Le bâtard de Mauléon 2

Alexandre Dumas · Chapitre 2 sur 4 · partie 3/3

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Le bâtard de Mauléon 2

Chapitre VII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

– Ce n’est point cela que je désire le plus,

 

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répondit la jeune fille. Cependant, après ce que je désire, j’aimerais encore cela ; pourvu, néanmoins...

Elle s’arrêta.

– Pourvu ? demanda Mothril avec curiosité.

– Rien ! fit l’altière jeune fille, rien !

Malgré la réticence, Mothril comprit parfaitement ce que le pourvu signifiait.

– Tant que vous serez avec moi, continua Mothril, et que, passant pour votre père, bien que je n’aie pas cet insigne honneur, je serai responsable de votre bonheur et de votre repos, Aïssa ; tant qu’il en sera ainsi, la seule chose que vous désiriez ne pourra pas être.

– Et quand cela changera-t-il ? demanda la jeune fille avec sa naïve impatience.

– Quand un mari vous possédera. Elle secoua la tête.

– Un mari ne me possédera jamais, dit-elle.

– Vous m’interrompez, señora, dit gravement Mothril. Je disais pourtant des choses utiles à

 

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votre bonheur.

Aïssa regarda fixement le More.

– Je disais, continua-t-il, qu’un mari peut vous donner la liberté.

– La liberté ! répéta Aïssa.

– Peut-être ne savez-vous pas bien ce que c’est que la liberté, répéta Mothril. Je vais vous le dire : La liberté est le droit de sortir par les rues sans avoir le visage couvert et sans être enfermée dans une litière ; c’est le droit de recevoir des visites comme chez les Francs, d’assister aux chasses, aux fêtes, et de prendre sa part des grands festins en compagnie des chevaliers.

À mesure que Mothril parlait, une légère rougeur colorait le teint mat d’Aïssa.

– Mais au contraire, répondit en hésitant la jeune fille, j’avais entendu dire que le mari ôtait ce droit au lieu de le donner.

– Lorsqu’il est le mari, oui, c’est vrai parfois ; mais avant de l’être, surtout lorsqu’il occupe un rang distingué, il permet à sa fiancée de se conduire comme je vous l’ai dit. En Espagne et

 

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en France, par exemple, les filles mêmes des rois chrétiens écoutent les propos galants et ne sont pas déshonorées pour cela. Celui qui les doit épouser leur laisse faire auparavant un essai de la vie large et somptueuse qu’on leur réserve, et tenez, un exemple : vous rappelez-vous Maria Padilla ?

Aïssa écoutait.

– Eh bien ? demanda la jeune fille.

– Eh bien ! Maria Padilla n’était-elle point la reine des fêtes ; la maîtresse toute puissante à l’Alcazar, à Séville, dans la province, dans l’Espagne ! Ne vous souvient-il plus, l’avoir vue dans les cours du palais à travers nos jalousies grillées, fatiguant son beau coursier arabe, et rassemblant autour d’elle, pour des journées entières, les cavaliers qu’elle préférait ? Cependant, comme je vous le disais, vous étiez, vous, recluse et cachée, ne pouvant franchir le seuil de votre chambre, ne voyant que vos femmes, et ne pouvant parler à personne de ce que vous aviez dans l’esprit ou le cœur.

– Mais, dit Aïssa, doña Maria Padilla aimait

 

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don Pedro ; car, lorsqu’on aime en ce pays, on est libre, à ce qu’il paraît, de le dire publiquement à celui qu’on aime. Il vous choisit et ne vous achète pas, comme en Afrique. Doña Maria aimait don Pedro, vous dis-je, et moi je n’aimerai pas celui qui songerait à m’épouser.

– Qu’en savez-vous, señora ?

– Quel est-il ? demanda vivement la jeune fille.

– Vous questionnez bien ardemment, fit Mothril.

– Et vous répondez, vous, bien lentement, dit Aïssa.

– Eh bien ! je voulais vous dire que doña Maria était libre.

– Non, puisqu’elle aimait.

– On devient libre, même en aimant, señora.

– Comment cela ?

– On cesse d’aimer, voilà tout.

Aïssa haussa les épaules, comme si on lui disait une chose impossible.

 

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– Doña Maria est redevenue libre, je vous dis ; car don Pedro ne l’aime plus et n’est plus aimé d’elle.

Aïssa leva la tête avec surprise ; le More continua.

– Vous voyez donc, Aïssa, que leur mariage n’est point fait, et que tous deux cependant ont joui du haut rang et du bien-être que donnent un haut rang et d’illustres fréquentations.

– Où voulez-vous en venir ? s’écria Aïssa, comme éblouie tout à coup par un éclair.

– À vous dire, reprit Mothril, ce que vous avez déjà parfaitement compris.

– Dites toujours.

– C’est qu’un illustre seigneur..

– Le roi, n’est-ce pas ?

– Le roi lui-même, señora, répondit Mothril en s’inclinant.

– Songe à me donner la place laissée vacante par Maria.

– Et sa couronne.

 

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– Comme à Maria Padilla ?

– Doña Maria n’a su que se la faire promettre ; une autre plus jeune, plus belle, ou plus habile, saura se la faire donner.

– Mais elle, elle qu’on n’aime plus, que devient-elle ? demanda la jeune fille toute pensive, et suspendant le rapide mouvement que ses doigts effilés imprimaient aux grains d’un chapelet de bois d’aloès enchâssé dans de l’or.

– Oh ! fit Mothril en affectant l’insouciance, elle s’est crée un autre bonheur ; les uns disent qu’elle a craint les guerres où le roi va être entraîné ; les autres, et cela est plus probable, qu’aimant une autre personne, elle va prendre cette autre personne comme époux.

– Quelle personne ? demanda Aïssa.

– Un chevalier d’Occident, répondit Mothril.

Aïssa tomba dans une profonde rêverie, car ces paroles perfides lui révélaient tour à tour, comme par une magique puissance, tout l’avenir si doux qu’elle rêvait et dont, par ignorance ou par timidité, elle n’avait point osé soulever le

 

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voile.

