Le capitaine Richard
Chapitre VI
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Le général fit un mouvement de tête qui indiquait que le jeune homme ne se trompait pas.
Puis il reprit :
– Vous avez parlé des graves pensées où je devais être plongé ; vous savez donc dans quel but je vais à Vienne ?
– Votre Excellence ne va-t-elle pas à Vienne pour traiter directement de la paix avec l’empereur des Français ?
– Pardon, mon cher monsieur, dit le comte de Bubna en riant ; vous avez pu apprécier ma discrétion lorsqu’il s’est agi de l’incognito que
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vous désirez conserver ; mais vous conviendrez que nous ne sommes plus sur un pied d’égalité du moment où je ne sais ni qui vous êtes, ni ce que vous allez faire à Vienne, tandis que vous savez, non seulement qui je suis, mais encore quelle est ma mission.
– Quant à être sur un pied d’égalité avec vous, monsieur le comte, Votre Excellence n’a besoin que de voir mon costume et que de se souvenir de la grâce que je viens de lui demander, pour croire à ma profonde humilité vis-à-vis d’elle.
– Mais cependant, insista le comte de Bubna, vous me connaissez ? vous savez ce que je vais faire à Vienne ?
– Je connais Votre Excellence parce que je l’ai vue au milieu du feu, où j’étais comme amateur : à Abensberg d’abord, à Ratisbonne ensuite ; je sais ce que Votre Excellence va faire à Vienne parce que je quitte Altenbourg où se tiennent les conférences entre les plénipotentiaires autrichiens et français, et que ce bruit s’est répandu que, las de voir que rien n’avançait aux mains de MM. de Metternich et de Nugent, l’empereur François II
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vous avait fait venir au château de Dotis, qu’il habite depuis la bataille de Wagram, pour vous remettre ses pleins pouvoirs.
– Je dois convenir que vous êtes parfaitement instruit, seigneur étudiant, et de mes qualités et de ma mission ; mais permettez qu’à mon tour j’en appelle à ma perspicacité, à défaut de votre confiance. D’abord, je devine à votre accent que vous êtes Bavarois.
– Oui, monsieur le comte, je suis d’Eckmühl.
– Nous sommes donc ennemis ?
– Ennemis ? fit le jeune homme en regardant le comte de Bubna. Comment l’entend Votre Excellence ?
– Ennemis, parbleu ! puisque nous venons de nous battre les uns contre les autres, Bavarois et Autrichiens.
– Quand je vous ai vu à Abensberg et à Ratisbonne, monsieur le comte, dit l’étudiant, je ne me battais point contre vous, et si jamais nous sommes ennemis, ce ne sera pas tant que vous ferez la guerre ; ce sera bien plutôt quand vous
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aurez fait la paix.
Le comte regarda le jeune homme avec toute la fixité et toute la profondeur dont son regard était capable.
– Seigneur étudiant, lui dit-il au bout d’un instant, vous le savez, tout n’est qu’heur et malheur dans ce monde ; le hasard a fait que vous m’avez rencontré ; le hasard a fait que mon domestique avait un cheval en main ; le hasard a fait qu’étant fatigué, vous m’avez demandé à monter à cheval ; enfin le hasard a fait que ce qu’un autre vous eût refusé comme à un inconnu, je vous l’ai accordé, moi, comme à un ami.
L’étudiant s’inclina.
– Vous paraissiez triste, malheureux ; votre tristesse est-elle de celles qu’on peut consoler ? votre malheur est-il de ceux qu’on peut adoucir ?
– Vous voyez bien, répondit le jeune homme avec un profond accent de mélancolie, que je n’ai aucun avantage sur vous et que vous me connaissez aussi bien que je vous connais ! Vous ne me demanderez plus rien maintenant : vous
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connaissez mon pays, vous connaissez mon opinion, vous connaissez mon cœur.
– Si fait, je vous demanderai quelque chose de plus ; car je répéterai ma question. Puis-je consoler votre tristesse ? puis-je adoucir votre malheur ?
Le jeune homme secoua la tête.
– Ma tristesse ne peut être consolée, monsieur le comte, répondit-il ; mon malheur est irréparable !
– Ah ! jeune homme, jeune homme, dit le comte de Bubna, il y a de l’amour là-dessous !
– Oui, quoique cet amour ne soit pas ma seule préoccupation.
– C’est possible ; mais je réponds que c’est votre plus grand malheur.
– Vous avez touché juste, monsieur le comte.
– La femme que vous aimez est infidèle ?
– Non.
– Elle est morte ?
– Plût au ciel !
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– Comment ?
– Elle a été déshonorée par un officier français, monsieur !
– Ah ! pauvre enfant ! dit le comte de Bubna tendant la main à son jeune compagnon de voyage en signe du double intérêt qu’il portait à lui et à la jeune fille dont il venait d’apprendre le malheur.
– De sorte ?... reprit-il continuant d’interroger, mais évidemment moins par curiosité que par sympathie.
– De sorte, reprit le jeune homme, que je viens d’accompagner le père et les deux sœurs – il y a une seconde sœur, une enfant de neuf à dix ans –, dans le pays de Bade où, en cachant son nom, le pauvre père pourra cacher sa honte, et qu’après les avoir accompagnés là, je suis revenu ici.
– À pied ?
– Oui... Vous ne vous étonnez plus que je sois fatigué, n’est-ce pas, et que, voulant absolument arriver ce soir à Vienne, j’aie eu recours à votre obligeance ?
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– Je comprends, dit le comte : l’homme qui a déshonoré votre maîtresse est à Vienne ?
– Et celui qui a déshonoré ma patrie aussi ! murmura le jeune homme, mais assez bas pour que M. de Bubna n’entendît point.
– De mon temps, on tirait bien l’épée à l’université de Göttingen, dit le comte, faisant allusion au dessein qui, selon lui, amenait le jeune homme à Vienne.
Mais l’étudiant ne répondit pas.
– Voyons, poursuivit le comte, vous parlez à un soldat, que diable ! à un homme qui sait que tout affront demande à être réparé et qu’on n’outrage pas impunément un homme comme vous !
– Eh bien ? demanda le jeune homme.
– Eh bien, avouez que vous venez à Vienne pour tuer l’homme qui a déshonoré votre maîtresse.
– Pour tuer ?...
– Loyalement, bien entendu, reprit le comte, l’épée ou le pistolet à la main.
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– Je ne connais pas cet homme, je ne l’ai jamais vu, je ne sais pas son nom.
– Ah ! fit le comte. Alors ce n’est pas pour lui que vous venez ?
– Je croyais vous avoir dit, monsieur, que l’amour n’était pas ma seule préoccupation.
– Je ne vous demande pas quelle est l’autre.
– Vous avez raison car je ne vous le dirais pas.
– Ainsi, vous ne voulez rien m’apprendre de plus ?
– Sur quoi ?
– Sur vous, sur vos projets, sur vos espérances.
– Mes espérances, je n’en ai plus ! mes projets sont les vôtres ; seulement, vous voulez la paix de l’Autriche : moi, je veux la paix du monde ; moi, je suis un étudiant pauvre, faible, ignoré, dont le nom ne vous apprendrait rien, quoiqu’il soit destiné peut-être à devenir célèbre un jour.
– Et vous ne voulez pas me dire ce nom ?
