Le bonheur n'a pas de rides
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Anne-Gaëlle Huon
Le bonheur
n’a pas de rides
roman
OceanofPDF.com
Mamie, celui-là est pour toi.
OceanofPDF.com
« J’aime bien l’idée qu’après la mort,
c’est pas pire qu’avant la naissance. »
Foutaises — Jean-Pierre Jeunet
Copyright © 2016 Anne-Gaëlle Huon
All rights reserved. Tous droits reservés
Conformément au Code de la propriété intellectuelle, il est interdit
de reproduire intégralement ou partiellement le présent ouvrage, et ce, par quelque moyen que ce soit, sans l’autorisation préalable de l’éditeur. Dépôt légal : Juin 2017
OceanofPDF.com
1
Sylviane détestait être en retard les jours de marché. Après il faisait chaud et c’était impossible de se garer. Elle jeta un œil à l’horloge sur le tableau de bord et accéléra dans la descente. Dans le poste, un animateur enthousiaste annonçait le programme des festivités du 14 juillet. Sylviane éteignit la radio. La cohue, les pétards et les odeurs de merguez lui donnaient déjà la migraine. Devant elle, une vieille Polo semblait profiter du paysage.
− Mais avance, Bon Dieu ! s’égosilla Sylviane.
Elle passa la seconde brusquement et déboita sur la file de gauche pour doubler. Arrivée au niveau du conducteur — un vieux monsieur aux verres épais, le nez collé sur le volant — elle klaxonna. − C’est pas un sentier de randonnée ! cracha-t-elle à travers la fenêtre. Ragaillardie par cette mise au point, Sylviane ajouta trois belles pêches à sa liste de courses. Cent grammes d’olives vertes, deux courgettes, une baguette pas trop cuite. Bon Dieu ce qu’il pouvait faire chaud ! Elle manipula le bouton de l’air conditionné tout en songeant à tout ce qu’il lui restait à faire. Tu es trop gentille ma vieille, pensa-t-elle. Elle demandait pas grand chose pourtant ! Juste que la Paulette soit à l’heure. C’était quand même pas la mer à boire comparé à ceux qui priaient pour la paix dans le monde, non ? Et puis elle devait avoir une sorte de crédit auprès du vieux barbu là-haut avec tout ce qu’elle faisait pour les autres ! Le ménage chez Madame Méli, les comptes du vieux Gaston et puis le marché avec la Paulette. C’était pas pour ce qu’on la payait hein !
Tout en prêchant pour sa paroisse, Sylviane s’engagea Chemin des Mésanges. Elle plissa les yeux ; au loin se dessinait la petite maison et son portail recouvert de glycine.
Et devant, aucun signe de Paulette.
Sylviane jura. C’était pas faute de lui avoir répété pourtant ! Il fallait que la Paulette se tienne prête devant le portillon à 8 h 30 précises pour qu’elles puissent repartir aussitôt et se garer près de l’église. Le parking était gratuit et il n’y avait pas beaucoup à marcher. Et puis plus on arrivait tôt, moins les fruits étaient abîmés. Sylviane n’aimait pas l’idée que ce qu’elle mange ait été tripoté par des dizaines de badauds. Surtout en cette saison.
Pourtant, chaque mardi matin, invariablement, Paulette était en retard. Il fallait encore qu’elle passe aux toilettes. Qu’elle glisse une lettre dans une enveloppe. Qu’elle mette la main sur son porte-monnaie. Dieu sait quoi encore ! À se demander si elle ne le faisait pas exprès. Sylviane ramassa à la hâte le courrier qui trainait sur le seuil et claqua la porte derrière elle. Elle s’essuya la lèvre supérieure du revers de la main et s’éventa avec un prospectus en maugréant. Là, c’était sûr, on allait devoir se garer au parking du centre commercial. Si on trouvait de la place !
− Madame Paulette ? Madame Paulette, il faut y aller ! lança-t-elle depuis l’entrée.
Une odeur de brûlé lui sauta à la gorge. Elle se dirigea vers la cuisine, lâcha un juron et s’empressa d’éteindre le four. À l’intérieur, un gratin de pâtes partait en fumée. Elle ouvrit la fenêtre et agita le torchon pour faire courant d’air.
− Madame Paulette ?
Elle frappa à la porte de la salle de bains, guettant un signe de la vieille dame. En réponse au silence, elle se dirigea vers le bureau. Une bouffée d’air chaud s’engouffra dans la pièce quand Sylviane ouvrit les volets. Par la fenêtre, elle avisa Paulette. Debout au fond du jardin, celle-ci semblait chercher quelque chose des yeux. Sylviane cria :
− Madame Paulette ! Je suis là ! Vous êtes prête ? Puis plus fort :
− Madame Paulette ! Il faut y aller !
Elle leva les yeux au ciel. Il y avait des jours comme ça où mieux valait rester couché. Elle pensa aux bouchons qui étaient en train de se former Place de l’Église et aux doigts sales qui tâtaient les pêches. Elle grinça des dents et se hâta de rejoindre le jardin entretenu. Son regard balaya les massifs de fleurs et les arbustes à la recherche de la vieille dame. Elle fit le tour du petit bassin, dépassa l’abri à bois. Aucune trace de Paulette. Un mauvais pressentiment la saisit. Elle s’élança vers la cabane à outils aussi vite que ses jambes courtes le permettaient. Le matériel de jardin ! Son cœur s’accéléra. Doux Jésus ! Pourvu que…
− Bouh !
Sylviane fit un bond, une main sur le cœur. Accroupie derrière les agapanthes, Paulette éclata de rire.
− Oh ! Vous auriez dû voir votre tête !
Debout au milieu du jardin, vêtue d’un manteau de vison et de bottes de neige, Paulette la tenait en joue avec un tuyau d’arrosage. Sylviane resta interdite.
− Mais enfin Madame Paulette, qu’est-ce que… balbutia Sylviane. Enlevez-moi donc ce manteau ! Vous allez tomber de chaleur !
− Regardez ce petit moineau ! On dirait qu’il me parle ! répondit Paulette en désignant la branche d’un marronnier.
Elle marqua une pause puis, tel un chef d’orchestre, se mit à diriger l’oiseau d’une baguette imaginaire.
− Mais qu’est-ce que vous attendez ? Il faut qu’on y aille ! la gronda Sylviane.
La vieille dame la fit taire d’un doigt sur la bouche avant de saluer cérémonieusement son public.
En d’autres occasions, Sylviane aurait pu croire à une caméra cachée. Mais l’heure qui tournait n’était pas à la rigolade. Elle attrapa le bras de Paulette qui à présent se cachait derrière un tronc d’arbre. − Dites donc ! On ne vous a jamais appris qu’il fallait compter jusqu’à dix ? Tricheuse, va !
Paulette, hilare, se laissa entraîner dans la maison. Sylviane secoua la tête, exaspérée. La journée commençait bien, tiens ! Ça lui apprendrait à être aussi gentille. Déjà qu’elle faisait un détour, avec le prix de l’essence et tout, voilà maintenant que la vieille se mettait à perdre la boule. Sylviane la débarrassa de son manteau de fourrure et ferma à clef la maison sous le bavardage sans queue ni tête de la vieille dame. Elle la prit par le bras et la conduisit d’un pas vif vers la voiture. Philippe et elle allaient avoir une sérieuse conversation. Elle voulait bien rendre service, mais il y avait des limites ! Ce cirque ne pouvait plus durer !