– Ah ! l’on dit cela ? demanda enfin Aïssa ravie...

– Oui, dit Mothril, et l’on ajoute qu’elle s’est écriée, en reprenant sa liberté : Oh ! que la recherche du roi m’a porté bonheur, puisqu’elle m’a sortie de la maison et du silence pour me placer en ce beau soleil qui m’a fait distinguer mon amour.

– Oui, oui, continua la jeune fille absorbée.

– Et certes, reprit Mothril, ce n’est point dans le harem ou dans le couvent qu’elle eût trouvé cette joie qui lui échoit à heure.

– C’est vrai, dit Aïssa.

– Ainsi, dans l’intérêt même de votre bonheur, Aïssa, vous écouterez le roi.

– Mais le roi me laissera le temps de réfléchir, n’est-ce pas ?

– Tout le temps qu’il vous plaira, et qu’il convient de laisser à une noble fille comme vous. Seulement c’est un seigneur triste et irrité par ses malheurs. Votre parole est douce quand vous le

 

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voulez ; veuillez-le, Aïssa. Don Pedro est un grand roi dont il faut ménager la sensibilité et augmenter les désirs.

– J’écouterai le roi, seigneur, répondit la jeune fille.

– Bon ! se dit Mothril, j’étais sûr que l’ambition parlerait si l’amour ne parlait pas. Elle aime assez son chevalier franc pour saisir cette occasion qui se présente de le revoir ; en ce moment, elle sacrifie le monarque à l’amant, peut-être plus tard serai-je forcé de veiller à ce qu’elle ne sacrifie pas l’amant au monarque.

– Donc vous ne refusez pas de voir le roi, doña Aïssa ? demanda-t-il.

– Je serai la respectueuse servante de Son Altesse, dit la jeune fille.

– Non pas, car vous êtes l’égale du roi, ne l’oubliez pas. Seulement pas plus d’orgueil que d’humilité. Adieu, je vais prévenir le roi que vous consentez à assister à la sérénade qu’on lui donne tous les soirs. Toute la cour y sera, et bon nombre de nobles étrangers. Adieu, doña Aïssa.

 

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– Qui sait, murmura la jeune fille, si parmi ces nobles étrangers je ne verrai pas Agénor !

Don Pedro, l’homme aux passions violentes et subites rougit de joie comme un jeune novice, lorsque le soir il vit s’approcher du balcon, resplendissante sous son voile brodé d’or, la belle Moresque dont les yeux noirs et le teint pâle effaçaient tout ce que Ségovie avait eu jusque-là de parfaites beautés.

Aïssa semblait une reine habituée aux hommages des rois. Elle ne baissa point les yeux, regarda souvent don Pedro en fouillant l’assemblée des yeux, et plus d’une fois dans la soirée, don Pedro quitta ses plus sages conseillers ou les femmes les plus jolies pour venir tout bas dire un mot à la jeune fille, qui lui répondit sans trouble et sans embarras ; seulement, avec un peu de distraction peut-être, car sa pensée était ailleurs.

Don Pedro lui donna la main pour la reconduire à sa litière, et pendant le chemin, il ne cessa de lui parler à travers ses rideaux de soie.

Toute la nuit les courtisans s’entretinrent de la

 

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nouvelle maîtresse que le roi s’apprêtait à leur donner ; et en se couchant, don Pedro annonça publiquement qu’il confiait le soin des négociations et de la paix des troupes à son premier ministre Mothril, chef des tribus moresques employées à son service.

 

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XIII

 

Comment s’entretenaient Agénor et Musaron en

chevauchant dans la sierra d’Aracena.

 

On a vu que Mauléon et son écuyer s’étaient, par un beau clair de lune, mis en chemin, selon le désir du nouveau roi de Castille.

Rien n’ouvrait à la joie le cœur de Musaron comme le son indiscret de quelques écus se balançant dans les profondeurs de son immense poche de cuir ; et, ce jour-là, ce n’était plus le cliquetis d’une rencontre fortuite qui égayait le digne écuyer, c’était le son gras, en danse, d’une centaine de grosses pièces, comprimées dans un sac et cherchant à emboîter leurs épaisseurs ; aussi la joie de Musaron était-elle grosse et sonore en proportion.

La route de Burgos à Ségovie, déjà frayée à cette époque, était belle ; mais justement à cause

 

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de sa fréquentation et de sa beauté, Mauléon pensa qu’il ne serait pas prudent de la suivre dans son tracé rigoureux. Il se lança donc, en vrai Béarnais, dans la sierra, en suivant les ondulations pittoresques du versant occidental, qui se prolonge, fleuri, rocailleux et moussu, comme une ride naturelle, de Coïmbre à Tudéla.

Dès le commencement du voyage, Musaron, qui avait compté sur le secours de ses écus pour se faire un chemin comme il le comprenait, Musaron, disons-nous, trouva un grand mécompte. Si, dans les villes et la plaine, les peuples avaient dégorgé leurs richesses sous la double pression de don Pedro et de Henri, que devait-il en être des montagnards qui, eux, n’avaient jamais possédé de richesses. Aussi, nos voyageurs, réduits au lait de brebis, au vin grossier de la métairie, au pain d’orge et de millet, regrettèrent-ils bien vite, Musaron surtout, les dangers de la plaine : dangers entremêlés de délices, de chevreau rôti, d’olla-podrida et de bon vin vieilli dans les outres.

Aussi Musaron commença-t-il par se plaindre

 

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amèrement de n’avoir pas d’ennemi à combattre.

Agénor, qui songeait à autre chose, le laissa se plaindre sans lui répondre, puis enfin, tiré de sa rêverie, si profonde qu’elle fût, par les rodomontades féroces de son écuyer, il eut le malheur de sourire.

Ce sourire, dans lequel perçait, il est vrai, une nuance d’incrédulité, déplut fort à Musaron.