– Monsieur le comte, j’ai hâte d’arriver à
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Vienne : permettez-vous qu’en prenant le cheval que vous avez bien voulu me prêter, je vous y précède ? Dans ce cas, vous me direz à quel hôtel vous vous proposez de descendre et l’homme qui vous ramènera votre cheval sera chargé, en même temps, de vous porter mes remerciements et de vous apprendre mon nom.
– Le cheval que vous montez est à vous, seigneur étudiant ; quant à moi, je descends à l’hôtel de Prusse ; si vous avez quelque chose à me faire dire, vous me trouverez là.
– Alors, Dieu vous garde, monsieur le comte ! dit le jeune homme.
Et, mettant son cheval au galop, il découvrit bientôt l’arsenal, puis la promenade du Graben, puis les anciens glacis de la ville, bombardés lors de la résistance de l’archiduc Maximilien, et enfin le palais impérial.
Arrivé à ce point de sa course, le jeune homme tourna à gauche, s’arrêta devant une porte du faubourg de Mariahilf, frappa trois coups à intervalles égaux avec le marteau de cuivre qui brillait à cette porte et fut introduit, lui et son
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cheval, dans une cour.
La porte se fera derrière lui.
Mais, au moment où, à son tour, le comte de Bubna atteignait les remparts de la ville et s’acheminait vers l’hôtel de Prusse, suivi de ses deux aides de camp et de son domestique, cette petite porte du faubourg de Mariahilf se rouvrait, le jeune homme que nous avons vu la franchir à cheval en sortait à pied et, longeant les maisons – où il jetait en passant des regards curieux –, entrait bientôt chez un marchand ferrailleur.
Là, après s’être fait montrer des couteaux de différentes formes, il arrêtait son choix sur un couteau à longue lame et à manche noir qu’il acheta un zwanziger.
Puis, sortant de la boutique du ferrailleur, il rentra dans la petite maison du faubourg de Mariahilf et, tandis qu’un domestique bouchonnait le cheval du comte de Bubna, le jeune homme aiguisait avec soin son couteau sur une pierre à repasser et, sans doute pour s’assurer que la pointe était suffisamment aiguë et le fil assez tranchant, il taillait un crayon ; et, déchirant
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une feuille de papier de ses tablettes, il écrivait sur cette feuille :
« À Son Excellence le général comte de Bubna, à l’hôtel de Prusse.
» Son reconnaissant et dévoué serviteur,
» FRÉDÉRIC STAPS. »
Dix minutes après, le cheval était dans les écuries de l’hôtel de Prusse et le billet dans les mains du comte de Bubna.
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IX
Le palais de Schönbrunn
À trois kilomètres de Vienne, au-delà du faubourg de Mariahilf et un peu sur la gauche, s’élève le palais impérial de Schönbrunn, commencé par Joseph Ier et achevé par Marie-Thérèse.
C’est le quartier général ordinaire de Napoléon chaque fois qu’il prend Vienne : c’est là qu’il a logé en 1805 après la bataille d’Austerlitz ; c’est là qu’il loge en 1809 après la bataille de Wagram ; c’est là aussi que logera son fils en 1815 après la bataille de Waterloo.
Moins les murailles en briques et les toits aigus, Schönbrunn est bâti à peu près sur le plan de Fontainebleau : c’est un grand corps de logis avec deux ailes en retour, un double escalier formant perron, couronnant le péristyle et
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donnant sur le premier étage. Parallèlement au bâtiment principal, des constructions basses, qui servent d’écuries et de communs, se relient à l’extrémité de chacune des ailes et, en laissant seulement dans l’axe du perron une ouverture d’une dizaine de mètres, de chaque côté de laquelle se dresse un obélisque, achèvent de dessiner et d’enceindre la cour.
On arrive à cette entrée par un pont sous lequel roule un de ces mille ruisseaux qui vont se jeter dans le Danube sans avoir acquis assez d’importance pour que la géographie prenne la peine de leur donner un nom.
Derrière le château s’étend le jardin, disposé en amphithéâtre et surmonté d’un belvédère placé au sommet d’une immense pelouse, laquelle est flanquée de chaque côté d’un charmant taillis plein d’ombre et de fraîcheur.
C’est dans ce belvédère que, le jeudi 12 octobre de cette même année 1809, se promenait impatient, presque soucieux, le vainqueur de Wagram.
Pourquoi soucieux ?
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C’est que son génie, cette fois encore, l’a emporté ; c’est que sa fortune, cette fois encore, lui a été fidèle, mais que, cependant, il a senti dans sa destinée un commencement de résistance ; c’est qu’après avoir lutté contre les hommes, il en est arrivé à lutter contre les forces de la nature et qu’il a compris que, s’il osait de nouveau tenter Dieu, la nature, qui lui a donné ce terrible avertissement de la crue du Danube, pourrait bien enfin ne plus se laisser vaincre !
Pourquoi impatient ?
C’est que, malgré sept défaites successives, l’Autriche, qui est prise, ne se rend pas !
Un instant, Napoléon a eu l’espoir d’effacer la maison de Habsbourg du nombre des familles régnantes, comme il en a effacé la maison de Bragrance en Portugal et la maison de Bourbon en Espagne ; mais il a vue que les serres de l’aigle à deux têtes étaient plus fortement cramponnées à l’Empire qu’il ne le croyait. C’eût été bien beau, cependant, de s’emparer des trois couronnes d’Autriche, de Bohême et de Hongrie, et de les disperser sur des têtes autrichiennes ou
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allemandes ! Mais il a reconnu que ce rêve d’orgueil était impossible, et que c’est même à grand-peine qu’il obtiendra les quatre ou cinq millions d’âmes et les six ou sept provinces qu’il demande.
Les premiers pourparlers, en effet, ont eu lieu vers la fin d’août entre MM. de Metternich, de Nugent et de Champagny, et voilà qu’on est arrivé au 12 octobre sans avoir encore pu tirer des deux diplomates autrichiens une réponse définitive.
C’est qu’aussi le conditions posées par le négociateur français étaient dures pour l’Autriche.
Elles avaient pour cause de négociation l’uti possidetis1.
Vous ne savez point ce que c’est que l’uti possidetis, n’est-ce pas, cher lecteur ? Eh bien, je vais vous le dire.
L’empereur Napoléon demandait à son frère,
1 Voir M. Thiers, si exact, si précis, si clair dans tout ce qui est stratégie, finances, négociations.
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l’empereur d’Autriche, l’abandon à la France, non pas du territoire que ses armées occupaient – ce qui était impossible puisque ses armées occupaient Znaïm, Vienne, Brünn, Presbourg, Adelsberg, Grætz –, mais l’équivalent de ce territoire en d’autres lieux.
Cela faisait neuf millions d’habitants et douze ou quinze mille lieues carrées, c’est-à-dire un peu plus que le tiers des sujets de l’empereur d’Autriche et un peu plus que le quart de ses États.
Cependant, peu à peu, Napoléon en était arrivé à ne plus demander que quatre ou cinq millions d’âmes et six ou sept mille lieues carrées de terrain.
François II trouvait que c’était encore beaucoup.
Aussi, comme il savait avec quelle facilité on obtenait des concessions de ce terrible vainqueur quand on s’adressait directement à certaines qualités de son caractère, avait-il décidé, au lieu de laisser plus longtemps la chose aux mains des diplomates, d’envoyer à Napoléon le général
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comte Bubna, son aide de camp, à la fois homme de guerre, homme du monde et homme d’esprit.