OceanofPDF.com
2
Paulette reposa sa fourchette.
Le vin était chaud et la viande pleine de nerfs. Non pas que ça la surprenne. C’était juste un peu lassant.
− Au fait Maman, tu te souviens que nous partons en vacances la semaine prochaine… lança Philippe.
Paulette remercia le ciel d’avoir inventé les congés payés. Cela lui épargnerait la cuisine de sa belle-fille pour les trois prochaines semaines. Corinne s’anima à son tour :
− On va en profiter pour fêter la promotion de Philippe. Hein, Philippe, tu as dit à ta maman ?
Philippe affecta un air faussement modeste. La cinquantaine, le visage rond et plutôt bonhomme, il était avocat dans un cabinet d’affaires. À ce que Paulette en avait compris, il défendait des assureurs contre des arnaques à la carte bancaire — la version édulcorée et ennuyeuse des magistrats pleins de verve qu’on voyait parfois à la télévision.
− Une promotion ? l’encouragea Paulette.
Voilà qui tombait à pic.
De l’autre côté du salon, affalés au pied du canapé, Théo et Alexis, se disputaient la manette du jeu vidéo. Comme chaque dimanche, Paulette tâcha de se rappeler leur âge — en vain. Quatorze ? Treize ? Les mèches grasses qui leur dégoulinaient sur le visage rendaient vaine toute tentative de datation. Ils ressemblaient à s’y méprendre à leur mère, ce qui n’aidait pas Paulette lorsqu’elle fouillait en elle-même à la recherche de quelque sentiment qui puisse ressembler à de l’amour grand-maternel.
− Alexis ! Laisse ton frère jouer un peu ! ordonna Corinne avant de se lever pour chercher la suite.
Alexis lâcha un rot sonore. Philippe, le nez sur l’écran de son téléphone, ne releva pas. Paulette lui trouva un air soucieux. Cela avait-il à voir avec elle ? Se faisait-il du mouron pour sa pauvre mère qui, à ce qu’on lui avait rapporté, semblait avoir perdu le nord ? Paulette sourit en elle-même. Grand bien lui fasse ! Après tout, cela faisait partie du plan qu’elle échafaudait minutieusement depuis plusieurs semaines. Il fallait agir vite et bien. Et tant pis si Philippe en retirait quelques rides supplémentaires. Sans qu’il le sache, Paulette lui avait servi la solution sur un plateau d’argent. Pour elle, une retraite dorée dans le sud de la France, à l’abri des regards et des gigots trop cuits, pour Philippe le sentiment réconfortant d’avoir mis sa mère entre de bonnes mains.
Paulette jeta un œil à l’horloge. Ce déjeuner n’en finissait plus. Allaient-ils enfin aborder le sujet ? Corinne revint quelques instants plus tard avec son traditionnel tiramisu dans les bras. Et comme chaque dimanche, Philippe la complimenta. Paulette réprima un haut-le-coeur à la vue du biscuit gorgé de café.
− Paulette, vous me donnez votre assiette ? dit Corinne.
Ce ton mielleux qu’affectait sa belle-fille en présence de son gendre lui mettait le cœur au bord des lèvres. Corinne minaudait comme une adolescente, boudinée dans des jupes trop courtes, ses chairs exposées dans des décolletés outrageux. De quoi vous dissuader de finir votre assiette si les talents culinaires de la maitresse de maison ne vous avaient pas déjà coupé l’appétit. Corinne embrassait son mari à table et gloussait à chacune de ses plaisanteries. Ce qui aurait pu être perçu comme charmant chez un couple de jeunes mariés avait tout du ridicule chez ce couple de quinquas. Paulette n’était pas dupe : avec son œil de travers et ses bourrelets, Corinne pouvait se vanter d’avoir fait une belle affaire. Dieu sait comment elle avait réussi à attirer l’attention de son fils. Paulette avait à peine fait sa connaissance qu’ils se disaient oui devant monsieur le maire. Corinne avait tiré le gros lot et prenait du plaisir à jouer l’épouse formidable. En tous cas, devant son mari. En son absence, elle laissait tomber le masque, sans trop d’égards pour sa belle-mère. La vieille dame, en retour, chérissait les moments où elle et son fils se retrouvaient seuls, regrettant toutefois qu’ils se fissent de plus en plus rares.
Paulette tendit son assiette à Corinne et en profita pour renverser son verre d’un mouvement du coude. Le vin s’écoula sur la table, défigurant la nappe en lin blanc d’une vilaine tache sombre. Il fallait bien mettre un peu d’ambiance.
− Oh ! Quelle maladroite ! Pardonnez-moi !
Philippe lâcha son téléphone et se précipita pour éponger avec sa serviette. Corinne hurla :
− Philippe arrête ! C’est pire quand tu fais ça ! Les lèvres pincées, elle partit sans un mot chercher du gros sel à la cuisine. Paulette gloussa intérieurement, réprimant avec peine le rire qui lui secouait le ventre. Avec un peu de chance, elle trouverait quelqu’un à asticoter dans ce qui serait bientôt sa nouvelle demeure. Les yeux rêveurs, elle tourna sa cuillère dans le dessert spongieux. Elle repensa avec ravissement à la photo du restaurant étoilé figurant sur la plaquette du Domaine des Hauts-de-Gassan. Celle-ci promettait des menus raffinés servis à l’assiette comme au restaurant, des petit-déjeuners en chambre et des goûters gastronomiques. Sur la première page, un ancien manoir invitait à une retraite enchanteresse dans le sud de la France. Vingt-quatre chambres décorées avec soin accueillaient des pensionnaires dont l’âge avancé n’avait d’égal que le bon goût. Évocatrice des palais vénitiens, la façade aux tons roses surplombait des jardins entretenus. Les balcons quant à eux offraient une vue imprenable sur la baie. Dans la cour, un puits en marbre de Vérone agrémenté de bas-reliefs jouxtait une fontaine où siégeait une Vénus accroupie. Golf, piscine chauffée et cadre intérieur tout aussi prestigieux complétaient ce tableau idyllique à l’inspiration catalane. Paulette connaissait chaque détail du Domaine sans jamais y avoir mis les pieds : en fermant les yeux, elle pouvait sentir la fraîcheur du marbre, le velours des salons cossus, l’odeur de cire du mobilier d’époque, le soyeux des nappes blanches et le tintement cristallin de la verrerie. C’est ainsi qu’elle s’était résolue à en devenir la nouvelle pensionnaire. Le Domaine des Hauts-de-Gassan et ses arbres centenaires occupait ses jours et ses nuits. Peu importait de savoir ce qui poussait Paulette à quitter sa maison au demeurant confortable pour un pensionnat médicalisé de luxe. Une chose était certaine néanmoins : la distance que ce déménagement mettrait entre elle et sa belle-fille n’était pas pour lui déplaire. Paulette avait appelé sous un faux nom pour s’assurer qu’il leur restait de la place et en avait profité pour demander à ce qu’une dizaine de plaquettes de présentation soit envoyée à Philippe. De quoi susciter sa curiosité. Entre temps, Sylviane devait s’être chargée de communiquer à son fils son inquiétude sur la santé mentale de la vieille dame. Paulette avait ainsi préparé chacune des visites de Sylviane avec soin. Tantôt elle rangeait le beurre dans la bibliothèque et les livres dans le frigo, tantôt elle salait son thé et dispersait des pétales de blé soufflé dans son bain. Quand elle n’enfilait pas une robe de soirée et les palmes de son petit-fils, elle retapissait les murs avec sa collection de timbres. Il lui semblait qu’elle avait porté le coup de grâce le jour où elle avait étendu ses culottes sur le portail.