– Je ne crois pas, seigneur, dit-il en se pinçant les lèvres pour se donner l’air mécontent, bien que cette expression insolite de physionomie jurât avec l’habituelle bonhomie de sa figure honnête, je ne crois pas que monseigneur ait jamais douté de ma bravoure, et plus d’un trait pourrait en faire preuve.

Agénor fit un signe d’assentiment.

– Oui, plus d’un trait, reprit Musaron. Parlerai-je du More si bien perforé dans les fossés de Médina-Sidonia, hein ? de l’autre égorgé par moi dans la chambre même de l’infortunée reine Blanche, dites ! Adresse et courage, je le dis modestement, continua-t-il, seront ma devise si

 

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jamais je m’élève au rang de chevalier.

– Tout cela est l’exacte vérité, mon cher Musaron, dit Agénor ; mais voyons, où veux-tu en venir avec ces longs discours et les rudes froncements de sourcils ?

– Seigneur, reprit Musaron réconforté par l’intonation sympathique qu’il avait remarquée dans la voix de son maître, seigneur, vous ne vous ennuyez donc pas ?

– Avec toi, je m’ennuie rarement, mon bon Musaron, avec ma pensée, jamais.

– Merci, monsieur ; mais quand on pense qu’il n’y a pas ici le moindre voyageur suspect, à qui nous puissions enlever, à la pointe de la lance, un bon quartier de venaison froide ou quelque grosse outre de ces jolis vins qu’on récolte là-bas du côté de la mer, voilà ce qui m’ennuie !

– Ah ! je comprends, Musaron, tu as faim, et ce sont tes entrailles qui crient en avant.

– Absolument, señor, comme on dit ici ; voyez donc, au-dessous de nous, le joli chemin ! Dire qu’au lieu de vagabonder dans ces éternelles

 

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gorges, et sous ces bouleaux inhospitaliers, nous pourrions, en suivant ce sentier qui descend pendant une lieue à peu près, aller rejoindre ce plateau sur lequel on voit une église. Tenez, monsieur, à côté d’une grosse fumée grasse ; voyez-vous ? Est-ce que rien ne parle en faveur de cette église à un pieux chevalier, à un bon chrétien ? Oh ! la belle fumée ; elle sent bon d’ici.

– Musaron, répondit Agénor, j’ai aussi bonne envie que toi de changer de vie, et d’apercevoir des hommes ; mais je ne puis exposer ma personne à des dangers inutiles. Assez de périls sérieux et indispensables m’attendent dans l’accomplissement de ma mission. Ces montagnes sont arides, désertes, mais sûres.

– Eh ! seigneur, continua Musaron qui paraissait décidé à ne pas se rendre sans avoir combattu, par grâce ! descendez avec moi jusqu’au tiers de la pente seulement : là vous m’attendrez ; et moi, poussant jusqu’à cette fumée, je ferai quelques provisions qui nous aideront à patienter. Deux heures seulement, et je

 

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reviens. Quant à ma trace, la nuit passera dessus, et demain, nous serons loin.

– Mon cher Musaron, reprit Agénor, écoutez bien ceci.

L’écuyer prêta l’oreille en secouant la tête, comme s’il eût prévu d’avance que ce que son maître le priait d’écouter ne serait pas dans ses idées.

– Je ne permettrai ni détours, ni écarts, continua Agénor, tant que nous ne serons pas arrivés à Ségovie. À Ségovie, monsieur le sybarite, vous aurez tout ce que vous pourrez désirer : chère exquise, agréable société. À Ségovie, enfin, vous serez traité comme un écuyer d’ambassadeur que vous êtes. Mais jusque-là, marchons droit, s’il vous plaît. N’est-ce pas d’ailleurs Ségovie, cette ville que j’aperçois là-bas dans la brume, et du centre de laquelle s’élève ce beau clocher et ce dôme éblouissant ! Demain soir, nous y serons ; ce n’est donc pas la peine pour si peu de nous détourner de notre chemin.

– J’obéirai à Votre Seigneurie, reprit Musaron

 

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d’une voix dolente ; c’est mon devoir, et je chéris mon devoir ; mais si j’osais me permettre une réflexion, toute dans l’intérêt de Votre Seigneurie...

Agénor regarda Musaron, lequel répondit à ce regard par un signe de tête qui voulait dire : Je maintiens ce que j’ai dit.

– Allons ! parle, dit le jeune homme.

– C’est que, se hâta de reprendre Musaron, il y a un proverbe de mon pays, et par conséquent du vôtre, qui conseille au carillonneur d’essayer les petites cloches avant les grandes.

– Eh bien ! que signifie ce proverbe ?

– Il signifie, monseigneur, qu’avant de faire notre entrée à Ségovie, c’est-à-dire dans la grande ville, il serait prudent de tâter de la bourgade ; là, selon toute probabilité, nous entendrons quelque bonne vérité touchant l’état des affaires. Ah ! si Votre Seigneurie savait tous les bons présages que je tire de la fumée de ce bourg !

Agénor était homme de bon sens. Les premières raisons de Musaron l’avaient

 

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médiocrement ému, mais la dernière le toucha ; en outre, il réfléchit que Musaron avait pour idée fixe d’aller au bourg voisin, et que déranger son idée, c’était déranger l’horloge si bien réglée de son caractère, dérangement qui le menaçait d’essuyer pendant toute une journée au moins ce qu’il y a de plus odieux sous le ciel, la mauvaise humeur d’un valet, orage plus inévitable et plus noir que toute tempête.

– Eh bien ! soit, dit-il, je consens à ce que tu désires, Musaron, va voir ce qui se passe autour de cette fumée et reviens me le dire. Comme dès le commencement de la discussion Musaron était à peu près sûr de la conduire à sa volonté, il reçut cette permission sans faire éclater une joie immodérée, et partit au trot de son cheval, suivant les détours de ce petit sentier que depuis si longtemps il dévorait des yeux.