Nous avons, dans le chapitre précédent, fait connaissance avec le négociateur de Sa Majesté Impériale François II ; nous n’avons donc rien à ajouter ici sur ses qualités physiques et morales.
C’était ce négociateur que l’empereur Napoléon – non moins pressé de retourner en France que l’empereur d’Autriche l’était de le voir partir – attendait avec une si grande impatience, que, de cinq minutes en cinq minutes, interrompant sa promenade silencieuse et agitée, il revenait coller sa tête, modelée comme un buste antique, contre la porte vitrée donnant du côté du château.
Enfin, le général diplomate parut, montant la rampe de verdure qui conduisait du château au belvédère.
Napoléon était si peu maître de son impatience que, contrairement aux lois de l’étiquette, qui voulaient que M. de Bubna fût introduit chez lui d’une certaine façon et avec certaines formalités, il lui ouvrit la porte lui-même.
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– Venez ! venez, monsieur de Bubna ! lui dit-il en l’apercevant. Mon frère l’empereur d’Autriche a raison de se plaindre de nos négociateurs : tous ces diables de diplomates sont de véritables marchands de paroles ! C’est à qui placera la plus grosse partie de marchandises, comme on dit dans le commerce. Vivent les militaires pour traiter de la paix ! Nous allons mener cela comme une bataille, monsieur de Bubna.
– En ce cas, sire, je me tiens d’avance pour battu, répondit le comte. Faites donc vos conditions ; je vous rends mon épée.
– Encore faut-il que vous les discutiez, ces conditions. Tenez, je vais y mettre une franchise qui serait de l’imprudence si je ne connaissais pas ma force et si je n’étais pas dans une position à rendre inutiles toutes les dissimulations diplomatiques. Voyons, vous savez ce que je demande ; qu’êtes-vous chargé de m’accorder ?
– Votre Majesté veut agrandir la Saxe, renforcer la Bavière, s’approprier nos ports sur l’Adriatique. Ne vaut-il pas mieux accroître la
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nouvelle Pologne ?
Napoléon arrêta M. de Bubna par un geste et par un sourire.
– C’est-à-dire me brouiller avec la Russie ? dit-il. Oui, sans doute, cela vaudrait mieux pour l’Autriche, quoique la Russie vienne de me prouver qu’elle n’était pas une bien chaude alliée en me laissant battre à moi tout seul l’Autriche, sa véritable ennemie.
– Sire, Votre Majesté est bien maîtresse de porter la discussions sur le terrain qui lui conviendra ; mais qu’elle me permette de lui dire...
– Que nous nous éloignons du véritable sujet de la discussion ? interrompit l’empereur. C’est possible. Tenez, monsieur de Bubna, nous pouvons tout terminer en un jour, en une heure, si vous voulez me parler aussi franchement au nom de votre souverain que je vais, moi, vous parler en mon propre nom. Vous avez raison, je n’ai aucun intérêt à procurer quelques millions d’habitants de plus à la Saxe et à la Bavière ; mon intérêt, mon véritable intérêt, c’est de suivre la
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politique de mes prédécesseurs ; c’est d’achever l’œuvre commencée par Henri IV, Richelieu et Louis XIV ; c’est, enfin, de détruire la monarchie autrichienne en séparant les trois couronnes d’Autriche, de Bohême et de Hongrie. Pour séparer ces trois couronnes, il faudrait nous battre encore et, quoiqu’il soit probable que nous finirons par là, je vous donne ma parole d’honneur que je n’en ai pas le désir.
– Eh bien, sire, pourquoi ne pas plutôt vous attacher l’Autriche par une alliance intime ?
– Mais le moyen d’en arriver là ?
– Sire, il y a deux manières de concevoir la paix.
– Dites-les, monsieur.
– L’une, large, généreuse, digne de Votre Majesté : c’est de rendre à l’Autriche toutes les provinces que vous lui avez enlevées, de la refaire aussi puissante qu’elle l’était avant la guerre, et alors de vous en rapporter à sa loyauté et à sa reconnaissance ; l’autre – permettez-moi de vous le dire –, l’autre, mesquine, dangereuse,
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froissante, cruelle, peu profitable à la puissance dépouillée, moins profitable encore peut-être à la puissance qui la dépouillera...
– Pardon, monsieur de Bubna, dit Napoléon, je vous arrête. Le premier système de paix, après Austerlitz, quand Sa Majesté mon frère est venu me voir à mon bivouac, je l’ai essayé. Sur sa parole de ne plus me faire la guerre, je l’ai essayé. Sur sa parole de ne plus me faire la guerre, je lui ai restitué tous ses États, sauf de faibles souvenirs que je tenais à garder de cette campagne. Après m’être conduit ainsi, je pouvais, à ce qu’il me semblait du moins, compter sur une paix durable ; et, à peine ai-je été engagé contre les Espagnols et les Anglais, que j’ai vu toutes les promesses oubliées, tous les serments trahis ! Je ne puis plus me reposer sur la parole de votre empereur, monsieur. Tenez, ajouta Napoléon, voulez-vous une preuve que ce n’est pas à l’Autriche personnellement que je fais la guerre et que c’est de votre empereur seul que je me défie ? L’empereur François parle sans cesse de son dégoût du trône, de son désir d’abdiquer ; eh bien, qu’il abdique en faveur de
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son frère le grand-duc de Wurtzbourg, que j’aime et dont je suis aimé, qui aura une volonté à lui et qui ne se laissera pas mener par les Anglais ; qu’il abdique, et je quitte Vienne, et je rends à son successeur toutes les provinces que je lui ai prises, à lui, et, loin d’exiger les cent cinquante millions qui restent encore à percevoir sur la contribution de deux cents millions dont j’ai frappé l’Autriche, je lui rends les cinquante millions perçus, je lui en prête cent autres sur sa simple parole, s’il en a besoin, et peut-être... oui, tenez, plus encore : je lui rends le Tyrol !
– Sire, répondit M. de Bubna assez embarrassé, je ne doute pas que l’empereur, mon maître, apprenant les conditions extrêmes que met Votre Majesté à la paix, ne se décide à abdiquer, aimant mieux assurer l’intégralité de l’empire dans les mains de son successeur qu’une couronne ainsi mutilée sur sa propre tête.
– Entendez-moi bien, reprit Napoléon ; ce ne sont point là mes conditions suprêmes ou extrêmes, comme vous dites : c’est une supposition ; les égards que l’on se doit entre
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souverains m’empêchent de rien imposer de pareil ; seulement, je dis que, si le goût de la retraite prenait à votre empereur, eh bien ! ce serait, comme vous le voyez, un grand bonheur pour l’Autriche. Mais enfin, comme je ne crois point à ce résultat, comme je ne veux plus m’en rapporter à la générosité de l’Autriche, je suis forcé d’en revenir à mes premières dispositions.
– En les adoucissant, sire, je l’espère !
– En les adoucissant, soit. – Je renonce à l’uti possidetis. J’avais réclamé trois cercles en Bohême : il n’en sera plus question1 ; j’avais exigé la haute Autriche jusqu’à l’Ens : j’abandonne l’Ens, je renonce à une partie de la Carinthie et n’en conserve que Villach ; je vous restitue Clagenfurt, mais je garde la Carniole et la droite de la Saxe jusqu’à la Bosnie ; je vous demandais deux millions six cent mille sujets en Allemagne : je ne vous en demande plus que seize cent mille. Reste la Galicie ; songez-y, je
1 Voir l’Histoire du Consulat et de l’Empire de M. Thiers ; voir surtout le récit de Napoléon et celui de M. de Bubna lui-même aux archives des affaires étrangères.