− Délicieux ce tiramisu Corinne ! La vie de femme au foyer ne vous réussit pas trop mal finalement !
− Maman, Corinne n’est pas femme au foyer, elle est free-lance. Philippe disait « frilance » comme il aurait pu dire frigide. Ce qui n’aurait pas vraiment surpris Paulette.
Il les invita à passer au salon. La vieille dame s’installa sur l’affreuse bergère que Corinne avait retapissée elle-même. Huit mois de travail, et autant à l’entendre relater par le menu combien c’était pénible, le ponçage, les agrafes, et puis le poids de la chose qu’il fallait transporter à chaque fois à l’atelier ! Philippe la félicitait, avec ce petit air supérieur des hommes qui concèdent à leur épouse quelque passe-temps frivole. Le bruit du téléviseur se fit plus présent. Un vacarme de moteurs et d’armes à feu. Corinne se recroquevilla sur le coin du canapé que lui abandonnèrent ses enfants. Elle tira sur sa jupe avant de verser de l’eau dans les trois tasses disposées sur la table basse.
− Et toi, Maman, tout va bien ? l’interrogea Philippe. Sylviane m’a dit que vous étiez allées au marché mardi…
Paulette trempa ses lèvres dans le thé brûlant. On passait aux choses sérieuses.
− Qui ça, tu dis ? Ah non, pas de marché non, ça fait bien longtemps que je n’y vais plus…
− Mais si Maman, elle est passée te prendre mardi tu te souviens ? Paulette gloussa intérieurement.
Alexis renifla bruyamment avant de s’approprier l’assiette à biscuits qu’il emporta sur le tapis. Paulette se demanda si tous les jeunes d’aujourd’hui étaient comme ces deux-là : mal élevés et bêtes à manger du foin.
− Ah peut-être oui, peut-être… dit-elle sans grande conviction.
Corinne et Philippe se regardèrent. Celle-ci encouragea son époux d’un hochement de tête discret.
Paulette les imagina un peu plus tôt, lui laçant ses chaussures cirées, elle rentrant le ventre pour fermer sa jupe. Il devait hésiter, c’était sa mère quand même, et puis n’était-ce pas normal à son âge de perdre un peu la tête ? Elle avait dû le rappeler à l’ordre : enfin Philippe ! En manteau de fourrure un 14 juillet ! Perdue dans son propre jardin ! Que lui fallait-il de plus ? Il s’était sûrement rangé à son avis. Et puis, apercevant la plaquette commerciale des Hauts-de-Gassan, avait dû se dire que c’était un signe, avant de se promettre d’en parler à sa mère au déjeuner. Philippe se racla la gorge :
− Maman, je m’inquiète un peu pour toi. Enfin, nous nous inquiétons. Tu vas avoir bientôt 85 ans et je me disais, enfin on se disait que peut-être…
− Oh non, mais tout va très bien, je t’assure ! Même le Docteur Gaudet le dit…
Philippe baissa les yeux sur ses souliers vernis.
− Maman, le Docteur Gaudet est décédé il y a bientôt dix ans… − Comment ? Le Docteur Gaudet ? s’indigna Paulette.
Corinne prit la main de la vieille dame, comme pour l’accompagner dans ce moment difficile. Mais le rictus au coin des lèvres de sa belle-fille n’échappa pas à Paulette. Corinne avait tout autant envie qu’elle de mettre un terme à ces déjeuners dominicaux qui n’amusaient personne. Tant mieux : sans le savoir, sa bru devenait sa meilleure alliée. − Maman, la coupa Philippe, peut-être qu’il est temps pour toi d’aller dans un endroit, enfin… une maison où l’on pourrait prendre soin de toi au quotidien ? Sylviane est sympathique, mais elle ne peut pas tout…
Paulette repensa au parfum bon marché de Sylviane et à son air de fouine quand elle comparait le prix des carottes sur tous les stands avant de se décider pour des aubergines. Non, c’était certain, Sylviane ne pouvait pas grand-chose.
Paulette feignit de ne pas comprendre.
− On nous a parlé d’un endroit très bien, poursuivit Philippe. Les personnes âgées qui y résident semblent très heureuses. Tu aurais ta chambre bien sûr, et puis il y a un restaurant pour les repas. Pas un self, non un vrai restaurant qui sert les gens à table, et pas seulement les résidents. C’est dans un petit village charmant, au calme…
Paulette sentit un frisson de plaisir lui parcourir l’échine. Elle s’y voyait déjà, savourant son thé dans le patio lumineux, le parc paysager se noyant dans la mer.
− Peut-être que tu pourrais faire un essai un mois ou deux et voir si ça te convient ? Et puis, on viendrait te voir, hein les garçons ? Corinne hocha la tête avec encouragement. Alexis se leva et vint s’asseoir près de sa grand-mère. Sans doute espérait-il en tirer un peu d’argent. Paulette exultait. Elle n’aurait jamais cru que cela fût si facile. Sylviane avait su se montrer convaincante. Elle la soupçonna même d’en avoir rajouté un peu.
− Et bien… je ne sais pas trop, dit-elle sans grande conviction. Et puis, pour donner raison à son fils tout en célébrant sa liberté retrouvée, Paulette se concentra et détendit ses sphincters. L’image de sa mère ouvrant le robinet pour l’inciter à y aller — c’est ainsi qu’elle disait, y aller — s’imposa à elle. Elle ouvrit de grands yeux étonnés alors qu’un liquide chaud dévalait la bergère et inondait le parquet.
OceanofPDF.com
3
Paulette, accrochée à son sac à main, ne disait pas un mot.
La campagne défilait derrière la vitre. Villages déserts, granges délabrées et champs de colza se succédaient avec monotonie. La radio jouait un air d’ascenseur. Devant eux, une vieille Renault respectait scrupuleusement les limites de vitesse.
Une mouche entra par la fenêtre. Elle vrombit sur le pare-brise. Philippe essaya de l’assommer du dos de la main. En vain. Il fit claquer sa langue, agacé. L’insecte bourdonnait par intermittence entre la vitre et le tableau de bord. On aurait dit du morse : la mouche lançait des SOS. Paulette ne s’était pas opposée à ce que son déménagement ait lieu avant leur départ en vacances. C’était rapide, avait dit Philippe, mais ça les rassurait de la savoir entre de bonnes mains.
Si elle avait su !
Corinne, coincée entre les deux adolescents à l’arrière, s’extasiait devant chaque botte de foin.