De son côté, Agénor choisit, pour attendre commodément le retour de son écuyer, un charmant amphithéâtre de roches parsemées de bouleaux, dont le centre était tapissé de cette fine mousse qu’on ne trouve que dans les montagnes,

 

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et où l’on voit éclore à l’envi toutes ces fleurs charmantes qui ne s’ouvrent qu’au bord des précipices ; une source transparente comme un miroir dormait un instant dans un bassin naturel, puis fuyait en sanglotant parmi les pierres. Agénor s’y désaltéra, puis ôtant son casque, il s’adossa, sous la ruisselante fraîcheur de l’ombrage, à la souche moelleuse d’un vieux chêne vert.

Bientôt, comme un véritable chevalier des vieux fabliaux et des légendes romanesques, le jeune homme s’abandonna aux douces pensées d’amour, qui bientôt l’absorbèrent si profondément que, sans s’en apercevoir, il passa de la rêverie à l’extase et de l’extase au sommeil.

À l’âge d’Agénor, on ne dort guère sans rêver ; aussi, à peine le jeune homme fut-il endormi, qu’il rêva qu’il était arrivé à Ségovie, que le roi don Pedro le faisait charger de fers et jeter dans une étroite prison, à travers les barreaux de laquelle apparaissait la belle Aïssa ; mais à peine la douce vision venait-elle éclairer l’obscurité de son cachot, que Mothril accourait

 

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pour chasser l’image consolante, et qu’une lutte s’engageait entre le More et lui ; au milieu de la lutte, et lorsqu’il sentait qu’il allait succomber, un galop se faisait entendre, annonçant l’arrivée d’un auxiliaire inespéré.

Le bruit de ce galop s’enfonça si persévérant dans le rêve, que les sens d’Agénor en furent captivés uniquement, et qu’il s’éveilla aux premiers accents du cavalier que ce galop avait ramené près de lui.

– Seigneur ! seigneur ! criait la voix.

Agénor ouvrit les yeux ; Musaron était devant lui.

C’était une curieuse apparition au reste que celle du digne écuyer planté sur son cheval dont il ne dirigeait plus les mouvements qu’à l’aide des genoux, car ses deux mains étaient étendues au-devant de lui comme s’il jouait au colin-maillard ; c’est qu’à la jointure de chaque bras il portait d’un côté une outre liée par les quatre pattes, de l’autre un linge noué aux quatre coins, fermant un paquet de raisins secs et de langues fumées, tandis que des deux mains il présentait

 

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comme une paire de pistolets une oie grasse et un pain qui eût suffi au souper de six hommes.

– Seigneur ! seigneur ! criait comme nous l’avons dit Musaron, grande nouvelle !

– Qu’est-ce donc ! s’écria le chevalier en se coiffant de son casque et en portant la main à la garde de son épée, comme si Musaron eût précédé une armée ennemie.

– Oh ! que j’étais bien inspiré ! continua Musaron ; et quand je pense que si je n’avais pas insisté, nous passions outre !

– Voyons, qu’y a-t-il, damné bavard ? s’écria Agénor impatient.

– Ce qu’il y a !... Il y a que c’est Dieu lui-même qui m’a conduit à ce village.

– Mais qu’y as-tu appris, mordieu ! parle !

– J’y ai appris que le roi don Pedro... l’ex-roi don Pedro, voulais-je dire...

– Eh bien !

– Eh bien ! il n’est plus à Ségovie.

– En vérité ! s’écria Mauléon avec dépit.

 

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– Non, seigneur : l’alcade est revenu hier d’une excursion faite avec les notables du bourg au-devant de don Pedro, lequel a passé avant-hier dans la plaine là-bas, venant de Ségovie.

– Mais allant... où ?

– À Soria.

– Avec sa cour ?

– Avec sa cour.

– Et, continua Agénor en hésitant, avec Mothril ?

– Sans doute.

– Et, balbutia le jeune homme, avec Mothril était sans doute...

– Sa litière ? je le crois bien ; il ne la quitte pas de vue, excepté quand il dort. Au reste, elle est bien gardée, maintenant.

– Que veux-tu dire ?

– Que le roi ne la quitte plus.

– La litière ?

– Sans doute, il l’escorte à cheval ; c’est près

 

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de cette litière qu’il a reçu la députation du bourg.

– Eh bien ! mon cher Musaron, allons à Soria, dit Mauléon avec un sourire qui voilait mal un commencement d’inquiétude.

– Allons, monseigneur, allons, mais il ne s’agit plus de suivre la même route ; nous tournons le dos à Soria, maintenant. Je me suis renseigné au bourg : nous coupons la montagne à gauche, et nous entrons dans un défilé parallèle à la plaine. Ce défilé nous épargnera le passage de deux rivières et onze lieues de chemin.

– Soit, je consens à t’accepter pour guide ; mais songe à la responsabilité que tu prends, mon pauvre Musaron.

– En songeant à cette responsabilité, je vous dirai, seigneur, que vous eussiez dû passer cette nuit au bourg. Voyez, voici le soir qui vient, la fraîcheur se fait sentir ; encore une heure de marche et les ténèbres vont nous gagner.

– Mettons cette heure à profit, Musaron, et, puisque tu es si bien renseigné, montre-moi le chemin.

 

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– Mais votre dîner, seigneur ? fit Musaron tentant un dernier effort.

– Notre dîner aura lieu lorsque nous aurons trouvé un gîte convenable. Allons, marche, Musaron, marche.

Musaron ne répliqua pas. Il y avait chez Agénor une certaine intonation de voix qu’il reconnaissait parfaitement ; quand cette intonation de voix accompagnait un ordre quelconque, il n’y avait plus rien à dire.

L’écuyer, par un effort de combinaisons plus savantes les unes que les autres, vint tenir l’étrier à son maître, sans débarrasser ses bras d’aucun des fardeaux qui le chargeaient, et toujours chargé, remontant à cheval lui-même par un miracle d’équilibre, il passa le premier, et s’enfonça bravement dans cette gorge de montagnes qui devait leur épargner deux rivières et leur raccourcir le chemin de onze lieues.

 

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XIV

 

Comment Musaron trouva une grotte,

et ce qu’il trouva dans cette grotte.

