Le bonheur n'a pas de rides
Chapitre 1
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 5 parties.
Le soleil était presque au zénith. Sa peau était moite et collante. Elle se concentra pour mettre un pied devant l’autre. Sans prévenir, son corps partit sur le côté. Elle trébucha et se rattrapa à la clôture qui entourait le champ. Une écharde lui écorcha le doigt. Elle jura.
Soudain, une voiture émergea du virage et ralentit à son approche. Paulette, éblouie par le reflet du soleil sur la carrosserie, mit ses mains en casquette au-dessus de son visage. Côté conducteur, la vitre s’abaissa et la cuisinière apparut.
− Madame Paulette, que faites-vous là toute seule ? Vous êtes perdue ?
− Je vais rejoindre mon fils ! lâcha la vieille dame.
Nour leva les yeux au ciel et se pencha pour ouvrir la portière côté passager.
− Allez, montez !
Paulette, étourdie par les vrombissements d’insectes, s’installa dans la voiture. Lorsque celle-ci se mit en route, un vent frais lui parvint de la fenêtre.
− Où alliez-vous ? demanda Nour.
Elle lui jeta un drôle de regard qui mit Paulette mal à l’aise. Pour qui se prenait-elle celle-là ?
− Qui êtes-vous, vous ? interrogea la vieille dame en retour.
− Vous savez très bien qui je suis, dit Nour.
Un silence plana dans la voiture. Paulette venait d’entrer en terrain ennemi.
− Pourquoi ne me dites-vous pas plutôt ce que vous cherchez ? La vieille dame l’ignora.
Nour changea de vitesse. La voiture sursauta sur un dos-d’âne. Paulette poussa un cri. Elles venaient de dépasser un salon de coiffure. Une boutique minable aux couleurs criardes qui fit à Paulette l’effet d’un mirage.
− Là !
Nour tourna la tête.
− La Poste ? Vous avez besoin de vous arrêter à la Poste ?
− Oui. J’ai un avion à prendre. Laissez-moi là.
Elle s’apprêta à ouvrir la portière, quand Nour lui mit la main sur le bras.
− Pas de ce petit jeu avec moi, Madame Paulette. Avec votre fils et votre bru si ça vous amuse, mais pas avec moi. Nous savons très bien toutes les deux que vous avez toute votre tête. Donc évitez s’il vous plaît de vous payer la mienne.
Paulette resta interdite.
− Et tant qu’on y est, arrêtez aussi vos enfantillages avec Monsieur Yvon. Il a été suffisamment clair avec votre fils. Dans quelques jours vous serez partie. Restons-en là. En attendant, si j’étais vous, je profiterais du paysage.
Paulette lui jeta un regard noir et claqua la porte. Elle s’éloignait quand Nour lui jeta par la fenêtre :
− Plus de mensonges, hein Madame Paulette ? Sinon c’est moi qui leur dis. Elle démarra et la voiture disparut sous le soleil de plomb.
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8
Léon repoussa le dos de saumon d’un coup de patte.
Assis comme à son habitude sur le bord de la fenêtre, il se dorait le museau dans un rayon de soleil. Il se lécha les pattes avec application, réservant ses papilles pour quelque met plus à son goût.
Nour, les poings sur les hanches et le torchon sur l’épaule, soupira.
C’était ainsi à l’Auberge de Monsieur Yvon : tout plat figurant au menu était rigoureusement goûté et approuvé par Léon, le chat de la cuisinière. Et Léon était très à cheval sur les assaisonnements. Il n’y avait que pour les pommes de terre frites que Monsieur Yvon ne voulait pas entendre parler des caprices de Léon. Les frites maison c’était sacré et Monsieur Yvon connaissait son affaire mieux que quiconque.
− Allez Léon ! Un petit effort ! J’ai encore une demi-douzaine de tartes à sortir moi !
Nour prétendait que Léon avait été chef gastronome dans une autre vie. De ces messieurs bourrus au tablier immaculé et aux doigts de fée qui vocifèrent au-dessus de leur piano comme un maréchal en guerre. Léon était un chef. Un chef étoilé. Et, récompensé pour avoir donné tant de plaisir à ses clients, il s’était réincarné en chat dodu et paresseux, aux papilles fines et exigeantes.
Nour ramassa l’assiette et couvrit le saumon d’une sauce aux épices douces.
− Ah ! Et celle-là alors ! Goûte donc mon Léon, tu m’en diras des nouvelles !
Puis elle guetta, le crayon sur l’oreille, la réaction du matou.
De l’autre côté de la salle, Paulette fulminait. La coiffeuse l’avait ratée. Elle ressemblait à une chanteuse des années 80. Sa mise en plis avait doublé de volume. La bonne femme avait mis tellement de laque que le ciel aurait pu lui tomber sur la tête sans même qu’elle s’en rende compte.
Paulette n’avait pas ouvert la bouche depuis son retour, se murant dans un silence agressif. Elle défiait quiconque de s’approcher d’elle. Et surtout la cuisinière là, avec ses grands airs. Elle ne perdait rien pour attendre.
Derrière le bar, Monsieur Yvon gratta sa joue infirme. Ça le démangeait toujours quand il était contrarié. Allez savoir pourquoi. Paulette détailla l’étrange visage du bonhomme. La moitié de son faciès était en berne, inerte. Sa moustache s’agitait bizarrement d’un seul côté — il marmonnait dans sa barbe.
Paulette apprendrait bien plus tard l’histoire de la Chose. Cet insecte exotique et vorace que la légende voulait échappé d’une valise. Une bestiole venue d’une autre latitude où les araignées étaient mortelles et les hommes cannibales. Un jour de grand vent, la Chose avait atterrit à l’auberge. Affamée et dangereuse. Avisant la joue de Monsieur Yvon, elle y avait planté son dard, emportant avec elle la moitié du visage du patron.
En tous cas, c’est ainsi que Nour aimait à expliquer la paralysie faciale de Monsieur Yvon.
Marceline — qui avait connu un médecin dans ses belles années, et s’improvisait depuis comme la référence en matière de médecine scientifique parmi les habitués de l’auberge — eut beau dire que les insectes ne paralysaient pas les joues, que cela aura sûrement été la conséquence d’une giboulée de mars que Monsieur Yvon aura pris dans l’oreille, rien n’y fit. Les habitués aimaient mieux l’histoire de la Chose. Cela leur donnait une bonne raison de ne pas avoir les moyens de partir en voyage. Et surtout, les débats sur l’apparence que pouvait avoir une Chose capable d’anesthésier à vie la moitié d’un visage, surtout un gros et large visage comme celui de Monsieur Yvon, accompagnaient bien le demi-frais de l’apéro.
Paulette l’observait depuis son fauteuil. Il épluchait le courrier de ses doigts épais. Quelques factures se mélangeaient à des tracts publicitaires. La vieille dame se redressa. Elle ne voulait pas manquer le dossier d’inscription des Hauts-de-Gassan. Il ne devait plus tarder maintenant. Il n’y avait pas de temps à perdre !
