Le bâtard de Mauléon 2

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 4 · partie 2/3

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Le bâtard de Mauléon 2

Chapitre VII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Lorsqu’on signala l’arrivée de la reine, Duguesclin se mit à la tête de ses Bretons et alla la recevoir à une lieue de la ville.

C’était en effet une belle princesse que la princesse Jeanne de Castille, rehaussée qu’elle était par l’éclat d’une splendide parure et d’un équipage vraiment royal.

Elle était, dit la chronique, dans un char revêtu

 

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de drap d’or et enrichi de pierreries. Les trois sœurs du roi l’accompagnaient, et leurs dames d’honneur suivaient dans des équipages presque aussi magnifiques.

Autour de ces brillantes litières, une nuée de pages éblouissants de soie, d’or et de joyaux, faisaient voltiger avec grâce de superbes coursiers de l’Andalousie, dont la race, croisée avec la race arabe, donne des chevaux vites comme le vent et orgueilleux comme les Castillans eux-mêmes.

Le soleil étincelait sur ce brillant cortège, attachant en même temps ses rayons de feu aux vitraux de la cathédrale, et chauffant la vapeur de l’encens d’Égypte que des religieuses brûlaient dans des encensoirs d’or.

Mêlés aux chrétiens pressés sur la route de la reine, les musulmans, revêtus de leurs caftans les plus riches, admiraient ces femmes si nobles et si belles, que leurs voiles légers, flottant au souffle de la brise, défendaient contre le soleil, mais non contre les regards.

Aussitôt que la reine vit venir à elle

 

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Duguesclin, reconnaissable à son armure dorée et à l’épée de connétable que portait devant lui un écuyer, sur un coussin de velours bleu fleurdelisé d’or, elle fit arrêter les mules blanches qui traînaient son char, et descendit précipitamment du siège sur lequel elle était assise.

À son exemple, et sans savoir quelles étaient les intentions de Jeanne de Castille, les sœurs du roi et les dames de leur suite mirent pied à terre.

La reine s’avança vers Duguesclin, qui, en l’apercevant, venait de sauter à bas de son cheval. Alors, elle doubla le pas, dit la chronique, et vint à lui les bras étendus.

Celui-ci déboucla aussitôt la visière de son casque, et le fit voler derrière lui. De sorte que, le voyant à visage découvert, dit toujours la chronique, la reine se suspendit à son cou et l’embrassa comme eût pu faire une tendre sœur.

– C’est à vous, s’écria-t-elle avec une émotion si profondément sentie qu’elle gagna le cœur des assistants ; c’est à vous, illustre connétable, que je dois ma couronne ! Honneur inespéré qui vient à ma maison ! Merci, chevalier ; Dieu vous

 

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récompensera dignement. Quant à moi, je ne puis qu’une chose : c’est égaler le service par la reconnaissance.

À ces mots et surtout à cette accolade royale, si honorable pour le bon connétable, un cri d’assentiment, cri presque formidable par le grand nombre de voix qui y avaient pris part, s’éleva du sein du peuple et de l’armée, accompagné d’applaudissements unanimes.

– Noël au bon connétable ! criait-on ; joie et prospérité à la reine Jeanne de Castille !

Les sœurs du roi étaient moins enthousiastes ; c’étaient de malignes et rieuses jeunes filles. Elles regardaient le connétable de côté, et comme la vue du bon chevalier les rappelait naturellement de l’idéal qu’elles s’étaient fait à la réalité qu’elles avaient devant les yeux, elles chuchotaient :

– C’est donc là cet illustre guerrier, comme il a la tête grosse !

– Et voyez donc, comtesse, comme il a les épaules rondes ! continua la seconde des trois

 

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sœurs.

– Et comme il a les jambes cagneuses ! dit la troisième.

– Oui, mais il a fait notre frère roi, reprit l’aînée, pour mettre fin à cette investigation, peu avantageuse au bon chevalier.

Le fait est que l’illustre chevalier avait cette grande âme qui lui a fait faire tant de belles et nobles choses, dans un moule assez peu digne d’elle ; son énorme tête bretonne, si pleine de bonnes idées et de généreuse opiniâtreté, eût semblé vulgaire à quiconque se fût dispensé de remarquer le feu qui jaillissait de ses yeux noirs et l’harmonie de la douceur et de la fermeté unies dans ses traits.

Certes, il avait les jambes arquées ; mais le bon chevalier avait monté tant de fois à cheval pour le plus grand honneur de la France, qu’on ne pouvait, sans manquer à la reconnaissance, lui reprocher cette courbe contractée à force d’emboîter sa généreuse monture.

Sans doute c’était avec justesse que la seconde

 

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sœur du roi avait remarqué la rondeur des épaules de Duguesclin, mais à ces épaules inélégantes s’attachaient ces bras musculeux dont un seul effort faisait ployer cheval et cavalier dans la mêlée.

La foule ne pouvait dire : Voilà un beau seigneur ; mais elle disait : Voilà un redoutable seigneur.

Après ce premier échange de politesses et de remerciements, la reine monta sur une mule blanche d’Aragon, couverte d’une housse brodée d’or et d’un harnais d’orfèvrerie et de joyaux, présent des bourgeois de Burgos.

Elle pria Duguesclin de marcher à sa gauche, choisit pour accompagner les sœurs du roi, messire Olivier de Mauny, Le Bègue de Vilaine, et cinquante autres chevaliers, qui partirent à pied près des dames d’honneur.

On arriva ainsi au palais ; le roi attendait sous un dais de drap d’or ; près de lui était le comte de La Marche arrivé le matin même de France. En apercevant la reine, il se leva ; la reine de son côté descendit de cheval et vint s’agenouiller

 

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devant lui. Le roi la releva, et, après l’avoir embrassée, prononça tout haut ces mots :

– Au monastère de las Huelgas !

C’était dans ce monastère que devait avoir lieu le couronnement.

