Le bâtard de Mauléon 3

Alexandre Dumas · Chapitre 4 sur 5 · partie 3/3

Pages du PDF

Le bâtard de Mauléon 3

Chapitre XX

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

Mais le danger rendit des forces à Henri ; il renversa encore une fois son frère et le tint sur le flanc. Côte à côte tous deux, ils se soufflaient au visage le feu dévorant de leur haine impuissante.

– Il faut en finir, s’écria don Pedro, voyant que nul n’osait les toucher, tant la majesté royale et l’horreur de la situation dominait les assistants. Aujourd’hui, plus de roi de Castille, mais plus d’usurpateur. – Je cesse de régner, mais je suis vengé. – L’on me tuera, mais j’aurai bu ton sang.

Et avec une vigueur inespérée il roula sous lui son frère épuisé par cette lutte, lui serra la gorge et leva la main pour enfoncer la dague.

Alors Duguesclin voyant qu’il fouillait déjà du poignard la cotte de mailles et la cuirasse pour trouver le défaut, Duguesclin saisit de son poignet nerveux le pied de don Pedro, et lui fit perdre l’équilibre. Ce malheureux roula à son tour sous Henri.

 

343

– Je ne fais ni ne défais de rois, dit le connétable d’une voix sourde et tremblante, j’aide à mon seigneur.

Henri, ayant pu respirer, avait repris des forces et tiré son coutelas.

Ce fut un éclair. L’acier plongea tout entier dans la gorge de don Pedro, un flot de sang jaillit aux yeux du vainqueur, étouffant le cri terrible qui s’échappait des lèvres de don Pedro.

La main du blessé se détendit, ses yeux s’éteignirent, il laissa aller en arrière son front sinistrement contracté. On entendit sa tête frapper pesamment le sol.

– Oh ! qu’avez-vous fait, dit Agénor qui s’était précipité dans la tente, et regardait, les cheveux hérissés, le cadavre nageant dans le sang, et le vainqueur agenouillé, son arme à la main droite, tandis que de la gauche il essayait de se soutenir.

Un silence effrayant planait sur toute l’assemblée.

Le roi meurtrier laissa tomber son poignard

 

344

rougi.

On vit alors un ruisseau de sang sortir de dessous le cadavre et courir lentement sur la pente du terrain rocailleux.

Chacun recula devant ce sang qui fumait encore comme s’il eût conservé le feu de la colère et de la haine.

Don Henri, une fois relevé, s’assit dans un coin de la tente, et cacha son visage assombri dans ses deux mains. Il ne pouvait supporter l’éclat du jour et les regards des assistants.

Le connétable, aussi sombre que lui, mais plus énergique, le souleva doucement, et congédia les spectateurs de cette terrible scène.

– Certes, dit-il, mieux eût valu verser ce sang dans la mêlée avec votre épée ou votre hache de guerre. Mais Dieu fait bien ce qu’il fait, et ce qu’il a fait est accompli. – Venez, sire, et reprenez courage.

– C’est lui qui a voulu mourir, murmura le roi... J’allais lui pardonner... Veillez à ce que ses restes ne soient pas exposés plus longtemps aux

 

345

regards... qu’une sépulture honorable...

– Sire, ne songez plus à rien de tout cela... oubliez, – laissez-nous faire notre besogne.

Le roi se retira devant une haie de soldats silencieux, consternés, et s’alla cacher dans une autre tente.

Duguesclin fit venir le prévôt des Bretons.

– Tu vas couper cette tête, dit-il en montrant le corps de don Pedro, et vous Bègue de Vilaine, vous l’expédierez à Tolède. C’est l’usage de ce pays, où du moins les usurpateurs du nom des morts n’ont plus le droit de venir troubler le règne et le repos des vivants.

Il achevait à peine quand un Espagnol de la forteresse vint dire, de la part du gouverneur, que la garnison mettrait bas les armes à huit heures du soir, selon les conditions posées par le parlementaire du connétable.

 

346

XXVII

 

La résolution du More.

 

Toute cette scène, si terrible, si rapide, avait été vue du château de Montiel, grâce à l’écartement des rideaux de la tente et à l’agitation des principaux acteurs.

On a vu que dans l’entrevue d’Agénor et de Mothril, ce dernier, tout en écoutant les propositions du parlementaire, regardait fréquemment du côté de la plaine, où quelque chose semblait attirer son attention.

Agénor essayait de lui faire croire que les Bretons ignoraient les noms des fugitifs de la nuit, il lui faisait croire aussi que les fugitifs n’avaient pu être pris. Cette nouvelle rassurait Mothril sur le sort de don Pedro, car l’obscurité de la nuit avait dû empêcher les gens du château de voir les résultats de l’évasion, et les Bretons

 

347

avaient observé de garder le plus profond silence en faisant la capture.

Mothril devait donc croire don Pedro en sûreté.

Aussi commença-t-il par dédaigner les propositions de Mauléon. Mais en regardant vers la plaine il vit trois chevaux errants dans les bruyères, et reconnut à n’en pas douter, parmi eux, lui dont le regard était si sûr, le cheval blanc et fou de don Pedro, ce noble animal qui avait ramené son maître du champ de bataille de Montiel, et devait l’emporter comme la foudre hors de la portée de ses ennemis.

Les Bretons, dans leur ivresse, avaient saisi les cavaliers et oublié les chevaux, qui, se voyant libres et d’ailleurs effrayés par la précipitation des agresseurs, avaient fui hors des retranchements et gagné la campagne.