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dois faire quelque chose pour un allié qui ne m’a point secondé, c’est vrai, mais qui ne m’a point trahi non plus : je dois lui arrondir le grand-duché ; nous serons tous les deux faciles de ce côté-là, car nous ne tenons guère à ces territoires. Il n’en est pas de même, je vous en préviens, du côté de l’Italie ; il me faut une large route vers la Turquie, une route par laquelle puissent passer trois cent mille hommes et trois cents pièces de canon ! Mon influence sur la Méditerranée est subordonnée à mon influence sur la Porte ; cette influence, je ne puis l’avoir qu’en me faisant le voisin de l’Empire turc. Il me faut bien la terre, puisque, chaque fois que je suis prêt à prendre l’Océan ou la Méditerranée aux Anglais, votre maître m’arrache l’Angleterre des mains !... Laissons là mes alliés, vous avez raison, et revenons à moi et à mon empire. Donnez-moi ce que je vous demanderai sur l’Adriatique et en Illyrie, et pour tout le reste vous me trouverez accommodant. Mais comprenez bien, monsieur de Bubna, c’est mon ultimatum ; vous parti, j’envoie mes ordres pour la reprise des hostilités. Depuis Wagram, mon armée s’est accrue chaque
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jour ; mon infanterie est complète, reposée, plus belle que jamais ; toute ma cavalerie s’est remontée en Allemagne ; j’ai cinq cents pièces de canon attelées et trois cents autres prêtes à faire feu sous les murs des places que j’occupe ; Junot, Masséna et Lefèvre ont quatre-vingt mille hommes en Saxe et en Bohême ; Davoust, Oudinot et ma garde forment une masse de cent cinquante mille hommes ; avec cette masse, je déboucherai par Presbourg et j’irai, en quinze jours, porter jusqu’au fond de la Hongrie les derniers coups à la monarchie autrichienne.
– Sire, interrompit M. de Bubna, Votre Majesté m’a donné l’exemple de la franchise. Nous non plus, nous ne voulons pas une guerre qui peut tout nous enlever ; cependant, nous la préférons à une paix presque aussi désastreuse que la guerre. Votre Majesté parle de deux cent trente mille soldats : nous en avons trois cent mille ; mais à ces trois cent mille, il manque un général qui puisse tenir tête à Votre Majesté. Que Votre Majesté entende donc l’appel que nous faisons à sa générosité et nous donne sa dernière parole.
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– Prenez une plume, monsieur, et écrivez, dit Napoléon.
Le comte de Bubna s’assit, prit une plume et, sous la dictée de l’empereur, écrivit l’ultimatum suivant :
« Du côté de l’Italie :
» Le cercle de Willach sans celui de Clagenfurt, c’est-à-dire l’ouverture des Alpes Nordiques ; plus Laybach et la rive droite de la Save jusqu’à la Bosnie.
» Du côté de la Bavière :
» Une ligne prise entre Passau et Lintz, partant du Danube aux environs d’Efferding, venant tomber à Schwanstadt, abandonnant à cet endroit le territoire de Gmünd et se rattachant au pays de Salzbourg par le lac de Kammer-See.
» Du côté de la Bohême :
» Quelques enclaves sans importance que je désignerai et qui ne dépasseront pas cinquante mille âmes de population.
» Du côté de la Galicie :
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» La nouvelle Galicie, de la Vistule à la Silica à gauche, de la Vistule au Bug à droite ; le cercle de Zamosc avec moins de terre du côté de Cracovie, mais en y joignant les mines de sel de Wielicszk. »
– Ainsi vous voyez, continua Napoléon, au lieu de seize cent mille sujets en Italie et en Autriche, je me contente de quatorze cent mille ; et, au lieu de trois millions de sujets en Galicie, de deux millions seulement.
– Et Votre Majesté abandonne ses autres prétentions ? demanda vivement M. de Bubna.
– Oh ! non, dit Napoléon ; vous n’y comprendriez plus rien. Il y a deux points importants à régler : le premier...
M. de Bubna s’apprêtait à écrire.
– Attendez, n’écrivez pas, dit l’empereur. Ces deux points importants à régler seront l’objet d’une lettre particulière entre votre maître et moi ; d’ailleurs, ce que j’ai à vous demander n’est pas bien compliqué et votre mémoire, j’en suis sûr, y suffira. Je veux – vous entendez bien ? ce
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n’est pas je désire, que je dis, c’est je veux –, je veux que l’Autriche réduise son armée à cent cinquante mille hommes et qu’elle me compte cent millions pour complément de la contribution de guerre dont je n’ai encore perçu que cinquante.
– Sire, c’est dur ! dit M. de Bubna.
– C’est ainsi, répondit l’empereur.
– Cependant, il faut un terme à cette vassalité.
– Tenez, dit Napoléon, je vais faire beau jeu à votre empereur. Le terme de cette vassalité, puisque vous l’appelez ainsi, sera celui de la guerre maritime. Que l’Angleterre nous donne la paix, une paix certaine, une paix durable, et je vous autorise à réarmer les cinq cent mille hommes que vous aviez au commencement de la campagne.
– Sire, demanda M. de Bubna en se levant, quand dois-je revenir ?
– Monsieur, dit Napoléon prenant une résolution soudaine, il est inutile que vous reveniez car vous ne me retrouveriez plus ici.
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– Votre Majesté part ?
– Pour la Styrie, oui.
– Et quand cela ?
– Demain... Vous avez mon ultimatum ; M. de Champagny a mes pleins pouvoirs. S’il faut se battre, je reviendrai ; mais, je vous le dis, monsieur de Bubna, malheur à ceux qui me feront revenir !
– Votre Majesté part ? répéta M. de Bubna stupéfait.
– Oh ! mon Dieu, oui ! Venez avec moi, monsieur de Bubna ; je passe dans la cour du château ma revue d’adieu.
M. de Bubna comprit que, cette fois, c’était bien le dernier mot de Napoléon.
Il se leva, mit dans sa poche la note qu’il venait d’écrire et suivit l’empereur.
Tous deux descendirent les rampes de la pelouse, traversèrent le château et apparurent sur le perron du côté de la cour.
La cour était encombrée de curieux.
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L’empereur s’approcha du balcon qui formait le centre des deux escaliers réunis. Il avait à sa droite M. de Bubna, à sa gauche le prince de Neuchâtel.
Rapp, son aide de camp, se tenait un peu au-dessous de lui, sur la troisième marche descendante du perron.
Les soldats défilèrent sous le balcon au cri de « Vive l’empereur ! » et se formèrent en carré dans la cour.
L’empereur fit signe à M. de Bubna de le suivre et descendit le perron pour aller se placer au centre du carré.
Rapp continua de marcher devant comme s’il eût été prévenu que l’empereur avait quelque chose à craindre.
Au reste, depuis quatre ou cinq mois, il en était ainsi, et partout l’œil vigilant de Berthier cherchait l’assassin promis par la réunion des ruines d’Abensberg.
Tout à coup, au moment où la foule s’écartait pour faire passage à Napoléon, un jeune homme,
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au lieu de s’écarter comme les autres, se jeta en avant.