Chacun suivit donc le roi et la reine en criant Noël.

Agénor, pendant tout ce bruit et ces fêtes, s’était retiré dans un logis écarté et sombre, avec le fidèle Musaron.

Seulement, ce dernier, qui n’était point amoureux, mais tout au contraire curieux et fureteur comme un écuyer gascon, avait laissé son maître se renfermer seul et avait profité de sa retraite pour visiter la ville et assister à toutes les cérémonies. Le soir, lorsqu’il revint près d’Agénor, il avait donc tout vu et savait tout ce qui s’était passé.

Il trouva Agénor errant dans le jardin de son logis, et là, désireux de faire part des nouvelles qu’il avait récoltées, il apprit à son maître que le connétable n’était plus seulement comte de Soria,

 

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mais encore qu’avant de se mettre à table, la reine avait demandé une grâce au roi, et que cette grâce lui ayant été accordée, elle avait donné à Duguesclin le comté de Transtamare.

– Belle fortune, dit distraitement Agénor.

– Ce n’est pas tout, monsieur, continua Musaron, encouragé à continuer par cette réponse qui, si courte qu’elle fût, lui prouvait qu’il était écouté. Le roi, à cette demande de la reine, s’est piqué d’honneur et, avant que le connétable ait eu le temps de se relever :

– Messire, dit-il, le comté de Transtamare est le don de la reine ; à mon tour de vous faire le mien ; je vous donne, moi, le duché de Molinia.

– On le comble et c’est justice, dit Agénor.

– Mais ce n’est pas tout encore, continua Musaron, tout le monde a eu sa part dans la munificence royale.

Agénor sourit en songeant qu’il avait été oublié, lui qui, dans sa position secondaire, avait bien aussi rendu quelques services à don Henri.

– Tout le monde ! reprit-il ; comment cela ?

 

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– Oui, seigneur ; les capitaines, les officiers, et jusqu’aux soldats. En vérité, je ne cesse de m’adresser deux questions : la première, comment l’Espagne est assez grande pour contenir tout ce que le roi donne ? la seconde, comment tous ces gens-là seront assez forts pour emporter tout ce qu’on leur aura donné ?

Mais Agénor avait cessé d’écouter, et Musaron attendit vainement une réponse à la plaisanterie qu’il venait de faire. La nuit était venue sur ces entrefaites, et Agénor, adossé à l’un de ces balcons découpés en trèfle dont les jours sont remplis de feuillages et de fleurs qui grimpent le long des piliers de marbre en formant une voûte au-dessus des fenêtres, Agénor écoutait le bruit lointain des cris de fête qui venaient mourir autour de lui. En même temps la brise du soir rafraîchissait son front plein d’ardentes pensées, et l’odeur pénétrante des myrtes et des jasmins lui rappelait les jardins de l’alcazar de Séville et d’Ernauton de Bordeaux. C’étaient tous ces souvenirs qui l’avaient distrait des récits de Musaron.

 

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Aussi Musaron, qui savait manier l’esprit de son maître selon la circonstance, tâche toujours facile à ceux qui nous aiment et qui connaissent nos secrets, Musaron choisit, pour ramener à lui l’esprit de son maître, un sujet qu’il crut devoir le tirer inévitablement de sa rêverie.

– Savez-vous, seigneur Agénor, dit-il, que toutes ces fêtes ne sont que le prélude de la guerre, et qu’une grande expédition contre don Pedro va suivre la cérémonie d’aujourd’hui, c’est-à-dire donner le pays à celui qui a pris la couronne ?

– Eh bien ! répondit Agénor, soit ! nous ferons cette expédition.

– Il y a loin à aller, messire.

– Eh bien ! nous irons loin.

– C’est là, – Musaron montra de la main l’immensité, c’est là que messire Bertrand veut laisser pourrir les os de toutes les compagnies, vous savez ?

– Eh bien ! nos os pourriront de compagnie, Musaron.

 

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– C’est certainement un grand honneur pour moi, monseigneur ; mais...

– Mais, quoi ?

– Mais on a bien raison de dire que le maître est le maître, et le serviteur le serviteur, c’est-à-dire une pauvre machine.

– Pourquoi cela, Musaron ? demanda Agénor, frappé enfin du ton de doléance qu’affectait de prendre son écuyer.

– C’est que nous différons essentiellement : vous qui êtes un noble chevalier, vous servez vos maîtres pour l’honneur, à ce qu’il paraît ; mais moi...

– Eh bien ! toi...

– Moi je vous sers pour l’honneur aussi, d’abord, et puis pour le plaisir de votre société, et puis enfin pour toucher mes gages.

– Mais moi aussi, j’ai mes gages, reprit Agénor avec quelque amertume. N’as-tu pas vu l’autre jour messire Bertrand m’apporter cent écus d’or de la part du roi, du nouveau roi ?

– Je le sais, messire.

 

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– Eh bien ! de ces cent écus d’or, ajouta le jeune homme en riant, n’as-tu pas eu ta part ?

– Et ma bonne part, certes, puisque j’ai eu tout.

– Alors, tu vois bien que j’ai mes gages aussi, puisque c’est toi qui les a touchés.

– Oui ; mais voilà où j’en voulais venir, c’est que vous n’êtes point payé selon vos mérites. Cent écus d’or ! je citerais trente officiers qui en ont reçu cinq cents, et que, par-dessus le marché, le roi a faits barons ou bannerets, ou même sénéchaux de sa maison.

– Ce qui veut dire que le roi m’a oublié, n’est-ce pas ?

– Absolument.

– Tant mieux, Musaron, tant mieux ; j’aime assez que les rois m’oublient ; pendant ce temps, ils ne me font pas de mal au moins.

– Allons donc ! dit Musaron, voulez-vous me faire accroire que vous êtes heureux de rester à vous ennuyer dans ce jardin, tandis que les autres sont là-bas occupés à entrechoquer les coupes

 

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d’or, et à rendre aux dames leurs doux sourires ?