Tout à coup, une enveloppe s’échappa du lot et glissa sur le comptoir. Paulette avait gardé une bonne vue. Si elle était incapable de lire le menu du restaurant, elle pouvait constater sans effort que l’enveloppe en question n’était pas timbrée. Cela n’aurait pas attiré davantage son attention si le patron ne s’était pas empressé de la ranger dans la poche de son pantalon avec un regard inquiet en direction de la cuisine. Paulette soupira. Pour ce qu’elle en avait à faire… Sûrement une affaire de dettes ou de fesses. Le monde tournait autour de ça.
Elle jeta un nouveau coup d’œil à l’horloge. À peine seize heures… Il ne fallait pas s’attendre à ce qu’on lui apporte l’un de ces goûters gastronomiques dont les Hauts-de-Gassan faisaient l’éloge. Non pas qu’elle eût faim. Mais manger était encore la meilleure façon de passer le temps. Marceline, la main dans un bol de cacahuètes, l’avait bien compris. Ses mastications emplissaient la salle du restaurant. Seul lui répondait le frottement de sa pièce sur ses tickets à gratter.
− Encore perdu ! s’exclama-t-elle.
Une miette s’échappa de sa bouche et vint s’écraser devant Monsieur Georges. Ce dernier, le nez dans son journal, n’y prêta pas attention. Face à lui, la télévision jouait en sourdine. Paulette l’observa. Il lui rappelait feu son mari. Grand, mince, plutôt bien mis. Ses cheveux étaient encore fournis, ce qui pour un homme de son âge n’était pas un fait acquis. La calvitie de Monsieur Yvon en était la preuve. Mais en matière d’homme, le flacon ne faisait pas l’ivresse. Paulette s’en portait garante, elle qui avait passé la moitié de sa vie avec un Harpagon au cœur de pierre qui ne s’intéressait à personne d’autre qu’à lui-même.
Juliette sortit des toilettes. La tête baissée et les yeux rouges. Elle attrapa un torchon avant d’aller se servir un verre d’eau au robinet. Paulette eut un mauvais sourire. Elle croisa le regard inquiet de la cuisinière. Il s’en passait de drôles ici ! À voir ce qu’elle allait pouvoir faire de ça…
Elle fixa à nouveau la pendule. Seize heures trois. Bon Dieu ! Toutes ces heures à tuer !
Soudain, Hyppolyte fit son entrée. Il revenait du marché où il lui arrivait de mettre la main sur quelques marchandises échappées d’un camion.
− Ah ben tiens, te voilà toi ! gronda Monsieur Yvon sous ses sourcils broussailleux. Où sont passés mes torchons ?
Sur les conseils de Nour, Monsieur Yvon confiait parfois quelques menus travaux à Hyppolyte -- couper du bois pour l’hiver, désherber le jardin, ou s’occuper de la lessive — tâches dont Hyppolyte s’occupait avec une rigueur toute relative.
− Je vais le faire, M’sieur Yvon, je vais le faire ! se défendit Hyppolyte, effrayé par ce visage qui le grondait à moitié. Et puis, comme pour s’excuser, d’une petite voix : j’ai rapporté un cadeau à l’amie Nour.
Nour leva à son tour les sourcils — qu’elle avait bien moins broussailleux que Monsieur Yvon. Elle sourit.
− Un cadeau Hyppolyte ? Pour moi ?
Hyppolyte rougit avant de sortir de son sac à dos élimé un amas de dentelle noire comme on en voyait peu à l’auberge.
− Hyppolyte ! le réprimanda Monsieur Yvon de sa grosse voix, je te donne vingt euros pour emporter les torchons à la laverie, et tu reviens avec de la lingerie pour la cuisinière. Que crois-tu qu’on va essuyer avec cette chose pleine de trous ?
À la mention de la Chose, un frisson parcourut l’assemblée des trois habitués qui finissaient leur petit café, accoudés au bar.
− Non, mais Monsieur Yvon, c’est pas ce que vous croyez ! se défendit Hyppolyte.
Nour s’empara de la guêpière et entreprit de l’essayer par-dessus son tablier. Elle renonça presque aussitôt, ne sachant pas par quel bout prendre l’engin et pressentant qu’elle aurait tôt fait de ressembler à un saucisson de pays. Elle remercia Hyppolyte. Avec son sourire édenté et ses yeux pleins d’étoiles, c’était pas toujours facile de le réprimander. Marceline s’exclama :
− À moi elle me plaît bien, dis donc, cette guêpière ! C’est qu’ça me rappelle des souvenirs !
− Pff, faudrait-il encore qu’elle puisse y glisser un orteil, souffla Nour, mauvaise, avant de retourner dans sa cuisine pour en découdre avec la plonge. Allez tiens ! M’donnent le bourdon moi ces histoires…
Paulette, scruta le visage de la cuisinière. Une pensée fugace lui traversa l’esprit. La sensation d’un déjà vu. Elle se concentra, pour y revenir et s’y attarder un peu. En vain. Quelque chose dans ce qu’avait dit Hyppolyte la tourmentait et lui échappait à la fois, mais quoi ?
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9
Nour ouvrit les yeux.
Un rayon de lune caressa le pied de son édredon. Elle s’assit dans son lit et tendit l’oreille. Un bruit de casseroles renversées lui parvint de la cour.
Léon, allongé près d’elle, ne se donna pas la peine de bouger. Le réveil indiquait cinq heures. Qui pouvait donc faire autant de vacarme à une heure si matinale ? Dans sa cuisine qui plus est ?
Nour sentit son cœur s’accélérer.
Elle attrapa sa robe de chambre et descendit à pas feutrés dans l’escalier. Les marches craquèrent sous ses pieds. Elle retint son souffle. Une porte claqua sans qu’elle puisse dire d’où cela provenait. Léon, peu téméraire, l’observait depuis le palier de la chambre, ses yeux luisants dans la pénombre.
Nour se saisit d’un objet oblong et métallique que Monsieur Yvon avait fixé au mur du couloir en guise de décoration. Un ronflement puissant lui parvint de la chambre de Marceline.
Elle s’arrêta à l’approche du rez-de-chaussée. Dans le clair-obscur se dessinaient les tables, déjà dressées pour le déjeuner. − Monsieur Yvon ? souffla-t-elle.
Puis plus fort :
− Qui est là ?
Seul le silence boisé de la brasserie lui répondit. Alors que ses yeux s’habituaient à l’obscurité, elle fixa le grand miroir derrière le bar qui lui donnait une vue sur toute la salle. Les carreaux rouges et blancs des nappes s’y reflétaient à l’envi.
Elle traversa la salle de restaurant avant de se ruer sur l’interrupteur. Au même moment, Léon glissa entre ses jambes nues. Nour poussa un cri.
− Léon ! Tu me tueras un jour ! Si je te…
Elle s’arrêta, stupéfaite, et hurla :
− Monsieur Yvon ! Monsieur Yvon ! On a été cambriolés ! Venez vite ! Monsieur Yvon !
Monsieur Yvon manqua de tomber dans les escaliers, son marcel blanc retroussé au-dessus du ventre.
− Quoi ? Qu’y-a-t-il ? Que se passe-t-il ? Mais enfin Nour ! Que faites-vous avec ma corne de chasse à une heure pareille ?
Nour leva la tête vers Monsieur Yvon. Elle tendit le bras vers le frigo à desserts où quelques heures plus tôt trônait une demi-douzaine de mousses au chocolat. Une nappe avait été arrachée de l’une des tables. Deux ramequins brisés gisaient au sol tandis que les tartes au citron, à moitié dévorées, s’affalaient sur le carrelage en damier. Une chaise renversée complétait le tableau de cet étrange champ de bataille.