Rapp vit briller comme un éclair ; il étendit le bras et saisit au-dessus du poignet une main armée d’un couteau.
– Staps ! s’écria M. de Bubna. Oh ! sire, sire...
– Qu’y a-t-il ? demanda l’empereur en souriant.
– Il y a, sire, que ce jeune homme a voulu vous assassiner. Ne l’avez-vous pas vu ?
– Je ne vois jamais ces choses-là, monsieur. Ou je suis nécessaire à la France, et alors je suis cuirassé par ma mission ; ou je lui suis inutile, et que, dans ce cas, Dieu dispose de moi !
Puis, sans s’inquiéter davantage de l’assassin, que Rapp remettait aux mains des gendarmes, il entra dans le carré, aussi calme que le jour où, à Abensberg, une balle avait troué son chapeau ; que le jour où, à Ratisbonne, une balle l’avait blessé au pied.
Mais, tout bas, il dit à Berthier :
– M. de Bubna connaît ce jeune homme.
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– Comment savez-vous cela, sire ?
– En le voyant, il a prononcé son nom.
– Et ce jeune homme s’appelle ?
– Staps.
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X
Le voyant
Deux heures après la revue et après le départ de M. de Bubna, Napoléon se retrouvait dans le même pavillon où nous l’avons déjà vu le matin.
Cette fois, il n’était point seul ; mais, au contraire, se promenant côte à côte avec un homme d’une cinquantaine d’années, au coup d’œil rapide et intelligent et tout vêtu de noir, il causait familièrement.
Cet homme, c’était Corvisart, son médecin.
– Savez-vous, sire, que j’ai été fort épouvanté lorsqu’on m’a envoyé chercher de votre part ? disait l’illustre docteur. Le bruit d’un assassinat tenté sur votre personne se répandait et j’ai craint que vous fussiez blessé.
– Merci de votre promptitude à accourir, mon
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cher docteur ; il n’en est rien, comme vous voyez et, si je vous ai envoyé chercher, ce n’est pas pour moi.
– Pour qui donc ?
– C’est pour mon assassin.
– A-t-il donc reçu quelque mauvais coup dans la bagarre ou essayé de se suicider ?
– Quant au mauvais coup, je crois qu’on a mis au contraire toute sorte de sollicitude à ce qu’il ne reçût pas une égratignure et je n’ai point entendu dire qu’il ait fait aucune tentative sur lui-même.
– Eh bien, alors, sire, pourquoi m’envoyez-vous chercher ?
– M. de Bubna, qui a voyagé hier par hasard avec ce jeune homme et qui lui a même prêté un cheval pour faire la dernière étape, m’en a dit quelques mots qui m’ont intéressé à lui.
– À votre assassin ?
– Pourquoi pas ? J’apprécie la persistance, mon cher Corvisart, et j’ai lieu de croire que c’est une vertu dont est doué M. Frédéric Staps. Je voudrais savoir si cette persistance est chez lui
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une vertu ou une monomanie, si c’est un patriote ou un fou. Vous chargez-vous de démêler cela ?
– J’essayerai, sire.
– Il y a là-dessous une affaire de femme assez intéressante, à ce que j’ai cru comprendre, mais qui ne nous regarde en rien.
– En somme, reprit Corvisart, Votre Majesté veut un prétexte pour le sauver ?
– Peut-être, répondit Napoléon.
– Eh bien, voyons, sire, dit Corvisart, faites-le venir : on l’examinera.
Napoléon appela Rapp et lui demanda si ses ordres avaient été exécutés.
– Oui, sire, répondit le général.
– Alors, faites entrer le prisonnier.
Rapp sortit ; un instant après, le jeune homme parut entre deux gendarmes, les pouces attachés par des menottes.
Rapp venait derrière lui.
– Détachez les mains de ce garçon-là, dit Napoléon.
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On obéit.
Puis, se tournant vers Rapp :
– Laissez-le seul avec moi et Corvisart.
Le général hésitait ; Napoléon fronça le sourcil comme Jupiter Olympien.
Rapp fit sortir les deux gendarmes devant lui, jeta un dernier regard sur les trois personnages qu’il laissait ensemble et sortit, se promettant bien de rester la main sur la poignée de son sabre et l’oreille collée à la porte.
L’empereur était assis à l’extrémité d’une table ovale ; Corvisart se tenait debout près de lui.
– Parlez-vous français ? demanda l’empereur à Staps.
– Un peu, dit celui-ci.
– Voulez-vous répondre par interprète ou essayer de répondre directement ?
– Je préfère répondre directement.
– Frédéric Staps est bien votre nom ?
– Oui.
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– D’où êtes-vous ?
– D’Erfurth.
– Depuis quand êtes-vous à Vienne ?
– Depuis hier.
– Dans quel but y êtes-vous venu ?
– Dans le but de vous demander la paix et de vous prouver qu’elle est nécessaire.
– Croyez-vous que j’eusse écouté un homme sans mission ?
– Ma mission est bien autrement sainte que celle de M. de Bubna !
– M. de Bubna est venu à moi de la part de l’empereur.
– J’y viens, moi, de celle de Dieu !
Napoléon regarda Corvisart en l’interrogeant de l’œil ; celui-ci fit un signe qui voulait dire : « Continuez. »
– Et, si je ne vous eusse pas écouté, quelle était alors votre intention ? demanda l’empereur se retournant vers Staps.
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– De vous tuer.
– Quel mal vous ai-je fait ?
– Vous opprimez mon pays.
– Votre pays s’est soulevé contre moi ; je l’ai vaincu, c’est la chance de la guerre ! Alexandre a vaincu et opprimé les Perses, César a vaincu et opprimé les Gaulois, Charlemagne a vaincu et opprimé les Saxons.
– Perse, j’eusse poignardé Alexandre ! Gaulois, j’eusse poignardé César ! Saxon, j’eusse poignardé Charlemagne !
– Est-ce le fanatisme religieux qui vous a déterminé ?
– Non, c’est le patriotisme national.
– Avez-vous des complices ?
– Mon père lui-même ignore mon projet.
– M’aviez-vous déjà vu ?
– Trois fois avant celle-ci, qui fait quatre : la première à Abensberg, la deuxième à Ratisbonne, la troisième dans la cour du palais de Schönbrunn.
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– Êtes-vous franc-maçon ?
– Non.
– Illuminé ?
– Non.
– Appartenez-vous à quelque société secrète d’Allemagne ?
– Je vous ai dit que je n’avais pas de complices.
– Connaissez-vous le major Schill ?
– Non.
– Connaissez-vous Brutus ?
– Lequel ? Il y en a deux.
– Oui, dit Napoléon avec un sourire expressif, il y a celui qui a tué son père et celui qui a tué ses fils... Avez-vous eu connaissance des conspirations de Moreau et de Pichegru ?
– Je n’en sais que ce qu’en ont rapporté les journaux.
– Que pensez-vous de ces hommes ?
– Qu’ils ne travaillaient que pour eux et
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craignaient la mort.
– On a trouvé sur vous un portrait de femme.
– J’ai prié qu’on me la laissât et l’on s’est rendu à ma prière.
– Quelle est cette femme ?
– À quoi cela importe-t-il ?
– Je désire savoir qui elle est.
– C’est une jeune fille que je devais épouser.
– Vous aimiez ! vous aviez un père, une fiancée, et vous vous êtes fait assassin !
