un grand pan de mur était illuminé par la clarté dorée, ardente, des fenêtres. Des ombres passaient en courant derrière les rideaux de tulle. Les domes-tiques. Quelqu’un entr’ouvrit la baie ; Antoinette perçut distinc-tement le bruit des instruments qu’on accordait au fond du sa-

– 40 – lon. Les musiciens étaient déjà là… Mon Dieu, il était plus de neuf heures… Toute la semaine, elle avait attendu confusément une catastrophe qui engloutirait le monde à temps pour que rien ne fût découvert ; mais le soir passait comme tous les soirs. Dans un appartement voisin, une horloge sonna la demie. En-core trente minutes, trois quarts d’heure, et puis… Rien, il n’arriverait rien, sans doute, puisque, lorsqu’elles étaient ren-trées ce jour-là, de promenade, Mme Kampf avait demandé en se jetant sur Miss, avec cette impétuosité qu’elle avait et qui faisait perdre immédiatement la têteaux gens nerveux : « Eh bien, vous avez mis les invitations à la poste ; vous n’avez rien perdu, rien égaré, vous êtes sûre ? » et que Miss avait dit : « Oui, Mrs Kampf. » Certainement, elle était responsable, elle seule… Et si on la renvoyait, tant pis, c’était bien fait, ça lui apprendrait.

« Je m’en fiche, je m’en fiche », balbutia-t-elle ; elle mordit avec emportement ses mains, qui, sous les jeunes dents aiguës, saignèrent.

« Et l’autre, elle pourra me faire ce qu’elle voudra, je n’ai pas peur, je m’en fiche ! »

Elle regarda la cour noircie et profonde sous la fenêtre.

« Je me tuerai, et, avant de mourir, je dirai que c’est à cause d’elle, voilà tout, murmura-t-elle : je n’ai peur de rien, je me suis vengée d’avance… »

Elle recommença à guetter ; la vitre s’embuait sous ses lèvres ; elle la frottait avec violence et, de nouveau, y collait son visage. À la fin, impatientée, elle ouvrit tout grands les deux bat-tants. La nuit était pure et froide. Maintenant, elle voyait dis-tinctement, de ses yeux perçants de quinze ans, les chaises ran-gées le long du mur, les musiciens autour du piano. Elle demeu-ra immobile si longtemps qu’elle ne sentait plus ses joues ni ses bras nus. Un moment, elle s’hallucina jusqu’à penser que rien n’était arrivé, qu’elle avait vu en rêve le pont, l’eau noire de la Seine, les billets déchirés qui volaient dans le vent, et que les

– 41 – invités allaient entrer par miracle, et la fête commencer. Elle entendit sonner les trois quarts, et puis, dix coups… Les dix coups… Alors, elle tressaillit et se glissa hors de la pièce. Elle marchait vers le salon, comme un assassin novice qu’attire le lieu de son crime. Elle traversa le corridor, où deux serveurs, la tête renversée, buvaient à même le goulot des bouteilles de champagne. Elle gagna la salle à manger. Elle était déserte, toute prête, parée avec la grande table au milieu, chargée de gibier, de poissons en gelée, d’huîtres dans des plats d’argent, ornée de dentelles de Venise, avec les fleurs qui reliaient les as-siettes, et les fruits en deux pyramides égales. Tout autour, les guéridons à quatre et six couverts brillaient de cristaux, de fine porcelaine, d’argent et de vermeil. Plus tard, Antoinette ne put jamais comprendre comment elle avait osé traverser ainsi, dans toute sa longueur, cettegrande chambre rutilante de lumières. Au seuil du salon, elle hésita un instant et puis elle avisa dans le boudoir voisin le grand canapé de soie ; elle se jeta sur les ge-noux, se faufila entre le dos du meuble et la tenture flottante ; il y avait juste une petite place où elle pourrait demeurer en ser-rant ses bras et ses genoux contre elle, et, en avançant la tête, elle voyait le salon comme une scène de théâtre. Elle tremblait doucement, toute gelée encore de sa longue station devant la fenêtre ouverte. À présent, l’appartement semblait endormi, calme, silencieux. Les musiciens parlaient à voix basse. Elle voyait le nègre avec ses dents brillantes, une dame en robe de soie, des cymbales comme une grosse caisse dans une fête fo-raine, un violoncelle énorme debout dans un coin. Le nègre soupira en effleurant de l’ongle une espèce de guitare qui bour-donna et gémit sourdement.