Un courant d’air leur parvint de la cuisine. La porte-fenêtre était grande ouverte. Quelques feuilles mortes s’engouffrèrent dans la petite salle. Nour frissonna dans sa chemise de nuit.
Monsieur Yvon se rua sur la caisse. Celle-ci était intacte, tout comme la porte d’entrée donnant sur la rue, ainsi que les fenêtres de la devanture. La moustache ébouriffée, le patron se contenta de secouer la tête. De toute évidence, le coupable était déjà parti.
− Allons, fermez la fenêtre Nour s’il vous plaît. C’est probablement un groupe d’enfants qui a joué à se faire peur. Je mettrai un verrou supplémentaire demain et m’assurerai de parler aux parents du village.
Nour leva un sourcil circonspect tout en ramassant les bris de ramequins.
− N’en parlons plus, insista Monsieur Yvon, visiblement pressé d’aller se recoucher. Il ne faudrait pas effrayer les locataires.
L’affaire nettoyée, ils remontèrent à leur étage respectif pour profiter de la dernière heure de sommeil que leur offrait le soleil. Nour se glissa dans son lit. Dehors, quelques oiseaux s’éveillaient.
Ce cambriolage la tourmentait. En quinze ans passés à l’auberge, cela n’était jamais arrivé. Qui cambriolait un restaurant à cinq heures du matin ? Ça ne faisait aucun sens ! Et pourquoi semblait-elle être la seule à s’en inquiéter ?
Elle tourna et retourna dans son lit, agacée à l’idée que Monsieur Yvon puisse terminer sa nuit sans souci.
Un étage plus bas, sous le parquet usé qui séparait sa chambre de celle du patron, l’heure n’était pas non plus au repos. Les yeux grands ouverts dans la pénombre déjà déclinante du petit matin, Monsieur Yvon fixait le plafond, incapable de trouver le sommeil.
Le cambriolage était une mise en garde du corbeau. Qu’est-ce ça pouvait être d’autre ? Aujourd’hui le chariot à desserts, demain la caisse, et après ? Jusqu’où était-il prêt à aller ? Monsieur Yvon déglutit, crispé.
Il repensa à la lettre qu’il avait reçue la veille. Une de plus à ajouter à la série de menaces dont il était l’objet depuis bientôt un mois. Le dernier message était on ne peut plus clair : Monsieur Yvon n’était pas la cible du maître chanteur.
La cible, c’était Nour.
Pourquoi, comment, Dieu seul savait. Et la cuisinière aussi probablement. L’auteur des lettres devait les avoir observés un moment avant de déduire que Monsieur Yvon ferait une victime idéale. C’était lui le propriétaire de l’auberge. Lui qui était derrière la caisse. Lui qui n’aurait pas fait de mal à une mouche, et encore moins si d’elle dépendait la survie du restaurant. Lui, enfin, qui se sentait responsable de tout et de tout le monde. Et surtout de Nour.
Monsieur Yvon se recroquevilla dans son lit. Il se sentait terriblement seul. Comment était-il supposé faire face à tout cela ? Les lettres, les menaces. Maintenant le cambriolage. Le premier en trente ans de service ! Et puis la Paulette avec ses absences ! Ça aussi, on s’en serait bien passé. Elle lui faisait presque de la peine. Abandonnée par sa famille, perdue dans son monde imaginaire qui prenait l’eau. Et son fils qui semblait s’en soucier comme de sa première chemise !
Non, il n’était pas supposé faire face à ça tout seul. L’image de Roland s’imposa à lui. Son saxo sur l’épaule. Toujours souriant. Rien n’était jamais grave pour lui. « T’inquiètes frérot ! » qu’il disait. « Ça va s’arranger ! »
Un coq cria au loin.
Si on pouvait lui tordre le cou à celui-là aussi. Tiens ! Il mettrait un coq au vin au menu du jour ! Monsieur Yvon soupira sous sa moustache poivre et sel et, le jour venant, se résolut à contrecœur à sortir de son lit.
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10
Paulette sortit prendre l’air.
Le soleil venait à peine de se lever. Une lumière dorée caressait le clocher du village. Il faisait frais. La maison dormait encore.
Assise sur un muret, la vieille dame observait une colonie de fourmis occupée à dépecer un scarabée. Le pauvre insecte gisait sur le dos, ses pattes excentriques tendues vers le ciel. Les guerrières se frottaient les mandibules. Se félicitaient-elles mutuellement pour cette trouvaille juteuse ? Du bout du pied, Paulette dégagea le cadavre du scarabée quelques mètres plus loin. Les fourmis s’affolèrent dans un balai désorganisé. Paulette avait passé la nuit à ruminer. Elle n’avait toujours rien reçu des Hauts-de-Gassan. Tout portait à croire que le facteur ne repasserait pas avant lundi — et encore, si on avait de la chance. Et la cuisinière qui lui avait interdit de se distraire un peu en faisant tourner le patron en bourrique ! Maudite garce !
Les heures n’en finissaient plus de s’étirer.
Une camionnette se gara devant l’auberge. Un jeune homme à casquette en sortit en sifflotant. Il la salua d’un signe de tête. Puis il ouvrit la porte arrière du fourgon et en sortit trois cagettes de primeurs. D’un geste habitué, il entra dans le restaurant et déposa le tout sur le comptoir avant de ressortir aussitôt. En chemin, il s’arrêta au niveau de la vieille dame.
Il devait avoir la vingtaine, pas plus. Il se baissa pour essuyer une trace de terre sur le bout de sa basket. Paulette s’étonna de la blancheur immaculée de cette dernière.
Il sortit un paquet écrasé de sa poche et alluma une cigarette.
− ‘Va faire chaud encore aujourd’hui !
Paulette ne quittait pas des yeux les baskets du jeune homme. L’image de Philippe, un mois avant l’examen du bac s’imposa à elle. Cheveux longs et pantalon troué, il avait décidé de tourner le dos aux études sous prétexte de vouloir vivre sa vie sans la pression de la société capitaliste. Philippe, l’avocat qui changeait de voiture tous les ans, Philippe, qui partait en safari au Kenya grâce au salaire rondelet que lui versaient des compagnies d’assurance : tout ça, c’était grâce à elle. Paulette, à court de menaces, avait fini par troquer l’obtention du diplôme avec mention contre la promesse d’un walkman flambant neuf.
Le chantage était une arme d’une efficacité redoutable.
− Vous êtes nouvelle ici, n’est-ce pas ? demanda le jeune homme. Je ne vous avais jamais vu avant. Moi c’est Paolo. Je livre la cuisine tous les matins. C’est mon père qu’est maraîcher. À la Ferté, vous voyez ?
Paulette le fixait. Le jeune homme renifla.
− Vous pourrez dire à Nour qu’il n’y avait plus de poivrons rouges. J’ai rajouté une caisse de tomates pour me faire pardonner. Devant le silence de la vieille dame, il finit à la hâte sa cigarette.
− Bon, bah, c’est pas le tout hein…
Il se débarrassa de son mégot d’une pichenette et rangea son briquet. Il s’apprêtait à remonter dans son camion quand Paulette tendit sa canne en travers du chemin.