Tout le reste de la nuit ils avaient erré, broutant et se jouant ; mais au jour, l’instinct, la fidélité peut-être, les avaient ramenés près du château, c’est là que Mothril les aperçut.

 

348

Ils n’avaient pas repris le chemin circulaire par lequel ils étaient partis ; en sorte que le ravin se trouvait entre le château et eux, ravin profond, abrupte, qui les arrêtait.

Cachés par les saillies des rochers, ils regardaient de temps en temps Montiel, puis se remettaient à paître dans les anfractuosités les mousses et les madronios résineux dont la baie ressemble à la fraise par la couleur et le parfum.

Quand Mothril aperçut ces animaux, il pâlit et conçut des doutes sur la véracité d’Agénor. C’est alors qu’il se mit à discuter les conditions, et à se faire promettre la vie pour lui-même.

Puis tout à coup la scène de la tente lui apparut dans son horreur. Il reconnut le lion d’or de Henri de Transtamare, la chevelure ardente de don Pedro, son geste énergique et sa vigueur ; il reconnut sa voix quand le dernier cri, le cri de mort, s’échappa strident et désespéré de sa gorge coupée.

Alors il eût voulu pouvoir tenir Agénor pour s’en faire un otage ou pour le déchirer lambeau par lambeau ; alors il désespéra. Alors, voyant

 

349

qu’on massacrait don Pedro, et ne connaissant ni la cause ni la suite de la discussion, il se dit qu’il était bien perdu, lui, l’instigateur du roi assassiné.

Dès ce moment il comprit toute la tactique d’Agénor.

Celui-ci lui promettait la vie pour le laisser massacrer à la sortie de Montiel, et pour avoir librement, indéfiniment, Aïssa.

– Il est possible que je meure, se dit le More ; toutefois, je tâcherai de vivre, – mais quant à la jeune fille, chrétien maudit, tu ne l’auras pas, ou tu l’auras morte avec moi.

Il convint avec Rodrigo de taire la mort de don Pedro, que seuls ils avaient vue, et fit assembler les officiers de Montiel.

Tous furent d’avis qu’il fallait se rendre.

Mothril essaya vainement de persuader à ces hommes que la mort valait mieux que la discrétion des vainqueurs.

Rodrigo lui-même combattit son dessein.

– On en voulait à don Pedro, dit-il, à d’autres grands peut-être ; mais nous, qu’on a fait

 

350

épargner dans le combat, nous qui sommes Espagnols comme don Henri, pourquoi nous massacrerait-on, quand la parole du connétable nous garantit. Nous ne sommes point Sarrasins ni Mores, et nous invoquons le même Dieu que nos vainqueurs.

Mothril vit bien que tout était fini avec la résignation de ses compatriotes ; il baissa la tête et s’enferma seul dans le cercle d’une immuable, d’une terrible résolution.

Rodrigo fit proclamer que la garnison allait se rendre sur-le-champ. Mothril obtint que la capitulation n’aurait lieu que vers le soir.

On obtempéra une dernière fois à son désir.

Ce fut alors que le parlementaire vint proposer à Duguesclin huit heures du soir pour la reddition de la place.

Mothril se renferma dans les appartements du gouverneur pour se mettre en prières, disait-il à Rodrigo.

– Vous ferez, lui dit-il, sortir la garnison à l’heure convenue, c’est-à-dire à la nuit, les

 

351

soldats d’abord, puis les bas officiers puis les officiers et vous-même ; je partirai le dernier avec doña Aïssa.

Mothril demeuré seul alla ouvrir la porte de la chambre d’Aïssa.

– Vous voyez, mon enfant, lui dit-il, que tout succède à nos vœux. Don Pedro est non seulement parti, il est mort.

– Mort ! s’écria la jeune fille avec une expression d’horreur qui contenait cependant un reste de doute.

– Tenez, dit flegmatiquement Mothril, venez voir.

– Oh ! murmura Aïssa, partagée entre l’effroi et le désir de savoir la vérité.

– N’hésitez pas, ne vous faites pas traîner ainsi, Aïssa ; je veux que vous voyiez comment les chrétiens traitent leurs ennemis vaincus et prisonniers, ces chrétiens que vous aimez tant !

Il attira la jeune fille hors de la chambre sur la plate-forme, et lui montra la tente du Bègue de Vilaine avec le cadavre encore étendu.

 

352

Au moment où Aïssa, muette et pâle, considérait cet affreux spectacle, un homme s’agenouilla près du corps, et d’un coup de couperet breton, en sépara la tête.

Aïssa poussa un grand cri et tomba presque évanouie dans les bras de Mothril.

Celui-ci l’emporta chez elle, et s’agenouillant au pied du lit sur lequel Aïssa reposait :

– Enfant, dit-il, tu vois, tu sais ! le sort qui a frappé don Pedro m’attend. Les chrétiens m’ont fait offrir une capitulation et la vie sauve ; mais ils avaient aussi promis la vie à don Pedro. Voilà comme ils ont tenu leur parole ! Tu es jeune et sans expérience mais ton cœur est pur, ton sens droit, conseille-moi, je t’en prie.

– Moi, vous conseiller...

– Tu connais un chrétien, toi...

– Et un chrétien, s’écria Aïssa, qui ne manquera pas à sa parole, et qui vous sauvera, parce qu’il m’aime.