– Il en est cependant ainsi, maître Musaron, répondit Agénor. Et quand je vous le dis, je vous prie de le croire. Je me suis plus amusé sous ces myrtes, seul à seul avec ma pensée, que cent chevaliers ne l’ont fait là-bas en s’enivrant de vin de Xérès au palais royal.

– Cela n’est point naturel.

– C’est pourtant ainsi.

Musaron secoua la tête.

– J’aurais servi Votre Seigneurie à table, dit-il, et c’est flatteur de pouvoir dire quand on revient dans son pays : – J’ai servi mon maître au festin du couronnement du roi Henri de Transtamare.

Agénor secoua la tête à son tour avec un sourire mélancolique.

– Vous êtes l’écuyer d’un pauvre aventurier, maître Musaron, dit-il ; contentez-vous de vivre ; c’est preuve que vous n’êtes pas mort de faim, ce qui aurait bien pu nous arriver à nous, cela étant arrivé à tant d’autres. D’ailleurs ces cent écus d’or...

 

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– Sans doute, ces cent écus d’or, je les ai, dit Musaron, mais si je les dépense, je ne les aurai plus, et avec quoi alors vivrons-nous ? avec quoi paierons-nous les mires et les docteurs, quand votre beau zèle pour don Henri nous aura fait navrer et meurtrir ?

– Tu es un brave serviteur, Musaron, dit Agénor en riant, et ta santé m’est chère. Va donc te reposer, Musaron, il se fait tard, et laisse-moi m’amuser de nouveau à ma manière en m’entretenant avec mes pensées. Va, et demain tu en seras plus dispos pour reprendre le harnais.

Musaron obéit. Il se retira en riant sournoisement, car il croyait avoir éveillé un peu d’ambition dans le cœur de son maître, et il espérait que cette ambition porterait ses fruits.

Toutefois, il n’en était rien. Agénor, tout entier à ses pensées d’amour, ne s’occupait en réalité ni de duchés ni de trésors ; il souffrait de cette nostalgie douloureuse qui nous fait regretter comme une seconde patrie tout pays où nous avons été heureux.

Il regrettait donc les jardins de l’Alcazar et de

 

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Bordeaux.

Et cependant, comme une trace de lumière reste dans le ciel quand le soleil a déjà disparu, une trace des paroles de Musaron était restée dans son esprit, même après le départ de l’écuyer.

– Moi, disait-il, moi, devenir un riche seigneur, un puissant capitaine ! Non, je ne pressens rien de pareil dans ma destinée. Je n’ai de goût, de forces, d’ardeur que pour conquérir un seul bonheur. Que m’importe à moi qu’on m’oublie dans la distribution des grâces royales, les rois sont tous ingrats ; que m’importe que le connétable ne m’ait pas convié à la fête et distingué parmi les capitaines, les hommes sont oublieux et injustes. Puis, à tout prendre, ajouta-t-il, quand je serai las de leur oubli et de leur injustice, je demanderai un congé.

– Tout beau ! s’écria une voix près d’Agénor, qui tressaillit et recula presque effrayé, tout beau ! jeune homme, nous avons besoin de vous.

Agénor se retourna et vit deux hommes enveloppés de manteaux sombres, qui venaient d’apparaître au fond du cabinet de verdure qu’il

 

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croyait solitaire, sa préoccupation l’ayant empêché d’entendre le bruit de leurs pas sur le sable.

Celui qui avait parlé vint à Mauléon et lui toucha le bras.

– Le connétable ! murmura le jeune homme.

– Qui vient vous prouver par sa présence qu’il ne vous oubliait pas, continua Bertrand.

– C’est que vous, vous n’êtes pas roi, dit Mauléon.

– C’est vrai, le connétable n’est pas roi, dit le second personnage, mais moi je le suis, comte, et c’est même à vous, je m’en souviens, que je suis redevable d’une part de ma couronne.

Agénor reconnut don Henri.

– Seigneur, balbutia-t-il tout éperdu, pardonnez-moi, je vous prie.

– Vous êtes tout pardonné, messire, répondit le roi ; seulement comme vous n’avez en rien participé aux récompenses des autres, vous aurez quelque chose de mieux que ce que les autres ont eu.

 

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– Rien, sire, rien ! reprit Mauléon, je ne veux rien, car on croirait que j’ai demandé.

Don Henri sourit.

– Tranquillisez-vous, chevalier, répondit-il, on ne dira pas cela, je vous en réponds, car peu de gens demanderaient ce que je veux vous offrir. La mission est pleine de dangers, mais elle est en même temps si honorable, qu’elle forcera la chrétienté tout entière à jeter les yeux sur vous. Seigneur de Mauléon, vous allez être mon ambassadeur, et je suis roi.

– Oh ! monseigneur, j’étais loin de m’attendre à un semblable honneur.

– Allons, pas de modestie, jeune homme, dit Bertrand, le roi voulait d’abord m’envoyer où vous allez, mais il a réfléchi que l’on peut avoir besoin de moi ici pour mener les compagnons, gens difficiles à mener, je vous jure. J’ai parlé de vous à Son Altesse juste au moment où vous nous accusiez de vous oublier, comme d’un homme éloquent, ferme, et qui possède la langue espagnole à fond. Béarnais, vous êtes en effet à moitié Espagnol. Mais, comme vous le disait le

 

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roi, la mission est dangereuse : il s’agit d’aller trouver don Pedro.

– Don Pedro ! s’écria Agénor avec un transport de joie.

– Ah ! ah ! cela vous plaît, chevalier, à ce que je vois, reprit Henri.

Agénor sentit que la joie le rendait indiscret ; il se contint.

– Oui, sire, cela me plaît, dit-il, car j’y vois une occasion de servir Votre Altesse.

– Vous me servirez en effet, et beaucoup, reprit Henri ; mais je vous en préviens, mon noble messager, au péril de votre vie.