− Vous la connaissez bien la cuisinière ?
Le jeune homme fronça les sourcils.
− Nour, la cuisinière. Elle vient d’où ? insista-t-elle. Devant l’air ahuri du garçon, la vieille dame s’impatienta. Elle attrapa son sac et en sortit un billet de 50 euros qu’elle brandit sous son nez.
− Il est à vous si vous me dites ce que vous savez sur elle.
− Mais vous êtes pas bien vous !
Paulette plongea à nouveau la main dans son sac et en sortit un second billet.
− Et tant que vous y êtes, dites-m’en plus sur le patron aussi.
Le jeune homme la regarda longuement. Puis il secoua la tête avant de disparaître dans son camion.
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11
Paulette méditait sur le courrier qu’elle avait reçu le matin même.
Une large enveloppe blanche marquée du logo fleuri des Hauts-de-Gassan. La directrice la félicitait de son choix et se réjouissait au nom de tout le personnel de l’accueillir bientôt dans la suite Azalée. À ce prix là, Paulette n’en doutait pas !
Elle ôta ses lunettes et hocha la tête. Ça faisait une sacrée somme quand même. Rien que pour le chèque d’acompte, il lui faudrait siphonner la quasi-totalité de ses économies.
En temps normal, elle les aurait appelés pour leur exprimer le fond de sa pensée. Autant d’argent, ils n’y pensaient pas ! Fallait-il que ce soit le Président de la République qui se chargeât lui-même du nettoyage de la piscine ? Ou que le gazon du golf soit entretenu avec une pince à épiler ?
Mais ce n’était évidemment pas elle qui allait se charger des factures. Comment aurait-elle pu ? Avec ce que lui avait laissé feu sa pince de mari ? Vous n’y pensez pas. C’est Corinne qui allait être contente ! Ne restait plus qu’à faire suffisamment culpabiliser Philippe pour qu’il se résolve à donner son numéro de carte bancaire. Cela viendrait à temps.
Paulette sortit son chéquier du petit tiroir et remplit le talon d’une écriture tremblante. Alors qu’elle s’apprêtait à signer, un bruit de caillou projeté contre la vitre la fit sursauter. Elle se leva péniblement de la chaise — l’humidité faisait souffrir ses articulations — et s’approcha pour ouvrir la fenêtre.
À l’abri des regards et de la pluie, Paolo lui faisait signe. Quelle idée de venir par ce temps ! Elle allait attraper la mort ! Elle songea à l’ignorer, mais sa curiosité l’emporta. Elle enferma ses cheveux sous un bonnet de pluie, enfila sa robe de chambre et descendit l’escalier.
La salle de restaurant était vide.
Dehors, une odeur de terre mouillée la saisit. Paolo la rejoignit en courant, sa veste par-dessus la tête.
− Sale temps, hein ! Bah ! C’est bon pour les cultures… Un ange passa.
− J’ai repensé à ce que vous m’avez dit l’autre matin…
− Je vous écoute.
− Vous savez, moi je l’aime bien Monsieur Yvon. Quand mon père est tombé malade, lui et Nour nous ont fait livrer des repas tous les jours…
−… mais on a tous besoin d’argent, compléta la vieille dame. Allez ! Épargnez-moi vos couplets larmoyants et venez-en au fait !
Quelques crapauds coassaient au loin. Paolo alluma une cigarette et joua avec un gravillon du bout de sa chaussure.
− Et bien tout ce que je peux vous dire c’est que Monsieur Yvon est très aimé ici. Il est né dans le village, comme son père et son grand-père avant lui. C’est l’arrière-grand-père qui avait ouvert l’auberge. C’était pour les voyageurs, avant…
Paulette le coupa :
− Est-ce qu’il a été marié ?
− Oui. Avec Véronique. Elle est de Montmalin, j’sais pas si vous voyez.
La vieille dame lui fit signe d’abréger.
− Ils ont eu un fils, Adam. On était dans la même classe au collège. Véronique détestait la vie ici. C’est qu’ça peut pas plaire à tout le monde hein…
Il lui jeta un regard par en dessous avant de poursuivre :
Paulette s’impatienta.
− C’est tout ce que vous avez ?
− Bah c’est qu’il se passe pas grand-chose ici… Ah si, je sais ! Monsieur Yvon a perdu son frère dans un accident de voiture quand ils étaient encore jeunes. Vous en avez peut-être entendu parler, ça a fait les gros titres dans le journal…
Il espérait raviver l’intérêt de la vieille dame. Sans succès. Paulette bâilla. Comment pouvait-il imaginer que quiconque en dehors du village s’intéresse à ces faits divers ?
− C’est une histoire triste, car Monsieur Yvon et son frère — Roland qu’il s’appelait — étaient jumeaux. De vrais jumeaux impossibles à différencier. Ils étaient musiciens tous les deux. Ce soir-là, c’était Monsieur Yvon qui devait faire un concert, mais c’est son frère qui y est allé…
Paulette songea au visage à moitié immobile de Monsieur Yvon. Elle se demanda de quand datait ce handicap.
− Et la cuisinière ?
− Nour ?
− De qui d’autre voulez-vous que je parle !
− Et bien elle… Je ne sais pas.
Devant le visage menaçant de Paulette, il recula :
− J’ai demandé partout je vous jure, personne ne sait rien sur elle. Ni même son nom de famille ! Le facteur dit qu’elle ne reçoit jamais de courrier. Même sur internet il n’y a rien ! J’ai tout essayé je vous dis ! Il débitait son texte au rythme d’une mitraillette.
− Et les autres ?
− Comment ça les autres ?
− Et bien les autres habitants ! Marceline, Monsieur Georges, Hyppolyte…
− Mais vous ne m’aviez pas demandé !
Paulette le chassa.
− Mais Madame Paulette, c’est que…
Elle lui jeta un regard noir et disparut dans la maison.
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12
La maisonnée dormait à poings fermés quand Léon poussa un miaulement terrifiant.
Nour sursauta. Les sens en éveil, elle s’assura qu’elle n’avait pas rêvé. Elle ne dormait que d’un œil depuis le cambriolage. Terrifiée à l’idée que quelqu’un s’introduise dans sa chambre en pleine nuit pour lui trancher la gorge.
Un bruit sourd lui parvint de la cour. Elle frissonna et sortit en toute hâte de son lit. S’agenouillant sur le parquet qu’elle savait fin elle souffla en direction de la chambre de Monsieur Yvon qui dormait quelques mètres plus bas :
− Monsieur Yvon ! Monsieur Yvon ! Réveillez-vous, ils sont revenus ! Monsieur Yvon !
Elle plaqua son oreille au sol, mais seul le silence lui répondit.
Armée de la corne de chasse, elle descendit les escaliers avant de s’immobiliser à quelques marches du rez-de-chaussée.
Debout devant le frigo à desserts et en petite tenue, Monsieur Yvon fixait la rangée de crèmes au chocolat, comme hébété.
− Monsieur Yvon ?
Ce dernier ne réagit pas, se contentant de saisir une cuillère à soupe dans le casier à couverts.
Elle s’approcha sans un bruit.
Monsieur Yvon croqua dans une tarte au citron, les yeux dans le vague. Des miettes s’écrasèrent à ses pieds. Sa bouche était couverte de crème pâtissière.
− Monsieur Yvon !