– Tu crois ? fit Mothril en secouant sinistrement la tête.

 

353

– J’en suis sûre, ajouta la jeune fille avec l’enthousiasme de l’amour.

– Enfant ! dit Mothril, quelle autorité a-t-il parmi les siens ? C’est un simple chevalier, et il y a au-dessus de lui des capitaines, des généraux, un connétable, un roi ! Que lui veuille pardonner, j’y consens ; les autres sont implacables, on nous tuera !...

– Moi !... s’écria la jeune fille dans un mouvement d’égoïsme qu’elle ne put réprimer, et qui montra au More le fond de l’âme d’Aïssa, c’est-à-dire le fond du péril, et la nécessité d’une résolution prompte.

– Non, dit-il, vous, vous êtes une jeune fille belle et désirable. Ces capitaines, ces généraux, ce connétable, ce roi, vous pardonneront dans l’espoir de mériter un sourire ou une récompense plus flatteuse encore ! Oh ! Français et Espagnols sont galants ! ajouta-t-il avec un rire funèbre... Mais moi ! moi, je ne suis qu’un homme dangereux pour eux, ils me sacrifieront...

– Je vous dis qu’Agénor est là, qu’il défendra mon honneur aux dépens de sa vie.

 

354

– Et s’il mourait, que deviendriez-vous ?

– J’ai la mort pour refuge...

– Oh ! je vois la mort avec moins de résignation que vous, Aïssa, parce que j’en suis plus près.

– Je vous jure que je vous sauverai.

– Sur quoi me jurez-vous ?

– Sur ma vie... D’ailleurs, vous vous abusez, je vous le répète, Mothril, sur l’influence que peut avoir Agénor. Le roi l’aime ; il est bon serviteur du connétable ; on lui a confié une importante mission, vous savez... à Soria.

– Oui, et vous le savez aussi, Aïssa, à ce qu’il paraît, dit le More avec un regard chargé d’une sombre jalousie.

Aïssa rougit de pudeur et de crainte, se rappelant que Soria pour elle était un nom d’amour et d’ineffables délices.

Puis elle reprit :

– Mon chevalier nous sauvera donc tous deux. Je lui ferai, s’il le faut, cette condition...

 

355

– Écoutez-moi donc, enfant, s’écria le More impatient de voir cette obstination amoureuse embarrasser chaque pas de la route où il voulait se précipiter, Agénor est si peu capable de nous sauver nous-mêmes, qu’il est venu ici tout à l’heure.

– Il est venu ! dit Aïssa... ici ! vous ne m’avez pas avertie !...

– Pour éveiller tous les yeux sur votre amour... Vous oubliez votre dignité, jeune fille ! Il est venu, dis-je, me supplier de trouver un moyen de vous soustraire aux outrages des chrétiens. À ce prix il me promettait de me défendre.

– Des outrages ! à moi ! à moi, qui me ferai chrétienne !

Mothril poussa un cri de rage aussitôt réprimé par l’impérieuse nécessité.

– Comment ferai-je ? continua Mothril ; conseillez-moi : le temps presse. Ce soir, la place est livrée aux chrétiens ; ce soir, je serai mort, et vous appartiendrez comme une part de butin aux chefs des Infidèles.

 

356

– Qu’a donc dit Agénor, enfin ?

– Il a proposé un moyen terrible, qui vous prouvera combien le danger est grand.

– Un moyen de salut ?

– Un moyen d’évasion.

– Dites.

– Regardez par cette fenêtre. Vous voyez que de ce côté le roc de Montiel est taillé à pic, impraticable, et descend au fond du ravin de telle façon que la surveillance sur ce point serait superflue, car les oiseaux seuls en volant ou les couleuvres en rampant peuvent descendre ou monter le long des roches. D’ailleurs, depuis qu’ils ne guettent plus don Pedro, les Français ont totalement abandonné ce point.

Aïssa plongea son regard avec effroi dans le gouffre déjà teint de noir par les approches de la nuit.

– Eh bien ? dit-elle.

– Eh bien ! le Franc m’a conseillé d’attacher une corde aux barreaux de cette grille, de la laisser pendre dans le ravin... comme nous

 

357

voulions le faire pour don Pedro, et comme il l’eût fait sans le besoin qu’il avait de trouver en bas un cheval ; il m’a conseillé de m’attacher, avec vous dans mes bras, aux nœuds de cette corde, et de gagner le ravin, tandis que l’armée des chrétiens serait occupée aux portes du château à relever la garnison, qui défilera sans armes vers huit heures du soir.

Aïssa, l’œil en feu, les lèvres frémissantes, écouta le More, et alla une seconde fois regarder l’abîme béant.

– C’est lui qui a donné ce conseil ? dit-elle.

– Quand vous serez descendus, a-t-il ajouté, continua Mothril, vous me trouverez vous attendant ; je vous faciliterai les moyens de fuir...

– Quoi ! il nous abandonnera ! il me laissera seule avec vous !...

Mothril pâlit.

– Non pas, dit-il. Voyez-vous les trois chevaux qui broutent les jaras et les madronios sur l’autre versant du ravin.

– Oui, oui, je les vois.

 

358

– Le Franc a déjà tenu la moitié de sa promesse. Il a envoyé ses chevaux pour nous attendre... Comptez-les, Aïssa.

– Il y en a trois.

– Combien fuirons-nous donc alors ?