– Ordonnez, sire.

– Il faudra, continua le roi, traverser toute la plaine de Ségovie, où don Pedro doit être en ce moment. Je vous donnerai pour lettre de créance un joyau qui vient de notre frère, et que don Pedro reconnaîtra certainement. Mais réfléchissez bien à ce que je vais vous dire, avant d’accepter, chevalier.

– Dites, sire.

 

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– Il vous est enjoint, si vous êtes attaqué en route, fait prisonnier, menacé de mort, il vous est enjoint de ne pas découvrir le but de votre mission ; vous décourageriez trop nos partisans en leur apprenant qu’au plus haut de ma prospérité j’ai fait des ouvertures de conciliation à mon ennemi.

– De conciliation ! s’écria Agénor surpris.

– Le connétable le veut, dit le roi.

– Sire, je ne veux jamais, je prie, dit le connétable. J’ai prié Votre Altesse de bien peser la gravité, aux yeux du Seigneur, d’une guerre pareille à celle que vous faites. Ce n’est pas le tout que d’avoir pour soi les rois de la terre, en pareille occurrence, il faut encore avoir le roi du ciel. Je manque à mes instructions, c’est vrai, en vous poussant à la paix. Mais le roi Charles V lui-même m’approuvera dans sa sagesse quand je lui dirai : Sire roi, c’étaient deux enfants nés du même père, deux frères, qui, ayant tiré l’épée l’un contre l’autre, pouvaient se rencontrer un jour et s’entr’égorger. Sire roi, pour que Dieu pardonne à un frère de tirer l’épée contre son frère, il faut

 

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qu’auparavant celui qui désire le pardon de Dieu ait mis tous les droits de son côté. – Don Pedro vous a offert la paix, vous avez refusé, car en acceptant on aurait pu croire que vous aviez peur, maintenant que vous êtes vainqueur, que vous êtes sacré, que vous êtes roi, offrez-la-lui à votre tour, et l’on dira que vous êtes un prince magnanime, sans ambition, ami seulement de la justice ; et la part d’États que vous perdrez maintenant vous reviendra bientôt par le libre arbitre de vos sujets. S’il refuse, eh bien ! nous irons en avant, vous n’aurez plus rien à vous reprocher, et il se sera voué lui-même à sa ruine.

– Oui, répondit Henri en soupirant ; mais retrouverai-je l’occasion de le ruiner ?

– Seigneur, dit Bertrand, j’ai dit ce que j’ai dit et parlé selon ma conscience. Un homme qui veut marcher dans le droit chemin, ne doit pas se dire que peut-être ce chemin eût été aussi droit en faisant des détours.

– Soit donc ! fit le roi en prenant son parti, du moins en apparence.

– Votre Majesté est bien convaincue alors ? dit

 

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Bertrand.

– Oui, sans retour.

– Et sans regret ?

– Oh ! oh ! dit Henri, vous en demandez trop, seigneur connétable. Je vous donne carte blanche pour me faire faire la paix, n’en demandez pas davantage.

– Alors, sire, dit Bertrand, permettez que je donne au chevalier ses instructions, telles que nous les avons arrêtées.

– Ne prenez pas cette peine, interrompit vivement le roi. J’expliquerai tout cela au comte, et d’ailleurs, fit-il plus bas, vous savez ce que j’ai à lui remettre.

– Très bien ! sire, dit Bertrand, qui ne soupçonnait rien dans l’empressement que le roi avait mis à l’écarter.

Et il s’éloigna. Mais il n’avait pas encore touché le seuil, qu’il revint sur ses pas :

– Vous vous souvenez, sire, dit-il : une bonne paix, moitié du royaume s’il le faut, conditions toutes paternelles ! Un manifeste bien prudent,

 

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bien chrétien, rien de provoquant pour l’orgueil.

– Oui, certes, dit le roi en rougissant malgré lui, oui, soyez bien certain que mes intentions, connétable...

Bertrand ne crut pas devoir insister. Cependant, sa défiance semblait avoir été un instant éveillée ; mais le roi le congédia avec un sourire si amical, que sa défiance se rendormit.

Le roi suivit Bertrand des yeux.

– Chevalier, dit-il à Mauléon dès que le connétable se fut perdu dans les arbres, voici le joyau qui doit vous accréditer près de don Pedro ; mais que les paroles que vient de prononcer le connétable s’effacent de votre souvenir pour laisser les miennes s’y graver profondément.

Agénor fit signe qu’il écoutait.

– Je promets la paix à don Pedro, continua Henri, je lui abandonnerai la moitié de l’Espagne, à partir de Madrid jusqu’à Cadix, je demeurerai son frère et son allié, mais à une condition.

Agénor leva la tête, plus surpris encore du ton que des paroles du prince.

 

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– Oui, reprit Henri ; quoi qu’en dise le connétable, je le répète, à une condition. Vous paraissez surpris, Mauléon, que je cache quelque chose au bon chevalier. Écoutez : le connétable est un Breton, homme opiniâtre dans sa probité, mais mal instruit du peu que valent les serments en Espagne, pays où la passion brûle plus ardemment les cœurs que le soleil ne le fait du sol. Il ne peut donc savoir à quel point don Pedro me hait. Il oublie, lui, le Breton loyal, que don Pedro a tué mon frère don Frédéric par trahison, et a étranglé la sœur de son maître sans jugement. Il se figure qu’ici, comme en France, la guerre se fait sur les champs de bataille. Le roi Charles, qui lui a commandé d’exterminer don Pedro, le connaît mieux, lui : aussi, c’est son génie qui m’a inspiré les ordres que je vous donne.

Agénor s’inclina effrayé au fond de l’âme de ces royales confidences.

– Vous irez donc près de don Pedro, continua le roi, et vous lui promettrez en mon nom ce que je vous ai dit, moyennant que le More Mothril et douze notables de sa cour, dont voici les noms

 

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sur ce vélin, me seront remis avec leurs familles, et leurs biens comme otages.