– On commence et on finit de plus en plus tard, mainte-nant.

La pianiste dit quelques mots qu’Antoinette n’entendit pas et qui firent rire les autres. Puis, M. et Mme Kampf entrèrent brusquement.

 

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Lorsque Antoinette les aperçut, elle fit un mouvement comme pour s’enfoncer dans la terre ; elle s’écrasa contre la mu-raille, la bouche enfouie dans le creux de son coude replié ; mais elleentendait leurs pas qui se rapprochaient. Ils étaient tout près d’elle. Kampf s’assit dans un fauteuil en face d’Antoinette. Rosine tourna un instant dans la pièce ; elle alluma, puis elle éteignit les appliques de la cheminée. Elle étincelait de dia-mants.

– Assieds-toi, dit Kampf à voix basse, c’est idiot de t’agiter comme ça…

Elle se plaça de telle façon qu’Antoinette qui avait ouvert les yeux et avancé la tête, jusqu’à toucher de la joue le bois du canapé, vit sa mère debout en face d’elle, et elle fut frappée d’une expression sur ce visage impérieux, qu’elle n’avait jamais vue : une sorte d’humilité, de zèle, d’effroi…

– Alfred, tu crois que ce sera bien ? demanda-t-elle d’une voix pure et tremblante de petite fille.

Alfred n’eut pas le temps de répondre ; car un coup de son-nette vibra brusquement à travers l’appartement.

Rosine joignit les mains.

– Oh, mon Dieu, ça commence ! chuchota-t-elle comme s’il se fût agi d’un tremblement de terre.

Tous les deux s’élancèrent vers la porte du salon ouverte à deux battants.

Au bout d’un instant, Antoinette les vit revenir, encadrant Mlle Isabelle qui parlait très haut, d’une voix différente elle aus-si, inhabituelle, hauts et pointue, avec de petits éclats de rire qui piquaient ses phrases comme des aigrettes.

« Celle-là encore que j’avais oubliée », pensa Antoinette avec épouvante.

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Mme Kampf, radieuse à présent, parlait sans s’arrêter ; elle avait repris sa mine arrogante et joyeuse ; elle lançait des clins d’œil malicieux à son mari, en lui montrant furtivement la robe de Mlle Isabelle, en tulle jaune, avec, autour de son long cou sec, un boa de plumes qu’elle tourmentait des deux mains comme l’éventail de Célimène ; un face-à-main en argent pendait au bout du ruban de velours orange qui entourait son poignet.

– Vous ne connaissiez pas cette pièce, Isabelle ?

– Mais non, elle est très jolie, qui vous l’a meublée ? Oh ! c’est ravissant, ces petites potiches. Tiens, vous aimez encore ce style japonais, Rosine ? Moi, je le défends toujours ; je disais encore aux Bloch-Levy, l’autre jour, les Salomon, vous connais-sez ? qui reprochaient à ce style d’être toc et de faire « nouveau riche » (selon leur expression) :

« Vous direz ce que vous voudrez, mais c’est gai, c’est vi-vant, et puis, que ce soit moins cher, par exemple, que le Lou-is XV, ce n’est pas un défaut, au contraire…

– Mais vous vous trompez absolument, Isabelle, protesta Rosine avec vivacité : le Chinois ancien, le Japonais, ça atteint des prix fous… Ainsi, cette potiche avec des oiseaux…

– Un peu bas d’époque…

– Mon mari l’a payée dix mille francs à l’Hôtel Drouot… Qu’est-ce que je dis ? Dix mille francs, douze mille, n’est-ce pas, Alfred ? Oh ! je l’ai grondé, mais pas longtemps ; moi-même j’adore fureter, bibeloter, c’est ma passion.