– Oh ! oui, oui, s’écria-t-elle, vous, moi, lui !... Oh ! Mothril ! oh ! pour fuir avec lui ! j’irais dans un gouffre de flammes... Nous partirons.

– Vous n’aurez pas d’effroi ?

– Puisqu’il m’attend !

– Tenez-vous donc prête alors sitôt que les tambours et les trompettes annonceront le mouvement de la garnison...

– La corde ?...

– La voici... Elle supporterait un poids trois fois plus fort que le nôtre ; et quant à sa longueur, je l’ai mesurée en laissant tomber une balle de plomb au bout d’un fil dans le ravin. Vous serez courageuse et forte, Aïssa ?

 

359

– Comme si j’allais à la fête de mes noces avec mon chevalier, répondit la jeune fille ivre de joie.

 

360

XXVIII

 

La tête et le poing.

 

La nuit tomba sur Montiel ; nuit sombre et froide, qui enveloppait dans un linceul humide les formes et les couleurs.

À huit heures et demie, la trompette donna le signal, et l’on vit des flambeaux descendre processionnellement le chemin escarpé, rocailleux qui aboutissait à la porte principale.

Les soldats, les officiers, apparurent un à un, faisant leur soumission, et reçus avec bienveillance par le connétable et les capitaines chrétiens qui, debout près du retranchement, surveillaient la sortie des hommes et des bagages.

Tout à coup une idée vint à Musaron ; il s’approcha de son maître et lui dit à l’oreille :

– Ce More maudit a des trésors ; il est capable

 

361

de les jeter dans quelque précipice pour que nous n’en profitions pas. Je m’en vais faire le tour de la place, moi qui vois clair la nuit comme les chats, et qui ne prends pas un plaisir très grand à voir défiler ces pleutres d’Espagnols prisonniers.

– Va, dit Agénor ; il y a un trésor que Mothril ne jettera pas dans les précipices, et qui est mon plus précieux trésor à moi ! Celui-là je le guette à cette porte, et je le prends aussitôt qu’il se présentera.

– Eh ! eh ! fit avec un air de doute sinistre Musaron, qui se glissa dans les bruyères du fossé, et disparut.

Les soldats défilaient toujours ; la cavalerie vint ensuite. Deux cents chevaux mettent un long temps à descendre un à un des chemins comme celui de Montiel.

L’impatience dévorait le cœur de Mauléon. Un pressentiment fatal traversait sa tête comme un fer aigu.

– Fou que je suis, se disait-il, Mothril a ma parole ; il sait que sa vie est assurée ; il sait que le

 

362

moindre malheur arrivé à cette jeune fille l’exposerait aux plus horribles tourments. Puis Aïssa, qui aura vu ma bannière, doit avoir pris ses précautions... Elle va paraître : je vais la voir... j’étais fou...

Soudain, la main de Musaron s’appuya sur l’épaule d’Agénor.

– Monsieur, dit-il tout bas, venez vite...

– Qu’y a-t-il ? comme tu es ému !

– Monsieur, venez, au nom du ciel. Ce que j’avais prévu arrive. Le More déménage par une fenêtre.

– Eh ! que m’importe ?

– J’ai peur qu’il ne vous importe beaucoup... les objets qu’on fait descendre m’ont tout l’air d’objets vivants.

– Il faut donner l’alarme...

– Gardez-vous-en bien... Le More, si c’est lui, se défendra ; il tuera quelqu’un ; les soldats sont brutaux et ne sont pas amoureux : ils n’épargneront rien. Faisons nos affaires nous-mêmes.

 

363

– Tu es fou, Musaron, tu vas, pour quelques misérables coffres, me faire perdre le premier regard d’Aïssa.

– Je vais tout seul, dit Musaron impatienté ; si l’on me tue, ce sera de votre faute.

Agénor ne répondit pas. Il se détacha sans affectation du groupe des capitaines, et gagna le retranchement.

– Vite, vite, lui cria alors l’écuyer, tâchons d’arriver à temps...

Agénor doubla le pas. Mais rien n’était plus difficile que cette course dans les lianes, les ronces et les arbrisseaux.

– Voyez-vous ? dit Musaron en montrant à son maître une forme blanche qui glissait le long du mur noir au fond du ravin.

Agénor poussa un cri.

– Est-ce toi, Agénor ? répondit une douce voix.

– Eh bien ! monsieur, qu’en dites-vous ? fit Musaron.

 

364

– Oh ! cria Mauléon, courons vite au bord du ravin, surprenons-les.

– Agénor ! répéta la voix d’Aïssa, que Mothril essayait de forcer au silence par d’énergiques exhortations faites à voix basse.

– Couchons-nous, monsieur, sur le revêtement, ne parlons pas, ne nous montrons pas !

– Mais ils fuient par là !

– Oh ! nous rattraperons toujours bien une jeune fille, surtout quand cette jeune fille ne demande qu’à être rattrapée, couchons-nous, vous dis-je, mon cher maître.

Cependant Mothril avait écouté, comme le tigre écoute au sortir de la caverne, alors qu’il emporte sa proie entre ses dents.

Il n’entendit plus rien, reprit courage, et gravit d’un pas agile le talus du fossé profond.

D’une main il tenait Aïssa et l’enlevait, de l’autre il s’accrochait aux arbres et aux racines.

Il atteignit la crête et reprit haleine.

 

365

Alors Agénor se leva et cria :

– Aïssa ! Aïssa !