Agénor tressaillit. Le roi avait dit douze notables et leurs familles ; Mothril, s’il venait à la cour du roi Henri, devait donc venir avec Aïssa.

– Auquel cas, continua le roi, vous me les amènerez.

Un frisson de joie passa dans les veines d’Agénor, et n’échappa point à Henri, seulement il s’y trompa.

– Vous vous effrayez, dit don Henri, ne craignez rien, vous pensez qu’au milieu de ces mécréants votre vie court des dangers par les chemins. Non, le danger n’est pas grand, à mon avis du moins ; gagnez vite le Douro, et dès que vous en aurez franchi le cours, vous trouverez sur ce côté-ci de la rive une escorte qui vous mettra à couvert de toute insulte, et m’assurera la possession des otages.

– Sire, Votre Altesse s’est trompée, dit Mauléon ; ce n’est point la peur qui m’a fait tressaillir.

 

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– Qu’est-ce donc ? demanda le roi.

– L’impatience d’entrer en campagne pour votre service : je voudrais déjà être parti.

– Bon ! vous êtes un brave chevalier, s’écria Henri ; un noble cœur, et vous irez loin, je vous le dis, jeune homme, si vous voulez vous attacher franchement à ma fortune.

– Ah ! seigneur, dit Mauléon, vous me récompensez déjà plus que je ne mérite.

– Ainsi vous allez partir ?

– Sur-le-champ.

– Partez. Voici trois diamants qu’on appelle les Trois-Mages ; ils valent chacun mille écus d’or pour des juifs, et il ne manque pas de juifs en Espagne. Voici encore mille florins, mais seulement pour la valise de votre écuyer.

– Seigneur, vous me comblez, dit Mauléon.

– Au retour, continua don Henri, je vous ferai banneret d’une bannière de cent lances équipées à mes frais.

– Oh ! plus un mot, seigneur, je vous en

 

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supplie.

– Mais promettez-moi de ne pas dire au connétable les conditions que j’impose à mon frère.

– Oh ! ne craignez rien, sire, il s’opposerait à ces conditions, et je ne veux pas plus que vous qu’il s’y oppose.

– Merci, chevalier, dit Henri, vous êtes plus que brave, vous êtes intelligent.

– Je suis amoureux, murmura Mauléon en lui-même, et l’on dit que l’amour donne toutes les qualités que l’on n’a pas.

Le roi alla rejoindre Duguesclin.

Pendant ce temps, Agénor réveillait son écuyer ; et deux heures après, par un beau clair de lune, maître et écuyer trottaient sur la route de Ségovie.

 

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XI

 

Comment Don Pedro, à son retour, remarqua la

litière, et tout ce qui s’en suivit.

 

Cependant don Pedro avait gagné Ségovie, emportant au fond de son cœur une douleur amère.

Les premières atteintes portées à sa royauté de dix ans lui avaient été plus sensibles que ne le furent plus tard les échecs essuyés dans les batailles et les trahisons de ses meilleurs amis. Il lui semblait aussi que traverser l’Espagne avec précaution, lui, ce rôdeur de nuit, qui courait d’habitude Séville sans autre garde que son épée, sans autre déguisement que son manteau, c’était fuir, et qu’un roi est perdu lorsque, une seule fois, il transige avec son inviolabilité.

Mais à côté de lui, pareil au génie antique soufflant la colère au cœur d’Achille, galopant

 

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lorsqu’il hâtait sa course, s’arrêtant lorsqu’il ralentissait le pas, Mothril, véritable génie de haine et de fureur, conseiller incessant d’amertume, qui lui offrait les fruits délicieusement âpres de la vengeance, Mothril, toujours fécond à imaginer le mal et à fuir le danger, Mothril, dont l’éloquence intarissable, puisant pour ainsi dire aux trésors inconnus de l’Orient, montrait à ce roi fugitif plus de trésors, plus de ressources, plus de puissance qu’il n’en avait rêvé dans ses plus beaux jours.

Grâce à lui, la route poudreuse et longue s’absorbait comme le ruban que roule la fileuse. Mothril, l’homme du désert, savait trouver en plein midi la source glacée cachée sous les chênes et les platanes. Mothril savait, à son passage dans les villes, attirer sur don Pedro quelques cris d’allégresse, quelques démonstrations de fidélité, derniers reflets de la royauté mourante.

– On m’aime donc encore, disait le roi, ou l’on me craint toujours, ce qui vaut peut-être mieux.

– Redevenez véritablement roi, et vous verrez

 

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si l’on ne vous adore pas, ou si l’on ne tremble pas devant vous, répliquait Mothril avec une insaisissable ironie.

Cependant au milieu de ces craintes et de ces espérances, de ces interrogations de don Pedro, Mothril avait remarqué une chose avec joie, c’était le silence complet du roi à l’égard de Maria Padilla. Cette enchanteresse, qui, présente, avait une si grande influence que l’on attribuait son pouvoir à la magie, absente, semblait non seulement exilée de son cœur, mais encore oubliée de son souvenir. C’est que don Pedro, imagination ardente, roi capricieux, homme du Midi, c’est-à-dire homme passionné dans toute l’acception du mot, était, depuis le commencement de son voyage avec Mothril soumis à l’influence d’une autre pensée : cette litière constamment fermée de Bordeaux à Vittoria, cette femme fuyant entraînée par Mothril à travers les montagnes, et dont le voile deux ou trois fois soulevé par le vent avait laissé entrevoir une de ces adorables péris de l’Orient aux yeux de velours, aux cheveux bleus à force d’être noirs, au teint mat et harmonieux ; ce son

 

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de la guzla qui dans les ténèbres veillait avec amour, tandis que don Pedro, lui, veillait avec anxiété, tout cela avait peu à peu écarté de don Pedro le souvenir de Maria Padilla, et c’était moins encore l’éloignement qui avait fait tort à la maîtresse absente que la présence de cet être inconnu et mystérieux, que don Pedro, avec son imagination pittoresque et exaltée, semblait tout prêt à prendre pour quelque génie soumis à Mothril, enchanteur plus puissant que lui.