− Oh là-bas regardez ! Des vaches ! Vous avez vu les garçons ?
Les deux mollusques boutonneux, casque sur les oreilles, ne réagirent pas. Cela n’entama pas l’enthousiasme de Corinne : − Quelle beauté ce coin ! Et à peine à une heure de Paris ! C’est champêtre ! Hein Philippe ?
Ils traversèrent un village. Quelques maisons de pierres cohabitaient avec une église. Elle semblait fermée. Ils longèrent un petit cimetière. La route était parsemée de dos d’ânes ; il ne fallait pas déranger les morts. Philippe connaissait trop bien sa mère pour ne pas voir que quelque chose clochait. Mais pas assez bien non plus pour savoir quoi. Après tout, elle s’était montrée plutôt collaborative pour préparer ses affaires. Son humeur avait changé quand ils étaient montés dans la voiture. Philippe programmait le GPS quand sa mère s’était mise à frapper le tableau de bord à grands coups de canne sous les hurlements de son fils.
− Mais enfin Maman ! Arrête ! Arrête !
− Philippe ! hurla-t-elle. Tu vas me conduire aux Hauts-de-Gassan immédiatement ou je descends de cette voiture ! Le monospace, lancé à 130 sur l’autoroute, ne semblait pas faire grand cas des menaces de Paulette.
− Aux eaux de quoi ? demanda Philippe.
Paulette lui avait asséné un violent coup de canne sur le crâne. − Maman ! Mais calme-toi Bon Dieu ! De quoi parles-tu ? Corinne t’a trouvé une superbe maison à la…
− Philippe ! Je te promets que j’ouvre la portière ! Quand la voiture avait pris la direction inverse de celle attendue, Paulette avait compris qu’elle avait été victime d’un énorme malentendu. D’un abominable et terrifiant malentendu. Elle avait commis une erreur impardonnable : elle avait sous-estimé l’ennemi. Son fils n’avait aucune intention de la conduire dans une maison de retraite de luxe aux jardins en étages. Non, à la place ils étaient en route pour Dieu sait quel trou paumé en rase campagne recommandé par Corinne. Corinne qui avait plus qu’un tiramisu infâme dans son sac et qui avait savamment orienté son époux vers une maison gériatrique de son cru. Et il y avait fort à parier que le trou en question n’incluait ni golf, ni piscine chauffée, ni service sur nappe blanche. Bon Dieu de bois ! À l’idée de s’être faite manipuler aussi facilement, Paulette faillit perdre connaissance.
− Maman, fais-nous confiance. Tu te doutes bien que nous avons sélectionné ce qui nous semblait le mieux pour toi. Corinne a une collègue qui y avait sa mère…
− Une femme très bien ! ajouta Corinne. Elle dit qu’elle y a passé les plus belles années de sa vie…
Paulette, sentant ses forces l’abandonner, s’enferma dans un mutisme glacial.
Un quart d’heure plus tard, Philippe se garait devant une bâtisse en pierre aux volets colorés. Trois étages à peine, posés dans la campagne. Une bicyclette paressait sur un muret, en compagnie de quelques arbres fruitiers ; ça sentait l’herbe coupée et la viande. Corinne s’enthousiasma pour les deux gros massifs d’hortensia rose qui encadraient l’entrée. Devant la porte, une ardoise annonçait le menu du jour.
Philippe éteignit le moteur. On n’entendit plus que le bavardage des pies depuis les branches d’un cyprès. Paulette leva les yeux au ciel. − Bon bah voilà on y est, lâcha Philippe.
− Comme c’est charmant ! insista Corinne en attrapant son sac à main.
Philippe jeta un regard en biais à sa mère qui l’ignora, le nez tourné vers la fenêtre.
− On peut descendre ? demanda Alexis. Faut qu’je pisse.
La portière s’ouvrit à la volée au moment où un géant en tablier sortait sur le pas de la porte. Le moustachu dégarni aux mains larges et aux sourcils épais les accueillit avec chaleur.
− Les toilettes ? demanda Alexis sans le saluer. − Par ici jeune homme ! indiqua Monsieur Yvon d’une voix forte. − Philippe Mercier, le salua Philippe en lui tendant la main, petite en comparaison.
− Appelez-moi Yvon. Bienvenue à l’Auberge !
Rien ne semblait pouvoir entamer l’entrain du patron dont les yeux rieurs et le ventre proéminent témoignaient d’un appétit sincère pour la vie et ses plaisirs.
Philippe, bientôt rejoint par Corinne, murmura quelques mots à voix basse. Monsieur Yvon hocha la tête en jetant un œil à la vieille dame immobile dans la voiture.
− Nous y sommes, Maman ! lança Philippe d’un ton jovial. L’Auberge de Monsieur Yvon ! C’est le patron que tu vois là-bas. Ça a l’air charmant à l’intérieur, tu…
Paulette remonta la vitre électrique au nez de son fils. − Allez, maman, quoi… Viens au moins jeter un œil à l’intérieur ! Pour toute réponse, Paulette actionna les essuie-glaces. Un jet savonneux se répandit sur l’entrejambe de son fils.
Corinne fit un sourire gêné au quinqua en tablier qui les observait avec curiosité. Le visage de cet homme était étrange, comme désorganisé. Un Picasso à moustache, voilà à quoi cela lui faisait penser. Elle détourna le regard, de peur de le mettre mal à l’aise.
Monsieur Yvon, de son côté, ne savait pas bien ce qu’on attendait de lui. C’était le coup de feu du déjeuner, et on avait besoin de lui à l’intérieur. Après tout si la dame ne voulait pas venir, on n’allait pas l’y forcer non plus… C’est qu’on n’était pas vraiment une maison de retraite ici… Corinne, sentant le vent tourner, rassura le patron. − C’est moi que vous avez eue au téléphone. Comme je vous le disais, ma belle-mère est en très bonne santé. Elle a juste besoin d’un peu de présence… Ça lui fera du bien d’être au vert et de voir du monde. Combien de locataires avez-vous en ce moment ?
− Et bien… Attendez-voir… Nous avons Monsieur Georges - un homme charmant qui nous a rejoints il y a peu, Marceline qui nous vient de Picardie, Hyppolyte, et puis la petite Juliette qui s’occupe du service, ça fait quatre. Il y a Nour à la cuisine, et puis moi. Ça fait six. Ah ! J’allais oublier Léon ! Sept ! Nous sommes sept !
Corinne l’interrogea du regard.
− Léon, c’est le chat de la cuisinière…
Corinne partit dans un rire sonore avant de signifier discrètement à Philippe qu’elle commençait à trouver le temps long. Alexis sortit de la maisonnette en s’essuyant les mains sur son pantalon.
− On peut rester manger m‘man ?
Corinne lui fit les gros yeux. Ils devaient encore rentrer faire les valises et elle ne voulait pas prendre le risque de se taper les bouchons. C’était déjà bien assez de perdre la moitié du weekend à faire le chauffeur pour Madame.
Philippe, penché sur la portière, était désemparé. Corinne s’approcha, résolue à prendre les choses en main. Elle posa une main sur le bras de son mari.
− Laisse-moi faire.