– J’étais sûre que c’était lui, répondit la jeune fille.

– Le chrétien ! hurla Mothril avec rage.

– Mais Agénor est par là, allons par là, dit Aïssa, essayant de se dégager des bras de Mothril pour courir à son amant.

Pour toute réponse Mothril l’étreignit plus fortement, et l’entraîna du côté où il avait vu le cheval de don Pedro.

Agénor courait, mais trébuchait à chaque pas, et Mothril gagnait du terrain, et se rapprochait de l’un des chevaux.

– Par ici ! par ici ! criait toujours Aïssa ; viens, Mauléon, viens !

– Si tu dis un mot tu es morte ! articula Mothril à son oreille ; veux-tu attirer tout le monde de ce côté avec tes cris stupides ? Veux-tu que ton amant ne puisse plus venir nous retrouver ?

 

366

Aïssa se tut. Mothril trouva le cheval, le saisit à la crinière, sauta en selle, et jeta devant lui la jeune fille, puis il partit au galop. C’était le cheval d’un des officiers pris avec don Pedro.

Mauléon entendit le galop du cheval, et poussa un rugissement de colère.

– Il fuit ! il fuit ! Aïssa ! Aïssa ! réponds !

– Me voici ! me voici ! dit la jeune fille ; et sa voix se perdit dans l’épaisseur du voile que Mothril appuya sur les lèvres de la jeune fille, au risque de l’étouffer.

Agénor essaya d’une course désespérée ; il tomba sur les genoux, épuisé, sans haleine.

– Oh ! Dieu n’est pas juste, murmura-t-il.

– Monsieur ! monsieur ! voici un cheval, cria Musaron ; du courage ! venez, je le tiens.

Agénor bondit de joie ; il retrouva des forces, et son pied se posa sur l’étrier que lui tenait Musaron.

Il partit comme un éclair sur les traces de Mothril. Son cheval se trouvait être ce merveilleux coursier aux taches de feu qui n’avait

 

367

pas son pareil dans l’Andalousie ; en sorte que dévorant l’espace, Agénor se rapprochait de Mothril, et criait à Aïssa :

– Du courage ! me voici !

Mothril labourait avec un poignard les flancs de son cheval, qui hennissait de douleur.

– Rends-la-moi ! je ne te ferai rien, dit Agénor au More. Par le Dieu vivant ! je te laisserai fuir.

Le More répondit par un rire dédaigneux.

– Aïssa ! Aïssa ! laisse-toi glisser hors de ses bras, Aïssa !

La jeune fille suffoquait et poussait des hurlements de désespoir sous la robuste main qui l’étouffait.

Enfin Mothril sentit sur son dos l’haleine brûlante du cheval de don Pedro ; Agénor put saisir la robe de sa maîtresse et l’attirer violemment à lui.

– Rends-la-moi, dit-il au Sarrasin, ou je te tue !

– Lâche-la, chrétien, ou tu es mort !

 

368

Agénor roula son poignet autour de la robe de laine blanche, et leva son épée sur Mothril ; celui-ci, d’un coup de poignard lancé obliquement, abattit la main droite d’Agénor.

Cette main resta cramponnée à l’étoffe, et Agénor proféra un cri tellement déchirant que Musaron l’entendit au loin et en hurla de rage.

Mothril crut qu’il pourrait fuir ; mais ce n’était plus Agénor qui poursuivait : c’était le cheval animé à la course.

D’ailleurs, la rage avait doublé les forces du jeune homme ; son épée se leva encore une fois, et si Mothril n’eût fait bondir de côté son cheval, c’était fait de lui.

– Rends-la-moi, Sarrasin, dit Agénor d’une voix affaiblie ; tu vois bien que je te tuerai ; rends-la-moi, je l’aime !

– Et moi aussi je l’aime ! répliqua Mothril en piquant de nouveau son cheval.

Une voix, celle de Musaron, vint percer les ténèbres. L’honnête écuyer avait trouvé le troisième cheval, il avait coupé à travers ronces et

 

369

pierres et venait au secours de son maître.

– Me voici ; du courage, monsieur, cria-t-il.

Mothril se retourna et se sentit perdu.

– Tu veux cette jeune fille ? dit-il...

– Oui, je la veux, et je l’aurai !

– Eh bien ! prends-la donc.

Le nom d’Agénor, suivi d’un râle étouffé, sortit du voile, et quelque chose de pesant vint rouler sous les pieds du cheval d’Agénor avec l’écharpe blanche aux longs plis ondoyants.

Mauléon se jeta en bas pour saisir ce que Mothril lui abandonnait... Il s’agenouilla pour embrasser ce voile qui renfermait sa maîtresse.

Mais sitôt qu’il eut vu, il demeura sur la terre évanoui, inanimé.

Lorsque l’aube vint jeter sa blafarde lueur sur cette horrible scène, on eût pu voir le chevalier pâle comme un spectre appuyer ses lèvres sur les lèvres froides et violettes d’une tête coupée que le More lui avait jetée.

À trois pas, Musaron pleurait. Le fidèle

 

370

serviteur avait trouvé moyen de panser la plaie de son maître pendant son long évanouissement : il l’avait sauvé malgré lui.

À trente pas gisait Mothril, les tempes traversées par la flèche sûre et mortelle du brave écuyer, et tenant encore sous son bras le cadavre mutilé d’Aïssa.