Nour resta bouche bée.
Le patron mangeait vite et salement. On aurait dit un ours en train de fouiller une ruche pour y chercher son miel. La tarte au citron engloutie, il saisit maladroitement une crème au chocolat. Le cœur de Nour se remit à battre plus lentement. C’était donc ça. Un somnambule gourmand…
Elle pouffa à l’idée que quelqu’un puisse les surprendre, elle en chemise de nuit, une corne de chasse à la main, et Monsieur Yvon en slip, la tête dans le frigo à desserts.
Elle se rappela avoir lu quelque part qu’il ne fallait pas réveiller les marcheurs de nuit. Mais les desserts disparaissaient à vitesse grand V. Elle se glissa de l’autre côté du frigo et entreprit de sauver les crèmes brûlées qu’elle avait préparées pour le lendemain. Deux heures de travail que Monsieur Yvon engloutissait sans scrupule.
− Monsieur Yvon, ces desserts sont pour les clients, lui souffla-t-elle. Le quinquagénaire ne réagit pas.
− Monsieur Yvon ! Retournez vous coucher où nous n’aurons plus rien à servir demain !
Le patron moustachu ne sembla pas l’entendre. Pourtant, quelques minutes plus tard, il lécha sa petite cuillère, gratta sa joue invalide et s’en retourna dans sa chambre de son pas d’ours.
Nour se laissa tomber sur une chaise. D’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle n’avait pas jamais été témoin d’une telle activité nocturne. Il était temps qu’elle et Monsieur Yvon aient une sérieuse discussion. Quelque chose ne tournait pas rond.
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13
Paulette glissa l’enveloppe dans son sac à main.
Elle enfila une paire de chaussures confortables et se dépêcha de sortir, son chapeau sur la tête.
Il fallait qu’elle prenne l’air ! Elle n’en pouvait plus d’être enfermée ici, avec pour seule compagnie une Marceline qui commentait du matin au soir la rubrique des chats écrasés, quand elle ne s’escrimait pas sur ses tickets à gratter. Et cette chaleur ! Pas un brin d’air dans le restaurant, tout juste un ventilateur posé dans un coin qui brassait de l’air chaud.
Il était encore tôt. Elle partit d’un bon pas en direction du village voisin, celui qui se targuait d’avoir un salon de coiffure et un petit bureau de poste.
Léon l’observait du haut d’un muret. Il secoua la queue et miaula. Paulette tenta de le chasser d’un coup d’éventail. Léon ne bougea pas, hors d’atteinte de la vieille dame. Paulette détestait ce greffier. Sans cesse à fureter partout. Elle retrouvait même des poils de chat sur son oreiller ! On aurait dit qu’il s’empressait de rapporter à la cuisinière ses moindres faits et gestes. Elle maudit le chat jusqu’à ce qu’il disparaisse de sa vue. Sale bête ! Elle remonta son sac à main sur son épaule. Le chèque d’engagement pour les Hauts-de-Gassan partirait ce jour. Sur le contrat, elle avait imité la signature de Philippe en s’assurant que les prochaines factures soient envoyées à son domicile.
Une vache meugla sur son passage ; elle chassa une mouche d’un coup de queue habitué. Le bitume réverbérait déjà les rayons du soleil. Paulette s’épongea le front. Un klaxon se fit entendre derrière elle. Quelques secondes plus tard, une camionnette blanche s’arrêta à son niveau. PETITJEAN Père et Fils s’affichait en grosses lettres sur le flanc du véhicule. Autour, une farandole de fruits et légumes multicolores était partiellement recouverte de poussière.
− Je vous dépose ? lui lança Paolo par la portière. Pour une fois qu’il savait se rendre utile celui-là, c’était pas de refus ! Paulette escalada le marchepied et se glissa derrière le pare-brise. Elle poussa un soupir sonore. Paolo, rasé de près dans son jogging blanc immaculé, lui sourit avant d’enclencher la première.
− Va faire chaud aujourd’hui hein !
Elle s’éventa.
− À qui le dites-vous !
− Vous allez où ?
− À la Poste.
Paolo démarra en sifflotant.
Dans la radio, un journaliste égrenait les nouvelles du monde. Un tsunami dans une île du Pacifique, un accident de la route dans le Larzac, un scandale politique dans les urnes. Et enfin, le sport, seule touche de légèreté dans ce monde en voie d’extinction. Paolo protesta : − Ils passent leur temps à nous donner de mauvaises nouvelles. Et la mort d’untel par-ci, et la fin des haricots par-là. Alors que franchement, quand on en cherche des bonnes nouvelles, il y en a ! C’est vrai c’que j’dis non ?
Paolo, qui commençait à connaître la Paulette, n’attendit pas de réponse. Il tourna le bouton et changea de fréquence. Un classique de Jean-Jacques Goldman se fit entendre. À la surprise de la vieille dame, Paolo chantonna.
La camionnette ralentit à l’approche d’un dos-d’âne. Ils entrèrent dans un petit bourg fleuri. Paolo salua d’un coup de klaxon une demi-douzaine de personnes avant de s’arrêter devant une allée arborée. − Et voilà, vous y êtes.
Paulette chercha comment ouvrir la porte.
Paolo lâcha :
− Au fait j’voulais vous dire…
− Quoi ? aboya-t-elle, plus brusquement qu’elle ne l’aurait voulu.
Paolo la fixa avant de détourner ses yeux vers la route.
− Non, laissez tomber... Au revoir Madame Paulette.
Elle s’attarda un instant sur le fauteuil troué. Puis, sentant la chaleur qui s’insinuait dans l’habitacle, elle attrapa sa canne et disparut à l’ombre d’un marronnier.
Le bureau de poste n’était pas encore ouvert. Elle pesta contre la paresse provinciale avant d’apercevoir un troquet et sa terrasse aux parasols rouges et blancs.
La salle était fraîche. Au plafond pendait un ruban adhésif recouvert de mouches noires et grasses. Leurs ailes s’agitaient doucement sous l’effet des pales qui tournaient au plafond. Elle se glissa derrière une petite table et commanda un thé glacé. « Avec un croissant ! » ajouta-t-elle à l’intention de la patronne derrière le comptoir. Celle-ci tendit un paquet de cigarettes à un jeune homme en salopette. Il avait la peau brunie par le soleil et une casquette décolorée vissée sur le crâne.
− Et deux tickets de Loto, ajouta ce dernier.
Le bar-tabac semblait débiter autant de tickets à gratter que de cigarettes. Paulette songea que cela avait sûrement à voir avec la morosité ambiante de ce coin oublié de la France. Elle prit une gorgée de son thé, savourant la fraîcheur qui prenait d’assaut son palais. Peu importait que la table fût poisseuse et la chaise bancale : les glaçons qui s’entrechoquaient dans son verre excusaient tout. Elle croqua dans un croissant un peu sec. Au même moment, la patronne s’exclama à l’attention de l’homme qui lui avait tendu son ticket :
− Tiercé et quarté dans l’ordre ! 585 € ! Pour 45 € de mise, tiens !
Un habitué au visage rougeaud applaudit :
− Bravo Monsieur ! Vous allez nous siphonner le PMU à ce rythme-là !
− Vous m’en remettez un petit ! ordonna son voisin au serveur, le pantalon au ras des fesses. C’est le ‘sieur Georges qui paye sa tournée !