– J’ai cédé à la voix qui me disait : « Frappe ! »
– Mais, après avoir frappé, espériez-vous donc vous échapper ?
– Je n’en avais pas même le désir.
– D’où vous vient ce dégoût de la vie ?
– De ce que la fatalité m’a rendu la vie impossible.
– Si je vous pardonnais, quel usage feriez-vous de votre liberté ?
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– Comme je suis convaincu que vous voulez la perte de l’Allemagne, j’attendrais une autre occasion, je choisirais mieux mon temps et peut-être cette fois réussirais-je !
L’empereur haussa les épaules.
– Tenez, Corvisart, dit-il, le reste vous regarde ; examinez-le, dites-moi ce que vous en pensez.
Corvisart tâta le pouls du jeune homme, appuya son oreille contre sa poitrine, plongea son regard dans ses yeux.
– C’est un fanatique de la famille des Cassius et des Jacques Clément, dit-il.
– Et pas de folie ? demanda Napoléon.
– Aucune.
– Pas de fièvre ?
– Quatre pulsations de plus que dans l’état ordinaire.
– Alors, il est calme ?
– Parfaitement calme...
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L’empereur marcha droit au jeune homme et, fixant sur lui son regard profond :
– Voyons, lui dit-il, veux-tu vivre ?
– Pourquoi faire ?
– Pour être heureux.
– Je ne puis l’être.
– Promets-moi de retourner près de ton père, près de ta fiancée, de demeurer tranquille et inoffensif, et je te fais grâce.
Le jeune homme regarda Napoléon d’un air étonné.
Puis, après une pause :
– Je vous ferais une promesse vaine, dit-il.
– Comment cela ?
– Je ne la tiendrais pas.
– Tu sais que tu vas être jugé par un conseil de guerre et que, par conséquent, dans trois jours, tout sera fini. ?
– Je suis prêt à mourir.
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– Écoute, je pars demain ; tu vas donc être jugé et fusillé en mon absence...
– Serai-je fusillé ? demanda Staps avec une sorte de joie.
– Oui... à moins, comme je te l’ai dit, que tu ne veuilles m’engager ta parole.
– C’est un engagement pris avec Dieu, dit le jeune homme en secouant la tête.
– Mais peut-être, au moment de quitter la vie, la regretteras-tu ?
– Je ne crois pas.
– C’est possible, cependant.
– Sans doute ; l’homme est faible !
– Eh bien, si tu étais, non pas faible, mais repentant...
– Que ferais-je ?
– Tu ferais la promesse que je te demande.
– À qui ?
– À Dieu.
– Et puis ?...
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– Et puis tu montrerais ce papier au président de la commission.
Et Napoléon, écrivant quelques mots sur un papier, le plia et le donna à Staps ; celui-ci le prit et, sans le lire, le mit dans la poche de son gilet.
– Une dernière fois, Corvisart, demanda Napoléon, vous êtes sûr que cet homme n’est pas fou ?
– Il ne l’est pas, sire.
– Rapp ?
Rapp reparut.
– Reconduisez l’accusé en prison, dit l’empereur ; que l’on assemble une commission militaire qui connaîtra de son crime.
Puis, se tournant vers Corvisart :
– Docteur, poursuivit-il comme si sa pensée ne conservait aucun souvenir de ce qui venait de se passer, dites-moi une chose.
– Laquelle, sire ?
– Un homme de quarante ans peut-il avoir des enfants ?
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– Pourquoi pas ? répondit Corvisart.
– Et un homme de cinquante ?
– Encore.
– Et un homme de soixante ?
– Quelquefois.
– Et un homme de soixante et dix ?
– Toujours.
L’empereur sourit.
– Il me faut un enfant ! il me faut un fils ! dit Napoléon. Si ce fou m’avait tué, à qui revenait le trône de France ?
Puis, laissant tomber sa tête sur sa poitrine :
– Il y a une chose qui m’épouvante, murmura-t-il : c’est que ce n’est plus la Révolution française, mais moi, que l’on hait et que l’on poursuit comme l’auteur du mal universel, comme l’agent de ce trouble incessant et terrible qui ébranle le monde ; et cependant, Dieu m’est témoin que ce n’est pas moi qui veux la guerre ! Qu’ont-ils donc de plus que moi, tous ces rois qui trouvent des fanatiques pour les adorer et des
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assassins pour les défendre ?... Ce qu’ils ont de plus que moi ? ajouta-t-il. Ils sont nés sur le trône... Ah ! si j’étais seulement mon petit-fils !
Et, retombant sur son fauteuil, il resta pendant quelques minutes pensif et le front appuyé dans sa main.
Que se passa-t-il pendant ces quelques minutes dans cette tête profonde ? et quel flot de pensées vint assaillir cet esprit inébranlable comme le rocher ?
C’est un de ces secrets qui demeurèrent entre lui et Dieu.
Enfin, il tira lentement à lui une feuille de papier, prit une plume, la trempa dans l’encre, la tourna et la retourna plusieurs fois entre ses doigts, et écrivit :
AU MINISTRE DE LA POLICE
« Schönbrunn, le 12 octobre 1809.
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» Un jeune homme de dix-sept ans 1, fils d’un ministre luthérien d’Erfurth, a cherché, à la parade d’aujourd’hui, à s’approcher de moi ; il a été arrêté par les officiers et, comme on a remarqué du trouble dans ce petit jeune homme, cela a excité des soupçons : on l’a fouillé et on lui a trouvé un poignard.
» Je l’ai fait venir et ce petit misérable, qui m’a paru assez instruit, m’a dit qu’il voulait m’assassiner pour délivrer l’Autriche de la présence des Français. Je n’ai découvert en lui ni fanatisme religieux ni fanatisme politique ; il ne m’a pas paru bien savoir ce que c’était que Brutus. La fièvre d’exaltation a empêché d’en savoir davantage. On l’interrogera lorsqu’il sera refroidi et à jeun. Il serait possible que ce ne fût rien.
» J’ai voulu vous informer de cet événement afin qu’on ne le fasse pas plus considérable qu’il ne paraît l’être. J’espère qu’il ne pénétrera pas ;
1 La lettre existe autographe. Est-ce avec intention et pour faire croire, non pas à l’action d’un homme, mais à l’action d’un enfant, que Napoléon ôtait trois ans à son assassin ?
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s’il en était question, il faudrait faire passer cet individu pour fou. Gardez cela pour vous secrètement ; cela n’a fait à la parade aucun esclandre ; moi-même, je ne m’en suis pas aperçu.
» NAPOLÉON.
» P. S. Je vous répète de nouveau, et vous comprendrez bien qu’il ne doit être aucunement question de ce fait. »
Puis, sonnant :
– Appelez Rapp, dit-il à l’huissier.
– Le général est là, sire.
– Qu’il entre, alors !
Rapp entra.
– Rapp, dit Napoléon, faites partir un courrier sûr et qu’il remette cette lettre à M. Fouché.
Rapp, avec une promptitude militaire et une obéissance toute passive, prit la lettre et tourna les talons.
– À lui seul, à lui-même ! cria l’empereur.
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XI
L’exécution
Le lendemain du jour où, selon le programme qu’il avait donné à M. de Bubna, Napoléon avait quitté Vienne, le bruit se répandit vers le soir que le conseil de guerre convoqué par ordre du maréchal Berthier venait de condamner Frédéric Staps à la peine de mort.