Elle ouvrit la portière et s’accroupit au niveau de la vieille dame comme une mère qui cherche à bien se faire entendre de son enfant turbulent. − Paulette, vous devriez venir jeter un œil à l’intérieur ; les assiettes ont l’air délicieuses. Monsieur Yvon va vous faire visiter votre chambre. Il vous a réservé la plus lumineuse, avec vue sur la campagne.
Le fait est que Corinne avait dit oui à toutes les demandes de Monsieur Yvon. À un tarif pareil, elle pouvait bien en rajouter un peu pour contenter Philippe. C’était toujours plus raisonnable que ces maisons de retraite de luxe qui coutaient un bras.
Paulette, sortant soudain de son mutisme, hurla : − Oh ça va vous hein ! N’en rajoutez pas non plus ! C’est une chose de ne pas savoir cuire un gigot, c’en est une autre de confondre une brasserie de province avec un manoir de standing ! Philippe, ramène-moi chez moi immédiatement !
− Mais enfin Maman… se lamenta Philippe à bout d’argument. Corinne, vexée, leva la main en l’air en signe d’abandon. − Qu’est-ce qu’on fait ? demanda Philippe. On peut pas la laisser comme ça… En plus, j’ai mis la maison des Mésanges en location… Où allait-on bien pouvoir la mettre ? Corinne serra les dents pour réprimer les idées scabreuses qui affluaient dans son esprit. − Je ne vois qu’une seule solution, poursuivit Philippe, on l’emmène en vacances avec nous et puis on voit…
Corinne et Paulette tressaillirent à l’unisson.
− Où ça, au Kenya ? s’étrangla Corinne.
Paulette eut un flash : elle et sa belle-fille coincées pendant trois semaines sous une tente au milieu des gnous à partager les mêmes toilettes. Quel cauchemar ! À ce compte-là, mieux valait encore passer l’été chez les ploucs !
Paulette attrapa sa canne et sortit de la voiture aussi vite que lui permettait sa hanche. Elle plongea ses yeux dans ceux de son fils et lui lança froidement :
− Tu te souviendras de ce jour comme celui où tu as enterré ta mère.
Monsieur Yvon proposa de prendre les valises ; Paulette le dépassa sans un mot. Les bras chargés, il suivit la vieille dame dans la salle de restaurant et lui indiqua l’escalier.
À son entrée, un silence se fit parmi les habitués. Les habitants de l’auberge, qui comptaient plus d’années que de dents, retinrent leur souffle. Une demi-douzaine de regards convergèrent vers le patron. C’est qu’on n’accueillait pas souvent de nouveaux pensionnaires. Les chambres étaient louées au mois, mais pour la plupart, les habitants vivaient ici depuis des années.
Depuis la cuisine, Nour leva les mains en signe d’interrogation. Monsieur Yvon, embarrassé, haussa les épaules et escorta la vieille dame dans les étages.
OceanofPDF.com
4
Du bout de sa canne, Paulette poussa la porte de son nouvel appartement.
La chambre était haute de plafond, traversée par de larges poutres et éclairée par deux grandes fenêtres. De là, on avait vue sur les champs et le village. Monsieur Yvon déposa les bagages près de la penderie et entreprit de lui faire faire le tour du propriétaire.
− Laissez-moi, lâcha Paulette d’un ton sec.
Monsieur Yvon, à qui il en fallait davantage pour se formaliser, déposa la grosse clef à pompon sur la commode.
− Nous servons à déjeuner jusqu’à quatorze heures. Faites-moi signe si vous souhaitez que je vous apporte quelque chose. En guise de réponse, la vieille dame se tourna vers la fenêtre. Un vent léger souleva doucement les rideaux. Monsieur Yvon referma la porte. Les mâchoires serrées, Paulette abattit sa canne d’un coup sec sur le sol. Puis, d’un mouvement du bras, elle renversa le soliflore qui décorait le bureau. La petite fleur des champs s’écrasa dans un fracas de verre sur le plancher de la chambre.
C’était bien un coup de Corinne ça ! Ça jouait à l’épouse idéale, hein ? La mère de famille sans scrupules oui ! Qui pour se payer une liposuccion préfère caser sa belle-mère dans un mouroir qui empeste le fumier ! Paulette n’allait pas tenir trois jours. Des vaches, une brasserie et pas une once de savoir-vivre à l’horizon. Elle les avait bien vus, dans leurs bleus de travail, accoudés au comptoir comme des bovins en manque de grain. Un repère d’alcooliques oui ! Et les nappes à carreaux, les menus en plastique poisseux, les verres à moitié propres, elle voyait déjà le tableau ! Et les tableaux tiens, parlons-en ! Des croutes qui vous faisaient saigner les yeux, quand ce n’était pas l’odeur de friture qui vous déchirait les narines ! Elle se sentit soudain partir. Elle attrapa le rebord de la fenêtre et s’assit lentement sur le lit.
Un moustique entra par la fenêtre et bourdonna à son oreille avant de se poser sur le mur. Paulette se saisit de son éventail et écrasa l’insecte d’un coup sec. Une longue traînée de sang défigura la surface blanchie à la chaux. Ça leur ferait un souvenir de son passage ! Cet accès de violence la ragaillardit. Elle lissa sa jupe et s’éventa doucement. Elle n’allait pas en rester là. Bien sûr que non. De toute évidence, elle avait sous-estimé l’ennemi. Mais Philippe était son fils ; et si l’épouse était humaine, la mère était divine.
Elle ne se donnait pas une semaine avant que le propriétaire de cette maison de bouseux ordonne à Philippe de la reprendre. Et cette fois-ci, elle s’en faisait la promesse, Paulette prendrait un aller simple pour une retraite dorée dans le sud de la France. Corinne n’allait pas être déçue du voyage ! D’ailleurs, il n’était jamais trop tôt pour bien faire. La vieille dame ouvrit son sac à main et en sortit le petit prospectus corné. Un jet d’acide lui remonta dans l’œsophage à la vue du manoir posé au milieu des oliviers. « Venez nous visiter aujourd’hui ! » suggérait le dépliant. Paulette serra les dents.
Elle avisa le téléphone sur la table de chevet, juste en dessous de la trace rouge sombre laissée par le moustique. Sa main trembla légèrement lorsqu’elle composa le numéro. Elle s’agaça. Fichue vieillerie ! Vous passiez les plus belles années de votre vie sous l’autorité d’un père irascible, puis d’un mari inconséquent. Et quand enfin on vous rendait votre liberté, c’était pour que le corps vous abandonne !
La ligne sonna quelques fois — une jeune femme à la voix chantante décrocha :
− Les Hauts-de-Gassan bonjour !
Paulette demanda à ce qu’un dossier d’inscription lui soit envoyé à l’Auberge de Monsieur Yvon. Elle épela lentement le nom du village que Philippe avait entré deux heures plutôt dans le GPS.
− Bien sûr Madame, souhaitez-vous prendre rendez-vous ? − Non, je suis déjà venue, mentit-elle. J’aimerais faire une réservation. Il vous reste toujours des chambres n’est-ce pas ? − Il nous en reste une, la suite Azalée. Elle dispose d’un balcon avec vue sur la baie et les îles. Elle inclut la télévision par satellite à écran LCD, un lit king size médicalisable selon les besoins du pensionnaire, une baignoire à remous et l’accès à l’espace Snoezelen pour favoriser la stimulation sensorielle.