Paulette leva un sourcil. Près du comptoir, Monsieur Georges trinquait malgré lui avec les deux piliers du bar. Il serrait dans sa main son reçu, mal à l’aise.
− Alors, dites-nous Joe ! On peut vous appeler Joe hein ? demanda l’un d’eux à Monsieur Georges. Comment qu’vous faites pour gagner autant ? Faut qu’on mise quoi nous autres aujourd’hui ? − Et bien… hésita le vieil homme.
− Allez, soyez pas pansu quoi ! Faites donc voir vot’ baveux là !
Il s’appropria le dernier numéro de Tiercé Magazine que Monsieur Georges tenait sous son bras.
− Tenez, c’ui là par exemple, Prince du Verger, c’est un beau nom ça ! Numéro 4. Y va gagner c’ui là Joe ?
− Si j’étais vous, je ne parierais pas sur lui… dit Monsieur Georges.
− Lequel alors ? Vas-y, on t’écoute !
− Et bien… Cagnes-sur-Mer c’est un parcours en seize cents mètres, piste en sable fibreuse... Je vous recommanderais plutôt Aticus qui était 3e d’un quinté+ du Prix de Cagnes sur gazon. C’est une course de référence qui plaide bien en sa faveur et…
− Tu comprends c’qui dit toi ? demanda le rougeaud à son voisin.
L’autre, le nez dans son verre de porto, secoua la tête.
Monsieur Georges saisit une petite feuille quadrillée et cocha quelques numéros avant de la tendre à ses interlocuteurs. − Voilà. C’est 2 € le Quinté. Si j’étais vous, c’est ce que je jouerais.
Les deux hommes fixèrent le papier en hochant la tête. Monsieur Georges en profita pour s’éclipser en prenant soin de récupérer son journal.
Il s’attabla et commanda un café. Lorsque la serveuse disparut, Paulette apparut dans son champ de vision. Monsieur Georges blêmit. Elle lui décocha son plus beau sourire.
− Vous aimez les chevaux on dirait ! s’exclama la vieille dame.
− Oh bonjour Madame Paulette ! lança Monsieur Georges avant de disparaître derrière son journal.
− J’ai bien connu un cheval moi aussi dans ma jeunesse… Il s’appelait Bourdon. Enfin, c’était plutôt un poney. Est-ce que vous misez sur des poneys aussi ?
Sans attendre de réponse, elle attrapa son chapeau et se glissa sur la chaise en face de lui.
− Toutes ces mouches, ça fait un vacarme insupportable ! On ne s’entend plus parler.
Monsieur Georges regarda autour de lui avant de se rappeler l’état mental de la vieille dame. Il se détendit. Paulette leva son verre, l’invitant à trinquer avec sa tasse de café.
− À la victoire et aux fers à cheval ! Car tout est dans le sabot, non ? s’exclama-t-elle.
Monsieur Georges trinqua de mauvaise grâce, soucieux de ne pas voir son café s’étaler sur le set en papier sous l’engouement de la vieille dame. − Vous ne mangez pas votre spéculoos ? demanda Paulette.
Elle s’empressa de croquer dans le biscuit. Elle comprenait maintenant l’importance que Monsieur Georges accordait à son journal. Et l’œil qu’il avait rivé en permanence sur le téléviseur de Monsieur Yvon : Monsieur Georges avait le goût du jeu.
− Moi j’aimais bien le trot, reprit-elle. Une, deux ! Une, deux ! Je me rappelle qu’il fallait caler le lever de fesses sur la patte du poney… Ça vous dit quelque chose ?
Monsieur Georges secoua la tête. Il semblait plus absorbé par ses feuillets que par la conversation de la vieille dame.
− Vous gagnez beaucoup d’argent avec vos paris ? demanda-t-elle subitement.
Monsieur Georges abaissa son journal et rougit. Elle avait tapé juste.
− Non, pas vraiment, enfin ça dépend ce que vous appelez beaucoup…
Il changea de sujet :
− Vous êtes venue à pied ?
Elle se rappela soudain la lettre qu’elle devait faire partir avant midi aux Hauts-de-Gassan. Puis elle sourit en pensant au montant du chèque.
− J’étais ravie de vous rencontrer ici ! lança-t-elle en se levant. Bonne journée à vous Monsieur Georges ! Oh, et bonne chance avec vos poneys !
Elle lui fit un clin d’œil et disparut dans un sillage de rose et de fleur d’oranger.
Monsieur Georges poussa un soupir et se raisonna. Avec toutes les salades que cette Paulette racontait, il n’y avait pas grand-chose à craindre. De l’eau coulerait sous les ponts avant que Monsieur Yvon et les autres aient vent de ce qu’il faisait de l’argent qu’ils lui prêtaient. Puis il saisit son journal et se plongea dans les statistiques des dernières courses hippiques.
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14
Une farandole de bulles s’échappa de sa bouche.
Seule au milieu du grand bassin, Juliette hurla. Elle hurla toute son angoisse, sa peur, sa solitude. Elle hurla jusqu’à ne plus avoir de souffle. Puis elle remonta à la surface, avala une grande bouffée d’oxygène et replongea pour crier à nouveau. Sous l’eau, elle ne reconnaissait pas sa voix ; elle lui parvenait de très loin, dans un cri étouffé et sourd.
Elle nagea quelques longueurs sans reprendre son souffle, s’éternisant sous l’eau jusqu’à en avoir la tête qui tourne. Elle s’adossa en apnée à l’une des parois de la piscine. Les yeux grands ouverts, elle observait ses jambes aux contours fluctuants. Des cannes de serin sans charme rendues presque translucides. Ses yeux s’attardèrent sur son ventre, encore plat. Pour combien de temps encore ? Au fond de la piscine, le carrelage aux nuances de bleus contrastait avec la blancheur de sa peau. Son pouls s’accéléra. Son corps réclamait de l’oxygène.
Elle songea qu’il suffirait de rester là quelques minutes encore. S’allonger au fond de l’eau et s’y abandonner. S’oublier dans le liquide. Attendre que sa vue se brouille. Une armée de petits points noirs qui coloniserait bientôt l’espace autour de ses pupilles. Jusqu’à ce que l’eau emporte tout. Juliette, ses vingt-cinq printemps, ses soucis. Et le reste.
Sa tête se mit à tourner. Ses oreilles bourdonnèrent.
Elle rejoindrait Mamino. Qui se souciait qu’elle disparaisse ? Elle s’en voulait un peu pour le désordre que cela causerait à l’auberge. Mais ils la remplaceraient, et la vie reprendrait son cours.
Les secondes s’égrenaient doucement. Dans le silence bourdonnant de ce monde sous-marin. Son corps lui hurlait de remonter, de trouver de l’air, quel qu’en soit le moyen. Son cœur pulsait dans sa poitrine comme un général battant le rappel des troupes. Elle résista. Elle pinça ses lèvres un peu plus fort. Elle se sentit partir.
Tout à coup, un coup de sifflet résonna. Juliette se réveilla. Elle poussa sur ses pieds et bondit hors de l’eau. L’air infiltra ses poumons alors qu’elle ouvrait la bouche pour se gorger d’oxygène. Elle poussa un râle en inspirant profondément. Une survivante. Elle partit dans une quinte de toux. Ses yeux la brûlèrent.