L’accusé avait tout avoué, n’avait en rien essayé de repousser l’accusation et, après avoir entendu sa sentence, n’avait réclamé ni grâce ni sursis.
Seulement, une fois rentré dans sa prison, il avait demandé qu’on voulût bien prier le lieutenant rapporteur, qui était un jeune officier de chasseurs nommé Paul Richard, de venir le voir le lendemain, quelques instants avant l’exécution.
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Puis il avait fait sa prière, avait recommandé qu’on le réveillât de bonne heure et avait donné au geôlier, en récompense de ses bons soins, quatre frédérics d’or qu’il avait sur lui et qui composaient toute sa fortune.
Après quoi il s’était couché, avait tiré un médaillon de sa poitrine, l’avait baisé à plusieurs reprises ; puis, enfin, s’était endormi en appuyant ce médaillon sur son cœur.
À six heures du matin, le geôlier était entré dans sa chambre et l’avait réveillé.
Alors Staps avait ouvert les yeux en souriant, avait remercié celui qui venait, pour si peu de temps, de le rendre au sentiment de son existence, avait fait sa toilette avec une sorte de recherche, avait peigné ses beaux cheveux avec une coquetterie toute particulière et, lorsqu’on lui avait demandé ce qu’il désirait pour son déjeuner, avait répondu :
– Je crois qu’une tasse de lait suffira.
Il venait de vider cette tasse, quand le jeune officier dont il avait sollicité la veille un entretien
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in extremis parut sur le seuil de la porte.
Il était évident que le jeune lieutenant de chasseurs, quoiqu’il ne laissât voir aucun embarras, eût autant aimé que le choix du condamné fût tombé sur un autre que lui.
– Je vous remercie, monsieur, dit Staps, d’avoir bien voulu vous rendre à mon invitation. J’ai un service à vous demander.
– Et me voici prêt à vous le rendre, monsieur, répondit le jeune officier.
– Ce n’est pas la première fois que nous nous voyons, lieutenant.
– Hélas ! non, monsieur, et je regrette que le sort m’ait choisi pour être rapporteur dans votre affaire.
– Oh ! ce n’est point seulement aux trois séances du conseil de guerre où j’ai comparu que je fais allusion, monsieur ; nous nous étions vus auparavant.
– Il se peut, monsieur ; mais j’ai complètement oublié où et quand notre entrevue a eu lieu.
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– Rien de plus naturel : j’étais masqué et vous ne l’étiez pas.
– Ah ! dit Paul Richard en tressaillant, c’est dans les ruines d’Abensberg ?
– C’était là, oui, monsieur ; et, un instant, vous avez pu croire que vous aussi, vous alliez être fusillé.
– Par malheur, ce qui était un jeu vis-à-vis de moi est une réalité vis-à-vis de vous ! dit le lieutenant.
– Soit ; mais vous ignoriez que ce fût un jeu et vous avez résolument marché jusqu’au bout. Lieutenant Richard, vous êtes un brave et l’on a eu raison de vous baptiser, ce soir-là, Richard Cœur-de-Lion.
Le jeune officier pâlit.
– Savez-vous pourquoi j’étais là, monsieur ? dit-il.
– Non, lieutenant ; mais je sais qu’un soldat est esclave de sa consigne, comme un honnête homme est esclave de sa parole... Eh bien, peu m’importe le reste ! j’ai reconnu votre visage et
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je me suis dit : « Tous les cœurs puissants sont frères ; tu as là un frère, Staps, et tu peux hardiment lui demander un dernier service.
– Et vous ne vous êtes pas trompé : tout ce qu’il sera humainement possible de faire pour vous, dans les limites de mon devoir, je le ferai.
– Oh ! soyez tranquille, répondit le prisonnier : je n’ai rien à vous demander qui puisse vous compromettre.
– Parlez, dit le jeune homme.
– J’aimais une jeune fille, reprit Staps ; sans les événements qui viennent de se passer, elle eût été ma femme ; son père et mon père sont amis ; notre mariage était arrêté...
– Oui, dit le jeune officier ; mais c’est alors que vous êtes entré dans l’association du Tugendbund ; c’est alors que le sort vous a désigné pour frapper l’empereur, et c’est alors que toutes vos espérances d’amour ont été perdues ?
– Non, monsieur, répondit Staps avec mélancolie.
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– Continuez, dit l’officier.
– En effet, les minutes me sont comptées... Soyez tranquille, je ne me ferai pas attendre.
Le lieutenant inclina la tête en signe de conviction.
– Vous savez, continua Staps, qu’on a trouvé sur moi un portrait de femme ?
– Oui, monsieur.
– J’ai demandé que ce portrait me fût laissé jusqu’à l’heure de ma mort.
– Et l’on a satisfait à cette demande sans hésitation.
– Eh bien, monsieur, quand je mourrai, ce portrait sera là, sur mon cœur.
Et le prisonnier appuya sa main contre sa poitrine.
– Vous désirez être enterré avec ce portrait ?
– Non, je désire qu’après ma mort un ami le prenne et me fasse la grâce de le remettre un jour ou l’autre à ma fiancée, à laquelle il dira de quelle façon je suis mort, et surtout que je suis
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mort en pensant à elle.
– Elle habite la Bavière ?
– Non, monsieur : à la suite d’une catastrophe terrible, son père et elle ont quitté la Bavière et sont allés s’établir à Wolfach, petite ville du duché de Bade ; c’est là que vous la retrouverez.
– Bien ; au moment de mourir, vous me remettrez son portrait.
– Je vous ai dit que je désirais mourir en le pressant contre mon cœur : vous le reprendrez sur mon cadavre après ma mort.
– Le nom de la jeune fille ?
– Il est écrit derrière le portrait.
– Est-ce tout, monsieur ?
– Non ; un dernier service. Je tiens, monsieur, à ne pas être confondu avec les assassins vulgaires. Après avoir pris le portrait sur ma poitrine, vous ouvrirez ma main droite ; elle tiendra un papier que vous aurez l’obligeance de communiquer aux officiers qui formaient le conseil de guerre devant lequel j’ai comparu et au colonel qui le présidait.
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– Cela sera fait comme vous le désirez. Est-ce tout ?
– Oui.
– Alors, je n’ai plus qu’à vous tendre la main, monsieur, et à vous souhaiter bon courage.
– J’accepte la main et le souhait, monsieur, quoique le souhait, comme vous pouvez le voir, soit au moins inutile. Où vous retrouverai-je ?
– Sur le lieu de l’exécution.
– Sur l’esplanade, alors ?
– Sur l’esplanade.
Le jeune homme et le prisonnier se serrèrent une dernière fois la main et l’officier sortit.
La prison militaire où l’on avait enfermé Staps était située sur l’esplanade même. L’exécution devait avoir lieu à huit heures ; il était sept heures trois quarts ; l’esplanade était donc couverte de monde.
Cette foule appartenait en partie à l’armée française, en partie à la population viennoise.
Quand on vit Paul Richard sortir de la prison,
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on l’entoura et on lui demanda des nouvelles du prisonnier.
Paul répondit que le prisonnier, l’ayant reconnu pour l’avoir rencontré à Abensberg, l’avait fait demander comme la seule personne à laquelle il pût confier ses dernières volontés.
– On l’exécute donc décidément ce matin ? demanda un capitaine qui avait fait partie du conseil de guerre.
– Oui, lui dit Paul ; vous savez, capitaine, que les arrêts de la justice militaire sont exécutoires sans sursis ?