On arriva ainsi à Ségovie sans qu’aucun obstacle sérieux se fût opposé à la marche du roi. Là, rien n’était changé. Le roi retrouva tout comme il l’avait laissé : un trône dans un palais, des archers dans une bonne ville, des sujets respectueux autour des archers.

Le roi respira.

Le lendemain de son arrivée, on signala une troupe considérable ; c’était Caverley et ses compagnons, qui, fidèles aux serments faits à leur souverain, venaient avec cette nationalité qui a toujours fait la puissance de l’Angleterre se joindre à l’allié du prince Noir, qui lui-même

 

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était attendu par don Pedro.

La veille déjà, sur la route, on avait rallié un corps considérable d’Andalous, de Grenadins et de Mores, qui accouraient au secours du roi.

Bientôt arriva un émissaire du prince de Galles, cet éternel et infatigable ennemi du nom français, que Jean et Charles V rencontrèrent partout où, pendant leurs deux règnes, la France eut un échec à subir. Cet émissaire apportait de riches nouvelles au roi don Pedro.

Le prince Noir avait rassemblé une armée à Auch, et depuis douze jours il était en marche avec cette armée : du centre de la Navarre, allié que le prince anglais venait de détacher de don Henri, il avait envoyé cet émissaire au roi don Pedro pour lui annoncer sa prochaine arrivée.

Le trône de don Pedro, un instant ébranlé par la proclamation de Henri de Transtamare à Burgos, se raffermissait donc de plus en plus. Et à mesure qu’il se raffermissait accouraient de toutes parts ces immuables partisans du pouvoir, bonnes gens qui s’apprêtaient déjà à marcher vers Burgos pour saluer don Henri, quand ils avaient

 

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appris qu’il n’était pas encore temps de se mettre en route, et qu’ils pourraient bien, en se pressant trop, laisser un roi mal détrôné derrière eux.

À ceux-là, nombreux toujours, se joignait le groupe moins compact mais mieux choisi des fidèles, des purs cœurs transparents et solides comme le diamant, pour lesquels le roi sacré est roi jusqu’à ce qu’il meure, attendu qu’ils se sont faits esclaves de leur serment le jour où ils ont juré fidélité à leur roi. Ces hommes-là peuvent souffrir, craindre et même haïr l’homme dans le prince, mais ils attendent patiemment et loyalement que Dieu les délie de leur promesse en appelant à lui son élu.

Ces hommes loyaux sont faciles à reconnaître dans tous les temps et dans toutes les époques. Ils ont de moins beaux semblants que les autres, ils parlent avec moins d’emphase, et après avoir humblement et respectueusement salué le roi rétabli sur son trône, ils se rangent à l’écart, à la tête de leurs vassaux, et attendent là l’heure de se faire tuer pour ce principe vivant.

La seule chose qui jetait un peu de froideur

 

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dans l’accueil que faisaient à don Pedro ces fidèles serviteurs, c’était la présence des Mores, plus puissants que jamais auprès du roi.

Celte race belliqueuse de Sarrasins abondait autour de Mothril, comme les abeilles autour de la ruche qui renferme leur reine. Ils sentaient que c’était le More habile et audacieux qui les ralliait à coté du roi chrétien, audacieux et habile ; aussi composaient-ils un corps d’armée redoutable, et comme ils avaient tout à gagner à la faveur des guerres civiles, ils accouraient avec un enthousiasme et une activité que les sujets chrétiens admiraient et jalousaient dans une muette inaction.

Don Pedro retrouva de l’or dans les caisses publiques ; il s’entoura aussitôt de ce luxe prestigieux qui prend les cœurs par les regards, l’ambition par l’intérêt. Comme le prince de Galles devait bientôt faire son entrée à Ségovie, il avait été décidé que des fêtes magnifiques, dont l’éclat ferait pâlir les grandeurs éphémères du sacre de Henri, rendraient la confiance au peuple et lui feraient confesser que celui-là est le seul et

 

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véritable roi qui possède et qui dépense le plus.

Pendant ce temps Mothril suivait ce projet conçu de longue main, qui devait lui livrer par les sens don Pedro qu’il tenait déjà par l’esprit. Chaque nuit la guzla d’Aïssa se faisait entendre, et comme en véritable fille de l’Orient, tous ses chants étaient des chants d’amour, leurs notes envolées sur la brise venaient caresser la solitude du prince, et apportaient à son sang brûlé par la fièvre ces magnifiques voluptés, passager sommeil des infatigables organisations du Midi.

Mothril attendait chaque jour un mot de don Pedro qui lui révélât la présence de cette ardeur secrète qu’il sentait brûler en lui, mais ce mot il l’attendait vainement.

Cependant un jour don Pedro lui dit brusquement sans préparation, comme s’il eût fait un effort violent pour briser le lien qui semblait enchaîner sa langue :

– Eh bien, Mothril, pas de nouvelles de Séville.

Ce mot révélait toutes les inquiétudes de don

 

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Pedro. Ce mot Séville voulait dire Maria Padilla.

Mothril tressaillit : le matin même il avait fait saisir sur la route de Tolède à Ségovie, et il avait fait jeter dans l’Adaja, un esclave nubien chargé d’une lettre de Maria Padilla pour le roi.

– Non, sire, dit-il.

Don Pedro tomba dans une sombre rêverie. Puis, répondant tout haut à la voix qui lui parlait tout bas :

– Ainsi donc s’est effacé de l’esprit de la femme la passion dévorante à laquelle il m’a fallu sacrifier frère, femme, honneur et couronne, murmura don Pedro, car la couronne, qui me l’arrache de la tête ? – ce n’est point le bâtard don Henri, c’est le connétable aussi.