Kampf sonna :

– Vous prendrez bien un verre de porto, n’est-ce pas, mes-dames ? Apportez, dit-il à Georges qui entrait, trois verres de porto Sandeman et des sandwiches, des sandwiches au caviar…

 

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Comme Mlle Isabelle s’était éloignée et examinait, à travers son face-à-main, un Bouddha doré sur un coussin de velours, Mme Kampf souffla rapidement :

– Des sandwiches, mais tu es fou, tu ne vas pas me faire déranger toute ma table pour elle ! Georges, vous apporterez des gâteaux secs dans la corbeille de Saxe, dans la corbeille de Saxe, vous m’entendez bien ?

– Oui, Madame.

Il revint au bout d’un instant avec le plateau et le carafon de Baccarat. Les trois burent en silence. Puis Mme Kampf et Mlle Isabelle s’assirent sur le canapé derrière lequel Antoinette se cachait. Elle aurait pu toucher, en avançant la main, les sou-liers d’argent de sa mère et les escarpins de satin jaune de son professeur. Kampf marchait de long en large avec de furtifs re-gards à la pendule.

– Et dites-moi un peu qui nous verrons ce soir ? demanda Mlle Isabelle.

– Oh ! fit Rosine, quelques personnes charmantes, quelques vieilles barbes aussi, comme la vieille marquise de San Palacio, à qui je dois rendre sa politesse ; mais elle aime telle-ment à venir ici… Je l’ai vue hier, elle devait partir ; elle m’a dit : « Ma chère, j’ai retardé de huit jours mon départ pour le Midi à cause de votre soirée : on s’amuse tant chez vous… »

– Ah ! vous avez déjà donné des bals ? questionna Mlle Isabelle en pinçant les lèvres.

– Non, non, se hâta de dire Mme Kampf, des thés simple-ment ; je ne vous avais pas invitée parce que je sais que vous êtes tellement occupée dans la journée…

– Oui, en effet ; d’ailleurs, je pense assez à donner des con-certs l’an prochain…

– Vraiment ? Mais c’est une excellente idée !

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Elles se turent. Mlle Isabelle examina encore une fois les murs de la pièce.

– C’est charmant, tout à fait charmant, un goût…

De nouveau, ce fut le silence. Les deux femmes toussotè-rent. Rosine lissa ses cheveux. Mlle Isabelle arrangea minutieu-sement sa jupe.

– Quel beau temps nous avons eu ces jours-ci, n’est-ce pas ?

Kampf, brusquement, intervint :

– Allons, nous n’allons pas rester comme ça, les bras croi-sés ? Comme les gens viennent tard, tout de même ! Vous avez bien mis dix heures sur vos cartes, n’est-ce pas, Rosine ?

– Je vois que je suis fort en avance.

– Mais non, ma chère, qu’est-ce que vous dites ? C’est une terrible habitude d’arriver si tard, c’est déplorable…

– Je propose un tour de danse, dit Kampf en frappant dans ses mains avec enjouement.

– Mais naturellement, mais c’est une très bonne idée ! Vous pouvez commencer à jouer, cria Mme Kampf du côté de l’orchestre : un charleston.

– Vous dansez le charleston, Isabelle ?

– Mais oui, un petit peu, comme tout le monde…

– Eh bien, vous ne manquerez pas de danseurs. Le marquis de Itcharra, par exemple, un neveu de l’ambassadeur d’Espagne, il prend tous les prix à Deauville, n’est-ce pas, Rosine ? En at-tendant, ouvrons le bal.

Ils s’éloignèrent, et l’orchestre mugit dans le salon désert. Antoinette vit que Mme Kampf se levait, courait à la fenêtre et

– 46 – collait, – elle aussi, pensa Antoinette, – son visage aux vitres froides. La pendule sonna dix heures et demie.

– Mon Dieu, mon Dieu, mais qu’est-ce qu’ils font ? chucho-ta Mme Kampf avec agitation : que le diable emporte cette vieille folle, ajouta-t-elle presque à voix haute, et, tout aussitôt, elle applaudit et cria en riant :

– Ah ! charmant, charmant ; je ne savais pas que vous dan-siez comme cela, Isabelle.

– Mais elle danse comme Joséphine Baker, répondit Kampf à l’autre bout du salon.

La danse terminée, Kampf appela :

– Rosine, je vais conduire Isabelle au bar, ne soyez pas ja-louse.

– Mais vous-même, vous ne nous accompagnez pas, ma chère ?