 

Comme l’avait dit Musaron, les voyageurs en avaient encore pour une heure de jour à peu près, et les derniers rayons de soleil purent guider leur marche ; mais du moment où le reflet de sa flamme pâlissante eut abandonné le plus haut pic de la sierra, la nuit commença d’arriver à son tour, avec une rapidité d’autant plus effrayante que, pendant cette dernière heure de jour, Musaron et son maître avaient pu remarquer combien était escarpé, et par conséquent dangereux, le chemin qu’ils suivaient.

Aussi, après un quart d’heure de marche au milieu de cette obscurité, Musaron s’arrêta-t-il tout court.

– Oh ! oh ! seigneur Agénor, dit-il, le chemin

 

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devient de plus en plus mauvais, ou plutôt il n’y a plus de chemin du tout. Nous nous tuerons infailliblement, seigneur, si vous exigez que nous allions plus loin.

– Diable ! fit Agénor. Je ne suis pas difficile, tu le sais ; cependant le gîte me paraît un peu champêtre. Voyons si nous pouvons aller plus avant.

– Impossible ! Nous sommes sur une espèce de plate-forme qui domine le précipice de tous côtés ; arrêtons-nous ici, ou plutôt faisons-y une simple halte, et rapportez-vous-en à mon habitude des montagnes pour vous trouver un endroit où passer la nuit.

– Vois-tu encore quelque bonne fumée bien grasse ? demanda Agénor en souriant.

– Non, mais je flaire une jolie grotte avec des rideaux de lierre et des parois de mousse.

– D’où nous aurons à chasser tout un monde de hiboux, de lézards et de serpents.

– Ma foi ! qu’à cela ne tienne, monseigneur ! À l’heure où nous sommes et dans l’endroit où

 

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nous nous trouvons, ce n’est pas tout ce qui vole, gratte ou rampe qui m’effraie : c’est ce qui marche. D’ailleurs, vous n’êtes pas assez superstitieux pour avoir peur des hiboux, et je ne crois pas que les lézards ou les couleuvres aient beaucoup à mordre sur vos jambes de fer.

– Soit, dit Agénor, arrêtons-nous donc.

Musaron mit pied à terre et passa la bride de son cheval à une roche, tandis que son maître, debout sur sa monture, attendait, pareil à la statue équestre du courage froid et tranquille.

Pendant ce temps, l’écuyer, avec cet instinct dont la bonne volonté décuple la puissance, se mit à explorer les environs.

Un quart d’heure ne s’était pas écoulé qu’il revint l’épée nue et l’air vainqueur.

– Par ici, seigneur, par ici, dit-il, venez voir notre alcazar.

– Que diable as-tu donc ? demanda le chevalier, tu me sembles tout trempé.

– J’ai, monseigneur, que je me suis battu contre une forêt de lianes, qui me voulait faire

 

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prisonnier ; mais j’ai tant frappé d’estoc et de taille, que je me suis ouvert un passage. Alors, toutes les feuilles humides de rosée ont plu sur ma tête. Il y a eu en même temps sortie d’une douzaine de chauve-souris, et la place s’est rendue. Figurez-vous une galerie admirable dont le sol est de sable fin.

– Ah ! vraiment, dit Agénor, tout en suivant son écuyer, mais tout en doutant quelque peu de ses belles paroles.

Agénor avait tort de douter. À peine avait-il fait cent pas dans une pente assez rapide, qu’à un endroit où le chemin semblait fermé par un mur, il commença de sentir sous ses pieds une jonchée de feuilles fraîches, un abattis de petites branches, résultat du carnage fait par Musaron ; tandis que çà et là passaient invisibles, se révélant seulement par l’air qu’envoyait au visage du chevalier le battement silencieux de leurs ailes, de grandes chauves-souris, impatientes de reprendre possession de leur demeure.

– Oh ! dit Agénor, c’est la caverne de l’enchanteur Maugis !

 

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– Découverte par moi, monseigneur, et par moi le premier. Du diable si jamais homme a eu l’idée de mettre les pieds ici ! Ces lianes datent du commencement du monde.

– Fort bien, dit Agénor en riant ; mais si cette grotte est inconnue des hommes....

– Oh ! j’en réponds.

– Pourrais-tu en dire autant des loups ?

– Oh ! oh ! fit Musaron.

– De quelques petits ours roux, – de la race montagnarde, tu sais, – comme on en trouve dans les Pyrénées !

– Diable !

– Ou de ces chats sauvages qui ouvrent la gorge des voyageurs endormis pour leur sucer le sang.

– Monsieur, savez-vous ce qu’il faudra faire ? l’un de nous veillera pendant le sommeil de l’autre.

– Ce sera prudent.

– Maintenant, vous n’avez rien autre chose

 

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contre la caverne de Maugis ?

– Absolument rien ; je la trouve même assez agréable.

– Eh bien donc, entrons, dit Musaron.

– Entrons, dit Agénor.

Tous deux descendirent de cheval et entrèrent avec précaution en tâtonnant, le chevalier du bout de la lance, l’écuyer du bout de l’épée. Après avoir fait une vingtaine de pas, ils rencontrèrent un mur solide, impénétrable, qui semblait formé par le rocher lui-même, sans cavité apparente, sans retraite pour les animaux nuisibles.

Cette caverne était divisée en deux parties : on entrait d’abord sous une espèce de porche ; puis ensuite on pénétrait dans la seconde excavation, qui, après une espèce de porte franchie, reprenait toute sa hauteur.

C’était évidemment une de ces grottes qui, dans les premiers temps du christianisme, furent habités par quelqu’un des pieux solitaires qui avaient choisi le chemin de la retraite pour les conduire au ciel.

 

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– Dieu soit loué ! dit Musaron, notre chambre à coucher est sûre.

– En ce cas fais entrer les chevaux à l’écurie, et mets la nappe, dit Agénor ; j’ai faim.

Musaron fit, en effet, entrer les deux chevaux dans ce que son maître appelait l’écurie : c’était le porche de la grotte.