Don Pedro fit un geste de menace qui ne promettait rien de bon à Duguesclin, si jamais sa mauvaise fortune le faisait retomber entre les mains de don Pedro.

Mothril ne suivit pas le roi de ce côté-là, c’était sur un autre but que s’arrêtait son regard.

– Doña Maria, reprit-il, voulait être reine avant

 

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tout, et comme on peut croire à Séville que Votre Altesse n’est plus roi...

– Tu m’as déjà dit cela, Mothril, et je ne t’ai pas cru.

– Je vous le répète, sire, et vous commencez à me croire. Je vous l’ai déjà dit, quand l’ordre me fut donné par vous d’aller chercher à Coïmbre l’infortuné don Frédéric...

– Mothril !

– Vous savez avec quelle lenteur, je dirai presque avec quelle répugnance, j’ai accompli cet ordre.

– Tais-toi ! Mothril, tais-toi ! s’écria don Pedro.

– Cependant votre honneur était bien compromis, mon roi.

– Oui, sans doute ; mais on ne peut attribuer ces crimes à Maria Padilla ; ce sont eux, les infâmes.

– Sans doute ; mais sans Maria Padilla vous n’eussiez rien su, car je me taisais, moi, et cependant ce n’était point par ignorance.

 

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– Elle m’aimait donc alors, puisqu’elle était jalouse !

– Vous êtes roi, et à la mort de la malheureuse Blanche, elle pouvait devenir reine. D’ailleurs, on est jaloux sans aimer. Vous étiez jaloux de doña Bianca, l’aimiez-vous, sire ?

En ce moment, comme si les paroles prononcées par Mothril eussent été un signal donné, les sons de la guzla se firent entendre, et les paroles d’Aïssa, trop éloignées pour être comprises, vinrent bruire aux oreilles de don Pedro comme un murmure harmonieux.

– Aïssa ! murmura le roi, n’est-ce pas Aïssa qui chante ?

– Je le crois, oui, seigneur, dit Mothril.

– Ta fille ou ton esclave favorite, n’est-ce pas ? demanda don Pedro avec distraction.

Mothril secoua la tête en souriant.

– Oh ! non ! dit-il ; devant une fille on ne s’agenouille pas, sire ; devant une esclave achetée pour de l’or, un homme sage et vieux ne joint point les mains.

 

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– Qui donc est-elle alors ? s’écria don Pedro, dont toutes les pensées concentrées un instant sur la mystérieuse jeune fille rompaient leurs digues. Te joues-tu de moi, More damné, ou me brûles-tu à plaisir d’un fer rouge pour avoir le plaisir de me voir bondir comme un taureau ?

Mothril recula presque effrayé, tant la sortie avait été brusque et violente.

– Répondras-tu ! s’écria don Pedro en proie à une de ces frénésies qui changeaient le roi en insensé, l’homme en bête fauve.

– Sire, je n’ose vous le dire.

– Amène-moi cette femme alors, s’écria don Pedro, que je le lui demande à elle-même.

– Oh ! seigneur ! fit Mothril, comme épouvanté d’un ordre pareil.

– Je suis le maître, je le veux !

– Seigneur, par grâce !

– Qu’elle soit ici sur l’heure, ou je vais l’arracher moi-même à son appartement.

– Seigneur, dit Mothril en se redressant avec la

 

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gravité calme et solennelle des Orientaux, Aïssa est d’un sang trop élevé pour qu’on porte sur elle des mains profanes ; n’offense point Aïssa, roi don Pedro !

– Et en quoi la Moresque peut-elle être offensée de mon amour ? demanda le roi don Pedro ; mes femmes étaient filles de princes, et plus d’une fois mes maîtresses ont valu mes femmes.

– Seigneur, dit Mothril, si Aïssa était ma fille, comme tu le penses, je te dirais : Roi don Pedro, épargne mon enfant, ne déshonore pas ton serviteur. Et peut-être, en reconnaissant la voix de tant et de si bons conseils, épargnerais-tu mon enfant. Mais Aïssa a dans les veines un sang plus noble que le sang de tes femmes et de tes maîtresses ; Aïssa est plus noble qu’une princesse, Aïssa est la fille du roi Muhammed, descendant du grand Muhammed le prophète. Tu le vois, Aïssa est plus qu’une princesse, plus qu’une reine, et je t’ordonne, roi don Pedro, de respecter Aïssa.

 

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Don Pedro s’arrêta, subjugué par la fière autorité du More.

– Fille de Muhammed, roi de Grenade ! murmura-t-il.

– Oui, fille de Muhammed, roi de Grenade, que tu fis assassiner. J’étais au service de ce grand prince, tu le sais, et je la sauvai alors que tes soldats pillaient son palais, et qu’un esclave l’emportait dans son manteau pour la vendre, il y a neuf ans de cela. – Aïssa avait sept ans à peine ; tu entendis raconter que j’étais un fidèle conseiller, et tu m’appelas à ta cour. – Dieu voulait que je te servisse. – Tu es mon maître, tu es grand parmi les grands, j’ai obéi. – Mais près du maître nouveau la fille de mon maître ancien m’a suivi ; – elle me croit son père ; pauvre enfant ! élevée dans le harem sans avoir jamais vu la face majestueuse du sultan qui n’est plus. – Maintenant, tu as mon secret, ta violence me l’a arraché. – Mais souviens-toi, roi don Pedro, que je veille, esclave dévoué à tes moindres caprices, – mais que je me redresserai comme le serpent

 

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pour défendre contre toi le seul objet que je te préfère.

– Mais j’aime Aïssa, s’écria don Pedro hors de lui.