Paulette n’avait aucune idée de ce qu’était un espace Snoezelen. Mais ça devait valoir son pesant d’or et cela suffisait à le rendre désirable. − Souhaitez-vous mettre une option sur la suite Azalée ? − Évidemment !
Paulette épela son nom et promit de lui faire parvenir un chèque dès réception du dossier. On ne pouvait compter que sur soi-même ! Ne restait plus qu’à sortir de ce trou au plus vite et à s’assurer que Philippe reçoive la facture rapidement. Elle se chargeait quant à elle de s’engager par contrat à ce que son fils paye rubis sur ongle le Snoezelen et tout ce qui allait avec.
OceanofPDF.com
5
Un étage plus bas, les discussions allaient bon train.
Marceline, sexagénaire débonnaire qui aimait la bonne chère autant que les bons mots, savourait encore l’entrée mémorable de Paulette. C’est qu’on n’avait pas vu de nouveau visage depuis un moment. − Et la tête du gendre quand elle a insulté sa femme ! Un crapaud sur une boite d’allumettes !
Elle pouffa de rire. Depuis la fenêtre, elle n’avait pas raté une miette de leurs échanges. Même Nour, qui n’aimait pas lui donner raison, devait bien admettre que la scène valait le détour. Un tablier noué autour de ses hanches généreuses, la cuisinière aux yeux sombres riait derrière ses fourneaux :
− J’ai cru que la jupe de la belle-fille allait craquer sous le choc ! − Allons, allons, les sermonna le patron depuis le bar. Cette dame mérite qu’on l’accueille comme il se doit. Elle a sûrement besoin de quelques jours pour s’habituer à son nouvel environnement… Juliette, jeune pousse fraîche et lumineuse dans cette assemblée d’un autre âge, était occupée à débarrasser la quatre. Elle acquiesça. Elle l’avait trouvée plutôt élégante cette Paulette, avec son chemiser en soie et sa mise-en-plis impeccable. Elle eut une pensée émue pour Mamino, sa grand-mère maternelle partie beaucoup trop tôt.
− Elle a toute sa tête au moins ? demanda Marceline depuis la banquette, les joues rouges. Moi j’dis ça, mais ça mettrait un peu d’animation remarque…
Monsieur Georges, octogénaire discret et élégant, leva un œil de son journal et se gratta la gorge. Il n’aimait pas s’occuper des affaires des autres, soucieux qu’on ne s’occupe pas des siennes.
− La belle-fille m’a assuré qu’elle était en pleine forme, confirma Monsieur Yvon de son visage étrange qui ne remuait qu’à moitié. On a d’autres chats à fouetter…
Léon, le matou gras et gros, leva une moustache circonspecte avant de filer à la cuisine.
− C’est bizarre quand même, s’interrogea Marceline à voix haute. Une femme comme elle, ici…
− Qu’est-ce que vous entendez par là Marceline ? gronda Monsieur Yvon. Je vous signale qu’ici, comme vous dites, les chambres ne restent jamais libres plus d’une semaine. Et j’ai même une liste d’attente pour la vôtre ! À bon entendeur…
− Vingt-cinq couverts aujourd’hui ! comptabilisa Juliette pour faire diversion. C’est pas mal pour un jour de semaine.
Le dernier client quitta le restaurant après avoir remercié chaleureusement Monsieur Yvon de son accueil.
− Et la Paulette, faut-il lui faire porter quelque chose ? demanda Nour qui n’aimait pas les ventres vides.
La Paulette en question apparut au même instant dans l’escalier. Un silence s’abattit sur la salle. La vieille dame, droite comme un i, se dirigea vers la petite table près de la fenêtre et s’y installa sans permission. Petite silhouette gracile, elle arborait une broche à son corsage aussi bleue que ses yeux. Son visage fin entouré d’une chevelure de neige, dégageait une aura puissante. De ces femmes qui pourraient, si l’Histoire leur permettait, soulever des armées et conquérir des royaumes. Juliette saisit un menu et s’empressa de lui apporter avec une corbeille de pain. − Vous êtes nouvelle vous ! Je ne vous ai jamais vue avant ! croassa Paulette. Je prendrai comme d’habitude ! Et sans oignons !
Marceline haussa les sourcils et dressa l’oreille encore davantage, agréablement surprise de la tournure que prenaient les événements. Un sourire au coin des lèvres, elle interrogea silencieusement Monsieur Yvon du regard. Celui-ci s’approcha poliment de la vieille dame en feignant de ne pas l’avoir entendue :
− Tenez Madame, voilà la carte. Les frites sont faites maison. Nous avons aussi un menu du jour, là-bas sur l’ardoise. Mais je crains qu’il ne reste plus de saumon.
− Mais vous êtes qui vous ? Allez me chercher le patron ! Et une eau minérale !
Nour jeta un regard effaré à Monsieur Yvon.
− Madame Paulette, je suis le patron. Je vous ai accueillie tout à l’heure, rappelez-vous. C’est moi qui vous ai montré votre chambre.
− Oh ! Une mouche ! s’extasia Paulette, soudain transformée.
Nour agita la tête de droite à gauche et marmonna quelques phrases dans sa barbe avant de disparaître dans la cuisine. Les voilà bien tiens ! D’autres chats à fouetter qu’il disait…
Paulette regarda par la fenêtre en souriant. Elle salua un passant comme une ancienne connaissance avant de se tourner vers Monsieur Georges. − Il fait plutôt bon pour un mois de novembre, vous ne trouvez pas ?
Monsieur Georges, immobile dans son complet bleu, ouvrit de grands yeux effarés. Il ne voulait surtout pas donner l’impression de se moquer de la vieille dame. Il posa son journal devant lui et bredouilla : − Et bien c’est-à-dire que…
− Et attendez de voir la canicule qu’ils annoncent pour Noël ! s’exclama Marceline qui s’amusait follement.
Juliette déposa devant Paulette une coupelle d’olives et le cocktail de bienvenue du patron. La vieille dame abattit son poing sur la table, manquant de renverser le verre :
− Combien de fois faudra-t-il que je vous répète que je ne bois pas d’alcool !
Juliette sursauta. Désemparée, elle interrogea Monsieur Yvon du regard. Las, ce dernierq lui fit signe de faire au mieux. Il soupira et se passa une main sur le visage. Où avait-il mis le numéro de téléphone de ce Philippe déjà ?
OceanofPDF.com
6
− Alors Hyppolyte, c’est pour aujourd’hui ou pour demain ?
demanda Monsieur Yvon.
Hyppolyte sursauta.
− Euh… alors à Monsieur Georges… le Colonel Moutarde, dans le Grand Salon… avec le chandelier…
− Rien de tout ça, répondit Monsieur Georges, un sourire au coin des lèvres.
− Tiens donc… lança Marceline en griffonnant quelques signes cabalistiques sur son papier.
Nour lui jeta un regard de travers, de ses yeux noisette qui pouvaient passer si facilement du rire au blâme.