Puis ce soin rempli, il passa aux préparatifs plus importants du souper.

– Que dis-tu ? demanda Agénor, qui l’entendait grommeler tout en exécutant les ordres qu’il venait de recevoir.

– Je dis, monsieur, que je suis un grand sot d’avoir oublié de la cire pour nous éclairer. Heureusement que nous pouvons faire du feu.

– Y penses-tu, Musaron ? faire du feu ?

– Le feu éloigne les animaux féroces, c’est un axiome dont j’ai plus d’une fois eu l’occasion de reconnaître la justesse.

– Oui, mais il attire les hommes, et dans ce moment, je te l’avoue, je redoute plus l’attaque de quelque bande anglaise ou moresque que celle

 

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d’un troupeau de loups.

– Mordieu ! dit Musaron ; c’est triste cependant, monsieur, de manger de si bonnes choses sans les voir.

– Bah ! bah ! dit Agénor, ventre affamé n’a pas d’oreilles, c’est vrai, mais il a des yeux.

Musaron, toujours docile quand on savait le persuader ou quand on faisait ce qu’il désirait, reconnut cette fois la solidité des raisons de son maître et alla dresser le repas à la porte de la seconde caverne, afin qu’une dernière lueur du dehors pût pénétrer jusqu’à eux.

Ils commencèrent donc leur repas aussitôt après que les chevaux eurent reçu la permission de plonger la tête dans le sac d’avoine que Musaron portait en croupe.

Agénor, homme jeune et vigoureux, entama les provisions avec une énergie dont rougirait peut-être un amoureux de nos jours, tandis qu’on entendait l’accompagnement enthousiaste de Musaron qui, sous prétexte toujours qu’on n’y voyait pas, croquait les os avec la chair.

 

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Tout à coup le motif continua du côté d’Agénor, mais l’accompagnement cessa du côté de Musaron.

– Eh bien ! qu’y a-t-il ? demanda le chevalier.

– Seigneur, j’avais cru entendre, reprit Musaron, mais sans doute je me trompais... Ce n’est rien.

Et il se remit à manger.

Mais bientôt il s’interrompit encore, et comme il tournait le dos à l’ouverture, Agénor put remarquer son immobilité.

– Ah ! çà, dit Agénor, deviens-tu fou ?

– Non pas, señor ; pas plus que je ne deviens sourd. J’entends, vous dis-je, j’entends.

– Bah ! tu rêves, reprit le jeune homme ; c’est quelque chauve-souris oubliée qui bat les murs.

– Eh bien ! dit Musaron en baissant la voix de manière à ce que son maître lui-même l’entendit à peine ; non seulement j’entends, mais je vois.

– Tu vois !...

– Oui ; et si vous voulez vous retourner, vous

 

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verrez vous-même.

L’invitation était si positive, qu’Agénor se retourna vivement.

En effet, au milieu du fond obscur de la caverne, scintillait une raie lumineuse ; une lumière, produite par une flamme quelconque, pénétrait dans la grotte à travers la gerçure du roc.

Le phénomène était assez effrayant pour quiconque n’y eût pas appliqué à l’instant même la réflexion.

– Si nous n’avons pas de lumière, dit Musaron, ils en ont, eux.

– Qui, eux ?

– Dame ! nos voisins.

– Tu crois donc ta grotte solitaire habitée ?

– Je ne vous ai répondu que de celle-ci, mais pas de la grotte voisine.

– Voyons, explique-toi.

– Comprenez-vous, monseigneur ? nous sommes sur la crête d’une montagne, ou à peu

 

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près ; toute montagne a deux versants.

– Très bien !

– Suivez mon raisonnement ; cette grotte a deux entrées. Un hasard a produit la séparation mal jointe que nous voyons. Nous avons pénétré dans la grotte par l’entrée occidentale, eux par l’entrée orientale.

– Mais enfin, qui, eux ?

– Je n’en sais rien. Nous allons voir, monseigneur ; vous aviez raison de ne pas vouloir que je fisse du feu. Je crois que Votre Seigneurie est aussi prudente que brave, ce qui n’est pas peu dire. Mais voyons.

– Voyons ! dit Agénor.

Et tous deux s’avancèrent, non sans un certain battement de cœur, dans les profondeurs du souterrain.

Musaron marchait le premier ; il arriva le premier, et le premier appliqua son œil à la fente qui divisait la froide paroi du roc.

– Regardez ! dit-il à voix basse, cela en vaut la peine.

 

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Agénor regarda à son tour et tressaillit.

– Hein ! dit Musaron.

– Chut ! fit à son tour Agénor.

 

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XV

 

Les bohémiens.

 

Ce que nos voyageurs contemplaient avec surprise méritait en effet l’attention que l’un et l’autre y accordaient.

Voici ce que le regard pouvait embrasser par la gerçure du roc :

D’abord, une caverne à peu près semblable à celle dans laquelle nos deux voyageurs se trouvaient ; puis, au centre de cette caverne, deux figures assises ou plutôt accroupies auprès d’un coffret posé sur une pierre plus large que lui ; à l’un des angles de cette pierre, une des deux figures essayait de faire tenir une cire allumée, laquelle, en éclairant la scène, projetait cette lumière qui avait attiré l’attention des voyageurs.

Ces deux figures étaient habillées

 

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misérablement, et encapuchonnées de ce voile épais aux couleurs incertaines qui caractérisait les bohémiennes d’alors ; elles furent donc reconnues par Agénor pour deux femmes de cette nation vagabonde ; elles étaient vieilles, à en juger par leur maintien et leurs gestes.

À deux pas d’elles, se tenait une troisième figure, debout et pensive ; mais comme la vacillante lumière de la cire n’éclairait point son visage, il était impossible de dire à quel sexe cette troisième figure appartenait.

Pendant ce temps, les deux premières figures disposaient quelques paquets de hardes en guise de sièges.

Tout cela était pauvre, misérable, déguenillé ; il n’y avait que le coffret qui jurait singulièrement avec toute cette misère, il était d’ivoire tout incrusté d’or.