– Un instant si vous permettez, quelques ordres à donner aux domestiques et je vous rejoins…

– Je vais flirter toute la soirée avec Isabelle, je vous pré-viens, Rosine.

Mme Kampf eut la force de rire et de les menacer du doigt ; mais elle ne prononça pas une parole, et, dès qu’elle fut seule, elle se jeta de nouveau contre la fenêtre. On entendait les autos qui remontaient l’avenue ; quelques-unes ralentissaient devant la maison ; alors, Mme Kampf se penchait et dévorait des yeux la rue noire d’hiver, mais les autos s’éloignaient, le bruit du mo-teur s’affaiblissait, se perdait dans l’ombre. À mesure que l’heure avançait, d’ailleurs, les autos se faisaient de plus en plus rares, et de longues minutes on n’entendait pas un son sur l’avenue déserte comme en province ; seulement le bruit du tramway dans la rue voisine, et des coups de klaxon lointains, adoucis, allégés par la distance…

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Rosine claquait des mâchoires, comme prise de fièvre. Onze heures moins le quart. Onze heures moins dix. Dans le salon vide, une pendulette sonnait à petits coups pressés, au timbre argentin, vif et clair ; celle de la salle à manger répon-dait, insistait, et, de l’autre côté de la rue, une grande horloge au fronton d’une église, battait lentement et gravement, de plus en plus fort à mesure que passaient les heures.

– … Neuf, dix, onze, cria Mme Kampf avec désespoir en le-vant au ciel ses bras pleins de diamants ; mais qu’est-ce qu’il y a ? Mais qu’est-ce qui est arrivé, mon doux Jésus ?

Alfred rentrait avec Isabelle ; ils se regardèrent tous les trois sans parler.

Mme Kampf rit nerveusement :

– C’est un peu étrange, n’est-il pas vrai ? Pourvu qu’il ne soit rien arrivé…

– Oh ! ma chère petite, à moins d’un tremblement de terre, dit Mlle Isabelle d’un ton de triomphe.

Mais Mme Kampf ne se rendait pas encore. Elle dit, en jouant avec ses perles, mais la voix enrouée d’angoisse :

– Oh ! ça ne veut rien dire ; figurez-vous l’autre jour, j’étais chez mon amie, la comtesse de Brunelleschi : les premiers invi-tés ont commencé à venir à minuit moins le quart. Ainsi…

– C’est bien ennuyeux pour la maîtresse de maison, bien énervant, murmura Mlle Isabelle avec douceur.

– Oh ! c’est… c’est une habitude à prendre, n’est-ce pas ?

À cet instant, un coup de sonnette retentit. Alfred et Rosine se ruèrent vers la porte.

– Jouez, cria Rosine aux musiciens.

 

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Ils attaquèrent un blues avec vigueur. Personne ne venait. Rosine n’y put tenir davantage. Elle appela :

– Georges, Georges, on a sonné, vous n’avez pas entendu ?

– Ce sont les glaces qu’on apporte de chez Rey.

Mme Kampf éclata :

– Mais je vous dis qu’il est arrivé quelque chose, un acci-dent, un malentendu, une erreur de date, d’heure, je ne sais pas, moi ! Onze heures dix, il est onze heures dix, répéta-t-elle avec désespoir.

– Onze heures dix déjà ? s’exclama Mlle Isabelle ; mais par-faitement, mais vous avez raison, le temps passe vite chez vous, mes compliments… Il est même le quart, je crois, vous l’entendez qui sonne ?

– Eh bien, on ne va pas tarder à venir maintenant ! dit Kampf d’une voix forte.

De nouveau, ils s’assirent tous les trois ; mais ils ne par-laient plus. On entendait les domestiques qui riaient aux éclats dans l’office.

– Va les faire taire, Alfred, dit enfin Rosine d’une voix tremblante de fureur : va !

À onze heures et demie, la pianiste parut.

– Est-ce qu’il faut attendre plus longtemps, madame ?