Hyppolyte quant à lui s’épongea le front — il n’aimait pas être au centre de l’attention. Ce jeu était bien trop compliqué. La vie même était compliquée. Faut dire aussi que quand on s’appelle Hyppolyte, épeler son nom est déjà, en soi, très compliqué. Enfant dans un corps d’adulte, celui qu’on qualifiait de jeune homme était le protégé de la maisonnée. Le regard tendre et le cheveu aussi roux qu’hirsute, Hyppolyte avait entre dix et quarante ans, question de point de vue. Son origine et son histoire restaient un mystère pour les habitants de l’Auberge. Une chose en revanche était certaine : son sourire excusait tout, ses fantaisies autant que sa maladresse. Juliette, lovée dans un pyjama à pois bleus, étudiait ses cartes avec attention.
− Vous avez réussi à joindre son fils ? demanda Nour à Monsieur Yvon.
− Non, je tombe sans cesse sur la messagerie. Mais ce menteur a intérêt de me rappeler rapidement, c’est moi qui vous le dis !
− S’ils sont partis en vacances, on risque d’attendre un moment, glissa Marceline en cherchant du regard l’approbation de Monsieur Georges.
Celui-ci resta concentré sur sa feuille, son gilet de laine méticuleusement boutonné jusqu’au cou. Une bourrasque s’abattit sur les fenêtres, faisant claquer les volets. Un éclair zébra le ciel et le tonnerre gronda presque aussitôt. Les dieux semblaient s’acharner au-dessus de la petite auberge. Hyppolyte rentra la tête dans les épaules et caressa la tête de Léon. Tous deux détestaient l’orage.
− J’accuse ! s’exclama Monsieur Yvon de sa grosse voix, conquérant. − Oh Monsieur Yvon on vous connaît hein, rétorqua Marceline. Vous bluffez juste pour pouvoir aller vous coucher. Mais on ne peut pas accuser comme ça, à tort et à travers ! Vous avez des preuves de ce que vous avancez ?
− Bien sûr ! Regardez !
Monsieur Yvon brandit sous le nez de Marceline son papier quadrillé rempli de signes incongrus.
− Mais on n’y comprend rien, se lamenta Hyppolyte, dévasté de voir la partie lui échapper à nouveau.
− Mais bien sûr ! On comprend que j’ai un esprit de déduction bien plus affuté que vous autres ! Alors j’accuse…
− Ah non hein ! Ça commence à bien faire ! s’exclama Marceline en s’emparant de la petite pochette noire qui dissimulait le nom du coupable. De toute façon, c’est pas votre tour !
Les deux joueurs partirent en invectives, l’un accusant l’autre tantôt de tricherie, tantôt de dissimulation. Les cartes commencèrent à voler quand une silhouette emmitouflée dans une robe de chambre apparut dans l’escalier.
− Monsieur Yvon !
Le silence s’abattit sur la table ronde.
− On ne s’entend plus dormir ici ! reprit une voix aigüe.
− Toutes nos excuses Madame Paulette, répondit Monsieur Yvon.
Puis, avec un œil moqueur à l’attention de Marceline :
− Certains d’entre nous ont encore du mal à comprendre les subtilités du jeu…
Marceline le fusilla du regard. Paulette s’écria :
− Parce que ça commence à bien faire ! Quand ce ne sont pas les poubelles qui me réveillent à cinq heures du matin, c’est vous et vos cris de poissonniers ! Moi je vous le dis Monsieur Yvon, si ça continue comme ça, je rentre à Paris ! Et vous ne pourrez vous en prendre qu’à vous-même ! Marceline pointa un doigt sur sa tempe en prenant les autres à témoin. Ça ne tournait vraiment pas rond là-dedans.
− Allons Madame Paulette, venez je vous raccompagne à votre chambre, proposa Monsieur Yvon.
− Ah ! Et ne me dites pas ce que je dois faire encore ! Je sais encore où j’habite !
Paulette repartit d’un pas décidé, sa mise en plis d’un blanc de neige disparaissant dans un frou-frou satiné. Monsieur Yvon se rassit et d’un regard, intima à Marceline de garder ses commentaires pour elle.
Puis il se racla la gorge et annonça à mi-voix : − Le Professeur Violet dans la bibliothèque avec le chandelier.
Ce disant, il se saisit de la petite enveloppe noire marquée d’un point d’interrogation et sourit.
− Sur ce, je vous souhaite une bonne nuit !
Marceline, vexée, jeta ses cartes sur la table et croisa les bras.
− Ah ça ! Vraiment ! Je ne sais pas comment il fait ! s’exclama Hyppolyte, désarmé.
Nour claqua sa langue en secouant la tête de droite à gauche. Elle ramassa les pions d’un grand geste du bras avant de les faire tomber dans la boite en carton usée du jeu de société. Les chaises raclèrent le sol et quelques pantoufles lasses se dirigèrent vers les étages.
Monsieur Yvon resta seul.
Il alluma sa pipe et laissa échapper quelques ronds de fumée. Dehors, la pluie d’été désaltérait son jardin. Il hésita à aller jeter un œil au potager pour s’assurer que la terre ne se délavait pas trop. Mais la journée avait été longue. Vingt-cinq couverts, et puis la Paulette qu’on lui avait collée dans les jambes ! Quelle histoire encore !
Il abandonna — à tort. Au même instant, à quelques mètres de là, une limace se frayait un chemin jusqu’à une laitue croquante, anéantissant ainsi six semaines de soins et de tendresse.
Monsieur Yvon se leva à demi, juste assez pour attraper l’enveloppe glissée dans la poche arrière de son pantalon. Il l’observa longuement, espérant y trouver un signe qui l’éclaire sur son contenu. Il déplia la lettre et soupira bruyamment. C’était la troisième qu’il recevait ce mois-ci.
Qui pouvait bien lui envoyer de telles horreurs ? Il ne comprenait pas la moitié des sous-entendus glissés dans le message. Une chose était évidente en revanche : l’expéditeur attendait de l’argent en échange de son silence.
Monsieur Yvon fit un rapide calcul dans sa tête. Le restaurant marchait correctement et les chambres lui rapportaient suffisamment pour entretenir la maison. Mais de là à mettre de côté une telle somme ! Il n’avait pas le tiers de ce que ces gens lui demandaient !
Et puis il allait falloir chercher un nouveau locataire quand la Paulette serait partie. C’était encore de l’argent de perdu. Il tira longuement sur sa pipe. Si ce Philippe Mercier le prenait pour le gérant d’un pensionnat gériatrique, il allait le facturer comme tel ! Fallait-il encore que ce petit malin le rappelle… Il y avait fort à parier qu’il allait profiter de ses trois semaines de vacances sans se soucier de sa mère et de ses absences. Si c’était pas triste la vie. Que deviendrait-il lui, le jour où sa raison l’abandonnerait ? Est-ce que quelqu’un prendrait soin de lui ? Il eut une pensée pour son fils qu’il chassa aussitôt. La pluie lui donnait toujours des pensées moroses.