Sur ces entrefaites, une quatrième figure entra, s’avançant du fond de la grotte, d’abord dans l’ombre, ensuite dans la pénombre, enfin dans la lumière.

 

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Elle s’approcha, s’inclina vers l’une des deux femmes assises, et lui adressa quelques paroles que ni Agénor ni Musaron ne purent entendre.

La bohémienne assise écouta avec attention, puis congédia du geste le nouveau venu.

Agénor remarqua que ce geste était à la fois plein de noblesse et de commandement.

La figure debout suivit, après s’être inclinée, celle qui avait prononcé quelques paroles, et toutes deux disparurent dans les profondeurs de la grotte.

Alors, la femme au geste impérieux se leva à son tour, et posa son pied sur la pierre.

On voyait clairement les actions de tous ces gens, mais on ne pouvait entendre leurs paroles, qui, ainsi que nous l’avons dit, vagissaient dans la grotte en murmures confus.

Les deux femmes bohèmes étaient restées seules.

– Gageons, monseigneur, dit Musaron à voix basse, que ces deux vieilles sorcières ont trois cents ans à elles deux. Ces bohémiens vivent

 

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l’âge des corneilles.

– En effet, dit Agénor, elles ne paraissent pas jeunes.

Pendant ce temps, la seconde femme, au lieu de se lever comme la première, s’était mise à genoux, et commençait de délacer le brodequin de peau de daim qui enveloppait sa jambe jusqu’au dessus de la cheville.

– Ma foi ! dit Agénor, regarde si tu veux, moi, je me retire ; rien n’est laid comme un pied de vieille.

Musaron, plus curieux que son maître, resta, tandis que le chevalier faisait un mouvement en arrière.

– Ma foi ! monsieur, dit-il, je vous assure que celui-ci est moins affreux qu’on ne le croirait. Oh ! mais c’est que tout au contraire, il est charmant. Regardez donc, monsieur, regardez donc.

Agénor se risqua.

– En effet, dit-il, c’est extraordinaire, et la cheville est d’une exquise perfection. oh ! ce sont

 

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de magnifiques races que ces bohèmes.

La vieille alla tremper, dans une eau claire comme le cristal et qui roulait en gouttes de diamants sur un rocher, un linge d’une finesse parfaite, et elle vint laver le pied de sa compagne.

Puis, elle fouilla dans le coffret incrusté d’or, et en tira des parfums dont elle frotta le pied qui faisait l’admiration et surtout l’étonnement des deux voyageurs.

– Des parfums ! des baumes ! voyez-vous, monsieur, voyez-vous ? s’écria Musaron.

– Que veut dire ceci ? murmura Agénor, qui voyait la bohémienne mettre au jour un second pied non moins blanc et non moins délicat que le premier.

– Monsieur, dit Musaron, c’est la toilette de la reine des bohèmes, et tenez, voilà qu’on la déshabille.

En effet, la bohémienne, après avoir lavé, essuyé et parfumé le second pied comme elle avait fait du premier, venait de passer au voile, qu’elle enleva avec toutes les précautions

 

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possibles et une expression infinie de respect.

Le voile en tombant, au lieu de mettre à nu les rides d’une centenaire, comme l’avait prédit Musaron, découvrit une charmante figure, aux yeux bruns, à la peau colorée, au nez busqué selon toute la pureté du type ibérique, et les deux voyageurs purent reconnaître une femme de vingt-six ou vingt-huit ans, resplendissante de l’éclat d’une merveilleuse beauté.

Pendant que les deux spectateurs étaient plongés dans l’extase, la vieille bohémienne étendit sur le sol, de la caverne un tapis de poil de chameau qui, quoique long d’une dizaine de pieds, eût passé dans la bague d’une jeune fille ; il était composé de ce tissu dont les Arabes avaient seuls le secret à cette époque, et qui se fabriquait avec du poil de chameau mort-né. Alors, la première bohémienne posa ses deux pieds nus sur ce magnifique tapis, tandis qu’après lui avoir ôté, comme nous l’avons dit, le voile qui lui couvrait le visage, la vieille bohémienne s’apprêtait à détacher le voile qui lui couvrait le sein.

 

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Tant que ce dernier tissu fut à sa place, Musaron retint son souffle, mais lorsqu’il tomba il ne put s’empêcher de laisser échapper un cri d’admiration.

À ce cri, qui sans doute fut entendu des deux femmes, la lumière s’éteignit, et l’obscurité la plus profonde ensevelit la caverne, noyant dans ses gouffres, pareils à ceux de l’oubli, la réalité de cette scène mystérieuse.

Musaron sentit que son maître lui détachait dans l’ombre un violent coup de pied, qui, par une manœuvre habile exécutée à temps, porta dans la muraille, accompagné de cette énergique apostrophe :

– Animal !

Il comprit ou crut comprendre que c’était en même temps l’ordre de regagner son gîte, et le châtiment de son indiscrétion.

Il alla donc s’étendre dans son manteau, sur le lit de feuilles préparé par ses soins. Au bout de cinq minutes, et lorsqu’il fut bien certain que la lumière ne se rallumerait point, Agénor alla

 

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s’étendre près de lui.

Musaron pensa que c’était le moment de se faire pardonner sa faute à force de perspicacité.

– Voilà ce que c’est, dit-il, répondant tout haut à ce que sans doute Agénor se disait tout bas ; elles suivaient sans doute de l’autre côté de la montagne un sentier parallèle au nôtre, et elles auront trouvé sur l’autre versant l’ouverture parallèle à celle-ci de cette caverne où nous sommes, et qui est fermée au milieu par une roche, que le caprice de la nature ou quelque fantaisie des hommes aura placée où elle est comme une gigantesque cloison.

– Animal ! se contenta de dire une seconde fois Agénor.

Cependant, comme cette seconde apostrophe fut prononcée d’un ton plus radouci, l’écuyer y vit une amélioration.