Mort il souriait dans son triomphe.

Deux chevaux erraient çà et là parmi les herbes.

 

371

Épilogue

 

Le bon chevalier au poing de fer s’était trompé en assignant une durée de huit jours au récit de ses exploits et de ses malheurs. En effet, il était de ceux qui racontent vite, parce qu’ils ont la parole sûre et pittoresque, et quant à son auditoire, jamais il ne s’en était trouvé de plus intelligent et de plus sensible autour d’un narrateur passionné.

Il fallait voir chacun des assistants suivre, par une pantomime équivalente au récit du chevalier, toutes les émotions qu’il traduisait dans son langage énergique et naïf tout à la fois.

Jehan Froissard, avec des yeux étincelants ou humides, dévorait chaque parole ; on eût dit qu’il se représentait les sites, les cieux, les actes ; et toute chose comprise se reflétait en ses regards intelligents.

Messire Espaing, lui, tressaillait au récit des

 

372

batailles, comme s’il eût entendu les clairons d’Espagne ou les buccins des Mores.

Seul, dans le coin le plus obscur de la chambre, l’écuyer du chevalier discoureur gardait le silence et l’immobilité.

La tête inclinée sur sa poitrine, quand défilaient tant de souvenirs colorés par la parole brillante de son maître, il se redressait par moment, si l’on racontait une de ses prouesses, ou si le chevalier s’animait de façon à lui faire craindre une recrudescence de douleur.

Onze heures, les longues heures de la nuit, passèrent ainsi, ou plutôt s’envolèrent comme les étincelles du feu de sarment qui échauffait la chambre, comme la fumée des lampes et des cires qui tourbillonnait au-dessus des fronts des auditeurs.

Vers la fin de l’histoire, les cœurs s’oppressaient, les yeux étaient devenus humides.

La voix du chevalier de Mauléon, visiblement troublée, saccadait chaque phrase, et hachait chaque émotion comme fait le coup de pinceau

 

373

de l’artiste inspiré.

Musaron attacha sur lui un doux et mélancolique regard, et avec cette familiarité qui rappelle bien plus l’ami que le serviteur, il lui posa une main sur l’épaule.

– Là ! là ! seigneur, dit-il, assez, assez, maintenant.

– Oh ! murmura le chevalier, cette cendre n’est pas encore refroidie. On se brûle en la remuant !

Deux grosses larmes roulaient sur les joues du chroniqueur, larmes de compassion et d’intérêt sans doute, mais qu’un mauvais esprit, celui qui s’attache toujours à dénigrer les meilleures intentions des chroniqueurs et des romanciers, a depuis attribué à la joie d’avoir entendu un si beau récit fait par le héros même de l’aventure.

Lorsque l’histoire fut terminée, le soleil éclairait déjà le faîte de l’hôtellerie et les forêts verdissantes.

Jehan Froissard put voir alors la figure du chevalier, et cette figure méritait toute l’attention

 

374

d’un homme qui étudie les hommes.

Dans ce front intelligent et noble, la pensée ou plutôt le chagrin avait creusé une ride profonde. Déjà s’étendaient au coin des yeux ces réseaux divergents qui semblent des fils destinés à tirer la paupière comme pour la fermer violemment avant la mort.

Le regard du bâtard ne demanda ni applaudissements ni consolations à ses auditeurs.

– La touchante histoire ! dit Froissard, la belle peinture ! la riche vertu !

– Au tombeau, au tombeau tout cela, maître, répondit le chevalier, tout cela est bien mort. Doña Aïssa, cette tête chérie, n’est pas la seule que je doive pleurer : tous mes amours, toutes mes amitiés n’ont pas choisi le même champ pour s’ensevelir. Lorsque celui-ci, dit le chevalier en désignant d’un tendre regard son écuyer penché sur le dos de sa chaise, lorsque celui-ci, qui est, hélas ! plus vieux que moi, aura fermé les yeux, je n’aurai plus personne sur la terre, et, vrai Dieu ! je n’aimerai plus personne à présent ; mon cœur est mort, sire Jehan Froissard, d’avoir trop

 

375

vécu en peu de temps.

– Mais, Dieu merci ! interrompit Musaron, avec un effort pour rendre dégagée et joyeuse sa voix qui n’était qu’étranglée par l’émotion, Dieu merci ! je me porte à merveille : mon bras est bon, mon œil ferme : j’envoie une flèche aussi loin qu’autrefois, et le cheval ne me fatigue guère.

– Sire chevalier, interrompit Froissard, vous permettez donc à ma plume indigne de retracer les beaux faits et les tendres infortunes que je viens d’apprendre de votre bouche ? c’est un grand honneur que vous me faites, c’est une douce et amère joie.

Mauléon s’inclina.

– Mais, pour l’amour de Jésus ! bon chevalier, continua Froissard, ne désespérez pas. Vous êtes jeune encore, vous êtes beau, vous devez avoir des biens de ce monde ce qu’il en faut à un noble homme et à un noble cœur : les amis ne manquent jamais aux braves gens.

Le chevalier hocha tristement la tête. Musaron

 

376

fit un mouvement d’épaules que lui eussent enviés le stoïque Épictète ou le docteur Pyrrhon.