– Certainement ; mais je sais aussi que le colonel a fait dire au prisonnier qu’il pouvait se pourvoir en grâce devant le maréchal Berthier et le colonel m’a dit, à moi, après la lecture du jugement, qu’en cas de demande de ce genre, le prince de Neuchâtel avait reçu tous pouvoirs de l’empereur.
– Eh bien, dit Paul, le condamné n’a pas profité de l’avis du colonel.
– Et il n’en profitera pas ? demandèrent
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plusieurs voix.
– Non ; je crois que le malheureux a, pour désirer la mort, quelque raison qui n’est connue que de lui et de Dieu.
En ce moment, huit heures sonnèrent.
La porte de la prison s’ouvrit.
Un sergent passa le premier, puis quatre hommes le suivirent.
Derrière ces quatre hommes, venait le condamné.
Il avait laissé sa redingote et son gilet dans sa prison et il n’était vêtu que de sa chemise, de son pantalon collant et de ses bottes.
Son visage était pâle mais calme, sans expression d’orgueil ni de faiblesse.
On le voyait, c’était un homme froidement préparé à la mort.
Cet homme savait où il allait ; quoiqu’il eût sacrifié sa vie à vingt ans, l’enthousiasme ne l’exaltait point ; et si c’était là le sentiment qui lui avait fait commettre son crime, en face de la
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mort, ce sentiment factice et fiévreux avait fait place à une résolution inébranlable que l’on pouvait lire dans le léger froncement de ses sourcils et dans les plis du menton et des lèvres, qui donnaient à sa bouche l’apparence d’un sourire.
Derrière le condamné marchait le reste du peloton, c’est-à-dire six hommes.
À peine eut-il fait trois pas hors du bastion, qu’il regarda autour de lui, comme cherchant quelqu’un.
Ses yeux rencontrèrent ceux du lieutenant Richard, qui semblait lui dire : « Me voilà ; vous voyez que je vous tiens parole. »
Alors il salua de la tête et la légère trace d’inquiétude qui avait, pendant une seconde, assombri son visage disparut.
On continua de s’avancer vers le lieu de l’exécution.
Tout à coup le canon retentit.
– Qu’est-ce là ? demanda Staps.
– C’est la paix, signée cette nuit, et que le
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bruit du canon annonce à l’Allemagne.
– La paix ? répéta le prisonnier. Est-ce bien vrai, ce que vous me dites là ?
– Sans doute, lui répondit-on.
– Alors, dit-il, laissez-moi remercier Dieu.
– De quoi ?
– De ce qu’il rend enfin la tranquillité à l’Allemagne.
Et le jeune homme, mettant un genou en terre, fit, entre les deux rangs de soldats qui le conduisaient, une courte prière.
Au moment où il se relevait, Richard s’approcha et lui dit :
– Cela change-t-il quelque chose à vos dispositions ?
– À quel propos me faites-vous cette question, monsieur ?
– C’est que, si vous demandiez votre grâce, il est possible...
Le condamné l’arrêta.
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– Vous savez quel service j’attends de vous, lieutenant ?
– Oui.
– Êtes-vous toujours disposé à tenir votre promesse ?
– Sans doute.
– Eh bien, votre main, alors.
Richard lui tendit la main.
Staps passa, de sa main droite dans sa main gauche, un objet que Richard ne put voir ; après quoi il serra cordialement la main du jeune officier.
Tout cela fut fait simplement, sans ostentation, mais avec la même fermeté que Richard avait jusque-là remarquée en lui.
Puis le cortège se remit en chemin.
Il y avait à peu près trois cents pas à faire de la porte de la prison à l’endroit où devait avoir lieu l’exécution.
On ne fut pas moins de dix minutes à accomplir ce trajet.
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Pendant ces dix minutes, le canon tira régulièrement de minute en minute ; Staps put voir alors qu’on ne l’avait pas trompé, et s’assurer, par la régularité des coups, qu’il s’agissait de quelque grande solennité.
On arriva sur le glacis. Le détachement fit halte.
– C’est ici ? demanda Staps.
– Oui, monsieur, répondit le sergent.
– Puis-je choisir le côté vers lequel je désire me tourner en mourant ?
Le sergent ne comprenait pas bien.
Richard s’approcha de nouveau.
Staps répéta sa demande, que Richard expliqua au sergent : le condamné désirait mourir les yeux tournés vers l’occident, c’est-à-dire regardant Abensberg.
Cette demande lui fut accordée.
– Monsieur, dit Staps à Richard, je sais que je deviens bien exigeant ; mais, comme je n’ai pas la prétention de commander le feu moi-même,
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n’étant point militaire, je désirerais qu’il fût commandé par la voix d’un ami que j’ai en ce moment parmi tous ceux qui sont venus me voir mourir.
Richard regarda le sergent.
– Faites, mon lieutenant, dit celui-ci.
Richard répondit à Staps par un mouvement de tête qui signifiait que son désir serait satisfait.
– Maintenant, je suis prêt, dit le condamné.
Un soldat s’approcha de lui avec un mouchoir.
– Oh ! lieutenant, dit Staps, croyez-vous qu’il soit besoin de cela ?
Le lieutenant Richard fit un signe.
Le soldat s’éloigna, emportant le mouchoir.
Alors, d’une voix moins ferme qu’il n’avait fait pour lui-même dans les ruines d’Abensberg :
– Attention ! dit le lieutenant.
Au milieu du vaste silence qui planait sur le glacis, on entendit le froissement des fusils.
– Portez... armes !
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Un coup de canon retentit dans l’espace.
– Présentez armes !... En joue...
Puis, comme le lieutenant hésitait à prononcer le dernier mot :
– Feu ! dit Staps d’une voix ferme.
Les soldats ne firent point attention si l’ordre leur était donné par le lieutenant ou par le condamné ; ils obéirent.
La fusillade éclata ; Frédéric Staps tomba frappé de huit balles.
Le lieutenant Richard avait détourné les yeux.
Lorsqu’il ramena son regard vers le condamné, vivant une minute auparavant et qui déjà n’était plus qu’un cadavre, il vit que le jeune homme était mort la main gauche appuyée sur sa poitrine et la main droite fermée.
Il s’approcha du cadavre.
– Mes amis, dit-il, c’est moi que ce malheureux a chargé de ses dernières instructions. Il a sur sa poitrine un portrait de femme et, dans sa main, un billet.
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Les soldats s’écartèrent avec respect.
Alors Richard mit un genou en terre, souleva le corps de Frédéric Staps, ouvrit le bouton de sa chemise, aperçut une petite chaîne en cheveux mince comme un fil et la tira hors de la poitrine du jeune homme.
Un médaillon était suspendu à cette chaîne.
Le lieutenant, avec une certaine hésitation, chercha des yeux le portrait et, en le voyant, jeta un cri.
– Marguerite Stiller ! dit-il. Oh ! je m’en doutais !...
Puis, se précipitant sur la main droite du cadavre, qu’il ouvrit avec un certain effort, il en arracha un papier et le déplia.
Le papier ne contenait que ces quatre mots :
« Je fais grâce.
» NAPOLÉON. »
– Oh ! le malheureux ! s’écria Paul Richard, il a voulu mourir !
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Puis il ajouta, d’une voix sombre et en serrant d’une main convulsive le médaillon et le papier :
– Et c’est moi, moi qui suis cause de sa mort !...