– Aime-la, roi don Pedro, tu le peux, car elle est d’un sang au moins égal au tien ; aime-la, mais obtiens-la d’elle-même, répliqua le More, je ne t’en empêcherai pas. Tu es jeune, tu es beau, tu es puissant, pourquoi cette jeune vierge ne t’aimerait-elle pas, et n’accorderait-elle pas à l’amour ce que tu veux obtenir par la violence !

À ces mots, lancés comme la flèche d’un Parthe, et qui entrèrent au plus profond du cœur de don Pedro, Mothril souleva la tapisserie et sortit à reculons de la chambre.

– Mais elle me haïra, elle doit me haïr, si elle sait que c’est moi qui ai tué son père.

– Je ne parle jamais mal du maître que je sers, dit Mothril en tenant la tapisserie levée, et Aïssa ne sait rien de toi, sinon que tu es un bon roi et un grand sultan.

Mothril laissa retomber la tapisserie, et don

 

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Pedro put entendre pendant quelque temps, sur les dalles, le bruit de sa marche lente et solennelle qui se dirigeait vers la chambre d’Aïssa.

 

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XII

 

Comment Mothril fut nommé chef des tribus

moresques et ministre du roi don Pedro.

 

Nous avons dit qu’en quittant le roi, Mothril s’était dirigé vers l’appartement d’Aïssa.

La jeune fille, confinée dans son appartement, gardée par les grilles et surveillée par son père, aspirait après l’air à défaut de la liberté.

Aïssa n’avait pas la ressource, comme les femmes de notre temps, d’apprendre des nouvelles qui lui tinssent lieu de correspondance : pour elle, ne plus voir Agénor, c’était ne plus vivre ; ne plus l’entendre parler, c’était ne plus avoir l’oreille ouverte aux bruits de ce monde.

Cependant une conviction profonde vivait en elle : c’est qu’elle avait inspiré un amour égal à son amour ; elle savait qu’à moins d’être mort,

 

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Agénor, qui avait déjà trouvé le moyen de parvenir trois fois près d’elle, trouverait moyen de la voir une quatrième fois, et, dans sa confiance juvénile dans l’avenir, il lui semblait impossible qu’Agénor mourût.

Il ne restait donc pour Aïssa rien autre chose à faire qu’à attendre et à espérer.

Les femmes d’Orient se composent une vie de rêves perpétuels, mêlés d’actions énergiques qui sont les réveils ou les intermittences de leur voluptueux sommeil. Certes, si la pauvre captive eût pu agir pour retrouver Mauléon, elle eût agi ; mais, ignorante comme une de ces fleurs d’Orient dont elle avait le parfum et la fraîcheur, elle ne savait que se tourner du côté d’où lui venait l’amour, ce soleil de sa vie. Mais marcher, mais se procurer de l’or, mais questionner, mais fuir, c’étaient là de ces choses qui ne s’étaient jamais offertes à sa pensée, les croyant parfaitement impossibles.

D’ailleurs, où était Agénor ? où était-elle elle-même ? elle l’ignorait. À Ségovie, sans doute ; mais ce nom de Ségovie lui représentait un nom

 

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de ville, voilà tout. Où était cette ville, elle l’ignorait ; dans quelle province de l’Espagne, elle l’ignorait, elle qui ne connaissait pas même le nom des différentes provinces de l’Espagne ; elle qui venait de faire cinq cents lieues sans connaître les pays qu’elle avait traversés, et se rappelant seulement trois points de ces divers pays, c’est-à-dire les endroits où elle avait vu Agénor.

Mais aussi comme ces trois points étaient restés encadrés dans son esprit ! Comme elle voyait les rives de la Zezère, cette sœur du Tage, avec ses bosquets d’oliviers sauvages près desquels on avait déposé sa litière, ses rives escarpées et ses flots sombres, pleins de bruissements et de sanglots du sein desquels semblaient encore monter la première parole d’amour d’Agénor et le dernier soupir du malheureux page ! Comme elle voyait sa chambre de l’Alcazar, aux barreaux enlacés de chèvrefeuilles, donnant sur un parterre plein de verdures, du milieu desquelles jaillissaient des eaux bouillonnantes dans des bassins de marbre ! Comme elle voyait enfin les jardins de Bordeaux

 

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avec leurs grands arbres au feuillage sombre, que séparait de la maison ce lac de lumière que la lune versait du haut du ciel !

De tous ces différents paysages, chaque ton, chaque aspect, chaque détail, chaque feuille étaient présents à ses yeux.

Mais de dire si ces points, si lumineux cependant au milieu de l’obscurité de sa vie, étaient à sa droite ou à sa gauche, au midi ou au nord du monde, c’est ce qui eût été impossible à l’ignorante jeune fille, qui n’avait appris que ce qu’on apprend au harem, c’est-à-dire les délices du bain et les rêves voluptueux de l’oisiveté.

Mothril savait bien tout cela, sans quoi il eût été moins calme.

Il entra chez la jeune fille.

– Aïssa, lui dit-il, après s’être prosterné selon sa coutume, puis-je espérer que vous écouterez avec quelque faveur ce que je vais vous dire ?

– Je vous dois tout, et je vous suis attachée, répondit la jeune fille en regardant Mothril, comme si elle eût désiré qu’il pût lire dans ses

 

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yeux la vérité de ses paroles.

– La vie que vous menez vous plaît-elle ? demanda Mothril.

– Comment cela ? demanda Aïssa, qui visiblement cherchait le but de cette question.

– Je veux savoir si vous vous plaisez à vivre renfermée.

– Oh ! non, dit vivement Aïssa.

– Vous voudriez donc changer de condition ?

– Assurément.

– Quelle chose vous plairait ?

Aïssa se tut. La seule qu’elle désirait, elle ne pouvait la dire.

– Vous ne répondez pas ? demanda Mothril.

– Je ne sais que répondre, dit-elle.

– N’aimeriez-vous point, par exemple, continua le More, à courir sur un grand cheval d’Espagne, suivie de femmes, de cavaliers, de chiens et de musique ?

Continuer : partie 3 sur 3