Soudain, une voix familière résonna à quelques mètres à peine : − Non, mais dites donc ! Dites-le si je vous gêne ! Et éclaboussez-moi en plus !
Paulette, qui enchaînait depuis un moment les longueurs avec élégance, venait de se faire doubler par un nageur. Elle glissait doucement, de brasse en brasse, ses traits fins embrassant l’eau qui se ridait à peine sur son passage. Jusqu’à ce qu’un homme la dépasse à grand renfort d’éclaboussures. Devant l’absence de réaction du malotru, déjà bien loin, Madame Paulette interpella le maître nageur.
− Jeune homme ! Ne me dites pas que vous êtes payé à ne rien faire ! Je pourrais me noyer depuis dix minutes que vous n’y verriez que du feu ! Cet homme ne cesse de me harceler pour que je nage plus vite ! Et la liberté de chacun, où commence-t-elle ?
Le maître nageur, intimidé par cette vieille dame qui faisait pourtant à peine un tiers de sa taille, ne sut que répondre. Paulette s’enroula dans un drap de bain et quitta le bassin, non sans avoir accablé le pauvre nageur.
De l’autre côté de la piscine, Marceline et Nour sautaient en rond dans le petit bain.
Monsieur Georges, de l’eau à mi torse les guidait dans un cours d’aquagym. Depuis quelques semaines, le vieil homme aux yeux d’azur avait été désigné par la maisonnée comme leur nouveau professeur de sport. De la piscine au tennis en passant par le jogging, il tâchait d’encourager les troupes à faire de l’exercice. L’idée était venue de Marceline, soucieuse de passer plus de temps avec l’octogénaire plutôt bien conservé qui, signe encourageant, ne portait pas d’alliance à la main gauche.
− Maintenant on lève les bras et on saute… 10… 9… 8… 7…
Marceline, sous son bonnet à fleurs, y mettait beaucoup de bonne volonté. Elle s’agitait dans l’eau, pouffant et soufflant, imitant tant bien que mal les mouvements gracieux de Monsieur Georges. Nour, qui partageait avec Léon un amour modéré pour l’eau, se cramponnait au bord. De l’autre côté du bassin, Hyppolyte faisait la bombe, heureux comme un enfant qui découvre la mer.
Nour, lasse de jouer les sirènes, chercha Juliette du regard. Celle-ci, immobile, observait la pataugeoire. Elle s’essuya le visage. Il lui semblait que la jeune fille l’évitait depuis quelques jours, disparaissant juste après le service et filant dans sa chambre sitôt la partie de Cluedo terminée. À quand remontait leur dernière discussion ?
Marceline, les joues rouges, interpella la cuisinière :
− Alors Nour ! On n’est pas venu pour barboter ! Du nerf quoi ! Monsieur Georges les guida dans une nouvelle série d’exercices. Au bout de quelques minutes qui lui semblèrent une éternité, Nour s’écarta, fatiguée de se faire éclabousser par Marceline.
− Continuez sans moi ! J’ai plus de force !
Marceline sourit à Monsieur Georges et redoubla d’efforts, s’assurant à chaque nouveau mouvement d’avoir toute l’attention de son professeur. Nour fit un grand signe à Hyppolyte de l’autre côté du bassin. Il lui répondit avec enthousiasme avant de disparaître dans l’un des toboggans. Elle sourit.
Nour retrouva bientôt Juliette au hammam. Les yeux dans le vague, elle fixait le sol.
À nouveau en terrain familier, la cuisinière avait pris soin d’apporter un gant de crin et un sachet de savon noir. Dans la touffeur de la petite salle en bois, elle fit signe à Juliette, lui proposant de lui frotter le dos. Juliette, enroulée dans sa serviette, accepta sans conviction.
− Tu as vu comment la Paulette a envoyé promener le maître nageur ? lança Nour en riant.
Juliette resta silencieuse. Nour lui jeta un coup d’œil inquiet.
− Je te mets un peu d’argile ?
− Non, ça ira, merci Nour.
Juliette se recroquevilla dans un coin du hammam. Son visage disparaissait dans la moiteur de la pièce. On n’entendait que les gouttes qui tombaient du plafond.
− Alors ma chérie, comment vas-tu ?
La cuisinière l’observait de ses grands yeux doux, aux cils tellement longs qu’ils en frôlaient ses sourcils. Elle était de ces femmes aux bras généreux qui donnent envie de s’y blottir et de ne plus jamais en sortir. − Ça va.
Nour s’approcha d’elle. La pierre chaude diffusait une chaleur bienvenue dans tout son corps.
− Tu es sûre que tout va bien ?
Soudain, sans avoir même le temps de la retenir, une larme roula sur la joue de Juliette. Puis une seconde. Le menton de la jeune fille se mit à trembler. Nour la prit dans ses bras.
− Oh non ! Ma Juliette, que se passe-t-il ?
− …
− Parle-moi, je t’en prie ! Tu sais que je n’aime pas te voir dans cet état-là.
À présent, Juliette pleurait en silence. Il lui semblait que Nour, tout en douceur, avait crevé une bulle de chagrin qui vivait là, juste sous ses côtes. Les larmes n’en finissaient plus de couler.
− Là… Là… Ça va aller…
Nour l’attira contre elle et la berça doucement.
− Je… commença Juliette avant de se remettre à sangloter.
Puis elle prit une grande respiration :
− Je vais avoir un bébé.
Un bébé ? Nour crut qu’elle allait tomber à la renverse.
− Hein ? Mais… Mais… enfin… comment ?
Elle s’attendait à tout sauf à ça. Les questions se bousculaient dans sa tête. Juliette était-elle prête ? Fallait-il s’en réjouir ? Qui allait s’en occuper ?
− Je ne sais pas Nour. Je n’en sais rien. Je pense que ça date du mariage de ma cousine quand… enfin… bref, pendant les ponts de mai…
Nour se souvenait que Juliette n’avait pas l’air très en forme au retour de ce weekend.
− Mais ça fait donc déjà… presque trois mois ?
− Oui, c’est ça…
Elles laissèrent passer un silence. Elle observa la silhouette de la jeune fille qui ne trahissait rien encore. À l’idée qu’un petit cœur battait déjà à l’intérieur, celui de Nour se serra.
− Comment te sens-tu ?
− Je ne sais pas trop… Pas très bien je crois...
Une larme roula à nouveau sur sa joue.
− Et le père… ?
Elle sentit Juliette se raidir.
− Pourras-tu le prévenir ? Lui en as-tu parlé ?
Juliette chassa le sujet d’un geste de la main. Nour serra le pendentif qu’elle avait autour du cou. Elle comprit qu’elle n’en saurait pas plus. Et que c’était sûrement mieux comme ça. Après tout, les hommes décevants, elle en avait eu son lot elle aussi. Elle ne put pourtant réprimer son inquiétude à l’idée de la voir, si jeune encore, entamer sa vie de mère sans un homme à ses côtés. Elle prit ses mains dans les siennes et lui embrassa le front.
− Et bien c’est Léon qui va être content ! dit-elle. Il est temps que quelqu’un le chahute un peu celui-là, en lui tirant la queue et les oreilles, c’est moi qui te le dis !
− Nour, je veux que personne ne le sache. Surtout pas Monsieur Yvon.