Il replia la lettre, la glissa dans l’enveloppe et se leva. Le miroir au-dessus de la cheminée lui renvoya l’image de son père. Ragaillardi, il serra les poings. Il ne cèderait pas à ces menaces anonymes sans queue ni tête ! Depuis quand se laissait-on impressionner par des messages incompréhensibles et sans fondement ? Monsieur Yvon n’était pas de ces gens qu’on manipulait à loisir. Qu’ils viennent donc ! Il n’avait rien à cacher ! Et s’il fallait pour ça déclarer la guerre et les quelques cafés qu’il passait au noir de temps à autre, il le ferait ! On n’allait pas se laisser emmerder, non !
Pourtant, un détail dans la lettre le tourmentait. Son esprit y revenait sans cesse, comme une mouche cognant contre la vitre. Il éteignit la lumière et disparut dans sa chambre.
Deux étages plus haut, Nour, assise sur son lit, tirait les cartes. Que lui réservait cette nouvelle lune ?
Elle étala le jeu de tarot en demi-cercle devant elle. Elle se concentra sur sa question et battit les cartes lentement. Puis elle piocha une carte au hasard qu’elle déposa à gauche. Elle fit de même avec trois autres lames qu’elle posa successivement à droite, puis en haut et enfin en bas pour former une croix. La flamme de la bougie dansait dans la pénombre de la petite chambre. Nour ferma les yeux avant de retourner la dernière carte. En découvrant l’Empereur à barbe blanche, à moitié assis sur son trône, son sceptre à la main, Nour retint son souffle. Le tonnerre gronda à nouveau en écho à ses pensées. « Bien plus qu’un avis de tempête » songea Nour. Elle médita quelques minutes encore sur le tirage et pria intérieurement. « Mon Dieu, donnez-moi la force » chuchota-t-elle.
OceanofPDF.com
7
Paulette fit le tour de la petite place.
Elle observa un instant le monument aux morts, richement fleuri. Un magasin d’alimentation générale jouxtait une auto-école abandonnée. Juste à côté, la devanture des pompes funèbres exhibait couronnes de fleurs et livres en marbre blanc.
Paulette observa son reflet dans la vitrine. Elle ressemblait à un épouvantail. Où allait-elle trouver un salon de coiffure dans ce patelin ?
En trente-cinq ans de veuvage, il ne s’était pas passé une seule semaine sans qu’elle ne rendît visite à sa coiffeuse. Elle détestait quand ses cheveux échappaient à son contrôle. Les jours de grand vent, elle préférait rester chez elle. Soigner son apparence était encore la meilleure façon de se respecter soi-même. Elle ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de grimacer quand elle voyait ces grands-mères hirsutes. Il lui vint à l’esprit que Corinne finirait sûrement comme elles. Avec la marque de l’oreiller à l’arrière du crâne. Et un fond de teint orange mal étalé dans le cou.
Pour l’heure, il était question que quelqu’un prenne ses cheveux en main. Elle eut une pensée émue pour l’institut de beauté des Hauts-de-Gassan. « Coiffure, massages et soins esthétiques » disait la plaquette. Elle accéléra le pas. Même avec sa canne, elle ne mit pas longtemps à faire le tour du village. Des parterres fleuris, une petite salle des fêtes et quelques chats errants. Mais de coiffeur, point.
Paulette prit la route qui conduisait à la bourgade voisine. Avec un peu de chance, il y aurait un salon là-bas. Il faisait déjà chaud — elle regretta de ne pas avoir pris de chapeau.
Quelques moucherons bourdonnaient autour de son visage. Elle les chassa d’un geste vif de la main. Sa tête commença à tourner. Elle s’arrêta à l’ombre d’un pommier. Un fil barbelé courait le long de la route. Derrière, une vache meugla. Son expression rappela à Paulette le visage rougeaud de Marceline. Cette dernière semblait apprécier la petite plaisanterie que Paulette leur jouait depuis bientôt trois jours. Il faut dire qu’elle y mettait du cœur ! Quand il s’agissait de se faire passer pour folle, Paulette ne manquait pas d’imagination. Quant à Monsieur Yvon, il perdait patience et se faisait de plus en plus pressant dans les messages qu’il laissait à Philippe.
Il était temps d’ailleurs qu’il se manifestât. Paulette commençait à trouver le temps long. Les habitants l’observaient comme une bête curieuse quand ils ne se retenaient pas de rire. Mais en ce qui la concernait, elle n’avait pas vraiment envie de s’amuser. Elle s’ennuyait à mourir et il n’y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent pour se distraire un peu. Sans parler de ces horribles frites maison ! Elle n’avait même pas osé y goûter. Tout dans ce restaurant lui donnait la nausée.
On pouvait dire que Corinne n’avait pas raté son coup. Entre le grand échalas d’Hyppolyte qui souriait à la lune, et Marceline, qui ne pensait qu’à s’empiffrer de rillettes, il ne fallait pas trop attendre des discussions au dîner. Et puis le vieil homme là, comment s’appelait-il déjà ? Jean ? Georges ! Monsieur Georges. Toujours caché derrière son journal. Il fallait bien admettre qu’il détonnait un peu avec le décor. Sa chemise était toujours impeccable. Paulette aurait presque pu dire qu’il avait de l’allure. Mais il était aussi transparent qu’une feuille de cellophane. Jamais un mot plus haut que l’autre. Encore un qui avait peur de son ombre ! De quoi avait-il peur d’ailleurs ?
Elle reprit sa route et arriva bientôt au village voisin. Le clocher sonna onze coups. Paulette s’approcha de la petite église, espérant y trouver un peu de fraîcheur. Elle entra à pas de loups dans la nef.
Elle ne vit rien au premier abord, encore aveuglée par la lumière vive du dehors. Un parfum d’encens se mêlait à l’odeur de la pierre. Des vitraux à la composition simpliste diffusaient une lumière violette sur l’autel. Progressivement, une petite silhouette se détacha de la rangée de bancs. Paulette reconnut la gamine de l’auberge. Celle qui faisait le service et tremblait dès qu’il s’agissait de s’occuper d’elle. Comment s’appelait-elle déjà ? Colette ? Mariette ? Avec ses grands yeux qui lui mangeaient tout le visage, on avait l’impression qu’elle allait à tout instant se mettre à pleurer.
Paulette s’apprêta à repartir quand, comme pour lui donner raison, un sanglot secoua les épaules de la jeune fille. Cosette — si tel était son nom — se mit à prier à voix haute.
− Oh Mamino…
Son dos et ses épaules vibraient au rythme de sa respiration saccadée. Paulette se pétrifia. La dernière chose qu’elle voulait c’était que la gamine la remarque et vienne chercher auprès d’elle un peu de réconfort. Elle n’aimait pas les pleureuses. Ça la mettait mal à l’aise. Elle se sentait toujours prise en otage par le chagrin des autres. Elle tourna le dos au Christ qui trépassait sur la croix et s’échappa de l’église à pas de loup.
Un rapide coup d’œil lui apprit que ce village était encore plus désert que le précédent. Quelques maisons en pierre, des jardins mal entretenus ; seules les mauvaises herbes semblaient trouver leur bonheur dans ce petit bourg abandonné. Malgré la chaleur, elle poursuivit sur la petite route de campagne. Sur un panneau, une pancarte indiquait la tenue prochaine d’une brocante. Paulette prit ça comme un encouragement.