– Maintenant, continua-t-il tout en rendant hommage à son tact infaillible, maintenant, quelles étaient ces femmes ? des bohémiennes, sans doute. Ah ! oui ; mais pourquoi ces parfums,

 

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ces baumes, ces pieds nus si blancs, ce visage si beau, et cette gorge si magnifique sans doute que nous allions voir, – lorsque, – imbécile que je suis !...

Musaron se donna un grand soufflet sur une joue.

Agénor ne put s’empêcher de rire, Musaron l’entendit.

– La reine des bohèmes ! continua-t-il de plus en plus satisfait de lui-même, ce n’est guère probable, quoique je ne voie guère d’autre explication à cette vision vraiment féerique, que j’ai fait évanouir par ma stupidité... Oh ! animal que je suis !

Et il se donna un second soufflet sur l’autre joue.

Agénor comprit que Musaron, non moins curieux que lui, était atteint d’un repentir véritable, et il se rappela que l’Évangile veut la conversion et non la mort du pécheur.

D’ailleurs, la réparation était suffisante du moment où Musaron en était arrivé à se donner à

 

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lui-même, par réflexion, la qualification que lui avait donnée son maître par emportement.

– Que pensez-vous de ces deux femmes, vous, monsieur ? hasarda enfin Musaron.

– Je pense, dit Agénor, que ces habits sordides que dépouillait la plus jeune des deux vont mal à la beauté brillante que nous n’avons malheureusement fait qu’entrevoir.

Musaron poussa un profond soupir.

– Et, continua Agénor, que les baumes et les parfums de la boîte allaient plus mal encore à ces sales habits, ce qui fait que je pense...

Agénor s’arrêta.

– Oh ! que pensez-vous, monsieur ? demanda Musaron ; je serais aise, je l’avoue, d’avoir dans cette occurrence l’avis d’un chevalier aussi éclairé que vous.

– Ce qui fait que je pense, continua Agénor, cédant, sans y penser, comme maître Corbeau, à la magie de la louange, que ce sont deux voyageuses, dont l’une est riche et de qualité, se rendant dans quelque ville éloignée ; laquelle

 

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voyageuse riche et de qualité a pris cet ajustement et imaginé cette ruse pour ne pas tenter l’avarice des larrons ou la lubricité des soldats.

– Attendez donc, monsieur, attendez donc, reprit Musaron, reprenant dans la conversation la place qu’il avait l’habitude d’y tenir ; ou bien une de ces femmes comme en vendent les bohémiens, et dont ils soignent la beauté comme les maquignons pansent et parent des chevaux de prix qu’ils mènent de ville en ville.

Décidément Musaron avait, ce soir-là, l’initiative de la pensée et la palme du raisonnement. Aussi Agénor lui rendit-il les armes, donnant à entendre par son silence qu’il se reconnaissait pour battu.

Le fait est qu’Agénor, séduit, comme doit l’être tout homme de vingt-cinq ans, eût-il un amour au fond du cœur, par la vue d’un joli pied et d’un charmant visage, se renfermait en lui-même, assez mécontent au fond de l’âme. Car l’opinion de l’ingénieux Musaron pouvait avoir du bon, et la belle mystérieuse n’être autre chose

 

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qu’une aventurière courant les champs à la suite d’une troupe de bohémiens, et dansant admirablement, avec ces adorables petits pieds blancs et délicats, la danse des œufs ou la danse de la corde.

Une seule chose venait combattre cette probabilité : c’étaient les respects des hommes et de la femme pour l’inconnue ; mais Musaron, dans cette argumentation dont la logique faisait le désespoir du chevalier, avait rappelé certains exemples de bateleurs fort respectueux pour le singe favori de la troupe, ou pour l’acteur principal gagnant la nourriture de la société.

Le chevalier flotta disgracieusement dans ce vague, jusqu’à ce que le sommeil, ce doux compagnon de la fatigue, vînt lui enlever celte faculté de penser dont il usait sans modération depuis quelques heures.

Vers quatre heures du matin, les premiers rayons du jour vinrent étendre un manteau violet sur les parois de la grotte, et à leur lueur Musaron se réveilla.

Musaron réveilla son maître.

 

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Agénor ouvrit les yeux, rassembla ses esprits et courut à la fente du rocher.

Mais Musaron secoua la tête, ce qui signifiait qu’il y avait été d’abord.

– Plus personne, murmura-t-il, plus personne.

En effet, il faisait assez jour dans la grotte voisine, exposée aux rayons du soleil levant, pour que l’on distinguât les objets ; la grotte était évidemment déserte.

La bohémienne, plus matinale que le chevalier, avait déguerpi avec sa suite ; coffre, baumes, parfums, tout avait disparu.

Musaron, toujours préoccupé des choses positives, proposa de déjeuner ; mais avant qu’il eût développé les avantages de sa proposition, il avait gagné la crête de la montagne, et de la hauteur où il était perché comme un oiseau de proie, il pouvait découvrir les sinuosités de la montagne, et les bleuâtres étendues de la vallée.

Sur une plate-forme, à trois quarts de lieue à peu près de la hauteur où se trouvait Agénor, on pouvait, avec les yeux de l’oiseau dont il tenait la

 

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place, découvrir un âne, sur lequel une personne était montée, tandis que les trois autres cheminaient à pied.

Ces quatre personnes qui, malgré la distance, se présentèrent à Agénor avec une certaine exactitude, ne pouvaient guère être autres que les quatre bohémiens, qui, regagnant le chemin que les deux voyageurs avaient pris la veille, paraissaient suivre le sentier indiqué à Musaron comme conduisant à Soria.

– Allons, allons, Musaron ! cria-t-il, à cheval et piquons ! Ce sont nos oiseaux de nuit, voyons un peu leur plumage de jour.

Musaron, qui sentait au-dedans de lui-même qu’il avait bien des choses à réparer, amena au chevalier son cheval tout sellé, monta sur le sien, et suivit en silence Agénor qui mit sa monture au galop.

En une demi-heure tous deux furent à trois cents pas des bohémiens, qu’un bouquet d’arbres leur cachait momentanément.

 

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