– Lorsqu’on a marqué dans l’armée par sa valeur, continua Froissard, dans le conseil des princes par sa sagesse ; lorsqu’on est à la fois le bras qui exécute rudement et l’esprit qui projette sûrement, on est recherché ; on n’approche pas de la cour sans en tirer les grâces ; et vous, seigneur de Mauléon, vous avez deux cours qui vous protègent et se disputent le plaisir de vous faire riche et puissant... L’Espagne a-t-elle eu le pas sur la France ? avez-vous préféré la comté ultramontaine à la baronnie dans la patrie ?

– Sire Froissard, reprit Mauléon avec un grand calme et un soupir profond, ce fut un bien grand deuil que celui qui couvrit la France au treizième jour de juillet treize cent quatre-vingt ! Ce jour-là une âme s’exhala vers le Seigneur, qui était bien la plus noble et la plus généreuse âme qui eût paru dans le monde... Hélas ! sire Jehan Froissard, elle effleura ma poitrine en passant, car je tenais entre mes bras, moi agenouillé, la tête du preux connétable, et cette tête se raidit sur mon

 

377

sein.

– Hélas ! dit Froissard.

– Hélas ! répéta Espaing en se signant pieusement, tandis que Musaron fronçait le sourcil pour ne pas s’attendrir trop sensiblement à ce souvenir.

– Oui, messire, une fois le connétable Bertrand Duguesclin mort à Castelneuf de Randon ; mort ! lui qui semblait le dieu des batailles... une fois l’armée sans chef et sans guide, je me sentis défaillir. J’avais mis beaucoup de ma vie en la sienne, messire, et rattaché toutes les fibres de mon cœur de façon qu’elles tenaient à son cœur.

– Vous aviez encore le bon roi Charles-le-Sage... sire chevalier.

– J’eus à pleurer sa mort au moment où je pleurais encore celle du connétable ; de ces deux coups je ne me relevai point.

» Je suspendis l’épée et la targe aux solives de ma petite maison, que m’avait légué mon oncle ; j’enterrai là quatre ans ma douleur et mes souvenirs.

 

378

» Cependant un règne nouveau rajeunissait la France, je voyais parfois passer de joyeux chevaliers, et j’entendais chanter les chansons nouvelles des ménestrels... Oh ! messire, quels coups ils me donnèrent au cœur, ces trouvères qui passaient les Pyrénées, chantant sur l’air si triste de la romance, ces vers espagnols de la ballade faite sur Blanche de Bourbon et don Frédéric le grand-maître :

 

El rey ne me ha conocido

Con las virgies me voy.

Castilla, di que te hize !

 

– Quoi ! seigneur, tout cela ne vous rapprocha pas de la cour d’Espagne, du roi Henri qui régnait si glorieusement et qui vous aimait si fort !

– Seigneur chroniqueur, le moment arriva où ma pauvre tête en feu ne rêva plus que l’Espagne. J’avais de tous mes exploits passés gardé un souvenir assez voilé, assez triste pour que je pusse l’attribuer aux suites d’un rêve. Réellement

 

379

ma vie me semblait avoir été coupée par un long sommeil, et sans Musaron qui parfois me disait :

» – Oui, seigneur, oui, nous avons vu tout ce que chantent ces gens-là. Sans Musaron, dis-je, j’aurais cru à la magie...

» Chaque nuit je rêvais de l’Espagne ; je revoyais Tolède et Montiel, la grotte où nous vîmes mourir Hafiz, où vint s’asseoir Caverley. Je voyais Burgos et les magnificences de la cour, Soria ! Soria ! seigneur, et les extases de l’amour... Ma vie se consumait en désirs, en répugnances. C’était de la torpeur, c’était de la fièvre.

» Un jour, des trompettes passèrent, sonnant dans le pays. C’étaient les batailles de monseigneur Louis de Bourbon qui se rendait en Espagne à la cour du roi Henri, lequel craignait d’être vaincu dans la guerre avec le Portugal, et avait fait solliciter les secours de la France.

» Le duc de Bourbon entendit parler d’un chevalier qui avait guerroyé dans le pays d’Espagne et qui savait maintes choses secrètes de l’expédition des compagnies. Je vis entrer

 

380

chez moi des pages et des chevaliers qui emplirent ma petite cour et étonnèrent fort mes serviteurs.

» Moi, j’étais à la fenêtre et n’eus que le temps de descendre pour prendre l’étrier au prince. Alors celui-ci, avec beaucoup de courtoisie, me questionna sur ma blessure et mes aventures ; il voulut entendre raconter la mort de don Pedro, mon combat avec le More ; mais je lui cachai tout ce qui concernait doña Aïssa.

» Enthousiasmé, le duc me pria, me supplia même de l’accompagner ; j’étais dans un de ces moments d’hallucination où ma vie m’apparaissait comme un songe, et alors je voulais savoir, je brûlais de revoir. Les trompettes d’ailleurs m’enivraient, et Musaron que voici, me faisait des yeux de convoitise ; il tenait déjà son arbalète à la main.

» – Allons ! Mauléon, allons ! dit le prince.

» – Va donc, monseigneur, répondis-je. Aussi bien, le roi d’Espagne sera heureux de me revoir.

» Nous partîmes, – le dirais-je, presque

 

381

joyeux ; j’allais donc m’incliner sur cette terre qui avait bu mon sang et celui de ma bien-aimée... Oh ! messeigneurs, c’est beau le souvenir ; maintes gens ne savent vivre qu’une fois, à grand-peine : d’autres recommencent perpétuellement les jours qu’ils ont déjà perdus.