– Non, allez-vous-en, allez-vous-en tous ! cria brusque-ment Rosine, qui semblait prête à se rouler dans une crise de nerfs : on va vous payer, et allez-vous-en ! Il n’y aura pas de bal, il n’y aura rien : c’est un affront, une insulte, un coup monté par des ennemis pour nous ridiculiser, pour me faire mourir ! Si quelqu’un vient maintenant, je ne veux pas le voir, vous enten-dez ? continua-t-elle avec une violence croissante : vous direz

– 49 – que je suis partie, qu’il y a un malade dans la maison, un mort, ce que vous voudrez !

Mlle Isabelle s’empressa :

– Voyons, ma chère, tout espoir n’est pas perdu. Ne vous tourmentez pas ainsi, vous vous rendrez malade… Naturelle-ment, je comprends ce que vous devez éprouver, ma chère, ma pauvre amie : mais le monde est si méchant, hélas !… Vous de-vriez lui dire quelque chose, Alfred, la dorloter, la consoler…

– Quelle comédie ! siffla Kampf entre ses dents serrées, la figure blêmie : allez-vous vous taire à la fin ?

– Voyons, Alfred, ne criez pas, câlinez-la au contraire…

– Eh ! s’il lui plaît de se rendre ridicule !

Il tourna brusquement les talons et interpella les musi-ciens :

– Qu’est-ce que vous faites encore là, vous ? Combien est-ce qu’on vous doit ? Et filez immédiatement, nom de Dieu…

Mlle Isabelle ramassa lentement son boa de plumes, son face-à-main, son sac.

– Il conviendrait mieux que je me retire, Alfred, à moins que je ne puisse vous être utile en quoi que ce soit, mon pauvre ami…

Comme il ne répondait rien, elle se pencha, baisa le front de Rosine immobile, qui ne pleurait même pas, et demeurait les yeux fixes et secs :

– Adieu, ma chérie, croyez bien que je suis désespérée, que je prends la plus grande part, chuchota-t-elle, machinalement, comme au cimetière : non, non, ne me reconduisez pas, Alfred, je m’en vais, je pars, je suis partie, pleurez tout à votre aise, ma

 

– 50 – pauvre amie, ça soulage, jeta-t-elle encore une fois de toutes ses forces au milieu du salon désert.

Alfred et Rosine l’entendirent, tandis qu’elle traversait la salle à manger, dire aux domestiques :

– Surtout, ne faites pas de bruit ; Madame est très énervée, très éprouvée.

Et, enfin, le bourdonnement de l’ascenseur et le choc sourd de la porte cochère ouverte et refermée.

– Vieux chameau, murmura Kampf : si, au moins…

Il n’acheva pas. Rosine, brusquement dressée, la figure ruisselante de larmes, lui montrait le poing en criant :

– C’est toi, imbécile, c’est ta faute, c’est ta sale vanité, ton orgueil de paon, c’est à cause de toi !… Monsieur veut donner des bals ! Recevoir ! Non, c’est à mourir de rire ! Ma parole, tu crois que les gens ne savent pas qui tu es, d’où tu sors ! Nouveau riche ! Ils se sont bien foutus de toi, hein, tes amis, tes beaux amis, des voleurs, des escrocs !

– Et les tiens, tes comtes, tes marquis, tes maquereaux !

Ils continuèrent à crier ensemble, un flot de paroles empor-tées, violentes, qui coulaient comme un torrent. Puis Kampf, les dents serrées, dit plus bas :

– Quand je t’ai ramassée, tu avais traîné, Dieu sait où, dé-jà ! Tu crois que je ne sais rien, que je n’avais rien vu ! Moi, je pensais que tu étais jolie, intelligente, que si je devenais riche, tu me ferais honneur… Je suis bien tombé, il n’y a pas à dire, c’est une bonne affaire, des manières de poissarde, une vieille femme avec des manières de cuisinière…

– D’autres s’en sont contentés…

 

– 51 –

– Je m’en doute. Mais ne me donne pas de détails. Demain, tu le regretterais…

– Demain ? Et tu crois que je resterai une heure encore avec toi après tout ce que tu m’as dit ? Brute !

– Va-t’en ! Va au diable !

Il partit en claquant les portes.

Rosine appela :

– Alfred, reviens !

Et elle attendit, la têtetournée vers le salon, haletante, mais il était loin déjà… Il descendait l’escalier. Dans la rue, sa voix furieuse cria quelque temps : « Taxi, taxi… » puis s’éloigna, cassa au coin d’une rue.