Ses yeux étaient pleins de larmes, son visage pris dans un masque de détresse.
− J’ai besoin de ce travail, tu comprends ?
− Mais…
− Il me reste encore quelques jours pour décider si… si je le garde.
Nour sentit son cœur se remplir de tristesse à son tour. Un chagrin venu du plus profond d’elle-même la submergea. Un chagrin ancien, mais toujours vivace, enterré avec courage et déni, mais qui ressortait aujourd’hui avec une force inattendue. Prise de court, elle serra Juliette contre elle et dissimula ses larmes dans ses cheveux. Elle se mit à chantonner dans sa langue natale :
Ni-ini ya mo-omo
Hata'iteb achè-èna
Ni-ini ya mo-omo…
Elles restèrent enlacées un long moment jusqu’à ce que la chaleur du hammam les submerge, les obligeant, le cœur lourd, à rejoindre les vestiaires.
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15
− Monsieur Georges ? J’apporte votre linge !
Juliette toqua une nouvelle fois à la porte. Pressée de se débarrasser de son panier encombrant, elle tourna le bouton et ouvrit la porte d’un coup de fesse énergique.
C’était bien la première fois que Juliette entrait seule dans la chambre du vieil homme. Tant pis ! Il fallait encore qu’elle passe voir Madame Paulette pour lui donner sa bouillotte. Monsieur Yvon avait beau répéter que cela ne faisait pas partie du bail que de satisfaire aux caprices de chaque habitant, Juliette ne savait pas dire non. Et encore moins à Madame Paulette.
− Monsieur Georges ?
Juliette parcourut du regard la petite chambre. Tout était impeccable. Presque trop, pensa Juliette. Même le gilet en laine abandonné sur le dossier de la chaise semblait avoir été déposé là dans un souci d’harmonie.
Juliette vida le panier à linge et déposa sur la commode quelques paires de chaussettes. L’une d’elles vint rouler à ses pieds. Juliette se baissa pour la ramasser. Sous le bureau, une boite attira son regard. Elle était calée près du mur, de sorte qu’il était impossible de l’apercevoir à moins de se rapprocher du sol. C’était une boite à chapeaux assez large et jaunie par le temps. Que pouvait-il y avoir à l’intérieur ? Pourquoi Monsieur Georges laisserait-il trainer un chapeau là, comme ça, juste en dessous du bureau où il traitait sa correspondance ?
Elle parcourut à nouveau la chambre du regard. En dehors du lit tiré à quatre épingles, de la minuscule commode et de la petite penderie qui n’aurait certainement pas pu contenir une boite aussi large, rien ne semblait très adapté pour dissimuler un trésor. Si tant est que cette boite en contienne. Après tout, il s’agissait peut-être juste d’une boite où Monsieur Georges entreposait des cassettes VHS ou des chaussettes célibataires.
Elle se glissa sous le bureau et s’empara de la boite.
Soudain, le visage réprobateur de Mamino s’imposa à elle. Ne lui avait-elle pas appris à ne pas mettre son nez dans les affaires des autres ? À toujours garder une distance avec les gens ?
Par « les gens », Mamino entendait aussi et surtout les femmes du quartier qui se retrouvaient pour boire le café l’après-midi. À Juliette qui demandait quand elles retourneraient chez Madame Sabatier qui aimait à gâter la petite fille avec des madeleines fraîches, Mamino répondait :
− Tu sais Juliette, à se voir trop souvent, on n’a plus rien à se dire et on en vient irrémédiablement à parler des absents. À faire des commérages. Et il ne faut jamais apporter de l’eau au moulin des cancans. Que ta parole soit d’or ma petite fille !
Juliette et Mamino passaient donc la plupart de leur temps seules dans le petit appartement. Ensemble, elles regardaient des documentaires animaliers, jouaient à la crapette et préparaient des gâteaux. Mamino l’avait recueillie enfant, le jour où sa mère avait déclaré forfait à la moitié de sa vie.
Juliette épousseta la boite et s’apprêta à la reposer dans le coin, là où elle l’avait trouvée, quand la porte s’ouvrit brusquement. − Et bien jeune fille ! Je vous y prends à fouiller dans la chambre de Monsieur Georges !
Juliette, épouvantée, se leva si rapidement qu’elle manqua de tomber à la renverse. Devant elle se dressait Paulette.
− Ce n’est pas ce que vous croyez Madame Paulette ! Je… je suis juste venue déposer le linge de…
La vieille dame en robe de chambre la dominait de toute sa superbe. Ses cheveux blancs et ses joues creusées lui donnaient l’air d’un professeur de ballet. De celles qui vous appuient sur les épaules pour assouplir vos ligaments sans se préoccuper de la douleur.
Elle tapa de sa canne sur le plancher.
− Ta ta ta ! Dépêchez-vous d’aller me chercher ma bouillotte ! Voilà bientôt une heure que je vous attends ! Vous voulez donc que j’attrape la mort ? Allez ! Plus vite que ça ! Monsieur Yvon sera ravi de savoir à quoi vous employez votre temps !
Juliette ouvrit de grands yeux effrayés avant de disparaître en courant dans le couloir. La vieille dame continua de sermonner la jeune fille jusqu’à ce que celle-ci soit suffisamment loin pour ne plus pouvoir l’entendre.
Elle avisa la boite que Juliette avait abandonnée sous le bureau. Décidément, Monsieur Georges savait se rendre intéressant ! Du bout de sa canne, la Paulette attira à elle la boite mystérieuse. Elle laissa échapper un gémissement étouffé quand elle se baissa pour la ramasser avant de s’asseoir sur le lit, la boite à chapeaux sur les genoux.
Ses doigts déformés par l’âge caressèrent le couvercle poussiéreux. Sur l’avant, en lettres d’imprimerie partiellement effacées on pouvait lire :
AU BON MARCHE
PARIS
MAISON ARISTIDE BOUCICAUT
Une myriade d’images et de souvenirs afflua dans l’esprit de la vieille dame. Le Bon Marché !
Elle se rappelait sa première visite dans le grand magasin. Elle devait avoir dans les quatre ou cinq ans, sa tête n’atteignait pas les comptoirs. Sa mère, inquiète de la perdre dans les dédales de soies, de chapeaux et de tissus, la tenait fermement par le poignet. Paulette avait découvert avec ravissement cet empire dédié à la femme moderne.
Son père ne les autorisait à y aller que très rarement — la place d’une femme était à la maison. Ce qui n’avait fait que nourrir la fascination de Paulette pour le grand magasin. Les enfants y étaient choyés : distribution de ballons rouges qu’on accrochait au poignet, promenades à dos d’âne, et puis surtout les chromos, ces images qu’on offrait aux « enfants sages » et qui représentaient des bambins en culottes de dentelle ou de velours, cueillant des roses ou déballant des jouets. Paulette avait gardé les siennes très longtemps avant qu’un déménagement ne les emporte dans le néant.
Ce jour-là, sa mère était venue faire l’acquisition d’un manchon — Paulette pouvait encore sentir la fourrure sous ses doigts enfantins. Elle se rappela aussi l’arrestation musclée de cette femme qui avait volé une pacotille — était-ce une paire de bas ? L’avènement du grand magasin avait favorisé l’émergence d’une nouvelle catégorie de cleptomanes.