» Quinze jours après le départ nous étions à Burgos, et quinze autres jours après à Ségovie avec la cour...

» Je revis le roi Henri, bien vieilli, mais toujours droit et majestueux. Je ne savais comment expliquer la secrète répugnance qui m’éloignait de lui, de lui que j’avais tant aimé alors que la jeunesse aux croyances dorées me le faisait voir noble et malheureux, c’est-à-dire parfait... En le retrouvant, je lus la cruauté, la dissimulation sur son visage.

» – Hélas ! me dis-je, c’est donc la couronne qui change ainsi le visage et l’âme.

» Ce n’était pas la couronne qui avait changé Henri, c’était ma vue qui savait lire sous les ombres de la couronne !

 

382

» La première chose que le roi montra au duc, à Ségovie, dans la tour, ce fut une cage de fer dans laquelle étaient enfermés les fils de don Pedro et de Maria Padilla. Infortunés qui grandissaient pâles et affamés dans l’enceinte étroite de ces barreaux, toujours menacés par la lance d’une sentinelle, toujours insultés par le sourire féroce d’un gardien ou d’un visiteur !

» L’un de ces enfants, messeigneurs, ressemblait comme un portrait fidèle à son malheureux père. Il attacha sur moi des regards qui me perçaient le cœur, comme si l’âme de don Pedro se fût réfugiée en ce corps, et, sachant tout, m’eût adressé silencieusement le reproche de sa mort et du malheur de sa race.

» Cet enfant, ou plutôt ce jeune homme, ne savait rien pourtant et ne me connaissait pas, il me regardait sans but, sans intention, mais ma conscience parla, autant que parlait peu celle du roi Henri.

» En effet, ce prince, tenant le duc de Bourbon par la main, l’amena près de la cage en lui disant :

 

383

» – Voyez là les enfants de celui qui fit mourir votre sœur. Si vous voulez les faire mourir, je vous les livrerai.

» À quoi le duc répondit :

» – Sire, les enfants ne sont pas coupables des crimes de leur père.

» Je vis le roi froncer le sourcil et ordonner qu’on refermât la cage.

» J’eusse volontiers embrassé le brave seigneur duc. Aussi, lorsqu’après la promenade monseigneur voulut me présenter au roi qui m’avait aussi regardé avec attention...

» – Non ! non ! répondis-je, non, je ne saurais lui parler.

» Mais le roi m’avait reconnu. Il vint à moi devant toute la cour, en me saluant par mon nom, ce qui, en toute autre circonstance, m’eût fait pleurer de joie et d’orgueil.

» – Sire chevalier, dit-il, j’ai une promesse à tenir envers vous ; rappelez-la moi.

» – Nenni, sire, balbutiai-je, rien.

 

384

» – Or, demain c’est moi qui parlerai pour vous ! répliqua le roi avec un gracieux sourire qui ne me fit pas oublier son cruel regard aux enfants prisonniers.

» – Alors, tout de suite, s’il vous plaît, sire, lui dis-je. Votre Seigneurie m’avait promis autrefois de me faire une grâce ?

» – Et je tiendrai ma promesse, sire chevalier.

» – Faites moi donc la grâce, monseigneur, de m’accorder la liberté de ces deux pauvres enfants.

» Le roi Henri me lança un coup d’œil étincelant de colère, et répliqua :

» – Non, pas cela, sire chevalier, demandez autre chose.

» – Je n’ai pas d’autre désir, monseigneur.

» – Il ne se réalisera point, sire de Mauléon ; je vous ai promis de vous faire une grâce qui vous enrichisse, non une grâce qui me ruine.

» – Alors il suffit, monseigneur, répondis-je.

» – Voyons toujours demain, dit le roi en essayant de me retenir.

 

385

» Mais je n’attendis pas ce jour de demain. Avec le congé du duc, je partis sur-le-champ pour la France, et ne séjournai plus en Espagne qu’un quart d’heure pour dire mes prières sur la tombe de doña Aïssa, près du château de Montiel.

» Pauvres nous sommes partis, ce brave Musaron et moi, pauvres nous sommes revenus quand d’autres fussent revenus bien riches.

» Voilà la fin de l’histoire, sire chroniqueur. Ajoutez-y que j’attends patiemment la mort, elle doit me réunir à mes amis. Je venais de faire mon pèlerinage annuel à la tombe de mon oncle, et je retourne en ma maison ; si vous passez par là, messires, vous serez bien reçus, et me ferez honneur... C’est un petit castel bâti en briques et en silex, il a deux tours et un bois le domine. Chacun vous l’indiquera dans le pays. »

 

Cela dit, Agénor de Mauléon salua courtoisement Jehan Froissard et Espaing, demanda son cheval, et lentement, tranquillement, reprit le chemin de sa maison suivi de Musaron qui avait payé la dépense.

 

386

– Ah ! dit Espaing en le regardant cheminer, les belles occasions que ces hommes d’autrefois ont eues ! le beau temps ! les nobles cœurs...

– Il me faudra huit jours pour écrire tout cela, se dit Froissard ; le bon chevalier avait raison... et encore, écrirai-je aussi bien qu’il a conté ?

 

Quelque temps après, les deux enfants de don Pedro et de Maria de Padilla, beaux comme leur mère, fiers comme leur père, moururent dans la cage de Ségovie. Cependant Henri de Transtamare régnait heureux et fondait une dynastie.

 

FIN

 

387