Les domestiques étaient montés, laissant partout les lu-mières qui brûlaient, les portes battantes… Rosine demeurait sans bouger, dans sa robe brillante et ses perles, écroulée au creux d’un fauteuil.

Brusquement, elle eut un mouvement emporté, si vif et si soudain qu’Antoinette tressaillit, et, en reculant, heurta du front le mur. Elle se tapit davantage, tremblante ; mais sa mère n’avait rien entendu. Elle arrachait ses bracelets l’un après l’autre, les jetait à terre. L’un d’eux, beau et lourd, tout orné de diamants énormes, roula sous le canapé, aux pieds d’Antoinette. Antoinette, comme clouée à sa place, regardait.

Elle vit le visage de sa mère où les larmes coulaient, se mê-lant au fard, un visage plissé, grimaçant, empourpré, enfantin, comique… touchant… Mais Antoinette n’était pas touchée ; elle ne ressentait rien d’autre qu’une sorte de dédain, d’indifférence méprisante. Plus tard, elle dirait à un homme : « Oh, j’étais une petite fille terrible, vous savez ? Figurez-vous qu’une fois… » Brusquement, elle se sentit riche de tout son avenir, de toutes ses jeunes forces intactes et de pouvoir penser : « Comment

– 52 – peut-on pleurer ainsi, à cause de ça… Et l’amour ? Et la mort ? Elle mourra un jour… l’a-t-elle oublié ? »

Les grandes personnes souffraient donc, elles aussi, pour ces choses futiles et passagères ? Et elle, Antoinette, elle les avait craints, elle avait tremblé devant eux, leurs cris, leurs co-lères, leurs vaines et absurdes menaces… Doucement, elle se glissa hors de sa cachette. Un moment encore, dissimulée dans l’ombre, elle regarda sa mère qui ne sanglotait pas, mais demeu-rait toute ramassée sur elle-même, les larmes coulant jusqu’à sa bouche sans qu’elle les essuyât. Puis elle se dressa, s’approcha.

– Maman.

Mme Kampf sauta brusquement sur sa chaise.

– Qu’est-ce que tu veux, qu’est-ce que tu fais ici ? cria-t-elle nerveusement : va-t’en, va-t’en, tout de suite ! fiche-moi la paix ! Je ne peux pas être une minute tranquille dans ma propre mai-son à présent !

Antoinette, un peu pâle, ne bougeait pas, la tête baissée. Ces éclats de voix sonnaient à ses oreilles, faibles et privés de leur puissance, comme un tonnerre de théâtre. Un jour, bientôt, elle dirait à un homme : « Maman va crier, mais tant pis… »

Elle avança doucement la main, la posa sur les cheveux de sa mère, les caressa avec des doigts légers, un peu tremblants.

– Ma pauvre maman, va…

Un instant encore, Rosine, machinalement, se débattit, la repoussa, secoua sa figure convulsée :

– Laisse-moi, va-t’en… laisse, je te dis…

Et puis une expression faible, vaincue, pitoyable, passa sur ses traits :

 

– 53 –

– Ah ! ma pauvre fille, ma pauvre petite Antoinette ; tu es bien heureuse, toi ; tu ne sais pas encore comme le monde est injuste, méchant, sournois… ces gens qui me faisaient des sou-rires, qui m’invitaient, ils riaient de moi derrière mon dos, ils me méprisaient, parce que je n’étais pas de leur monde, des tas de chameaux, de… mais tu ne peux pas comprendre, ma pauvre fille ! Et ton père !… Ah ! tiens, je n’ai que toi !… acheva-t-elle tout à coup, je n’ai que toi, ma pauvre petite fille…

Elle la saisit dans ses bras. Comme elle collait contre ses perles le petit visage muet, elle ne le vit pas sourire. Elle dit :

– Tu es une bonne fille, Antoinette…

C’était la seconde, l’éclair insaisissable où « sur le chemin de la vie » elles se croisaient, et l’une allait monter, et l’autre s’enfoncer dans l’ombre. Mais elles ne le savaient pas. Cepen-dant Antoinette répéta doucement :

– Ma pauvre maman…

Paris, 1928.

 

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